Isaac Laquedem/Prologue/I

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Librairie théâtrale (volume 1p. 5-45).



ISAAC LAQUEDEM


la via appia.


Que le lecteur se transporte avec nous à trois lieues au delà de Rome, à l’extrémité de la via Appia, au bas de la descente d’Albano, à l’endroit même où la voie antique, vieille de deux mille ans, s’embranche avec une route moderne âgée seulement de deux siècles, laquelle contourne les tombeaux, et, les laissant à sa gauche, va aboutir à la porte de Saint-Jean de Latran.

Qu’il veuille bien supposer que nous sommes dans la matinée du jeudi saint de l’année 1469 ; que Louis XI règne en France, Jean II en Espagne, Ferdinand Ier à Naples ; que Frédéric III est empereur d’Allemagne, Ivan, fils de Basile Wasiliévitch, grand duc de Russie, Christophe Moro, doge de Venise, et Paul II, souverain pontife.

Qu’il se souvienne que c’est le jour solennel où, vêtu de la chape d’or, coiffé de la tiare, porté sous un dais soutenu par huit cardinaux, le prêtre-roi doit, du haut de la vieille basilique de Constantin, déjà condamnée et près de faire place à celle de Bramante et de Michel-Ange, donner, au nom des saints apôtres Pierre et Paul, sa bénédiction à Rome et au monde, à la ville et à l’univers, urbi et orbi.

Alors, il comprendra qu’à cause de cette solennité suprême, les populations des villages voisins se pressent sur les routes de Bracciano, de Tivoli, de Palestrine et de Frascati, tendant toutes vers la ville sainte, où les cloches qui vont fuir, et dont l’absence témoignera du deuil de la chrétienté, les attirent par un dernier appel.

Au milieu de toutes ces routes qui conduisent à Rome, et qui, de loin, semblent couvertes d’un tapis mouvant, tant se déroulent en longues files les contadines aux jupes de pourpre et aux corsages d’or, tirant un enfant par la main, ou en portant un sur leurs épaules ; les conducteurs de troupeaux, armés de lances, cachant sous leurs manteaux bruns leur justaucorps de velours bleu à boutons d’argent, et passant au galop de leurs petits chevaux de montagne aux housses écarlates brodées de clous de cuivre ; les graves matrones au visage calme, traînées sur de lourdes charrettes attelées de deux grands bœufs blancs aux longues cornes noires, et qui semblent de vivantes statues de l’Isis thébaine ou de la Cérès éleusine ; — au milieu de toutes ces routes, disons-nous, qui, pareilles à d’immenses artères, portent, à travers le désert fauve de la campagne romaine, le sang et la vie à la vieille Rome, une seule route est déserte.

C’est celle où nous avons conduit le lecteur.

Et, cependant, ce n’est point que d’Albano ne descende une grande affluence de peuple ; ce n’est point que manquent au rendez-vous les belles paysannes de Genzano et de Velletri ; les pâtres des marais Pontins avec leurs chevaux à longues crinières et à queues flottantes ; les matrones de Nettuno et de Mondragone, dans leurs chars traînés par des buffles à la respiration bruyante et aux yeux de flamme, — non ; à l’embranchement dont nous avons parlé, le pieux cortège de pèlerins abandonne la voie antique, laisse à sa gauche cette double file de sépulcres dont nous allons dire l’histoire en quelques lignes, et, à travers la plaine aux longues herbes, prend cette route nouvelle qui va, par un détour, joindre l’ancienne voie Tusculane, et aboutir à la basilique de Saint-Jean de Latran.

Il n’en a pas toujours été ainsi, du reste, de cette voie Appienne, aujourd’hui si déserte, que l’herbe pousserait dans les interstices de ses larges dalles grises, si ces dalles, inégalement taillées dans la lave des volcans éteints, ne refoulaient pas toute végétation. Aux beaux jours de la Rome des Césars, on la nommait la grande Appia, la reine des routes, le chemin de l’Élysée ; c’était alors le rendez-vous, dans la vie et dans la mort, de tout ce qu’il y avait de riche, de noble et d’élégant dans la ville par excellence. D’autres voies encore, la voie Latine, la voie Flaminienne, avaient leurs sépulcres ; mais heureux qui avait son sépulcre sur la voie Appia !

Chez les Romains, nation où le goût de la mort était presque aussi répandu qu’il l’est en Angleterre, et où la rage du suicide fut, sous les règnes de Tibère, de Caligula et de Néron particulièrement, une véritable épidémie, la préoccupation du lieu où le corps dormirait son éternité était grande. D’abord, on avait enseveli dans la ville, et jusque dans l’intérieur des maisons ; mais ce mode de sépulture était contraire à la salubrité publique ; de plus, les cérémonies funèbres pouvaient à tout instant souiller les sacrifices de la ville ; en conséquence, une loi intervint qui défendait d’ensevelir ni de brûler dans l’intérieur de Rome. Deux ou trois familles de privilégiés seulement conservèrent ce droit à titre d’honneur public : c’étaient les familles de Publicola, de Tubertus et de Fabricius. Ce droit leur était fort envié.

Le triomphateur mort pendant le triomphe avait également le droit d’être enterré dans Rome.

Aussi, bien rarement le vivant laissait-il le soin de son tombeau à ses héritiers. C’était une distraction qu’il se donnait à lui-même, de faire tailler son sépulcre sous ses yeux. La plupart des monuments funéraires que l’on rencontre encore aujourd’hui portent, soit ces deux lettres : V. F., ce qui signifie : Vivus fecit ; soit ces trois lettres : V. S. P., ce qui signifie : Vivus sibi posuit ; soit, enfin, ces trois autres lettres : V. F. C., ce qui signifie : Vivus faciendum curavit.

C’était en effet, pour un Romain, chose importante, comme on va le voir, que d’être enterré. D’après une tradition religieuse fort accréditée, même au temps de Cicéron, où ce genre de croyance commençait pourtant à disparaître, l’âme de tout individu privé de sépulture devait errer pendant cent ans sur les bords du Styx ; aussi quiconque rencontrait un cadavre le long de son chemin, et négligeait de lui donner la sépulture, commettait un sacrilège dont il ne pouvait se racheter qu’en sacrifiant une truie à Cérès. Il est vrai que si, à trois reprises différentes, on jetait un peu de terre sur le cadavre, cela exemptait de l’inhumation et dispensait du sacrifice.

Mais ce n’était pas le tout que d’être enterré, il fallait être enterré agréablement. La mort païenne, plus coquette que la nôtre, n’apparaissait point aux agonisants du siècle d’Auguste comme un squelette décharné au crâne nu, aux orbites vides, au ricanement sombre, et tenant à la main une faux au fer recourbé ; non, c’était tout simplement une belle femme pâle, fille du Sommeil et de la Nuit, aux longs cheveux épars, aux mains blanches et froides, aux embrassements glacés ; quelque chose comme une amie inconnue qui, lorsqu’on l’appelait, sortait des ténèbres, s’avançait grave, lente et silencieuse, s’inclinait au chevet du mourant, et, du même baiser funèbre, fermait à la fois ses lèvres et ses yeux. Alors, le cadavre demeurait sourd, muet, insensible, jusqu’au moment où la flamme du bûcher s’allumait pour lui, et, en consumant le corps, séparait l’esprit de la matière, — matière qui devenait cendre, esprit qui devenait dieu. Or, ce nouveau dieu, dieu mâne, tout en demeurant invisible aux vivants, reprenait ses habitudes, ses goûts, ses passions ; rentrait, pour ainsi dire, en possession de ses sens, aimant ce qu’il avait aimé, haïssant ce qu’il avait haï.

Et voilà pourquoi, dans le tombeau d’un guerrier, on déposait son bouclier, ses javelots et son épée ; dans le tombeau d’une femme, ses aiguilles de diamant, ses chaînes d’or et ses colliers de perles ; dans le tombeau d’un enfant, ses jouets les plus chéris, du pain, des fruits, et au fond d’un vase d’albâtre, quelques gouttes de lait tirées de ce sein maternel qu’il n’avait pas eu le temps de tarir.

Donc, si l’emplacement de la maison qu’il devait occuper pendant sa courte existence semblait au Romain digne d’une sérieuse attention, jugez quelle attention plus grande encore il devait apporter au plan, au site, à l’emplacement, enfin, plus ou moins agréable, plus ou moins selon ses goûts, ses habitudes, ses désirs, de cette maison que, devenu dieu, il devait habiter pendant l’éternité ; car les dieux mânes, dieux sédentaires, étaient enchaînés à leurs tombeaux, et tout au plus avaient la permission d’en faire le tour. Quelques-uns, — c’étaient les amateurs des plaisirs champêtres, les hommes aux goûts simples, les esprits bucoliques ; — quelques-uns, en très-petit nombre, ordonnaient qu’on élevât leur sépulcre dans leurs villas, dans leurs jardins, dans leurs bois, afin de passer leur éternité en compagnie des nymphes, des faunes et des dryades, bercés au doux bruit des feuilles agitées par le vent, distraits par le murmure des ruisseaux roulant sur les cailloux, réjouis par le chant des oiseaux perdus dans les branches. Ceux-là, nous l’avons dit, c’étaient les philosophes et les sages….. Mais d’autres, — et c’était le grand nombre, la multitude, l’immense majorité, — d’autres qui avaient autant besoin de mouvement, d’agitation et de tumulte que les premiers de solitude, de silence et de recueillement ; d’autres, disons-nous, achetaient à prix d’or des terrains sur le bord de routes, là où passaient les voyageurs venant de tous le pays, apportant à l’Europe les nouvelles de l’Asie, de l’Afrique, sur la voie Latine, sur la voie Flaminienne, et surtout, surtout! sur la voie Appia. C’est que la voie Appia, tracée par le censeur Appius Claudius Cæcus, avait peu à peu cessé d’être une route de l’empire pour devenir un faubourg de Rome. Elle conduisait toujours à Naples et, de Naples, à Brindes, mais à travers une double rangée de maisons qui étaient des palais, et de tombeaux qui étaient des monuments. Il en résultait que, sur la voie Appia, les fortunés dieux mânes, non-seulement voyaient les passants connus et inconnus, non-seulement entendaient ce que les voyageurs disaient de neuf sur l’Asie et sur l’Afrique, mais encore parlaient à ces passants par la bouche de leurs tombeaux avec les lettres de leurs épitaphes.

Et, comme le caractère des individus, ainsi que nous l’avons constaté, survivait à la mort, l’homme modeste disait :

J’ai été, je ne suis plus.
Voilà toute ma vie et toute ma mort.

L’homme riche disait :

Ici repose
STABIRIUS.
Il fut nommé sevir sans l’avoir sollicité.
Il aurait pu occuper un rang dans toutes les
décuries de Rome ;
il ne le voulut pas.
Pieux, vaillant, fidèle,
il est venu de rien : il a laissé trente millions
de sesterces,
et n’a jamais voulu écouter les philosophes.
Porte-toi bien, et imite-le.

Puis, pour attirer plus sûrement encore l’attention des passants, Stabirius, l’homme riche, faisait graver un cadran solaire au-dessus de son épitaphe !

L’homme de lettres disait :

Voyageur !
si pressé que tu sois d’arriver au terme
de ton voyage,
cette pierre te demande de regarder de son côté,
et de lire ce qui y est écrit :
Ici gisent les os du poëte
MARCUS PACUVIUS.
Voilà ce que je voulais t’apprendre.
Adieu !

L’homme discret disait :

Mon nom, ma naissance, mon origine,
ce que je fus, ce que je suis,
je ne le révélerai point.
Muet pour l’éternité, je suis un peu
de cendre, des os, rien !
Venu de rien, je suis retourné d’où j’étais venu.
Mon sort t’attend. Adieu !

L’homme content de tout disait :

Tant que je fus au monde, j’ai bien vécu.
Ma pièce est déjà finie ; la vôtre finira bientôt.
Adieu ! Applaudissez !

Enfin, une main inconnue, celle d’un père sans doute, faisait dire à la tombe de sa fille, pauvre enfant enlevée au monde à l’âge de sept ans :

Terre ! ne pèse point sur elle !
Elle n’a point pesé sur toi !

Maintenant, à qui tous ces morts se cramponnant à la vie venaient-ils parler la langue du tombeau ? Quels étaient ceux qu’ils appelaient de leurs sépulcres comme font les courtisanes frappant à leurs carreaux pour forcer les passants à tourner la tête ? Quel était ce monde auquel ils continuaient de se mêler en esprit, et qui passait joyeux, insouciant, rapide, sans les écouter, sans les voir ?

C’était tout ce qu’il y avait de jeunesse, de beauté, d’élégance, de richesse, d’aristocratie à Rome. La via Appia, c’était le Longchamp de l’antiquité ; seulement, ce Longchamp, au lieu de durer trois jours, durait toute l’année.

Vers quatre heures de l’après-midi, quand la grande chaleur de la journée était passée ; quand le soleil descendait moins ardent et moins lumineux vers la mer Thyrénienne ; quand l’ombre des pins, des chênes verts et des palmiers s’allongeait de l’occident à l’orient ; quand le laurier-rose de Sicile secouait la poussière de la journée aux premières brises qui descendaient de cette chaîne de montagnes bleues que domine le temple de Jupiter Latial ; quand le magnolia des Indes relevait sa fleur d’ivoire, arrondie en cornet comme une coupe parfumée qui s’apprête à recueillir la rosée du soir : quand le nélumbo de la mer Caspienne, qui avait fui la flamme du zénith dans l’humide sein du lac, remontait à la surface de l’eau pour aspirer de toute la largeur de son calice épanoui la fraîcheur des heures nocturnes, alors commençait à apparaître, sortant de la porte Appienne, ce que l’on pouvait appeler l’avant-garde des beaux, des Trossuli, des petits Troyens de Rome, que les habitants du faubourg Appia, — sortant à leur tour des maisons, qui, elles aussi, s’ouvraient pour respirer, — s’apprêtaient à passer en revue, assis sur des chaises ou des fauteuils apportés de l’intérieur de l’atrium, appuyés aux bornes qui servaient de marchepied aux cavaliers pour monter à cheval, ou à demi couchés sur ces bancs circulaires que l’on adossait à la demeure des morts pour la plus grande commodité des vivants.

Jamais Paris rangé en deux haies aux Champs-Élysées, jamais Florence courant aux Caschines, jamais Vienne s’empressant au Prater, jamais Naples entassée dans la rue de Tolède ou à Chiaïa, ne virent pareille variété d’acteurs, pareil concours de spectateurs !

D’abord, en tête, paraissaient les cavaliers montés sur des chevaux numides, avec des housses de drap d’or ou de peaux de tigre. Quelques-uns continueront la promenade au pas ; ceux-là ont devant eux des coureurs en tunique courte, à la chaussure légère, au manteau roulé autour de l’épaule gauche, et dont les flancs sont contenus par une ceinture de cuir qu’ils serrent ou dénouent à volonté, selon que l’allure qu’ils sont forcés de prendre est plus ou moins rapide ; d’autres, comme s’ils se disputaient le prix de la course, franchiront en quelques minutes toute la longueur de la voie Appienne, lançant à la tête de leurs chevaux de magnifiques molosses aux colliers d’argent. Malheur à qui se trouve sur le chemin de cette trombe ! malheur à qui se laisse envelopper par ce tourbillon de hennissements, d’abois et de poussière ! celui-là, on le relèvera mordu par les chiens, piétiné par les chevaux ; celui-là, on l’emportera sanglant, rompu, brisé, pendant que le jeune patricien qui aura fait le coup se retournera sans ralentir sa course, éclatant de rire, et montrant son adresse à poursuivre son chemin, tout en regardant du côté opposé au but vers lequel se dirige son cheval.

Derrière les chevaux numides viennent les chars légers, qui lutteraient presque de vitesse avec ces enfants du désert dont la race a été conduite à Rome en même temps que Jugurtha : ce sont des cisii, équipages aériens, espèces de tilburys traînés par trois mules attelées en éventail, et dont celle de droite et celle de gauche galopent et bondissent en secouant leurs grelots d’argent, tandis que celle du milieu trotte en suivant la ligne droite avec l’inflexibilité, nous dirons presque avec la rapidité d’une flèche. Arrivent ensuite les carruccæ, voitures élevées dont le corricolo moderne n’est qu’une variété ou plutôt qu’une descendance, et que les élégants conduisent rarement eux-mêmes, mais font conduire par un esclave nubien qui porte le costume pittoresque de son pays.

Puis, derrière les cisii et les carruccæ, s’avancent les voitures à quatre roues, les rhedæ, garnies de coussins de pourpre et de riches tapis qui retombent en dehors ; les covini, voitures couvertes et fermées si hermétiquement, qu’elles transportent parfois des mystères de l’alcôve dans les rues de Rome et sur les promenades publiques ; enfin, faisant contraste l’une avec l’autre, — la matrone, vêtue de sa longue stole, enveloppée de son épaisse palla, assise avec la raideur d’une statue dans le carpentum, espèce de char d’une forme particulière, dont les seules femmes patriciennes ont le droit de se servir, — la courtisane, vêtue de gaze de Cos, c’est-à-dire d’air tissu, de brouillard filé, nonchalamment couchée dans sa litière, soutenue par huit porteurs couverts de magnifiques penulæ, accompagnée, à droite, de son affranchie grecque, messagère d’amour, Iris nocturne, qui fait trêve un instant à son doux commerce pour agiter, avec un éventail de plumes de paon, l’air que respire sa maîtresse ; à gauche, d’un esclave liburnien portant un marchepied garni de velours auquel se rattache un long et étroit tapis de la même étoffe, afin que la noble prêtresse du plaisir puisse descendre de sa litière, et gagner l’endroit où elle a décidé de s’asseoir, sans que son pied nu et chargé de pierreries soit forcé de toucher le sol.

Car, une fois le champ de Mars traversé, une fois hors de la porte Capène, une fois sur la via Appia, beaucoup continuent leur chemin à cheval ou en voiture, mais beaucoup aussi mettent pied à terre, et, donnant leurs équipages à garder à leurs esclaves, se promènent dans l’intervalle ménagé entre les tombeaux et les maisons, ou s’asseyent sur des chaises et des tabourets que des spéculateurs en plein vent leur louent moyennant un demi-sesterce l’heure. Ah ! c’est là que l’on voit les élégances réelles ! C’est là que la mode règne arbitrairement ! C’est là que l’on étudie sur les véritables modèles du bon goût la taille de la barbe, la coupe des cheveux, la forme des tuniques, et ce grand problème — résolu par César, mais remis en doute par la génération nouvelle, — de savoir si l'on doit les porter longues où courtes, lâches ou serrées : César les portait traînantes et lâches ; mais on a fait de grands pas depuis César ! C’est là qu’on dispute sérieusement sur le poids des bagues d’hiver, sur la composition du meilleur rouge, sur la plus onctueuse pommade de fèves pour tendre et adoucir la peau, sur les plus délicates pastilles de myrte et de lentisque pétries avec du vin vieux pour épurer l’haleine ! Les femmes écoutent en jetant, à la manière des jongleurs, de leur main droite à leur main gauche, des boules d’ambre qui rafraîchissent et parfument à la fois ; elles applaudissent de la tête, des yeux et même, de temps en temps, des mains, les théories les plus savantes et les plus hasardées ; leurs lèvres, relevées par le sourire, montrent leurs dents blanches comme des perles ; leurs voiles, rejetés en arrière, laissent voir, formant un riche contraste avec leurs yeux de jais et leurs sourcils d’ébène, de magnifiques cheveux d’un blond ardent, d’un blond d’or ou d’un blond cendré, selon qu’elles en ont changé la teinte primitive, soit avec un savon composé de cendre de hêtre et de suif de chèvre qu’elles font venir de la Gaule, soit en usant d’un mélange de lie de vinaigre et d’huile de lentisque, soit, enfin, — ce qui est plus simple encore, — en achetant dans les tavernes du portique Minucius, situé vis-à-vis le temple d’Hercule aux Muses, de splendides chevelures que de pauvres filles de la Germanie vendent au tondeur pour cinquante sesterces, et que celui-ci revend pour un demi-talent.

Et ce spectacle est envieusement regardé par l’homme du peuple à moitié nu, par le petit Grec affamé qui monterait au ciel pour un dîner, et par le philosophe au manteau râpé et à la bourse vide, qui y prend un texte de discours contre le luxe et contre la richesse.

Et tous, couchés, assis, debout, allant, venant, se dandinant tantôt sur une jambe, tantôt sur l’autre, levant les mains pour faire retomber leurs manches et montrer leurs bras épilés à la pierre ponce, rient, aiment, jasent, grasseyent en parlant, fredonnent des chansons de Cadix ou d’Alexandrie, oubliant ces morts qui les écoutent, qui les appellent ; se jetant des fadaises dans la langue de Virgile, échangeant des calembours dans l’idiome de Démosthène, parlant grec surtout, — car, le grec, c’est la véritable langue de l’amour, et une courtisane qui ne saurait pas dire à ses amants dans la langue de Thaïs et d’Aspasie : Ζωή ϰαὶ ψυχή (ma vie et mon âme), cette courtisane ne serait qu’une fille bonne pour des soldats marses aux sandales et aux boucliers de cuir.

Cent cinquante ans plus tard, le faux Quintilien comprendra ce qu’il en coûte de ne pas savoir parler grec !

Et, cependant, c’était pour donner des loisirs, des monuments, des spectacles et du pain à cette foule vaine et insensée, à ces jeunes gens aux têtes légères, à ces femmes aux cœurs frelatés, à ces fils de famille qui laissent leur santé dans les lupanars et leurs bourses dans les tavernes, à ce peuple oisif et paresseux — parce que, avant tout, il est italien, — mais hargneux comme s’il était anglais, fier comme s’il était espagnol, querelleur comme s’il était gaulois, à ce peuple qui passe sa vie à se promener sous les portiques, à discourir dans les bains, à battre des mains dans les cirques ; c’est pour ces jeunes gens, pour ces femmes, pour ces fils de famille, pour ce peuple que Virgile, le doux cygne mantouan, le poëte chrétien de cœur, sinon d’éducation, chante le bonheur champêtre, maudit l’ambition républicaine, flétrit l’impiété des guerres civiles, et prépare le plus beau et le plus grand poëme qui aura été fait depuis Homère, — et qu’il brûlera, le trouvant indigne, non-seulement de la postérité, mais encore de ses contemporains ! C’est pour eux, c’est pour revenir vers eux qu’Horace fuit à Philippes, et, afin de courir plus légèrement, jette son bouclier bien loin derrière lui ; c’est pour être regardé et nommé par eux qu’il se promène distrait au Forum, au champ de Mars, au bord du Tibre, tout occupé de ce qu’il appelle des bagatelles : ses Odes, ses Satires et son Art poétique ! C’est à eux, et dans le profond regret qu’il éprouve d’être séparé d’eux, que le libertin Ovide, exilé depuis cinq ans déjà chez les Thraces, où il expie le plaisir — si facile cependant — d’avoir été un instant l’amant de la fille de l’empereur, ou le dangereux hasard d’avoir surpris le secret de la naissance du jeune Agrippa ; c’est à eux qu’Ovide adresse ses Tristes, ses Pontiques et ses Métamorphoses ; c’est pour se retrouver au milieu d’eux qu’il supplie Auguste, et qu’il suppliera Tibère, de le laisser revenir à Rome ; c’est eux qu’il regrettera lorsque, loin de la patrie, il fermera les yeux en embrassant d’un même regard, de ce regard suprême qui voit tout, et les splendides jardins de Salluste, et le pauvre quartier de Suburre, et le Tibre aux eaux majestueuses, où César a failli se noyer en luttant contre Cassius, et le ruisseau boueux du Velabre, près duquel, s’étendait le bois sacré, retraite de la louve latine et berceau de Romulus et Rémus ! C’est pour eux, c’est pour conserver leur amour, changeant comme une journée d’avril, que Mécène, le descendant des rois d’Étrurie, l’ami d’Auguste, le voluptueux Mécène, qui ne marche à pied qu’appuyé aux épaules de deux eunuques plus hommes que lui, paye le chant de ses poëtes, les fresques de ses peintres, les parades de ses comédiens, les grimaces du mime Pylade, les entrechats du danseur Bathylle ! C’est pour eux que Balbus ouvre un théâtre, que Philippe élève un musée, que Pollion construit des temples. C’est à eux qu’Agrippa distribue gratis des billets de loterie qui gagnent des lots de vingt mille sesterces, des étoffes du Pont brodées d’or et d’argent, des meubles incrustés de nacre et d’ivoire ; c’est pour eux qu’il établit des bains dans lesquels on peut rester depuis le moment où le jour se lève jusqu’à l’heure où le soleil se couche ; des bains où l’on est rasé, parfumé, frotté, désaltéré, nourri aux frais du maître ; c’est pour eux qu’il creuse trente lieues de canaux, qu’il bâtit soixante-sept lieues d’aqueducs, qu’il amène par jour à Rome une masse d’eau de plus de deux millions de mètres cubes, et la distribue dans deux cents fontaines, dans cent trente châteaux d’eau, dans cent soixante-dix bassins ! C’est pour eux, enfin, c’est pour leur changer en marbre la Rome de brique, c’est pour leur faire venir des obélisques d’Égypte, c’est pour leur bâtir des forums, des basiliques, des théâtres, qu’Auguste, le sage empereur, fait fondre sa vaisselle d’or, ne garde, de la dépouille des Ptolémées, qu’un vase murrhin ; du patrimoine de son père Octavius, de l’héritage de son oncle César, de la défaite d’Antoine, de la conquête du monde, que cent cinquante millions de sesterces (trente millions de nos francs) ; c’est pour eux qu’il refait la voie Flaminia jusqu’à Rimini ; c’est pour eux qu’il appelle de la Grèce des bouffons et des philosophes ; de Cadix, des danseurs et des danseuses ; de la Gaule et de la Germanie, des gladiateurs ; de l’Afrique, des boas, des hippopotames, des girafes, des tigres, des éléphants et des lions ; c’est à eux, enfin, qu’il dit en mourant : « Êtes-vous contents de moi, Romains ? ai-je bien joué mon rôle d’empereur ?… Oui ?… Alors, applaudissez !  »

Voilà ce que c’était que la via Appia, Rome et les Romains du temps d’Auguste ; — mais, à l’époque où nous sommes parvenus, c’est-à-dire au jeudi saint de l’année 1469, les choses et les hommes étaient bien changés ! Les empereurs avaient disparu, emportés par le vertige même de l’empire ; le colosse romain, qui couvrait de sa base gigantesque le tiers du monde connu, s’était écroulé. Malgré l’enceinte d’Aurélien, Rome avait été prise par qui avait voulu la prendre, par Alaric, par Genseric, par Odoacre, et avait vu les barbares, à force d’entasser ruines sur ruines, hausser de vingt pieds la surface de son sol ; enfin, dévastée, pillée, éventrée, elle avait été donnée, avec son duché, au pape Étienne II, par Pépin le Bref ; donation qui avait été confirmée par Charlemagne. La croix, si longtemps humble et fugitive, avait, fière et conquérante à son tour, couronné successivement le panthéon d’Agrippa, la colonne Antonine et le faîte du Capitole.

Alors, du fronton de la basilique de Saint-Pierre, la puissance spirituelle du souverain pontife avait pris son vol sur l’univers ; elle s’étendait, au nord, jusqu’à l’Islande ; à l’orient, jusqu’au Sinaï ; au sud, jusqu’au détroit de Gibraltar ; à l’occident, jusqu’au cap le plus avancé de la Bretagne, poupe du vaisseau européen, contre laquelle viennent se briser les flots de l’Atlantique, poussés par les flots de l’Océan, que poussent eux-mêmes les flots de la mer des Indes. — Mais le pouvoir temporel des papes, renfermé dans Rome, que lui disputent pied à pied les terribles condottieri du moyen âge, se brise contre le théâtre de Marcellus, et recule devant l’arc de Trajan.

Or, c’est justement à cet arc de Trajan que commence la via Appia.

Qu’est-elle devenue, au milieu de ces révolutions des empires, au milieu de ces invasions des barbares, au milieu de cette transformation du genre humain ? qu’est-elle devenue, la grande Appia, la reine des routes, l’avenue des champs Élyséens ? et pourquoi surtout inspire-t-elle une si grande terreur, que les populations épouvantées se détournent d’elle, et créent un chemin à travers la plaine, pour ne pas suivre son pavé de lave, et pour éviter la double ligne de ses tombeaux croulants ?

C’est que, de même que les oiseaux de carnage, aigles, vautours, gerfauts, milans et faucons, — des hommes de proie, les Frangipani, les Gaëtani, les Orsini, les Colonna et les Savelli, se sont emparés des tombeaux en ruines, en ont fait des forteresses, et ont planté au sommet leurs bannières, non pas de chevaliers, mais de bandits et de pillards.

Et, cependant, — chose étrange et que ne peuvent comprendre les soldats eux-mêmes veillant sur la tour Fiscale, et auxquels il est défendu, vu la solennité du jour, de faire aucune sortie dans la plaine, — tandis que les autres pèlerins continuent, avec le même soin, à s’écarter de la voie antique, un homme s’avance seul, à pied, désarmé, sans se déranger de son chemin, vers la tour Fiscale, sentinelle avancée de cette longue ligne de forteresses.

Les soldats se regardent étonnés, et se demandent entre eux :

— D’où vient cet homme ? Où va-t-il ? Que veut-il ? Puis ils ajoutent en riant et en hochant la tête d’un air de menace :

— Assurément, il est fou !...

D’où vient cet homme : nous allons le dire. Où il va : nous le verrons bientôt. Ce qu’il veut : nous le saurons plus tard.