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Isidora (illustré, Heztzel, 1853)/Chapitre 03

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Isidora (illustré, Heztzel, 1853)
IsidoraJ. Hetzel Œuvres illustrées de George Sand, volume 5 (p. 38-52).

TROISIÈME PARTIE.

Ce manuscrit serait un peu obscur si le lecteur n’était au courant du double amour qui s’agitait dans le cœur de notre héros. Nous avons pourtant cru devoir conserver les lettres initiales qu’il avait tracées en tête de chaque paragraphe, selon que ses pensées le ramenaient à Isidora, ou l’emportaient vers Alice.

CAHIER I.

Je me croyais jadis un grand philosophe, et je n’étais encore qu’un enfant. Aujourd’hui je voudrais être un homme, et je crains de n’être qu’un mince philosophe, un philosopheur, comme dit Isidora. Et pourquoi cet invincible besoin de soumettre toutes les émotions de ma vie à la froide et implacable logique de la vertu ? La vertu ! ce mot fait bondir d’indignation la rebelle créature que je ne puis ni croire, ni convaincre. Monstrueux hyménée que nos âmes n’ont pu et ne pourront jamais ratifier ! Ce sont les fiançailles du plaisir : rien de plus !

— La vertu ! oui, le mot est pédantesque, j’en conviens, quand il n’est pas naïf. Mon Dieu, vous seul savez pourtant que pour moi c’est un mot sacré. Non, je n’y attache pas ce risible orgueil qu’elle me suppose si durement ; non, pour aimer et désirer la vertu, je ne me crois pas supérieur aux autres hommes, puisque, plus j’étudie les lois de la vérité, plus je me trouve égaré loin de ses chemins, et comme perdu dans une vie d’illusion et d’erreur. Funeste erreur que celle qui nous entraîne sans nous aveugler ! Illusions déplorables que celles qui nous laissent entrevoir la réalité derrière un voile trop facile à soulever !

Et j’écrivais sur la philosophie ! et je prétendais composer un traité, formuler le code d’une société idéale, et proposer aux hommes un nouveau contrat social !… Eh bien, oui, je prétendais, comme tant d’autres, instruire et corriger mes semblables, et je n’ai pu ni m’instruire ni me corriger moi-même. Heureusement mon livre n’a pas été fini ; heureusement il n’a point paru ; heureusement je me suis aperçu à temps que je n’avais pas reçu d’en haut la mission d’enseigner, et que j’avais tout à apprendre. Je n’ai pas grossi le nombre de ces écoliers superbes, qui, tout gonflés des leçons de leurs maîtres, s’en vont endoctrinant le siècle, sans porter en eux-mêmes la lumière et la force qu’ils aspirent à répandre ! Cela m’a sauvé d’un ridicule aux yeux d’autrui. Mais, à mes propres yeux, en suis-je purgé ?

Triste cœur, tu es mécontent de toi-même dans le passé, parce que tu es honteux de toi-même dans le présent. Et pourtant tu valais mieux, en effet, alors que tu te croyais meilleur. Tu étais sincère, tu n’avais rien à combattre ; tu aimais le beau avec passion ; tu te nourrissais de contemplations idéales ; tu te croyais de la race des fanatiques… Tu ne te savais pas faible ; tu ne savais pas que tu ne savais pas souffrir !…

CAHIER I.

Et pourquoi n’ai-je pas su souffrir ? pourquoi ai-je voulu être heureux en étant juste ? Mon Dieu, suprême sagesse, suprême bonté ! vous qui pardonnez à nos faibles aspirations et qui ne condamnez pas sans retour, vous savez pourtant que je demandais peu de chose sur la terre. Je ne voulais ni richesses, ni gloire, ni plaisirs, ni puissance : oh ! vous le savez, je ne soupirais pas après les vanités humaines ; j’acceptais la plus humble condition, la plus obscure influence, les privations les plus austères.

Quand la misère ployait mon pauvre corps, je ne sentais d’amertume dans mon cœur que pour la souffrance de mes frères… Tout ce que je me permettais d’espérer, c’était de trouver dans mon abnégation sa propre récompense, une âme calme, des pensées toujours pures, une douce joie dans la pratique du bien…

Et quand l’amour est venu s’emparer de ma jeunesse, quand une femme m’est apparue comme le résumé des bienfaits de votre providence, quand j’ai cru qu’il suffisait d’aimer de toute la puissance de mon être pour être aimé avec droiture et abandon, il s’est trouvé que cet être si fier et si beau était maudit, que cette fleur si suave avait un ver rongeur dans le sein, et que je ne serais aimé d’elle qu’à la condition de souffrir mortellement.

Eh bien, mon Dieu, j’ai accepté cela encore ! Elle s’est arrachée de mes bras, et je l’ai perdue sans amertume, sans ressentiment ; j’ai consenti à l’attendre, à la retrouver, et, pendant des années, je l’ai aimée dans la douleur et dans la pitié, sans certitude… que dis-je ? sans espoir d’être aimé ? Et pendant ces sombres et lentes années, abattu, mais non brisé, triste, mais non irrité, j’élevais mon âme selon mes forces, à la contemplation des vérités éternelles. Je vivais dans la pureté, j’essayais de répandre autour de moi l’amour du bien, je ne cherchais la récompense de mes humbles travaux que dans les charmes enthousiastes de l’étude. Et puis, lorsque de secrètes douleurs, ignorées de tous, à peine avouées par moi-même, sont venues me troubler, j’ai refoulé mon mal bien avant dans ma poitrine, je ne me suis pas plaint, j’ai respecté le calme sublime d’un autre cœur dont la possession m’eût fait oublier toute ma pâle et morne existence, en vain immolée à une femme orgueilleuse et coupable… Cette fois encore j’ai aimé en silence, et l’indifférence ne m’a pas trouvé plus audacieux et plus vain que n’avait fait le parjure et l’ingratitude…

CAHIER A.

Mais je ne veux pas me rappeler cela… cela doit être comme n’existant pas, et mes yeux ne liront point ici ce nom que ma main n’a jamais osé tracer… Je goûtais, d’ailleurs, dans ce mystère de mes pensées, une sorte de volupté navrante. Je sacrifiais mes agitations au repos d’une âme sublime.

CAHIER A.

Toujours ce souvenir secret, toujours ce vœu étouffé !… Écartons-le à jamais ! mon âme n’est plus un sanctuaire digne de le contenir ; elle est trop troublée, trop endolorie. Il faut un lac aussi pur que le ciel pour refléter la figure d’un ange.

CAHIER I.

Quand j’ai retrouvé cette femme terrible et funeste, qui avait eu mes premiers transports, je ne l’aimais plus. Hélas ! non. Je chercherais vainement à vous tromper, ô vérité incréée ! Je ne l’aimais plus, je ne la désirais plus ; son apparition a été pour moi comme un châtiment céleste pour des fautes que je n’ai pourtant pas conscience d’avoir commises. Elle a cru m’aimer encore, elle croit m’avoir toujours aimé, elle veut que je l’aime ; elle le dit, du moins, elle se le persuade peut-être, et elle me le persuade à moi-même. Ma destinée bizarre la jette dans ma vie comme un devoir, et je l’accepte. Ne dit-elle pas que si je l’abandonne elle est perdue, rendue à l’égarement du vice, au mal du désespoir ? Et à voir comme cette belle âme est agitée, je ne saurais douter des périls qui la menacent si je ne lui sers pas d’égide !… Eh bien, mon Dieu, faites donc que dans l’accomplissement d’un devoir il y ait une joie, un repos, du moins, quelque chose qui nous donne la force de persévérer et qui nous avertisse que vous êtes content de nous ! Malheureux humains que nous sommes ![1] si nous sentions cela, du moins ! si nos pensées pouvaient s’élever assez par l’exaltation de la prière, pour arracher à la vérité éternelle un reflet de sa clarté, un rayon de sa chaleur, une étincelle de sa vie ! Mais nous ne savons rien ! nous nous traînons dans les ténèbres, incertains si c’est le mal ou le bien qui s’accomplit en nous et par nous. Nous n’avons pas plus tôt renoncé à un objet de nos désirs, que l’objet du sacrifice nous semble celui qu’il aurait fallu sacrifier. Nous nous dépouillons pour donner, et la main qui nous implorait se ferme et nous repousse. Nous arrosons de nos pleurs une terre qui promettait des fleurs et des fruits ; elle se sèche et produit des ronces ! Épouvantés, nous nous laissons déchirer par ses épines, et nous nous demandons s’il faut la maudire ou l’arroser de notre sang jusqu’à ce qu’il n’en reste plus ! Sombre image de la parabole du bon grain ! Ô semeurs opiniâtres et inutiles que nous sommes ! Les rochers se dressent dans le désert, et nous tombons épuisés avant la fin du jour !

CAHIER A.

Pourquoi donc sa vie semble-t-elle s’épuiser comme une coupe que le soleil pompe et dessèche, sans qu’il s’en soit répandu une seule goutte au dehors ? Mais silence, ô mon cœur ! ce n’est pas pour elle que tu dois souffrir ; ton martyre lui est étranger, inutile… Il lui serait indifférent, sans doute… C’est pour une autre que tu dois saigner sans relâche. Oh ! qu’il serait doux de souffrir pour sauver ce qu’on aime !

CAHIER I.

Souffrir pour sauver ce qu’on n’aime plus… oh ! c’est un martyre que les victimes des religions d’autrefois n’ont pas connu, et qu’elles n’auraient pas compris. Leur immolation avait un but, un résultat clair et vivifiant comme le soleil ; et moi je souffre dans la nuit lugubre, seul avec moi-même, auprès d’un être qui ne me comprend pas, ou qui peut-être me comprend trop. Pourquoi, mon Dieu, n’avez-vous pas fait notre cœur assez généreux ou assez soumis pour qu’il pût s’attacher avec passion aux objets de notre dévouement ? Vous avez fait le cœur de la mère inépuisable et sublime en ce genre ; et j’ai cru que je pourrais aimer une femme comme la mère aime son enfant, sans s’inquiéter de donner mille fois plus qu’elle ne reçoit ; sans chercher d’autre récompense que le bien qu’il doit retirer de son amour ?

L’amour ! c’est un mot générique, et qui embrasse tant de sentiments divers ! L’amour divin, l’amour maternel, l’amour conjugal, l’amour de soi-même, tout cela n’est point l’amour de l’amant pour sa maîtresse. Hélas ! si j’osais encore me croire philosophe, je tâcherais de me définir à moi-même ce sentiment que je porte en moi pour mon supplice et qui n’a jamais été satisfait. Ô éternelle aspiration, désir de l’âme et de l’esprit, que la volupté ne fait qu’exciter en vain ! Tous les hommes sont-ils donc maudits comme moi ? sont-ils donc condamnés à posséder une femme qu’ils voudraient voir transformée en une autre femme ? Est-ce la femme qu’on ne possède pas, qui, seule, peut revêtir à nos yeux ces attraits qui dévorent l’imagination ! Est-ce la jouissance d’un bien réel qui nous rassasie et nous rend ingrats ?

CAHIER A.

Comme elle est pâle ! comme sa démarche est lente et affaissée ! Quel mal inconnu ronge donc ainsi cette fleur sans tache ? Oh ! du moins c’est une noble passion, c’est un chaste souvenir ou un désir céleste ; c’est le besoin inassouvi de l’idéal et non le dégoût impie et insolent des joies de la terre. Tu n’as abusé de rien, toi ! tu mériterais le bonheur. Quel est donc l’insensé qui ne l’a pas compris, ou l’infâme qui te le refuse ? Si je le connaissais, j’irais le chercher au bout du monde, pour l’amener à tes pieds ou pour le tuer !… Je suis fou !… Et toi, tu es si calme !

CAHIER I.

I. — Non, je ne suis pas de ces êtres stupides et orgueilleux qui se lassent du bonheur. Si j’avais le bonheur, je le savourerais comme jamais homme ne l’a savouré. Je ne me défends pas d’aimer. Je livre mon être et ma vie à quelqu’un qui ne veut pas ou ne peut pas s’en emparer : voilà tout. L’amour est un échange d’abandon et de délices ; c’est quelque chose de si surnaturel et de si divin, qu’il faut une réciprocité complète, une fusion intime des deux âmes ; c’est une trinité entre Dieu, l’homme et la femme. Que Dieu en soit absent, il ne reste plus que deux mortels aveugles et misérables, qui luttent en vain pour entretenir le feu sacré, et qui l’éteignent en se le disputant. Influence divine, ce n’est pas moi qui t’ai chassée du sanctuaire ! c’est elle, c’est son orgueil insatiable ; c’est son inquiétude jalouse, qui t’éloignent sans cesse.

CAHIER A.

Oh ! si tu pouvais me donner un jour, une heure, du calme divin que ton âme renferme, et que reflète ton front pâle, je serais dédommagé de toute ma vie de rêves dévorants et de tourments ignorés.

Le calme ! sans doute, tu ne peux ou ne veux pas donner autre chose.

D’où vient que ton amitié ne me l’a pas donné ? Il est des pensées terribles dont l’ivresse n’oserait s’élever jusqu’à toi. Mais, si l’on pouvait s’asseoir à tes pieds, plonger, sans frémir, dans ton regard, respirer une heure, sans témoins opportuns et sans crainte de t’offenser, l’air qui t’environne… serait-ce trop demander à Dieu ? et n’ai-je pas assez souffert pour qu’il me soit permis de me représenter une si respectueuse et si enivrante volupté ?

CAHIER I.

Non, l’amour ne peut pas être l’infatigable exercice de l’indulgence et de la compassion. Dieu n’a pas voulu que la plus chère espérance de l’homme vint aboutir à l’abjuration de toute espérance. Philosophes austères, moralistes sans pitié, vous mentez si vous prétendez que l’amour n’a que des devoirs à remplir et point de joies pures à exiger. Et vous autres, sceptiques matérialistes, qui prétendez que le plaisir est tout, et qu’on peut adorer ce qu’on n’admire pas, vous mentez encore plus. Vous mentez tous, aucun de vous n’aima jamais. Je ne peux pas aimer sans bonheur, et je ne veux pas de plaisirs sans amour. Elle a raison, elle qui devine ma soif et les tourments de mon âme ! elle sent, elle sait que je ne l’aime pas comme elle veut être aimée, comme elle ne peut pas aimer elle-même. Ambitieuse effrénée, qui veut qu’on lui donne ce qu’elle n’a plus, et qu’on l’adore comme une divinité quand elle ne croit plus elle-même !… Ô malheureuse, malheureuse entre toutes les femmes, pourquoi faut-il que tu sois à jamais punie des erreurs qui t’ont brisée et du mal que tu détestes !

CAHIER A.

Et vous, qui n’aimez pas, qui n’avez peut-être jamais aimé, qui semblez vouloir n’aimer jamais, quelle pensée d’ineffable mélancolie peut donc vous tenir lieu de ce qui n’est pas, et vous préserver de ce qui pourrait être ? Mais qui donc saura jamais…


Ici le journal de Jacques Laurent paraît avoir été brusquement abandonné ; nous en avons vainement cherché la suite. Une lettre d’Isidora, datée de trois mois plus tard, nous explique cette interruption.

LETTRE PREMIÈRE.

ISIDORA À MADAME DE T…

« Alice, revenez à Paris, ou rappelez auprès de vous le précepteur de votre fils. Ses vacances ont duré assez longtemps, et Félix ne peut se passer des leçons de son ami. Quant à vous, ma sœur, cette solitude vous tuera. Je ne crois pas à ce que vous m’écrivez de votre santé et de votre tranquillité d’esprit. Moi, je pars, ma belle et chère Alice ; je quitte la France, je quitte à jamais Jacques Laurent. Lisez ces papiers que je vous envoie et que je lui ai dérobés à son insu. Sachez donc enfin que c’est vous qu’il aime ; efforcez-vous de le guérir ou de le payer de retour. Je sais que son cœur généreux va s’effrayer et s’affliger pour moi de mon sacrifice. Je sais qu’il va me regretter, car s’il n’a pas d’amour pour moi, il me porte du moins une amitié tendre, un intérêt immense. Mais que vous l’aimiez ou non, pourvu qu’il vous voie, pourvu qu’il vive près de vous, je crois qu’il sera bientôt consolé.

« Et puis il faut vous avouer que je l’ai rendu cruellement malheureux. Vous vous étiez trompée, noble Alice ! nous ne pouvions pas associer des caractères et des existences si opposées. Voilà près d’une année que nous luttons en vain pour accepter ces différences. L’union d’un esprit austère avec une âme bouleversée par les tempêtes était un essai impossible. C’est une femme comme vous que Jacques devait aimer, et moi j’aurais dû le comprendre dès le premier jour où je vous ai vue.

« Je vous ferai ma confession entière. Depuis trois mois que j’ai surpris et comme volé le secret de Jacques, j’ai mis tout en œuvre pour le détacher de vous. Excepté de lui dire du mal de vous, ce qui m’eût été impossible, j’ai tout tenté pour vaincre l’obstacle, pour triompher de la passion que vous lui inspirez, et qui me causait une jalousie effrénée. Cette ambition avait réveillé mon amour, qui commençait à périr de fatigue et de souffrance ; je suis redevenue coquette, habile, tour à tour humble et emportée, boudeuse et soumise, ardente et dédaigneuse. Rien ne m’a réussi ; votre absence lui avait ôté, je crois, jusqu’au sentiment de la vie. Il n’était plus auprès de moi qu’une victime du dévouement qu’il s’était imposé, et je suis presque certaine que, sans la crainte de vous sembler coupable et d’être blâmé par vous, son courage ne se serait pas soutenu. Mais je suis sûre aussi que, pour conquérir votre estime, il eût fait le sacrifice de sa vie entière, et qu’en souffrant mille tortures, il ne se serait jamais détaché de moi.



Petite mère, pourquoi vous êtes toute blanche ? ( Page 37.)

« Eh bien, ne soyez pas effrayée de ma résolution, Alice ! je la prends enfin avec calme. Hier encore, Jacques, plus pâle qu’un spectre, plus beau qu’un saint, me jurait qu’il ne me quitterait jamais, qu’il ne me manquerait jamais de parole. En voyant tant d’abnégation et de vertu, j’ai été prise tout à coup d’un accès de courage et de désintéressement, et je lui ai dit à jamais adieu dans mon cœur. Je vous écris de ma première station, sur la route d’Italie, et probablement il ignore encore, à l’heure qu’il est, que j’ai quitté Paris et brisé sa chaîne ! Voyez combien je suis guérie ! Je désire qu’il l’apprenne avec joie, et la seule tristesse que j’éprouve, c’est la crainte de lui laisser quelque regret.

« Pourquoi donc tardons-nous tant à faire ce qui est juste et bon ? Quelle fausse idée nous attachons à l’importance de nos sacrifices et à la difficulté de notre courage ! Il y a plus d’un an que je regarde comme une angoisse mortelle le détachement que je porte aujourd’hui dans mon cœur avec une sorte de volupté. Je ne savais pas que la conscience d’un devoir accompli pouvait offrir tant de consolation. Ma naïveté à cet égard doit vous faire sourire. Hélas ! c’est apparemment la première fois que je cède à un bon mouvement sans arrière-pensée. Puissé-je tirer de cette première et grande expérience la force d’abjurer dans l’avenir mon aveugle et impérieuse personnalité !

« Pourquoi ne m’avez-vous pas aidée, chère Alice, à entrer dans cette voie ? Ah ! si vous aviez aimé Jacques, avec quel enthousiasme je l’aurais rendu à la liberté !… Et pourtant, hier encore, je luttais contre vous… mais c’est que vous ne l’aimez pas… Pourtant, que sais-je ? votre langueur, votre mélancolie, cachent peut-être le même secret… Pardonnez-moi, je n’en dirai pas davantage, je vous respecte désormais au point de vous craindre. Voyez à quel point vous m’êtes sacrée ! La passion de Jacques pour vous était, pour moi, comme un reflet de votre image dans son âme, et, quoique je fusse en possession de son secret, jamais je n’ai osé le lui dire, jamais je n’ai osé vous combattre ouvertement et vous nommer à lui.

« Revoyez-le sans crainte et sans confusion. Il croit que le vieux Saint-Jean a brûlé son journal par mégarde. Il ne se doutera jamais que sa confession est entre vos mains. Ah ! c’est la confession d’un ange. Quel noble sentiment, Alice ! quelle ferveur mystérieuse, quel pieux respect ! n’en serez-vous pas touchée quelque jour ? J’aurais donné, moi, dix ans de jeunesse et de beauté pour être aimée ainsi, eussé-je dû ne l’apprendre jamais de sa bouche, et n’en recevoir même jamais un baiser furtif sur le bord de mon vêtement !

« C’en est fait ! je n’inspirerai jamais cette flamme sainte que j’ai follement rêvée. Autrefois je m’indignais contre mon sort, j’accusais le cœur de l’homme d’injustice, d’orgueil et de cruauté ; mais j’ai bien changé depuis un an ! Si quelque jour vous parlez de moi librement avec Jacques, dites-lui de ne pas se reprocher mes souffrances ; elles m’ont été salutaires, elles ont porté leurs fruits amers et fortifiants. J’ai reconnu enfin qu’il n’était pas au pouvoir du cœur le plus généreux et le plus sublime de donner toute sa flamme à un être troublé et malade comme moi. J’ai reconnu le sceau de la justice divine et le prix de la vertu… la vertu que j’ai tant haïe et blasphémée dans mes désespoirs ! Où seraient donc le bien et le mal ici-bas, si les cœurs coupables pouvaient être récompensés dès cette vie, et s’il n’y avait pas d’inévitables expiations ! Ah ! cette parole est vraie : Tu seras puni par où tu as péché ! Cela est vrai pour toutes les erreurs, pour toutes les folles passions de l’humanité. Ceux qui ont abusé des bienfaits de Dieu ne le trouveront plus et seront condamnés à le chercher sans cesse ! La femme sans frein et sans retenue mourra consumée par le rêve d’une passion qu’elle n’inspirera jamais.

« Et pourtant l’Évangile nous montre les ouvriers de la dernière heure du jour récompensés comme ceux de la première… ; mais le maître qui paie ainsi, c’est Dieu. Il n’est pas au pouvoir de l’homme de tout donner en échange de peu. Si l’ouvrier tardif et lâche avait le droit d’exiger une part complète, celui qui rétribue serait frustré, et c’est en amour surtout que l’égalité a besoin d’être respectée comme l’amour même ; car l’amour est aussi beau que la vertu, ou plutôt la vertu, c’est l’amour. Il impose les plus grands devoirs, et ces devoirs-là, partagés également, sont les plus vives jouissances. Celui qui croit pouvoir mériter seul, présume trop de lui-même ; celui qui se croit dispensé de mériter, ne recueille rien.

« C’est en Dieu seul que je me réfugie, ses trésors à lui sont inépuisables. Si le catholicisme n’était pas une fausse doctrine pour les hommes d’aujourd’hui, je sens que je me ferais carmélite ou trappiste à l’heure qu’il est ; mais le Dieu des nonnes est encore un homme, une sorte d’égal, un jaloux, un amant ; le Dieu qui peut me sauver, c’est celui qui ne punit pas sans retour. Il me semble que j’ai assez expié, et que je mérite d’entrer dans le repos des justes, c’est-à-dire de ne plus connaître les passions.

« Mais vous, Alice, vous avez droit à la coupe de la vie, vous vous en êtes trop abstenue ; pourquoi donc craindriez-vous d’y porter vos lèvres pures ? il est impossible qu’il y ait une goutte de fiel pour vous… Je n’ose nommer Jacques, et pourtant, ma belle sainte, je ne puis m’empêcher de rêver que quelque jour… un beau soir d’été plutôt, Jacques vous surprendra à la campagne, lisant ce paragraphe écrit de sa main : « Si l’on pouvait s’asseoir à tes pieds !… »

« Quand vous m’écrirez que ce moment est venu, je reviendrai près de vous, j’y reviendrai calme et purifiée ; et, à mon tour, Alice, je goûterai ce bonheur d’avoir fait des heureux, que vous vouliez garder pour vous seule !

« Isidora. »

La lettre qui suit est de dix ans postérieure à celle qu’on vient de lire.

LETTRE DEUXIÈME.

ISIDORA À MADAME DE T…

Non, je ne suis pas malheureuse. J’ai accompli pour vous, Alice, un sacrifice que je croyais bien grand alors…

Pardonnez-moi si je vous dis aujourd’hui que, dans mes souvenirs, ce grand acte de courage me paraît chaque jour moins sublime, et qu’enfin j’arrive à me trouver assez peu héroïque… Que Jacques me pardonne de parler ainsi ! Et vous surtout, ma sœur chérie, pardonnez-moi de ne pas le pleurer… Il n’y a rien d’injurieux pour lui dans le calme avec lequel je puis parler à présent d’un sujet jadis si brûlant, et naguère encore si délicat. Ce n’est pas de Jacques que je suis guérie, c’est de l’amour ! Oui, vraiment, j’en suis guérie à jamais, Alice, et, pour m’avoir fait cette grâce, Dieu a été trop bon pour moi, il m’a trop largement récompensée d’un moment de force.

Je vous dis cela ce soir, au bord du plus beau lac de la terre, par un coucher de soleil splendide, sous le ciel de la paisible et riante Lombardie, et je parle ainsi dans la sincérité de mon cœur.

Il me semble, tant je suis tranquille, que je ne puis plus souffrir… Peut-être si le ciel était orageux, l’air âcre, et que le paysage, au lieu de l’églogue des prairies bordant de fleurs des flots placides, m’offrît le drame d’un volcan qui gronde et d’une nature qui menace… peut-être mon âme serait-elle moins sereine, peut-être vous exprimerais-je le vide délicieux de mon âme en des termes plus résignés que triomphants… Je ne sais, je n’ose chanter victoire, dans la crainte de tomber dans le péché d’orgueil et d’en être punie ; mais il est certain que, depuis quelques mois, depuis ma dernière lettre, je ressens une joie intérieure qui me semble durable et profonde,

À quoi l’attribuerai-je ? Sera-ce simplement à cet inappréciable bienfait du repos dont je ne me souvenais plus d’avoir joui ? peut-être ! Ô bonheur des âmes blessées et fatiguées, que tu es humble et modeste ! tu te contentes de ne pas souffrir, tu ne demandes rien que l’absence d’un excès de souffrance ; tu te replies sur toi-même, comme une pauvre plante qui, après l’orage, n’a besoin que d’un grain de sable et d’une goutte d’eau ; bien juste de quoi ne pas mourir et se sentir faiblement vivre… le plus faiblement possible !

Pas de funestes présages, Alice ! ne croyez pas me consoler et m’égayer en me disant que je suis encore jeune et que j’aimerai encore ! Non, je ne suis plus jeune ! si mes traits disent le contraire, ils mentent. C’est dans l’âme que les années marquent leur passage et laissent leur empreinte ; c’est notre cœur, c’est notre imagination qui vieillissent promptement ou résistent avec vaillance.

— … Je relis ce que je vous écrivais tout à l’heure, aux dernières clartés d’un soleil mourant ; on m’apporte une lampe, je m’éloigne de la fenêtre…

Mes idées prennent un autre cours.

Pourquoi confondais-je le cœur avec l’imagination ? Dans la jeunesse, c’est peut-être une seule et même chose ; mais, en vieillissant, les éléments de notre être deviennent plus distincts. Les sens s’éteignent d’un côté, le cerveau de l’autre ; mais le cœur est-il donc condamné à mourir avec eux ? Oh non ! grâce à la divine bonté de la Providence, la meilleure partie de nous-même survit à la plus fragile, et il arrive qu’on se trouve heureux de vieillir. Ô mystère sublime ! Vraiment la vie est meilleure qu’on ne croit ! L’injuste et superbe jeunesse recule avec effroi devant la pensée d’une transformation qui lui semble pire que la mort, mais qui est peut-être l’heure la plus pure et la plus sereine de notre pénible carrière.

Avec quelle terreur j’avais toujours pensé à la vieillesse ! Dans la fleur de ma jeunesse, je n’y croyais pas. « Moi, vieillir ! me disais-je en me contemplant ; devenir grasse, lourde, désagréable à voir ! Non, c’est impossible, cela n’arrivera pas. Je mourrai auparavant ; ou bien, quand je me sentirai décliner, quand une femme me regardera sans envie, et un homme sans désir, je me tuerai ! »

Il n’y a pas longtemps encore qu’en consultant mon miroir, ce conseiller sévère, sur lequel les hommes ont dit et écrit tant de lieux communs satiriques, je m’effrayais d’une ride naissante et de quelques cheveux qui blanchissaient ; mais, tout d’un coup, j’en ai pris mon parti, je n’ai même plus songé à m’assurer des ravages du temps, et, le jour où je me suis dit que j’étais vieille, je me suis trouvée jeune pour une vieille. Et puis, je crois que, précisément, toutes ces railleries de l’autre sexe, à propos des beautés qui s’en vont et qui se pleurent, m’ont donné un accès de fierté victorieuse. J’ai compris profondément cette ingratitude des hommes qui, après avoir adulé notre puissance, l’insulte et la raille dès qu’elle nous échappe. Et j’ai trouvé qu’il fallait être bien avilie pour regretter ce vain hommage dont la fumée dure si peu. Enfin, raison ou lassitude, je me sens réconciliée avec la vieille femme.

La vieille femme ! Eh bien, oui, c’est une autre femme, un autre moi qui commence, et dont je n’ai pas encore à me plaindre. Celle-là est innocente de mes erreurs passées ; elles les ignore parce qu’elle ne les comprend plus, et qu’elle se sent incapable de les imiter. Elle est douce, patiente et juste, autant que l’autre était irritable, exigeante et rude. Elle est redevenue simple et quasi naïve, comme un enfant, depuis qu’elle n’a plus souci de vaincre et de dominer.

Elle répare tout le mal que l’autre a fait, et, par-dessus le marché, elle lui pardonne ce que l’autre, agitée de remords, ne pouvait plus se pardonner à elle-même. La jeune tremblait toujours de retomber dans le mal, elle le sentait sous ses pieds et n’osait faire un pas. La vieille marche en liberté et sans craindre les chutes, car rien ne l’attire plus vers les précipices.

Ne croyez pourtant pas, mes amis, que je vais me composer un rôle, une figure, un costume, un esprit de circonstance. Il y a un genre de coquetterie que je déteste plus que la pire coquetterie des jeunes femmes, c’est celle des vieilles. Je veux parler de ces ex-beautés qui se réfugient dans la grâce, dans l’esprit, dans l’aménité caressante. Je connais ici une marquise de soixante ans dont l’éternel sourire et la banale bienveillance me font l’effet d’une prostitution de l’âme.

Certes c’est là une grande comédienne et qui dissimule bien ses regrets. Elle affecte d’aimer les jeunes gens des deux sexes d’une tendre affection, d’être la maman à tout le monde, de faire tous les frais de gaieté des réunions, d’amener des rencontres, de nouer des mariages, de se rendre indispensable en recevant toutes les confidences, en rendant mille petits services : et, au fond du cœur, cette excellente femme est plus sèche et plus égoïste qu’on ne pense. Elle fait toutes choses en vue d’elle-même et du rôle qu’elle s’est imposé. Elle n’a pas pu rompre avec le succès, et elle poursuit sa carrière de reine des cœurs sous une forme nouvelle. Elle est jalouse de quiconque fait quelque bien, et j’ai failli être brouillée avec elle pour avoir adopté Agathe. Elle voulait l’accaparer, en faire l’ornement de son salon, frapper les esprits par la production au grand jour de cette modeste fille, pour arriver à la marier sottement à quelque vieux patricien, ex-comparse dans son cortège d’adorateurs. Elle eût trouvé moyen de faire grand bruit avec cela, et d’abandonner la pauvrette, comme elle a fait de tant d’autres, quand elles ont eu assez brillé près d’elle, à son profit.

Non, non, jamais je n’imiterai cette marquise, et quand, d’un air doucereusement cruel, elle m’honore de ses avis et me cite son propre exemple pour m’engager à vieillir agréablement, je me détourne pour ne pas respirer son souffle glacé. Oh ! je ne prendrai pas votre petit sentier parfumé de roses fanées, ma charmante vieille ! Je suis vieille tout de bon, je le sens, je m’en réjouis, j’en triomphe tranquillement au fond de l’âme. Je n’ai pas besoin de jouer votre comédie. Je n’aime plus les hommes, moi ! Je n’ai plus besoin de leurs louanges, j’en ai eu assez, et je sais ce qu’elles valent. Je trouve la vieillesse bonne et acceptable, mais elle m’arrive sérieuse et recueillie, non folâtre et remuante. J’ai encore du cœur, et je veux conserver ce bon reste en ne le gaspillant pas dans de feintes amitiés.

Pardonnez-moi une métaphore qui me vient. Je me figure la jeunesse comme un admirable paysage des Alpes. Tout y est puissant, grandiose, heurté. À côté d’une verdure étincelante, un bloc de pâles neiges et de glaces aiguës a coulé dans le vallon, et les fleurs qui viennent d’éclore là, meurent au sein de l’été, frappées au cœur par une gelée soudaine et intempestive. Des roches formidables pendent sur de ravissantes oasis et les menacent incessamment. De limpides ruisseaux coulent silencieusement sur la mousse ; puis, tout à coup, le torrent furieux qu’ils rencontrent, les emporte avec lui et les précipite avec fracas dans de mystérieux abîmes. La clochette des troupeaux et le chant du pâtre sont interrompus par le tonnerre de la cascade ou celui de l’avalanche : partout le précipice est au bord du sentier fleuri, le vertige et le danger accompagnent tous les pas du voyageur, que les beautés incomparables du site enivrent et entraînent. Une nature si sublime est sans cesse aux prises avec d’effroyables cataclysmes ; ici le glacier ouvre ses terribles flancs de saphir et engloutit l’homme qui passe ; là les montagnes s’écroulent, comblent le lac et la plaine, et, de tout ce qui souriait ou respirait hier à leurs pieds, il ne reste plus ni trace ni souvenir aujourd’hui… Oui, c’est là l’image de la jeunesse, de ses forces déréglées, de ses bonheurs enivrants, de ses impétueux orages, de ses désespoirs mortels, de ses combats, et de toute cette violente destruction d’elle-même qu’enfante l’excès de sa vie.

Mais la vieillesse ! je me la figure comme un vaste et beau jardin bien planté, bien uni, bien noble à l’ancienne mode… un peu froid d’aspect, quoique situé à l’abri des coups de vent. C’est encore assez grand pour qu’on y essaie une longue promenade, mais on aperçoit les limites au bout des belles allées droites, et il n’y a point là de sentiers sinueux pour s’égarer.

On y voit encore des fleurs ; mais elles sont cultivées et soignées, car le sol ne les produit point sans les secours de la science et du goût.

Tout y est d’un style simple et sévère, point de statues immodestes, point de groupes lascifs. On ne s’y poursuit plus les uns les autres pour s’étreindre et pour lutter : on s’y rencontre, on s’y salue, on s’y serre la main sans rancune et sans regret. On n’y rougit point, car on a tout expié en passant le seuil de cette noble prison dont on ne doit plus sortir ; et l’on s’y promène ou l’on s’y repose, consolé et purifié, jouissant des tièdes bienfaits d’un soleil d’automne. Si, du haut de la terrasse abritée, le regard plonge dans la région terrible et magnifique où s’agite la jeunesse, on se souvient d’y avoir été, et on comprend ce qui se passe là d’admirable et d’insensé ; mais malheur à qui veut y redescendre et y courir : car les railleries ou les malédictions l’y attendent ! Il n’est permis aux hôtes du jardin que d’étendre les mains vers ceux qui dansent sur les abîmes, pour tâcher de les avertir ; et encore, cela ne sert-il pas à grand’chose, car on ne s’entend pas de si loin.

Voilà mon apologue. Passez-m’en la fantaisie, je me sens plus à l’aise depuis que je me suis planté ce jardin.

Mais c’est bien assez philosopher et rêver. Il faut que je vous parle d’Agathe, de cette pauvre orpheline que j’ai adoptée, qui entrait chez moi comme femme de chambre, et dont j’ai fait ma fille, ni plus ni moins.

Je vous ai déjà dit qu’elle était fille d’un pauvre artiste qui l’avait fort bien élevée, mais qui, en mourant, l’avait laissée dans le plus complet abandon, dans la plus profonde misère.

Je n’avais jamais songé à adopter un enfant, je n’avais jamais regretté de n’en point avoir.

Il ne me semblait point que j’eusse le coeur maternel, et peut-être eussé-je manqué de tendresse ou de patience pour soigner un petit enfant. Lorsque cette Agathe est entrée chez moi, j’étais à cent lieues de prévoir que je me prendrais pour elle d’une incroyable affection. Je fus frappée de sa jolie figure, de son air modeste, de son accent distingué, et je me premis d’en faire une heureuse soubrette, libre autant que possible, et traitée avec bienveillance.

Puis, au bout de quelque temps, en courant avec elle, je découvris un trésor de raison, de droiture et de bonté ; et bientôt, je la retirai de l’office pour la faire asseoir à mes côtés, non comme une demoiselle de compagnie, mais comme la fille de mon cœur et de mon choix. Pourtant si vous nous voyiez ensemble, vous seriez surprise, chère Alice, de l’apparente froideur de notre affection ; du moins, vous nous trouveriez bien graves, et vous vous demanderiez si nous sommes heureuses l’une par l’autre.

Il faut donc que je vous explique ce qui se passe entre nous.

Dès le principe, j’ai examiné attentivement Agathe, je l’ai même beaucoup interrogée. J’ai retiré de cet examen et de ces interrogatoires, la certitude que c’était là un ange de pureté, et en même temps une âme assez forte : un caractère absolument différent du mien, à la fois plus humble et plus fier, étranger par nature aux passions qui m’ont bouleversée, difficile, impossible peut-être à égarer, prudente et réfléchie, non par sécheresse et calcul personnel, mais par instinct de dignité et par amour du vrai.

La docilité semblait être sa qualité dominante, lorsque je lui commandais en qualité de maîtresse. Mais en l’observant, je vis bientôt que cette docilité n’était qu’une muette adhésion à la règle qu’elle acceptait : l’amour de l’ordre, et surtout une noble fierté qui voulait se soustraire par l’exactitude rigoureuse à l’humiliation du commandement. C’était cela bien plutôt qu’une soumission aveugle et servile pour ma personne. Le silence profond qui protégeait ce caractère grave et recueilli m’empêchait de savoir si les passions généreuses pourraient y fermenter, si la haine de l’injustice et le mépris de la stupidité seraient capables d’en troubler la paix. À présent encore, quoique j’aie lu aussi avant dans son cœur qu’elle-même, quoique je sache bien qu’elle adore la bonté, j’ignore si elle peut haïr la méchanceté. Peut-être qu’il y a là trop de force pour que l’indignation s’y soulève, pour que le dédain y pénètre. Étonnement et pitié, voilà, ce me semble, toute l’altération que cette sérénité pourrait subir.

Agathe a vécu dans le travail et la retraite, sans rien savoir, sans rien deviner du monde, sans rien désirer de lui, sans songer qu’elle pût jamais sortir de l’obscurité qu’elle aime, non-seulement par habitude, mais par instinct. Elle ne connaît pas l’amour, elle en pressent encore si peu les approches, que je me demande avec terreur si elle est capable d’aimer, et si elle n’est pas trop parfaite pour ne pas rester insensible.

Et pourtant, je ne puis concevoir la jeunesse d’une femme sans amour, et je suis épouvantée du mystère de son avenir. Aimera-t-elle, d’amitié seulement, un compagnon de toute la vie, un mari ? Élèvera-t-elle des enfants, sans passion, sans faiblesse, avec la rigide pensée d’en faire des êtres sages et honnêtes ? Quelle rectitude admirable et effrayante ! Sera-t-elle heureuse sans souffrir ? est-ce possible !

Et pourtant, qu’ai-je retiré, moi, de mes angoisses et de mes tourments ?

Quand j’avais seize ans, l’âge d’Agathe, je n’avais déjà plus de sommeil, ma beauté me brûlait le front, de vagues désirs d’un bonheur inconnu me dévoraient le sein. Rien dans cette enfant ne me rappelle mon passé. Je l’admire, je m’étonne, et je n’ose pas juger. Quand j’ai changé la condition d’Agathe si soudainement, si complètement, elle a été fort peu surprise, nullement étourdie ou enivrée, et j’ai aimé cette noble fierté qui acceptait tout naturellement sa place. L’expression de sa reconnaissance a été vraie, mais toujours digne. Elle me promettait de mériter ma tendresse, mais elle n’a pas plié le genou, elle n’a pas courbé la tête, et c’est bien. En voyant ce noble maintien, moi, j’ai été saisie d’un respect étrange, et une seule crainte m’a tourmentée, c’est de n’être pas digne d’être la bienfaitrice et la providence d’Agathe. Son air imposant m’a fait comprendre la grandeur du rôle que je m’imposais, et, depuis ce moment, je m’observe avec elle, comme si je craignais de manquer au devoir que j’ai contracté.

Cela fait une amitié qui m’est plus salutaire que délicieuse. Il ne s’agit point d’adopter une telle orpheline pour s’en faire une société, une distraction, un appui. Agathe prend le contrat au sérieux. Elle semble me dire dans chaque regard :

« Vous avez voulu avoir l’honneur d’être mère, songez que ce n’est pas peu de chose, et qu’une mère doit être l’image de la perfection. »

Moi, je ne sais pas me contraindre, et, si quelque folle passion pouvait encore me traverser le cerveau, je ne jouerais pas la comédie. J’éloignerais Agathe plutôt que de la tromper. Mais est-ce donc la pensée que le moindre égarement de ma part troublerait notre intimité, qui fait que je me sens si bien fortifiée dans mon jardin de vieillesse ?

Peut-être ! peut-être Agathe m’a-t-elle été envoyée par la bonté divine pour me faire aimer l’ordre, le calme, la dignité, et la convenance. Il est certain que tout cela est personnifié en elle, et que rompre avec ces choses là, ce serait rompre avec Agathe. Il était donc dans ma destinée que les hommes me perdraient et que je ne pourrais être sauvée que par les femmes ? Vous avez commencé ma conversion, chère Alice ; vous l’avez voulue, vous y avez mis tout votre cœur, toute votre force. Agathe, qui vous ressemble à tant d’égards, l’achève sans se donner la moindre peine, sans se douter même de ce qu’elle fait ; car la douce enfant ignore ma vie, et ne la comprendrait pas si elle lui était racontée.


Minuit.

Agathe m’a forcée de m’interrompre, mais je veux vous dire bonsoir, à présent qu’elle me quitte. J’ai passé solennellement la soirée auprès d’elle, et je me sens comme exaltée par mes propres pensées.

Quelle nuit magnifique ! la terre altérée ouvrait tous ses pores à la rosée, les fleurs la recevaient dans leurs coupes immaculées. Enivrés d’amour, de parfum et de liberté, les rossignols chantaient, et, du fond humide de la vallée, leurs intarissables mélodies montaient comme un hymne vers les étoiles brillantes. Appuyée sur l’épaule d’Agathe, que je dépasse de toute la tête, je marchais d’un pas égal et lent, m’arrêtant quelquefois quand nous atteignions la limite de la balustrade. La terrasse de cette villa est magnifiquement située ; absorbées dans la contemplation du paysage vague et profond, et plus encore de l’infini déroulé sur nos têtes, nous ne songions point à nous parler. Peu à peu ce silence amené naturellement par la rêverie, nous devint impossible à rompre. Du moins, pour ma part, je n’eusse rien trouvé à dire qui ne m’eût semblé oiseux ou coupable au milieu d’une telle nuit, solennelle et mystérieuse comme la beauté parfaite. Agathe respectait-elle ma méditation, ou bien éprouvait-elle le même besoin de recueillement ? Agathe aussi est mystérieuse comme la perfection. Son âme sans tache me semblait si naturellement à la hauteur de la beauté des choses extérieures, que j’eusse craint d’affaiblir, par mes réflexions, le charme qu’elle y trouvait. Avait-elle besoin de moi pour admirer la voûte céleste, pour aspirer l’infini, pour se prosterner en esprit devant la main qui sema ces innombrables soleils comme une pluie de diamants dans l’Océan de l’Éther ? Et quelles expressions eussent pu rendre ce qu’elle éprouvait sans doute mieux que moi ? De quel autre sujet eussé-je pu l’entretenir qui ne fût un outrage à la beauté des cieux, une profanation de ces grandes heures et de ces lieux sublimes ?

Quand l’échange de la parole n’est pas nécessaire il est rarement utile. J’en suis venue à croire que tous les discours humains ne sont que vanité, temps perdu, corruption du sentiment et de la pensée. Notre langage est si pauvre que quand il veut s’élever, il s’égare le plus souvent, et que quand il veut trop bien peindre, il dénature. Toujours la parole procède par comparaison, et les poëtes sont forcés, pour décrire la nature, d’assimiler les grandes choses aux petites. Par exemple ils font du ciel une coupole ; de la lune une lampe ; des fleuves sinueux, les anneaux d’un serpent ; des grandes lignes de l’horizon et des grandes masses de la végétation, les plis et les couleurs d’un vêtement.

Les poëtes ont peut-être raison : interprètes et confidents de la nature, chargés de l’expliquer au vulgaire, de communiquer aux aveugles un peu de cette vue immense que Dieu leur a donnée, ils se servent de figures pour se faire entendre, à la manière des oracles. Ils mettent les soleils dans le creux de ces mains d’enfants sous la figure d’un rubis ou d’une fleur, parce que le vulgaire ne peut concevoir que ce qu’il peut mesurer. Et tous tant que nous sommes, nous avons pris une telle habitude de ce procédé de comparaison, que nous ne savons pas nous expliquer autrement quand nous voulons parler. Mais quand l’âme poétique est seule, elle ne compare plus ; elle voit et elle sent.

L’intelligence n’explique pas au cœur pourquoi et comment l’univers est beau ; dans aucune langue humaine le véritable poëte ne saurait rendre la véritable impression qu’il reçoit du spectacle de l’infini.

Qu’il se taise donc et qu’il jouisse, celui qui n’a rien à démêler avec le monde, rien à lui enseigner ou à recevoir de lui : l’amour d’une vaine gloire dicte trop souvent ces prétendus épanchements. Celui qui parle veut produire de l’effet sur celui qui écoute, et s’il ne cherche point à l’éblouir par l’éclat des mots, du moins il travaille à s’emparer de ses émotions, à lui imposer les siennes, à se poser comme un prisme entre lui et la beauté des choses. Alors, sous l’œil de Dieu, au lieu de deux âmes prosternées, il n’y a plus qu’un cerveau agissant sur un autre cerveau, triste échange de facultés bornées et de misère orgueilleuse !

Mais ce n’est pas cela seulement qui me fermait la bouche auprès d’Agathe : quelle parole de ma bouche flétrie si longtemps par la plainte et l’imprécation, ne fût tombée comme une goutte de limon impur dans cette source limpide, où l’image de Dieu se reflète dans toute sa beauté ? Entre elle et moi, hélas ! il y a un abîme infranchissable : c’est mon passé. Mes doutes, mes vains désirs, mes angoisses furieuses, mes amertumes, mon impiété, ma vaine science de la vie, mes ennuis, tout ce que j’ai souffert ! Cette âme vierge de toute souillure et de toute tristesse doit à jamais l’ignorer. Il y a en elle une infinie mansuétude qui l’empêcherait de me retirer son affection. Peut-être même m’aimerait-elle davantage si elle avait à me plaindre ! Peut-être trouverais-je dans sa piété filiale des consolations puissantes. Mais de même que la mère, forcée de traverser un champ de bataille, cache dans son sein la tête de son enfant pour l’empêcher de voir la laideur des cadavres et de respirer l’odeur de la corruption, de même ma tendresse pour Agathe m’empêchera de lever jamais ce voile virginal qui lui cache les misères et les tortures de cette vie déréglée.

Cette ligne invisible tracée entre elle et moi est un lien, bien plus qu’un obstacle. C’est là que se manifeste, à son insu, ma tendresse pour elle ; c’est là que gît sa confiance en moi. Je lui sacrifie le plaisir que j’aurais parfois à épancher mes pensées : elle s’appuie sur moi comme sur une force dont elle croit avoir besoin et qui ne réside qu’en elle. Si je me sens triste et agitée, ce qui arrive bien rarement désormais, je l’éloigne de moi quelques instants, pour ne la rappeler que lorsque mon âme a repris son calme et sa joie silencieuse.

Agathe est blanche comme un beau marbre de Carrare au sortir de l’atelier. L’incarnat de la jeunesse ne colorera jamais vivement ce lis éclos dans l’ombre du travail et de la pauvreté ; et cependant un léger embonpoint annonce cette santé particulière aux recluses, santé plus paisible que brillante, plus égale que vigoureuse, apte aux privations, impropre à la douleur et à la fatigue. Trois jours de mon ancienne vie briseraient cette plante frêle et suave, qui, dans la paix d’un cloître, résisterait longtemps à la vieillesse et à la mort.

Auprès de cette fleur sans tache, auprès de ce diamant sans défaut, je sens mon âme s’élever et se fortifier. D’autres jeunes filles ont plus de beauté, une intelligence plus vive et plus brillante, un sentiment des arts plus chaud et plus prononcé. Agathe ne ressemble pas à une statue grecque. C’est la vierge italienne dans toute sa douceur, vierge sans extase et sans transport, accueillant le monde extérieur sans l’embrasser, attentive, douce et un peu froide à force de candeur, telle enfin que Raphaël l’eût placée sur l’autel, le regard fixé sur le pécheur, et semblant ne pas comprendre la confession qu’elle écoute.

Il y a, certes, dans toutes les créatures humaines, un fluide magnétique, impénétrable aux organisations épaisses, mais vivement perceptible aux organisations exquises par elles-mêmes, ou à celles qui sont développées par la souffrance. La présence d’Agathe agit sur moi d’une manière magique. L’atmosphère se rafraîchit ou s’attiédit autour d’elle. Quelquefois, quand le spectre du passé m’apparaît, une sueur glacée m’inonde, et je crois entrer dans mon agonie. Mais si Agathe vient s’asseoir près de moi, l’œil noir et grave et la bouche à demi souriante, elle me communique immédiatement sa force et son bien-être.

Il y a donc en elle quelque chose de mystérieux pour moi, comme je vous le disais ; quelque chose que je n’eusse pas su demander, si l’on m’eût offert de choisir une compagne et une fille selon mes prédilections instinctives. Probablement, j’aurais fait la folie de désirer une fille semblable à moi sous plusieurs rapports. J’aurais voulu qu’elle fût ardente et spontanée, qu’elle connût ces agitations de l’attente, ces bouleversements subits, ces enthousiasmes et ces illusions où j’ai trouvé quelques heures d’ivresse au milieu d’un éternel supplice. Et probablement aussi, au lieu de la préserver du malheur par mon expérience, j’eusse augmenté son irascibilité par la mienne et développé sa faculté de souffrir. Mais un caprice du hasard que je ne puis m’empêcher de bénir superstitieusement comme une faveur providentielle, a jeté dans mes bras un être qui ne me comprend pas du tout et que je comprends à peine. Ce contraste nous a sauvées l’une et l’autre. J’eusse voulu être adorée de ma fille, et c’eût été là un souhait égoïste, un vœu contraire à la nature. Agathe m’aime, et c’est tout ; et moi, l’âme la plus exigeante et la plus jalouse qui fut jamais, je m’habitue à l’idée qu’il est bon d’être celle des deux qui aime le plus. C’est là un miracle, n’est-ce pas ? un miracle que j’eusse en vain demandé à l’amour d’un homme et qu’a su opérer l’amitié d’une enfant.

Vous me demandez si j’aime toujours le luxe, et, me cherchant des consolations où vous supposez que j’en puis trouver, vous vous imaginez que j’ai dû me créer, dans ma villa italienne, une existence toute d’or et de marbre, toute d’art et de splendeur. Il n’en est rien ; tout ce qui me rappelle la courtisane m’est devenu odieux. Je suis dégoûtée, non de la beauté des œuvres de goût, mais de la possession et de l’usage de ces choses là. J’ai fait cadeau, à divers musées de cette province, des statues et des tableaux que je possédais. Je trouve qu’un chef-d’œuvre doit être à tous ceux qui peuvent le comprendre et l’apprécier, et que c’est une profanation que de l’enfermer dans la demeure d’un particulier, lorsque ce particulier s’est voué à la retraite, et a fermé sa porte aux amateurs et aux curieux, comme je l’ai fait définitivement. J’ai vendu tous mes diamants, et j’ai fait bâtir presque un village autour de moi, où je loge gratis de pauvres familles. Je ne m’occupe plus de ma parure, et je n’ai même pas osé m’occuper de celle d’Agathe, quoique j’eusse trouvé du plaisir à embellir mon idole ; mais la voyant si simple et si étrangère à cette longue et coûteuse préoccupation, j’ai respecté son instinct, et je l’ai subi pour moi-même peu à peu, sans m’en apercevoir. Agathe aime et cultive avec distinction la peinture et la musique. Son père l’avait destinée à donner des leçons. Mais ce pauvre artiste, imprévoyant et déréglé comme la plupart de ceux de ce pays-ci, l’avait laissée sans clientèle et sans protections. Ses talents, du moins, lui servent à charmer les loisirs que sa nouvelle position lui procure, et je suis sortie, grâce à elle, de ma longue et accablante oisiveté. Je me suis remise au piano pour l’accompagner quand elle chante, et nous lisons ensemble tous ces chefs-d’œuvre que je savais par cœur à force de les entendre, mais sans les avoir jamais véritablement compris. Quand elle dessine, je lui fais la lecture, et quand elle lit, je brode au métier. Moi, broder ! je vois ici votre surprise ! Eh bien, je suis revenue à ces choses-là que j’ai tant méprisées et raillées, et je reconnais qu’elles sont bonnes. Il y a tant de moments où l’âme est affaissée sur elle-même, où le travail de l’esprit nous écrase, où la rêverie nous torture ou nous égare, qu’il est excellent de pouvoir se réfugier dans une occupation manuelle. C’est affaire d’hygiène morale, et je comprends maintenant comment, vous, qui avez une si haute intelligence, vous pouvez remplir un meuble au petit point.

Agathe a les goûts d’une campagnarde, quoiqu’elle ait toujours vécu enfermée dans la mansarde d’une petite ville. Sa plus grande joie d’être riche consiste à voir et à soigner des animaux domestiques. Et ne croyez pas que la pauvrette se soit prise d’admiration et d’affection pour les plus nobles : elle a peu compris la grâce et la noblesse du cheval, l’élégance du chevreuil, la fierté du cygne. Tout cela lui est trop nouveau, trop étranger ; à elle qui n’avait jamais nourri que des moineaux sur sa fenêtre, un pigeon blanc est un objet d’admiration. Le mouton fait ses délices, et l’autre jour j’ai cru qu’elle sortirait de son caractère, et ferait des extravagances pour une perdrix qu’on lui a apportée avec ses petits. J’avais un peu envie d’abord de dédaigner des goûts aussi puérils. Et puis, je me suis laissé faire, je me suis sentie faible comme un enfant, comme une mère ; je me suis attendrie sur les poules et sur les agneaux, non pas à cause d’eux, je l’avoue, mais à cause de la tendresse qu’Agathe leur porte, et des soins assidus qu’elle leur rend sans se lasser du silence et de la stupidité de ses élèves. Agathe comprend le Dante, Mozart et le Titien. Et pourtant elle comprend sa poule et son chevreau ! Il faut bien que le chevreau et la poule en vaillent la peine. Je me dis cela, et je la suis à la bergerie et au poulailler avec une complaisance qui arrive à me faire du bien, à me distraire, à me charmer… sans que véritablement je puisse m’en rendre compte ! Je me sens devenir naïve avec un enfant naïf, et je ne saurais dire où est le beau et le bon de cette naïveté, à mon âge. Cela m’arrive ; je me transforme, un enfant me gouverne, et j’ai du bonheur à me laisser aller !

Nous avons eu moins de peine à nous mettre à l’unisson, à propos des fleurs. Il me semble que les fleurs nous permettent de devenir puérils envers elles, sans qu’elles cessent d’être sublimes pour nous. Vous savez comme je les ai toujours aimées, ces incomparables emblèmes de l’innocence et de la pureté. Agathe voit le ciel dans une fleur, et quand je la vois au milieu des jasmins et des myrtes, il me semble qu’elle est là dans son élément, et que les fleurs sont seules dignes de mêler leur parfum à son haleine.

Et alors il me vient une pensée déchirante : Quoi ! cette enfant, cette Agathe de mon âme, cette fleur plus pure que toutes celles de la terre, cette perle fine, cette beauté virginale, sera infailliblement la proie d’un homme ! et de quel homme ? L’amant de cent autres femmes, qui ne verra sans doute en elle qu’une femme de plus, trop froide à son gré, et bientôt dédaignée, si elle reste telle qu’elle est aujourd’hui ; trop précieuse, si elle se transforme, pour ne pas être jalousement asservie et torturée. — Oh ! mon Dieu ! je conserve cette candeur sacrée avec une sollicitude passionnée, je veille sur elle, je la couve d’un regard maternel ; je la respecte comme une relique, jusqu’à ne pas oser lui parler de moi, jusqu’à ne pas oser penser quand je suis auprès d’elle ; et un étranger viendra la flétrir sous ses aveugles caresses ! un homme, un de ces êtres dont je sais si bien les vices et l’orgueil, et l’ingratitude, et le mépris, viendra l’arracher de mon sein pour la dominer ou la corrompre !… Cette idée trouve tout mon présent et rembrunit tout mon avenir !

LETTRE TROISIÈME.

ISIDORA À MADAME DE T…
Dimanche, 15 juin 1815.

Je ne me croyais pas destinée à de nouvelles aventures, et pourtant, mes amis, en voici une bien conditionnée que j’ai à vous raconter.

Il y a quinze jours, j’étais allée à Bergame pour quelque affaire, et je revenais seule dans ma voiture, impatiente de revoir Agathe, que j’avais laissée un peu souffrante à la villa. Je n’étais plus qu’à cinq ou six lieues de mon gîte, et le soleil brillait encore sur l’horizon, un cavalier me suivait ou suivait le même chemin que moi : il est certain que, soit qu’il me laissât en arrière en prenant le galop, et se mit au pas lorsque mes postillons le rejoignaient, soit qu’il se laissât dépasser et se hâtât bientôt pour regagner le terrain, pendant assez longtemps je ne le perdis pas de vue. Enfin il me parut clair que c’était à moi qu’il en voulait, car il renonça à toutes ces petites feintes, et se mit à suivre tranquillement l’allure de mes chevaux. Tony était sur le siége de ma voiture, toujours le même Tony, ce fidèle jockey que Jacques connaît bien, et qui est devenu un excellent valet de chambre. Il a conservé sa naïveté d’autrefois et ne se gêne point pour adresser la parole aux passants, quand il est ennuyé du silence et de la solitude. Nous montions au pas une forte côte, et j’étais absorbée dans quelque rêverie, lorsque je m’aperçus que Tony avait lié conversation avec le jeune cavalier, qui paraissait ne pas demander mieux, quoiqu’il appartînt évidemment à une classe beaucoup plus relevée que celle de mon domestique.

J’ai dit le jeune cavalier, et, effectivement, celui-là était dans la première fleur de la jeunesse : dix-huit ans au plus, une taille élancée des plus gracieuses, une figure charmante, un air de distinction incomparable, des cheveux noirs, abondants, fins et bouclés naturellement, un duvet de pêche sur les joues, et des yeux… des yeux qui me rappelèrent tout à coup les vôtres, Alice, tant ils étaient grands et beaux, des yeux de ce gros noir de velours, qui devraient être durs en raison de leur teinte sombre, et qui ne sont qu’imposants, parce que de longues paupières et un regard lent leur donnent un fonds de douceur et de tendresse extrême.

Ce bel enfant me fut tout sympathique à la première vue, car ce fut alors seulement que je songeai à regarder ses traits, sa tournure et la grâce parfaite avec laquelle il gouvernait son cheval. J’écoutai aussi le son de sa voix, qui était doux et plein comme son regard ; son accent, qui était pur et frais comme sa bouche. De plus, c’était un accent français, ce qui fait toujours plaisir à des oreilles françaises, fût-ce dans la contrée où résonne le si.

Dans celles-ci, c’est l’u lombard qui résonne ; et Tony, qui est très-fier de parler couramment un affreux mélange de dialecte et d’italien, s’imaginait que son interlocuteur pouvait s’y tromper. Mais, au bout d’un instant, le jeune homme, voyant bien qu’il avait affaire à un compatriote, se mit tout simplement à lui parler français, et Tony lui répondit bientôt dans la même langue, sans s’en apercevoir.

Leur conversation, que j’entendais par lambeaux, roulait sur les chevaux, les voitures, les chemins et les distances du pays. Certes un jeune homme aussi distingué que ce cavalier ne pouvait pas trouver un grand plaisir à échanger des paroles oiseuses avec un jeune valet assez simple et passablement familier. Pourtant il y mettait une bonne grâce qui me parut cacher d’autres desseins ; car, bien qu’il n’osât pas se tenir précisément à ma portière, il se retournait souvent et cherchait à plonger ses regards dans ma voiture, et jusque sous le voile que j’avais baissé pour me préserver de la poussière. Je m’amusai quelques instants de sa curiosité : puis j’en eus bientôt des remords. « À quoi bon, me dis-je, laisser prendre un torticolis à ce bel adolescent ? quand il verra les traits d’une femme qui pourrait fort bien être la mère de son frère aîné, il sera tout honteux et tout mortifié d’avoir pris tant de peine. » Nous touchions au faîte de la montée ; je résolus de ne pas le condamner à descendre le versant au trot, et, certaine qu’après avoir vu ma figure, il allait décidément renoncer à me servir d’escorte, je laissai tomber, comme par hasard, mon voile sur mes épaules, et fis un petit mouvement vers la portière, comme pour regarder le pays. Mais quelle surprise, dirai-je agréable ou pénible, fut la mienne, lorsque cet enfant, au lieu de reculer comme à l’aspect de la Gorgone, me lança un regard où se peignait naïvement la plus vive admiration ? Non, jamais, lorsque j’avais moi-même dix-huit ans, je ne vis un œil d’homme me dire plus éloquemment : « Vous êtes belle comme le jour. »

Soyons franche, car, aussi bien, vous ne pouvez pas me prendre pour une sainte ; le plaisir l’emporta sur le dépit, et ma vertu de matrone ne put tenir contre ce regard de limpide extase et ce demi-sourire où se peignait, au lieu de l’ironie dédaigneuse sur laquelle j’avais malicieusement compté, une effusion de sympathie soudaine et de confiance affectueuse. L’enfant avait faiblement rougi en me voyant le regarder, de mon côté, avec quelque bienveillance maternelle, mais ce léger embarras ne pouvait vaincre le plaisir évident qu’il avait à attacher ses yeux sur les miens. Il retenait la bride de son cheval pour ne pas s’écarter de la portière, et son trouble mêlé de hardiesse, semblait attendre une parole, un geste, un léger signe qui l’autorisât à m’adresser la parole. Enfin, voyant que je commençais à l’examiner avec un peu de sévérité feinte, il se décida à me saluer fort respectueusement.

On salue beaucoup et à tout propos dans ce pays-ci, surtout les dames, lors même qu’on ne les connaît pas. Je rendis légèrement le salut, et me retirai dans le fond de ma voiture, un peu émue, je le confesse ; car, au premier moment de la surprise, toute femme sent que le plaisir de plaire est invincible en dépit du serment… qui sait ? peut-être à cause du serment qu’elle a fait d’y renoncer ; mais cette bouffée de jeunesse et de vanité ne dura point. Je pensai tout de suite à ma fille Agathe, je me dis que je la volais, et que le pur regard d’un si beau jeune homme lui fût revenu de droit, si elle s’était trouvée à mes côtés. Je remis mon voile, je levai la glace et j’arrivai au relais où je devais quitter la poste, sans avoir voulu m’assurer de la suite de l’aventure. Le cavalier me suivait-il encore ? je n’en savais vraiment rien.

Mon cocher et mes chevaux m’attendaient là pour me conduire jusque chez moi. En payant les postillons, je vis Tony à quelque distance, parlant bas et avec beaucoup de vivacité au jeune cavalier, qui avait mis pied à terre. Tony riait, frappait dans ses mains, et l’autre paraissait chercher à contenir cette pétulance. Je crus même voir qu’il lui donnait de l’argent, et cela me parut fort suspect, d’autant plus que, lorsque je rappelai Tony pour partir, je le vis tenir l’étrier de son nouveau protecteur, et prendre congé de lui en lui faisant des signes d’intelligence. Nous nous remîmes en route pour cette dernière étape, et l’étranger nous suivit à quelque distance.

Je m’avançai sur la banquette de devant, et, frappant sur le bras de Tony, placé sur le siége : « Quel est ce jeune homme à qui vous avez parlé, et d’où le connaissez-vous ? » lui demandai-je d’un ton sévère. La tête de Tony dépassant l’impériale, je ne pus voir si sa figure se troublait ; mais je l’entendis me répondre avec assez d’assurance : — Je ne le connais point, Madame, mais ça a l’air d’un brave jeune homme ; il a des lettres de recommandation pour madame : mais il a dit qu’il ne se permettrait point de les lui remettre sur le chemin. Il vient avec nous, il descendra à l’auberge du village, et il viendra voir ensuite au château si madame veut bien recevoir sa visite.

— C’était donc là ce qu’il te disait ?

— Oui, et il me demandait si je pensais que madame serait visible en rentrant, ou seulement demain matin. J’ai dit que je n’en savais rien, mais qu’il pouvait bien essayer, que nous n’avions pas fait une longue route, et que madame ne se couchait pas ordinairement de bonne heure.

— Et c’est pour donner de si utiles renseignements, que vous recevez de l’argent, Tony ?

— Oh ! non, Madame, je venais d’entrer dans un bureau de tabac pour lui acheter des cigares, et il m’en remettait l’argent.

Ces explications me parurent assez plausibles, et je me tranquillisai tout à fait. Néanmoins, un reste de curiosité me décida à recevoir cette visite aussitôt que je fus rentrée, et après avoir pris seulement le temps d’embrasser Agathe.

Le jeune homme fut introduit, et, dès que j’eus jeté les yeux sur l’adresse de la lettre qu’il me présenta, je lui fis amicalement signe de s’asseoir. Quelles méfiances et quels scrupules eussent pu tenir contre votre écriture, ma chère Alice ? Et comment celui qui m’apporte un mot de vous ne serait-il pas reçu à bras ouverts ?

Mais quel singulier petit billet que le vôtre, et pourquoi avez-vous semblé favoriser l’espèce de mystère dont il plaît à votre protégé de s’entourer ? Qu’est-ce qu’un jeune homme qui va avoir le bonheur de me voir en Italie, et qui tâchera de se recommander de lui-même ? Vous désirez que je sois bonne pour lui, et vous ne me dites pas son nom ? Il faut qu’il me le déclare lui-même, qu’il m’apprenne qu’il est l’ami de votre fils, un peu votre parent, qu’il ne vous connaît pourtant pas beaucoup, qu’il avait un grand désir de m’être présenté, et qu’il me supplie de ne pas le juger trop défavorablement d’après son embarras et sa gaucherie ? J’ai d’abord accepté tout cela sans examen, mais maintenant que j’y songe, et que je vois votre protégé si peu au courant de ce qui vous concerne, je commence à m’inquiéter un peu et à me demander si la personne à laquelle vous avez donné ou envoyé une lettre pour moi (car ceci même n’est pas bien clair) est réellement celle qui me l’a remise. Voyons, m’avez-vous adressé un M. Charles de Verrières, brun, joli, âgé de dix-huit ou dix-neuf ans, parfaitement élevé, quoique un peu bizarre parfois, peu fortuné et encore sans état, à ce qu’il dit ; voyageant, au sortir du collège, pour se former l’esprit et le cœur, apparemment ? Répondez-moi, ma très-chère, car je suis intriguée.

Pour que vous en jugiez, ou que vous connaissiez un peu mieux ce protégé qui vous connaît si peu, je reprends ma narration.

Gagnée et vaincue par votre recommandation, et apprenant qu’il était venu de Milan exprès pour me voir, j’ai envoyé chercher son cheval et ses effets à l’auberge, j’ai installé chez moi mon jeune hôte, et nous avons passé ensemble dans la salle à manger, où Agathe nous attendait pour souper. Jusque là, nous avions été entre chien et loup ; lorsque nous nous retrouvâmes en face, les bougies allumées, je retrouvai l’étrange et profond regard de l’enfant toujours attaché sur moi, avec un mélange de crainte, d’admiration, de curiosité, et parfois aussi de doute et de tristesse. Jamais physionomie d’amoureux, enflammé à la première vue, n’exprima mieux les angoisses et l’entraînement d’une passion soudaine. Pourtant ma raison rejetait et rejettera toujours une si absurde hypothèse. Le premier étonnement était passé, et, avec lui, la sotte satisfaction dont je n’avais pu me défendre. Ce jeune homme m’avait servi de miroir pour me dire que j’étais belle encore ; mais quel rapport pouvait s’établir entre son âge et le mien ? La présence d’Agathe me communiquait d’ailleurs ce calme souverain qui émane d’elle et qui réagit sur moi. Quand Agathe est là, il n’y a point de folle pensée qui puisse approcher du cercle magique qu’elle trace autour de nous deux. Je me disais donc que ce jeune homme avait quelque grâce importante à me demander, qu’il attendait de moi son bonheur ou son salut ; et la pensée qu’il connaissait Agathe, qu’il était épris d’elle, et chastement favorisé en secret, commençait à me venir.


Appuyée sur l’épaule d’Agathe… (Page 44.)

Mais la tranquillité d’Agathe me détrompa bientôt. Elle ne le connaissait pas, elle ne l’avait jamais vu ; et lui, cet enfant si impressionnable, si avide d’admirer la beauté, si soudain dans l’expression muette de son penchant secret, il ne regardait point Agathe, il ne la voyait pas. Il ne voyait que moi. Cette luxuriante jeunesse de ma fille, ces yeux purs, cette bouche fraîche, cet air angélique, tout cela ne lui disait rien. Il semblait qu’il n’eût pas le loisir de s’apercevoir de sa présence.

Je ne savais que penser de ce jeune homme : son excessive politesse, ce raffinement d’égards et de menues attentions pour les femmes, qui, en France, appartient aux patriciens exclusivement, me donnait la certitude qu’il était ce qu’autour de vous, Alice, on appelle bien né : mais, en même temps, il montrait une instruction solide et complète, une maturité de jugement et une absence de prétentions, qui, vous le savez bien, et vous me permettez bien de vous le dire, sont extrêmement rares chez les enfants de votre caste. L’instruction des classes moyennes est plus précoce ; à cet égard, plus spéciale, et j’ai toujours remarqué, entre les bacheliers de la bourgeoisie et ceux de la noblesse, la différence qu’il y a entre une éducation imposée comme nécessaire et celle qui n’est réputée que d’agrément. Notre Charles (ou plutôt votre Charles), avait donc l’esprit d’un roturier et les manières d’un gentilhomme, et cela en fait un personnage original et frappant, à cet âge où les adolescents de l’une ou de l’autre classe portent tous le même cachet, ou de gaucherie sauvage, ou de confiance ridicule. Celui-ci n’a rien de lourd et rien de frivole, rien de pédant et rien d’éventé. Il parle quelquefois comme un homme mûr qui parle bien, et, en le faisant, il ne perd rien de la grâce et de l’ingénuité de son âge. Il est réfléchi à l’habitude, étourdi par éclairs, sérieux d’esprit, gai de caractère, retenu avec bon goût, expansif avec entraînement. Enfin, il faut le dire, Alice, et voilà ce qui me désole, il est charmant, il est accompli, et si j’avais seize ou dix sept ans, j’en serais folle.

Et pourquoi et comment ne l’est-elle pas ? Est-ce parce qu’elle est vivement frappée au cœur, qu’elle cache si bien sa folie ? Ou, si elle ne sent rien pour lui, est-ce qu’elle serait égoïste et insensible ? Je m’y perds !

Voilà encore mon récit interrompu par des réflexions et des exclamations auxquelles vous ne comprenez rien. Je renonce à raconter avec détail et, en trois mots, vous allez m’entendre. Le lendemain, il a enfin très-bien remarqué Agathe. Au grand soleil du matin, grâce à Dieu, j’ai apparemment repris mon aspect de matrone romaine. Le regard de mon hôte n’était plus si brillant ; il était plus doux, et le respect semblait tempérer la sympathie. Au grand soleil du matin aussi, ces pâles jasmins qui éclosent sur les joues suaves et fines d’Agathe exhalaient un irrésistible parfum d’innocence. Charles a senti cette fleur passer entre lui et moi dans l’atmosphère. Il a relevé la tête, et ce qui était logique et légitime est arrivé ; il a été frappé, charmé, doucement et délicieusement pénétré. J’ai vu ce retour vers le cours naturel des choses, la jeunesse attirant la jeunesse, et je ne m’en suis pas alarmée. Qu’est-ce qu’un souffle qui passe ? Qu’est-ce qu’un voyageur qui arrive la veille et part le lendemain ?



Je vis Tony à quelque distance, parlant bas,… (Page 47.)

Mais il ne partit pas le lendemain. Je ne sais comment la chose se fit, il se rendit nécessaire pour le jour suivant. Nous devions entreprendre une grande promenade sur le lac. J’ignore si le rusé connaissait le lac, mais il eut l’air de ne pas le connaître, de nous demander l’itinéraire de la tournée pittoresque qu’il projetait de faire en nous quittant ; et moi, avec cette candeur qui porte les habitants d’un beau pays à en faire les honneurs aux étrangers, je lui appris que nous serions par là, je lui donnai rendez-vous vers certains rochers, et, peu à peu, on se fit si bien à l’idée de passer la journée ensemble, qu’on trouva plus sûr, pour se rencontrer à point, de partir et d’arriver dans la même barque.

Cette journée fut charmante, un temps magnifique, des sites délicieux, un enjouement expansif qui alla presque jusqu’à l’intimité, et ces mille petits incidents champêtres qui rapprochent et lient plus qu’on ne l’avait prévu. Tony était notre gondolier et nous égayait comme à dessein, par sa bonne humeur et ses lazzis naïfs.

Le soir, quand nous rentrâmes, nous étions tous trop fatigués pour que Charles se remît en route, et il prit congé de nous, pour le lendemain matin. Il devait partir avec le jour ; mais, à midi, il était encore à l’auberge. Le maréchal avait encloué son cheval ; il en cherchait un autre, et n’en trouvait pas. Il fallut bien songer à lui en offrir un, et l’inviter à venir déjeuner en attendant ; mais, le lendemain, nous allions à quelque distance sur la route de Milan, et nous pouvions le conduire jusque là. Agathe fit cette réflexion avec un naturel parfait : je n’y vis pas d’objection. Une affaire survint et retarda notre voyage… Que vous dirai-je ?

Charles passa huit jours avec nous, sans que le hasard nous amenât aucune visite, et, durant toute cette semaine, voyant Agathe à toute heure, écoutant sa voix charmante, faisant de la musique et de la peinture avec elle, il en devint amoureux, du moins je le crois, et il m’est impossible d’expliquer autrement la douleur visible et profonde avec laquelle il nous quitta, la joie enthousiaste qu’il éprouva lorsqu’il se fut fait autoriser à revenir au bout d’un mois, époque à laquelle il devait repasser pour aller à Venise.

Et, au lieu de repasser au bout d’un moi», il vient de repasser, comme il dit, au bout de huit jours. De prétendues affaires l’ont obligé d’abréger son séjour à Milan, il n’a pas pu traverser la vallée sans s’arrêter pour nous saluer, et voilà encore huit jours qu’il nous salue et nous fait ses adieux.

De tout cela il résulte, Alice, que ma fille a un amoureux, terriblement amoureux, je vous jure, et qui s’est tellement donné à nous, cœur et âme, que je ne sais pas du tout comment je vais le décider à nous quitter. Il faut pourtant s’y résoudre, car les prétextes vont manquer mutuellement, et la vie est si bizarrement arrangée, qu’il ne suffit pas de se plaire et de se convenir parfaitement les uns aux autres pour rester ensemble indéfiniment : il faut des prétextes ; les convenances, qui sont un admirable système de prudence destiné à nous faire toujours sacrifier le présent à l’avenir, le certain à l’incertain, la joie à l’ennui, et la sympathie à la défiance, les convenances exigent que nous éloignions celui que nous voudrions garder, de peur qu’un jour ne vienne où nous regretterions de l’avoir retenu. Et pourtant alors, ces prétextes ne manqueraient pas ; car l’usage autorise les prétextes menteurs et désobligeants. Il ne demande d’art et dw vraisemblance qu’à ceux qui donneraient du bonheur. Et pourtant aussi, ce jour où on voudrait l’éloigner n’arrivera peut-être jamais… Peut-être que sa présence nous serait à jamais douce et bienfaisante… Alors, raison de plus pour qu’il s’en aille ; car, si on l’aime, il ne faut pas qu’il s’en doute ; et, s’il s’en doute déjà, il ne faut à aucun prix le lui dire sincèrement. La loyauté gâterait tout, elle inspirerait bien vite la méfiance à celui qui, de son côté, est au désespoir d’en inspirer… Et voilà les cercles vicieux qui se déroulent à l’infini, lorsqu’on met aux prises, dans la première circonstance venue, les lois d’un noble instinct et celles d’un monde hypocrite et froid.

Et, après tout, il se trouve qu’en fait, le monde a raison quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, et que les cas où on lui sacrifie quelque chose de vraiment regrettable sont des cas exceptionnels. Ce n’est pas la froide méfiance du monde qui a fait la corruption et la perversité ; c’est la perversité et la corruption des mœurs qui ont rendu nécessaires les lois glacées de la convenance.

Au fait, pourquoi, dans cette occasion-ci, serait-il prouvé qu’on doit écouter sa sympathie et se révolter contre l’usage ? ce jeune homme nous plaît énormément, cela est certain. Il est d’un commerce exquis, sa figure et ses manières ont un charme qui tournerait la tête d’une jeune fille un peu romanesque et qui ferait battre d’amour et d’orgueil le cœur d’une mère. Si je consulte mon instinct, je dois m’imaginer que c’est là le fils de mon choix et adorer ardemment qu’il plaise à ma fille, qu’ils se voient, qu’ils s’entendent, et qu’un jour arrive, où, un peu moins enfants l’un et l’autre, ils s’engagent l’un à l’autre.

Il me semble bien que nuus nous convenons tous les trois, qu’il est et serait à jamais heureux avec nous, et que, lui, compléterait notre vie. C’est pour le coup que je serais calme et guérie de tout le passé, en voyant naître et en surveillant maternellement ces innocentes amours ; j’aurais une famille, et chaque année, ajoutée à ma vieillesse, au lieu de m’apporter l’effroi de l’abandon et de l’isolement, me donnerait l’espoir et la certitude de voir s’agrandir le cercle de mes saintes affections.

Mais tout cela peut n’être qu’un rêve et une dangereuse illusion. Cet enfant, quand il nous reviendra dans quelques années, sera peut-être corrompu ; et peut-être alors rougirais-je d’avoir songé à lui faire espérer le cœur et la main d’Agathe.

Et, dès à présent, quel est-il, après tout ? Il me semble que je le connais, que je l’ai toujours connu, que je lis dans son âme, que je n’y vois rien que de pur et de beau ; mais ne me trompé-je point ? Ne suis-je pas prévenue par quelque attrait romanesque, par cette séduction de la beauté à laquelle je suis encore trop sensible, par l’isolement où je vis, et un certain besoin d’illusions qui se reporte sur l’avenir d’Agathe, faute de pouvoir s’exercer sur moi-même ? Et d’ailleurs, quoi de plus fragile que cette beauté d’une âme à peine ouverte aux impressions de la vie ?

Il est certain, d’ailleurs, qu’il y a en lui quelque chose de mystérieux, et qu’il a de puissants motifs pour ne nous parler ni de sa famille, ni de ses amis, ni de sa position dans le monde, ni d’aucune de ses relations. Quand je cherche à l’interroger, ses réponses sont laconiques, évasives. Quelquefois même elles ne sont pas d’accord avec ses précédentes réponses, et il se trouble quand j’en fais la remarque, comme s’il y avait à son nom quelque malheur ou quelque honte attachés fatalement. Mais l’instant d’après il rit de son embarras, et alors son regard et ses manières ont une franchise, une confiance, une spontanéité d’affection, qui semblent protester contre la réserve de ses paroles et attester que son âme est à l’abri de tout reproche et de tout soupçon. On dirait alors qu’il se moque tendrement de mes inquiétudes, et qu’il se sent le maître de les faire cesser.

Moi, j’ai dans l’idée que c’est un enfant de l’amour, le fils ignoré de quelque noble et pieuse dame, dont il a deviné et veut garder fidèlement le secret. S’il en est ainsi, et que par-dessus le marché il soit pauvre, raison de plus pour qu’il m’intéresse et que je caresse le rêve de devenir sa mère. On dirait qu’il devine cela, qu’il y compte, et c’est peut-être pour cette confiance que je l’aime tant.

Au milieu de toutes mes perplexités, Agathe reste calme comme Dieu même. Elle l’aime pourtant, je le crois ; car elle paraît plus heureuse quand il est là : elle pense, voit et parle comme lui sur tous les points. Elle l’apprécie et l’admire même avec une naïveté incroyable ; mais la tranquillité de ce bonheur et l’incurie de cette affection me surpassent. Il semble qu’elle ne se doute point qu’ils vont se quitter pour longtemps, peut-être pour toujours, ou bien qu’elle s’imagine que le regret et l’absence ne font point de mal. Cette fille si sage et si sensée aurait-elle l’imprévoyance d’un enfant ? ou bien son courage est-il si bien trempé, son enthousiasme si caché et si profond, qu’elle soit invulnérable au doute et à la souffrance ? Moi, qui aime ce jeune homme pour elle, et à cause d’elle, je suis mille fois plus agitée. Et ne doit-il pas en être ainsi ? Agathe est un enfant gâté, à qui le bien est venu en dormant, et qui se repose sur ma prudence et ma tendresse. Elle s’imagine peut-être sérieusement que c’est là le fiancé que je lui destine, et sa superbe indolence de petite fille adorée accepte ce bonheur comme elle a accepté la fortune, la liberté et mon amour, sans surprise et sans transport. Oui, c’est à moi d’être vigilante et soucieuse ; c’est à moi, qui ai foulé aux pieds l’opinion pour mon propre compte, de faire bonne garde pour que la fille de César ne soit pas même soupçonnée ; c’est à moi d’étudier en tremblant les jeunes gens qui passent le seuil de notre sanctuaire, et d’empêcher qu’un souffle malfaisant n’y pénètre. Étrange fille qui m’impose des devoirs si étrangers à mes habitudes et à mon caractère, qui ne se doute point que cela soit si difficile et si grave pour moi !

Il faut pourtant sortir de cette position. Il ne m’arrive pas de lettre de vous ; Charles ne paraît pas disposé à partir si je ne l’y force, et je vous en demande bien pardon, ma sœur, mais je vais mettre votre protégé tout doucement dehors, car je ne veux pas qu’il croie si aisé d’être l’amant et le fiancé de ma fille.

LETTRE QUATRIÈME.

ISIDORA À MADAME DE T…
Lundi 16.

— Je relis tout ce que je vous écrivais hier, et je pense que mon cerveau avait un peu de fièvre, car je trouve, aujourd’hui, qu’il n’y avait pas du tout lieu à m’inquiéter si fort. Je vois les choses tout autrement ce matin. Il ne me semble plus que Charles soit amoureux d’Agathe, ni qu’Agathe ait encore pensé à la possibilité d’avoir une inclination. Ils sont, il est vrai, plus gais, plus intimes, plus camarades, si l’on peut ainsi dire, qu’ils ne l’ont encore été. On croirait voir le frère et la sœur ; mais cette amitié enjouée, à la veille de se quitter, ne ressemble pas à l’amour. Non, ils sont trop jeunes, et c’est ma vieille tête, remplie de souvenirs brûlants et flétrie par l’expérience, qui a construit tout ce roman, auquel, dans leur candeur, ces enfants ne songent point. Hier soir, Agathe a eu envie de dormir à neuf heures ; elle a été tranquillement se coucher en folâtrant avec nonchalance. On n’a pas envie de dormir quand on aime et qu’on peut rester jusqu’à minuit auprès de son amant.

Et lui, au lieu d’être triste, ou de ressentir quelque dépit, lui a souhaité un bon somme avec d’innocentes plaisanteries. Il n’a pas paru s’ennuyer le moins du monde de rester tête à tête avec moi tandis que je faisais de la tapisserie ; et comme je l’engageais à aller dormir aussi, il m’a suppliée d’un ton caressant de ne pas l’envoyer coucher de si bonne heure. « Je serai bien sage, me disait-il, je ne vous fatiguerai pas de mon babil ; si vous voulez rêver ou réfléchir en travaillant, je ne ferai pas le moindre bruit. Je me tiendrai là dans un coin comme votre chat. Pourvu que je sois avec vous, c’est tout ce qu’il me faut pour passer une bonne et chère soirée. »

C’est par de semblables câlineries d’une délicatesse incroyable que cet enfant-là trouve le moyen de se faire chérir. Elles sont si vives parfois que si Agathe n’était pas ici, je m’imaginerais peut-être qu’il est épris de mes quarante-cinq ans. « Charles, lui ai-je dit, vous avez une mère, n’est-ce pas ? — Certainement, tout le monde a une mère. — Eh bien, si j’étais votre mère, je serais jalouse. — On voit bien que vous n’êtes pas mère, les mères ne sont pas jalouses. — La vôtre ne l’est pas ? Elle est donc bien calme ou bien préoccupée ? — Une mère est l’image de Dieu, et Dieu n’est pas jaloux de ses enfants. »

Et après cette réponse, pour détourner mes questions, il s’est mis à me parler de vous, et à me questionner sur votre compte, disant qu’il avait eu peu d’occasions de vous voir, et qu’il savait seulement que vous étiez une personne des plus respectables.

— Respectable est peu dire ; ai-je répondu : vous pourriez dire adorable et ne rien dire de trop. Je lui appliquerais ce que vous disiez tout à l’heure des mères en général. Les femmes comme madame de T… sont l’image de Dieu sur la terre.

— En vérité ? En ce cas, son fils doit bien l’aimer !

— Comment ne savez-vous pas à quel point, si vous êtes son ami ?

— Oh ! son camarade plus peut-être que son ami. Cet enfant-là d’ailleurs est un étourdi qui ne vaut probablement pas sa mère.

— Ce n’est pas ce que sa mère m’écrit de lui. Elle dit que c’est un ange, et je le crois.

— Vraiment, elle dit cela de Félix, cette bonne madame de T… ? Vous voyez bien que les mères sont des êtres divins !

— Mais je ne suis pas contente de votre manière de parler du fils d’Alice…

— Alice ? madame de T… ? Dites-moi, je vous en prie, si vous la trouvez belle autant qu’on le dit ?

— Comment, vous ne l’avez donc jamais vue ?

— Oui, elle m’a semblé belle ! autant que je puis m’en souvenir.

— Tenez, lui ai-je dit, en tirant de mon sein votre portrait que je ne quitte jamais, la voilà, mais cent fois moins belle, moins angélique, moins parfaite qu’elle n’est en réalité.

Il a pris votre portrait, et l’a tenu dans ses mains, le regardant sans cesse en m’écoutant parler. Il éprouvait une sorte d’émotion étrange, et je crois vraiment, Alice, qu’il devenait amoureux de vous. Cet enfant est impressionnable à un point extraordinaire. Ou c’est quelque génie de peintre qui va prendre son essor et que la beauté tourmente et subjugue, ou c’est une organisation d’artiste, mobile, enthousiaste, prête à s’enflammer à toutes les étincelles qui courent dans l’atmosphère. Il me questionnait toujours : affectant une légèreté badine, et, pourtant, je voyais une ardente curiosité percer sous cette petite feinte. Il souriait, rougissait, et, à mesure que je m’animais en parlant de vous avec passion, il devenait si tremblant que je craignais d’avoir été trop loin, et je m’arrêtai tout d’un coup, pour lui retirer votre portrait qu’il serrait convulsivement contre sa poitrine… Pardonnez-moi, Alice, mais j’ai cru un instant que cet enfant me faisait un mystère de sa passion pour vous, et qu’il avait menti en disant vous connaître à peine, de peur qu’à sa manière de parler de vous je ne vinsse à le deviner. Vous êtes encore assez jeune pour inspirer un violent amour ; vous avez éloigné le jeune Charles en voyant les ravages que vous causiez involontairement ; et, en me le recommandant, vous n’avez pas trop osé vous expliquer sur son compte… Voilà, du moins, le nouveau roman que, pendant quelques minutes, j’ai improvisé sur vous et sur lui !

Mais la scène a changé, et j’ai failli encore une fois me croire l’objet de cette flamme que je rêve en lui, et qui n’y est, en réalité, qu’à l’état de vague aspiration pour toutes les femmes. En me rendant votre portrait, il a pris impétueusement mes mains, et y a porté ses lèvres, baisant à la fois et mes mains et votre image ; et alors, se pliant sur ses genoux d’une manière enfantine et gracieuse, moitié fils, moitié amant : « Vous êtes la plus admirable des femmes ! s’est-il écrié : oui ! après une autre femme, que je sais, il n’y a rien de plus vrai, de plus aimant et de plus parfait que vous sur la terre. On me l’avait bien dit que vous étiez d’une beauté divine et d’une éloquence irrésistible ! mais il y avait des gens qui prétendaient que vous n’étiez pas bonne et qu’il fallait se méfier de votre puissance ; moi, dès le premier regard que j’ai jeté sur votre figure divine, j’ai senti que ces gens-là en avaient menti ; et depuis, chaque parole que vous avez dite m’a pénétré au fond du cœur. Aussi, je le répète, après une autre femme à laquelle j’ai donné mon cœur et mon âme, il n’en est point que j’aime et que je vénère plus que vous.

— Et cette femme, mon cher enfant, ne serait-ce point Agathe ? lui ai-je dit, entraînée à cette imprudence par l’émotion puissante qu’il me communiquait.

— Agathe ! s’est-il écrié avec une surprise évidente. Agathe ?… Pourquoi donc Agathe ?… Ah ! oui, il est certain que mademoiselle Agathe est charmante. Elle est belle, elle est bonne, elle a de l’intelligence et du cœur. Oui, oui, je l’aime bien tendrement, permettez-moi de vous dire cela. Je voudrais être son frère ! Si j’avais âge d’homme, je voudrais être son mari. Mais à l’heure qu’il est, ce n’est pas elle que je vous préfère, c’est une autre… c’est ma mère ! »

Il a dit cela avec tant d’effusion, et il y avait quelque chose de si angélique en lui, que j’ai senti mes yeux se remplir de larmes. Je l’ai embrassé au front, et je lui ai demandé de me parler de sa mère ; mais voilà où je me confirme dans l’idée qu’il n’est pas fils légitime : c’est qu’après cet élan passionné pour la femme qui lui a donné le jour, il n’a plus voulu ajouter un mot, remettant à une autre fois une confidence qu’il prétend avoir à me faire.

LETTRE CINQUIÈME.

ISIDORA À MADAME DE T…
Mardi 17.

Oh ! Alice, quel dénouement à notre aventure ! et que mon roman me plaît mieux ainsi ! Comme vous avez dû rire, malicieuse amie, depuis le commencement de cette longue et absurde lettre ! Mais je ne la déchirerai pas : car, au milieu de mes extravagances, je vous ai dit tout ce que je pense de lui, tout ce que je sens pour lui, et vous verrez bien que mon cœur avait deviné ce que mon esprit, incroyablement obtus en cette circonstance, ne pouvait pas pénétrer. Je suis sûre qu’il vous a écrit en même temps que moi tout ce qui se passait entre nous, et que vous allez recevoir nos deux versions à la fois. Je veux continuer la mienne afin que vous compariez ; et, si ce petit démon vous fait quelque mensonge, soyez sûre que c’est moi qui dis la vérité.

Ce matin, Charles devait décidément partir. Il nous avait dit adieu ; mais un adieu si tranquille et si enjoué même, que j’en étais blessée, et j’en revenais à penser que cet enfant, admirablement doué sous le rapport de la figure et de l’esprit, avait le cœur volage et personnel des futurs grands artistes.

Il part en effet, il monte à cheval, il disparaît ; je me sentais mal. Je n’osais regarder Agathe, je craignais de la voir tout à coup pâle et consternée, et de deviner son amour trop tard pour y porter remède. Je la regarde enfin. Elle était tranquille, belle, reposée ; elle avait bien dormi, elle n’avait pas versé une larme, elle souriait à sa perdrix !

Cela me fit plus de mal encore. Les enfants d’aujourd’hui sont bien forts, me disais-je, et bien froids ! L’amour n’est plus de ce siècle ; je l’ai cherché toute ma vie sans le trouver, et cette jeune génération ne se donnera même pas la peine de le chercher. C’est mieux, à coup sûr, c’est plus sage et plus heureux ; mais je ne comprends plus rien à la vie !

Tony arrive là-dessus ; il avait une figure inouïe. Il riait, rougissait, balbutiait et tournait une lettre dans ses mains. « Qu’as-tu donc ? Est-ce que M. de Verrières a oublié quelque chose ?

— Non, non, Madame, ce n’est pas lui, c’est un autre, à présent !

— Comment ? quel autre ? Donne donc !

— C’est M. Félix qui arrive, M. Félix de T…, le neveu à feu M. le comte ! »

J’ouvre la lettre. « Ma chère tante, voulez-vous permettre à un neveu, dont vous vous souvenez sans doute à peine, mais qui ne vous a jamais oubliée, de venir vous embrasser de la part de sa mère ? Il est à votre porte.

« félix de t… »

Eh bien ! Alice, je ne sais où j’ai l’esprit ; mais il paraît que, hors les cas, aujourd’hui oubliés, d’amour et de jalousie, je ne possède aucune pénétration. Me voilà éperdue de joie, courant au-devant de ce neveu, dont je n’ai jamais reçu un signe de souvenir et d’affection, ce qui me blessait un peu, quoique je ne vous en aie jamais parlé, mais que j’adore déjà, parce qu’il est votre fils et parce qu’il m’écrit un si aimable billet.

Je m’élance, Agathe me suit, Tony rit et saute comme un fou. Un tourbillon de poussière vient à nous. Un homme descend de cheval au milieu de ce nuage et se précipite dans mes bras… C’est Charles de Verrières, c’est-à dire, c’est Félix de T… !

Oh ! quel être que votre fils, Alice ! Quel adorable enfant cela fait aujourd’hui, et quel homme irrésistible ce sera un jour ! Vous seule pouviez mettre au monde et développer un pareil naturel ! Comment n’ai-je pas compris, dès la première vue, qu’il n’y avait pas d’enfant comme lui, à moins que ce ne fût l’enfant d’Alice ! Alors, me prenant un peu à part, après les premières effusions, il m’a confessé la cause de toute cette petite comédie. Il avait, malgré vous, malgré lui-même, quelques préventions contre moi, il avait entendu parler de moi si diversement ! Dans votre famille, il y a encore de vieux parents si acharnés contre la pauvre Isidora, et on vous fait un crime si grave, ma divine amie, de me traiter comme votre soeur ! L’enfant croyait à vous plus qu’aux autres ; mais, quand on lui disait que je vous trompais, que je ne vous aimais pas, que j’étais un génie infernal, un esprit de ténèbres et de perdition, il était effrayé et n’osait vous le dire. Enfin, envoyé par vous à Milan, avec un parent qui voulait lui montrer une partie de l’Italie, il a résolu de me voir sans se faire connaître, et il m’a répété aujourd’hui ce qu’il me disait l’autre jour. D’abord, la voix publique lui apprenait sur son chemin que je n’étais pas une mauvaise femme ; il a vu que je n’employais pas ma fortune à de méchantes actions. Sans doute, on lui aura dit aussi ce dont il a la délicatesse de ne point parler, le cher enfant ! à savoir qu’à l’endroit des mœurs j’étais désormais irréprochable ! Enfin, il m’a vue, il m’a trouvée belle, et d’une beauté qui lui a plu. Il m’a dit cela comme il vous le disait, et maintenant je l’écoute comme vous l’écouteriez vous-même. Et le reste, vous le savez : il s’est trouvé si heureux, si à l’aise, si bien selon son cœur auprès de moi, que, si ce n’était pour aller vous rejoindre, il ne voudrait jamais me quitter. Mais il peut rester encore quelques jours. Son parent est retenu à Milan par une affaire, et, d’après vos intentions, il l’a autorisé à passer ce temps près de moi.

Tony qui, enfant, a beaucoup joué avec lui, l’avait reconnu au relais où il mit pied à terre la première fois à une petite cicatrice particulière qu’il a à la main, et qui provient d’une blessure prise en jouant avec lui, précisément. Tony, sachant qu’on voulait me faire une agréable surprise, a gardé le secret. Quant à Agathe, elle ne savait rien, sinon que Charles ne s’en allait pas pour tout de bon ce matin.

S’aiment-ils ? Ils s’aiment comme Félix me l’a dit, fraternellement ; et un jour ils s’aimeront autrement, si nous le voulons toutes les deux, Alice. Vous le voudrez quand vous connaîtrez Agathe, et ce sera une manière, peut-être, de faire accepter à votre fils la fortune de son oncle, qui lui serait revenue en grande partie un peu plus tard. Mais laissons au temps à régler le cours des choses ; j’étais une folle de le devancer par mon inquiétude ; je ne comprenais pas que Charles pût rester et se plaire autant ici à cause de moi, et j’étais forcée de supposer que c’était à cause d’Agathe. À présent, je sais que Félix était chez sa tante pour l’amour d’elle, et si Agathe a aidé à lui faire trouver le temps agréable, c’est par rencontre et par bonne chance. Oh ! ma chère Alice, quelles belles fleurs croissent dans le jardin de la vieillesse quand on a de tels enfants ! et qu’il est doux de vivre en eux quand on est dégoûté de vivre pour soi-même ! Que vous êtes heureuse d’être mère, et que je suis bien dédommagée de l’être devenue de cœur et d’esprit !


  1. On sait que c’est le premier vers du fameux quatrain de J.-J. Rousseau.