Isis (Villiers de L’Isle-Adam)/éd. 1862/Chapitre 12

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Dentu, libraire-éditeur (p. 179-190).


CHAPITRE XII

FIAT NOX !


« Heureux qui vit et meurt sans femme et sans enfants ! »
(César-Auguste).


Le lendemain de la présentation du comte de Strally, vers huit heures du soir, Tullia Fabriana était dans son palais, dans un appartement spacieux et retiré. C’était celui qu’elle préférait ; elle y passait la plus grande partie de son temps à Florence ; jamais autre créature que Xoryl n’y avait pénétré.

Ce salon circulaire présentait un aspect d’extraordinaires splendeurs. Huit grandes statues en basalte noir, arrachées aux vallées tumulaires d’Éthiopie, et dont les têtes, naïvement sculptées, exprimaient un supplice intérieur, supportaient ensemble, avec leurs seize bras tendus et crispés, la fresque du plafond représentant Isis voilée dans la nuit pleine d’étoiles. Les tentures étaient remplacées par des surcharges de draperies en velours fauve, aux reflets dorés. Une profusion de peaux de lions et de tigres du Levant cachaient complétement le parquet. Une croisée unique, à vitrail précieux, était ouverte sur les jardins. Des cordons, tressés de ganses et de filigranes d’or, y retenaient, demi-tendue, une natte en paille brune devant préserver du soleil sans trop d’obscurité.

Près de la balustrade il y avait deux caisses de nacre remplies de toutes les fleurs rares des climats les plus lointains. Des faisceaux d’armes anciennes étaient appliqués dans les draperies.

Au milieu de la chambre, sur une table d’ébène, resplendissaient un vase florentin en or, une aiguière pleine de fruits et deux coupes d’émail d’une haute antiquité. Un sphinx, de longueur colossale, également en lave durcie et noire et faisant comme le pendant de ces cariatides, était placé dans une sécante tirée à gauche de la croisée ; son dos énorme était creusé et comblé de peaux de martre et d’hermine. Sur ce magnifique lit de repos, Fabriana s’était indolemment étendue ce soir-là. Près d’elle, une veilleuse bleue, élevée sur un trépied d’or et allumée nuit et jour dans une petite urne de cristal, brûlait une huile odorante.

Autant qu’il était permis d’en juger, la marquise était d’une taille grande et svelte. Elle était vêtue, à cause de la chaleur étouffante, d’un nuage de batiste en forme de peignoir échancré de la poitrine et découvrant ses épaules quelque peu. Des gouttelettes de sueur se diamantaient sur sa chair ferme et neigeuse. Cette trame transparente et molle qui enveloppait son corps laissait deviner les plénitudes de la statue de Cléomènes. Sa tête, sur laquelle tombait le rayon de la veilleuse, était d’une carnation très-blanche. Les masses lourdes et dorées de ses cheveux se partageaient sur son beau front mat et retombaient en flocons de boucles radieuses derrière sa tête, inondant son col et son dos. Ses yeux, dont les prunelles aux lueurs noyées étincelaient comme deux pierreries noires, regardaient vaguement le groupe effroyable enchaîné autour d’elle. Elle avait des sourcils d’une impassibilité intelligente. Le nez, tracé avec une sévère finesse de dessin, était droit ; l’air de son visage était séduisant ; ses narines déliées bougeaient, rosées et diaphanes, à chaque soulèvement de sa poitrine. La vie circulait avec une saine volupté dans cette belle dame étendue. Sa bouche, parfaite, était d’un rouge vif, pourpre, et comme velouté par les plis de sa belle peau : ses dents lactées mordaient légèrement sa lèvre inférieure. Hier, le sourire tempérait l’expression royalement dédaigneuse de cette bouche, aujourd’hui rien ne souriait dans sa physionomie. L’un de ses bras était recourbé sur son front dans une attitude abandonnée ; entre deux doigts de la main qui pendait sur ce front, elle tenait une bouture de fleur indienne, sorte de brunelle aux parfums excessifs, qu’elle remuait, et dont elle touchait gracieusement son visage de temps à autre. Son autre bras, moulé par quelque divin statuaire, tombait de la manche aux dentelles flottantes et pendait jusque sur les fourrures. À l’un des doigts menus de cette main, elle avait un anneau d’or constellé de grosses émeraudes : cet anneau formait sa seule parure ; elle ne le quittait jamais, même le long du sommeil, pour des raisons particulières. Ses pieds nuds jouaient dans de blanches mules de velours festonnées de broderies moresques.

Elle rêvait ainsi, perdue au milieu de sa beauté, ressortant, toute suavement couchée, du fond sombre qui l’entourait, et, certes, à la voir si presque positivement exempte des soucis possibles, on n’eût pas deviné de quelle nature était l’effrayant rêve, le rêve inouï ! qui vivait dans son âme inexplorée.

Elle regardait depuis longtemps les torses démesurés sur lesquels miroitait la lumière de la veilleuse.

La soirée au dehors s’obscurcissait.

Souvent, dans la campagne, un rayon de lune étreignant des ruines est une évocation. Les pierres, vêtues de mousses et de souvenirs, paraissent avoir vu tant d’histoires et d’événements oubliés ! Les légendes s’éveillent, les bois et les bruyères se peuplent de visions et de murmures… des formes se promènent dans le silence. Pareille au savant qui reconstruisait les fossiles de la nuit du monde avec un fragment de leurs défenses, l’âme recrée alors les temples, les manoirs et les palais avec les débris d’une colonne, et la méditation touchant le vaste songe de l’existence, la grande mélancolie du Devenir enveloppe invinciblement l’esprit.

Ici, dans ce salon, l’entourage des cariatides semblait en exclure la sauvage majesté. Il leur manquait l’immensité, le spectacle de l’espace embrasé par le simoun. Ils paraissaient n’être plus environnés de la solitude des siècles… mais ils portaient avec eux tout cela pour Fabriana. Son âme suppléait aux déserts pour ces ruines. À sa volonté, la chambre devenait profonde ; sous son regard, les murailles se reculaient et se faisaient lointaines. Ces colosses noirs, arrachés aux tombeaux des rois d’Abyssinie et d’Égypte, réveillaient en elle des faits anciens. On eût dit souvent que leurs yeux avaient l’air d’échanger avec ses yeux une pensée sans nom, sans limites, sans espérance, glacée comme eux, triste de leur tristesse. Longtemps ils n’avaient eu que le pèlerin des bords du Nil à qui jeter de loin en loin une de ces réflexions que gardait leur silence et que leur aspect inspirait. À quels souverains les aïeux de Fabriana les avaient-ils achetés ?… Elle ne savait pas. Seulement elle aimait ces fronts douloureux parce qu’ils symbolisaient sans doute quelque chose pour elle.

Elle abaissa ses paupières et, comme en proie aux concentrations de l’esprit sur un seul point de vue, elle murmura ce seul mot :

— J’essaierai.

Quelques instants se passèrent.

— Au reste, ajouta la superbe songeuse, n’est-ce pas la seule réalité qui vaille la peine que je vive pour elle, maintenant ?…

Son regard se souleva de nouveau vers les vieilles pierres noires à figure humaine qui semblaient être pour quelque chose dans le fond de sa pensée, et elle continua de se parler d’une voix calme et pure, bien que très-basse et à peine distincte :

— Essayons de rappeler les choses et les fantômes, puisque je vais vivre !… — Oui, le soir, lorsque dans les flots plombés du Nil s’assourdissait le bruit des rames de la barque impériale, quand l’air s’imprégnait des senteurs exhalées par les immenses floraisons que les esclaves nubiens plantaient autour de la vallée des tombeaux, — et que sur les hautes pyramides argentées par les nuits orientales brillaient, comme des phares du désert, les inscriptions des mages d’Osiris ; — lorsque les caravanes chargées de myrrhe, de gomme, de camphre et d’or, et venues de la Bactriane ou de la Perse, passaient confusément, au loin, dans l’étendue, avec leurs torches, leurs éléphants, leurs richesses et leurs esclaves ; lorsque, — à travers un mirage de sables, de verdures et d’étoiles, — le vent s’embaumait dans le feuillage des cèdres et des palmiers ; quand les phénix immortels volaient sur les sépulcres des pharaons ; enfin, lorsque le monde fut riche une fois dans sa vie, souvent, dès la tombée de la nuit, souvent la belle reine de l’Heptanomide antique aimait à s’attarder sur le fleuve.

Alors, depuis les piliers d’Hercule jusqu’aux steppes boréales, le monde, avec ses peuples, ses rois et son mystère, en venait à cette femme !… Son nom formulait toutes ces images.

Elle resta une minute sans parler et s’accouda sur le sphinx.

— C’était, je crois, la dernière enfant de cette dynastie trois fois séculaire des Ptolémées Lagides. Elle descendait du soldat macédonien jeté là par la funèbre indifférence d’Alexandre. Les excès avaient atténué en elle la pureté des lignes de cette beauté grecque transmise à sa race par le soldat. Cependant, grâce aux philtres balsamiques et aux essences dangereuses que lui distillaient les prêtres, elle conservait sa pâleur ambrée et solaire. Ah ! c’était la grande insensible. Elle s’accoudait au fond de la cange sur sa panthère favorite ; les roseaux bruissaient, obstrués par les alligators et les hippopotames. Elle reposait, vêtue de son astrale nudité, sur des étoffes dont les secrets du tissu n’ont pas été retrouvés, et qui étaient les présents des satrapes d’Asie Mineure. Comme le monarque assyrien, elle devait prouver, à huit cents ans d’intervalle, que la mort n’était pour elle qu’une esclave comme les autres. Le triumvir d’Actium ne devait pas orner son triomphe de cette vivante ! Toute lasse d’avoir lascivement étudié dans les salles souterraines de ses palais ce que ses esclaves pouvaient supporter de tourments sans mourir, elle réfléchissait. À ses pieds, jouait l’une de ces filles naïves élevées pour la servir d’une certaine façon et dont elle s’accommodait. Les vertiges des éblouissantes et profondes nuits entouraient cette reine, fille des terreurs, du silence et de la volupté ! Elle se perdait, inéblouie de sa propre majesté, dans quelque rêve que nul ne sondera jamais… C’était sublime.

Tullia Fabriana courba la tête, et après une seconde :

— Ô passé !… dit-elle comme un murmure.

Ces paroles avaient rendu la chambre fantastique.

— Vous êtes fidèles et vous gardez les secrets malgré les années sans nombre, statues aux bouches de pierre !… Mais lorsque vous souteniez les travées où les restes de ces rois des vieux mondes reposaient embaumés près du Nil, sans doute l’avez-vous vue passer ainsi, la grande reine !

Elle les regarda et reprit sa rêverie.

— Ô belle et sombre amie, je ne connaissais pas ton histoire, et cependant, lorsque j’entendis prononcer ton nom pour la première fois, je me souviens d’avoir tressailli, moi qui ne sais plus tressaillir. Mon âme était déjà révoltée d’être forcée de vivre dans ces siècles d’humiliation ! Dès ma jeunesse, en considérant l’humanité, je compris les larmes de Xercès et, comme les vieillards, je ne vivais déjà que du passé, ce spectacle ayant creusé dans mon cœur les rides que l’âge seul refusait à mon front. Mon âme n’est pas de ces temps amers ! Vous le savez, Esprits, vous qui êtes attentifs à ceux qui vous parlent sans étonnement, vous savez qu’aux récits de toute cette histoire il m’a semblé — plus d’une fois — que ma mémoire, abîmée tout à coup dans les domaines profonds du rêve, éprouvait d’inconcevables souvenirs.

Depuis cette heure, continua-t-elle après un silence, depuis cette heure où j’ai fixé mon avenir, je tiens compte, malgré moi, de la sourde hésitation de ma conscience, et j’essaie vainement de combler de longs intervalles. Mes jours se soudent à mes jours comme les anneaux d’une chaîne que je suis obligée de porter et qui m’accable sous son poids. Il me semble que depuis longtemps mon âme s’est brusquement arrêtée au milieu de je ne sais quelle route immense, et la terre me paraît lugubre comme une prison. Ah ! c’est cela, c’est cela surtout qui m’interdit ! Je souffre de vivre, n’ayant plus rien à tirer de la terre… et ne pouvant cependant pas m’en détacher.

Elle ferma les yeux pendant un moment de silence.