Israël en Égypte/I

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I

Croyez-moi, Baille, prenons l’habitude de retourner dans cette hospitalière ville de Bâle, où il nous est permis de nous laver de toutes les turpitudes contemporaines qui nous écœurent dans l’un de ces grands fleuves de la musique, Bach ou Hændel, larges et sereins comme le fleuve des Amazones, sacrés comme le Gange et purifiants comme lui. Ne disons pas trop de mal de Wagner : contentons-nous d’échapper, fût-ce pour quelques heures, à son influence qui n’est pas toujours bienfaisante. Entre deux auditions d’un chef-d’œuvre riche en fugues immenses, regardons couler le Rhin, pâmons-nous devant le Saint Georges de la cathédrale ou devant le Saint Martin qui coupe en deux son manteau comme pour en revêtir pieusement un tronc d’arbre ; étudions les dessins de Holbein, admirables de vie et de science, de force et de vérité ; ne négligeons pas d’arroser de quelque vin rose le saumon du Rhin, les filets de féras, la tanche frite ou le fin brochet ; faisons résonner discrètement, dans le silence du musée gothique, l’épinette ou le virginal ; esquissons le sujet de mainte fugue de Bach sur des touches creusées par les terribles galops d’anciens pandours du clavicorde ; enfin laissons-nous vivre, respirons un air paisible, perdons tout souvenir des littératures et musiques faisandées dont le parfum vaut celui de certaines cuisines parisiennes à dix-neuf sous, par les soirs d’orage qui en exaltent les miasmes. Chaque année, Baille, recommençons notre pèlerinage vers cette ville amie où les maîtres que nous vénérons le plus nous apparaissent dans leur fulgurante beauté ; et redescendons lumineux de la sainte montagne, bras dessus, bras dessous, comme Moïse et Aaron, vous plein de l’esprit de Dieu, moi humble porte-parole, puisque le Seigneur m’a fait la grâce de délier ma langue et que je peux, sans balbutier trop, dire aux autres ce que j’ai profondément ressenti et verser en eux le trop-plein de mon âme.

En ce béni mois de juin 1887, nous avons goûté la fraîcheur d’une de nos oasis de musique, si désirables dans le désert où nous tirons piteusement la langue. Car notre Paris ignore Hændel, malgré les belles exécutions du Messie et de Judas Macchabée, données par M. Lamoureux, il y a une douzaine d’années, et auxquelles, hélas ! je n’assistais point, la lumière n’ayant pas été faite alors dans ma misérable cervelle. Pourtant j’abominais l’Opéra ; ses pompes m’étaient en horreur, et cette instinctive répulsion trahissait une âme prédestinée. Je devais un jour m’épanouir à la musique, me passionner pour les fugues. Loué soit Dieu !

Le Rhin, cette fois, était jaune. Je l’avais vu d’un vert splendide sous le ciel de l’été, puis sombre et charriant des glaçons par un temps de neige bien approprié à ma joie du moment, puisque j’entendais au mois de décembre dernier l’oratorio de Noël, œuvre lumineuse et tendre, tour à tour exquise par l’intimité ou exubérante de joie, et toute parfumée de cette divine grâce que personne, non, pas même Mozart, n’eut jamais à un aussi haut degré que le grand Sébastien. Cette fois il pleuvait donc à torrents ; mais vous m’êtes témoin, Baille, qu’après la répétition des solistes, que nous ouîmes dans la cathédrale, le ciel, enthousiasmé par les viriles mélodies de Hændel et tout surpris qu’on ne l’assassinât pas de miaulements chromatiques et d’harmonies faites pour agacer les dents, se rasséréna tout d’un coup et revêtit le plus virginal azur.

Les soli sont rares dans Israël en Égypte, cette œuvre la plus mâle du plus mâle génie que je connaisse. Presque entièrement écrite à huit voix, elle est faite pour être chantée par de grandes masses chorales. Elle renferme cependant plusieurs airs ou récits, et deux admirables duos. Il est d’usage en Angleterre d’intercaler dans la partition quelques autres soli, empruntés à diverses œuvres de Hændel, pour récréer le public et pour laisser aux choristes le temps de souffler. Hændel lui-même dut faire quelques concessions de ce genre, car le public anglais ne mordit pas tout d’abord au redoutable morceau qu’on lui offrait : l’os qui renferme la moelle exquise est parfois dur à casser. Mendelssohn qui, je crois, exhuma Israël, ajouta quelques très courts récitatifs de sa façon entre des chœurs qu’il jugeait trop entassés, et intercala dans la partition un air inédit de Hændel. L’arrangement de Mendelssohn fut suivi à Bâle. Les récits ajoutés sont suffisamment dans le style de Hændel pour ne point choquer ; puis on n’est pas fâché de respirer un peu entre deux pages trop sublimes. L’air inédit, fort beau en lui-même, m’a paru détonner parmi le vaste et religieux ensemble de l’épopée d’Israël ; cet air est dans le style des opéras de Hændel (qui en écrivit, comme on sait, quelque soixante-dix) et il appellerait des paroles italiennes. Au reste je n’en veux pas à Mendelssohn pour ces légers remaniements ; ils n’altèrent point la majesté de l’œuvre, et la piété de Mendelssohn n’est pas douteuse à l’égard de Haendel. Il disait, en parlant d’Israël en Égypte, que c’était de la musique « incommensurable ». La fureur de cet adjectif témoigne de l’intense admiration que ressentit Mendelssohn, dont le plus grand tort fut, en général, d’être une personne trop bien élevée.

J’imagine qu’un nombre indéterminé de siècles après qu’eut été accomplie la délivrance d’Israël, il plut à Jéhova (ou encore à Dieu le Père) de se donner un spectacle idéal de cet événement, où il avait joué le rôle décisif. Il y a bien, dans les plaintes qui ouvrent l’œuvre magnifique, un accent de douleur poignante ; mais on peut supposer que les patriarches, confesseurs et martyrs passés ou futurs, les saints et les saintes, les chœurs de Séraphins et de Trônes qui exécutèrent le sublime ouvrage eurent l’art de s’identifier avec les souffrances du peuple hébreu, écrasé par la pesante domination de l’Égypte. L’idéal se mêle ici merveilleusement au réel, comme dans toute grande œuvre musicale. Les chœurs relatifs aux plaies qui frappèrent la terre de Cham respirent à la fois une profonde terreur de la puissance divine et une joie sauvage de voir châtier le monstre des eaux, le pharaon blotti vainement sous les roseaux du grand fleuve, lui et tout son peuple de crocodiles. Mais le chant de triomphe de la fin est bien une transcription des joies de la terre faite à l’usage des armées du ciel ; l’exultation en est à la fois humaine et divine, et quelles trompettes, je vous prie, autres que celles des archanges pourraient faire éclater ces cris de lumière et ces resplendissantes clameurs ?

Le caractère céleste de l’œuvre communément attribuée à Hændel (qui seul, en effet, pouvait retrouver une telle inspiration) nous frappa tout d’abord lorsque, dans l’église à peu près déserte, nous entendîmes répéter le duo de soprani qui est sur ces paroles : « Le Seigneur est ma force et mon chant ; il est devenu mon salut. » Deux voix d’anges, de la plus admirable limpidité, deux voix que l’on peut dire chastes, aussi éclatantes qu’elles étaient douces, attaquèrent en canon ce beau chant de gratitude, tout recueilli, où respire une héroïque tendresse. Pour moi, les yeux fermés, j’écoutais se dérouler le cantique dans un mineur suave, et les voix évoquaient devant mon esprit l’image de deux êtres de la plus radieuse pureté, aux larges ailes étendues. Comme j’étais soulevé par les voix lorsqu’elles montaient ensemble dans les régions aiguës ! Comme certaines notes répétées attestaient bien une foi inébranlable ! Quel frisson me fit courir dans le corps cette brusque succession des deux voix attaquant un sol, coup sur coup, empiétant l’une sur l’autre, et se mêlant ensuite dans une pieuse et douce harmonie ! Hændel est incomparable pour ces sortes d’attaques ; et je ne crois pas que l’intensité de tels effets puisse être dépassée. Je dois transcrire ici, avec respect, les noms de mademoiselle Pia von Sicherer et de mademoiselle Paravicini, qui ont chanté ce duo : je l’entends encore aussi distinctement que si j’étais dans la cathédrale de Bâle.

Le duo des basses, chanté par MM. Staudigl et Engelberger, fit un puissant contraste avec celui des soprani. La première basse, plus riche et plus veloutée, s’unissait magnifiquement à l’autre, remarquable par la profondeur et la force. Il y eut une surprenante vigueur dans la double attaque de la phrase initiale : « Le Seigneur est un homme de guerre ! » et les syllabes germaniques, avec leurs rudes aspirations et leurs roulements de tambours, sonnaient âprement dans la grande nef. Il faudrait être bien affadi par les langueurs de la musique moderne, toujours saturée de rêve, à la fois voluptueuse et souffreteuse, pour ne pas tressaillir de joie dès le prélude instrumental de ce duo, écrit dans le plus éclatant la majeur, et où le staccato des hautbois alterne avec les cordes qui chantent, le tout ponctué par des bassons goguenards qui semblent rire dans leur barbe de la terrible noyade de la Mer Rouge.

J’ai ouï dire mainte fois que Beethoven avait donné aux instruments de l’orchestre une signification plus étendue que ne faisaient ses prédécesseurs, et qu’il avait employé le hautbois, notamment, à toute sorte de fins, tandis qu’on le reléguait jadis dans le genre pastoral. Que la foudre m’écrase si je veux rabaisser la gloire de Beethoven ! Mais il ne faut pas s’imaginer que Bach et Hændel condamnent le hautbois à l’églogue sempiternelle. Dans l’air avec chœurs de la Passion : « Je veux veiller auprès de Jésus… », le hautbois, d’un bout à l’autre de cette tendre et douloureuse mélodie, ne cesse de faire entendre ses plaintes : et il n’y a là ni pasteurs ni troupeaux, — rien qu’une âme souffrante, enveloppée par la pieuse compassion de ceux pour qui elle souffre. Hændel a souvent le hautbois héroïque. Il en tire de merveilleux effets en le mêlant au tambour. Il est vrai qu’on peut alors s’imaginer un peuple pasteur et conquérant, qui pousse devant lui, pêle-mêle, des troupeaux immenses avec la foule des vaincus. Mais il n’y a rien de tel dans l’invocation à Bacchus de la Fête d’Alexandre, où le maître a si puissamment exprimé l’enthousiasme de la coupe, voilé parfois de cette vague mélancolie qui apparaît à certaines phases de l’ivresse. Dans ce chant de fête le hautbois est fringant et martial. Il est plein d’une mâle résolution dans le prélude et l’accompagnement de notre duo de basses ; il y prend des allures de trompette primitive.

Je me figure volontiers ce duo chanté dans le Paradis, aux jours anniversaires de la délivrance d’Israël, par le chevalier saint Georges et par saint Michel archange. « Le Seigneur est un homme de guerre, disent les deux basses ; le Seigneur est son nom ; les chars de Pharaon et son armée, il les a jetés dans la mer. » Soyez sûres, basses, que nous n’en doutons pas et qu’il serait difficile d’en douter, devant l’énergie sauvage que vous mettez à nous le dire, barbes irritées !

Mais ne serait-ce pas plutôt Ézéchiel et Isaïe, ou deux autres parmi ces vénérables boucs de prophètes, qui, dans la seconde partie, attaquent en mineur un canon lugubre ? « L’élite de ses capitaines, elle est noyée aussi dans la Mer Rouge… » Cela est entrecoupé, mystérieux, terrible ; les cordes répètent les mêmes notes avec tremblement ; on pense au châtiment inéluctable, au grand silence qui se fera sur cette armée lorsque la mer aux algues l’aura recouverte tout entière. Car le fait semble s’accomplir sous nos yeux, et quelque chose de fortement dramatique est mêlé à cet hymne de triomphe. Il reprend avec enthousiasme et s’achève dans la gloire. Je regrette que la phrase finale n’ait pas été chantée avec toute l’ampleur possible, comme on l’eût fait en Angleterre. Il ne faut pas craindre de ralentir lorsque Hændel aboutit à ses prodigieuses cadences. Il semble qu’elles illuminent d’une façon rétrospective tout ce que l’on vient d’entendre. Je crois voir de hautes et massives portes de bronze, ces portes éternelles dont parlait le Psalmiste, rouler sur leurs gonds avec lenteur et découvrir aux yeux éblouis l’intérieur même du temple avec la profusion des lumières, les trésors de l’autel, les prêtres radieux, la foule prosternée parmi les chants de fête et les vapeurs de la myrrhe.

M. Kaufmann, qui a une voix de ténor très pure et qui se maintient dans le registre aigu avec une grande facilité, est né pour être évangéliste. C’est lui qui, lorsqu’on exécute à Bâle la Passion selon saint Matthieu ou l’Oratorio de Noël, annonce au peuple la bonne nouvelle. Le ténor, dans Israël en Égypte, chante quelques courts récits, puissamment expressifs, et soutenus à cette hauteur qui était si naturelle à Hændel. Cet homme fut robuste, noble et grand sans le moindre effort : aujourd’hui on se travaille, on peine, on sue sang et eau pour être trivial ou maladif. Quelle force dans cette simple phrase, dite par le ténor pendant un absolu silence des instruments : « Il changea leurs eaux en sang ! »

Le ténor chante aussi un air farouche, à trois temps, hérissé de rapides vocalises, et comme haletant de fureur. « Je poursuivrai, disait l’ennemi, j’atteindrai, je partagerai le butin : je tirerai l’épée, ma main les exterminera… » Est-il besoin d’ajouter que la prétention de l’Égyptien est immédiatement mise à néant ? Dans la réponse il n’y a point de colère, et l’effet de cette calme victoire est d’autant plus irrésistible. C’est le soprano qui déroule un chant d’actions de grâces : « Tu lanças ton souffle ; la mer les recouvrit », — et cela, lentement et paisiblement, tandis que les doux violoncelles accompagnent. « Ils s’enfoncèrent comme du plomb dans les puissantes eaux. » Il y a quelque chose d’unique, et où palpite vraiment l’âme de la Bible, dans l’émotion contenue et la sereine grandeur de cet hymne adapté sur des paroles terribles. A la fin de l’air je remarque un redoublement de la formule familière à Hændel. Napoléon disait que, de toutes les figures de rhétorique, la plus puissante est la répétition. Hændel est de ceux qui ne craignent pas d’insister lorsqu’il le faut. Si vous ne voulez pas comprendre, c’est de force qu’il vous fera entrer les choses dans la tête.

Je n’ai pas encore parlé de mademoiselle Hermine Spies, qui possède le plus admirable contralto que j’aie entendu. Qu’il me soit permis de lui appliquer le mot du pauvre Lear à Cordelia : « Last ; not least. » Bien au contraire ; car mademoiselle Spies chante la musique de Bach et de Hændel, voire toute espèce de musique, avec une si profonde intelligence et une conviction si forte que la beauté de la voix devient chez elle une qualité secondaire.

Hændel aimait particulièrement le contralto ; et je ne pense pas qu’on ait jamais écrit comme lui pour cette voix chaude et presque virile, capable pourtant des inflexions les plus caressantes. Il en fait valoir toutes les ressources avec un art infini ; mais ce qu’il y a de plus remarquable, c’est le rapport qu’il sait établir entre la nature de l’inspiration, dans telle mélodie, et le genre de voix qu’il choisit pour l’interpréter. Il semble qu’il y ait dans l’alto quelque chose de collectif : c’est la voix que j’attribuerais à « la fille de Jérusalem » qui symbolise le peuple entier, surtout dans les prières jaillies de l’âme à l’heure du suprême péril ou dans les actions de grâces qui suivent ce péril à peine conjuré. Cette voix exprime encore très puissamment une joie profonde qui, par l’excès même de son intensité, ne peut se répandre en clameurs aiguës et en éblouissantes vocalises. Il serait facile de multiplier les exemples pris dans les différents oratorios de Hændel. D’ailleurs cette appropriation de l’idée à l’organe choisi par le musicien est de toute nécessité ; mais on la réalise avec plus ou moins de perfection.

Hændel, dans son Israël en Égypte, a confié au contralto le soin de raconter l’histoire de ces étonnantes grenouilles qui envahirent jusqu’aux chambres de Pharaon. L’accompagnement de l’air est quelque peu descriptif ; le rythme sautillant et brusque simule, si l’on veut, la marche des grenouilles. Mais il n’y a rien de mesquin, de puérilement imitatif dans le récit de cette invasion qui ne donne guère envie de rire. Hændel, la musique même, ne se fût pas avisé d’écrire un accompagnement dont le sens échapperait si les paroles venaient à manquer. Qu’il s’agisse de tout autre chose que de grenouilles, et le dessin de l’orchestre restera précis, sans rien d’obscur ni même de bizarre. Cette remarque est applicable aux chœurs où il est question des mouches et de la grêle. Ce qu’il y a là de descriptif est peu de chose ; j’admire surtout que le maître ait su trouver des analogies mystérieuses, bien réelles pourtant, entre les phénomènes dont il veut suggérer la vision et les moyens purement musicaux qu’il a employés, rythmes ou effets d’orchestre. C’est avec la même puissance et la même mesure, me semble-t-il, que Wagner a su donner la sensation de l’eau, du feu, de l’orage, de toutes les choses physiques. On ne peut mettre en doute la réalité des analogies dont je parle lorsqu’on entend l’extraordinaire chœur des Ténèbres d’Israël en Égypte. Elles y sont palpables ; et pourtant aucun moyen bassement imitatif ne pouvait donner une telle impression.

Ce sont d’énormes batraciens, des grenouilles aux mugissements de bœuf qui envahissent le palais des pharaons. Rien de beau comme la gravité du chant où est narré ce désastre, qui ferait sourire les êtres chez qui l’absence de toute noblesse vraie a développé outre mesure le sentiment du ridicule. Avec un élan magnifique la voix s’écrie : « Il livra leurs troupeaux à la peste : pustules et tumeurs couvrirent l’homme et la bête. » Cela est repris dans le grave sur un rythme inexorable, tandis qu’au-dessus de ce chant lugubre et résolu bondit à l’orchestre la multitude des grenouilles. Dans les mâles vocalises de l’alto, dans l’enthousiasme qui, par moments, soulève la voix, dans la cadence finale longtemps arrêtée sur un si bémol grave qui ronfle terriblement, il y a certes une émotion : celle de la justice enfin satisfaite et de la force qui admire son œuvre.

Le duo en ré mineur pour alto et ténor : « Dans ta miséricorde tu as conduit ton peuple », est d’un caractère purement religieux et, par la concentration du sentiment, fait songer à Bach. Comme elle est émouvante dans sa simplicité, cette phrase en majeur : « Tu l’as guidé dans ta force » — qui commence par une paisible ascension des six premiers degrés de la gamme ! Pour que tout l’effet soit donné, il suffit que l’alto prenne à son tour le chant à la dominante, pendant une longue tenue du ténor.

L’air de contralto en mi majeur, dont il me reste à parler, est peut-être le plus beau de la partition. C’est une large et héroïque mélodie. Cela se déroule avec une simplicité majestueuse, une paisible force qui ne cherche point à étonner, une magnificence toujours égale. La plus profonde émotion est contenue dans ce chant sublime ; on sent que la bouche parle de l’abondance du cœur ; et, par moments, l’âme laisse déborder son enthousiasme. Personne ne devrait être insensible à une telle inspiration. Mais les uns se nourrissent de si plates vulgarités que tout ce qui est noble les ennuie ; d’autres ne pensent pas qu’il y ait une émotion possible hors de ce qui leur enfièvre le sang, leur tord les nerfs et leur triture le cœur. Ils sont comme ceux qui souffrent des dents et qui ne se sentent soulagés que s’ils exaspèrent leur mal. La musique d’aujourd’hui agit sur ces âmes troublées avec d’autant plus de force qu’elle est plus cruellement physique. Cette musique-là cherche l’âme, mais elle prend surtout la chair. Elle a bien son humanité, et je ne veux pas lui jeter l’anathème ; mais je souhaite que ceux qu’elle étreint puissent parfois s’en dégager et qu’ils respirent l’air vivifiant de ces Alpes, Bach et Hændel.

Il y a peu à remarquer dans la mélodie en mi majeur, simplement accompagnée par les cordes. Il faut l’entendre. C’est la suavité dans la force. Je ne puis concevoir une plus profonde interprétation, ou mieux une plus radieuse transfiguration de ce texte : « Tu les planteras sur la montagne de ta propriété, à la place, ô Éternel ! que tu as choisie pour ta demeure… » Et quelle puissante émotion lorsque s’élève du fond de l’âme le chant qui accompagne ces paroles : « Dans le sanctuaire, Seigneur, que tes mains ont fondé ! » Il y a là une courte phrase que je retrouverais sans peine, avec de légers changements, dans les magnifiques adieux de Brünhilde à Siegfried : elle est d’un élan sublime. Il serait puéril d’insister sur ce rapprochement. Le génie est toujours le génie, qu’il se nomme Hændel ou Wagner ; et il y a des moments où sur les âmes les plus dissemblables passe un même souffle d’irrésistible inspiration.

Je ne détaillerai pas les mérites de mademoiselle Spies. Je ne pensai, en l’écoutant, qu’à la beauté de ce qu’elle chantait ; l’identité me parut absolue entre la pensée du maître et l’interprétation de l’artiste. Le soir de l’exécution solennelle, les ténors qui devaient entonner le chœur final, aussitôt après l’air dont je viens de parler, manquèrent leur attaque : ils avaient trop bien écouté, et ils étaient ravis d’admiration. Pour qui a une seule fois entendu le chœur du Gesangverein, si puissamment dirigé par M. Volkland, rien autre ne saurait rendre compte de cette unique défaillance, qui fut aussitôt réparée. Étant donnée la haute perfection avec laquelle on exécute à Bâle les chefs-d’œuvre de la musique, il est heureux qu’un tel accident ait pu se produire.

Ne pensez-vous pas, cher Baille, que, malgré l’humeur de sanglier que l’on attribue à Hændel (cet homme digne à tous égards de notre plus ardente sympathie, comme de toute notre vénération), il ne se fût pas courroucé à ce propos, et que sa vaste perruque poudrée eût conservé le petit balancement qu’elle avait lorsque tout marchait bien ? J’imagine aussi qu’il eût embrassé de bon cœur mademoiselle Spies. Ce n’est pas elle, à coup sûr, qu’il eût brandie par la fenêtre en menaçant de la précipiter, comme cette récalcitrante pécore à qui il criait furieusement : « Oh ! madame, je sais que vous êtes une diablesse ; mais moi je suis Béelzébub, prince de tous les diables ! » D’ailleurs la puissante carrure de mademoiselle Spies eût rendu, de toute manière, un pareil procédé assez difficile, malgré la force colossale de l’Hercule qui a dompté tant de monstres et accompli de si magnifiques travaux.