Introduction aux grands principes/Texte entier

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Introduction aux grands principes
II
Introduction aux grands principes, ou Réception d’un philosophe, Texte établi par J. Assézat et M. TourneuxGarnier.



INTRODUCTION
aux
GRANDS PRINCIPES
ou
RÉCEPTION D’UN PHILOSOPHE



UN SAGE, LE PROSÉLYTE, LE PARRAIN.



le sage.

Que nous présentez-vous ?


le parrain.

Un enfant qui veut devenir un homme.


le sage.

Que demande-t-il ?


le parrain.

La sagesse.


le sage.

Quel âge a-t-il ?


le parrain.

Vingt-deux ans.


le sage.

Est-il marié ?


le parrain.

Non. Il ne se mariera même pas ; mais il veut marier les prêtres et les moines.


le sage.

De quelle nation est-il ?


le parrain.

Il est né en France ; mais il s’est fait naturaliser sauvage.


le sage.

De quelle religion ?


le parrain.

Ses parents l’avaient fait catholique ; il s’est fait ensuite protestant : maintenant il désire devenir philosophe.


le sage.

Voilà de très-bonnes dispositions. Il faut actuellement examiner ses principes. Jeune homme, que croyez-vous ?


le prosélyte.

Rien que ce qui peut se démontrer.


le sage.

Le passé, n’étant plus, ne peut se démontrer.


le prosélyte.

Je ne le crois pas.


le sage.

L’avenir, n’étant pas encore, ne peut se démontrer.


le prosélyte.

Je ne le crois pas.


le sage.

Le présent est passé, quand on le démontre.


le prosélyte.

Je ne crois que ce qui me fait plaisir.


le sage.

Fort bien. Par conséquent vous ne croyez pas au témoignage des hommes.


le prosélyte.

Non, lorsqu’il me contredit.


le sage.

Croyez-vous au témoignage de Dieu ?


le prosélyte.

Non, dès qu’il me vient par les hommes.


le sage.

Croyez-vous en Dieu ?


le prosélyte.

C’est selon : si l’on entend par là la nature, la vie universelle, le mouvement général, j’y crois ; si l’on entend même une suprême intelligence, qui ayant tout disposé, laisse agir les causes secondes, soit encore ; mais je ne vais pas plus loin.


le sage.

Croyez-vous à la révélation ?


le prosélyte.

Je la crois le ressort employé par les prêtres, pour dominer sur les peuples.


le sage.

Croyez-vous aux histoires qui la rapportent ?


le prosélyte.

Non ; parce que tous les hommes sont trompés, ou trompeurs.


le sage.

Croyez-vous aux témoignages dont on l’appuie ?


le prosélyte.

Non, parce que je ne les examine point.


le sage.

Croyez-vous que la Divinité exige quelque chose des hommes ?


le prosélyte.

Non ; sinon qu’ils suivent leur instinct.


le sage.

Croyez-vous qu’elle demande un culte ?


le prosélyte.

Non, puisqu’il ne peut lui être utile.


le sage.

Que croyez-vous de l’âme ?


le prosélyte.

Qu’elle peut bien n’être que le résultat de nos sensations.


le sage.

De son immortalité ?


le prosélyte.

Que c’est une hypothèse.


le sage.

Que croyez-vous de l’origine du mal ?


le prosélyte.

Je crois que c’est la civilisation et les lois qui l’ont fait naître, l’homme étant bon par lui-même.


le sage.

Quels sont, à votre avis, les devoirs de l’homme ?


le prosélyte.

Il ne doit rien, étant né libre et indépendant.


le sage.

Que croyez-vous de juste ou d’injuste ?


le prosélyte.

Que ce sont pures affaires de convention.


le sage.

Des peines et des récompenses éternelles ?


le prosélyte.

Que ce sont des inventions politiques, pour contenir la multitude.


le sage.

Bon ; voilà un jeune homme fort éclairé. Rien n’empêche qu’il ne soit agrégé, s’il répond aux questions que prescrit la formule. Croyez-vous que la foi n’est qu’une crédulité superstitieuse, faite pour les ignorants et les imbéciles ?


le prosélyte.

Je le crois, car cela est démontré.


le sage.

Croyez-vous que la charité bien ordonnée est de faire son bien, à quelque prix que ce puisse être ?


le prosélyte.

Je le crois, car cela est démontré.


le sage.

Renoncez-vous au fanatisme de la continence, de la pénitence et de la mortification ?


le prosélyte.

J’y renonce.


le sage.

Renoncez-vous à la bassesse de l’humilité et du pardon des offenses ?


le prosélyte.

J’y renonce.


le sage.

Renoncez-vous aux prétendus avantages de la pauvreté, des afflictions et des souffrances ?


le prosélyte.

J’y renonce.


le sage.

Promettez-vous de reconnaître la raison pour souverain arbitre de ce qu’a pu ou dû faire l’Être suprême ?


le prosélyte.

Je le promets.


le sage.

Promettez-vous de reconnaître l’infaillibilité des sens ?


le prosélyte.

Je le promets.


le sage.

Promettez-vous de suivre fidèlement la voix de la nature et des passions ?


le prosélyte.

Je le promets.


le sage.

Voilà ce qui s’appelle un homme. Maintenant, pour vous rendre totalement la liberté, je vous débaptise au nom des auteurs d’Émile, de l’Esprit et du Dictionnaire philosophique. Vous voilà à présent un vrai philosophe, et au nombre des heureux disciples de la Nature. Par le pouvoir qu’elle vous donne, ainsi qu’à nous, allez, arrachez, détruisez, renversez, foulez aux pieds les mœurs et la religion ; révoltez les peuples contre les souverains ; affranchissez les mortels du joug des lois divines et humaines : vous confirmerez votre doctrine par des miracles ; et voici ceux que vous ferez : vous aveuglerez ceux qui voient ; vous rendrez sourds ceux qui entendent, et vous ferez boiter ceux qui marchent droit. Vous produirez des serpents sous des fleurs, et tout ce que vous toucherez se convertira en poison.


LE PROSÉLYTE
RÉPONDANT PAR LUI-MÊME



UN SAGE, LE PROSÉLYTE, LE PARRAIN.



le sage.

Que nous présentez-vous ?


le parrain

Un jeune homme de bonne foi, qui cherche la vérité.


le sage.

Est-il instruit ?


le parrain

Il se pique d’ignorer bien des choses que les autres croient savoir.


le sage.

Est-il marié ?


le parrain

Non, mais il espère l’être. Il regarde le célibat comme un attentat contre la nature, et le mariage comme une dette que chacun doit payer à la société.


le sage.

De quelle nation est-il ?


le parrain

Du pays où les enfants jettent des pierres à leurs maîtres[1].


le sage.

De quelle religion ?


le parrain.

Il suit celle qu’il a trouvée écrite au fond de son cœur ; celle qui rend à l’Être suprême l’hommage le plus pur et le plus digne de lui ; celle qui n’a pas son existence dans certains temps et dans certains lieux, mais qui est de tous les temps et de tous les lieux ; celle qui a guidé les Socrate et les Aristide ; celle qui durera jusqu’à la fin des temps, parce que le code en est gravé dans le cœur humain, tandis que les autres ne feront que passer comme toutes les institutions humaines, que le torrent des siècles emmène et emporte avec lui.


le sage.

Jeune homme, que croyez-vous ?


le prosélyte.

Tout ce qui est prouvé, mais non pas au même degré. Il y a des preuves de différents ordres qui emportent chacune un différent degré de croyance. La preuve physique et mathématique doit passer avant la preuve morale, comme celle-ci doit l’emporter sur la preuve historique. Écartez-vous de là, vous n’êtes plus sûr de rien ; et c’est du renversement de cet ordre que sont nées toutes les erreurs qui couvrent la terre. C’est la préférence qu’on a donnée à la preuve historique sur les autres, qui a donné cours à toutes les fausses religions[2]. Une fois qu’il a été reçu que le témoignage des hommes devait prévaloir sur le témoignage de la raison, la porte a été ouverte à toutes les absurdités ; et l’autorité, substituée partout aux principes les plus évidents, a fait de l’univers entier une école de mensonge. le sage.

Croyez-vous au témoignage des hommes ?


le prosélyte.

Oui, lorsque je les connais éclairés et de bonne foi ; mais il y a tant de fourbes et d’ignorants !


le sage.

Croyez-vous au témoignage de Dieu ?


le prosélyte.

Au témoignage de Dieu ? Est-ce que Dieu parle ? Je croyais que Dieu ne parlait que par ses ouvrages, par les cieux, par la terre, par le moucheron comme par l’éléphant ; et voilà le langage auquel je reconnais la Divinité. Mais Dieu a-t-il jamais parlé autrement ?


le sage.

Oui, il a parlé à ses favoris.


le prosélyte.

À qui ? Est-ce à Zoroastre ? est-ce à Noé ? est-ce à Moïse ? est-ce à Mahomet ? Ils sont une foule qui se vantent que Dieu leur a parlé. Ce qu’il y a de triste, c’est qu’il leur a tenu à tous un langage différent. Lequel croire ! Imposteurs ! pourquoi cherchez-vous à me séduire ? Qu’ai-je à faire de vos prétendues révélations ? N’ai-je pas assez de la voix de ma conscience ? C’est là que Dieu me parle bien plus sûrement que par votre bouche ; qu’il parle uniformément à tous les hommes, au sauvage comme au philosophe, au Lapon comme à l’Iroquois. Vos dogmes trompeurs se succèdent et se détruisent les uns les autres ; la voix de la conscience est toujours et partout la même : ne venez pas, par vos fausses doctrines, obscurcir cette lumière divine. Croyez-vous que si Dieu voulait m’apprendre quelque chose de plus que ce qu’il a gravé lui-même dans mon âme, il irait se servir de vous ? N’est-ce pas lui qui me fait respirer, qui me fait penser ? A-t-il besoin d’organes pour me faire connaître sa volonté ? Allez loin de moi, et craignez que ce Dieu, dont vous osez vous dire les interprètes, ne vous punisse d’avoir emprunté son nom pour me tromper.


le sage.

Croyez-vous en Dieu ?


le prosélyte.

J’ai répondu d’avance à cette question.


le sage.

Croyez-vous qu’il exige quelque chose des hommes ?


le prosélyte.

Ce qu’il exige, il ne le leur fera pas dire par d’autres.


le sage.

Croyez-vous qu’il demande un culte ?


le prosélyte

Faible mortel ! quel besoin la Divinité pourrait-elle avoir de les hommages ? Penses-tu que tu puisses ajouter quelque chose à son bonheur, à sa gloire ? Honore-toi toi-même en l’élevant à l’auteur de ton être ; mais tu ne peux rien pour lui ; il est trop au-dessus de ton néant. Songe surtout que si quelque culte pouvait lui plaire, ce serait celui du cœur. Mais qu’importe de quelle manière tu lui exprimes les sentiments ? Ne les lit-il pas dans ton âme ? Qu’importe dans quelle attitude, quel langage, quels vêtements tu lui adresses tes prières ? Est-il comme ces rois de la terre, qui ne reçoivent les demandes de leurs sujets qu’avec de certaines formalités ? Garde-toi de rabaisser l’Être éternel à tes petitesses. Songe que s’il était un culte qui fût seul agréable à ses yeux, il l’aurait fait connaître à toute la terre ; qu’il reçoit avec la même bonté les vœux du musulman, du catholique et de l’Indien ; du sauvage qui lui adresse ses cris dans le fond des forêts, comme du pontife qui le prie sous la tiare.


le sage.

Croyez-vous à la révélation ?


le prosélyte

Il y a autant de révélations sur la terre qu’il y a de religions[3]. Partout les hommes ont cherché à appuyer leurs imaginations de l’autorité du ciel. Chaque révélation se prétend fondée sur des preuves incontestables. Chacune dit avoir l’évidence pour soi. J’examine, je les vois toutes se contredire les unes les autres, et toutes contredire la raison ; je vois partout des amas d’absurdités qui me font pitié pour la faiblesse de l’esprit humain ; et je me dis : À quoi sert de tromper les hommes ? Pourquoi ajouter des fictions ridicules aux vérités éternelles que Dieu nous enseigne par notre raison ? Ne voit-on pas qu’on les décrédite par cet indigne alliage ; et que, pour ne pouvoir tout croire, on en vient enfin à ne croire plus rien ? Pourquoi ne pas s’en tenir à ces notions primitives et évidentes qui se trouvent gravées dans le cœur de tous les hommes ? Une religion fondée sur ces notions simples ne trouverait point d’incrédules ; elle ne ferait qu’un seul peuple de tous les hommes ; elle ne couvrirait pas la terre de sang dans des temps d’ignorance, et ne serait pas un fantôme méprisé dans les siècles éclairés. Mais ce ne sont pas des philosophes qui ont fait les religions ; elles sont l’ouvrage d’ignorants enthousiastes, ou d’égoïstes ambitieux.


le sage.

Croyez-vous aux histoires qui rapportent la révélation ?


le prosélyte

Pas plus qu’à Hérodote ou à Tite-Live, lorsqu’ils me racontent des miracles.


le sage.

Croyez-vous aux témoignages dont on l’appuie ?


le prosélyte

J’admets pour un moment l’authenticité de ces témoignages : quelle force auront-ils contre les notions les plus claires et les plus évidentes ?


le sage.

Que croyez-vous de l’âme ?


le prosélyte

Je ne parle pas de ce que je ne puis connaître.


le sage.

De son immortalité ?


le prosélyte

Ne connaissant pas son essence, comment puis-je savoir si elle est immortelle ? Je sais que j’ai commencé, ne dois-je pas présumer de même que je finirai ? Cependant l’image du néant me fait frémir ; j’élève mon esprit à l’Être suprême, et je lui dis : Grand Dieu, toi qui m’as donné le bonheur de te connaître, ne me l’as-tu accordé que pour en jouir pendant quelques jours passagers ? Vais-je être replongé dans cet horrible gouffre du néant, où je suis resté enseveli depuis la naissance de l’éternité jusqu’au moment où ta bonté m’en a tiré ? Si tu pouvais te rendre sensible au sort d’un être qui est l’ouvrage de tes mains, n’éteins pas le flambeau de la vie que tu m’as donnée ; après avoir admiré tes merveilleux ouvrages dans ce monde, fais que dans un autre je puisse être ravi dans la contemplation de leur auteur.


le sage.

Que croyez-vous de l’origine du mal ?


le prosélyte.

Je ne dirai pas avec Pope que tout est bien. Le mal existe ; et il est une suite nécessaire des lois générales de la nature[4], et non l’effet d’une ridicule pomme. Pour que le mal ne fût pas, il faudrait que ces lois fussent différentes. Je dirai de plus que j’ai fait plusieurs fois mon possible pour concevoir un monde sans mal, et que je n’ai jamais pu y parvenir[5].


le sage.

Quels sont, à votre avis. les devoirs de l’homme ?


le prosélyte.

De se rendre heureux. D’où dérive la nécessité de contribuer au bonheur des autres, ou, en d’autres termes, d’être vertueux.


le sage.

Que croyez-vous du juste et de l’injuste ?


le prosélyte.

La justice est la fidélité à tenir les conventions établies. La justice ne peut consister en telles ou telles actions déterminées, puisque les actions auxquelles on donne le nom de justes, varient selon les pays ; et que ce qui est juste dans l’un, est injuste dans l’autre. La justice ne peut donc être autre chose que l’observation des lois.


le sage.

Que croyez-vous des peines et des récompenses éternelles ?


le prosélyte.

Peines éternelles ? Dieu clément !


le sage.

Croyez-vous que l’espérance des biens futurs ne vaut pas le moindre des plaisirs présents ?


le prosélyte.

L’espérance, qu’elle soit bien ou mal fondée, est toujours un bien réel ; et un dévot musulman, dans l’espérance des célestes houris qu’il ne possédera jamais, peut avoir plus de plaisir qu’un sultan dans la jouissance de tout son sérail.


le sage.

Croyez-vous que la charité bien ordonnée est de faire son bien à quelque prix que ce puisse être ?


le prosélyte.

Je crois que c’est l’opinion de ceux qui, sous le prétexte de leur salut, désertent la société à laquelle ils devraient tous leurs services, et qui, pour gagner le ciel, se rendent inutiles à la terre.


le sage.

Renoncez-vous au fanatisme de la continence[6], de la pénitence et de la mortification ?


le prosélyte.

Oh ! de tout mon cœur.


le sage.

Renoncez-vous à la bassesse de l’humilité et du pardon des offenses ?


le prosélyte.

L’humilité est mensonge ; où est celui qui se méprise lui-même ? Et si cet homme existe, malheur à lui ! Il faut s’estimer pour être estimable. Quant au pardon des offenses, il est d’une grande âme ; et c’était une vertu morale avant d’être une vertu chrétienne.


le sage.

Renoncez-vous à la pauvreté, aux afflictions, aux souffrances ?


le prosélyte.

Je voudrais bien qu’il dépendît de moi d’y renoncer.


le sage.

Promettez-vous de reconnaître la raison pour souverain arbitre de ce qu’a pu ou dû faire l’Être suprême.


le prosélyte.

Dieu peut tout, sans doute, quoique cependant il ne soit pas en son pouvoir de changer les essences[7] ; mais il ne s’ensuit pas de là que Dieu a fait tout ce qu’il a pu faire. Dieu a-t-il fait réellement ce que vous lui attribuez ? Voilà ce que la raison a droit d’examiner ; et, lorsqu’on nie certaines choses, ce n’est pas à la puissance de Dieu, c’est au témoignage des hommes qu’on refuse de croire.


le sage.

Promettez-vous de reconnaître l’infaillibilité des sens[8] ?


le prosélyte

Oui, lorsqu’ils ne seront pas contredits par la raison.


le sage

Promettez-vous de suivre fidèlement la voix de la nature et des passions ?


le prosélyte

Que nous dit cette voix ? de nous rendre heureux. Doit-on et peut-on lui résister ? Non ; l’homme le plus vertueux et le plus corrompu lui obéissent également. Il est vrai qu’elle leur parle un langage bien différent ; mais que tous les hommes soient éclairés ; et elle leur parlera à tous le langage de la vertu[9].


EXAMEN DU PROSÉLYTE
RÉPONDANT PAR LUI-MÊME


Je ne croyais pas, monsieur, qu’une plaisanterie sur les partisans déraisonnables de la raison dût vous mettre en dépense d’une profession de foi. Quoique vous nommiez ainsi ce second dialogue, je n’imagine pas que ce soit votre dernier mot. J’y reconnais bien ce que vos maîtres ont dit en plusieurs manières : ce sont leurs sentiments ; mais sont-ce les vôtres ? Vous avez voulu exercer votre esprit en répondant à une plaisanterie par une autre (quoique j’avoue qu’elle est déplacée dans cette matière, et que j’ai eu tort de vous en donner l’exemple), ou, encore plein de raisonnements spécieux, vous vous persuadez de croire comme eux, parce que vous craignez de croire autrement. Leur système est si commode, qu’il doit vous inspirer de la défiance : on n’est point vertueux à si bon marché.

Quoi qu’il en soit, si malheureusement ce que vous avez écrit est d’abondance de cœur comme d’esprit, je ne suis pas fâché que vous l’ayez fait. Ces opinions, ces maximes philosophiques fermentaient avec violence dans votre esprit ; à présent que vous les avez répandues au dehors, vous pourrez raisonner avec plus de sang-froid. Si vous voulez examiner avec moi dans ces dispositions les réponses du prosélyte, je ne doute pas que vous ne rabattiez beaucoup de leur justesse ; et que vous ne conveniez que ce qui paraît plein de force dans la chaleur de l’enthousiasme, en perd beaucoup au tribunal d’un jugement froid et rassis. C’est là que je vous traduis, pour discuter avec moi, sans aigreur, les raisonnements de votre candidat philosophe. Permettez que je lui dise, non à vous :

1° Si vous êtes de bonne foi, avouez que vous vous êtes moins occupé à vous instruire de la religion, qu’à lire les écrits de ses adversaires ; que vous avez penché tout d’un côté ; que vous avez désiré trouver la vérité dans les objections, et craint de la rencontrer dans les preuves.

2° Tout le monde est d’accord avec vous sur la sainteté du mariage ; mais le bon sens s’indigne des déclamations perpétuelles des célibataires mondains, par goût et par libertinage, contre ceux qui embrassent cet état dans des vues de religion et de pénitence.

3° L’Angleterre n’a pas gagné, pour les mœurs, plus que la France, à la philosophie du temps ; c’est dans ces deux pays qu’elles sont le plus dépravées. Au reste, malgré le respect des Anglais pour la philosophie, ils n’ont pas paru disposés, en dernier lieu, à élever au ministère les célèbres qu’on accable de mandements.

4° Qu’entendez-vous par l’hommage le plus pur et le plus digne ? Y en a-t-il un au-dessus de celui de la religion chrétienne ? L’amour et la foi. Voilà les deux fondements de cette religion. Peut-il y avoir de religion sans amour ? Or peut-on aimer ce qu’on ne connaît pas ; et peut-on connaître autrement que par la foi ?

Il suit celle qu’il a trouvée écrite au fond de son cœur. Ah ! mon cher, si vous prenez ce qui est écrit dans votre cœur pour la loi de Dieu, vous lui faites écrire bien des sottises. Vous y trouverez écrit l’orgueil, l’envie, l’avarice, la malignité, la lubricité, et l’alphabet de tous les vices. Les égarements de toute espèce où la nature humaine s’abandonne, livrée à elle-même, ne prouvent que trop que ce n’est pas au bien que notre cœur nous porte ; et que l’homme avait besoin d’un autre guide.

6° Il est clair qu’il y a différentes preuves pour différents ordres de choses ; qu’il n’en faut demander pour chaque objet que dans la classe qui lui est analogue. Mais la croyance leur est également due, quand dans leur ordre elles ont le degré de perfection. C’est l’usage de la religion de les administrer telles ; c’est celui de ses adversaires de tout confondre par le renversement dont vous vous plaignez. Ils demandent des preuves mathématiques dans des choses qui n’en sont pas susceptibles ; ils admettent les historiques quand elles leur sont favorables ; ils les rejettent quand elles les contredisent. Pour les faits, il ne peut y avoir d’autres preuves que les historiques ; la religion est fondée sur la révélation qui est un fait ; et c’est la raison même qui adopte ce fait, fondé sur l’authenticité des monuments et l’unanimité des suffrages.

Est-ce que Dieu parle ? La demande est singulière ; et pourquoi ne parlerait-il pas ? Pourquoi celui qui a créé la parole ne parlerait-il pas ? pourquoi celui qui a fait l’œil ne verrait-il pas ? pourquoi celui qui a fait l’oreille n’entendrait-il pas ? Il parle par ses ouvrages, soit ; il manifeste ce qu’il peut, mais non pas ce qu’il veut. Il peut parler par inspiration, et il l’a fait ; il peut parler sous des formes sensibles, et il l’a fait. Qui peut lui refuser ce pouvoir, et se soustraire à sa volonté énoncée ?

8° Ah ! mon cher, vous n’êtes plus ce jeune homme de bonne foi, qui cherche la vérité modestement ; vous avez pris votre parti, et parti violent. Cette tirade fanatico-déiste remporte sur la licence de vos maîtres ; elle est presque mot pour mot dans un de leurs ouvrages ; mais vous y avez ajouté des invectives qu’ils n’ont pas eu l’audace de proférer, et qui sont toujours des raisons contre ceux qui s’en servent. Ils sont, dites-vous, une foule qui se vantent que Dieu leur a parlé ; mais sont-ils une foule qui le prouvent ? Est-ce à Zoroastre ? Est-ce à Mahomet ? Non, puisqu’ils ne le prouvent pas. Est-ce à Moïse ? Oui, parce qu’il le prouve par les preuves les plus solides, les plus authentiques dont un fait puisse être appuyé. On veut vous séduire. Et qu’en revient-il aux auteurs du projet ? Quelle séduction que celle qui vous indique les moyens d’être l’objet de la complaisance de votre maître, et vous empêche de devenir celui de son indignation ? Vous croyez être en relation intime et directe avec lui ; qu’il parle à votre conscience. Ingrat ! vous ne la devez, cette conscience, qu’aux premiers principes de la religion où vous êtes né. Sans eux elle serait peut-être celle du cannibale qui dévore ses pareils ; celle du Madégasse qui vit dans le sang, et meurt le poignard à la main ; celle du nègre qui vend son père et ses enfants ; celle du Lapon, qui prostitue sa famille. Aussi privilégiés que vous, ils prétendront de même que c’est Dieu qui les inspire ; et vous le rendrez ainsi auteur et complice des abominations qui font la honte de notre espèce ; oui, la révélation se retirera de vous, puisque vous la rejetez ; mais vous resterez dans l’horreur du vide et des ténèbres, jouet misérable de vos opinions et de celles d’autrui.

9° Vous avez rejeté et invectivé la révélation ; mais vous ne l’avez pas confondue : on peut être riche en expressions, et pauvre en preuves. Vous ne croyez pas aux histoires qui la rapportent : ne croyez donc aucun fait, car il ne vous parvient que par l’histoire. Il est aussi certain qu’Euclide n’était pas Américain, qu’il l’est que le triangle est la moitié du parallélogramme ; il est aussi certain qu’il y avait un chandelier d’or dans le temple de Jérusalem, qu’il l’est, qu’il y a des lampes dans nos églises ; le même genre de témoignage qui m’assure que Démosthènes était orateur en Grèce, me rend certain que saint Paul était prédicateur de l’Évangile ; le pyrrhonisme historique, a ses bornes ; au delà, il devient extravagance.

10° Quelle force auront des témoignages contre des notions évidentes ? Celle de nous faire connaître qu’il y a des choses au-dessus de notre raison. Je vous demande, moi, quelle force auront des notions contre des faits évidemment authentiques ? L’impossibilité de comprendre une chose n’est pas une raison pour nous de la rejeter. Nous ne concevons rien de ce qui se passe tous les jours sous nos yeux. Vous ne concevez pas comment un enfant vient au monde, comment un gland produit un chêne, comment votre volonté remue votre bras ; mais le fait va sans égard pour le raisonnement. La raison démontre que naturellement le peuple juif devrait être éteint ; et le peuple juif subsiste contre toute raison.

11° Si la Divinité exige quelque chose des hommes, elle ne le leur fera pas dire par d’autres. Non, sans leur donner le moyen de prouver leur mission, pour que le simple ne soit pas la dupe de l’imposteur. Aussi a-t-elle pris cette précaution dans le cas où elle s’est servie des hommes.

12° Si quelque culte pouvait lui plaire, ce serait celui du cœur. Faites donc une juste application des termes. Le culte n’est pas dans le cœur ; c’est la religion qui y réside ; c’est l’amour qui en est l’essentiel, et que Dieu demande. Le culte est l’expression du sentiment ; et l’âme ne peut s’en passer, sans tomber dans l’aridité et la froideur.

13° Que pouvez-vous donc connaître si vous ne connaissez pas votre âme, et si vous ne sentez pas qu’elle n’est pas matérielle ? assurément rien ne vous est intime. La prière, par laquelle vous demandez à Dieu l’immortalité, est très-belle. C’est dommage que vous ne la lui adressiez que lorsque vous êtes échauffé au combat contre son Église, ceux qui adorent sa parole, et ceux qui font une étude particulière de ses lois.

14° Qu’est-ce donc que ces lois de la nature, qui produisent le mal ? La nature a-t-elle d’autres lois que celles que Dieu lui a données ? Or Dieu ne peut vouloir ni ordonner le mal. Dites donc que le mal est une négation qui ne subsiste pas par elle-même, mais par l’opposition à la loi de Dieu. Où donc est, s’il vous plaît, le ridicule du fruit défendu ? Que vouliez-vous que Dieu défendît à un homme nouvellement créé ? pouvait-il éprouver son obéissance autrement que sur quelque objet à son usage actuel ? S’il lui eût défendu celui de sa femme, vous seriez encore à naître. La sagesse de Dieu se trouve dans les plus petites choses ; et le ridicule de ceux qui le jugent dans leurs plus victorieux arguments.

15° La définition que vous donnez de la justice n’est point exacte : car on peut être fidèle à des conventions très-injustes. C’est mettre l’effet avant la cause, que de faire consister la justice dans l’observation des lois, puisque les lois elles-mêmes ont été faites sur la justice. Vous qui voulez que Dieu vous révèle tout, et qui ne voulez de religion que votre conscience, quelle lumière y a-t-il répandu, si vous ne connaissez point de justice naturelle, si la vôtre dépend des conventions d’autrui ? Vous oubliez que, suivant vos principes, cette lumière éclaire le sauvage, le philosophe, le Lapon, l’Iroquois. La justice et la vertu sont la conformité de notre volonté à celle de Dieu.

16° Une plaisanterie n’est pas une raison. À qui persuaderez-vous que, depuis David jusqu’à Pascal et Fénelon, la religion révélée n’a eu pour sectateurs que des ignorants et des imbéciles ? La prévention la plus outrée ne l’a jamais prétendu ; mais a été forcée de convenir que la même foi, annoncée aux simples et aux pauvres si chers à la Divinité, avait subjugué, chemin faisant, ce que chaque siècle a produit de plus grand en puissance et en génie.

17° Ce n’est pas déserter la société, que de l’instruire par ses leçons et l’édifier par ses exemples. Quand même on ne la déserterait pas, elle force bientôt ceux qui ne veulent pas participer à sa corruption, de l’abandonner. Trouvez-vous d’ailleurs que ceux dont les principes autorisent le suicide, aient bonne grâce de vouloir empêcher ceux qui se trouvent mal du monde de s’en retirer ?

18° Quel est l’homme qui se méprise lui-même ? Celui qui se connaît mieux que les autres. Qui que nous soyons, chétifs mortels, nous sommes toujours si peu de chose ! Hélas ! le mépris réciproque des hommes prouve ce qu’ils valent.

19° La voix de la nature vous dit de vous rendre heureux ; mais vraiment la religion ne vous dit pas autre chose. Elle fait plus ; elle vous crie : ne faites point cela, pour n’être point à présent et éternellement malheureux ; faites ceci, pour être actuellement et éternellement heureux. Vous cherchez le bonheur : mais cherchez-le donc, non dans vos sens insatiables, mais là où il est, et où il sera nunc et semper. Vous voulez que tous les hommes soient éclairés, pour être vertueux : niais qui les éclairera ? Un autre homme sujet à la prévention, à l’erreur ? Où allumera-t-il sa lumière ? Ah ! mon cher, laissez-vous éclairer par celui qui a dit : fiat lux.


RÉPONSE DE DIDEROT
À L’EXAMEN DU PROSÉLYTE RÉPONDANT PAR LUI-MÊME


J’ai été très-honoré, monsieur, de la critique que vous avez faite de mon dialogue en réponse au vôtre : je vous dois surtout des remerciements pour le ton de modération et de douceur avec lequel vous m’avez combattu ; voilà comme on devrait toujours chercher la vérité. Comme mon dessein n’est pas d’entrer en controverse réglée, je ne ferai pas de réponse suivie à cette seconde pièce : je me contenterai de quelques remarques sur certains endroits qui m’ont paru peu justes. J’espère que la liberté avec laquelle je continuerai de m’expliquer, ne vous déplaira pas. Tous les hommes ne peuvent pas avoir les mêmes sentiments ; mais tous sont obligés d’être sincères : et on n’est pas coupable pour être dans l’erreur, mais pour trahir la vérité. Venons à votre examen.

Avouez, dites-vous d’abord, que vous avez moins travaillé à vous instruire de la religion, qu’à lire les écrits de ses adversaires ; que vous avez penché tout d’un côté, etc. Cette imputation n’est pas dans l’équité. Quelle preuve avez-vous de la partialité que vous m’attribuez, si ce n’est que je ne pense pas comme vous ?

Il faut distinguer les célibataires par goût et par commodité, d’avec ceux qui embrassent cet état par des motifs de religion. Les uns et les autres ont tort ; que ce soit par goût, ou par un zèle mal entendu qu’on embrasse le célibat, la société n’y perd pas moins. Mais, direz-vous, la religion le conseille. C’est ce qui dépose contre elle.

L’Angleterre n’a pas gagné, pour les mœurs, plus que la France, à la philosophie ; c’est dans ces deux pays qu’elles sont le plus dépravées. Il faut être de bien mauvaise humeur contre la philosophie, pour l’accuser d’avoir corrompu les mœurs en France et en Angleterre, tandis qu’il y a tant d’autres causes sensibles de cette corruption.

Ah ! mon cher, si vous prenez ce qui est écrit dans cotre cœur pour la loi de Dieu, vous lui faites écrire bien des sottises. Vous qui m’accusez d’abuser des termes, n’en abusez-vous pas vous-même ici ? N’est-il pas clair que, par cœur, j’entends eu cette occasion la conscience, et non pas les passions ?

Ils demandent des preuves démonstratives dans des choses qui n’en sont pas susceptibles. On sait bien que les faits historiques ne sont pas susceptibles de preuves démonstratives ; et c’est pour cela même qu’ils ne peuvent jamais prévaloir contre des vérités démontrées. Quelque bien prouvé que soit un fait, il n’est jamais aussi évident qu’un axiome de géométrie ; le fait peut rigoureusement être faux, l’axiome ne peut pas l’être. Il est possible que cent historiens à la fois se trompent ou veuillent me tromper, lorsqu’ils m’assurent qu’il y a eu une ville de Troie ; il est impossible que le rayon ne soit pas la moitié du diamètre. Mais, d’ailleurs, quels sont les faits du christianisme si authentiquement prouvés ? Sont-ce les ténèbres qui couvrirent toute la surface de la terre à la mort de Jésus-Christ, pendant que les historiens contemporains, ni grecs ni romains, n’en ont pas dit un mot ? Est-ce le soleil arrêté par Josué durant une demi-journée, tandis qu’aucun autre auteur n’a jamais parlé de ce phénomène ? La religion chrétienne a pour elle, dites-vous, l’universalité des témoignages ; cela est bientôt dit : cependant, combien d’historiens opposés aux historiens sacrés ; combien peut-être qui ont été falsifiés ; combien qui ont été supprimés, pendant que le peu qu’il y avait de livres était entre les mains des moines ? Dans le fond, cette unanimité de suffrages, dont se vante le christianisme, se réduit à ceux de son parti.

La demande est singulière, est-ce que Dieu parle ? Je veux convenir que Dieu avait besoin d’emprunter l’organe de la parole, pour faire connaître sa volonté aux hommes ; je veux convenir qu’il ne pouvait communiquer immédiatement cette connaissance à notre âme, comme il lui communique le sentiment et la pensée ? Pourquoi a-t-il chargé Pierre et Paul de m’en instruire ? Pourquoi ne me l’a-t-il pas annoncé lui-même ? Pourquoi y a-t-il même les trois quarts des hommes qui n’entendront jamais parler de ceux que, selon vous, Dieu a faits dépositaires de sa volonté ? Ingrat ! vous ne la devez, cette conscience, dont vous parlez tant, qu’aux premiers principes de la religion où vous êtes né. La conscience est de tous les temps ; elle n’est pas un fruit de la religion chrétienne, mais un présent du Créateur ; elle parlait aux Grecs et aux Romains comme elle parle aux Français : c’est aller contre des vérités trop connues, que de nier celle-là. Quant aux usages que vous citez de quelques nations barbares, ils ne promeut rien ; on sait bien que les sauvages résistent quelquefois, ainsi que nous, à la voix de la conscience : d’ailleurs, parmi ces usages, il y en a qu’il serait aisé de justifier ; mais cela nous mènerait trop loin.

Vous ne croyez pas aux histoires qui rapportent la révélation ; ne croyez donc aucun fait, car il ne nous parvient que par l’histoire. Quelle différence ! Vous mettez dans la même classe les faits qui s’accordent avec la physique et la raison, et ceux que la physique et la raison démentent. C’est cette conformité, ou cette opposition qui me fait discerner les vrais d’avec les faux. Je crois, sur la foi des historiens, que César a existé : mais s’ils me disaient que César était à Rome et dans les Gaules en même temps ; que César a fait un voyage dans la lune, etc., je ne les croirais plus. La vérité est sans cesse confondue dans l’histoire avec l’erreur, comme l’or et le plomb sont mêlés ensemble dans la mine ; la raison est le creuset qui les sépare. Les deux propositions qui suivent sont deux sophismes. Il s’en faut de beaucoup qu’il soit aussi certain qu’Euclide n’était pas Américain, qu’il est certain que le triangle est la moitié du parallélogramme ; qu’il soit aussi sûr qu’il y avait un chandelier d’or au temple de Jérusalem, qu’il est sûr qu’il y a des lampes dans nos églises ; avec une pareille logique, je ne suis pas surpris que nous ne soyons pas, vous et moi, d’accord.

Vous demandez quelle force auront des témoignages contre des notions évidentes ? Celle de nous faire connaître qu’il y a des choses au-dessus de la raison. Le témoignage des hommes, quoi que nous en puissiez dire, n’aura jamais le pouvoir de faire croire à un homme raisonnable que deux et deux font trois ; en me disant qu’il y a des choses au-dessus de la raison, on ne me fera pas croire des absurdités. Sans doute il y a des choses supérieures à notre raison ; mais je rejetterai hardiment tout ce qui y répugne, tout ce qui la choque. Quelle est cette manière de raisonner, qui met le témoignage des hommes au-dessus de l’évidence, comme si ce qui est évident pouvait être faux, comme si l’évidence n’était pas la marque infaillible de la vérité ? Ceux qui veulent payer les autres de ces raisons, peuvent-ils en effet s’en contenter eux-mêmes ?

La raison démontre que naturellement la nation juive devrait être éteinte. La raison démontre, au contraire, que les Juifs se mariant et faisant des enfants, la nation juive doit subsister. Mais, direz-vous, d’où vient qu’on ne voit plus ni Carthaginois, ni Macédoniens ? La raison en est qu’ils ont été incorporés dans d’autres peuples ; mais la religion des Juifs, et celle des peuples chez lesquels ils habitent, ne leur permettant pas de s’incorporer avec eux, ils doivent faire une nation à part. D’ailleurs, les Juifs ne sont pas le seul peuple qui subsiste ainsi dispersé ; depuis un grand nombre d’années, les Guèbres et les Banians sont dans le même cas.

Non sans leur donner le moyen de prouver leur mission. Et comment l’ont-ils prouvée ? Par des miracles. Mais d’où vient que les Juifs, témoins des miracles éclatants de Moïse, ne s’y rendaient pas ? D’où vient qu’ils se révoltaient continuellement contre lui ? C’était, direz-vous, des cœurs endurcis. Mais moi, qui n’ai jamais vu les miracles de Moïse, et qui suis venu cinq mille ans après lui, suis-je bien coupable d’être aussi endurci qu’eux ?

L’âme ne peut se passer de culte, sans tomber dans l’aridité et la froideur. Qu’il y ait un culte, soit ; mais que chacun puisse suivre celui de son pays ; et que ceux qui prient Dieu en latin ne damnent pas ceux qui le prient en anglais ou en arabe.

Que pouvez-vous donc connaître, si vous ne connaissez pas votre âme, et si vous ne sentez pas qu’elle n’est pas matière ? Âme, matière ! où sommes-nous ? qui nous éclairera dans ces ténèbres ? Vous qui connaissez si bien mon âme, expliquez-moi donc ce que c’est ?

J’avoue que je n’entends rien à ceci : Dites donc que le mal est une négation qui ne subsiste pas par elle-même, mais par l’opposition à la loi de Dieu. Je ne dois m’en prendre sans doute qu’à mon peu d’intelligence. À l’égard du péché originel, il était bien juste assurément qu’Adam fût châtié pour avoir mangé la pomme ; mais vous et moi qui n’y avons pas touché, et tant d’autres qui n’ont pas même entendu prononcer le nom d’Adam, pourquoi en sommes-nous punis ? Un pauvre Hottentot n’est-il pas bien malheureux d’être destiné en naissant aux flammes éternelles, parce qu’un homme, il y a six mille ans, a mangé une pomme dans un jardin[10] ?

Si la justice n’est pas la fidélité à tenir les conventions établies, qu’est-elle donc ? La définition que vous en donnez ne lui convient pas plus qu’à toutes les autres vertus qui sont également une conformité à la volonté de Dieu. Mais, dites-vous, la justice ne peut pas être la fidélité à observer les conventions ou les lois, puisque les lois elles-mêmes ont été faites sur la justice. Les hommes, avant de faire les lois, avaient-ils, en effet, des notions de justice, et est-ce sur ces notions que les lois ont été faites ? Pour résoudre cette question, examinons comment les premières lois durent être formées. C’est la propriété acquise par le travail, ou par droit de premier occupant, qui fit sentir le premier besoin des lois. Deux hommes qui semèrent chacun un champ, ou qui entourèrent un terrain d’un fossé, et qui se dirent réciproquement : Ne touche pas à mes grains ou à mes fruits, et je ne toucherai pas aux tiens, furent les premiers législateurs. Ces conventions supposent-elles en eux aucune notion de justice ? et avaient-ils besoin, pour les faire, d’autre connaissance que celle de leur intérêt commun ? Il ne paraît pas. Comment donc acquirent-ils les idées du juste et de l’injuste ? Elles se formèrent, dans leur esprit, de l’observation et de l’inobservation des conventions. L’une fut désignée par le nom de justice, l’autre par celui d’injustice ; et les actes de ces deux relations opposées s’appelèrent justes et injustes. J’insiste donc, et je dis que la justice ne peut être autre chose que l’observation des lois[11].

Ce n’est pas déserter la société, que de l’instruire par ses leçons et l’édifier par ses exemples. Les exemples édifiants des moines ! Est-ce l’assassinat de Henri III, de Henri IV, celui du roi de Portugal, arrivé de nos jours, qui vous édifient ? Quelle aveugle prévention en faveur de ces misérables peut vous faire parler ainsi ? Avez-vous oublié tous les maux qu’ils ont faits à votre nation ; les horreurs de la Ligue, que leurs cris fanatiques ont excitée ; le massacre de la Saint-Barthélemi, dont ils ont été les instigateurs ; et tous les torrents de sang qu’ils ont fait répandre en France pendant deux cents ans de guerre de religion ? Ils en feraient répandre encore, si les mêmes circonstances revenaient ; ils n’ont pas changé d’esprit ; ils gémissent de voir le siècle éclairé. Que les temps d’ignorance reparaissent, vous les verrez sortir encore des ténèbres de leur cloître, pour gouverner et bouleverser les États. Par quel inconcevable aveuglement a-t-on pu laisser subsister jusqu’à nos jours ces sociétés pernicieuses ? Je ne parlerai point ici de leurs mœurs ; mais tous ceux qui ont été à portée de les connaître savent dans quel excès de dissolution et de dérèglement ils vivent dans leurs maisons. Cette classe d’hommes est devenue encore plus vile de nos jours ; elle n’est plus composée que de gens de la lie du peuple, qui aiment mieux vivre lâchement aux dépens de la charité publique, que de gagner honnêtement leur vie dans un atelier ou derrière une charrue. Ainsi, ils ne se contentent pas de priver la société de travail ; ils enlèvent encore les fruits du leur aux citoyens utiles. Puisse l’homme de génie[12], placé actuellement au timon de l’État, joindre aux grands services qu’il a déjà rendus à la nation, celui de réformer, au profit de la nation, ces corps nombreux qui la rongent et la dépeuplent ! En conservant à la patrie plus de quatre-vingt mille citoyens qui lui sont enlevés à chaque génération, il méritera plus d’elle que par des victoires et des conquêtes. Une postérité nouvelle, qui, sans lui, n’aurait point été, le bénira un jour de lui avoir donné la vie ; et ainsi il sera le bienfaiteur de la race présente et des races à venir.



  1. Il n’y a guère que deux pays en Europe où l’on cultive la philosophie, en France et en Angleterre. En Angleterre, les philosophes sont honorés, respectés, montent aux charges, sont enterrés avec les rois. Voit-on que l’Angleterre s’en trouve plus mal pour cela ? En France, on les décrète, on les bannit, on les persécute, on les accable de mandements, de satires, de libelles. Ce sont eux cependant qui nous éclairent et qui soutiennent l’honneur de la nation. N’ai-je pas raison de dire que les Français sont des enfants, qui jettent des pierres à leurs maîtres ? (Diderot.)
  2. Toutes les religions positives sont fondées sur la preuve historique. (Diderot.)
  3. Il faut excepter la religion du sage Confucius ; et cet exemple seul doit suffire pour détromper ceux qui croient que l’erreur est nécessaire pour gouverner les hommes. Point de miracles, point d’inspirations, point de merveilleux dans cette religion ; et cependant y a-t-il un peuple sur la terre mieux gouverné que le peuple de la Chine ? ({{|Diderot}}.) — Cette croyance, fondée sur les récits des missionnaires, était générale au xviiie siècle.
  4. J’ai vu de savants systèmes, j’ai vu de gros livres écrits sur l’origine du mal ; et je n’ai vu que des rêveries. Le mal tient au bien même ; on ne pourrait ôter l’un sans l’autre ; et ils ont tous les deux leur source dans les mêmes causes. C’est des lois données à la matière, lesquelles entretiennent le mouvement et la vie dans l’univers, que dérivent les désordres physiques, les volcans, les tremblements de terre, les tempêtes, etc. C’est de la sensibilité, source de tous nos plaisirs, que résulte la douleur. Quant au mal moral, qui n’est autre chose que le vice ou la préférence de soi aux autres, il est un effet nécessaire de cet amour-propre, si essentiel à notre conservation, et contre lequel de faux raisonneurs ont tant déclamé. Pour qu’il n’y ait point de vices sur la terre, c’est aux législateurs à faire que les hommes n’y trouvent aucun intérêt. (Diderot.)
  5. Je ne sais s’il peut y avoir un système où tout serait bien ; mais je sais bien qu’il est impossible de le concevoir. Ôtez la faim et la soif aux animaux, qu’est-ce qui les avertira de pourvoir à leurs besoins ? Ôtez-leur la douleur, qu’est-ce qui les préviendra sur ce qui menace leur vie ? À l’égard de l’homme, toutes ses passions, comme l’a démontré un philosophe de nos jours *, ne sont que le développement de la sensibilité physique. Pour faire que l’homme soit sans passions, il n’y a pas d’autre moyen que de le rendre automate. Pope a très-bien prouvé, d’après Leibnitz, que le monde ne saurait être que ce qu’il est ; mais lorsqu’il en a conclu que tout est bien, il a dit une absurdité ; il devait se contenter de dire que tout est nécessaire. (Diderot.)

    * Condillac.

  6. Il faut avoir soin de distinguer la chasteté de la continence. La continence est un vice, puisqu’elle va contre les intentions de la nature ; la chasteté est l’abstinence des plaisirs de l’amour, hors des cas légitimes. (Diderot.)
  7. D’après ce principe, reconnu dans les écoles sans être entendu, Dieu ne peut pas faire que la partie soit plus grande que le tout ; que trois ne fassent qu’un ; parce qu’il est de l’essence de la partie d’être plus petite que le tout, et de l’essence de trois de faire trois. L’un ou l’autre lui est aussi impossible que de faire un bâton sans deux bouts, ou un triangle sans trois côtés. (Diderot.)
  8. Les détracteurs des sens ne voient pas qu’en récusant leur témoignage, ils renversent les dogmes même qu’ils veulent établir. Car sur quoi est fondée la vérité de ces dogmes ? Vous me répondez que c’est sur la parole de Dieu. Mais qui vous a dit que ceux qui ont cru entendre cette parole n’ont pas été trompés par leurs sens ? Qui vous a dit que vos sens ne vous ont pas trompés aussi, lorsque vous avez cru apprendre cette parole de leur bouche ? Dans quoi cas faut-il rejeter leur autorité ? Dans quel cas faut-il l’admettre ? Je suppose que Dieu vienne me révéler lui-même les mystères, et me dire que du pain n’est pas du pain ; pourquoi, dans ce cas-là, m’en rapporterais-je plutôt à mon oreille qu’à mes yeux, à mes mains, à mon palais, à mon odorat, qui m’assurent le contraire ? Pourquoi ne me tromperais-je pas aussi bien en croyant entendre certaines paroles, qu’en croyant voir, toucher, sentir, goûter du pain ? N’y a-t-il pas, au contraire, quatre à parier contre un, que c’est mon oreille qui me trompe ; et dans cette contradiction de mes sens entre eux, ne dois-je pas, selon les règles de la raison, déférer au rapport du plus grand nombre ? qu’on argumente, qu’on subtilise tant qu’on voudra, je défie de répondre à cette objection d’une manière à satisfaire un homme de bon sens. D’ailleurs, j’ai supposé Dieu me parlant par lui-même ; que sera-ce lorsque sa parole ne me sera transmise qu’à travers une longue succession d’hommes ignorants ou menteurs, et que l’incertitude historique viendra se joindre aux autres difficultés ? (Diderot.)
  9. On a tort de s’en prendre aux passions des crimes des hommes ; c’est leurs faux jugements qu’il faut en accuser. Les passions nous inspirent toujours bien, puisqu’elles ne nous inspirent que le désir du bonheur ; c’est l’esprit qui nous conduit mal, et qui nous fait prendre de fausses routes pour y parvenir. Ainsi nous ne sommes criminels que parce que nous jugeons mal ; et c’est la raison, et non la nature qui nous trompe. Mais, me dira-t-on, l’expérience est contraire à votre opinion ; et nous voyons que les personnes les plus éclairées sont souvent les plus vicieuses. Je réponds que ces personnes sont en effet très-ignorantes sur leur bonheur ; et là-dessus, je m’en rapporte à leur cœur : s’il est un seul homme sur la terre qui n’ait pas eu sujet de se repentir d’une mauvaise action par lui commise, qu’il me démente dans le fond de son âme. Eh ! que serait la morale, s’il en était autrement ? Que serait la vertu ? On serait insensé de la suivre, si elle nous éloignait de la route du bonheur ; et il faudrait étouffer dans nos cœurs l’amour qu’elle nous inspire pour elle, comme le penchant le plus funeste. Cela est affreux à penser. Non ; le chemin du bonheur est le chemin même de la vertu. La fortune peut lui susciter des traverses ; mais elle ne saurait lui ôte ce doux ravissement, cette pure volupté qui l’accompagne. Tandis que les hommes et le sort sont conjurés contre lui, l’homme vertueux trouve, dans son cœur, avec abondance, le dédommagement de tout ce qu’il souffre. Le témoignage de soi, voilà la source des vrais biens et des vrais maux ; voilà ce qui fait la félicité de l’homme de bien parmi les persécutions et les disgrâces ; et le tourment du méchant, au milieu des faveurs de la fortune. (Diderot.)
  10. On répond judicieusement à cela, que tout le genre humain était renfermé dans l’individu du premier homme ; que tous les hommes ont péché en lui, et qu’il est juste qu’ils soient punis avec lui. Je ne sais si ce raisonnement est plus extravagant qu’injurieux à la justice de Dieu. (Diderot.)
  11. Qu’on définisse la justice de tant de manières qu’on voudra, toute autre définition sera obscure, et sujette à contestation. (Diderot.)
  12. M. le duc de Choiseul. (Diderot.) — C’est cette indication qui nous a conduit à rectifier la date de 1767 attribuée jusqu’ici à cet écrit. C’est en 1764 que le duc de Choiseul signa l’ordre de suppression des jésuites, et certainement si Diderot avait écrit en 1767, un fait si important aurait modifié dans sa forme l’expression de son vœu. L’Émile, dont il est question dans le dernier paragraphe du premier morceau, avait paru et avait été condamné au feu en 1762.