Isaac Laquedem/Prologue/VI

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Librairie théâtrale (volume 1p. 227-246).


le maudit.


Le palais de Venise, vers lequel s’acheminait le voyageur inconnu, bâti par Paul II, d’après les dessins de Julien Maïano, avec les débris du Colysée, et sur l’emplacement des anciennes Septa Julia, venait d’être achevé depuis deux ans à peine. Il s’élevait, ― à cette époque où les palais Braccioli, Panfili, Altieri et Buonaparte n’étaient pas encore bâtis, ― sur une immense place où, à son avénement au pontificat, le pape Paul II avait, à l’imitation de César, donné un grand repas à tout le peuple romain. Vingt mille couverts avaient été, pendant cinq jours, renouvelés cinq fois par jour, et l’on évaluait à cinq cent mille le nombre des convives qui avaient pris part à cette gigantesque collation.

En effet, Paul II, qui pouvait avoir, alors, cinquante-deux ou cinquante-trois ans, après avoir été un des plus beaux hommes de l’Italie, — si beau, qu’il renonça à s’imposer le nom de Formose, qu’il avait choisi d’abord, de peur que l’on n’entachât d’orgueil le choix de ce nom ; — Paul II était demeuré un des plus fastueux princes du monde, adorant les bijoux, faisant des collections de diamants, d’émeraudes et de saphirs, et jouant sans cesse avec des pierres précieuses qu’il roulait en cascade de l’une de ses mains dans l’autre.

C’était dans ce magnifique palais, aujourd’hui siège de l’ambassade d’Autriche, qu’il avait donné rendez-vous au voyageur, qui, introduit dans son cabinet, l’attendait avec anxiété.

L’attente ne fut pas longue. — Paul II avait remarqué le costume antique du pèlerin, le caractère profondément accentué de sa physionomie, la violence presque furieuse de son repentir, et toutes ces circonstances réunies lui avaient inspiré une grande curiosité de se retrouver en face de cet homme.

Lorsque le voyageur s’était présenté au palais, venant de la part du pape, les serviteurs de Paul II l’avaient reconnu pour un des treize pèlerins qui devaient être les hôtes du souverain pontife pendant la semaine sainte. En conséquence, d’après les ordres donnés d’avance, ils avaient voulu lui présenter un repas composé de poisson, de gibier maigre et de fruits secs ; mais, comme à Casa-Rotondo, le voyageur n’avait accepté qu’un morceau de pain et un verre d’eau qu’il avait mangé et bu debout.

C’est dans cette attitude que Paul II le retrouvait en rentrant dans son cabinet.

Maintenant, comment se faisait-il que cet homme, que nous avons vu jusqu’ici si fort, si puissant, si maître de lui-même, tremblât au bruit des pas qui s’approchaient de la porte de ce cabinet ? et comment se fit-il encore que, lorsque cette porte s’ouvrit, et qu’il eut reconnu que c’était bien le souverain pontife qui venait à lui, un tel frisson passa par tout son corps, qu’il fut obligé, pour ne pas défaillir, de s’appuyer à un fauteuil placé à portée de sa main ?

Paul II fixa sur lui son grand œil noir, et, à la douteuse lueur de deux bougies, unique lumière qui éclairât le cabinet, il remarqua sa pâleur presque livide.

En effet, placé dans la pénombre comme était l’inconnu, vêtu de sa tunique grise, et enveloppé de son manteau bleu, qui se fondait dans l’obscurité, son visage seul était visible, apparaissant plus pâle encore qu’il n’était peut-être en réalité, au milieu de l’encadrement de sa barbe et de ses cheveux noirs.

Tout autre que le pape Paul II eût hésité, sans doute, à demeurer seul avec cet homme ; mais, esprit aventureux, cœur intrépide, Pietro Barbo comprit qu’il avait devant lui quelque chose d’incommensurable comme douleur, sinon comme repentir, et que ce pécheur, venu de si loin pour lui avouer un crime qui ne pouvait être pardonné que par lui, devait nécessairement être un de ces grands coupables comme nous en a légué la seule antiquité, un de ces privilégiés des grandes colères célestes que l’on nomme Prométhée, Œdipe ou Oreste.

Repoussant donc toute terreur vulgaire, il marcha droit à l’étranger.

— Mon fils, lui dit Paul II d’une voix pleine de douceur et de sérénité, je vous ai promis le secours de mon intercession près du Seigneur, je vous l’apporte.

L’inconnu ne répondit que par un gémissement.

— Quel que soit le crime que vous avez commis, si grande que soit la faute que vous avez faite, la miséricorde de Dieu est plus grande encore… Confessez ce crime, avouez cette faute, et Dieu vous pardonnera.

— Mon père, répondit l’inconnu d’une voix sourde, Dieu a-t-il pardonné à Satan ?

— Satan s’était révolté contre Dieu ; Satan était l’ennemi du genre humain ; Satan était la personnification du mal sur la terre… D’ailleurs, Satan ne s’est pas repenti, et vous vous repentez, vous.

— Oui, murmura l’inconnu, humblement, sincèrement, profondément.

— Si vous parlez du cœur et des lèvres à la fois, la moitié du chemin est faite vers la miséricorde divine, et vous n’avez plus qu’à achever… Maintenant, dites-moi qui vous êtes, d’où vous venez, ce que vous demandez.

L’inconnu poussa un second gémissement, et porta ses deux mains à son visage, qu’il déroba entièrement aux regards de son juge, formant un réseau de ses doigts, qu’il croisait convulsivement sur ses yeux et sur son front.

— Ce que je veux ? dit-il, oh ! je le sens bien, je veux la chose impossible : mon pardon !… D’où je viens ? puis-je vous le dire, depuis le temps que j’erre d’un bout du monde à l’autre… Je viens du Nord, je viens du Midi, je viens de l’Orient, je viens du Couchant, je viens de partout ! Qui je suis ?…

Il hésita un instant, comme si un combat terrible se livrait en lui ; puis, avec un geste et un accent désespérés :

— Regardez, dit-il.

Et, relevant des deux mains sa longue chevelure noire, il découvrit son front, et fit luire aux yeux épouvantés du souverain pontife ce signe de flamme que l’ange de la colère céleste imprime au front des maudits.

Puis, faisant un pas vers lui pour rentrer dans le cercle de lumière hors duquel il s’était réfugié :

— Et, maintenant, dit-il, me connaissez-vous ?

— Oh ! s’écria Paul II, étendant malgré lui le doigt vers le signe fatal, es-tu donc Caïn ?

— Plût à Dieu que je fusse ou que j’eusse été Caïn ! Caïn n’était pas immortel ; il fut tué par son neveu Lamech. Bienheureux ceux qui peuvent mourir !

— Tu ne peux donc pas mourir, toi ? demanda le pape en reculant involontairement.

— Non, pour mon malheur ; non, pour mon désespoir ; non, pour ma damnation ! C’est mon supplice, à moi, de ne pouvoir mourir… Oh ! ce Dieu qui me poursuit, ce Dieu qui m’a condamné, ce Dieu qui se venge, ce Dieu sait, cependant, si j’ai bien fait tout ce qu’il faut pour cela !

Ce fut le pape qui à son tour voila son visage entre ses mains.

— Malheureux, s’écria-t-il, oublies-tu que le suicide est le seul crime sans pardon, parce qu’il est le seul dont on n’ait pas le temps de se repentir ?

— Ah ! dit l’inconnu, voilà que, vous aussi, vous me jugez à la mesure des autres hommes, moi qui ne suis pas un homme, puisque j’échappe à cette loi humaine à laquelle nul n’échappe : à la mort ! – Non, je suis, comme Encelade, un titan mal foudroyé qui, à chacun de mes mouvements, à chacune de mes haleines, soulève tout un monde de douleurs !… J’avais un père, une mère, une femme, des enfants ; j’ai vu mourir tout cela, et les enfants de mes enfants, et je n’ai pu mourir !… Rome la géante est tombée en ruines : je me suis mis aux pieds de la géante qui s’écroulait, et je suis sorti poudreux, mais sain et sauf, du milieu de ses ruines ! Du haut des pics qui nouent à leurs flancs une ceinture de nuages, là où Charybde gronde, là où Scylla aboie, je me suis précipité dans la mer : j’ai descendu jusqu’au fond de ses gouffres tournoyants, et, à travers les requins aux nageoires de cuivre, à travers les caïmans aux écailles d’acier, la mer m’a repoussé et jeté sur le rivage comme un débris de navire échoué ! On m’avait dit que le Vésuve était une bouche de l’enfer ; je me suis élancé dans le Vésuve au moment où la lave bouillonnait, au moment où le volcan lançait au ciel ses plus profondes entrailles ; le cratère a été pour moi ce qu’eût été une couche de sable, un lit de mousse ; il m’a vomi avec sa cendre, roulé avec sa lave, et je me suis retrouvé vivant au milieu des fleurs, des prairies, et sous l’ombrage embaumé des orangers de Sorrente ! Une forêt indienne avait pris feu, une de ces forêts de baobabs dont un seul forme une forêt : j’entrepris de la traverser, espérant n’en jamais sortir ; chaque arbre était une colonne de feu, avait des branches de feu, secouait une chevelure de feu… Je mis trois jours et trois nuits à franchir l’incendie immense, et, entré d’un côté, je sortis de l’autre sans que la flamme eût offensé un seul de mes cheveux ! Je savais qu’il existait dans l’île de Java un arbre dont l’ombre et le suc sont mortels ; un homme passant sous cette ombre au galop du cheval le plus rapide tombe mort : j’ai été me coucher sous l’ombre de cet arbre, je me suis étendu entre deux cadavres, je m’y suis endormi, je m’y suis réveillé, et j’ai continué mon chemin ! Dans les lacs des îles encore inconnues de l’Océanie, à cette heure où, à son zénith, le soleil brise ses rayons dans une eau tiède, et fait étinceler sur les feuilles de gigantesques nénuphars des familles entières de serpents enroulés par milliers les uns autour des autres ; là où l’on ne distingue que des nœuds d’or, d’acier et d’émeraude doublement, triplement entrelacés ; là où l’on ne voit que des yeux flamboyants, des gueules enflammées, des langues dardant leurs triples dards ; là où l’on n’entend que des froissements d’écailles visqueuses, des sifflements d’haleines empestées ; là, je me suis laissé glisser à la surface de l’eau, battant l’herbe de mes mains et de mes pieds, prenant à poignée ces chevelures de Méduse, fouettant avec le serpent noir du Cap l’aspic du Nil et la vipère de Ceylan, et ni la vipère de Ceylan, ni l’aspic du Nil, ni le serpent noir du Cap n’ont rien pu contre moi !… Une nuit, je traversais le désert ; je vis venir à moi, avec la rapidité du simoun, à travers l’obscurité transparente du tropique, quelque chose comme une trombe de sable accompagnée de bruits impossibles à définir. Une girafe était allée chercher le frais dans une de ces boueuses lagunes, où s’endorment les lions ; un lion qui dormait s’était réveillé, et, du milieu des roseaux, bondissant sur les épaules de la girafe, il avait enfoncé ses ongles de fer dans les muscles de son cou. Le cheval gigantesque avait alors pris la fuite, enragé de douleur, insensé d’effroi, emportant le cavalier à la longue crinière, qui rongeait sa proie vivante. Partout où le groupe rapide avait passé, il avait attiré à lui tigres, panthères, léopards, hyènes, chacals, lynx, chasseurs nocturnes cherchant chacun sa proie ; alors, tous s’étaient lancés sur leurs traces, selon la rapidité ou le courage, rugissant, hurlant, glapissant, les tigres d’abord, les panthères ensuite, puis les léopards, puis les hyènes, puis les chacals, puis les lynx, tous le museau contre terre pour ne pas perdre la piste du sang. À dix pas de moi, la trombe roula : la girafe n’avait plus la force de porter son terrible fardeau ; elle étendit son long cou de mon côté, poussa un faible râle, et expira… Eh bien, j’allai disputer sa proie au lion ; je me ruai au milieu des tigres, des panthères, des léopards, des hyènes, des chacals et des lynx, rugissant, hurlant, glapissant comme eux ! le jour vint : j’étais seul, haletant, mais sans blessure, couché sur le cadavre de la girafe… Tous ces monstres qui eussent déchiré un Hercule, un Antée, un Gerion, avaient regagné, les uns leurs roseaux, les autres leurs jongles, ceux-ci leurs bois, ceux-là leurs cavernes. Ongles et dents s’étaient émoussés sur moi ! – Oh ! à défaut de pardon, mon Dieu ! mourir, mourir, mourir, voilà tout ce que je vous demande !…

— Mais alors, dit le pape, qui avait écouté sans l’interrompre ce long est de désespoir, le plus terrible, le plus douloureux qu’il eût jamais entendu, si tu n’es pas Caïn… tu es donc… ?

Et il s’arrêta comme effrayé de ce qu’il allait dire.

— Je suis, reprit l’inconnu d’une voix sombre, celui qui n’a pas eu pitié de la grande douleur… Je suis celui qui a refusé à l’Homme-Dieu, succombant sous le poids de sa croix, une minute de repos sur le banc de pierre de sa porte… Je suis celui qui a repoussé le martyr du côté de son calvaire… Je suis celui sur lequel Dieu venge, non pas la divinité, mais l’humanité… Je suis celui qui a dit : « Marche ! » et qui, en expiation de ce mot, doit marcher toujours… Je suis l’homme maudit ! je suis le Juif-Errant !

Et, comme le pape faisait, malgré lui, un pas en arrière :

— Ecoutez-moi, écoutez-moi, saint père, s’écria-t-il en l’arrêtant par le bas de sa longue lévite blanche, et, quand vous saurez ce que j’ai souffert pendant les quinze siècles que j’ai vécu, peut-être aurez-vous pitié de moi, et consentirez-vous à être l’intermédiaire entre le coupable et le juge, entre le crime et le pardon !

Le pape ne put résister à cette profonde prière ; il s’assit, appuya son coude sur une table, laissa tomber sa tête sur sa main, et écouta.

Le juif se traîna jusqu’à lui sur ses genoux, et commença.




Maintenant, que le lecteur nous permette de nous substituer à celui qui parle, et nous accorde sa patiente attention pour le gigantesque récit qui, à travers quinze siècles, va se dérouler sous ses yeux.

Ce n’est point, cette fois, l’histoire d’un homme que nous racontons, c’est l’histoire de l’humanité.


FIN DU PROLOGUE.