Isaac Laquedem/Introduction/I

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Librairie théâtrale (volume 1p. 247-283).



INTRODUCTION.


jérusalem.

i.


Il y a des noms de villes ou des noms d’hommes, qui, lorsqu’on les prononce dans quelque langue que ce soit, éveillent à l’instant même une si grande pensée, un si pieux souvenir, que ceux qui entendent prononcer ce nom, cédant à une puissance surnaturelle et invincible, se sentent tout près de ployer les deux genoux.

Jérusalem est un de ces noms saints pour toutes les langues humaines ; le nom de Jérusalem est balbutié par les enfants, invoqué par les vieillards, cité par les historiens, chanté par les poëtes, adoré par tous.

Dans l’opinion des vieux siècles, Jérusalem était le centre du monde ; dans la croyance des siècles modernes, elle est restée le centre de la famille universelle.

Yerousch al Aïm, dont nous avons fait Jérusalem, veut dire vision de paix ; — ce sera la ville choisie de Dieu, la ville glorieuse, la ville bâtie sur les montagnes saintes.

La tradition du passé dit qu’Adam y est mort ; la tradition de l’avenir dit que le Sauveur y naîtra.

Moïse rêve d’en faire la capitale de son peuple errant. — Pourquoi, de ces Hébreux pasteurs ; pourquoi, de ces tribus nomades, essaye-t-il, par un labeur de quarante ans, de faire une famille, un peuple, une nation ? Pourquoi leur vante-t-il, dans la captivité, le pays de Chanaan ? Pourquoi les guide-t-il dans la fuite vers la terre promise ? Pourquoi, au milieu de la foudre et des éclairs, demande-t-il pour eux à Jéhovah des lois, dans une entrevue dont la majesté semble avoir frappé les rochers du Sinaï d’une stupeur éternelle ? C’est pour que la ville de Jésus s’appelle Jérusalem ; c’est pour que Jérusalem, qui a précédé la Rome de Romulus, survive à la Rome de saint Pierre ; c’est pour que les pèlerins de tous les âges montent vers elle, tantôt couverts de fer et la lance au poing, pour la reconquérir, tantôt pieds nus et le bâton à la main, pour la glorifier.

Aussi, voyez les prophètes, comme ils sont jaloux de cette prédestinée ! Tombe-t-elle sous le glaive de Nabuchodonosor, c’est la prostituée de Babylone ! se relève-t-elle sous l’épée des Macchabées, c’est la vierge de Sion ! la victoire a effacé sa souillure, l’indépendance lui a rendu sa virginité.

C’est que ces mêmes prophètes ont dit d’elle :

« Toutes les nations tendront, un jour, vers moi, et les peuples se diront entre eux : « Venez ! montons vers le dieu de Jacob ! Il nous instruira de ses principes, et nous marcherons dans ses chemins ; car la voix sortira de Sion, et la parole par excellence, de Jérusalem. Elle servira d’arbitre aux nations, et elle censurera les peuples. Alors, les hommes transformeront leurs glaives et leurs lances en hoyaux et en serpes ; une nation ne lèvera plus l’épée contre l’autre, et le fruit de la justice sera la sûreté et la paix ! »

Aussi, voyez comme Jéhovah, — le Dieu unique, le Dieu jaloux, le Dieu fort, le Dieu puissant, le Dieu vengeur, — la protège cette Jérusalem, qui est la vision de paix. Moïse, l’interprète du Seigneur, tend ses bras vers elle ; David, l’oint du Seigneur, bâtit ses murailles ; Salomon, le bien-aimé du Seigneur, élève son temple ; Moïse, c’est-à-dire le dogme, David, c’est-à-dire la force, Salomon, c’est-à-dire la sagesse.

Jetons donc un coup d’œil sur Jérusalem : voyons-la naître, grandir et tomber, mais tomber providentiellement, tomber devant la puissance romaine, qui enveloppe le monde entre ses bras, et qui, de mille nations, épis séparés, fait une seule gerbe que mûrira, en vue de la civilisation moderne et dans le but de la fraternité universelle, le soleil du christianisme, — seul astre qui luira à la fois pour le riche et pour le pauvre, pour le fort et pour le faible, pour l’oppresseur et pour l’esclave, étant fait de l’étoile des rois et de l’étoile des bergers !

Un des cinq rois qu’a battus Josué à Gabaon, — pendant ce combat de trois jours où le soleil ne se coucha point, afin de donner au vainqueur le temps d’achever sa victoire, — s’est, après sa défaite, réfugié sur une montagne, et s’y est fortifié. — Ce roi se nomme Adonisech ; cette montagne s’appelle le mont Sion. — Le peuple auquel commande Adonisech, ce sont les Jébuséens, descendants de Jébus, troisième fils de Chanaan.

La nation élue du Seigneur, la nation qui devait être en lutte avec toutes les nations, faire une guerre d’extermination à tous les peuples ; cette nation avait besoin, pour bâtir sa ville, d’un lieu fortifié par la nature même ; il lui fallait tout autour d’elle des escarpements et des défilés. La vision de paix ne pouvait se montrer que sur les hauts lieux. — Écoutez Tacite, et vous allez voir comme il est d’accord avec Moïse, comme il justifie David.

« Jérusalem, située dans une position difficile, avait encore été fortifiée par des ouvrages avancés, et par des masses de constructions qui l’eussent rendue presque imprenable, eût-elle été bâtie au milieu d’une plaine. Les fondateurs de Jérusalem avaient prévu que la différence des mœurs leur attirerait des guerres fréquentes ; c’est pourquoi ils avaient tout disposé contre le plus long siège. »

David comprend bien l’importance de la position, et Adonisech connaît bien la force de la place.

— Venez ! venez ! crie ce dernier, du haut des remparts, à David et à son armée ; nous n’enverrons contre vous que les aveugles et les boiteux : cela suffira pour vous vaincre !

Que répond David ? Il étend les bras vers l’imprenable forteresse.

— Celui, dit-il, qui montera le premier sur ce rempart, sera mon général, et commandera après moi !

À cette promesse, les trente forts d’Israël s’élancent ; l’armée royale les suit. Joab, neveu du roi, applique son échelle contre la muraille, qu’il escalade au milieu des traits, des solives et des quartiers de roc ; puis il saisit le créneau, saute sur le rempart, et s’y maintient jusqu’à ce que ses compagnons viennent le secourir.

La forteresse est prise, — et Joab est ce rude général qui anéantira dans Isobeth, la race de Saül, qui assassinera Abner, et qui plantera lui-même trois lances dans le cœur d’Absalon, le fils de son roi.

Quant à la garnison, — on sait ce que les rois d’Israël font de leurs ennemis, depuis que Saül a été puni pour avoir épargné les Amalécites et leur roi, — l’épée du vainqueur la dévore !

Le chant de triomphe de David nous donnera une idée de l’importance de cette victoire :

« Les rois et les chefs de la terre avaient conspiré ensemble contre nous ; ils avaient dit en secret : « Venez, et nous les détruirons ! ils ne seront plus une nation, et nous ferons disparaître le nom d’Israël de la surface de la terre ! » Mais le Dieu fort a disposé mon bras pour la bataille. J’ai poursuivi mes ennemis, et j’ai toujours marché en avant jusqu’à ce que je les eusse consumés. Ils sont tombés sous mes pieds, et je les ai dispersés comme la poussière au souffle du vent ! J’ai assujetti des peuples que je ne connaissais point ; au bruit de mon nom, ils se sont soumis. L’étranger s’est écroulé et a tremblé dans ses retraites ! »

David est donc maître du formidable emplacement : il a pour centre de défense trois montagnes reliées par leurs contreforts mêmes : Sion, Acra et Moriah ; il a trois fossés gigantesques créés par la main qui ébranle les mondes ; à l’orient, la profonde vallée de Josaphat, où roule le Cédron ; au midi, le ravin escarpé de Géhennon ; à l’occident, le gouffre des Cadavres. Au nord seulement, la nouvelle ville sera attaquable ; aussi est-ce par le nord que, malgré sa triple muraille, l’attaqueront successivement Nabuchodonosor, Alexandre le Grand, Pompée, Titus et Godefroy de Bouillon.

Et, maintenant, qu’était le monde à cette époque où David nous apparaît, son épée sanglante à peine rentrée au fourreau, sa harpe entre les mains, et remerciant le Seigneur, qui, en le faisant fort et victorieux, a préparé par lui les grands destins d’Israël ?

Le monde n’est pas encore descendu vers l’Europe ; il en est aux civilisations patriarcales, théocratiques et sacerdotales de l’Orient.

L’Inde est déjà caduque ; elle a des dynasties éteintes et oubliées, des villes dont les noms sont effacés, dont les ruines sont inconnues ; il y a des milliers d’années que sa civilisation s’est levée derrière l’Himalaya : les premiers maîtres auxquels elle se souvient d’avoir obéi, ce sont les Bardht, qui florissaient un siècle après le déluge ; les Chandras, qui remontent à trois mille deux cents ans avant le Christ ; les Djadouster, qui viennent mille ans après eux. Au reste, on trafique avec elle, on lui achète ses soies, ses cotons, ses étaims, son bois de santal, sa gomme, sa laque, son huile, son ivoire, ses perles, ses émeraudes, ses diamants ; mais on ne la connaît pas.

L’Égypte, la fille de l’Éthiopie, lui a succédé, comme la Grèce succédera à l’Égypte, — l’Égypte, faite du limon du Nil, sur les bords duquel vingt-quatre dynasties et cinq cents rois ont élevé Thèbes, Eléphantine, Memphis, Héraclée, Diospolis ; l’Égypte, la mère des Anubis, des Typhon et des Osiris, dieux aux têtes de chien, de chat et d’épervier ; patrie des monuments démesurés et mystérieux ; l’Égypte, avec ses avenues de pylônes, ses forêts d’obélisques, ses camps de pyramides et ses troupeaux de sphinx ; l’Égypte, à la captivité de laquelle les Hébreux viennent miraculeusement d’échapper, et qui a vu engloutir dans la mer Rouge son pharaon Aménophis et sa puissante armée, lesquels avaient eu l’audace de poursuivre le peuple de Dieu ; l’Égypte, avec son azur implacable, son soleil rouge et sanglant comme l’œil d’une fournaise ; l’Égypte, où, chose effrayante ! les morts ont gardé leur forme depuis qu’il y a des morts ; où des baumes magiques disputent la matière au néant ; où chaque génération qui passe sur la terre va, se couchant dessous, se superposer, spectre desséché, aux vingt générations de momies qui l’ont précédée ! l’Égypte, enfin, vaste tombe souterraine, où l’éternité se fait palpable et où rien ne trouble le silence de la mort, pas même le ver du sépulcre !

L’Assyrie vient après elle, et fleurit dans toute sa vigueur. Au nord, Assur, fils de Sem, a fondé Ninive ; au midi, Nemrod, petit-fils de Cham, a fondé Babylone ; — Ninive, que le fils de Bélus agrandit en lui donnant son nom, et qui s’étend pendant toute une lieue sur la rive gauche du Tigre ; Babylone, où l’on entre par cent portes de bronze, et qui couvre de ses palais, de ses murailles, de ses jardins suspendus les deux rives de l’Euphrate. — Les deux sœurs soupirent d’amour sous les palmiers gigantesques qui ombragent le beau pays berceau du genre humain ; elles tiennent les clefs du commerce de l’Asie ; elles sont les routes où passent les richesses du monde. Les produits de l’Inde et de l’Égypte leur arrivent, à l’une par l’Euphrate, à l’autre par le Tigre, à toutes deux par d’immenses caravanes de chameaux.

La Phénicie a quelques siècles à peine d’existence ; son peuple innombrable fourmille sur l’étroite plage que dominent les cèdres du Liban ; — sur le rocher d’Arad, les maisons ont jusqu’à sept étages ; c’est une race impure chassée de l'Inde par Tarak’hya, chassée de l’Égypte par Sésostris. Le Seigneur, qui a puni Gomorrhe et Sodome, a oublié Tyr et Sidon : là, les générations pullulent, les races croisées grouillent sans famille certaine, chacun ignorant qui est son père, qui est son fils, tous multipliant au hasard, comme les insectes et les reptiles après les pluies d’orage. Acculés à la Méditerranée, ils l’ont asservie et prise pour esclave, et, tandis que Sidon se fait l’atelier de toutes les fines merveilles de l’Asie, Tyr bat les mers avec les ailes de ses mille vaisseaux.

Carthage, leur fille, vient d’être fondée ; c’est la sentinelle avancée de la civilisation orientale en Occident. Mais Carthage n’est encore qu’un entrepôt de Sidon, qu’un comptoir de Tyr, et c’est dans cent cinquante ans seulement que Didon, fuyant son frère, fera de Carthage, en l’agrandissant, la future rivale de Rome.

Athènes, née d’une colonie égyptienne, vient d’épuiser la série de ses rois ; ouverte par Cécrops et fermée par Codrus, à sa période monarchique a succédé sa période aristocratique ; ses archontes perpétuels la régissent depuis cent ans ; c’est déjà la reine de la Grèce. Mais qui connaît la Grèce ? — Homère n’est pas né !

Albe grandit, les rois latins reculent de jour en jour ses limites ; mais elle a trois siècles encore à parcourir avant d’essaimer sa première colonie, et ses troupeaux paissent sur les sept collines où sera Rome.

Quant à l’Espagne, quant à la France, quant à l’Allemagne, quant à la Russie, ce sont des plaines incultes, des rochers déserts, des forêts profondes, et à peine si l’homme habite ces contrées sauvages, bonnes pour les loups, les sangliers et les ours.

L’Europe n’est encore connue que comme la troisième partie du monde.

Revenons à la ville sainte.

Après David, le roi de la guerre, apparaît Salomon, le roi de la paix. Son père lui a tout préparé pour un règne tranquille. — C’est David qui a usé contre son bouclier la guerre étrangère et la guerre civile ; c’est David, enfin, qui a bâti Jérusalem, et qui l’a assise sur un trépied dont l’une des branches, celle de l’occident, s’appuie à la mer Intérieure, et dont les deux autres aboutissent, celle du midi, à la mer des Indes par le golfe Arabique, celle du nord, à la mer Caspienne par les passages de l’Euphrate et du Tigre.

Pour dominer la mer Intérieure, il lui a fallu battre les Philistins : pour commander le golfe Arabique, il lui a fallu dompter les tribus iduméennes ; enfin, pour devenir maître des passages de l’Euphrate et du Tigre, il lui a fallu vaincre les rois de Syrie et de Damas.

Salomon n’aura plus qu’à bâtir le temple et à fonder Palmyre.

Le jeune roi monte sur le trône l’an 2970 de la création du monde.

Son premier soin est d’aller à la colline de Gabaon offrir à Dieu mille victimes sur l’autel d’airain que Moïse avait fait construire dans le désert ; offrande si agréable au Seigneur, qu’il lui apparaît la nuit suivante, et lui promet, en récompense de sa piété, de lui accorder le don qu’il désirera.

Salomon demanda la sagesse.

Et Dieu lui répondit :

— Puisque tu me demandes la sagesse, qui est l’intelligence du bien et du mal, je t’accorde non seulement ce que tu me demandes, mais encore la beauté, la richesse et la gloire, si bien qu’aucun roi des siècles passés ne t’aura égalé et qu’aucun roi des siècles à venir ne t’égalera !

« Aussi, dit le troisième livre des Rois, l’esprit de Salomon était capable de s’appliquer à autant de choses qu’il y a de grains de sable sur les bords de la mer. »

Et ce fut par cette grâce du Seigneur que Salomon, effaçant la réputation des quatre fils de Mahol, les premiers poëtes du temps, composa trois mille paraboles, fit cinq mille cantiques, écrivit un livre gigantesque sur la création, comprenant les végétaux, depuis le cèdre qui s’épanouit au sommet du Liban jusqu’à l’hysope qui rampe aux gerçures des murailles ; décrivant les animaux des mers, des airs, des forêts et des montagnes, depuis le poisson qui fend les eaux les plus profondes de l’Océan jusqu’à l’aigle qui nage dans l’azur des cieux, et se perd dans les rayons éblouissants du soleil.

Beaucoup de ces livres, beaucoup de ces chants, beaucoup de ces paraboles nous sont inconnus, s’étant égarés sur une route de trois mille ans ; mais tout le monde a lu le Cantique des cantiques, cette suave vision de la Judée à ses plus beaux jours ; cette fraîche poésie tout imprégnée du parfum des lys de Gelboë et des roses de Saaron ; cette mélodie d’amour que le poëte composa pour le mariage du roi avec la fille du pharaon Osochor, qui lui apportait en dot l’alliance de l’Égypte et la possession de la ville de Gaza sur la Méditerranée.

C’est alors qu’affermi dans sa puissance, il s’occupe de remplir la grande mission de son règne : c’est lui que le Seigneur a choisi pour lui bâtir un temple ; il faut que le temple soit digne du Dieu.

Il a l’or, l’argent, l’airain, les pierreries, les perles, la pourpre et l’écarlate ; mais il lui manque les bois de cèdre, de genièvre et de pin ; il lui manque surtout l’architecte, le sculpteur, l’artiste qui fondra l’airain, l’argent et l’or, qui enchâssera les pierreries et les perles, qui taillera l’écarlate et la pourpre. Hiram, le roi de Tyr et de Sidon, le vieil allié de son père, lui enverra tout cela, et Salomon donnera aux seuls ouvriers qui couperont le bois dans le Liban vingt mille mesures de blé, vingt mille mesures d’orge, vingt mille pièces de vin et vingt mille tonneaux d’huile.

Hiram dépêche vers le jeune roi un maître habile, et met la cognée dans les montagnes du Liban ; ses ouvriers y travaillent par dix mille, et se relayent tous les mois.

Et le maître envoyé à Salomon est, en effet, si habile, que les deux cent mille ouvriers qu’il a sous ses ordres lui expédient les charpentes tout équarries, les marbres tout taillés, les colonnes toutes fondues, et cela, d’après des mesures si parfaites, des calculs si exacts, que le temple sort de terre, grandit et s’achève sans que sur le mont Moriah, où il est placé, on ait entendu un seul bruit de scie, un seul coup de marteau !

Salomon avait commencé à bâtir le temple dans la quatrième année de son règne, au second mois de l’année, — que les Macédoniens nomment arthemisius, et les Hébreux zio, — deux mille neuf cent soixante et onze ans après la création du monde, treize cent quarante ans après le déluge, mille vingt-deux ans après qu’Abraham fut sorti de la Mésopotamie pour venir en la terre de Chanaan, cinq cent quarante-huit ans après la sortie d’Égypte, et mille treize ans avant Jésus-Christ.

Sept ans après le temple était achevé !

Il faudra deux cent vingt ans aux Ioniens pour bâtir le temple de Diane à Éphèse.

Ainsi Dieu, comme il l’avait promis à Salomon, lui ayant donné sagesse, richesse et beauté, lui donna aussi la gloire, en permettant qu’en si peu d’années, il bâtit un si magnifique temple.

On sait le jugement qui prouva que la sagesse résidait dans le fils de David. — Parlons un peu, maintenant, de sa richesse et de sa beauté ; puis nous abandonnerons à regret cette grande et poétique figure à la nuit du passé, qu’elle illumine, depuis trois mille ans, des rayons de sa gloire et de sa splendeur.

Les richesses de Salomon étaient fabuleuses, si on les compare à l’étendue du royaume auquel il commandait, et surtout à ce qu’est devenu le territoire de ce royaume après une malédiction de dix-huit cents ans. Il avait d’abord les immenses trésors amassés par son père, puis ceux qu’il se faisait du revenu annuel de son royaume. Ce revenu s’élevait à six cent soixante-six talents d’or, sans compter les droits dont on frappait les marchandises, le tribut des gouverneurs, des princes et des rois de l’Arabie, ce qui faisait plus de cent millions de notre monnaie. Il avait une flotte magnifique qui partait d’Asiangabar sur la mer Rouge, faisait les voyages d’Ophir ou de la Terre d’or, et qui, outre quatre-vingts talents d’or en lingots, c’est-à-dire trente millions en deux voyages, rapportait ces perles si estimées de l’antiquité, ces harpes et ces lyres indiennes, auxquelles la Grèce devait emprunter leurs formes, ces dents d’éléphant qui fournissaient l’ivoire en telle profusion, que tous les lambris du palais du roi en étaient incrustés ; des singes et des paons, animaux si rares, que Salomon lui seul possédait des singes dans ses ménageries, des paons dans ses jardins. Il avait, enfin, les dons que lui faisait volontairement le royaume, et particulièrement la ville, dons si considérables de la part de cette dernière, que, d’une seule de ces offrandes, il se fit faire un char d’or, sur le devant duquel on lisait cette phrase, écrite toute en diamants :

« Je t’aime, ô ma chère Jérusalem ! »

Et quand, sur ce char, où éclataient à la fois en lettres de feu l’amour du roi pour son peuple et l’amour du peuple pour son roi, Salomon, se rendant à son palais de Hittam, situé à cent vingt stades hors de la ville, passait calme et majestueux, tout vêtu de blanc comme un messager du Seigneur, accompagné d’une troupe des plus beaux et des plus nobles jeunes gens de l’Idumée vêtus de la pourpre tyrienne, armés d’arcs et de carquois, portant leurs longs cheveux couverts de papillotes d’or qui faisaient paraître leurs visages resplendissants de lumière comme ceux des anges, de même qu’il était déjà le roi de la sagesse et de la richesse, Salomon était encore, selon la promesse du Seigneur, le roi de la beauté.

Et sa gloire, se répandit si loin, que la reine de Sabah, qui régnait au fond de l’Arabie Heureuse, et qui se croyait la plus riche et la plus puissante reine du monde, le voulut voir de ses yeux ; — et c’est ici que le merveilleux arabe éclate au milieu de l’histoire comme un saphir oriental monté par un orfèvre phénicien.

Qui fournit le saphir ? C’est Mahomet, lequel écrit son Koran seize cents ans après que Salomon a écrit l’Ecclésiaste.

Lisez le chapitre de la Fourmi.

Une huppe arrive du royaume de Sabah, et annonce à Salomon que la reine du Midi a quitté ses États pour le visiter. Alors, Salomon, dont l’anneau commande aux génies, ordonne à l’un d’eux d’aller chercher à Sabah le trône de la reine, afin que la présence de ce trône qui l’attend lui soit une preuve que rien n’est caché à celui à qui Dieu fit don de la sagesse. Et, lorsque la belle Nicaulis descend de son éléphant, et qu’elle est introduite dans le palais du roi, prenant pour de l’eau le pavé, qui est de verre poli, elle découvre sa jambe, et lève le bas de sa robe de peur de se mouiller.

Derrière l’éléphant de la reine venait une longue suite de serviteurs conduisant des chameaux de Madian et des dromadaires d’Epha, tout chargés de présents destinés au prince que visitait sa royale sœur, des parfums, des aromates, des pierres précieuses et cent vingt talents d’or (sept millions de notre monnaie).

La reine, qui croyait éblouir, fut éblouie ; et, quand elle eut monté, avec Salomon, les six marches qui, entre douze lionceaux d’or, conduisaient au trône d’or d’où il rendait ses jugements, elle s’écria en se prosternant à ses genoux

— Heureux ceux qui sont à vous ! Heureux ceux qui vous servent ! heureux ceux qui jouiront toujours de votre présence ! Heureux ceux qui écouteront éternellement votre sagesse !

Et la reine Nicaulis avait raison : nul prince ne s’était encore assis au milieu de tant de gloire ; nul roi n’avait encore compris comme Salomon la grandeur de la majesté humaine.

Et quand la reine s’en alla, comblée à son tour des présents de celui qu’elle était venue pour enrichir ; quand, partout sur sa route, elle trouva le royaume heureux et florissant, elle s’étonnait, à chaque pas, d’une si profonde paix et d’une si grande prospérité ; « car, dit le troisième livre des Rois, Israël et Juda vivaient sans nulle crainte, chacun sous son figuier ou sous sa vigne, depuis Dan jusqu’à Bersabée. »

Rien ne reste aujourd’hui du temple magnifique que Salomon éleva au Seigneur ; rien ne reste des trois palais qu’il bâtit : un pour lui, l’autre pour la reine, l’autre pour les étrangers ; rien ne reste du tombeau où, fils pieux, il coucha sur un lit de pièces d’or son père David. Mais traversez les solitudes qui s’étendent de la Syrie à l’Euphrate, et dans une fraîche oasis, sous ces arbres merveilleux qui lui firent donner le nom de Palmyre par les Romains, vous trouverez les ruines de la vieille Tadmor, que le désert religieux a conservées dans son vaste écrin de sable mieux que n’eût fait la main sacrilège de la civilisation.

Salomon régna quarante ans, puis mourut. Mais sa gloire l’avait précédé dans le sépulcre, et s’était couchée avant lui dans la tombe où l’attendait le cadavre paternel. — Les femmes étrangères, les filles de la Phénicie, les courtisanes de Sidon et de Tyr, avaient fait irruption dans son royaume et dans son cœur, et lui avaient imposé leurs dieux. Cette Astarté, la Vénus indienne, qui a descendu le Nil avec les rois pasteurs, et qui deviendra plus tard l’Aphrodite de la Grèce, la Junon de Carthage et la bonne déesse de Rome ; — ce Moloch, le Saturne-Feu, fournaise ardente qui, au bruit des tambours et des cymbales, dévorait ses victimes dans un embrassement enflammé ! — cette Astarté et ce Moloch étaient devenus ses dieux.

Et, cependant tout cela, — c’est-à-dire les égarements de la fin d’une si belle vie, cette suprême sagesse qui roule des hauteurs éthérées de son midi pour aller se perdre, engloutie, dans les nuages de son couchant ; ces derniers regards voilés par l’erreur qui voient le prophète Ahias, de Silo, déchirer son manteau en douze parts, sans comprendre qu’ainsi, et à cause des péchés de son roi, sera tiré et déchiré en douze morceaux le royaume d’Israël ; — tout cela n’ôte pas au nom de Salomon son éclatant reflet, son immense prestige. Salomon, c’est à tout jamais le symbole de la gloire, de la justice et de la science ; c’est le soleil de la Judée ; c’est le roi qui lutte avec Sésostris, le bâtisseur qui lutte avec Chéops, le poëte qui lutte avec Orphée ; enfin, pour les Arabes, c’est plus encore : c’est l’enchanteur qui a des armées d’hommes, de dragons et d’oiseaux ; qui connaît la langue de la création tout entière ; qui sait ce que veut dire le cri des animaux, le murmure des arbres, le parfum des fleurs ; qui, de l’aurore au couchant, du midi au septentrion, commande aux vents, messagers rapides portant sa parole aux quatre coins du monde ; qui ordonne aux génies, esclaves obéissants, d’aller lui cueillir la perle éclose au fond des mers, ou le diamant mûri dans les gerçures des roches de Golconde ; lesquels génies, le croyant endormi seulement, continuent de le servir après son trépas, ne s’apercevant qu’il est mort qu’à la vue des vers qui rongent le bâton sur lequel s’appuie le cadavre royal, enterré debout.