Ismaël er-Raschydi, récit des bords du Nil

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ISMAËL ER-RASCHYDI


RECIT DES BORDS DU NIL.




I. – LE FELLAH.

Aux environs de Rosette, sur les bords du Nil, vivait un vieux fellah, pauvre comme ils le sont tous. En Égypte, le paysan ne profite guère de la prodigieuse fertilité du sol qu’il laboure et arrose avec tant de fatigue : ce qu’il gagne, le fisc le lui enlève. De plus, la guerre avait privé cet homme de ses enfans, qui étaient allés porter les armes en Arabie. Il restait seul avec sa femme, trop âgée pour travailler à la terre ; leur vie se passait dans la misère et la tristesse. Moins heureux que les vieux époux bénis des dieux dont parle La Fontaine,

Qui surent labourer, sans se voir assistés,
Leur enclos et leur champ par deux fois vingt étés,


ils avaient dû prendre à leur service un orphelin du voisinage nommé Ismaël. Tous les trois ils habitaient une de ces cabanes à moitié enfouies sous le sol et bâties avec le limon du Nil, qui ressemblent plus à la tanière d’une bête fauve qu’à la demeure d’un être humain. Sur le toit, formé de roseaux et de feuilles sèches, et crevé en maints endroits, dormaient des chiens maigres qui, au moindre bruit, se dressaient sur les pattes en poussant des hurlemens féroces. Qu’avaient à garder ces animaux si vigilans ? Un rouet piqué des vers, une demi-douzaine de cruches fêlées ; quant à de l’argent, si le fellah en possédait quelque peu, il le cachait prudemment dans le fond de sa bouche, comme le singe dépose dans ses abajoues le fruit qu’il vient de cueillir. De cette hutte obscure sortait une fumée noire et tourbeuse qui semblait salir l’azur du ciel. À l’ombre des quelques dattiers qui l’abritaient se tenait blotti un gros chat auquel les souris fournissaient une pâture abondante ; aussi était-ce le seul hôte de ce logis qui mangeât son content et ne souffrît point de la pauvreté de ses maîtres.

Deux ou trois arpens de terre, — divisés en carrés réguliers et environnés de canaux propres à conduire l’eau dans les sillons, — composaient la ferme du fellah. À l’époque du labourage, il attelait à sa charrue un chameau et un buffle, animaux d’aptitudes diverses, que Dieu n’a point créés pour travailler ensemble. L’un tirait lentement et d’un pas égal, flairant le sol, la tête basse ; l’autre, dressant le cou, jetant par soubresauts, en avant et de côté, ses jambes grêles. Ismaël, armé d’un fouet, marchait devant et traînait après lui cet attelage boiteux ; il frappait avec impartialité tantôt les côtes pelées du chameau, tantôt le dos rugueux du buffle. Le sillon se traçait ainsi tant bien que mal ; à la grande fatigue des deux bêtes, qui se nuisaient mutuellement par l’inégalité de leur allure. Le travail était pénible aussi pour Ismaël, qui foulait sous ses pieds nus un terrain brûlant ; le vieux paysan se courbait haletant sur sa charrue. Pas un nuage ne tempérait la chaleur du jour ; le soleil dardait ses rayons impitoyables sur la face ridée du fellah à barbe grise, comme sur la nuque rasée du jeune garçon. Aux instans de repos, ils s’asseyaient à l’ombre d’une touffe de tamarisques pour ronger en silence un oignon et une galette d’orge. Parfois une brise bienfaisante que leur envoyait le Nil les rafraîchissait au passage en agitant leurs sayons de toile bleue troués par de longs services, et puis ils se remettaient au labour avec résignation. Quand les semailles étaient finies, il s’agissait d’arroser les terres. Assis de chaque côté d’un fossé, Ismaël et son maître prenaient en main les extrémités d’un grand cuir qu’ils plongeaient dans l’eau d’un mouvement rapide ; ils l’en relevaient tout plein et le vidaient par-dessus le talus d’une digue dans les rigoles communiquant aux sillons. Cette besogne machinale disloquait les épaules du petit Ismaël ; ses larmes se mêlaient à la sueur qui coulait de son front. Il eût demandé grace, s’il l’eût osé ; mais son maître secouait rudement le cuir, et l’enfant, relancé par cette saccade, travaillait de plus belle, comme l’âne harassé reprend son trot sous le bâton pointu qui lui pique les flancs. Le soir, quand il rentrait à la ferme, la femme du fellah envoyait Ismaël à la fontaine. Elle le malmenait et s’en prenait à lui de ce que son fil s’embrouillait sur le dévidoir. Si les chiens affamés plongeaient leur museau dans le chaudron où cuisait le dourrah [1], le vieux paysan accusait Ismaël d’avoir prélevé double part sur le souper. L’âge et la pauvreté faisaient de ce couple souffrant des maîtres peu charitables. Trop craintif pour braver les paroles amères et les réprimandes qu’il n’avait pas méritées, Ismaël dévorait à la porte sa maigre pitance. Ces splendides soirées d’Égypte où l’on voit les étoiles s’allumer tout à coup sur la voûte sereine du firmament, le pauvre enfant les passa souvent à pleurer, assis contre les parois de la cabane, et en vérité il eût été difficile de rencontrer plus de misère sous un ciel plus enchanté.

Dès que les champs commençaient à se couvrir de moissons, Ismaël était chargé de les garder. On lui remettait une fronde avec un sac rempli de cailloux, et, ainsi équipé, il allait se placer, pour faire sentinelle, sur un tertre qui dominait la campagne. Les oiseaux s’abattalent-ils en troupes sur les épis jaunissans, il frappait dans ses mains, poussait des cris et faisait siffler sa fronde. C’étaient là ses instans de bonheur ! Heureux de sa liberté, il promenait sur les plaines verdoyantes un regard épanoui. Le gazouillement des volatiles qu’il effrayait avec ses pierres le ravissait ; le croassement des corneilles lui semblait un doux chant comparé aux gronderies éternelles de la vieille femme qu’il avait laissée au logis. Que lui importait ce soleil de feu tombant d’aplomb sur ses épaules ? Mille pensées que la privation et la contrainte avaient refoulées au fond de son cœur s’éveillaient tout à coup et agitaient sa jeune tête. Cloué sur l’étroit espace où il était réduit, pour tout mouvement, à tourner sur lui-même, il se dressait sur la pointe des pieds pour découvrir au-delà de son horizon de chaque jour. Dû côté de la plaine passaient des chanteaux chargés qui se déroulaient en longues caravanes, ne montrant que leurs têtes au-dessus d’un nuage de poussière. Du côté du fleuve, par-dessus la ligne de saules et de roseaux qui marque la rive, glissaient au loin les voiles des barques. Sur le ciel volaient en tourbillonnant les oiseaux pillards attirés par les moissons ; le long des fossés pleins d’eau couraient les bécassines et s’abattaient les cigognes. Autour de lui, tout marchait et se mouvait librement. Qui donc l’enchaînait sur ce tertre, comme un mannequin planté au bout d’un bâton pour faire peur aux corbeaux ? Et, tout en rêvant, il écoutait la brise murmurer dans les blés.

Quand il revenait le soir, après ces journées passées au grand air dans une indépendance complète, combien lui paraissait plus triste encore cette cabane obscure, enfumée, au fond de laquelle il n’apercevait que les figures mornes et revêches du vieux paysan et de sa femme ! Peu à peu, l’idée de fuir s’empara de lui pi us vivement. Le besoin de l’inconnu, qui peut tourmenter l’esprit d’un petit fellah comme l’ame d’un poète, le sollicitait nuit et jour à s’élancer au-delà de cette sphère, où rien ne souriait à sa jeunesse. Il hésita d’abord entre la terre et l’eau, entre le désert et le Nil. On sait que les caravanes, se montrant tout à coup à l’horizon comme le navire sur la mer, au retour d’expéditions lointaines et mystérieuses, exercent d’ordinaire sur l’imagination de l’Africain un attrait irrésistible ; mais, pour l’Égyptien, le Nil est la route sacrée qui mène aux lieux où le soleil se lève. Ce fut donc le fleuve qui l’emporta ; déposant à ses pieds la fronde et le sac plein de cailloux, Ismaël se mit à courir droit au rivage.

Que savait-il de la vie nouvelle qui l’attendait à bord de ces barques dont il avait de loin entrevu les voiles ? Rien ; cependant il bondissait comme un chevreau, satisfait d’avoir brisé sa chaîne et de tourner le dos à la cabane inhospitalière de ses vieux maîtres.


II. – LE MOUSSE.

La première fois qu’Ismaël se vit emporté par une brise fraîche sur les eaux du Nil, il se crut ravi au troisième ciel. Les voiles triangulaires frémissaient sur les vergues ; la canja [2], inclinée sous la pression du vent, glissait en se balançant avec légèreté autour des grèves, rasait les îles couvertes d’une végétation abondante ; et dépassait, dans sa marche rapide, les villages cachés sous les dattiers. Que le monde est vaste, qu’il est beau ! pensait Ismaël ; labourez vos champs… moi, je navigue ! — Et, couché au pied du mât, le petit mousse se laissait nonchalamment emporter à travers l’espace. Les femmes qui marchaient le, long des digues une ruche sur la tête, les pâtres qui conduisaient les buffles dans les hautes herbes, les barques à l’ancre devant les hameaux, les maisons des paysans perdues dans la campagne, tout cela passait devant ses yeux comme une vision. Il respirait à pleins poumons l’air vivifiant du fleuve et se sentait renaître. Malheureusement, au plus fort de son extase, un coup de corde, vigoureusement appliqué sur ses épaules par la main du patron, vint lui apprendre qu’un mousse n’est pas embarqué pour se croiser les bras et regarder couler l’eau. La canja avait touché sur une grève, l’équipage se jetait par-dessus le bord, et chaque matelot, en poussant avec son dos, cherchait à la remettre au milieu du courant. Plus petit que ses compagnons, Ismaël plongeait dans les flots jusqu’à la bouche. Ses pieds glissaient sur le sable ; déjà il regrettait le tertre sur lequel il faisait naguère tournoyer sa fronde en terre ferme. Comme il allait perdre pied, le patron, l’attrapant par les oreilles, le ramena vivement sur le pont, et l’envoya, pour se sécher, carguer les voiles qui battaient le long des mâts.

Tel fut le début d’Ismaël dans la carrière de marin. Avait-il gagné au change ? Je ne sais ; toujours est-il qu’il ne se découragea point pour si peu. La Providence, qui prend en pitié les enfans, a donné aux mousses la faculté d’oublier bien vite les corrections qu’ils reçoivent ; ils les acceptent sans se plaindre, comme ils se soumettent aux alternatives d’orage et de beau temps. Tout en se frottant l’épaule, Ismaël se sentait moins humilié d’avoir été battu par un homme auquel obéissaient de grands et robustes matelots, qu’il ne l’était auparavant, quand ses vieux maîtres le grondaient sans raison. Et puis la vie errante sur le Nil lui plaisait ; orphelin et délaissé, il trouvait dans sa barque une patrie, dans ses compagnons une famille. En dépit des inconvéniens du métier, il navigua.

Un jour, la canja qu’il montait prit terre à Fouah, ville fort ancienne, située sur la rive droite du Nil, à peu près en face du point où débouche le canal Mahmoudiéh, qui vient d’Alexandrie. Les voyageurs s’y arrêtent pour rechercher dans la campagne environnante l’emplacement du port de Naucratis, « seule ville, dit Hérodote, où, du temps des Pharaons, les vaisseaux grecs pouvaient aborder, » et pour visiter ce qui reste des ruines de Saïs. Les mariniers qui font le commerce entre Rosette et le Caire y abordent aussi, parce que ses bazars sont abondamment pourvus de volailles et de fruits de toute espèce ; ils y trouvent en outre à acheter les cordages dont ils ont besoin pour leurs bateaux. Fouah est une des villes de la Basse-Égypte les plus florissantes. À certaines époques de l’année, à l’automne surtout, des centaines de barques encombrent les quais. À peine distingue-t-on, à travers les antennes et les mâts, le cours majestueux du Nil, si large en cet endroit qu’on le prendrait pour un lac, et tout parsemé d’îles riantes qui sortent du milieu des grèves comme des oasis. Une foule de minarets s’élancent au-dessus des coupoles et des maisons à toits plats ; les uns sont anguleux et pointus comme des flèches romanes, les autres, arrondis en tourelles, se terminent par un bourrelet en forme de turban. Des bananiers et des figuiers, qui laissent pendre sur les murs leurs larges feuilles et leurs branches épaisses, font ressortir encore la couleur éclatante des édifices rangés le long du fleuve. En somme, c’est une ville d’un effet pittoresque, tout orientale, digne de se mirer dans les flots du Nil.

Au moment où la barque d’Ismaël relâchait à Fouah, une brume assez intense voilait l’horizon. Le soleil se levait à peine ; il s’en fallait d’une heure que la brise du nord, sur laquelle les marins comptent toujours pour remonter le Nil, ne dissipât ces vapeurs. En attendant l’instant de se remettre en route, l’équipage sauta à terre, ne laissant à bord que le mousse Ismaël. La barque était amarrée devant une petite place dont un groupe de dattiers marque le centre. Le côté qui fait face au fleuve est occupé par une vieille mosquée bâtie en briques, ainsi que le minaret à deux étages qui la surmonte. À droite et à gauche s’étendent de chétives boutiques et des échoppes de barbiers. On y voit aussi des cafés, tentes légères soutenues par des piquets. À cette heure matinale, les marchands turcs et égyptiens, mêlés aux marins arabes, y buvaient le moka dans des tasses microscopiques, en fumant leur fin tabac de Syrie dans des pipes longues comme des lances. Devant les maisons, des femmes de fellahs, vêtues de saies bleues à larges manches et le visage couvert d’un voile, offraient aux acheteurs des oranges et des dattes dont elles écartaient les mouches à coups d’éventail. Les milans affamés piaulaient en volant autour de la mosquée, les tourterelles roucoulaient sur les balcons, et les chiens fauves, moitié loups et moitié renards, se faufilaient dans les jambes des passans. Ni l’âne patient trottant dans la poussière, ni le dromadaire qui se repose en allongeant son cou sur le sable, ne manquaient à ce tableau, que complétait la présence d’un aïta. On appelle ainsi en Orient, les soldats irréguliers connus en Occident sous le nom d’Arnautes et d’Albanais. Cette race de pandours, qui fait la joie des peintres par l’éclat de son costume et l’extravagance de son équipement, cause la terreur des populations asiatiques par ses déportemens et ses violences. Rien ne représente mieux la force brutale que ces gens hargneux et féroces qui portent sur eux tout un arsenal de pistolets, de couteaux et de yataghans ; ils sont, à vrai dire, la monnaie d’un pacha.

Celui qui venait de faire son apparition sur la petite place de Fouah s’y promenait en vainqueur, d’un pas ferme et solennel ; chacun se rangeait et laissait l’espace libre autour de lui. Ses vastes pantalons chamarrés de broderies s’engouffraient dans une paire de bottes turques. Comme il faisait chaud, il ne portait pas de veste ; ses bras longs et nerveux flottaient dans des manches de toile d’une ampleur démesurée, que le temps avait usées en maints endroits. Tantôt il rejetait ses mains derrière son dos en levant la tête, tantôt il les reposait sur deux pistolets qui sortaient de sa lourde ceinture et lui montaient jusqu’au menton ; souvent aussi il bâillait. Dans toute sa personne, il y avait quelque chose de terrible et de grotesque, qui tenait du bourreau et du matamore.

Cependant Ismaël, resté seul dans sa barque, chantait gaiement. C’est un si beau moment pour un mousse que celui où l’équipage, quittant le bord, le laisse maître absolu dans l’étroit espace où il a coutume d’être l’esclave de chacun. Ismaël allait et venait sur le pont, de la proue à la poupe, furetant partout. La pipe du patron lui tomba sous la main, et il se mit à fumer. L’heure du déjeuner approchant, il attisa le feu sous la chaudière et fit cuire les pains d’orge sous la cendre. D’une voix insouciante, il jasait avec les jeunes marins qui chargés eux aussi de garder leurs bateaux, se livraient à de bruyans ébats. La brise qui commençait à déchirer le voile de vapeurs étendu sur le Nil et paraissait ranimer la nature endormie excitait encore sa joyeuse humeur. Bientôt le soleil parut ; une forte chaleur, mêlée à une vive clarté, se répandit instantanément sur la ville, sur la campagne et sur les eaux. Au même moment, l’aïta, fatigué d’arpenter le terrain avec la régularité d’un balancier d’horloge, s’assit au pied d’un des dattiers plantés au milieu de la place. Il goûtait déjà les douceurs du sommeil, quand une corneille qui becquetait à la cime de l’arbre une grappe de fruits mûrs lui en fit choir sans façon une demi-douzaine sur la face. Brusquement réveillé, l’aïta se frotte le nez et se lève ; il promène sa vue autour de lui, et ses regards furieux rencontrent ceux du mousse, qui éclatait de rire. L’enfant chercha à cacher l’expression de son visage, mais il était trop tard ; l’aïta l’avait vu. La preuve, c’est qu’il le tenait déjà au bout d’un de ses longs pistolets. La détente partit… et le coup rata.

Ismaël avait tourné derrière le mât comme l’écureuil se cache derrière la branche pour éviter le fusil du chasseur ; il épiait les mouvemens de son ennemi, dont la colère allait croissant. Les marchands assis à la porte des cafés allongeaient la tête et regardaient en tenant à la main leurs pipes allumées… L’aïta se précipitait vers la barque ; il tira de sa ceinture son second pistolet et fit feu. Cette fois, le coup partit : la balle coupa le cordage qui soutenait la voile, la vergue pesante tomba sur le pont avec fracas, et dans sa chute elle renversa la chaudière où cuisait le déjeuner de l’équipage. À ce moment-là, le patron de la barque, suivi de ses matelots, arrivait sur la place ; quant au mousse Ismaël, prompt comme l’éclair, il avait fait un bond par-dessus le bord.

La pensée que l’enfant avait dû périr dans les eaux du fleuve consola sans doute l’aïta de ne l’avoir pas tué. Il replaça majestueusement ses armes dans sa ceinture, après les avoir rechargées ; puis, comme un homme qui vient d’accomplir une action héroïque, il lança sur la foule un regard dédaigneux rejeta en arrière son bonnet rouge à houppe bleue, et reprit sa promenade solitaire.

— Retournerai-je à bord ? pensait Ismaël, qui se tenait tapi dans une barque voisine. — Mais l’aïta ne s’éloignait pas, et le mousse n’osait se montrer. À la vue du dégât que la balle venait de causer dans sa canja, le patron ; qui ne savait pas au juste ce qui s’était passé, entra en fureur contre Ismaël. Courant sur le pont, il le cherchait et l’appelait avec des paroles si peu rassurantes, que le pauvre enfant, loin de venir vers son maître, enjamba par-dessus le bord d’une seconde barque, puis d’une troisième. Enfin, il gagna le quai et se mit à fuir à toutes jambes. La brise soufflait, le Nil se couvrait de tant de voiles qu’on eût dit une troupe de goélands qui déployait ses ailes. Pauvre musse ! lui qui espérait aborder au Caire dans trois jours et voir la grande ville, le voilà à pied, comme un mendiant, sans asile, ne possédant pour toute fortune qu’une demi-douzaine de piastres [3] nouées dans un pan le sa tunique.


III. – LE PÂTRE.

À quelques lieues au-dessus de Fouah, sur la rive droite du Nil, s’avance une pointe escarpée que ronge le courant. Quand les eaux sont basses, les barques la côtoient de très près, afin d’éviter les grèves qui, en cet endroit, barrent presque entièrement le lit du fleuve. Sur cette langue de terre, fertilisée par l’inondation, s’épanouit une végétation puissante. Des champs de coton et de maïs s’étendent dans le voisinage coupés par des canaux profonds, sur le bord desquels se promènent gravement le héron et la cigogne. Çà et là on distingue des espaces plus maigres où poussent les dattiers épineux, et des clairières semées de buissons aux branches noires et tortues, où le fellah conduit ses troupeaux de buffles. Dans les parties de la campagne les plus sablonneuses, on voit surgir la bosse de quelque chameau solitaire ; tandis qu’il broute, l’ibis blanc se pose sur son dos dans l’attitude mystérieuse que lui donnent les hiéroglyphes. Non loin de là, une chétive mosquée annonce la présence d’un hameau. Les maisons en sont si basses, qu’on ne les aperçoit pas du rivage ; seulement, on découvre une foule de petits édifices en forme de ruches et assez élevés, que l’on reconnaît pour des colombiers à la multitude de pigeons qui volent alentour. Ce fut dans ce hameau qu’Ismaël vint chercher un refuge à la suite de la catastrophe qui lui fit abandonner sa barque. Poussé par la faim, ne sachant que devenir, il erra quelque temps autour des habitations ; le souvenir de la ferme où il avait passé quelques années dans la misère l’empêchait de frapper à aucune port ; enfin, il en trouva une ouverte et entra. Le maître de la maison, riche laboureur, lui offrit de garder ses buffles. C’était au moins vivre dehors, au grand air ; Ismaël accepta.

Le lendemain, il partit avec son troupeau : les buffles, attirés par la fraîcheur des eaux, l’entraînèrent du côté du Nil, et il les suivit tristement. Bien des voiles se croisaient sur les flots légèrement soulevés par la brise. Des canjas remontaient dans la direction du Caire pour y déposer des pèlerins qui se rendaient à la Mecque ; d’autres barques, plus grandes, portant le pavillon rouge, semé de trois croissans, descendaient vers Alexandrie avec un chargement d’esclaves pris dans les hautes régions du Nil. Une foule de têtes noires et crépues se pressaient aux étroites lucarnes de l’entrepont pour humer l’air et regarder les interminables rives de ce fleuve si long à parcourir. En voyant ces Nubiens arrachés à leur pays et voués à l’esclavage, Ismaël se sentit moins malheureux. — Il y a sur la terre des gens plus à plaindre que moi, pensa-t-il. — Et ses regards inoccupés se portèrent sur une canja qui s’approchait du rivage pour doubler le promontoire dont nous avons parlé. C’était celle qu’il avait désertée la veille. Il distinguait la figure sévère du reïs [4] coiffé de son turban de mousseline blanche ; les matelots, assis en cercle à la proue, se reposaient en racontant quelqu’une de ces fantastiques légendes qui l’avaient tant de fois charmé. Hélas ! sa vie aventureuse était-elle finie ? Condamné à suivre le pas lent de ses buffles, ne devait-il plus voguer sur le grand fleuve ?

— Si je hélais la barque ? se dit-il à lui-même. Tout est réparé, à bord… On me battra, je reprendrai mon poste, et je jure de ne plus jamais rire à la face d’un aïta.

Il faisait un pas en avant, puis en arrière, hésitant encore à prendre un parti, quand il vit une jeune fille sortir de dessous les arbres, prêter l’oreille au sillage de la barque et courir en chantant. Le reïs, sans rien répondre, lui lança quelques pièces de monnaie enveloppées dans un chiffon, et la voile disparut. La mendiante s’était arrêtée au bruit qu’avait fait l’aumône du marinier en tombant à terre ; mais, bien qu’elle remuât les touffes d’herbe et soulevât les branches d’arbres inclinées sur le sol Ismaël remarqua qu’elle ne trouvait rien. Il lui parut tout simple de l’aider ; mais celle-ci, dès qu’il approcha porta ses mains à son visage pour se cacher ; puis, comme il avançait toujours, elle se tapit sous un buisson.

Cependant le soleil montait. Sur l’autre bord du Nil, les sables des grèves, se confondant avec ceux du désert, commençaient à miroiter comme une plaque de fer rougie au feu. Les buffles essoufflés, se frayant un passage parmi les joncs, s’allongeaient dans les flots et s’y baignaient comme des caïmans ; ils ne laissaient voir que leurs cornes noircis et leur museau épaté. C’était le moment où les pâtres s’abritent sous les sautes pour dormir. Ismaël, étendu à l’ombre, fermait les yeux, lorsque la petite mendiante, quittant sa retraite marcha doucement de son côté.

— As-tu trouvé la pièce de monnaie ? lui demanda-t-il sans se déranger. — La jeune fille tressaillit, s’arrêta court et fit un pas en arrière.

— Est-ce que je te fais peur ? reprit le pâtre en se levant. Tu ne me vois donc pas ? — Et, comme elle répondait par un signe négatif : — Pauvre petite ! lui dit-il, tu es aveugle ! Comment oses-tu courir si près du bord de l’eau ?

— Oh ! répliqua-t-elle un peu rassurée, je connais cette pointe et les environs à cent pas à la ronde, et je peux suivre seule le chemin qui mène d’ici chez ma mère à l’entrée du village.

— Veux-tu, que je te conduise à l’ombre ? ajouta Ismaël ; ne reste pas là où tu es, le sable brûle les pieds ! viens ! ..

— Non, non ; quand il fait bien chaud, j’entrevois du côté du soleil une lueur qui me réjouit. Et puis il faut que je guette les barques, c’est par ici que je vais au-devant de celles qui remontent à la voile. J’entends le bruit du courant qu’elles refoulent, et je demande l’aumône aux reïs. Ce qu’ils me jettent tombe souvent dans les épines ; je passe bien du temps à chercher, je m’écorche les mains et les pieds ; mais enfin Dieu est grand, et, à force de patience, je trouve…

— Pourquoi t’es-tu cachée quand je me suis approché de toi ce matin ?

— J’ai cru que quelque méchant pâtre des environs venait pour me voler, répondit-elle ; les autres mendians sont jaloux de moi, parce que cette place est bonne. Il y a aussi des enfans qui me jouent de mauvais tours ; ils lancent de petites pierres dans l’herbe, et me crient : — Cherche, Fatimah ! cherche !… Et, quand ils m’ont fait chercher pendant une demi-heure, ils se sauvent en se moquant de moi.

— Je te défendrai, dit Ismaël. — Et il la fit asseoir près de lui.

Chaque jour, ils se retrouvaient ainsi à la même place. Entre ces deux enfans que la Providence semblait avoir oubliés, il s’établit bientôt une intimité facile à comprendre. La petite mendiante Fatimah, à qui ces jours sans lumière, passés dans la solitude, paraissaient bien longs, avait trouvé une voix compatissante qui répondait à la sienne. Avant elle, qui avait aimé Ismaël ? Personne ; le jeune pâtre, s’attachait donc au seul être qui ne le repoussât pas dans son délaissement. Le hasard lui avait fait rencontrer une créature plus faible que lui et qu’il protégeait. De plus, il prêtait à la petite fille aveugle le secours de ses yeux ; du plus loin qu’il découvrait des barques, il les lui signalait, de sorte que, certaine de ne pas les manquer, celle-ci pouvait dormir en paix sous le buisson où elle s’était fait un gîte. Quand les mariniers lui lançaient quelque aumône, elle se plaisait à la ramasser elle-même. — Laisse-moi chercher, disait-elle à Ismaël. C’est ma joie, mon travail à moi ! N’est-ce pas la seule chose au monde que je puisse faire ? – Pendant la chaleur du jour, elle venait parfois poser sa tête sur les genoux du pâtre, et elle s’écriait avec ravissement : — Je te vois, Ismaël !… Tiens, place-toi devant le soleil ; oh ! je vois une ombre, c’est toi, c’est toi ! — Le soir, lorsque la fraîcheur du Nil se répandait sur les rives et que les oiseaux chantaient, elle appelait le jeune pâtre, et lui mettait la main sur l’épaule en lui disant : — Courons, courons ! mène-moi loin, bien loin,… plus loin que je n’ai jamais été !

Et tous deux ils couraient d’un pas leste à travers la lande où le latanier pousse parmi les sables. Peu à peu la petite aveugle, qui avait vécu cachée sous un buisson dans de continuelles alarmes, devint moins craintive ; sa figure, jusque-là morne et contractée, s’illumina d’un rayon de jeunesse, comme s’épanouit au fond d’une cour humide la fleur languissante, que le soleil a touchée en passant.

Ainsi s’écoulaient leurs jours, qui, pour se ressembler tous, n’en étaient peut-être pas moins heureux : Un matin qu’il avait plu beaucoup et que le Nil commençait à croître, Fatimah se tenait en vigie à sa place accoutumée, cachée jusqu’aux épaules dans les herbes humides. Une barque s’approchait ; la petite aveugle crut distinguer des voix qui parlaient une langue étrangère, et elle s’en réjouit ; le voyageur qui s’aventure en pays lointain est assez porté à semer des aumônes sur son passage. — Béni soit Dieu, qui m’envoie des Franguis (Européens) ! dit Fatimah. Et le cœur lui battait bien fort. Elle courut vite en chantant sa chanson ; la barque voguait rapidement, car la brise la poussait en poupe, et bientôt l’aveugle entendit le bruit de plusieurs pièces de cuivre enveloppées ensemble qui tombaient entre les arbres.

— Prends garde ! lui cria le reïs, comme elle avançait à travers les broussailles, prends garde à toi !…

La pluie du matin avait détrempé la terre ; sous les pas de Fatimah s’ouvrait un trou profond qu’elle ne connaissait point encore et dans lequel elle roula. Étourdie de sa chute, elle resta sur la grève, sans mouvement ; ses mains crispées s’enfonçaient dans le sable, comme si elle eût craint d’être entraînée par les eaux du Nil, qui murmuraient à son oreille. Elle appela Ismaël, mais le jeune pâtre était allé cueillir des joncs qui lui servaient à tresser des corbeilles ; à peine si on eût pu entendre du rivage le mugissement de ses buffles, qui paissaient épars dans la campagne.

Cependant les passagers de la barque faisaient serrer les voiles et tourner la proue vers la terre. Quand ils abordèrent, Fatimah, un peu remise de sa chute, s’efforçait de retrouver son chemin. Ce bruit de pas derrière elle l’inquiétait, et elle avait honte d’être tombée, elle qui avait passé tant de journées à fouler en tous sens, pour apprendre à le mieux connaître, l’espace borné qui formait tout son univers ! Tremblante d’impatience et de crainte, elle tâtait le rivage abrupt qui se dressait au-dessus de sa tête, lorsque le patron du bateau, mécontent de cette relâche imprévue qui le retardait, dit à l’un des voyageurs européens :

Ekim bouzourg (médecin vénérable), vous voyez bien qu’elle ne s’est pas fait de mal. Partons avant que la brise cesse, et demain nous serons au Caire, s’il plaît à Dieu !

Sans rien répliquer, le médecin à qui s’adressait cette allocution prit la petite aveugle par la main, et la regardant en face avec attention : — Ne crains rien, lui dit-il, et réponds-moi. Quel âge as-tu ?

— Quatorze ans, répliqua Fatimah tout émue.

— Tes yeux ont-ils toujours été fermés ?

— Non ; mais il y a si long-temps qu’ils sont malades, que je n’ai pas souvenir d’avoir vu.

— Veux-tu me suivre au Caire, et peut-être… je te guérirai ?

À ce moment-là, Ismaël, surpris de voir une barque à l’ancre devant la pointe, s’approchait furtivement le long du rivage, et écartait les roseaux en regardant avec inquiétude. Les étrangers avaient aidé la petite aveugle à remonter, et, tandis qu’ils s’acheminaient vers le village, celle-ci marchait du côté de la campagne, prêtant l’oreille, se penchant à droite et à gauche. Au bruit que fit Ismaël en sortant de sa cachette, elle se précipita à sa rencontre ; elle avait reconnu son pas, et lui saisit vivement les deux mains. Sa physionomie portait les traces d’une si forte émotion, que le pâtre restait immobile sans oser l’interroger.

— Ismaël, lui dit-elle après un instant de silence, tu vois ces Franguis ? Ils veulent m’emmener… pour…

— Pourquoi ? demanda brusquement le jeune pâtre.

— Pour me guérir, pour m’ouvrir les yeux !… Ils sont allés chercher ma mère, qui me suivra… Tu ne réponds rien, Ismaël ? Moi qui suis si heureuse !… Je verrai aussi, moi, je verrai, répétait-elle avec exaltation, et je reviendrai ici te rejoindre.

— Quand tes yeux seront ouverts, tu n’auras plus besoin de moi, dit le pâtre, et tu m’oublieras.

Fatimah pleurait de joie, et Ismaël de chagrin. Le lendemain, de bonne heure, les matelots arabes montaient à la pointe des vergues pour déferler les voiles, tandis que le reïs, debout au gouvernail, regardait du côté de la terre. Bientôt Fatimah parut, accompagnée de sa mère, qui portait un petit paquet fort léger : c’étaient leurs effets, tout ce qu’elles possédaient à elles deux. On eût dit que l’enfant avait déjà recouvré la vue, tant elle marchait vite. À peine appuyait-elle sur le sol le bâton recourbé qui lui servait d’ordinaire à guider ses pas mal assurés. Aucun de ses mouvemens n’échappait à Ismaël ; il l’attendait sur la route, immobile et le cœur gros. Quand deux amis se séparent, celui qui reste est si à plaindre ! Comme Fatimah passait près de lui, il fit de son côté un pas qu’elle entendit ; ses yeux fermés se tournèrent vers le pâtre ; puis, comme si elle eût craint d’attirer l’attention de sa mère, elle continua d’avancer. D’ailleurs, derrière elle venaient les passagers de la barque, et à leur tête le médecin, qui lui inspirait un respect mêlé de frayeur. Celui-ci remarqua bien qu’Ismaël observait tout ce qui se passait ; il lui adressa quelques questions, mais le pâtre ne répondit rien.

— Ce conducteur de buffles, dit le médecin à ses compagnons, m’a tout l’air de nous faire la mine parce que nous emmenons cette petite infirme ! — Et s’adressant à Ismaël qui semblait l’écouter : — Tiens, mon garçon, prends ce bakchich [5] pour te consoler.

Le pâtre secoua la tête d’un air qui signifiait : Je ne suis pas un mendiant.

— Diable ! reprit le médecin ; un fellah qui refuse l’argent qu’on lui offre !… Cela ne s’est jamais vu ! Comment t’appelle-t-on ?

— Ismaël.

Tout à coupla brise rida la surface du Nil ; on la voyait arriver de loin, soulevant la poussière des plaines, courbant les saules et les roseaux, animant de son murmure le paysage endormi. Quand le premier souffle atteignit le bout des voiles, la barque s’inclina, prit son élan comme un cheval qui sent l’éperon, puis partit, laissant derrière elle un sillon d’écume. Fatimah cherchait à se reconnaître sur cet élément nouveau ; surprise par le balancement inattendu de la canja, elle s’accrochait aux cordages ; cependant son visage se penchait vers la rive avec une certaine obstination, et Ismaël, qui la suivait du regard, comprit qu’elle lui disait adieu. À mesure que la barque s’éloignait, il approchait plus près du bord de l’eau, au point que son pied touchait déjà le sable humide. Là, sous une touffe de joncs, il découvrit le bâton recourbé que l’aveugle y avait laissé comme un souvenir. Il le ramassa : c’était une tige de palmier lisse et flexible.

Les voiles du bateau, cachées de temps à autre par les îles du fleuve, se montraient encore à l’horizon, mais enfin elles cessèrent d’être visibles, et Ismaël, après s’être plus d’une fois retourné en arrière, monta de nouveau sur le rivage. Ses buffles oubliés paissaient à l’aventure ; le mouvement qu’il se donna pour les rallier l’empêcha de sentir trop vivement le chagrin qui l’oppressait. Pendant quelques jours, il s’occupa à parcourir pas à pas les sentiers à travers lesquels il avait souvent conduit la petite Fatimah ; mais peu à peu l’empreinte de leurs pieds s’y effaçait. Bientôt aussi, l’époque des crues arrivant, le Nil débordé de toutes parts prit les proportions d’une mer. Les sables étaient submergés ; les flots plus profonds, battus par la brise, écumaient contre les palmiers baignés jusqu’à la cime. Il n’y avait plus pour les barques de route précise ; elles coupaient au plus court, loin de la pointe dont les basses eaux les forçaient auparavant de se rapprocher. Les buffles, animaux presque amphibies, se trouvaient à merveille de ces inondations qui formaient dans la plaine des lacs et des marais ; mais le pauvre Ismaël se voyait doublement délaissé, seul sur un rivage déserté par les navigateurs. Rien ne l’attachait plus à ce promontoire : aussi, quand le Nil rentré dans son lit lui permit de faire route, il prit congé du maître de la ferme.

Où allait-il ? Au Caire ; d’abord parce qu’il avait plus de chances de trouver à vivre dans une grande ville, et puis pour une autre raison qu’il ne s’avouait qu’à demi.


IV. – L’ÂNIER.

« Qui n’a pas vu le Caire n’a rien vu, dit quelque part un personnage des Mille et une Nuits ; son sol est d’or, son ciel est un prodige !… Le Caire est la capitale du monde ! » Dans ces paroles de l’écrivain arabe, il faut faire la part de l’emphase et de l’exagération. Cependant il serait difficile de trouver, même en Asie, une ville plus riche que la capitale de l’Égypte en monumens du meilleur style mauresque. Quelle cité musulmane offre à l’œil ébloui une plus grande variété de mosquées et de minarets, une pareille profusion de portiques et de coupoles ? Est-il dans tout l’Orient une capitale qui puisse se vanter d’être assise sur les bords d’un fleuve à la fois plus célèbre et plus majestueux ? C’est à nous, habitans des latitudes froides, que son ciel doit paraître un prodige ! Quant à son sol, il n’est pas d’or ; mais bien de sable et de terre grise ; aussi, lorsque les dromadaires, les chameaux et les ânes débouchent au trot sur une grande place coupée comme une clairière dans cette forêt de maisons, où se précipitent pêle-mêle avec les porte-faix chargés dans les rues étroites et tortueuses, quels tourbillons de poussière ! Ajoutez à cela des cavaliers qui passent rapides comme l’éclair, fiers de leurs yataghans recourbés, de leurs selles de velours rouge, se redressant sur leurs larges étriers et laissant flotter au gré du vent leurs vestes chamarrées d’or. À les voir galoper comme des furieux à travers la foule, on se rappelle le vers d’un poète persan : « La source du soleil est obscurcie par la poudre que font voler leurs coursiers pleins de colère et d’ardeur ! »

On conçoit qu’Ismaël, au sortir des tranquilles pâturages où il menait paître ses buffles, dut se sentir étourdi en abordant une ville pareille ; il n’avait jamais vu due les petits ports des environs de Rosette. Perdu au milieu de cette multitude qui s’engouffre dans toutes les ruelles comme les eaux du Nil débordé dans les canaux qui coupent la campagne, il errait à l’aventure. La fatigue cependant le força de s’arrêter. Il s’assit à l’angle d’une place, au pied d’un grand mur ombragé par quelques sycomores. Devant lui, sous les tentes d’un café, causaient en fumant des chefs arabes, reconnaissables à leurs manteaux noirs. L’un disait : « L’énergie de l’homme est au-dessus des caprices du sort. Vis de la fatigue de ton bras et de la sueur de ton front ; et si ton courage vient à défaillir, prie Dieu qu’il te vienne en aide ! »

Un autre disait « Si la lune ne marchait pas, elle resterait toujours à l’état de croissant. Je voyagerai dans les contrées de l’orient et du couchant ; je ferai fortune, ou je mourrai loin de mon pays. — Si les chiens voient un homme en haillons, ajoutait un troisième, ils aboient après lui et grincent des dents ; mais qu’ils voient venir un homme dans l’opulence, ils vont vers lui en agitant la queue ! »

Ces discours graves et sages frappèrent vivement l’esprit d’Ismaël ; il les eût écoutés long-temps, si une demi-douzaine de jeunes garçons âniers de leur métier, qui jusque-là avaient dormi paisiblement auprès de lui, ne se fussent éveillés aux braiemens de leurs bourriques. Ces animaux, abandonnés en plein soleil par leurs maîtres qui reposaient doucement à l’ombre, faisaient entendre leurs plaintes. Après les avoir rappelés à l’ordre, les âniers se mirent à jaser gaiement ; chacun raconta ses courses de la journée et fit sauter dans sa main l’argent qu’il avait reçu. Ismaël les considéra avec attention ; pareil au ramier qui, chassé de sa forêt, s’est abattu au milieu d’une troupe de pigeons domestiques, il reconnaissait bien dans ces enfans des fellahs comme lui, mais leur allure effrontée le tenait à distance. Cependant une heure s’était écoulée sans qu’ils eussent pris garde à lui. — Si je leur parlais ? se disait-il ; ils connaissent la ville… Venus comme moi de la campagne, ils ont trouvé le moyen de vivre ici ! — Et, après avoir bien examiné ces vauriens à l’œil vif et rusé, il avisa le plus petit de la bande, comme étant celui qui se laisserait aborder le plus facilement. Il se leva a donc, et sa bouche s’ouvrait pour parler, quand le petit ânier le toisant d’un air moqueur :

— Qui es-tu ? lui dit-il, d’où viens-tu, paysan ? Tu n’es pas des nôtres.

Confus et interdit, Ismaël battait en retraite.

— Tiens, dit un second, vas-tu à la Mecque ? Tu as à la main un bâton de pèlerin. — C’était celui de la petite aveugle, que le pâtre avait emporté.

Laissez-le, cria un grand garçon plus fort que les autres, et écartant ses camarades, qui faisaient cercle autour du nouveau venu : — Parle, lui dit-il ; ton nom ?

— Ismaël.

— De Rosette, n’est-ce pas ?

— Oui, répondit le pâtre.

— Tu es cet Ismaël Er-Raschydi [6] qui a déserté sa barque à Fouah ? ah ! mon garçon, tu as bien fait de partir ; si le patron t’avait tenu !… Là-dessus, il raconta à ses compagnons l’aventure de l’aïta endormi au pied d’un dattier, et comment celui-ci, à son réveil, avait déchargé ses pistolets sur le mousse. L’histoire fut très goûtée des conducteurs d’ânes, qui, avides d’en apprendre la suite, se rapprochèrent d’Ismaël.

— Et moi aussi, reprit l’ânier, j’ai déserté le même jour. Ma barque s’en allait dans ton pays, à Rosette, et je me suis glissé dans une autre, qui m’a conduit au Caire. Je m’en suis fort bien trouvé… Voyons, toi, que fais-tu ici ?

— Rien encore, dit Ismaël ; j’arrive, et…

— Et tu ne sais quoi devenir ?

— Non, dit le pâtre en baissant les yeux.

— Eh bien ! mon garçon, fais-toi ânier. Le métier n’est pas difficile. Tu te mets au service d’un patron qui te loue sa bourrique, tu te plantes le matin à l’entrée du quartier des Francs, et, dès que tu vois paraître un de ces étrangers qui ressemblent à une paire de pincettes coiffée d’un chaudron [7]. tu cries : Good dunkey, signore, very good dunkey ; un bon âne, seigneur, un bien bon âne ! Ces Franguis veulent tout voir : tu les mènes à la citadelle, aux tombeaux des sultans mamelouks, au bazar des esclaves.

— Il faut bien du temps pour apprendre à connaître tout cela, dit Ismaël, et moi qui ne sais pas même le nom de cette place.

— Bah ! reprit l’ânier, dès qu’une pratique a enfourché ton âne, tu piques ta bête et au galop ! Tu demandes ta route au premier camarade qui se rencontre. Si tu t’égares, tant mieux, la course est plus longue, et tu te fais payer davantage. Et puis, quand le Frangui te donne de l’argent, pleure, crie, ameute les passans ; dis que l’infidèle, le cafir t’a refusé le pourboire qui t’est dû. L’étranger aura peur, et il te jettera une poignée de piastres.

Et en parlant de la sorte il se tourna vers ses camarades, comme pour leur dire : — N’est-ce pas que cela se pratique ainsi ?

L’éloquence de l’ânier avait produit une certaine impression sur l’esprit d’Ismaël.

— Et le patron, demanda-t-il, comment s’arrange-t-on avec lui ? — Le maître qui te loue son âne n’est pas là pour te surveiller comme le patron d’une barque, répondit le jeune garçon. Tu dois te faire tirer les deux oreilles au moins trois fois avant de lui lâcher l’argent. Et puis, crois-moi, ne cours point après ces vilains Juifs qui ont le nez si pointu : ce sont des chiens avares ; ni après les Coptes, qui portent un encrier à leur ceinture : ce sont des renards rusés, et on ne gagne rien avec eux ; ni après les Turcs coiffés de gros turbans qui leur tombent sur les yeux : ce sont des gens rudes au pauvre monde ; mais, quand tu vois un Franc, bats-toi avec les camarades pour l’avoir : il appartient de droit au premier qui touche son habit.

Et après un moment de silence : — As-tu dîné ? demanda l’ânier.

— Non, dit Ismaël avec la modestie d’un invité qui répond à son hôte.

— Tant mieux, répliqua son nouvel ami ; viens avec moi.

Et il le fit entrer dans une petite boutique où l’on vendait des fruits. Il y prit quelques douzaines de bananes, plus deux à trois livres de ces pâtés qui se composent de dattes si bien écrasées qu’on ne voit plus qu’une masse de noyaux et de mouches pétries dans un suc noir. Ces friandises furent déposées dans le bonnet d’Ismaël ; et comme il s’extasiait sur l’abondance des provisions : — C’est toi qui régales, lui dit l’ânier ; donne-moi ta bourse, que je paie.

Ismaël tira quelques piastres de sa ceinture ; une fois dehors, le conducteur d’ânes appela ses camarades. Tous se jetèrent à l’envi sur les bananes et sur le pâté de dattes. Une fontaine qui coulait à quelques pas de là, sous une voûte de pierre ornée de fines arabesques, leur fournit une eau limpide. Ismaël avait payé sa bienvenue ; il était ânier. Dès le lendemain, le tuyau de la pipe passé dans le collet de sa tunique, les manches retroussées et les jambes nues, il courait à travers la grande ville du Caire, de la place de l’Ezbékieh à la mosquée de Touloun, de Birket-al-Farrayn à la place de Roumey. Comme il semblait plus naïf que ses confrères, les voyageurs étrangers l’employaient de préférence aux autres, et il faisait de bonnes journées. Cependant, ni ces courses multipliées, ni les avantages de sa nouvelle condition ne lui faisaient oublier le temps où il gardait les buffles sur le bord du Nil. Quand il avait tout le jour piqué les flancs de son âne, crié aux passans et à sa bête ces mots invariables : Ar-réquel-eik (gare la jambe), al-émin-eik (à droite), al-schémal-eik (à gauche), quand il avait trotté comme un chien maigre aux quatre coins du Caire, il pensait aux soirées un peu tristes, mais douces à son souvenir, où il courait côte à côte avec la jeune aveugle. Alors il cachait sa tête dans ses mains pour mieux se rappeler les scènes regrettées qui lui revenaient obstinément en mémoire, et il croyait entendre encore la voix de Fatimah, quand elle chantait en marchant à la rencontre des barques. Une chose le consolait, c’est qu’il mettait en pratique la maxime d’un des trois Arabes dont les paroles l’avaient frappé : « Vis de la fatigue de ton bras et de la sueur de ton front ! »

Un matin qu’il arrivait de bonne heure à sa place accoutumée, un Européen monta sans rien dire sur son âne, et s’achemina vers le quartier des chrétiens. Il y a là un labyrinthe obscur de ruelles, de cours et de passages couverts qui se ferment chaque soir, et dans lesquels il est assez facile de s’égarer en plein jour. Ismaël suivait pas à pas, la main sur la croupe de sa bête. L’Européen le regardait de temps à autre, et, quand ils débouchèrent sur une rue mieux éclairée, Ismaël crut reconnaître le médecin qui avait emmené la petite aveugle. Comme s’il eût voulu faire ranger les passans, il se plaça à la tête de son âne, et jeta derrière lui des regards furtifs, si bien que le médecin, — car c’était lui, le reconnut à son tour.

— Ah ! ah ! lui dit celui-ci, refuses-tu toujours les pourboires que l’on t’offre ?

— Ismaël répondit par un geste qu : i signifiait : Faites-en l’essai, et vous verrez !

— Tu as déjà exercé bien des métiers, reprit le médecin ; Fatimah, qui sait ton histoire, me l’a contée… Tu as un bon cœur, Ismaël ; du courage, mon garçon, et Dieu t’aidera !

Puis, comme l’ânier lançait sur lui des regards interrogatifs : — Mon enfant, ajouta-t-il, je ne suis point un santon qui guérit les malades avec des prières, ni un derviche qui a le don des miracles. Fatimah ne voit pas encore. La guérison sera longue. — Cela dit, il s’arrêta devant une porte qui s’ouvrit pour le laisser entrer, et disparut après avoir payé généreusement Ismaël.

Parfois le petit ânier avait des pratiques à conduire au Vieux-Caire, et, à la vue des barques innombrables rangées dans le port, il sentait renaître plus vivement le désir de naviguer qui ne s’effaçait point en lui. Les récits de voyages qu’il entendait à la porte des cafés excitaient encore son humeur vagabonde. Il se mêlait aux aventures racontées dans ces lieux de réunion, devant un auditoire attentif, bien des fables, bien des circonstances merveilleuses qui leur prêtaient un grand charme. Ignorant et pauvre, Ismaël regardait avec admiration les marchands au brillant costume qui parlaient de Bagdad et de Samarcande, de Ceylan et du Cachemire. La fortune habitait donc ces lointaines contrées ; mais comment s’y rendre ? comment faire le premier pas dans cette route qui conduit à la richesse ? C’était là ce qui l’embarrassait, ce qui l’arrêtait court quand il essayait de former des projets. Cependant le hasard, qui se plaît à servir les gens simples et les hommes de bonne volonté, se chargea de le mettre sur la voie. Un steamer anglais partait de Suez pour l’inde ; beaucoup de voyageurs s’étaient acheminés vers la mer Rouge dans l’intention de le rejoindre. La veille du jour où le bateau allait lever l’ancre un voyageur attardé rencontra Ismaël, qui l’aborda avec la formule accoutumée : Very good dunkey, sir !

— Ton âne est-il vraiment bon ? demanda l’étranger.

— Excellent, répondit l’ânier.

En ce cas, partons ; si tu me mènes à Suez en vingt-quatre heures, je te paie la valeur de ta bête !

Ismaël accepta cette offre avec empressement ; le voyageur arriva à Suez au moment où le canon annonçait le départ du steamer, si bien qu’il eut le temps de prendre une barque et d’atteindre le paquebot qui se mettait en marche. Pendant cette course forcée de vingt-quatre heures, Ismaël ne s’était guère reposé, la fatigue l’accablait ; il se coucha et dormit long-temps. Quand il s’éveilla ; son âne était encore étendu sur la paille ; la pauvre bête ne devait plus se relever !

— Béni soit Dieu qui m’a conduit s’écria Ismaël. Voici la route qui mène aux pays dont j’ai tant de fois entendu parler, je la suivrai. Je reviendrai avec des pièces d’or plein ma ceinture, je roulerai sur ma tête le turban de mousseline, je jetterai sur mes épaules le cafetan brun comme les marchands du Caire. Fatimah ne sera plus aveugle !… Ma voix aura changé, et elle ne me reconnaîtra plus ; mais le bâton de palmier qu’elle a laissé sur le sable, je l’ai toujours ! — Là-dessus, il alla trouver un de ses camarades qui retournait au Caire. — Tiens, lui dit-il, voici le prix de mon âne ; porte-le à mon maître. Au revoir ! chien qui court trouve sa vie ! Un jour je reviendrai, s’il plaît à Dieu !


V. – LE NAKODA.

Assis sur le bord de la mer Rouge, au fond de la baie où l’Asie et l’Afrique mêlent leurs sables, Ismaël regardait les grèves immenses que la marée, en se retirant, laissait à découvert. Les eaux rougeâtres et troublées du golfe Arabique ne lui rappelaient guère les flots si bleus de la Méditerranée. Suez, qui ressemble à une ville pétrifiée, ne lui donnait point un avant-goût des pays merveilleux si vantés par les voyageurs. Derrière lui campaient des chameliers arabes qui retournaient en Syrie ; ils rangeaient leurs armes en faisceau, faisaient sortir leurs femmes des cages dans lesquelles ils les transportent comme des captives ; puis, le repas achevé, ils reprenaient leur chemin, disparaissant bientôt dans les plaines sans bornes du désert comme une troupe d’oiseaux dans l’immensité du ciel. Ces nomades ne lui paraissaient aller ni assez vite, ni assez loin. Il n’avait nulle envie de les suivre ; ne pouvaient-il pas d’ailleurs le vendre en route, comme les fils et Jacob leur frère Joseph ? Il y avait bien à une grande distance du port de lourdes barques qui fixaient son attention, mais elles restaient immobiles sur leurs ancres. Cependant Ismaël songeait toujours à cette parole mystérieuse qu’il avait entendue au Caire : « Je voyagerai dans les contrées de l’orient et du couchant ; je ferai fortune, ou je mourrai loin de mon pays ! »

Comme il persistait dans son désir de visiter les régions lointaines, il arriva des caravanes portant des marchands turcs et égyptiens qui venaient s’embarquer à Suez, un peu pour aller en pèlerinage à la Mecque et beaucoup pour trafiquer dans les villes de la côte d’Arabie. Abrités sous des parasols aux couleurs bizarres, ils se balançaient dans des cacolets suspendus aux dos des chameaux, pareils aux ; singes que le saltimbanque empile dans des mannequins accrochés au bât de son âne. Dès que ces marchands parurent sur le quai, les barques s’animèrent tout à coup. Des canots vinrent à terre pour chercher les passagers. Le mousse, assis à la proue, poussait un cri perçant et modulé, et les matelots, esclaves nubiens, plongeaient leurs rames dans l’eau en lui répondant par un croassement guttural : on eût dit un duo entre un rouge-gorge et une troupe de corbeaux. À la poupe se tenaient les capitaines, gens de l’Yémen, à la barbe noire, au visage austère. Ismaël aborda un de ces graves personnages et lui demanda de l’embarquer à son bord. Sa proposition fut agréée ; il navigua dans la mer Rouge pendant quelque temps, puis franchit le détroit de Bab-et-Mandeb et se lança dans l’Océan indien.

Plusieurs années s’écoulèrent ainsi ; Ismaël n’était plus ce petit pâtre ignorant, cet ânier craintif que la mauvaise fortune semblait prendre à tâche de poursuivre. La vie active de marin l’avait rendu fort et robuste, vif et alerté : il savait lire, ce qui le mettait au-dessus de plus d’un pacha, et ses connaissances dans l’art de la navigation, sans être très étendues, lui avaient valu, parmi les musulmans, le titre et le rang de nakoda (capitaine).

En sa qualité d’Égyptien, Ismaël était économe, ce qui chez nous s’appellerait avare ; les Orientaux le sont tous par goût d’abord et puis par crainte. Comme ils vivent d’une façon plus retirée que nous, ils aiment à cacher leurs trésors dans leurs maisons, à tenir leur fortune sous leur main. D’ailleurs, qui ne viserait à paraître pauvre dans un pays où la richesse éveille si vite la cupidité des pachas, des aghas et des beys ? Ismaël, fidèle aux habitudes de sa race, ne portait donc pas la tête plus haute, bien qu’il eût amassé une somme assez ronde. S’il entrevoyait le jour où il serait en état de ne plus courir les mers, il se gardait d’en rien dire à personne. Peut-être aussi, comme le joueur qui hésite à quitter la partie tant que dure la veine favorable, reculait-il involontairement l’heure de la retraite. Toujours est-il que, cinq ans après son départ du Caire, le navire qu’il commandait se trouvait à l’ancre en rade de Moka : c’était une de ces énormes barques à un mât qu’on nomme bagglow. Les dernières balles de café arrivaient à bord ; prêt à mettre à la voile pour l’Inde, le nakoda Ismaël n’avait plus qu’à régler ses affaires avec les négocians arabes et persans établis dans la ville.

Quand il eut parcouru les bazars, échangeant avec celui-ci quelques paroles d’adieu, recevant de celui-là une lettre qu’il plaçait dans les plis de son turban (c’est le sac aux lettres des nakodas), il se rendit sur la place où campent les caravanes qui viennent de l’intérieur. Cette place s’étend le long des murailles de la ville de Moka, au midi. On y débouche par une porte étroite, flanquée de deux hautes tours à créneaux et que sont censés surveiller douze ou quinze aïtas. À la vérité, ils dorment là, sous un auvent, étendus pêle-mêle au milieu des sabres, des pistolets, des fusils cannelés, dans le désordre traditionnel d’un corps de garde turc. Le vent de la mer et le mouvement des chameaux soulèvent, dans ce grand espace vide, une poussière étouffante, et pourtant on y respire plus librement que dans la ville, dont les murs trop élevés empêchent la circulation de l’air. À l’horizon, on aperçoit les montagnes de Senna, la patrie du café ; l’œil trouve à se reposer sur un peu de verdure, chose bien rare dans cette Arabie Heureuse, partout si triste et si désolée. Enfin, on y rencontre des arbres avec leurs feuilles, de gracieux acacias qui donnent une ombre infiniment plus étendue que le palmier. Aussi, sous leur abri, a-t-on installé des cafés, établissemens d’une simplicité extrême, qui consistent en une demi-douzaine de tasses rangées autour du foyer où l’eau bout, un faisceau de pipes, quelques narguilés et un sac à tabac suspendu aux branches. Les consommateurs s’asseient sur des divans qui ne sont autre chose que des espèces de paniers en forme de cages à poulets. Ce fut sur un de ces siéges qu’Ismaël prit place. Comme il humait lentement la fumée de sa pipe, un marchand égyptien de sa connaissance s’approcha de lui.

— Quoi de nouveau au pays de Senna ? lui demanda Ismaël ; les Arabes pillent-ils toujours les caravanes ?

— Mes chameaux sont arrivés à bon port, grace à Dieu ! répondit le marchand. La campagne est sûre maintenant, mais la ville ne l’est guère. — Et se penchant à l’oreille d’Ismaël : — Tu sais, nakoda, ajouta-t-il, ces belles perles de Ceylan que je cachais dans ma cave, ces perles fines que je comptais vendre à Constantinople… on me les a volées !

— Il y a ici une douzaine de vauriens… répondit Ismaël en jetant un regard sur les aïtas qui s’allongeaient à l’ombre comme des léopards ; je n’aime pas ces Turcs-là.

— Leur chef, Ali-Agha, est de mes amis, répliqua le marchand ; un brave homme, point fier, qui m’a emprunté quelque argent. Il m’a promis, de chercher le voleur. Pour exciter son zèle, j’ai promis une récompense de mille sequins à qui me rapporterait mes perles… Ça n’est pas la dixième partie de ce qu’elles valent… Connais-tu cet Ali-Agha ?

— Non… Et il s’est occupé de courir après le voleur ?

— A l’instant même. Il est parti hier pour arrêter quelques-uns de ses hommes qui ont déserté avec armes et bagages… avec mes pauvres perles aussi, j’en suis sûr.

Là-dessus ils se séparèrent. Le lendemain soir, comme la brise commençait à souffler, le bagglow d’Ismaël levait l’ancre. Les Nubiens, qui formaient la presque totalité de l’équipage, hissèrent, au son du tambourin la voile gigantesque ; la vergue, longue de trente coudées, se dressait lentement, en cadence, par secousses régulières. Enfin, quand le vent s’engouffra dans la masse de toile subitement déployée, la barque s’abattit sur la vague et s’éloigna du rivage. Les derniers rayons du soleil faisaient étinceler les sables de la côte d’Arabie ; encadrée entre la mer et un vaste horizon de montagnes, la ville de Moka ne présentait plus qu’une ceinture de murailles flanquées de tours au-dessus desquelles se détachaient çà et là l’aiguille d’un minaret, le panache vert d’un dattier ou le feuillage glauque d’un térébinthe.

De Moka au détroit de Bab-el-Mandeb, on ne compte que douze lieues ; poussé par une brise favorable, le bagglow franchit cette distance pendant la nuit. Quand Ismaël parut sur le pont, il fut quelque peu surpris d’apercevoir à la proue de son bâtiment un passager qu’il ne se rappelait pas avoir pris à bord. L’inconnu portait, à la manière des musulmans de l’Inde, le pantalon court et large, la tunique blanche agrafée sur le côté gauche, et au lieu de turban, une calotte pointue qui laissait surgir librement une paire de longues oreilles. Aux questions que lui adressa Ismaël, il répondit avec beaucoup d’humilité en déclarant qu’il était un pauvre pèlerin hindou revenant de la Mecque. Embarqué furtivement la veille au matin, il avait dû se tenir caché dans la cale pour éviter que le capitaine ne le renvoyât à terre. — Au nom du Dieu clément et miséricordieux, ajoutait-il, je me recommande à votre charité. Un pèlerin tient peu de place et porte bonheur à qui lui accorde l’hospitalité sur mer comme sur terre. — Les matelots, à qui il avait donné quelque argent pour être reçu à bord, parurent fort édifiés de ses paroles ; de son côté, Ismaël ne vit pas grand inconvénient à laisser s’arranger en un coin du tillac ce pauvre diable, vagabond ou pèlerin. D’ailleurs, la présence d’un indigent embarqué de contrebande à bord d’un navire persan ou arabe est un incident fort ordinaire. L’équipage ne fait point difficulté de partager son repas avec le mendiant voyageur, que chacun considère comme l’hôte de Dieu.

Pendant quelques jours, le pèlerin, incommodé sans doute par le roulis de la mer, auquel il paraissait peu habitué, demeura blotti à la proue du bâtiment. Les jambes croisées sur sa natte, la tête enveloppée d’une couverture, il remuait entre ses doigts le chapelet à grains d’ambre, récitant avec componction les innombrables noms d’Allah. Les matelots lui apportaient des fruits et des morceaux de ce nougat fort estimé des Arabes, qui se compose de miel et de lait de chamelle. La pipe et le café lui étaient présentés souvent par Ismaël, qui, en se promenant sur le pont, lui adressait de bienveillantes paroles. Peu à peu le pèlerin mangea de meilleur appétit ; il sortit de sa torpeur, et, comme un homme qui a besoin d’exercice, se mit à faire aussi les cent pas, sur le tillac. Sa démarche devenait de plus en plus assurée ; il se tenait droit, la tête haute, les mains derrière le dos, si bien qu’Ismaël commença à trouver que, pour un Hindou, il avait une allure un peu militaire. Cette remarque le conduisit à exercer sur son passager une certaine surveillance, mais sans trahir sa défiance d’aucune façon. Un jour donc, Ismaël, ayant nettoyé ses pistolets rouillés par l’humidité de la mer, les laissa, comme par hasard, sur le cabestan, à la proue du navire ; puis il se retira derrière la galerie de la cabine. Le pèlerin ne tarda pas à approcher ; il prit les pistolets d’une main ferme, en fit jouer les ressorts, et les tint à pointe de bras, comme s’il eût ajusté un ennemi.

— Voilà un pèlerin qui manie les armes mieux encore qu’il ne fait tourner les grains d’un chapelet ! se dit Ismaël. Cet Hindou est né plus près de Smyrne que de Madras !… J’ai vu cet homme-là quelque part, un turban sur la tête, des pistolets aux poings comme tout à l’heure ! C’est un Turc qui a changé de peau !

Cependant le bagglow naviguait dans la mer des Indes et faisait bonne route. Fidèle à son rôle de pèlerin, l’étranger racontait aux matelots ce qu’il avait vu dans son voyage à Médine et à la Mecque ; ceux-ci lui témoignaient de grands égards ; ils se réunissaient le soir autour de lui pour écouter ses conseils et faire la prière sous sa direction. Pour la plupart, ils étaient nègres, comme nous l’avons dit, par conséquent ignorans, crédules et peu portés au travail. Les Arabes qui servaient à bord en qualité d’officiers se plaignaient à Ismaël de ce que l’équipage oubliait la manœuvre pour écouter les histoires du haddji (pèlerin) ; quelques coups tombaient sur les épaules des noirs, qui couraient aussitôt à la proue demander des consolations au saint personnage. Ces détails n’échappaient point au nakoda Ismaël. L’influence exercée par l’inconnu sur ses matelots nuisait à sa propre autorité, et lui causait une inquiétude croissante ; il résolut d’épier plus attentivement encore la conduite du pèlerin. Pour cela, il se blottit un soir sur le pont, enveloppé dans un caban de laine qui cachait ses traits ; les Nubiens, selon leur usage, formaient un cercle autour du passager.

— Mes enfans, leur disait celui-ci, vous faites un rude métier. Vous êtes bien battus, mal payés.

— Et mal nourris, répondit un nègre aux formes athlétiques, affligé d’un de ces appétits formidables que rien ne peut rassasier.

— Dieu est grand ! continua le pèlerin ; il peut vous livrer les trésors enfouis dans les entrailles de la terre et au fond de l’océan ! Je sais des pays où l’on trouve des sequins en abondance, où l’on pêche des perles à poignées (les nègres écoutaient la bouche béante), ou l’on vit heureux et sans rien faire à l’ombre de bananiers !…

— Y a-t-il bien loin d’ici à ce paradis-là, haddji ? demandèrent plusieurs voix.

— Pas si loin que d’ici au paradis de Mahomet, répliqua le pèlerin, et je saurais bien vous y conduire. !… si je vous commandais…

Et il se tut ; Ismaël en avait entendu assez pour deviner les projets du passager : il s’agissait d’enlever le navire, ce qui ne pouvait guère se faire qu’en se débarrassant du capitaine. Provoquer l’explosion du complot avant qu’il fût tout-à-fait mûr, aller au-devant de l’ennemi et le surprendre, ce fut le plan qu’il adopta Son premier soin avait été de mettre les armes hors de la portée des noirs ; il les distribua à ses Arabes en les exhortant à se tenir sur leurs gardes. Le lendemain, pour sonder les dispositions de ses gens, il les fit impitoyablement manœuvrer depuis le lever du soleil jusqu’à la nuit, puis, comme ils murmuraient, il les envoya dormir sans souper. — Allez, chiens, leur dit-il, allez vous remplir l’estomac avec les sentences du haddji !

Les nègres consternés se retirèrent à la proue ; ils demeurèrent quelques instans silencieux, puis ils se mirent à parler à voix basse, puis le bruit de leurs plaintes devint plus articulé ; enfin ils éclatèrent en clameurs : L’orage qui grondait sur le tillac du bagglow avait grossi aussi rapidement qu’un ouragan de la mer des Indes. Le grand Nubien à l’appétit de chakal criait avec rage qu’il fallait piller les vivres ; d’un œil hagard il cherchait une arme quelconque pour défoncer le capot de l’entrepont. Le soleil se couchait, jetant sur les visages noirs et diaboliques de ces matelots insurgés une teinte couleur de sang ; cependant, les hautes montagnes des environs de Bombay se montrant à l’est, la vue de la terre sembla un moment calmer l’effervescence des Nubiens.

— Cette terre-là, dit tout bas le pèlerin, n’est pas celle où je vous conduirais, si j’étais votre chef ! Obéirez-vous à un homme qui vous fait mourir de faim, qui demain vous fera fouetter et jeter en prison, là sur ce rivage !…

— Silence ! dit Ismaël, d’une voix ferme ; préparez les ancres !

— Donnez-nous à souper, hurlaient les matelots tenus en respect par l’attitude calme du nakoda.

— Préparez les ancres ! répéta celui-ci.

— A l’eau, à l’eau le nakoda avec ses Arabes ! murmura le pèlerin caché derrière les matelots, — et il tirait de dessous - sa tunique une paire de tabantché [8], pareils à ceux que portent les aïtas.

Excités par les paroles du haddji, qui attisait leur colère, les noirs poussaient des rugissemens sauvages ; aucun d’eux n’osait encore s’approcher du capitaine.- Lâches, répétait le pèlerin, jetez-les par-dessus le bord, et le navire est à nous avec tout ce qu’il renferme ! — Et, en parlant ainsi, il faisait mine de se mettre à leur tête. Ce mouvement en entraîna quelques-uns ; le plus hardi, brandissant une rame, courut comme un furieux vers la poupe. Ismaël, qui le suivait du regard, l’abattit d’un coup de pistolet, et s’élança sur le pèlerin. Ses Arabes marchaient avec lui ; leurs armes menaçaient à bout portant l’instigateur de la révolte, qui, subitement, abandonné par les noirs, se retira à reculons aussi loin qu’il le put. Appuyé contre le bord, il tenait ses pistolets le canon en bas dans l’attitude d’un homme pétrifié ; les matelots nègres, épouvantés de la mort de leur camarade, cessèrent leurs clameurs, tombèrent à genoux en sanglotant et demandèrent pardon.

Haddji ! cria Ismaël, jette bas les armes, ou tu es mort !

Celui-ci ouvrit les mains, et ses pistolets glissèrent sur le tillac.

— Tu es un menteur et un traître, haddji, continua Ismaël ; je t’ai vu à Fouah ; ces pistolets que voici, tu les as tournés contre moi ; — tu étais un aïta dans ce temps-là, — et tu as fait feu ! Ce petit mousse de Fouah te tient à son tour sous ses pieds !

— Grace, dit l’aïta ; fais-moi grace, je te paierai généreusement ma rançon.

— Ne mens pas, répliqua Ismaël en le couchant en joue.

— Par le prophète, je dirai la vérité… En bas, dans la cale, il y a un paquet qui contient mes habits d’aïta… Dans la ceinture,… je ne mens pas ! cherche bien, et tu trouveras quatre grosses perles…

— De Ceylan ; n’est-ce pas ?

— Oui, sur ma tête, des perles de Ceylan, et d’un grand prix.

— Que tu as volées, brigand !

— Que j’ai trouvées, balbutia l’aïta.

— Tu mens, cria Ismaël d’une voix terrible ; tu les as volées à un marchand égyptien qui t’a prêté de l’argent : ton nom est Ali-Agha ; tu les as volées !

L’aïta laissa tomber sa tête sur le bord du navire comme un homme qui attend le coup de la mort. — Enfans, dit le nakoda Ismaël à ses matelots, préparez les ancres ! — Ils obéirent cette fois avec la docilité de gens qui ont quelque peccadille à se faire pardonner. — Maintenant, jetez à l’eau le corps de ce mutin qui tache le tillac de son sang, et puis mettez aux fers ce Turc qui a trahi l’hospitalité !

Deux jours après cette scène, le navire prenait sa place dans la rade de Bombay. Ismaël rendit la liberté à l’aïta, et, l’ayant conduit lui-même à terre : — Va au diable, lui dit-il ; te voilà dans une contrée où règnent les Franguis ; ceux-là pendent les voleurs, les assassins et les traîtres ; ainsi prends, garde à toi ! — Quant à lui, il vendit son bagglow, et revint à Moka sur un navire étranger : après ce qui s’était passé à bord, il n’osait plus confier à son équipage et sa fortune et sa propre personne. En débarquant, il alla voir son ami le marchand égyptien.

— Eh bien ! lui, dit-il, as-tu retrouvé ton voleur ?

— Hélas ! Non, répliqua tristement celui-ci.

— Ali-Agha, ce brave homme point fier, a donc échoué dans ses recherches ? — Et, comme son ami ne répondait pas : — Tiens, ajouta-t-il, j’ai été plus heureux que lui. Voici quatre perles que le hasard m’a lait rencontrer ; si elles pouvaient remplacer celles que tu as perdues ?

Le marchand les regarda de cet œil expérimenté du berger qui reconnaît sa brebis entre mille ; puis il remit à Ismaël la somme promise à celui qui les lui rapporterait.

— Merci, dit le nakoda ; j’ai bien gagné tes sequins ; mais tout est bien, qui finit bien ; je dis adieu à la mer, et retourne aux bords du Nil.


VI. – LE REIS.

Le turban de mousseline blanche, le cafetan brun et la ceinture remplie de sequins, ces trois choses ardemment désirées, Ismaël les possédait enfin ; de plus, il avait la satisfaction de les devoir à son travail, à sa persévérance et à son courage. Le hasard voulut que l’âne sur lequel il revint de Suez au Caire fût conduit par ce grand garçon qui l’avait jadis reçu lui-même dans la confrérie des âniers. Il ne paraissait pas que le fellah eût fait fortune : Ismaël, l’ayant reconnu, lui dit avec bonté : — Mon ami, tu dois être bien ennuyé de courir sur le sable derrière ta bête depuis si long-temps.

— C’est mon métier, répliqua l’ânier.

— Il en a d’autres et de meilleurs ! Veux-tu me suivre ? Je vais à Rosette acheter une barque, tu navigueras avec moi.

— Bah ! dit le fellah, j’aime mieux la vie que je mène. Ne suis-je pas libre comme l’air ? Point de soucis ; point d’argent à cacher, je le dépense à mesure qu’il me vient, de peur des voleurs. Quand je suis las de travailler, qui m’empêche de me coucher à l’ombre, sous le porche d’une mosquée ? Navigue qui voudra, moi, je reste ânier !

— A ton aise, mon ami, dit Ismaël. — Et il se rappela le temps où cet insouciant garçon lui paraissait un important personnage.

Les aventures de son enfance et de sa jeunesse lui revenaient plus vivement en mémoire à mesure qu’il avançait. Bientôt il arriva sur les collines du haut desquelles on découvre le Caire tout entier s’allongeant au pied de la citadelle, le Nil qui serpente à perte de vue, tantôt pressé par les sables ; tantôt bordé de jardins, et à l’horizon les pyramides, pareilles à trois tentes gigantesques plantées à l’entrée du désert. Ce magnifique spectacle arrache des cris d’admiration et des larmes de joie aux pèlerins qui reviennent d’Arabie ; il fit battre le cœur d’Ismaël, qui revenait de bien plus loin. Quand il trotta dans les rues de la ville, combien lui parurent misérables les hommes de peine et les porteurs d’eau qu’il rencontrait, courant dans la poussière, jambes nues et manches retroussées ! C’étaient cependant ces mêmes gens dont il avait, à une autre époque, partagé la condition, dont il, avait même envié le sort à son arrivée dans la brande ville, où il ne savait sur quelle pierre reposer sa tête. Un grand nombre d’aveugles lui demandaient l’aumône, — on les compte par milliers dans la capitale de l’Égypte ! — et il leur donnait avec émotion. Chaque fois qu’une femme privée de la vue s’approchait de lui, il tremblait de reconnaître Fatimah, la petite aveugle des bords du Nil.

Dès le lendemain de son retour au Caire, Ismaël se fit conduire chez le médecin européen : celui-ci, ayant prospéré dans ses affaires, occupait une jolie maison du quartier copte, entre une cour où murmurait une fontaine et un jardin planté de vignes et de figuiers. En frappant à la porte, l’Égyptien se troubla, et, quand un domestique la lui ouvrit, il eut beaucoup de peine à balbutier quelques mots. — Faites entrer, dit le médecin ; qui me demande ? — Et comme il s’avançait du côté de la cour, il vit Ismaël debout, la main à son front, qui s’inclinait respectueusement vers lui, à la manière d’un client qui aborde son patron.

— Excellent seigneur, protecteur du pauvre, consolateur de ceux qui souffrent, que votre bonheur augmente de jour en jour, que la lumière de vos prospérités reste toujours brillante…

— Après ? dit le médecin.

— Votre seigneurie ne me reconnaît pas ? demanda Ismaël tout interdit.

— Non. De quelle maladie vous ai-je guéri ?

— Ce n’est pas moi que vous avez soigné, reprit Ismaël, mais une petite aveugle…

— Fatimah ? interrompit le médecin en levant les yeux sur lui. En ce cas, tu es Ismaël, le mousse, le pâtre, l’ânier… et puis quoi encore ? - Le nakoda, répliqua Ismaël ; j’ai navigué dans la mer des Indes.

— Et tu y as fait ta fortune ?… Enchanté de te revoir ! Asseyez-vous, nakoda.

Le médecin frappa dans ses mains pour qu’on apportât la pipe et le café : l’infidèle et le vrai croyant se placèrent sur un divan, côte à côte, près d’une fenêtre qui laissait voir dans le jardin. Les enfans du médecin, s’y promenaient à l’ombre, conduits par une jeune fille vêtue de ce gracieux costume orientale que les femmes portent dans l’intérieur des maisons. Une écharpe de mousseline blanche entourait sa tête et lui enveloppait le cou ; sa taille était serrée dans une petite veste de drap turc, et sous sa tunique descendaient de larges pantalons brodés qui lui retombaient sur les pieds. Elle chantait à demi-voix, en cueillant des raisins et des figues. Pendant qu’ils fumaient l’un et l’autre, le docteur interrogeait Ismaël sur ses voyages, et celui-ci, trop bon musulman pour jeter autour de lui des regards curieux ou indiscrets, répondait aux questions de son hôte avec beaucoup de gravité. Il avait aussi des questions à faire, mais il ne savait trop comment s’y prendre. Et puis, si Fatimah eût été guérie, le médecin le lui eût sans doute appris au moment même où il l’avait reconnu ?

— Ainsi, mon ami, reprit le docteur après un moment de silence, et comme s’il eût voulu prolonger la conversation, Dieu t’a récompensé ? Je te l’avals prédit… Moi aussi, j’ai assez bien réussi au Caire ; quelques cures heureuses… Tu vois, Ismaël, j ai une jolie maison, un jardin.

En parlant ainsi, il attira Ismaël vers la fenêtre. La jeune fille chantait toujours sous les figuiers, et sa voix fit tressaillir l’Égyptien. En voyant leur père à la croisée, les enfans étaient accourus ; ils apportaient des fruits que le docteur offrit à Ismaël ; mais celui-ci, immobile, le regard fixe, cherchait à découvrir les traits que la jeune fille, en l’apercevant, avait cachés sous son voile. Il la considéra ainsi quelques minutes, comme le marin qui s’efforce de reconnaître une terre sous les vapeurs changeantes d’un nuage ; puis, tout à coup, il appela Fatimah ! et lança dans le jardin le bâton recourbé qu’il tenait à la main.

À ce cri, la jeune fille dressa la tête, puis elle se baissa en tremblant, prit dans ses mains la tige de palmier lisse et flexible, et, comme suffoquée par le souvenir que lui rappelait cet objet, oublié, elle fondit en larmes. — Voyez, dit Ismaël, elle pleure en me retrouvant comme j’ai pleuré quand elle m’a quitté.

— Je ne crois pas que ce soit de chagrin ! répliqua le docteur. Tu te souviens que tu me regardais bien noir, Ismaël, quand je l’ai emmenée ; et moi, je t’en veux, car tu vas m’enlever l’amie de mes enfans ! Les soins que je lui ai prodigués pendant sa maladie, elle me les a payés par son affection pour eux. Nous sommes quittes… Prends-la… Si j’ai mis tout à l’heure ta patience à l’épreuve, c’est qu’en te voyant entrer ici, j’ai compris que tu venais me la redemander.

— Ismaël a acheté à Rosette une barque qu’il commande lui-même en qualité de reïs. C’est une belle canja à : deux mâts, montée par dix matelots arabes et un mousse qui a le bonheur d’être rarement battu ; comme elle m’a porté d’Atféh au Caire, je puis rendre témoignage de la propreté de sa cabine, ainsi que des façons parfaitement honnêtes du patron. À la pointe où se tenait jadis Fatimah, il y a encore aujourd’hui une petite mendiante aveugle, et il y en aura toujours, parce que la place est excellente.

La mère de Fatimah ayant désiré retourner à son village, Ismaël y a fait bâtir une maison où la vieille se trouve très heureuse ; comme beaucoup de bonnes femelles de son pays, elle croit que le médecin frangui est un sorcier et que tous les Européens sont des médecins. Malgré la grande affection qu’il porte à Fatimah, même depuis qu’elle est sa femme, Ismaël continue de naviguer ; le Nil n’avait-il pas été sa première passion ? A son arrivée à Rosette, il a eu la curiosité de voir la cabane du fellah chez qui il avait servi dans son enfance. Le vieux couple était sans doute mort, car il ne le retrouva plus ; le toit de la hutte s’était affaissé ; il n’y restait d’autre habitant que le chat devenu maigre et à moitié sauvage. Quant aux chiens, ils erraient dans les environs, plus affamés que jamais. Cependant, au lieu d’aboyer en voyant passer Ismaël comme auparavant, ils semblaient réclamer sa protection, ce qui rappela au fellah devenu riche les paroles d’un des trois chefs arabes de la place du Caire : « Si les chiens voient un homme en haillons, ils aboient après lui et grincent des dents ; mais qu’ils voient venir un homme dans l’opulence, ils courent au-devant de lui en agitant la queue !


THEODORE PAVIE.

  1. Espèce de mil cultivé en Égypte et dans l’Inde.
  2. Barque du Nil.
  3. La piastre turque est une petite monnaie qui ne vaut plus aujourd’hui que 35 centimes environ.
  4. Patron de barque. Ce mot arabe a passé, avec beaucoup d’autres, dans la langue portugaise. On l’emploi sur le Tage comme sur le Nil.
  5. Aumône, présent, pourboire, que les pauvres et en général les gens des basses classes en Orient réclament des étrangers.
  6. De Rosette. Le nom arabe de cette ville est Raschid.
  7. Bien qu’elle soit peu poétique, cette comparaison est familières aux Orientaux.
  8. Pistolets turcs.