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Itinéraire de Paris à Jérusalem/Préface de la première édition

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Garnier (Œuvres complètes, Tome 5p. 3-6).
PRÉFACE

DE LA PREMIÈRE ÉDITION


Si je disois que cet Itinéraire n’était point destiné à voir le jour, que je le donne au public à regret et comme malgré moi, je dirois la vérité, et vraisemblablement on ne me croiroit pas.

Je n’ai point fait mon voyage pour l’écrire ; j’avois un autre dessein ; ce dessein, je l’ai rempli dans les Martyrs. J’allais chercher des images ; voilà tout.

Je n’ai pu voir Sparte, Athènes, Jérusalem, sans faire quelques réflexions. Ces réflexions ne pouvoient entrer dans le sujet d’une épopée, elles sont restées sur mon journal de route : je les publie aujourd’hui dans ce que j’appelle Itinéraire de Paris à Jérusalem, faute d’avoir trouvé un titre plus convenable à mon sujet.

Je prie donc le lecteur de regarder cet Itinéraire moins comme un voyage que comme des Mémoires d’une année de ma vie. Je ne marche point sur les traces des Chardin, des Tavernier, des Chandler, des Mungo Park, des Humboldt : je n’ai point la prétention d’avoir connu des peuples chez lesquels je n’ai fait que passer. Un moment suffit au peintre de paysage pour crayonner un arbre, prendre une vue, dessiner une ruine : mais des années entières sont trop courtes pour étudier les mœurs des hommes et pour approfondir les sciences et les arts.

Toutefois, je sais respecter le public, et l’on auroit tort de penser que je livre au jour un ouvrage qui ne m’a coûté ni soins, ni recherches, ni travail : on verra que j’ai scrupuleusement rempli mes devoirs d’écrivain. Quand je n’aurois fait que donner une description détaillée des ruines de Lacédémone, découvrir un nouveau tombeau à Mycènes, indiquer les ports de Carthage ; je mériterois encore la bienveillance des voyageurs.

J’avois commencé à mettre en latin les deux Mémoires de l’Introduction, destinés à une académie étrangère ; il est juste que ma patrie ait la préférence.

Cependant, je dois prévenir le lecteur que cette Introduction est d’une extrême aridité. Elle n’offre qu’une suite de dates et de faits, dépouillés de tout ornement ; on peut la passer sans inconvénient, pour éviter l’ennui attaché à ces espèces de tables chronologiques.

Dans un ouvrage du genre de cet Itinéraire, j’ai dû souvent passer des réflexions les plus graves aux récits les plus familiers : tantôt m’abandonnant à mes rêveries sur les ruines de la Grèce, tantôt revenant aux soins du voyageur, mon style a suivi nécessairement le mouvement de ma pensée et de ma fortune. Tous les lecteurs ne s’attacheront donc pas aux mêmes endroits : les uns ne chercheront que mes sentiments, les autres n’aimeront que mes aventures ; ceux-ci me sauront gré des détails positifs que j’ai donnés sur beaucoup d’objets, ceux-là s’ennuieront de la critique des arts, de l’étude des monuments, des digressions historiques. Au reste, c’est l’homme beaucoup plus que l’auteur que l’on verra partout ; je parle éternellement de moi, et j’en parlois en sûreté, puisque je ne comptois point publier ces Mémoires. Mais comme je n’ai rien dans le cœur que je craigne de montrer au dehors, je n’ai rien retranché de mes notes originales. Enfin, j’aurai atteint le but que je me propose si l’on sent d’un bout à l’autre de cet ouvrage une parfaite sincérité. Un voyageur est une espèce d’historien : son devoir est de raconter fidèlement ce qu’il a vu ou ce qu’il a entendu dire ; il ne doit rien inventer, mais aussi il ne doit rien omettre ; et quelles que soient ses opinions particulières, elles ne doivent jamais l’aveugler au point de taire ou de dénaturer la vérité.

Je n’ai point chargé cet Itinéraire de notes ; j’ai seulement réuni à la fin de l’ouvrage trois opuscules qui éclaircissent mes propres travaux[1] :

1° L’Itinéraire latin de Bordeaux à Jérusalem : il trace le chemin que suivirent depuis les croisés, et c’est pour ainsi dire le premier pèlerinage à Jérusalem : cet Itinéraire ne se trouvoit jusque ici que dans les livres connus des seuls savants ;

2° La dissertation de d’Anville sur l’ancienne Jérusalem : dissertation très-rare, et que le savant M. de Sainte-Croix regardait avec raison comme le chef-d’œuvre de l’auteur ;

3° Un Mémoire inédit sur Tunis.

J’ai reçu beaucoup de marques d’intérêt durant le cours de mon voyage. M. le général Sebastiani, MM. Vial, Fauvel, Drovetti, Saint-Marcel, Caffe, Devoise, etc., trouveront leurs noms cités avec honneur dans cet Itinéraire : rien n’est doux comme de publier les services qu’on a reçus.

La même raison m’engage à parier de quelques autres personnes à qui je dois aussi beaucoup de reconnoissance.

M. Boissonade s’est condamné, pour m’obliger, à la chose la plus ennuyeuse et la plus pénible qu’il y ait au monde : il a revu les épreuves des Martyrs et de l’Itinéraire. J’ai cédé à toutes ses observations, dictées par le goût le plus délicat, par la critique la plus éclairée et la plus saine. Si j’ai admiré sa rare complaisance, il a pu connoître ma docilité.

M. Guizot, qui possède aussi ces connoissances que l’on avoit toujours autrefois avant d’oser prendre la plume, s’est empressé de me donner les renseignements qui pouvoient m’être utiles. J’ai trouvé en lui cette politesse et cette noblesse de caractère qui font aimer et respecter le talent.

Enfin, des savants distingués ont bien voulu éclaircir mes doutes et me faire part de leurs lumières ; j’ai consulté MM. Malte-Brun et Langlès : je ne pouvois mieux m’adresser pour tout ce qui concerne la géographie et les langues anciennes et modernes de l’Orient.

Comme mille raisons peuvent m’arrêter dans la carrière littéraire au point où je suis parvenu, je veux payer ici toutes mes dettes. Des gens de lettres ont mis en vers plusieurs morceaux de mes ouvrages ; j’avoue que je n’ai connu qu’assez tard le grand nombre d’obligations que j’avois aux Muses sous ce rapport. Je ne sais comment, par exemple, une pièce charmante, intitulée le Voyage du Poëte, a pu si longtemps m’échapper. L’auteur de ce petit poëme, M. de Saint-Victor, a bien voulu embellir mes descriptions sauvages et répéter sur sa lyre une partie de ma chanson du désert. J’aurais dû l’en remercier plus tôt. Si donc quelques écrivains ont été justement choqués de mon silence quand ils me faisoient l’honneur de perfectionner mes ébauches, ils verront ici la réparation de mes torts. Je n’ai jamais l’intention de blesser personne, encore moins les hommes de talent qui me font jouir d’une partie de leur gloire en empruntant quelque chose à mes écrits. Je ne veux point me brouiller avec les neuf Sœurs, même au moment où je les abandonne. Eh ! comment n’aimerois-je pas ces nobles et généreuses immortelles ! elles seules ne sont pas devenues mes ennemies lorsque j’ai obtenu quelques succès ; elles seules encore, sans s’étonner d’une vaine rumeur, ont opposé leur opinion au déchaînement de la malveillance. Si je ne puis faire vivre Cymodocée, elle aura du moins la gloire d’avoir été chantée par un des plus grands poëtes de nos jours, et par l’homme qui, de l’aveu de tous, juge et apprécie le mieux les ouvrages des autres[2].

Quant aux censeurs qui jusqu’à présent ont parlé de mes ouvrages, plusieurs m’ont traité avec une indulgence dont je conserve la reconnoissance la plus vive : je tâcherai d’ailleurs, dans tous les cas et dans tous les temps, de mériter les éloges, de profiter des critiques, et de pardonner aux injures.

  1. Les longues citations qui se trouvoient insérées dans le texte sont également rejetées, en notes, à la fin de l’Itinéraire.
  2. M. de Fontanes.