Isaac Laquedem/Introduction/II

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Librairie théâtrale (volume 1p. 285-320).

jérusalem.

ii.



Avec Salomon, Jérusalem a épuisé son ère de joie, sa période de prospérité ; après les poëtes qui ont chanté sa grandeur vont venir les prophètes qui prédiront sa ruine. Encore un siècle ou deux, et Israël entendra avec effroi ces grands cris précurseurs et compagnons des désastres, voix qui passent dans les tempêtes, qui retentissent dans les ténèbres, qui se lamentent sur des ruines.

En effet, Nabuchodonosor se lève. C’est l’Attila de la Bible, c’est le préposé des vengeances célestes, c’est le marteau de Jéhovah frappant sur ceux qui ont déserté les autels du vrai Dieu.

Voyez, au reste, si c’est bien lui que les prophètes annoncent.

Isaïe parle :

« Il viendra un temps où tout ce qui est dans votre maison, et tout ce que vos pères y ont amassé jusqu’à ce jour, sera transporté à Babylone !

» Vos enfants mêmes, qui sont sortis de vous, qui ont été engendrés par vous, seront pris, alors, pour être esclaves et conduits dans la ville du vainqueur… »

Puis, à son tour, c’est Habacuc qui dit au nom de Dieu :

» Je vais susciter cette nation cruelle et d’une incroyable vitesse, qui court toutes les terres pour s’emparer des maisons des autres.

» Elle porte avec elle l’horreur et l’effroi ; ses chevaux sont plus légers que les léopards, plus rapides que les loups qui courent le soir.

» Sa cavalerie se répandra de toutes parts, et ses cavaliers viendront de loin, volant comme l’aigle qui fond sur sa proie.

» Ils viendront tous au butin, et leur roi assemblera des troupes de captifs comme des monceaux de sable… »

En effet, Nabuchodonosor arrive.

En ce temps-là Nabuchodonosor, roi de Babylone, vint avec ses gens pour prendre la ville.

» Alors, Joachim, roi de Juda, sortit de Jérusalem, et alla se rendre au roi de Babylone avec sa mère, ses serviteurs, ses princes et ses esclaves, et le roi de Babylone le reçut à discrétion.

» Il emporta de Jérusalem tous les trésors de la maison du roi ; il brisa tous les vases d’or que Salomon, roi d’Israël, avait fait mettre dans le temple du Seigneur, selon ce que le Seigneur avait prédit.

» Il transféra tout ce qu’il y avait de considérable dans Jérusalem, tous les princes, tous les vaillants de l’armée, au nombre de dix mille captifs, et il ne laissa après lui que les plus pauvres dans le peuple.

» Il transféra aussi à Babylone Joachim avec sa mère, ses femmes et ses esclaves, et il emmena captifs de Jérusalem à Babylone les juges du pays,

» Et ce fut ainsi que le roi de Babylone enleva les plus vaillants de Juda, les artisans, les lapidaires, tous les gens de guerre et tous les gens de cœur, et les emmena captifs à Babylone. »

C’était cette captivité qui avait été prédite par le roi David, dans ce magnifique psaume où se personnifiera la douleur des exilés de tous les temps :

« Au bord des fleuves de Babylone, nous nous sommes assis, et nous avons pleuré en nous souvenant de Sion !

» Nous avons suspendu nos harpes aux saules de leurs rives.

» Parce que ceux qui nous avaient emmenés en captivité nous demandaient des chants de notre pays.

» Et ils nous disaient : « Chantez-nous une hymne des cantiques de Sion. »

« Comment chanterions-nous le cantique du Seigneur sur une terre étrangère ?

» Si je t’oublie, ô Jérusalem ! que ma droite elle-même soit mise en oubli !

» Que ma langue se sèche dans ma gorge, si je t’oublie, ô Jérusalem !

» Si Jérusalem n’est pas à jamais le principe de ma joie !

» Souviens-toi des fils d’Edom, Seigneur, au jour où tomba Jérusalem.

» Lorsqu’ils disaient : « Détruisez-la, détruisez-la jusque dans ses fondements ! »

» Misérable fille de Babylone ! béni soit qui te rendra les douleurs que tu nous a faites !

» Béni soit qui t’arrachera tes petits enfants, et les écrasera contre la pierre ! »

Au nombre des exilés était Daniel.

Daniel, du sang de Juda, enlevé tout enfant à cette Jérusalem qui n’a plus de population, qui n’a plus de temple ; Daniel, expliquant les songes de Nabuchodonosor, et lisant le Manè Thecel Pharès de Balthasar ; Daniel, jeté deux fois dans la fosse aux lions, où, la première fois, il passe une nuit, et, la seconde fois, six jours ; Daniel obtient, enfin, de Cyrus un édit qui autorise les Hébreux à reprendre le chemin de leur patrie, et à rebâtir le temple, auquel il fixe une hauteur de soixante coudées, une largeur égale, trois rangs de pierres polies, et un rang de bois poussé en Syrie.

Après soixante et dix ans de captivité, quarante-deux mille trois cent soixante Juifs rentrèrent dans leur patrie ; — car deux fois, pendant ces soixante et dix années, Jérusalem avait été reprise et pillée, et, à chaque fois, une nouvelle dîme d’hommes avait été prélevée sur sa population, et avait suivi le vainqueur.

Cyrus avait mieux fait que d’autoriser à rebâtir le temple : il s’était chargé des frais de construction, et avait rendu aux Hébreux cinq mille quatre cents vases d’or et d’argent emportés de Jérusalem par Nabuchodonosor.

Hélas ! ce n’était pas l’ancien temple, mais c’était encore le temple. Tandis que les vieillards pleuraient, les jeunes gens poussaient des cris joyeux : ils n’avaient pas vu le premier ! L’an 513 avant Jésus-Christ, on consacra le nouvel édifice en présence d’une multitude d’Hébreux accourus de la Palestine pour cette fête solennelle, pendant laquelle on immola cent veaux, deux cents béliers, quatre cents agneaux et douze boucs — un par tribu — pour les péchés d’Israël.

Le temple rebâti et consacré, c’était la nationalité reconquise.

Après avoir relevé le temple, on songea à relever les murailles ; mais il fallait, pour cela, une autorisation d’Artaxercès, et nul n’osait la lui demander.

Artaxercès avait pour esclave un juif nommé Néhémie, fils de Helchias ; il avait pris cet esclave en amitié, et avait fait de lui son échanson.

Un jour, un des frères de Néhémie, nommé Hanani, vint le voir, et lui demanda ce que les Juifs qui se rencontraient sur la terre étrangère se demandaient tout d’abord entre eux : – il lui demanda des nouvelles de Jérusalem.

Hanani secoua la tête.

— Le temple est rebâti, dit-il ; mais les murailles sont toujours détruites, et les portes ont été consumées par le feu !

Or, quelques jours après, pendant la vingtième année du règne d’Artaxercès, au mois de nisan, comme on apportait du vin devant le roi, Néhémie prit ce vin et le lui servit. Alors, le roi le regarda, et, lui ayant trouvé le visage tout abattu :

— Pourquoi as-tu le visage si triste, lui demanda-t-il, n’étant pas malade ? Il faut que tu aies quelque mal qui te tienne le cœur !

Néhémie fut saisi d’une grande crainte ; mais, rappelant tout son courage, et croyant le moment favorable :

— Ô roi ! lui répondit-il, que votre vie soit éternelle ! Comment mon visage ne serait-il pas abattu quand la ville où sont les tombeaux de mes pères est déserte, quand ses murailles sont détruites, quand ses portes sont brûlées ?…

— Eh bien ! que demandes-tu ? dit le roi.

Néhémie pria Dieu tout bas, et répondit plus hardiment :

— Si ma demande ne déplaît pas au roi, si son serviteur n’a pas démérité de lui, qu’il m’envoie, je l’en supplie, en Judée, à la ville du sépulcre de mes pères, afin que je la relève de ses ruines.

Le roi et la reine se regardèrent et échangèrent un coup d’œil d’assentiment.

— Combien ton voyage durera-t-il, et quand reviendras-tu ? reprit Artaxercès.

Néhémie fixa une époque.

— C’est bien, dit le roi ; va !

— Sire, dit alors Néhémie, ce que vous faites est déjà beaucoup, mais n’est pas encore assez. Je supplie le roi de me donner des lettres pour les gouverneurs du pays d’au-delà le fleuve, afin qu’ils me fassent passer sûrement jusqu’à ce que je sois en Judée ; je le supplie, en outre, de me donner une lettre pour Asaph, grand maître de ses forêts, afin que je puisse prendre le bois dont j’aurai besoin.

Et le roi accorda à Néhémie tout ce que Néhémie lui demandait.

Alors, Néhémie partit pour la Judée.

Peut-être rencontra-t-il sur sa route Thémistocle, exilé d’Athènes, et venant implorer l’hospitalité d’Artaxercès. – La Grèce commençait à compter au rang des nations : elle était ingrate.

Néhémie employa douze ans à accomplir la pieuse tâche qu’il avait entreprise, et, la douzième année après son départ, il revint auprès d’Artaxercès comme il le lui avait promis.

Ce que voyant celui-ci, et quelle avait été la fidélité de Néhémie à remplir sa promesse, il le renvoya à Jérusalem avec le titre de gouverneur.

Un peu plus de cent ans s’étaient écoulés depuis la reconstruction des murailles de la ville, lorsque l’on apprit tout à coup à Jérusalem qu’un conquérant étranger, venant du nord, avait pris Damas et Sidon et assiégeait Tyr.

Huit jours après, un messager arriva porteur d’une lettre écrite par ce conquérant au grand prêtre Jaddus.

Il lui demandait trois choses : des secours, un commerce libre avec son armée, et l’appui qu’il prêtait au roi des Perses, l’assurant qu’il n’aurait pas à se repentir d’avoir préféré son amitié à celle de Darius.

La lettre était signée d’un nom inconnu aux Juifs ; - celui qui l’avait écrite s’appelait Alexandre, fils de Philippe.

Jaddus n’attacha donc pas grande importance à cette lettre, et répondit que les Juifs avaient promis avec serment à Darius de ne jamais porter les armes contre lui, et qu’ils ne pouvaient y manquer tant que Darius serait vivant.

Cette lettre qu’avait reçue Jaddus, et à laquelle il venait de répondre d’une si imprudente façon, c’était la conquête européenne qui frappait pour la seconde fois aux portes de l’Asie.

On n’avait pas entendu parler de l’Europe depuis la chute de Troie.

Aussi le grand prêtre ne connaissait-il que Darius III, douzième roi de Perse.

L’empire de celui-ci était immense. Il s’étendait de l’Indus au Pont-Euxin et du Jaxarte à l’Éthiopie ; continuant l’œuvre de Darius Ier, et de Xerxès, le roi de Perse rêvait une troisième invasion de la Grèce qui vengeât Marathon et Salamine, quand, tout à coup, dans une province de cette Grèce bornée, à l’orient par le mont Athos, au couchant par l’Illyrie, au nord par l’Hémus, au midi par l’Olympe, et grande à peine comme la vingtième partie de son royaume, un jeune roi se montra, qui résolut de renverser et de réduire en poussière cet immense empire.

C’était Alexandre fils de Philippe.

Il était né à Pella, le 6 du mois hecatombœon de la première année de la 106e olympiade, la nuit même où fut brûlé le temple de Diane à Éphèse.

Dans un accès de colère, son père avait, un jour, voulu le tuer ; ce qui eût fort changé la face du monde oriental. Lui s’en était vengé en sauvant la vie à son père, dans un combat contre les Triballes où il le couvrit de son bouclier.

À vingt ans, il avait vaincu les Médares, les avait chassés de leur ville, qu’il avait nommée Alexandropolis et repeuplée de nouveaux habitants ; puis, après avoir soumis ces mêmes Triballes auxquels il avait disputé la vie de son père, il avait ravagé le pays des Gètes. Ensuite, il s’était retourné contre les Thébains et les Athéniens, lesquels, sur l’avis de Démosthène, et croyant au bruit de sa mort qui s’était répandu, avaient pris les armes ; alors, il avait envahi la Béotie, avait ravagé Thèbes, ne laissant debout que la maison de Pindare. Enfin, il avait tenu, à Œgé, un grand conseil de guerre où l’invasion de l’Asie avait été arrêtée.

À cet effet, il avait levé trente mille hommes d’infanterie, quatre mille cinq cents hommes de cavalerie, avait rassemblé une flotte de cent soixante galères, s’était muni de soixante et dix talents d’or, avait pris des vivres pour quarante jours, était parti de Pella, avait longé les côtes d’Amphipolis, passé le Strymon, franchi l’Hèbre ; était arrivé en vingt jours à Sestos, avait débarqué sans opposition sur les rivages de l’Asie Mineure, avait visité le royaume de Priam, ou plutôt l’emplacement de ce royaume ; avait couronné de fleurs le tombeau d’Achille, son aïeul maternel ; avait traversé le Granique, battu les satrapes, tué Mithridate, soumis la Mysie et la Lydie, pris Sardes, Milet, Halicarnasse ; avait soumis la Galatie, traversé la Cappadoce, s’était baigné, couvert de sueur, dans le Cydnus, et avait failli en mourir ; mais, guéri par l’art de son médecin Philippe, il s’était bientôt relevé de sa couche fiévreuse, plus ardent au combat que jamais ; avait repris sa course victorieuse, subjugué la Cilicie, rencontré dans les plaines d’Issus les Perses, qu’il avait chassés devant lui comme une poussière, et leur roi Darius, qui avait fui abandonnant ses trésors, sa mère, sa femme et ses enfants. – Alors, voyant le passage de l’Euphrate ouvert, il avait envoyé un détachement à Damas pour se saisir du trésor royal de Perse, et avait marché en personne pour s’emparer des villes longeant la Méditerranée, puis avait pris Sidon d’un coup de main, et était venu mettre le siège devant Tyr.

C’était de Tyr que ce conquérant, que l’on ne connaissait guère encore que comme un fou aventureux, avait écrit au grand prêtre Jaddus, et c’était devant Tyr, qu’il allait prendre après un siège de sept mois, que la réponse de celui-ci lui était parvenue.

— C’est bien, avait-il dit en se retournant vers Parménion ; c’est une ville à détruire lorsque nous en aurons le temps !

Et, alors, Parménion, au rang des villes à détruire, avait mis sur ses tablettes : – Jérusalem.

Mais, pour le moment, comme l’avait dit Alexandre, le temps lui manquait : avant de s’enfoncer dans les terres, avant de risquer sa pointe insensée dans l’Inde, il lui fallait anéantir les villes de la côte, et Gaza était debout.

Il marche vers Gaza, la prend et la saccage après un siège meurtrier ; irrité d’une blessure grave qu’il a reçue, il passe une courroie dans les talons du commandant perse Bœthys, comme fit autrefois Achille à Hector, et le traîne trois fois autour des murailles croulantes de la ville incendiée. Il ajourne Jérusalem, poursuit son chemin vers l’Égypte, qui, heureuse d’échapper au joug de Darius, le reçoit comme un libérateur ; il remonte le Nil jusqu’à Memphis, visite les Pyramides, redescend jusqu’à Canope, fait le tour du lac Mareotis, et, arrivé sur sa rive septentrionale, entre cette rive et la mer, voyant la beauté de la plage et la force de la situation, se décide à donner une rivale à Carthage, qu’il ne peut détruire comme il a fait de Tyr et de Sidon, et charge l’architecte Dinocrates de bâtir une ville qui s’appellera Alexandrie.

L’architecte obéit. Il trace une enceinte de quinze mille pas, à laquelle il donne la forme d’un gigantesque manteau macédonien, coupe sa ville en deux rues principales, afin qu’elle puisse aspirer la fraîche haleine des vents étésiens ; la première de ces rues s’étendra de la mer au lac Mareotis, et elle aura dix stades ou onze cents pas de longueur ; la seconde traversera la ville dans toute son étendue, et elle aura quarante stades ou cinq mille pas d’une extrémité à l’autre. Toutes deux auront cent pieds de large.

Et lui, tandis qu’on jette les fondements de cette ville, dont les brillantes destinées resplendissent déjà dans cette nuit de l’avenir plus sombre encore que celle du passé, lui part pour l’oasis d’Ammon, coupe le désert du nord au sud, laisse à sa droite le tombeau d’Osiris, à sa gauche les lacs Natron et le Fleuve sans Eau, arrive au temple de Jupiter après huit jours de marche, se fait reconnaître pour le fils de ce Dieu, repasse par Alexandrie, qu’il ne reverra plus que du haut de son char funéraire, reprend la route qu’il a déjà suivie, et, comme Jérusalem est sur le chemin d’Arbelles, et que Darius l’attend à Arbelles, il se dirige à travers les montagnes d’Ascalon vers Jérusalem, où Parménion lui rappelle qu’il a un exemple à faire.

Jérusalem avait vu passer au bord de la mer le conquérant et son armée, pareils à une trombe ; elle avait entendu les cris de Tyr ; elle avait vu l’incendie de Gaza ; puis le vainqueur avait continué son chemin, disparaissant derrière Héliopolis, et elle avait cru que, comme un soleil, il allait s’éteindre à l’occident.

Et voilà que, tout à coup, il reparaissait marchant de l’occident à l’orient.

Il ne fallait pas songer à résister par des moyens humains à l’homme qui venait de prendre Tyr et de raser Gaza. Dieu seul, – comme aux jours où s’arrêtait le soleil, et où tombaient des pluies de pierres, – pouvait secourir Jérusalem.

Le grand prêtre ordonna des prières publiques et fit des sacrifices.

La nuit suivante, Dieu lui apparut.

— Sème de fleurs les rues de la ville, lui dit-il ; fais-en ouvrir toutes les portes, et va, revêtu de tes habits pontificaux, avec tous les prêtres et tous les lévites, revêtus aussi de leurs habits, au-devant d’Alexandre, et ne redoute rien de lui : au lieu d’anéantir Jérusalem, il la protégera !

Jaddus prévint le peuple de cette vision, afin qu’au lieu d’attendre dans les larmes, il attendit dans la joie ; puis, lorsqu’on commença à entendre les pas du victorieux qui s’approchait, le grand sacrificateur, accompagné de tous les prêtres en habits sacerdotaux, des lévites vêtus de blanc, et de tout le peuple en costume de fête, alla au-devant de lui.

L’armée du destructeur et le peuple des suppliants se rencontrèrent sur la route de Somarie et de Galilée, à un lieu nommé Sapha, lieu fort élevé d’où l’on pouvait voir et le temple et la ville, ce lieu n’étant éloigné de Jérusalem que de sept stades.

À la vue de cette multitude d’hommes et de femmes chantant des cantiques de joie, comme aux jours des fêtes d’Israël, portant dans leurs mains des palmes et des fleurs ; à la vue de cette troupe de prêtres et de lévites vêtus de lin, de ce grand sacrificateur avec son éphod d’azur, constellé de diamants, avec sa tiare ornée d’une lame d’or sur laquelle éclatait le nom de Jéhovah, - au grand étonnement des généraux d’Alexandre et de son armée, qui regardaient déjà le temple et la ville comme une proie, Alexandre étendit la main pour que tout le monde s’arrêtât, descendit de cheval, s’approcha seul, salua le grand prêtre, et, s’agenouillant devant lui, adora le nom de Dieu.

Alors, les Juifs entourèrent le conquérant, les enfants étendant leurs petites mains vers lui, les femmes lui jetant des fleurs, les hommes élevant la voix, et lui souhaitant toutes sortes de prospérités.

Et le lion macédonien, devenu humble et doux comme l’agneau qui se suspend des lèvres aux vignes d’Engaddi, toucha les mains des plus petits enfants, sourit aux femmes, et remercia les hommes des vœux qu’ils faisaient pour lui.

Et son armée le croyait fou, et ces rois de Syrie qui le suivaient le croyaient fou, et ce Parménion auquel il avait dit : « Fais-moi souvenir de détruire Jérusalem », le croyait fou.

Parménion s’approcha de lui :

— Seigneur, lui demanda-t-il, d’où viens donc que, toi qui es adoré du monde entier, tu adores le grand prêtre des Juifs ?

— Ce n’est pas lui que j’adore, répondit Alexandre : celui que j’adore, c’est le Dieu dont il est le ministre.

— Ce Dieu est-il donc le Jupiter dont tu t’es fait déclarer le fils, et dont tu as été visiter le temple dans l’oasis d’Ammon ?

Alexandre secoua la tête.

— Écoute, dit-il à Parménion.

Puis, élevant la voix :

— Et vous tous aussi, dit-il encore, écoutez ! Lorsque j’étais en Macédoine, et que je rêvais aux moyens de conquérir l’Asie, un Dieu m’apparut en songe. Il portait ce même costume que porte le grand prêtre ; seulement, à son front resplendissant de lumière, je pus reconnaître sa divinité. « Ne crains rien, Alexandre, fils de Philippe, me dit-il, traverse hardiment l’Hellespont ; je marcherai à la tête de ton armée, et je te ferai conquérir l’empire des Perses ». Sur cette assurance, je partis, et je fus vainqueur ! Ne sois donc pas étonné, ô Parménion ; ne soyez donc pas étonnés, vous tous qui m’écoutez, que, retrouvant ici ce grand prêtre vêtu du costume que portait son Dieu lorsqu’il m’est apparu, je m’incline devant lui, et, qu’en lui j’adore son Dieu ; car c’est par ce Dieu inconnu, je le vois maintenant, et non par tous les nôtres, que j’ai vaincu Darius, que je le vaincrai encore, et que je détruirai l’empire des Perses !

Et, ayant expliqué ainsi sa conduite à Parménion et aux rois de Syrie, Alexandre embrassa le grand sacrificateur, entra dans la ville à pied, monta au temple, et y offrit des sacrifices à Jéhovah, selon la manière dont le grand prêtre lui dit de le faire pour être plus agréable au Seigneur.

Puis, les sacrifices offerts, le grand sacrificateur, ouvrant sous les yeux du roi de Macédoine le livre de Daniel, au chapitre VIII, lui fit lire la prédiction suivante, si claire, qu’il n’y avait pas à s’y tromper :

« J’eus une vision, lorsque j’étais au château de Suze, dans le pays d’Elam, et, dans cette vision, il me parut que j’étais à la porte d’Ulaï.

Je levai les yeux, et je vis un bélier qui se tenait au devant des marais. – Il avait les cornes élevées : – seulement, l’une était plus élevée que l’autre.

Et il donnait des coups de corne contre l’occident, contre le nord et contre le midi ; et aucune bête ne pouvait lui résister : de sorte qu’il fit tout ce qu’il voulut, et devint fort puissant.

J’étais attentif à ce que je voyais, lorsque, en même temps, j’aperçus une licorne ; elle venait de l’occident, glissant sur la surface du sol, mais sans toucher la terre.

Elle vint jusqu’à ce bélier que j’avais vu se tenir au devant des marais, hors de la porte d’Ulaï, et s’élança sur lui avec une grande impétuosité.

» Et l’ayant attaqué avec furie, elle le perça de coups, et, l’ayant renversé à terre, elle le foula sous ses pieds, sans que le bélier lui pût résister, et sans que personne le pût tirer de sa puissance.

» Après quoi, la licorne grandit, et, toujours grandissant, atteignit une taille gigantesque ; mais, alors, sa corne se rompit en quatre morceaux, et ces quatre morceaux, devenant quatre cornes différentes, se dressèrent contre les quatre vents du ciel.

» Et comme, moi Daniel, je cherchais l’intelligence de cette vision, un ange descendit du ciel, et vint vers le lieu où j’étais ; et, le voyant tout resplendissant de la lumière céleste, je tombai le visage contre terre, le cœur palpitant et le corps tout frissonnant de crainte.

» Alors, il me toucha, et, me faisant tenir debout, il me dit : « Le bélier que tu as vu, et qui avait des cornes dont l’une était plus haute que l’autre, est le roi des Perses et des Mèdes, qui commande à deux royaumes, dont l’un est plus grand que l’autre.

» Et la licorne est le roi des Grecs ; et les quatre cornes qui sont nées de sa corne brisée, ce sont les quatre rois qui naîtront de sa nation, et qui lui succéderont, mais non pas avec une force et une puissance égales aux siennes ! »

Alexandre lut le livre saint, admira ce peuple élu du Seigneur, lequel, au lieu d’avoir des oracles qui expliquaient le passé ou le présent, avait des prophètes qui prédisaient l’avenir, et demanda au grand prêtre quelle grâce il désirait recevoir de lui.

Et le grand prêtre répondit :

— Ô roi ! je vous supplie de permettre que nous vivions selon la loi de nos pères ; de permettre que les Juifs de Babylone et de la Médie puissent vivre de même selon leurs lois, et de nous exempter, enfin, toutes les septièmes années, du tribut que nous payerons pendant les six autres.

Alexandre, avec une grande bonté, accorda tout ce que demandait Jaddus, et il ajouta :

— Si quelques-uns de vos jeunes guerriers désirent venir avec moi, et servir dans mes armées, il leur sera permis d’y vivre selon leur religion, et d’y exercer toutes leurs coutumes.

Beaucoup acceptèrent et prirent rang dans l’armée macédonienne.

Trois jours après, Alexandre quitta Jérusalem, au milieu des actions de grâces du grand sacrificateur, des prêtres, des lévites et de tout le peuple, qui le suivait des yeux avec reconnaissance et admiration. — Pendant quelque temps encore, on entendit le retentissement de ses pas, qui s’enfonçaient vers l’Euphrate et le Tigre : une bouffée de vent du nord-est apporta, un jour, le bruit de la bataille d’Arbelles ; on entendit comme un écho la chute de Babylone et de Suze ; on vit rougir à l’horizon l’incendie de Persépolis ; puis, enfin, cette rumeur lointaine se perdit derrière Ecbatane, dans les déserts de la Médie, de l’autre côté du fleuve Arius…

Et, maintenant, voulez-vous savoir comment l’auteur du poëme des Macchabées écrit en dix lignes l’histoire d’Alexandre ? Écoutez, et dites-nous si les vingt-quatre chants de l’Illiade font le fils de Thétis et de Pelée plus grand que le fils de Philippe et d’Olympia.

« Après qu’Alexandre, roi de Macédoine, fils de Philippe, qui régna premièrement dans la Grèce, fut sorti du pays de Cethim, et dès qu’il eut vaincu Darius, roi des Perses et des Mèdes ;

» Il livra beaucoup de batailles, prit les plus fortes villes, vainquit et tua les rois les plus vaillants ;

» Il alla jusqu’aux extrémités du monde, s’enrichit de la dépouille des nations, et la terre se tut devant lui ! »

FIN DU PREMIER VOLUME.