Isaac Laquedem/Prologue/II

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Librairie théâtrale (volume 1p. 47-86).


le voyageur.


Cet homme venait ou paraissait venir de Naples.

Au point du jour, il avait été vu sortant de Genzano. Avait-il couché dans ce village ? avait-il marché toute la nuit, et traversé les marais Pontins pendant ces heures sombres où la fièvre et les bandits veillent dans l’humide solitude ?

Nul ne le savait.

Il suivit la route qui mène de Genzano à la Riccia ; peu à peu, cette route se peupla de paysans et de paysannes faisant le même chemin que lui, — car il semblait, lui aussi, aller à Rome, et, comme eux, y aller dans le même but : celui de recevoir la grande bénédiction.

Cependant, contre l’habitude des pèlerins accomplissant le même pèlerinage, il ne parla à personne, et personne ne lui parla ; il marchait d’un pas plutôt rapide que lent, de ce pas égal qu’adoptent les voyageurs qui ont une longue route à faire, et dont la régularité indique l’homme qui, par des courses réitérées, a contracté une parfaite habitude de la marche.

À la Riccia, la plupart des paysans firent une halte, les uns saluant d’un bonjour souriant leurs amis ou même leurs simples connaissances, les autres se groupant à la porte des cabarets, pour boire un verre de vin de Velletri ou d’Orvietto.

Lui ne salua personne, ne prit rien, et continua sa route.

Il arriva à Albano, où s’arrêtent presque toujours les voyageurs, si pressés qu’ils soient. Il y avait, à cette époque surtout, bien des ruines curieuses à visiter dans cette filleule d’Albe la Longue, qui a pris naissance au milieu de la villa de Pompée, et qui, de ses huit cents maisons et de ses trois mille habitants, ne remplit pas les vastes constructions que l’empereur Domitien a fait ajouter à la villa du vainqueur de Silare, du vaincu de Pharsale.

Lui ne s’arrêta point.

À droite, en sortant d’Albano, il avait rencontré le tombeau d’Ascagne, fils d’Énée, fondateur d’Albe, situé à une lieue à peu près du tombeau de Telegonus, fils d’Ulysse, fondateur de Tusculum. Dans ces deux villes, et dans ces deux hommes, descendant de deux races ennemies, les deux nationalités asiatique et grecque étaient venues se personnifier en Europe. Sous les anciens rois de Rome, comme sous la république romaine, les deux villes étaient restées rivales et les deux populations hostiles. Le duel que les pères avaient commencé devant Troie s’était continué à Rome entre les enfants ; les deux principales maisons d’Albe et de Tusculum étaient la maison Julia, d’où sortait César, et la maison Porcia, d’où sortait Caton. On connaît la lutte terrible de ces deux hommes ; après plus de mille ans de durée, le duel de Troie se termina à Utique : — César, descendant des vaincus, vengea Hector sur Caton, descendant des vainqueurs.

Certes, c’étaient là de grands souvenirs faisant naître de hautes pensées, et méritant bien qu’un voyageur s’arrêtât un instant, ne fut-ce que debout, en face de la tombe du fils d’Énée ; mais l’étranger ignorait sans doute toutes ces choses, ou les jugeait indignes de ses méditations, car il passa devant le tombeau d’Ascagne sans même le saluer d’un regard.

Et, ce qu’il y avait de remarquable encore, c’est qu’avec une indifférence ou un dédain aussi profond, il avait laissé derrière lui le temple de Jupiter Latial, dans lequel le touriste superficiel ne voit qu’une ruine pareille aux autres ruines, mais où l’historien, plus clairvoyant, reconnaît le centre créé par Tarquin pour mettre la civilisation latine à l’ombre de la civilisation romaine.

Aussi ceux qui suivaient la même route que le muet et infatigable voyageur, ceux qui avaient d’abord cru marcher plus vite que lui, ou tout au moins du même pas, et qui se voyaient insensiblement dépassés par lui, ceux-là le regardaient-ils avec un suprême étonnement, presque avec terreur. On eut dit que cet homme appartenait à une autre race que celle au milieu de laquelle il se trouvait poussé par une invincible fatalité, et qu’il n’avait rien à démêler avec elle. Il passait à travers les flots humains comme le Rhône passe à travers le lac de Genève, sans mêler son eau trouble et glacée à l’onde tiède et limpide du Léman.

Cependant, arrivé au sommet de la montagne d’Albano, à l’endroit où Rome, la Campagne romaine et la mer Thyrénienne, non-seulement se présentent tout à coup aux yeux du voyageur, mais encore semblent venir au-devant de lui, il s’arrêta un instant pensif, et, appuyant ses deux mains sur son long bâton de laurier, il embrassa d’un regard le merveilleux tableau qui se déroulait sous ses yeux.

Mais sur sa physionomie se répandait plutôt le sentiment d’un homme qui revoit et qui se rappelle que celui d’un homme qui voit pour la première fois et qui s’étonne.

Profitons de ce moment pour jeter un coup d’œil sur lui, et pour mettre, par la forme extérieure du moins, le mystérieux inconnu en communication avec nos lecteurs.

C’était un homme de quarante à quarante-deux ans, d’une taille plutôt élevée que moyenne ; son corps maigre et osseux semblait fait à toutes les fatigues et prêt à tous les dangers. Il portait pour tout vêtement, avec un manteau bleu jeté sur son épaule, une tunique grise qui laissait voir ses bras robustes et ses jambes aux muscles d’acier ; les sandales dont ses pieds étaient chaussés semblaient avoir secoué la poudre de bien des routes, et soulevé la poussière de bien des générations.

Il avait la tête nue.

Cette tête, brunie par le soleil et fouettée par le vent, était surtout la partie remarquable au voyageur inconnu ; elle présentait, dans toute sa beauté, dans toute sa puissance, dans toute son expansion, le type de la race sémitique : l’œil était grand, profond, expressif, et, selon que le sombre sourcil qui le couvrait s’abaissait en l’ombrageant, ou se relevait en l’éclairant, voilé de mélancolie ou éclatant d’un feu sombre ; le nez, vigoureusement attaché au front, se prolongeait droit et mince dans sa ligne primitive, mais se recourbait à son extrémité comme le bec des grands oiseaux de proie. Autant qu’on pouvait en juger à travers les poils d’une longue barbe noire, la bouche relevée dédaigneusement ou douloureusement aux deux coins, était grande, belle de forme, riche de dents blanches et aiguës ; la chevelure, abandonnée à toute sa longueur et noire comme la barbe, retombait jusque sur les épaules, pareille à celle des empereurs barbares qui régnèrent sur Rome, ou de ces rois francs qui firent invasion dans les Gaules, et, de son cercle d’ébène, encadrait admirablement le visage, sous le bruni duquel la peau avait conservé quelque chose de la fermeté et de l’éclat du cuivre rouge ; quant au front, il était complètement couvert par les cheveux, et à peine un faible intervalle séparait-il leur extrémité de la naissance des sourcils ; intervalle, au reste, qui semblait ménagé exprès pour laisser voir une de ces rides profondes que la pensée creuse au front de ceux qui ont longtemps et beaucoup souffert.

Ainsi que nous l’avons dit, cet homme s’arrêta un instant au haut de la montagne, et, comme il était placé juste au milieu de la route, le flot des pèlerins qui le suivaient, s’écartant de lui, se sépara en deux branches, comme le torrent qui descend de la montagne dans la plaine, et qui, au sommet de la cataracte qu’il forme, rencontre un inébranlable rocher.

Et, cependant, à cette heure du jour, à la clarté matinale de ce jeune et joyeux soleil d’avril, l’aspect de cet homme, arrêté ainsi pensif, debout et immobile, n’était que sévère ; seulement, on comprenait que la nuit, au milieu d’une tempête, quand ses longs cheveux noirs, quand son grand manteau bleu étaient fouettés par la bise, et que, malgré la nuit, malgré la tempête, malgré la bise, illuminé par la lueur des éclairs, il continuait, de son pas rapide et régulier, son chemin à travers l’épaisseur des bois, la nudité des landes ou les escarpements des bords de la mer, pareil au génie des forêts, au démon des bruyères ou à l’esprit de l’Océan, on comprenait que l’aspect de cet homme devait être terrible.

Et c’était cet instinct de l’épouvante qui écartait les paysans du sombre voyageur.

Au reste, placé comme nous l’avons dit, le dos tourné à l’orient, le visage faisant face à l’occident, il avait, à sa droite, cette grande chaîne de collines que termine le Soracte, et qui enferme toute la première période des conquêtes de Rome dans ce bassin, espèce de cirque, où se sont débattues et ont succombé tour à tour les nationalités falisque, œque, volsque, sabine et hernique ; à sa gauche toute la mer de Thyrène, parsemée d’îles bleuâtres pareilles à des nuages qui, sur la route de l’éternité, eussent jeté l’ancre dans les profondeurs du ciel ; enfin, à trois lieues devant lui, à l’autre extrémité de la voie Appienne, toute hérissée de tours du onzième, du douzième et du treizième siècle, dans une ligne parfaitement directe, s’élevait Rome, car les voies antiques n’admettaient pas les déviations, et elles marchaient d’un pas inflexible, jetant des ponts sur les fleuves, éventrant les montagnes, comblant les vallées.

Le voyageur demeura ainsi quelques minutes.

Puis, après avoir parcouru des yeux l’immense horizon, rendu plus immense encore par deux mille ans de souvenirs, il passa lentement sa main sur son front, leva au ciel un regard où luttaient la supplication et la menace, poussa un profond soupir, et continua son chemin.

Seulement, quand il fut parvenu à l’embranchement des deux routes, au lieu de s’écarter à droite comme tout le monde, au lieu d’éviter ces aires d’aigles, ces nids de vautours qui faisaient la terreur de la contrée, au lieu d’entrer enfin à Rome par la porte Saint-Jean de Latran, sans paraître hésiter, sans paraître craindre, sans paraître même se douter qu’il existât pour lui un danger quelconque à faire ce qu’il faisait, il marcha droit vers la tour Fiscale, au sommet de laquelle flottait la bannière des Orsini, ces belliqueux neveux du pape Nicolas III.

C’était alors que le soldat en sentinelle au haut de la tour avait remarqué cet homme qui se séparait de la foule pour suivre une route que personne ne suivait, et qui, du même pas, toujours s’avançait, seul, sans armes et aussi indifférent, en apparence, à ceux qu’il laissait derrière lui qu’à ceux qu’il avait devant lui.

Le soldat appela un de ses camarades et lui montra le voyageur. L’audace était telle, que le second soldat appela les autres ; si bien qu’au bout d’un instant, et tandis que l’étranger se rapprochait de plus en plus, le rempart se trouva garni d’une douzaine de curieux pour lesquels aucun spectacle ne pouvait être plus extraordinaire que celui d’un homme qui venait chercher avec tant d’insouciance un danger que le plus brave aurait fui.

C’est qu’à cette époque de guerres, de pillages et d’incendies qui ont fait de la Campagne de Rome ce sombre et poétique désert qu’elle offre encore aujourd’hui, tout soldat était un bandit et tout capitaine un chef d’assassins.

On eût dit que, depuis ces effroyables pestes du onzième et du douzième siècle, qui avaient enlevé au monde un tiers de sa population ; on eût dit que, depuis ces grandes migrations de peuples européens qui, faisant pendant à l’invasion arabe, étaient allés semer deux millions d’hommes dans les plaines de Syrie, au pied des murs de Constantinople, sur les bords du Nil et autour du lac de Tunis ; on eut dit, répétons-nous, que la race humaine, craignant de devenir trop nombreuse et de ne plus trouver sa place sur la surface du globe, avait décidé de se faire une guerre incessante, acharnée, mortelle. Pendant tout le quinzième siècle particulièrement, le monde chrétien sembla avoir élu une reine à la couronne de cyprès, au sceptre sanglant, au trône parsemé de larmes, tenant sa cour au milieu d’un vaste ossuaire, et s’appelant la Destruction. L’Italie était son empire, le monde son campo-santo. Il semblait alors, et pendant toute cette époque d’épouvante, que la vie de l’homme n’eût conservé aucune valeur, et eût cessé de peser d’aucun poids dans cette balance que Dieu a mise à la main droite de la Destinée. Au reste, l’examen que subissait, sans paraître s’en douter, et au fur et à mesure qu’il avançait, le voyageur mystérieux, ne lui était pas favorable, nous devons l’avouer. Sa mise étrange et qui n’avait aucune analogie avec le costume de l’époque, sa tunique grise frangée par la vieillesse, cette corde qui nouait ses reins, cette tête nue, ces bras nus, ces jambes nues ; enfin, cette absence d’armes, qui, mieux encore que tout le reste, indiquait l’homme de vile condition, tout cela fit que les soldats, croyant voir en lui un mendiant, un vagabond, un lépreux peut-être, ne pensèrent pas devoir le laisser trop s’avancer, et, dès qu’il fut à la portée de la voix, après s’être fait les uns aux autres les questions que nous avons dites, et auxquelles personne ne répondit, invitèrent la sentinelle à remplir son devoir de vigilance.

La sentinelle, qui attendait ce moment avec autant d’impatience que ses camarades, ne se le fit pas répéter, et cria :

— Qui vive ?

Mais, soit qu’il n’entendit point, soit que sa préoccupation l’emportât sur tout autre sentiment, même sur celui du danger qu’il courait, le voyageur ne répondit pas.

Les soldats se regardèrent avec une surprise croissante ; et, d’une voix plus forte, après quelques secondes d’intervalle, la sentinelle jeta ce même cri à travers l’espace :

— Qui vive ?

Le voyageur ne répondit pas plus à ce second cri qu’il n’avait répondu au premier, et poursuivit son chemin vers la tour.

Les soldats se regardèrent de nouveau, tandis que le factionnaire commençait à rire d’un rire sinistre en allumant la mèche de son arquebuse. En effet, le silence gardé une troisième fois par l’imprudent voyageur, et il allait être permis au soldat d’essayer son adresse sur une cible vivante.

Cependant, à cause de la sainteté du jour probablement, et afin de mettre sa conscience à couvert, le soldat enfla ses poumons de tout l’air qu’ils pouvaient contenir, et, une troisième fois, cria :

— Qui vive ?

Cette fois, pour ne pas répondre, il fallait que le voyageur fût muet ou sourd.

Les soldats s’arrêtèrent à cette hypothèse qu’il était sourd ; car, muet seulement, il eut pu répondre par un signe de la tête ou de la main, et, ce signe, il ne daigna même point le faire.

Mais, comme il n’était aucunement défendu de tirer sur les sourds, tandis que, au contraire, il était expressément recommandé de tirer sur ceux qui ne répondaient pas, le soldat, après avoir loyalement et généreusement donné au voyageur quelques secondes pour réfléchir et peut-être aussi pour que, en réfléchissant, il se rapprochât d’une dizaine de pas et lui offrit un but plus facile, le soldat porta la crosse de son arquebuse à son épaule, abaissa le canon de l’arme dans la direction du voyageur, et, au milieu du silence et de l’attentive curiosité de ses camarades, appuya sur le ressort, et fit feu.

Par malheur, au moment où la mèche s’abaissait vers le bassinet, un bras étranger se glissa entre les soldats, releva le canon de l’arme, qui dévia de la direction, et le coup partit en l’air.

Le soldat se retourna furieux, croyant avoir affaire à l’un de ses camarades, et s’apprêtant à venger sur lui sa balle perdue.

Mais à peine eut-il reconnu celui qui venait de faire l’acte d’autorité que nous avons dit, que l’expression de colère déjà répandue sur son visage se changea immédiatement en expression d’obéissance et d’humilité, tandis que le juron commencé s’achevait par cette exclamation de surprise :

— Monseigneur Napoleone !…

Et, en même temps que la sentinelle reculait de deux pas, les autres condottieri s’écartaient pour faire place à un jeune homme de vingt-cinq à vingt-six ans qui venait d’apparaître sur la plate-forme, et s’était approché du groupe sans en être aperçu.

Ce jeune homme, sur le visage duquel il était facile de reconnaître le type italien dans toute sa finesse, dans toute sa force, dans toute sa mobilité, était élégamment vêtu d’un costume de guerre dont il ne portait du reste, pour le moment, que ces pièces légères que le capitaine du quinzième siècle ne quittait presque jamais, c’est-à-dire le gorgerin d’acier, le justaucorps de mailles comme armes défensives, et l’épée et le poignard comme armes offensives ; une espèce de casquette de velours, à retroussis de brocart et à visière allongée, couvrait et, en même temps, protégeait sa tête ; car, entre cette riche étoffe et la non moins riche doublure, le chapelier ou plutôt l’armurier avait eu le soin de placer une calotte de fer à l’épreuve d’un premier coup d’épée ; enfin, de longues bottes de buffle doublées de peluche, qui pouvaient au besoin monter jusqu’à mi-cuisses, et qui, pour le moment, étaient rabattues jusqu’au-dessous du genou, complétaient ce costume, adopté d’ailleurs, à peu de variété près, par la plupart des cavaliers et des chefs de bandes de l’époque.

En outre, une longue chaîne d’or pendant à son cou, et qui supportait un médaillon dans lequel étaient sculptés deux écussons accolés où brillaient sur émail les armes du pape et de la papauté, indiquait que ce jeune homme occupait une charge considérable près du souverain pontife.

En effet, c’était Napoleone Orsini, fils de Carlo Orsini, comte de Tagliacozzo, que Sa Sainteté le pape Paul II venait, quoiqu’il n’eût pas encore atteint sa trentième année, de nommer gonfalonier de l’Église, et que la noblesse de ses aïeux, la grandeur de sa personne et la magnificence de ses goûts, rendaient plus digne que tout autre d’occuper cette place.

Il était, alors, le principal représentant de cette grande famille Orsini qui tenait, dès le onzième siècle, un rang distingué dans la société romaine, famille qui était tellement dans la faveur de Dieu, qu’elle mérita que saint Dominique fît pour elle son premier miracle. En effet, un Napoleone Orsini, se rendant le jour du jeudi saint de l’année 1217, à la tour Fiscale, — qu’il tenait déjà à cette époque, et que, comme on vient de le voir, tenait encore son descendant, — il fut renversé de son cheval devant la porte du monastère de Saint-Sixte, et se tua sur le coup. Par bonheur, en ce moment même, saint Dominique sortait du couvent ; il vit des écuyers, des pages, des serviteurs qui pleuraient autour du corps de leur maître, s’informa de la condition, de l’état du trépassé, et apprit que l’homme qu’il voyait là, couché devant lui, était le fameux Napoleone Orsini, la gloire de Rome, le soutien de l’Église, et alors le plus digne héritier de son nom ; le saint s’approcha des serviteurs désolés, et, prenant pitié de ce grand malheur privé, qui, par la condition de celui qui en était victime, devenait un malheur public, il leva la main, et, s’adressant aux gens du défunt :

— Ne pleurez pas, dit-il, car, par la grâce de Dieu, votre maître n’est pas mort.

Et, comme pages, écuyers et serviteurs, ne faisant point attention à ce que disait ce pauvre moine, qu’ils prenaient pour un fou, pleuraient plus fort que jamais en secouant la tête :

— Napoleone Orsini, dit le fondateur de l'inquisition, lève-toi, remonte à cheval, et continue ton chemin… On t’attend à Casa-Rotondo.

Ce que le mort fit à l’instant, au grand étonnement des spectateurs, et à son étonnement à lui-même, car il était demeuré privé de vie assez longtemps pour que son âme eût plongé jusqu’au troisième cercle du monde inférieur, et pour que ses os eussent été glacés par le vent humide du sépulcre.

Aussi, en reconnaissance de ce miracle, le Napoleone Orsini du treizième siècle avait-il recommandé, autant toutefois que la chose serait faisable, que tous ceux qui portaient le même nom que lui, leurs soldats, leurs serviteurs, les hommes à leur solde enfin, se gardassent à l’avenir de commettre aucun homicide pendant les vingt-quatre heures de chaque jeudi saint, c’est-à-dire pendant les jours anniversaires de celui où il était mort, et où, par la grâce de Dieu et l’intervention du bienheureux saint Dominique, il avait été ressuscité.

Voilà pourquoi le Napoleone Orsini du quinzième siècle, gonfalonier de l’Église, avait relevé l’arquebuse du soldat au moment où le coup allait partir et lui faire innocemment enfreindre la recommandation de son aïeul.

Soixante ans après la résurrection de Napoleone Orsini, Giovanni-Gaëtano Orsini, son fils, avait été élu pape sous le nom de Nicolas III.

Et c’est alors que l’on vit que le miracle de saint Dominique avait été fait pour le plus grand bien de l’Église, puisque ce digne pontife, né un an après la résurrection de Napoleone Orsini, fit rendre par Rodolphe de Hapsbourg, à l’État ecclésiastique, Imola, Bologne, Faënza, et contraignit Charles d’Anjou de renoncer au vicariat de l’Empire en Toscane, et au titre de patrice de Rome.

Au reste, à partir de l’exaltation de Gaëtano Orsini, la fortune de cette noble famille alla croissant : Remondo Orsini, comte de Lève, acquit la principauté de Tarente ; Bertoldo Orsini fut nommé général des Florentins ; Antonio-Giovanni Orsini, mort depuis dix ans à peine, avait été, pendant cinquante ans, tour à tour un des plus puissants soutiens et des plus terribles adversaires des rois de Naples, à qui il avait deux ou trois fois ôté et rendu la couronne. Enfin, celui que nous venons de mettre en scène, non moins puissant, non moins illustre que ses prédécesseurs, faisait à la fois la guerre aux Colonna de Naples, au comte Frédéric de Montefeltro, duc d’Urbin, et au comte Averso, qui tout récemment avait repris aux Orsini leur fief d’Anguillara ; — ce qui ne les empêchait pas de conserver l’anguille de sable dans leurs armes, comme l’Angleterre conservait dans les siennes les fleurs de lys de France, même après avoir perdu Calais.

Or, il était arrivé que, par hasard, le matin même, Napoleone Orsini était venu à sa forteresse de Casa-Rotondo, dont la tour Fiscale était un des ouvrages avancés, car il voulait savoir par lui-même si, comme on le lui avait rapporté, son ennemi personnel, le connétable de Naples, Prospero Colonna, était arrivé à la ville de Bovillœ, située au penchant de la colline d’Albano, à trois quarts de lieue à peine de la tour Fiscale.

Cette ville de Bovillœ était aux possessions des Colonna, qui, par un puissant système de fortifications, s’étendaient à travers Naples jusque dans les Abruzzes, juste ce qu’était la Casa-Rotondo aux possessions des Orsini, qui traversaient Rome et allaient, s’enfonçant jusqu’au cœur de la Toscane, mourir au pied des vieilles villes de l’Étrurie.

Nous avons vu comment l’arrivée inattendue du jeune gonfalonier, et son intervention toute-puissante avaient probablement sauvé la vie au voyageur mystérieux qui, soit par indifférence, soit par distraction, avait négligé de répondre aux trois qui vive de la sentinelle.

Cependant, le coup de feu fit ce que n’avaient pu faire ces trois qui vive : le voyageur à la tunique grise et au manteau bleu leva la tête, et, voyant, au costume de Napoleone Orsini, qu’il se trouvait en face d’un capitaine de distinction :

— Seigneur, lui dit-il en excellent toscan, vous plairait-il d’ordonner à vos soldats que cette porte me soit ouverte ?

Napoleone Orsini regarda avec une attention pleine de curiosité le costume et la physionomie de celui qui lui adressait la parole et, après un moment d’examen :

— Es-tu donc chargé d’un message pour moi, ou désires-tu m’entretenir en particulier ? lui demanda-t-il.

— Je ne suis chargé d’aucun message pour vous, et n’ai pas l’orgueil de me croire digne de l’entretien particulier d’un si noble seigneur que vous êtes, répondit le voyageur.

— Que demandes-tu donc alors ?

— Je demande le passage, un morceau de pain et un verre d’eau.

— Allez ouvrir à cet homme ! dit Napoleone Orsini à l’un de ses écuyers, et, tout pauvre qu’il paraît être, conduisez-le dans la salle d’honneur.

Et, après l’avoir suivi des yeux en se penchant hors du parapet jusqu’à ce qu’il eût disparu sous la voûte de la tour, Napoleone Orsini alla attendre son hôte dans l’appartement où il avait donné ordre de le conduire.

Pendant ce temps, on introduisait l’étranger dans l’intérieur de la forteresse.

Cette forteresse formait, prise dans son ensemble et en comprenant tous les ouvrages qui s’y rattachaient, une enceinte régulière dont les trois parties principales étaient la tour Fiscale, construction datant au plus du onzième siècle, un immense tombeau circulaire dont les substructions paraissaient remonter à la fin de la république, et les restes d’une riche villa qui, assurait-on, à cette époque où les études archéologiques étaient moins avancées que de nos jours, avait appartenu à un empereur romain.

Mais auquel des soixante-douze empereurs de Rome, de ses trente tyrans ou de ses dix ou douze tyranneaux cette villa avait-elle appartenu ? c’est ce que l’on ignorait. Seulement, comme toujours, un bruit planait sur ces ruines impériales : leur propriétaire couronné y avait, disait-on, enfoui des trésors.

C’était à cause du tombeau circulaire que la forteresse entière avait pris le nom de Casa-Rotondo.

Toutes ces constructions antiques et modernes pouvaient couvrir un espace de vingt arpents.

Au reste, quoique monseigneur Napoleone Orsini, gonfalonier de l’Église, fût un peu plus lettré que la plupart de ses illustres aïeux et de ses contemporains célèbres ; quoique l’on ait de lui des lettres non-seulement signées, mais encore entièrement écrites de sa main, — ce qui dénote un degré d’instruction assez rare chez les nobles condottieri du temps, — les traces de barbarie que le voyageur rencontra sur le court chemin qu’il avait à faire pour se rendre de la porte de la tour à la salle d’honneur n’en étaient pas moins fréquentes. En effet, la triple enceinte de remparts qu’il avait à traverser était bâtie avec les débris de la villa impériale et ceux de la voie Appienne ; de sorte qu’à chaque instant, de splendides quartiers de marbre, quelques-uns couverts d’inscriptions renversées, brillaient sur les murailles, incrustés qu’ils étaient dans les pierres grises que fournissent les carrières des environs de Rome ; les parapets, de leur côté, étaient semés de masques antiques, de palmes funéraires, de morceaux d’urnes brisées, et de fragments de bas-reliefs ; enfin, des statues enterrées jusqu’à mi-corps servaient de borne à attacher les chevaux, et, souvent, pour plus de commodité, on leur avait brisé les deux jambes, et on les avait enfoncées dans la terre la tête en bas.

Il est vrai que, de temps en temps, d’immenses excavations, ressemblant à des fouilles archéologiques, eussent pu faire croire à un observateur superficiel que monseigneur Napoleone Orsini était à la recherche de quelque merveille de l’art étrusque, grec ou romain ; mais, comme, parmi les débris tirés de ces fouilles, et à moitié ensevelis dans la terre amoncelée, se trouvaient des portions de statues, de bas-reliefs ou de chapiteaux qui eussent fait de nos jours la joie d’un Visconti ou d’un Canina, et que ces fragments restaient abandonnés et gisants, on pouvait penser avec juste raison que ces excavations avaient été faites dans un but un peu moins artistique, et dans une espérance un peu plus cupide.

Au reste, le voyageur ne tourna la tête ni à droite ni à gauche ; sans doute, — et il était impossible qu’il en fût autrement, — sans doute vit-il ces fouilles, et reconnut-il ces dévastations ; mais elles ne produisirent, en apparence du moins, aucune impression sur lui : morne et impassible, il semblait avoir vécu toute sa vie au sein de la destruction, au milieu des ruines.