Isaac Laquedem/Prologue/V

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Librairie théâtrale (volume 1p. 205-226).


urbi et orbi.


Tandis que les condottieri, gardiens de la voie antique, de Casa-Rotondo à la tour des Frangipani, se demandaient avec une curiosité mêlée d’effroi, et sans pouvoir résoudre la question, quel était cet homme qui parlait toutes les langues avec la même facilité que si chacune de celles qu’il parlait fût la sienne ; qui savait l’histoire des siècles passés comme s’il eût vécu dans tous les siècles ; qui connaissait le gisement des trésors enfouis comme si lui-même eût tracé l’inscription des pierres qui les recouvraient ; qui soulevait le couvercle d’un tombeau impérial scellé de fer et enduit de ciment romain comme il eût fait d’un couvercle de coffre ; qui tirait à la cible avec l’arc des géants, et, à trois cents pas, dessinait sur un bouclier la figure de la croix ; et qui enfin, passant invulnérable au milieu des traits et des flèches de toute une garnison, se contentait, une fois passé, de secouer son manteau et sa tunique ; ― lui, le voyageur mystérieux, s’acheminait à travers les rues de Rome, comme si depuis longtemps ces rues lui eussent été familières.

La porte Saint-Sébastien franchie, il avait trouvé la rue barrée par des chaînes. Ces chaînes partaient du bas de l’arc de Drusus, élevé, chose rare ! après la mort du héros auquel il était destiné à faire honneur. Au sommet de cet arc, constatant les victoires du père de Germanicus et de Claude sur les Germains, les Frangipani avaient bâti une tour, et, pour laisser passer les voyageurs, ils exigeaient d’eux un péage qu’ils partageaient avec les moines de Saint-Grégoire à la montée de Scaurus. Mais, en faveur de la solennité du jour, et surtout de ce que le pèlerin leur dit qu’il avait déjà été visité par les Orsini, les Gaëtani et les Frangipani de la via Appia, les Frangipani de l’arc de Drusus le laissèrent passer.

Un instant après, il rencontrait, à sa droite, la petite chapelle élevée sur la place même où avait eu lieu le miracle de la résurrection de Napoleone Orsini ; il laissait à sa gauche les thermes de Caracalla, et s’engageait dans la rue du Grand-Cirque, bordée des deux côtés par les ruines de l’immense édifice, et ombragée, à cette époque encore, par la voûte Triomphale.

C’est dans ce cirque que César et Pompée donnèrent leurs fameuses chasses de bêtes et leurs incomparables combats de gladiateurs ; sanglantes solennités où l’on tua en un jour trois cents lions à crinières ! fêtes homicides où s’égorgèrent dans une seule lutte cinq cents gladiateurs !

Le voyageur passa outre.

En sortant du cirque, il laissa à sa droite les ruines gigantesques du palais impérial : plus loin, à sa gauche, le temple de Vesta ; plus loin encore, il effleura du bout de son manteau la maison de Colazzo da Rienzi, toute fraîchement sculptée, et qui devait sembler à cette époque un ouvrage d’ivoire sorti de la main patiente des Chinois. En marchant toujours, il joignit et dépassa, le laissant à sa droite, le théâtre de Marcellus, une des forteresses des Savelli ; puis il prit la rue qui, en longeant le théâtre de Pompée, point de repère des Orsini au centre de Rome, se rendait directement par la Vallicella à la basilique de Constantin.

À mesure que l’on approchait de la vieille et sainte bâtisse qui précéda l’église actuelle de douze siècles, les rues devenaient de moins en moins praticables, à cause de l’encombrement qu’occasionnaient les milliers de fidèles accourus non-seulement des environs de Rome et de la plupart des villes de l’Italie, mais encore de tous les points du monde, afin de recevoir la grande bénédiction. Néanmoins, où tout autre voyageur eût été forcé de s’arrêter, notre pèlerin trouvait moyen de continuer sa route ; où nul n’eût pu passer, l’inconnu savait se frayer un chemin.

Il arriva ainsi jusqu’au milieu de la place Saint-Pierre, pénétra dans la grande cour, espèce d’atrium inhérent à toutes les basiliques qu’on appelait le Paradis, et au milieu de laquelle s’élevait une fontaine jaillissante. Là seulement, lorsqu’il fut parvenu au premier rang de la foule qui encombrait cette cour, il s’arrêta. C’était juste l’endroit où se trouvait autrefois l’entrée du cirque de Néron, cirque fatal, où tant de chrétiens avaient péri, d’où tant de martyrs étaient montés au ciel !

Devant le voyageur se dressait, enfin, la basilique avec ses cinq portes.

La première s’appelait la porte du Jugement : c’était celle par où passaient les morts.

La seconde s’appelait la porte de Ravennes : elle avait, en effet, été donnée par la colonie des Ravennois qui habitaient au pied du mont Janicule, et qu’on nommait les hommes de la Flotte, parce que c’étaient eux qui faisaient toute la navigation du Tibre.

La troisième s’appelait la porte du Milieu : elle avait été autrefois d’argent ; ― c’était un don d’Honorius Ier et de Léon IV ; ― mais elle avait disparu lors du sac des Sarrasins, et avait été refaite en bronze par Eugène IV.

La quatrième s’appelait la porte Romaine : elle supportait à son fronton des ex-voto offerts à l’église, des chaînes de ports, des cadenas de citadelles, des drapeaux, des enseignes, et jusqu’à des armures.

Enfin, la cinquième s’appelait la porte Sainte, ou la porte du Jubilé, par laquelle on n’entrait que tous les cinquante ans.

Les trois portes du milieu seules étaient ouvertes.

À travers ces trois portes, on voyait fuir l’intérieur de la basilique, offrant, d’après les formes primitives, cinq rangs de colonnes, avec ses chapelles à droite et à gauche, le chœur au fond dans l’abside, et, au milieu du chœur, la représentation du saint sépulcre, éclairé par cinq cent soixante-sept lampes ardentes.

Les cardinaux s’avançaient deux à deux du fond de la basilique, ayant à la main le cierge et la mitre, dans laquelle ils cachent leur calotte rouge par respect pour le saint-sacrement, porté par le pape à pied, nu-tête, et marchant sous un dais soutenu par huit évêques assistants.

En passant devant l’autel, le Pape y déposa le saint-sacrement, et continua sa route vers l’escalier qui conduit à la loge de la Bénédiction, toute tapissée de damas.

En l’attendant, la loge de la Bénédiction était vide.

Le pape et son cortége disparurent ; ils venaient d’entrer dans l’escalier.

On entendait les choristes qui continuaient de chanter le Pange lingua, cette belle hymne composée par Théodose, évêque d’Orléans, vers l’an 838.

En ce moment, non-seulement dans la cour de la basilique, non-seulement sur la place Saint-Pierre, mais encore dans toutes les rues aboutissant à cette place, comme les rayons d’une étoile à leur centre, on voyait une mer de fidèles, flux immense, houle mouvante et tumultueuse, montant d’un effort unanime vers la basilique, et que la main de Dieu semblait impuissante à fixer.

Tout à coup, la loge de la Bénédiction s’ouvrit.

L’océan s’arrêta comme pétrifié. Un profond silence se fit au-dessus de ces vagues humaines. Trois cent mille chrétiens à la fois plièrent les deux genoux.

Cinq minutes auparavant, on n’eût point entendu passer le tonnerre grondant dans les nues.

On entendit le vol d’une colombe qui traversait la place, et allait se reposer sur le fronton aigu de la basilique.

Le souverain pontife Paul II, porté sur un fauteuil avec la mitre en tête, abrité sous le dais, toujours soutenu par les huit évêques, apparut dans la loge de la Bénédiction.

Un cardinal vint s’agenouiller devant lui, et lui présenta un livre.

Un autre s’approcha de sa gauche tenant un cierge allumé.

Alors, le pape commença de lire dans le livre, et, quoiqu’il ne forçât point sa voix, on entendit les paroles suivantes qui semblèrent descendre du ciel :

» Les saints apôtres Pierre et Paul, dans l’autorité et le pouvoir desquels nous mettons toute notre confiance, intercèdent en personne pour nous près du trône de Dieu.

» Amen !

» Qu’en considération des prières et des mérites de la bienheureuse Marie, toujours Vierge, du bienheureux archange Michel, du bienheureux Jean-Baptiste, des saints apôtres Pierre et Paul, et de tous les saints, le Dieu tout-puissant ait pitié de vous, et que, vos péchés vous étant remis, Jésus-Christ vous conduise à la vie éternelle.

» Amen !

» Que l’indulgence, l’absolution et la rémission de tous vos péchés ; que le temps de faire une bonne et fructueuse pénitence ; qu’un cœur toujours humble et toujours ouvert au repentir ; que la persévérance dans les bonnes œuvres, vous soient accordés par le Seigneur très-bon et très-miséricordieux.

» Amen !

» Et que la bénédiction du Père tout-puissant, du Fils et du Saint-Esprit descende sur vous, et y demeure pendant l’éternité.

» Amen ! »

En disant ces dernières paroles, le pape se leva, et, en prononçant le nom de chacune des personnes de la très-sainte Trinité, il fit une croix sur le peuple ; puis, à ces mots : « Descende sur vous, et y demeure pendant l’éternité ! » il leva les bras au ciel, les ramena croisés sur sa poitrine, et s’assit.

Aussitôt un cardinal-diacre lut l’indulgence plénière accordée aux assistants, et jeta l’écrit sur la place.

Ce parchemin était l’ambition des trois cent mille personnes assemblées devant la basilique de Saint-Pierre. Pas une qui n’eût donné dix ans de sa vie pour être le privilégié du hasard, ou plutôt du Seigneur, qui parviendrait à s’emparer de ce bienheureux écrit portant la signature du saint père.

Ce parchemin flotta pendant quelques secondes au gré du vent, et tandis que toutes les mains s’étendaient afin de le saisir, il vint tomber aux genoux du pèlerin.

Celui-ci n’avait qu’à faire un mouvement pour s’en emparer ; sans doute il ne l’osa point.

Un de ses voisins le ramassa sans qu’il essayât de le lui disputer ; on eût dit que, de cette bénédiction, de cette rémission des péchés, de cette indulgence plénière, il était seul excepté.

Au moment où l’écrit échappa à la main du cardinal, les canons du château Saint-Ange tonnèrent tous à la fois ; toutes les cloches de la basilique et les cloches des trois cents autres églises de Rome bondirent et envoyèrent leurs volées à travers les airs. Enfin, le son de cinq cents instruments de musique monta vers le ciel accompagné des cris de joie, de reconnaissance et d’actions de grâces du monde chrétien tout entier, dont chaque ville, en signe de vassalité éternelle, semblait avoir envoyé sa députation vers la ville sainte.

Seul, au milieu de tous ces hommes criant gloire à Dieu, le voyageur resta muet, se leva, entra dans l’église, passa devant le bénitier sans toucher à l’eau bénite, devant l’autel sans faire le signe de la croix, devant le grand pénitencier sans s’agenouiller et lui demander l’absolution, et entra dans la chapelle des pèlerins.

Il est d’usage que, le jeudi saint, en descendant de la loge de la Bénédiction, le pape lave les pieds à treize pèlerins. Ces treize pèlerins, pendant les trois jours sacrés, deviennent les hôtes du pape, et sont nourris par lui.

Douze étaient déjà sur leurs siéges, et attendaient.

Le treizième siège était vacant.

Le voyageur alla s’y asseoir.

À peine avait-il pris sa place, que le pape entra, toujours porté sur sa chaise.

Là seulement, sa sainteté descendit, passa dans ce que l’on appelle la salle des ornements, où elle quitta la chape blanche, le formale et la mitre de gaze d’or, et où le cardinal-diacre lui mit l’étole violette, le manteau de satin rouge, le formale d’argent doré et la mitre de gaze d’argent.

Ce changement fait, le pape rentra dans la chapelle, s’assit sur le trône préparé pour lui, sans baldaquin, avec deux tabourets pour les deux cardinaux, et deux flambeaux allumés, un de chaque côté du trône.

En même temps, il fit verser l’encens dans l’encensoir par le cardinal-prêtre, et donna sa bénédiction au cardinal-diacre, qui devait chanter l’évangile prescrit pour la cérémonie.

Le cardinal-diacre chanta l’évangile ; après quoi, le sous-diacre donna le livre saint à baiser au pape, tandis que le cardinal-diacre, prenant l’encensoir, l’encensait trois fois, et que les chantres entonnaient le verset : Mandatum novum do vobis.

Pendant ce chant, le pape se leva, et, le cardinal-diacre lui ayant ôté sa chape, il s’approcha du premier pèlerin, c’est-à-dire de celui qui était le plus éloigné du voyageur. Deux camériers le suivaient portant dans deux bassins, l’un treize essuie-mains, l’autre treize bouquets de fleurs.

Le trésorier venait après eux, en chape et en rochet, portant une bourse de velours cramoisi, brodée d’or, dans laquelle étaient treize médailles d’or et treize médailles d’argent.

Le voyageur suivait tous ces détails avec une anxiété visible, et il était facile de comprendre qu’il approchait de quelque terrible crise.

La cérémonie commença, rappelant celle de Jésus lavant les pieds des apôtres. À mesure que le pape en avait fini avec un pèlerin, il passait à un autre, et, par conséquent, se rapprochait du voyageur. Alors la pâleur de celui-ci augmentait, et cette anxiété qui faisait tressaillir tout son corps de mouvements convulsifs devenait plus profonde. Enfin, le pape arriva à lui ; le sous-diacre se baissa pour dénouer le cordon de ses sandales ; mais en ce moment, le pèlerin retira son pied, et se précipita aux genoux du vicaire de Notre-Seigneur en s’écriant :

— Ô saint, trois fois saint, je ne suis pas digne que vous me touchiez !

Paul II ne s’attendait point à cet éclat : il se recula presque effrayé.

— Alors, dit-il, que désirez-vous de moi, mon fils ?

— Je désire, ô très saint père, dit le pèlerin en touchant la dalle de son front, je désire bien humblement que vous entendiez en confession un malheureux pécheur… le plus grand et le plus indigne de ceux que vous avez jamais entendus ! le plus grand et le plus indigne de ceux que vous entendrez jamais !

Le pape regarda un instant avec hésitation cet homme prosterné à ses pieds ; puis, comme aux sanglots qui s’échappaient de sa poitrine, comme à sa parole sombre, comme à son geste désespéré il était facile de reconnaître le sentiment d’une profonde douleur :

— C’est bien, mon fils, dit-il, puisque vous faites partie des treize pèlerins, vous êtes mon hôte. Allez donc m’attendre à mon palais de Venise… Aussitôt l’office du jour fini, je vous y joins : j’entendrai votre confession, et, s’il y a un moyen de rendre la tranquillité à votre cœur, espérez, la tranquillité lui sera rendue.

L’inconnu saisit à deux mains le bas de la robe du saint père, la baisa humblement et ardemment, se releva, prit son bâton qu’il avait déposé dans un coin, et sortit de la chapelle suivi des regards étonnés du pape et des cardinaux, des prélats et des douze pèlerins, se demandant quel était cet étranger qui était venu s’asseoir un instant parmi eux, et quel crime si irrémissible il avait commis, qu’il fût obligé de s’adresser au saint-père lui-même pour en obtenir l’absolution.