Itinéraire de Paris à Jérusalem/Voyage/Notes

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Garnier (Œuvres complètes, Tome 5p. 465-491).


NOTES.





Voici la description que le Père Babin fait du temple de Minerve :


« Ce temple, qui paroît de fort loin, et qui est l’édifice d’Athènes le plus élevé au milieu de la citadelle, est un chef-d’œuvre des plus excellents architectes de l’antiquité. Il est long d’environ cent vingt pieds et large de cinquante. On y voit trois rangs de voûtes soutenues de fort hautes colonnes de marbre, savoir, la nef et les deux, ailes : en quoi il surpasse Sainte-Sophie, bâtie à Constantinople par l’empereur Justinien, quoique d’ailleurs ce soit un miracle du monde. Mais j’ai pris garde que ses murailles par dedans sont seulement encroûtées et couvertes de grandes pièces de marbre, qui sont tombées en quelques endroits des galeries d’en haut, où l’on voit des briques et des pierres qui étoient couvertes de marbre.

« Mais quoique ce temple d’Athènes soit si magnifique pour sa matière, il est encore plus admirable pour sa façon et pour l’artifice qu’on y remarque : Materiam superabat opus. Entre toutes les voûtes, qui sont de marbre, il y en a une qui est la plus remarquable, à cause qu’elle est tout ornée d’autant de belles figures gravées sur le marbre qu’elle en peut contenir.

« Le vestibule est long de la largeur du temple, et large d’environ quatorze pieds, au-dessous duquel il y a une longue voûte plate, qui semble être un riche plancher ou un magnifique lambris, car on y voit de longues pièces de marbre, qui semblent de longues et grosses poutres, qui soutiennent d’autres grandes pièces de même matière, ornées de diverses figures et personnages avec un artifice merveilleux.

« Le frontispice du temple, qui est fort élevé au-dessus de ce vestibule, est tel que j’ai peine à croire qu’il y en ait un si magnifique et si bien travaillé dans toute la France. Les figures et statues du château de Richelieu, qui est le chef-d’œuvre des ouvriers de ce temps, n’ont rien qui approche de ces belles et grandes figures d’hommes, de femmes et de chevaux, qui paroissent environ au nombre de trente à ce frontispice, et autant a l’autre côte du temple, derrière le lieu où ctoit le grand autel du temps des chrétiens. « Le long du temple, il y a une allée ou galerie de chaque côlé, où l’on passe entre les murailles du temple, et dix-sept fort hautes et fort grosses colonnes cannelées qui ne sont pas d’une seule pièce, mais de diverses grosses pièces de beau marbre blanc, mises les unes sur les autres. Entre ces beaux piliers, il y a le long de cette galerie une petite muraille qui laisse entre chaque colonne un lieu qui seroit assez long et assez large pour y taire un autel et une chapelle, comme on en voit aux côtés et proche des murailles des grandes églises.

« Ces colonnes servent à soutenir en haut, avec des arcs-boutants, les murailles du temple, et empêchent par dehors qu’elles ne se démantellent par la pesanteur des voûtes. Les murailles de ce temple sont embellies en haut, par dehors, d’une belle ceinture de pierres de marbre, travaillées en perfection, sur lesquelles sont représentés quantité de triomphes ; de sorte qu’on y voit en demi-relief une infinité d’hommes, de femmes, d’enfants, de chevaux et de chariots, représentés sur ces pierres, qui sont si élevées, que les yeux ont peine à en découvrir toutes les beautés, et à remarquer toute l’industrie des architectes et des sculpteurs qui les ont faites. Une de ces grandes pierres a été portée dans la mosquée, derrière la porte, où l’on voit avec admiration quantité de personnages qui y sont représentés avec un artifice non pareil.

« Toutes les beautés de ce temple, que je viens de décrire, sont des ouvrages des anciens Grecs païens. Les xVthéniens, ayant embrassé le christianisme, changèrent ce temple de 3Iincrve en une église du vrai Dieu, et y ajoutèrent un trône épiscopal et une chaire de prédicateur, qui y restent encore, des autels qui ont été renversés par les Turcs, qui n’offrent point de sacrifices dans leurs mosquées. L’endroit du grand autel est encore plus blanc que le reste de la muraille ; les degrés pour y monter sont entiers et magnifiques. »

Cette description naïve du Parthénon, à peu près tel qu’il étoit du temps de Périclès, ne vaut-elle pas bien les descriptions, plus savantes, que l'on a faites des ruines de ce beau temple ?



« Cependant les capitaines et lieutenants du roy de Perse Darius, ayant hiis une grosse puissance ensemble, l’attendoient au passage de la rivière de Granique. Si estoit nécessaire de combattre là, comme à la barrière de l’Asie, pour en gaigner l’entrée ; mais la plupart des capitaines de son conseil craignoient la profondeur de cette rivière et la hauteur de l’autre rive, qui estoit roide et droite, et si ne la pouvoit-on gaigner ny y monter sans combattre : et y en avoit qui disoient qu’il falloit prendre garde à l’observance ancienne des mois, pour ce que les roys de Macédoine n’avoient jamais accoustumé de mettre leur armée aux champs le mois de juing ; à quoy Alexandre leur respondit qu’il y remédieroit bien, commandant que l’on l’appellast le second mai. Davantage Parmenion estoit d’avis que pour le premier jour il ne falloit rien hasarder, à cause qu’il estoit desja tard ; à quoy il luy respondit que l’Hellespont rougiroit de honte si luy craignoit de passer une rivière, veu qu’il venoit de passer un bras de mer ; " et en disant cela, il entra luy-mesme dedans la rivière avec treize compagnies de gens de cheval, et marcha la teste baissée à l’encontre d’une infinité de traicts que les ennemis lui tirèrent, montant contre-mont d’autre rive, qui estoit couppée et droite, et, qui pis est, toute couverte d’armes, de chevaux et d’ennemis qui l’attendoient en bataille rangée, poulsant les siens à travers le fil de l’eau, qui estoit profonde, et qui couroit si roide, qu’elle les emmenoit presque aval, tellement que l’on estimoit qu’il y eust plus de fureur en sa conduite que de bon sens ny de conseil. Ce nonobstant il s’obstina à vouloir passer à toute force, et feit tant qu’à la fin il gaigna l’autre rive à grande peine et grande difficulté : mesmement pour ce que la terre y glissoit à cause de la fange qu’il y avoit. Passé qu’il fust, il fallut aussi tost combattre pesle mesle d’homme à homme, pour ce que les ennemis chargèrent incontinent les premiers passez, avant qu’ils eussent loisir de se ranger en bataille, et leur coururent sus avec grands cris, tenants leurs chevaux bien joints et serrez l’un contre l’autre, et combattirent à coups de javeline premièrement, et puis à coups d’espée, après que les javelines furent brisées. Si se ruèrent plusieurs ensemble tout à coup sur luy, pour ce qu’il estoit facile à remarquer et cognoistre entre tous les autres à son escu, et à la cueue qui pendoit de son armet, à l’entour de laquelle il y avoit de costé et d’autre un pennache grand et blanc à merveille. Si fut atteinct d’un coup de javelot au défault de la cuirasse, mais le coup ne percea point ; et comme Roesaces et Spithridates, deux des principaux capitaines persians, s’adressassent ensemble à luy, il se détourna de l’un, et picquant droit à Roesaces, qui estoit bien armé d’une bonne cuirasse, luy donna un si grand coup de javeline, qu’elle se rompit en sa main, et meit aussi tost la main à l’espée ; mais ainsi comme ils estoient accouplez ensemble, Spithridates s’approchant de luy en flanc, se souleva sur son cheval, et luy ramena de toute sa puissance un si grand coup de hache barbaresque, qu’il couppa la creste de l’armet, avec un des costez du pennache, et y feit une telle faulsée, que le tranchant de la hache pénétra jusques aux cheveux : et ainsi comme il en vouloit encore donner un autre, le grand Clitus le prévint, qui lui passa une parthisane de part en part à travers le corps, et à l’instant mesme tomba aussi Roesaces, mort en terre d’un coup d’espée que lui donna Alexandre. Or, pendant que la gendarmerie combattoit en tel effort, le bataillon des gens de pied macédoniens passa la rivière, et commencèrent les deux batailles à marcher l’une contre l’autre ; mais celle des Perses ne sousteint point courageusement ny longuement, ains se tourna incontinent en fuite, exceptez les Grecs qui estoyent à la soude du roy de Perse, lesquels se retirèrent ensemble dessus une motte, et demandèrent que l’on les prist à mercy ! Mais Alexandre donnant le premier dedans, plus par cholere que de sain jugement, y perdit son cheval, qui luy fut tué sous luy d’un coup d’espée à travers les flancs. Ce n’estoit pas Bucéphal, ains un autre ; mais tous ceulx qui furent en celle journée tuez ou blecez des siens le furent en cest endroit-là, pour ce qu’il s’opiniastra à combattre obstineement contre hommes agguerriz et desesperez. L’on dit qu’en ceste première bataille il mourut du costé des barbares vingt mille hommes de pied, et deux mille cinq cents de cheval : du costé d’Alexandre Aristobulus escrit qu’il y en eut de morts trente et quatre en tout, dont douze estoyent gens de pied, à tous lesquelz Alexandre voulut, pour honorer leur mémoire, que l’on dressast des images de bronze faictes de la main de Lysippus : et voulant faire part de ceste victoire aux Grecs, il envoya aux Athéniens particulièrement trois cents boucliers de ceulx qui furent gaignez en la bataille, et generalement sur toutes les autres despouilles ; et sur tout le buttin feit mettre ceste tres honorable inscription : Alexandre, fils de Philippus, et les Grecs, exceptez les Lacédémoniens, ont conquis ce buttin sur les barbares habitants en Asie. " (N.d.A.)



Contrat passé entre le capitaine Dimitri et M. de Chateaubriand [2]
.

Dia tou parontox grammatox geinnetai dhlon oti o cur Catzi Polucarpox tou Lazarou Cabiartzix opou ecei nablwmenhn thn polaca onomati o agiox Iwannhx tou K. Dhmhtriou Sterio u apo to Bolo me Wqwmanichn pantieran apo edw dia ton Giafan dia na pigainh toux Catzidoux Rwmaioux, esumfwnisen thn shmeron meta tou mousou Satw Mpriant mpeizantex Frantzezox na tou dwsoun mesa eix to anwqen, carabi mian mixcran camaran na caqish autox cai duw tou douloi mazi, dia na camh to tazidi apo edw eix to giafa, na tou deidoun topon eix to otzach tou capitaniou na mageireuh to faghtou, wson neron creiastei caqe foran, na ton calocitazoun eix wson cairon staqei eix to tazidi, cai cata panta trwpon na ton sucaristisoun cwrx na tou prozeniqh camia enwclhsix. dia nablon authx thx camarax opou einai h anticamera tou capitaniou, cai dia ollaix taix anwqen douleusaix esumfwnisan grosoux eptacwsia hti L : 700 : ta opoia o anwqen mpeizantex ta emetrhsen tou Catzi Polucarpou, cai autox omologei pwx ta elaben, oqen den ecei pleon o capitanox na tou zhta tipotex, oute edw, oute eix to Giafan, otan fqasei cai eceina zemparcartsh.dia touto ai upwscetai twson o rhqeix Catzi Polucarpox nablwcthx caqwx cai o capitanox na fulazwun olla auta opou upwsceqican cai eix enduzin alhqiax upwgrafan amfwteroi to paron gramma cai to edwsan eix ceirax tou mousou Sato Mriant, opox ecei to curox cai thn iscun en panti cairy cai topw. Kwnstantinopol. 6\18 septembriou 1806.

catzh Policarpox Lazarou bebiono[3]

caphtan Dhmhtrhx sthrho bebhono[4]

O capitan Dimitrix hposcete metamena anef

ez enantiax cerou na min staqh perissotero

apo mian hmera castri cai chou.

elabon ton naba. gro 700 hti eptacosia

catzh Policarpo Lazarou.[5]


Traduction du contrat précédent[6].

Par le présent contrat, déclare le Hadgi Policarpe de Lazare Caviarzi, nolisateur de la polaque nommée Saint-Jean, commandé par le capitain Dimitry Sterio de Vallo, avec pavillon ottoman pour porter les pellerins grecs d’ici à Jaffa, avoir aujourd’hui contracté avec M. de Chateaubriand, de lui céder une petite chambre dans le susdit batiment, où il puisse se loger lui et deux domestiques à son service ; en outre il lui sera donné une place dans la cheminée du capitain pour faire sa cuisine. On lui fournira de l’eau quand il en aura besoin, et l’on faira tout ce qui sera nécessaire pour le contenter pendant son voyage, sans permettre qu’il soit occasioné aucune molestie tout le temps de sa demeure à bord. — Pour nolis de son passage, et payement de tout service qui doit lui être rendû, se sont convenus la somme de piastres sept-cent N o 700 que M. Chateaubriand a compté audit Policarpe, et lui déclarer de les avoir reçu ; moyennant quoi le capitain ne doit et ne pourra rien autre demander de lui, ni ici, ni à leur arrivée à Jaffa, et lorsqu’il devra se débarquer.

C’est pourquoi ils s’engagent, ce nolisateur et ce capitain, d’observer et remplir les susdits conditions dont ils se sont convenûs, et ont signé tous les deux le présent contrat, qui doit valoir on tout temps, et lieu.

Constantinopli, 6 septembre 1806.

Hadgi Policarpe de Lazare

Noligeateur

Capitain Dimitri Agro

Le susdit cap. s’engage avec moi qu’il ne s’arrêtera devant les Dardanelles et Scio qu’un jour.

Hadgi Policarpe de Lazare.



" En arrivant dans l’île, dit le fils d’Ulysse, je sentis un air doux qui rendait les corps lâches et paresseux, mais qui inspirait une humeur enjouée et folâtre. Je remarquai que la campagne, naturellement fertile et agréable, était presque inculte, tant les habitants étaient ennemis du travail. Je vis de tous côtés des femmes et des jeunes filles, vainement parées, qui allaient en chantant les louanges de Vénus se dévouer à son temple. La beauté, les grâces, la joie, les plaisirs, éclataient également sur leurs visages, mais les grâces y étaient affectées : on n’y voyait point une noble simplicité et une pudeur aimable, qui fait le plus grand charme de la beauté. L’air de mollesse, l’art de composer leur visage, leur parure vaine, leur démarche languissante, leurs regards qui semblent chercher ceux des hommes, leur jalousie entre elles pour allumer de grandes passions, en un mot, tout ce que je voyais dans ces femmes me semblait vil et méprisable : à force de vouloir plaire elles me dégoûtaient.

" On me conduisit au temple de la déesse : elle en a plusieurs dans cette île ; car elle est particulièrement adorée à Cythère, à Idalie et à Paphos. C’est à Cythère que je fus conduit. Le temple est tout de marbre ; c’est un parfait péristyle ; les colonnes sont d’une grosseur et d’une hauteur qui rendent cet édifice très majestueux : au-dessus de l’architrave et de la frise sont, à chaque face, de grands frontons où l’on voit en bas-relief toutes les plus agréables aventures de la déesse. A la porte du temple est sans cesse une foule de peuples qui viennent faire leurs offrandes.

" On n’égorge jamais dans l’enceinte du lieu sacré aucune victime ; on n’y brûle point, comme ailleurs, la graisse des génisses et des taureaux ; on n’y répand jamais leur sang : on présente seulement devant l’autel les bêtes qu’on offre, et on n’en peut offrir aucune qui ne soit jeune, blanche, sans défaut et sans tache : on les couvre de bandelettes de pourpre brodées d’or ; leurs cornes sont dorées et ornées de bouquets et de fleurs odoriférantes. Après qu’elles ont été présentées devant l’autel, on les renvoie dans un lieu écarté, où elles sont égorgées pour les festins des prêtres de la déesse.

" On offre aussi toutes sortes de liqueurs parfumées et du vin plus doux que le nectar. Les prêtres sont revêtus de longues robes blanches avec des ceintures d’or et des franges de même au bas de leurs robes. On brûle, nuit et jour, sur les autels, les parfums les plus exquis de l’Orient, et ils forment une espèce de nuage qui monte vers le ciel. Toutes les colonnes du temple sont ornées de festons pendants ; tous les vases qui servent aux sacrifices sont d’or : un bois sacré de myrtes environne le bâtiment. Il n’y a que de jeunes garçons et de jeunes filles d’une rare beauté qui puissent présenter les victimes aux prêtres, et qui osent allumer le feu des autels. Mais l’impudence et la dissolution déshonorent un temple si magnifique. " ( Télémaque.) - N.d.



" Toute l’étendue de Jérusalem est environnée de hautes montagnes ; mais c’est sur celle de Sion que doivent être les sépulcres de la famille de David, dont on ignore le lieu. En effet, il y a quinze ans qu’un des murs du Temple, que j’ai dit être sur la montagne de Sion, croula. Là-dessus, le patriarche donna ordre à un prêtre de le réparer des pierres qui se trouvaient dans le fondement des murailles de l’ancienne Sion. Pour cet effet, celui-ci fit marché avec environ vingt ouvriers, entre lesquels il se trouva deux hommes amis et de bonne intelligence. L’un d’eux mena un jour l’autre dans sa maison pour lui donner à déjeuner. Etant revenus après avoir mangé ensemble, l’inspecteur de l’ouvrage leur demanda la raison pourquoi ils étaient venus si tard, auquel ils répondirent qu’ils compenseraient cette heure de travail par une autre. Pendant donc que le reste des ouvriers furent à dîner, et que ceux-ci faisaient le travail qu’ils avaient promis, ils levèrent une pierre qui bouchait l’ouverture d’un antre, et se dirent l’un à l’autre : Voyons s’il n’y a pas là-dessous quelque trésor caché. Après y être entrés, ils avancèrent jusqu’à un palais soutenu par des colonnes de martre, et couvert de feuilles d’or et d’argent. Au-devant il y avait une table avec un sceptre et une couronne dessus : c’était là le sépulcre de David, roi d’Israël ; celui de Salomon, avec les mêmes ornements, était à la gauche, aussi bien que plusieurs autres rois de Juda et de la famille de David, qui avaient été enterrés en ce lieu. Il s’y trouva aussi des coffres fermés, mais on ignore encore ce qu’ils contenaient. Les deux ouvriers ayant voulu pénétrer dans le palais, il s’éleva un tourbillon de vent qui, entrant par l’ouverture de l’antre, les renversa par terre, où ils demeurèrent, comme s’ils eussent été morts, jusqu’au soir. Un autre souffle de vent les réveilla, et ils entendirent une vois semblable à celle d’un homme, qui leur dit : Levez-vous, et sortez de ce lieu. La frayeur dont ils étaient saisis les fit retirer en diligence, et ils rapportèrent tout ce qui leur était arrivé au patriarche, qui le leur fit répéter en présence d’Abraham de Constantinople, le Pharisien, et surnommé le Pieux, qui demeurait alors à Jérusalem. Il l’avait envoyé chercher pour lui demander quel était son sentiment là-dessus ; à quoi il répondit que c’était le lieu de la sépulture de la maison de David, destiné pour les rois de Juda. Le lendemain, on trouva ces deux hommes couchés dans leurs lits, et fort malades de la peur qu’ils avaient eue. Ils refusèrent de retourner dans le même lieu, à quel prix que ce fût, assurant qu’il n’était pas permis à aucun mortel de pénétrer dans un lieu dont Dieu défendait l’entrée ; de sorte qu’elle a été bouchée par le commandement du patriarche, et la vue en a été ainsi cachée jusque aujourd’hui. "

Cette histoire paraît être renouvelée de celle que raconte Josèphe au sujet du même tombeau. Hérode le Grand ayant voulu faire ouvrir le cercueil de David, il en sortit une flamme qui l’empêcha de poursuivre son dessein. (N.d.A.)



" A peine, dit Massillon, l’âme sainte du Sauveur a-t-elle ainsi accepté le ministère sanglant de notre réconciliation, que la justice de son Père commence à le regarder comme un homme de péché. Dès lors il ne voit plus en lui son Fils bien aimé, en qui il avait mis toute sa complaisance ; il n’y voit plus qu’une hostie d’expiation et de colère, chargée de toutes les iniquités du monde, et qu’il ne peut plus se dispenser d’immoler à toute la sévérité de sa vengeance. Et c’est ici que tout le poids de sa justice commence à tomber sur cette âme pure et innocente : c’est ici où Jésus-Christ, comme le véritable Jacob, va lutter toute la nuit contre la colère d’un Dieu même, et où va se consommer par avance son sacrifice, mais d’une manière d’autant plus douloureuse que son âme sainte va expirer, pour ainsi dire, sous les coups de la justice d’un Dieu irrité, au lieu que sur le Calvaire elle ne sera livrée qu’à la fureur et à la puissance des hommes. (…)

" L’âme sainte du Sauveur, pleine de grâce, de vérité et de lumière ; ah ! elle voit le péché dans toute son horreur ; elle en voit le désordre, l’injustice, la tache immortelle ; elle en voit les suites déplorables : la mort, la malédiction, l’ignorance, l’orgueil, la corruption, toutes les passions, de cette source fatale nées et répandues sur la terre. En ce moment douloureux, la durée de tous les siècles se présente à elle : depuis le sang d’Abel jusqu’à la dernière consommation, elle voit une tradition non interrompue de crimes sur la terre ; elle parcourt cette histoire affreuse de l’univers, et rien n’échappe aux secrètes horreurs de sa tristesse ; elle y voit les plus monstrueuses superstitions établies parmi les hommes : la connaissance de son père effacée ; les crimes infâmes érigés en divinités ; les adultères, les incestes, les abominations avoir leurs temples et leurs autels ; l’impiété et l’irréligion devenues le parti des plus modérés et des plus sages. Si elle se tourne vers les siècles des chrétiens, elle y découvre les maux futurs de son Église : les schismes, les erreurs, les dissensions qui devaient déchirer le mystère précieux de son unité, les profanations de ses autels, l’indigne usage des sacrements, l’extinction presque de sa foi, et les mœurs corrompues du paganisme rétablies parmi ses disciples. (…)

" Aussi cette âme sainte, ne pouvant plus porter le poids de ses maux, et retenue d’ailleurs dans son corps par la rigueur de la justice divine, triste Jusqu’à la mort, et ne pouvant mourir, hors d’état et de finir ses peines et de les soutenir, semble combattre, par les défaillances et les douleurs de son agonie, contre la mort et contre la vie ; et une sueur de sang qu’on voit couler à terre est le triste fruit de ses pénibles efforts : Et factus est sudor ejus sicut guttae sanguinis decurrentis in terram. Père juste, fallait-il encore du sang à ce sacrifice intérieur de votre Fils ? N’est-ce pas assez qu’il doive être répandu par ses ennemis ? Faut-il que votre justice se hâte, pour ainsi dire, de le voir répandre ? " (N.d.A.)



La destruction de Jérusalem, prédite et pleurée par Jésus-Christ, mérite bien qu’on s’y arrête. Ecoutons Josèphe, témoin oculaire de cet événement. La ville étant prise, un soldat met le feu au Temple.

" Lorsque le feu dévorait ainsi ce superbe Temple, les soldats, ardents au pillage, tuaient tous ceux qu’ils y rencontraient. Ils ne pardonnaient ni à l’âge ni à la qualité : les vieillards aussi bien que les enfants, et les prêtres comme les laïques, passaient par le tranchant de l’épée : tous se trouvaient enveloppés dans ce carnage général, et ceux qui avaient recours aux prières n’étaient pas plus humainement traités que ceux qui avaient le courage de se défendre jusqu’à la dernière extrémité. Les gémissements des mourants se mêlaient au bruit du pétillement du feu, qui gagnait toujours plus avant ; et l’embrasement d’un si grand édifice, joint à la hauteur de son assiette, faisait croire à ceux qui ne le voyaient que de loin que toute la ville était en feu.

" On ne saurait rien imaginer de plus terrible que le bruit dont l’air retentissait de toutes parts ; car quel n’était pas celui que faisaient les légions romaines dans leur fureur ? Quels cris ne jetaient pas les factieux qui se voyaient environnés de tous côtés du fer et du feu ? Quelle plainte ne faisait point ce pauvre peuple qui, se trouvant alors dans le Temple, était dans une telle frayeur, qu’il se jetait, en fuyant, au milieu des ennemis ! Et quelles voix confuses ne poussait point jusqu’au ciel la multitude de ceux qui, de dessus la montagne opposée au Temple, voyaient un spectacle si affreux ! Ceux même que la faim avait réduits à une telle extrémité que la mort était prête à leur fermer pour jamais les yeux, apercevant cet embrasement du Temple, rassemblaient tout ce qui leur restait de forces pour déplorer un si étrange malheur ; et les échos des montagnes d’alentour et du pays qui est au delà du Jourdain redoublaient encore cet horrible bruit ; mais quelque épouvantable qu’il fût, les maux qui le causaient l’étaient encore davantage. Ce feu qui dévorait le Temple était si grand et si violent, qu’il semblait que la montagne même sur laquelle il était assis brûlât jusque dans ses fondements. Le sang coulait en telle abondance, qu’il paraissait disputer avec le feu à qui s’étendrait davantage. Le nombre de ceux qui étaient tués surpassait celui de ceux qui les sacrifiaient à leur colère et à leur vengeance ; toute la terre était couverte de corps morts ; et les soldats marchaient dessus pour suivre par un chemin si effroyable ceux qui s’enfuyaient. (…)

" Quatre ans avant le commencement de la guerre, lorsque Jérusalem était encore dans une profonde paix et dans l’abondance, Jésus, fils d’Ananus, qui n’était qu’un simple paysan, étant venu à la fête des Tabernacles, qui se célèbre tous les ans dans le Temple en l’honneur de Dieu, cria : " Voix du côté de l’orient ; voix du côté de l’occident ; voix du côté des quatre vents ; voix contre Jérusalem et contre le Temple ; voix contre les nouveaux mariés et les nouvelles mariées ; voix contre tout le peuple. " Et il ne cessait point, jour et nuit, de courir par toute la ville en répétant la même chose. Quelques personnes de qualité, ne pouvant souffrir les paroles d’un si mauvais présage, le firent prendre et extrêmement fouetter. (…)

" Mais à chaque coup qu’on lui donnait, il répétait d’une voix plaintive et lamentable : " Malheur ! malheur sur Jérusalem ! " (…)

" Quand Jérusalem fut assiégée, on vit l’effet de ses prédictions. Et faisant alors le tour des murailles de la ville, il se mit encore à crier : " Malheur ! malheur sur la ville ! malheur sur le peuple ! malheur sur le Temple ! "

A quoi ayant ajouté : " et malheur sur moi ! " une pierre poussée par une machine le porta par terre, et il rendit l’esprit en proférant ces mêmes mots. " (N.d.A.)



" On verra, dit encore Massillon, le Fils de l’Homme parcourant des yeux, du haut des airs, les peuples et les nations confondus et assemblés à ses pieds, relisant dans ce spectacle l’histoire de l’univers, c’est-à-dire des passions ou des vertus des hommes : on le verra rassembler ses élus des quatre vents, les choisir de toute langue, de tout état, de toute nation. réunir les enfants d’Israël dispersés dans l’univers ; exposer l’histoire sécrète d’un peuple saint et nouveau ; produire sur la scène des héros de la foi jusque là inconnus au monde ; ne plus distinguer les siècles par les victoires des conquérants, par l’établissement ou la décadence des empires, par la politesse ou la barbarie des temps, par les grands hommes qui ont paru dans chaque âge, mais par les divers triomphes de la grâce, par les victoires cachées des justes sur leurs passions, par l’établissement de son règne dans un cœur, par la fermeté héroïque d’un fidèle persécuté.

" La disposition de l’univers ainsi ordonnée ; tous les peuples de la terre ainsi séparés ; chacun immobile à la place qui lui sera tombée en partage ; la surprise, la terreur, le désespoir, la confusion, peints sur le visage des uns ; sur celui des autres la joie, la sérénité, la confiance ; les yeux des justes levés en haut vers le Fils de l’Homme, d’où ils attendent leur délivrance, ceux des impies fixés d’une manière affreuse sur la terre, et perçant presque les abîmes de leurs regards, comme pour y marquer déjà la place qui leur est destinée. "



Bossuet a renfermé toute cette histoire en quelques pages, mais ces pages sont sublimes :

" Cependant la jalousie des pharisiens et des prêtres le mène à un supplice infâme ; ses disciples l’abandonnent ; un d’eux le trahit ; le premier et le plus zélé de tous le renie trois fois. Accusé devant le conseil, il honore jusqu’à la fin le ministère des prêtres et répond en termes précis au pontife qui l’interrogeait juridiquement ; mais le moment était arrivé où la synagogue devait être réprouvée. Le pontife et tout le conseil condamnent Jésus-Christ, parce qu’il se disait le Christ, Fils de Dieu. Il est livré à Ponce-Pilate, président romain : son innocence est reconnue par son juge, que la politique et l’intérêt font agir contre sa conscience : le Juste est condamné à mort : le plus grand de tous les crimes donne lieu à la plus parfaite obéissance qui fut jamais : Jésus, maître de sa vie et de toutes choses, s’abandonne volontairement à la fureur des méchants et offre ce sacrifice qui devait être l’expiation du genre humain. A la croix, il regarde dans les prophéties ce qui lui restait à faire : il l’achève et dit enfin : " Tout est consommé. "

" A ce mot, tout change dans le monde : la loi cesse, les figures passent, les sacrifices sont abolis par une oblation plus parfaite. Cela fait, Jésus-Christ expire avec un grand cri : toute la nature s’émeut ; le centurion qui le gardait, étonne d’une telle mort, s’écrie qu’il est vraiment le Fils de Dieu, et les spectateurs s’en retournent frappant leur poitrine. Au troisième jour il ressuscite ; il paraît aux siens qui l’avaient abandonné et qui s’obstinaient à ne pas croire sa résurrection. Ils le voient, ils lui parlent, ils le touchent, ils sont convaincus. (…)

" Sur ce fondement, douze pécheurs entreprennent de convertir le monde entier, qu’ils voient si opposé aux lois qu’ils avaient à lui prescrire et aux vérités qu’ils avaient à lui annoncer. lis ont ordre de commencer par Jérusalem, et de là de se répandre par toute la terre, pour instruire toutes les nations et les baptiser au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Jésus-Christ leur promet d’être avec eux jusqu’à la consommation des siècles, et assure par cette parole la perpétuelle durée du ministère ecclésiastique. Cela dit, il monte aux cieux en leur présence. " (N.d.A.)



" Voyant le roi qui avoit la maladie de l’ost et la menaison, comme les autres que nous laissions, se fût bien garanti s’il eût voulu ès grands gallées ; mais il disoit qu’il aimoit mieux mourir que laisser son peuple : il nous commença à hucher et à crier que demeurassions, et nous tiroit de bons garrots pour nous faire demourer jusqu’à ce qu’il nous donnast congé de nager. Or je vous lerray ici, et vous diray la façon et manière comme fut prins le roi, ainsi que luy-mesme me conta. Je luy ouy dire qu’il avoit laissé ses gens d’armes et sa bataille, et s’estoit mis lui et messire Geoffroy de Sergine en la bataille de messire Gaultier de Châtillon, qui faisoit l’arrière-garde. Et estoit le roi monté sur un petit coursier, une housse de soie vêtue ; et ne lui demoura, ainsi que lui ay depuis oy dire, de tous ses gens d’armes, que le bon chevalier messire Geoffroy de Sergine, lequel se rendit jusques à une petite ville nommée Casel, là où le roi fut prins. Mais avant que les Turcs le pussent voir, lui oy conter que messire Geoffroy de Sergine le deffendoit en la façon que le bon serviteur deffend le hanap de son seigneur, de peur des mouches. Car toutes les fois que les Sarrasins l’approchoient, messire Geoffroy le deffendoit à grands coups d’épée et de pointe, et ressembloit sa force lui être doublée d’outre moitié, et son preux et hardi courage. Et à tous les coups les chassoit de dessus le roi. Et ainsi l’emmena jusqu’au lieu de Casel, et là fut descendu au giron d’une bourgeoise qui étoit de Paris. Et là le cuidèrent voir passer le pas de mort, et n’espéroient point que jamais il peust passer celui jour sans mourir[7]. "

C’étoit déjà un coup assez surprenant de la fortune que d’avoir livré un des plus grands rois que la France ait eus aux mains d’un jeune soudan d’Égypte, dernier héritier du grand Saladin. Mais cette fortune, qui dispose des empires, voulant, pour ainsi dire, montrer en un jour l’excès de sa puissance et de ses caprices, fit égorger le roi vainqueur sous les veux du roi vaincu.

" Et ce voyant le soudan, qui estoit encore jeune, et la malice qui avoit été inspirée contre sa personne, il s’enfuit en sa haute tour, qu’il avoit près de sa chambre, dont j’ay devant parlé. Car ses gens mesme de la Haulequa lui avoient jà abattu tous ses pavillons, et environnoient cette tour, où il s’en estoit fui. Et dedans la tour il y avoit trois de ses évêques, qui avoient mangé avec lui, qui lui escrivirent qu’il descendist. Et il leur dit que volontiers il descendroit, mais qu’ils l’assurassent. Ils lui répondirent que bien le feroient descendre par force, et malgré lui ; et qu’il n’estoit mye encore à Damiète. Et tantôt ils vont jecter le feu gregeois dedans cette tour, qui estoit seulement de perches de sapins et de toile, comme j’ay devant dit. Et incontinent fut embrasée la tour. Et vous promets que jamais ne vis plus beau feu ne plus soudain. Quand le sultan vit que le feu le pressoit, il descendit par la voie du Prael, dont j’ay devant parlé, et s’enfuit vers le fleuve ; et en s’enfuyant, l’un des chevaliers de la Haulequa le férit d’un grand glaive parmi les costes, et il se jecte à tout le glaive dedans le fleuve. Et après lui descendirent environ de neuf chevaliers, qui le tuerent là dans le fleuve, assez près de notre gallée. Et quand le soudan fut mort, l’un desdits chevaliers, qui avoit nom Faracataie, le fendit, et lui tira le cœur du ventre. Et lors il s’en vint au roi, sa main toute ensanglantée, et lui demanda : " Que me donneras-tu, dont j’ay occis ton ennemi qui t’eust fait mourir s’il eust vécu ? " Et à ceste demande ne lui répondit oncques un seul mot le bon roi saint Louis. "



Le tableau du royaume de Jérusalem tracé par l’abbé Guénée mérite d’être rapporté. Il y aurait de la témérité à vouloir refaire un ouvrage qui ne pèche que par des omissions volontaires. Sans doute l’auteur, ne pouvant pas tout dire, s’est contenté des principaux traits.

" Ce royaume s’étendait, dit-il, du couchant au levant, depuis la mer Méditerranée jusqu’au désert de l’Arabie, et du midi au nord, depuis le fort de Darum au delà du torrent d’Égypte jusqu’à la rivière qui coule entre Bérith et Biblos. Ainsi, il comprenait d’abord les trois Palestines, qui avaient pour capitales : la première, Jérusalem ; la deuxième, Césarée maritime ; et la troisième, Bethsan, puis Nazareth : il comprenait en outre tout le pays des Philistins, toute la Phénicie, avec la deuxième et la troisième Arabie, et quelques parties de la première.

" Cet État, disent les Assises de Jérusalem, avait deux chefs seigneurs, l’un spirituel et l’autre temporel : le patriarche était le seigneur spirituel, et le roi le seigneur temporel.

" Le patriarche étendait sa juridiction sur les quatre archevêchés de Tyr, de Césarée, de Nazareth et de Krak ; il avait pour suffragants les évêques de Bethléem, de Lyde et d’Hébron ; de lui dépendaient encore les six abbés de Mont-Sion, de la Latine, du Temple, du Mont-Olivet, de Josaphat et de Saint-Samuel ; le prieur du Saint-Sépulcre, et les trois abbesses de Notre-Dame-la-Grande, de Sainte-Anne et de Saint-Ladre.

" Les archevêques avaient pour suffragants : celui de Tyr, les évêques de Bérith, de Sidon, de Panéas et de Ptolémaïs ; celui de Césarée, l’évêque de Sébaste ; celui de Nazareth, l’évêque de Tibériade et le prieur du Mont-Tabor ; celui de Krak, l’évêque du Mont-Sinaï.

" Les évêques de Saint-Georges, de Lyde et d’Acre, avaient sous leur juridiction : le premier, les deux abbés de Saint-Joseph-d’Arimathie et de Saint-Habacuc, les deux prieurs de Saint-Jean-l’Evangéliste et de Sainte-Catherine du Mont-Gisart, avec l’abbesse des Trois-Ombres ; le deuxième, la Trinité et les Repenties.

" Tous ces évêchés, abbayes, chapitres, couvents d’hommes et de femmes, paraissent avoir eu d’assez grands biens, à en juger par les troupes qu’ils étaient obliges de fournir à ! État. Trois ordres surtout, religieux et militaires tout à la fois, se distinguaient par leur opulence ; ils avaient dans le pays des terres considérables, des châteaux et des villes.

" Outre les domaines que le roi possédait en propre, comme Jérusalem, Naplouse, Acre, Tyr et leurs dépendances, on comptait dans le royaume quatre grandes baronnies ; elles comprenaient, la première, les comtés de Jafa et d’Ascalon, avec les seigneuries de Rama, de Mirabel et d’Ybelin ; la deuxième, la principauté de Galilée ; la troisième, les seigneuries de Sidon, de Césarée et de Bethsan ; la quatrième, les seigneuries de Krak, de Montréal et d’Hébron. Le comté de Tripoli formait une principauté à part, dépendante mais distinguée du royaume de Jérusalem.

" Un des premiers soins des rois avait été de donner un Code à leur peuple. de sages hommes furent chargés de recueillir les principales lois des différents pays d’où étaient venus les croisés, et d’en former un corps de législation, d’après lequel les affaires civiles et criminelles seraient jugées On établit deux cours de justice : la haute pour les nobles, l’autre pour la bourgeoisie et toute la roture. Les Syriens obtinrent d’être jugés suivant leurs propres lois.

" Les différents seigneurs, tels que les comtes de Jafa, les seigneurs d’Ybelin, de Césarée, de Caïfas, de Krak, l’archevêque de Nazareth, etc., eurent leurs cours et justice ; et les principales villes, Jérusalem, Naplouse, Acre, Jafa, Césarée, Bethsan, Hébron, Gades, Lyde, Assur, Panéas, Tibériade Nazareth, etc., leurs cours et justices bourgeoises : les justices seigneuriales et bourgeoises, au nombre d’abord de vingt à trente de chaque espèce augmentèrent à proportion que l’État s’agrandissait.

" Les baronnies et leurs dépendances étaient chargées de fournir deux mille cavaliers ; les villes de Jérusalem, d’Acre et de Naplouse en devaient six cent soixante-six, et cent treize sergents ; les cités de Tyr, de Césarée, d’Ascalon, de Tibériade, mille sergents.

" Les églises, évêques, abbés, chapitres, etc., devaient en donner environ sept mille, savoir : le patriarche, l’église du Saint-Sépulcre, l’évêque de Tibériade, et l’abbé du Mont-Tabor, chacun six cents ; l’archevêque de Tyr et l’évêque de Tibériade, chacun cinq cent cinquante ; les évêques de Lyde et de Bethléem, chacun deux cents ; et les autres, à proportion de leurs domaines.

" Les troupes de l’État réunies firent d’abord une armée de dix à douze mille hommes ; on les porta ensuite à quinze ; et quand Lusignan fut défait par Saladin, son armée montait à près de vingt-deux mille hommes, toutes troupes du royaume.

" Malgré les dépenses et les pertes qu’entraînaient des guerres presque continuelles, les impôts étaient modérés, l’abondance régnait dans le pays, le peuple se multipliait, les seigneurs trouvaient dans leurs fiefs de quoi se dédommager de ce qu’ils avaient quitté en Europe ; et Baudouin du Bourg lui-même ne regretta pas longtemps son riche et beau comté d’Edesse. " (N.d.A.)



J’aurais pu piller les Mémoires de l’abbé Guénée sans en rien dire, à l’exemple de tant d’auteurs qui se donnent l’air d’avoir puisé dans les sources quand ils n’ont fait que dépouiller des savants dont ils taisent le nom. Ces fraudes sont très faciles aujourd’hui, car dans ce siècle de lumières l’ignorance est grande. On commence par écrire sans avoir rien lu, et l’on continue ainsi toute sa vie. Les véritables gens de lettres gémissent en voyant cette nuée de jeunes auteurs qui auraient peut-être du talent s’ils avaient quelques études. Il faudrait se souvenir que Boileau lisait Longin dans l’original, et que Racine savait par cœur le Sophocle et l’Euripide grecs. Dieu nous ramène au siècle des pédants ! Trente Vadius ne feront jamais autant de mal aux lettres qu’un écolier en bonnet de docteur.

Je ne puis cependant m’empêcher de donner ici un calcul qui faisait partie de mon travail ; il est tiré de l’Itinéraire de Benjamin de Tudèle. Ce juif espagnol avait parcouru la terre au XIIIe siècle pour déterminer l’état du peuple euple hébreu dans le monde connu[8]. J’ai relevé, la plume à la main, les nombres donnés par le voyageur, et j’ai trouvé sept cent soixante-huit mille cent soixante-cinq juifs dans l’Afrique, l’Asie et l’Europe. Il est vrai que Benjamin parle des juifs d’Allemagne sans en citer le nombre, et qu’il se tait sur les juifs de Londres et de Paris. Portons la somme totale à un million d’hommes ; ajoutons à ce million d’hommes un million de femmes et deux millions d’enfants, nous aurons quatre millions d’individus pour la population juive au XIIIe siècle. Selon la supputation la plus probable, la Judée proprement dite, la Galilée, la Palestine ou l’Idumée, comptaient du temps de Vespasien environ six ou sept millions d’habitants ; quelques auteurs portent ce nombre beaucoup plus haut : au seul siège de Jérusalem par Titus il périt onze cent mille Juifs. La population juive aurait donc été au XIIIe siècle le sixième de ce qu’elle était avant sa dispersion. Voici le tableau tel que je l’ai composé d’après l’ Itinéraire de Benjamin. Il est curieux d’ailleurs pour la géographie du moyen âge ; mais les noms des lieux y sont souvent estropiés, par le voyageur : l’original hébreu a dû se refuser à leur véritable orthographe dans certaines lettres ; Arias Montanus a porté de nouvelles altérations dans la version latine, et la traduction française achève de défigurer ces noms :


    Villes. ______ Juifs.
Barcelone chefs. 4
Narbonne 300
Bidrasch chefs. 3
Montpellier chefs. 6
Lunel 300
Beaucaire 40
Saint-Gilles 100
Arles 200
Marseille 300
Gênes 20
Lucques 40
Rome 200
Capoue 300
Naples 500
Salerne 600
Malfi 20
Bénévent 200
Malchi 200
Ascoli 40

 
Villes. Juifs.
Report 3,373
Trani 200
Tarente 300
Bardenis 4
Otrante 300
Corfou 1
Leptan 100
Achilon 10
Patras 30
Lépante 100
Crissa….* 200
Corinthe 300
Thèbes 2, 000
Egiifou 100
Jabustérisa 100
Sinon-Potamon 40
Gardegin (quelques juifs).
Armilon 500
Bissine 400
Séleucie oOO
Mitricin 20
Darman 440
Canistliol 20
Constantinople 1,000
Doroston 4 00
Galipoline 200
Galas 50
Mitylen (une université).
Giliam 500
Ismos 300
Rliodes 500
Dophros (assemblée de juifs).
Laodicée 200
Gébal 120
Birot 40
Sidon 20
Tyr 500
Akadi 100
Césarée 10
Luz I
Belligcbarin 3
Torondolos (autrefois Sunam) 30
A reporter. 12,338

Villes. Juifs.
Report 12,338
Nob 2
Ramas 3
Joppé 4
Ascalon 240
Dans la même ville, juifs samaritains 300
Ségura 4
Tibériade 50
Tirain 20
Ghalmal 50
Damas 3,000
Thadmur 4,000
Siha 1,500
Kelagh-Geher 2,000
Dakia 700
Hharan 700
Achabor 2,000
Nisibis 1,000
Gezir-Ben Ghamar 4,000
Al-Mutsal (autrefois Assur) 7,000
Rahaban 2,000
Karkésia 5,000
Al-Jobar 2,000
Hhardan 15,000
Ghukbéran 10,000
Bagdad 1,000
Géhiaga 5,000
Dans un lieu à vingt pas de Géhiaga 20,000
Hhilan 10,000
Naphahh 200
Alkotsonath 300
Rupha 7,000
Séphitbib (une synagogue].
Juifs qui habitent dans les villes et autres lieux du pays de Théma. 300,000
Chibar " 50,000
Vira, fleuve du pays d’Eliman (au bord) 3,000
Néasat 7,000
Bostan 1,000
Samura 1,500
Chuzsetham 7,000
Robard-Bar 2,000
Vaanath 4,000
A reporter. 171,905

Pays de Molhhaalh (deux synagogues).______________
Charian 25,000
Hhamdan 50,000
Tabarethan 4,000
Asbaham 45,000
Scaphas 40,000
Ginat 8.000
Samarcant 50,000
Dans les montagnes de Nisbon, appartenant au roi de Perse, on dit qu'il y a quatre tribus d’Israel, savoir : Dan, Zabulon, Aser et Nephtali.
Cherataan 500
Kathiphan 50,000
Pays (le Haalam (les juifs, au nombre de vingt familles).
Ile de Cheneray 23,000
Gingalan 4,000
L’Ynde (une grande quantité de juifs).
Hhalavan 4,300
Kita 30,000
Misraïm 2,000
Gossen 4,000
Al-Bubug 200
Ramira 700
Lamhhala 500
Alexandrie 3,000
Damiette 200
Tunis 40
Messine 20
Palerme 4,500
-------
Total 448,865


Benjamin ne spécifie point le nombre des juifs d’Allemagne, mais il cite les villes où se trouvaient les principales synagogues ; ces villes sont : Coblentz, Andernach, Caub, Creutznach, Bengen, Germersheim, Munster, Strasbourg, Mantern, Freising, Bamberg, Tsor et Reguespurch. En parlant des juifs de Paris, il dit : In qua sapientium discipuli sunt omnium qui hodie in omni regione sunt doctissimi. (N.d.A.)



Josèphe parle ainsi du premier temple :

" La longueur du Temple est de soixante coudées, sa hauteur d’autant, et sa largeur de vingt. Sur cet édifice on en éleva un autre, de même grandeur ; et ainsi toute la hauteur du Temple était de six vingts coudées. Il était tourné vers l’orient, et son portique était de pareille hauteur de six vingts coudées, de vingt de long et de six de large. Il y avait à l’entour du Temple trente chambres en forme de galeries, et qui servaient au dehors comme d’arcs-boutants pour le soutenir. On passait des unes dans les autres, et chacune avait vingt coudées de long, autant de large, et vingt de hauteur. Il y avait au-dessus de ces chambres deux étages de pareil nombre de chambres toutes semblables. Ainsi, la hauteur des trois étages ensemble, montant ensemble à soixante coudées, revenait justement à la hauteur du bas édifice du Temple dont nous venons de parler ; et il n’y avait rien au-dessus. Toutes ces chambres étaient couvertes de bois de cèdre, et chacune avait sa couverture à part, en forme de pavillon ; mais elles étaient jointes par de longues et grosses poutres, afin de les rendre plus fermes, et ainsi elles ne faisaient ensemble qu’un seul corps. Leurs plafonds étaient de bois de cèdre fort poli, et enrichis de feuillages dorés, taillés dans le bois. Le reste était aussi lambrissé de bois de cèdre, si bien travaillé et si bien doré, qu’on ne pouvait y entrer sans que leur éclat éblouît les yeux. Toute la structure de ce superbe édifice était de pierres si polies et tellement jointes, qu’on ne pouvait pas en apercevoir les liaisons ; mais il semblait que la nature les eût formées de la sorte, d’une seule pièce, sans que l’art ni les instruments dont les excellents maîtres se servent pour embellir leurs ouvrages y eussent en rien contribué. Salomon fit faire dans l’épaisseur du mur, du côté de l’orient, où il n’y avait point de grand portail, mais seulement deux portes, un degré à vis de son invention pour monter jusqu’au haut du Temple. Il y avait dedans et dehors le Temple des ais de cèdre, attachés ensemble avec de grandes et fortes chaînes, pour servir encore à le maintenir en état.

" Lorsque tout ce grand corps de bâtiment fut achevé, Salomon le fit diviser en deux parties, dont l’une, nommée le Saint des Saints ou Sanctuaire, qui avait vingt coudées de long, était particulièrement consacrée à Dieu, et il n’était permis à personne d’y entrer ; l’autre partie, qui avait quarante coudées de longueur, fut nommée le Saint Temple, et destinée pour les sacrificateurs. Ces deux parties étaient séparées par de grandes portes de cèdre, parfaitement bien taillées et fort dorées, sur lesquelles pendaient des voiles de lin, pleins de diverses fleurs de couleur de pourpre, d’hyacinthe et d’écarlate…

" Salomon se servit, pour tout ce que je viens de dire, d’un ouvrier admirable, mais principalement aux ouvrages d’or, d’argent et de cuivre, nommé Chiram, qu’il avait fait venir de Tyr, dont le père, nommé Ur, quoique habitué à Tyr, était descendu des Israélites, et sa mère était de la tribu de Nephtali. Ce même homme lui fit aussi deux colonnes de bronze qui avaient quatre doigts d’épaisseur, dix-huit coudées de haut et douze coudées de tour, au-dessus desquelles étaient des corniches de fonte en forme de lis, de cinq coudées de hauteur. Il y avait à l’entour de ces colonnes des feuillages d’or qui couvraient ces lis, et on y voyait pendre en deux rangs deux cents grenades aussi de fonte. Ces colonnes furent placées à l’entrée du porche du Temple ; l’une nommée Jachim, à la main droite, et l’autre nommée Boz, à la main gauche…

" Salomon fit bâtir hors de cette enceinte une espèce d’autre temple, d’une forme quadrangulaire, environné de grandes galeries, avec quatre grands portiques, qui regardaient le levant, le couchant, le septentrion et le midi, et auxquels étaient attachées de grandes portes toutes dorées ; mais il n’y avait que ceux qui étaient purifiés selon la loi et résolus d’observer les commandements de Dieu qui eussent la permission d’y entrer. La construction de cet autre temple était un ouvrage si digne d’admiration, qu’à peine est-ce une chose croyable ; car pour le pouvoir bâtir au niveau du haut de la montagne sur laquelle le Temple était assis il fallut remplir jusqu’à la hauteur de quatre cents coudées un vallon dont la profondeur était telle qu’on ne pouvait la regarder sans frayeur. Il fit environner ce temple d’une double galerie soutenue par un double rang de colonnes de pierre d’une seule pièce ; et ces galeries, dont toutes les portes étaient d’argent, étaient lambrissées de bois de cèdre[9]. "

Il est clair par cette description que les Hébreux lorsqu’ils bâtirent le premier temple n’avaient aucune connaissance des ordres. Les deux colonnes de bronze suffisent pour le prouver : les chapiteaux et les proportions de ces colonnes n’ont aucun rapport avec le premier dorique, seul ordre qui fût peut-être alors inventé dans la Grèce ; mais ces mêmes colonnes, ornées de feuillages d’or, de fleurs de lis et de grenades, rappellent les décorations capricieuses de la colonne égyptienne. Au reste, les chambres on forme de pavillon, les lambris de cèdre doré, et tous ces détails imperceptibles sur de grandes masses, prouvent la vérité de ce que j’ai dit sur le goût des premiers Hébreux.



Le plus ancien auteur qui ait décrit la mosquée de la Roche est Guillaume de Tyr : il la devait bien connaître, puisqu’elle sortait à peine des mains des chrétiens à l’époque où le sage archevêque écrivait son histoire. Voici comment il en parle :

" Nous avons dit, au commencement de ce livre, qu’Omar, fils de Calab, avait fait bâtir ce temple (…) et c’est ce que prouvent évidemment les inscriptions anciennes gravées au dedans et au dehors de cet édifice. (…) "

L’historien passe à la description du parvis, et il ajoute :

" Dans les angles de ce parvis il y avait des tours extrêmement élevées, du haut desquelles, à certaines heures, les prêtres des Sarrasins avaient coutume et inviter le peuple à la prière. Quelques-unes de ces tours sont deme urées debout jusqu’à présent ; mais les autres ont été ruinées par différents accidents. On ne pouvait entrer ni rester dans le parvis sans avoir les pieds nus et lavés. (…).

" Le Temple est bâti au milieu du parvis supérieur ; il est octogone et décoré, en dedans et en dehors, de carreaux de martre et d’ouvrages de mosaïque. Les deux parvis, tant le supérieur que l’inférieur, sont pavés de dalles blanches pour recevoir pendant l’hiver les eaux de la pluie qui descendent en grande abondance des bâtiments du Temple, et tombent très limpides et sans limon dans les citernes au-dessous. Au milieu du Temple, entre le rang intérieur des colonnes, on trouve une roche un peu élevée ; et sous cette roche il y a une grotte pratiquée dans la même pierre. Ce fut sur cette pierre que s’assit l’ange qui, en punition du dénombrement du peuple, fait inconsidérément par David, frappa ce peuple jusqu’à ce que Dieu lui ordonnât de remettre son épée dans le fourreau. Cette roche, avant l’arrivée de nos armées, était exposée nue et découverte ; et elle demeura encore en cet état pendant quinze années ; mais ceux qui dans la suite furent commis à la garde de ce lieu la recouvrirent, et construisirent dessus un chœur et un autel pour y célébrer l’office divin. "

Ces détails sont curieux, parce qu’il y a huit cents ans qu’ils sont écrits ; mais ils nous apprennent peu de chose sur l’intérieur de la mosquée. Les plus anciens voyageurs, Arculfe dans Adamannus, Willibaldus, Bernard de Moine, Ludolphe, Breydenbach, Sanut, etc., n’en parlent que par ouï-dire, et ils ne paraissent pas toujours bien instruits. Le fanatisme des musulmans était beaucoup plus grand dans ces temps reculés qu’il ne l’est aujourd’hui, et jamais ils n’auraient voulu révéler à un chrétien les mystères de leurs temples. Il faut donc passer aux voyageurs modernes et nous arrêter encore à Deshayes.

Cet ambassadeur de Louis XIII aux lieux saints refusa, comme je l’ai dit, d’entrer dans la mosquée de la Roche ; mais les Turcs lui en firent la description.

" Il y a, dit-il, un grand dôme qui est porté au dedans par deux rangs de colonnes de marbre, au milieu duquel est une grosse pierre, sur laquelle les Turcs croient que Mahomet monta quand il alla au ciel. Pour cette cause, ils y ont une grande dévotion ; et ceux qui ont quelque moyen fondent de quoi entretenir quelqu’un, après leur mort, qui lise l’Alcoran à l’entour de cette pierre, à leur intention.

" Le dedans de cette mosquée est tout blanchi, hormis en quelques endroits, où le nom de Dieu est écrit en grands caractères arabiques. "

Ceci ne diffère pas beaucoup de la relation de Guillaume de Tyr. Le père, Roger nous instruira mieux ; car il paraît avoir trouvé le moyen d’entrer dans la mosquée. Du moins voici comment il s’explique :

" Si un chrétien y entrait (dans le parvis du Temple), quelques prières qu’il fit en ce lieu, disent les Turcs, Dieu ne manquerait pas de l’exaucer, quand même ce serait de mettre Jérusalem entre les mains des chrétiens. C’est pourquoi, outre la défense qui est faite aux chrétiens non seulement d’entrer dans le Temple, mais même dans le parvis, sous peine d’être brûlés vifs ou de se faire Turcs, ils y font une soigneuse garde, laquelle fut gagnée de mon temps par un stratagème qu’il ne m’est pas permis de dire, pour les accidents qui en pourraient arriver, me contentant de dire toutes les particularités qui s’y remarquent. "

Du parvis il vient à la description du Temple.

" Pour entrer dans le Temple, il y a quatre portes situées à l’orient, occident, septentrion et midi ; chacune ayant son portail bien élabouré de moulures, et six colonnes avec leurs pieds-d’estail et chapiteaux, le tout de marbre et de porphyre. Le dedans est tout de marbre blanc : le pavé même est de grand,es tables de marbre de diverses couleurs, dont la plus grande partie, tant des colonnes que du marbre, et le plomb, ont été pris par les Turcs, tant en l’église de Bethléem qu’en celle du Saint-Sépulcre, et autres qu’ils ont démolies.

" Dans le Temple il y a trente-deux colonnes de marbre gris en deux rangs, dont seize grandes soutiennent la première voûte, et les autres le dôme, chacune étant posée sur son pied-d’estail et leurs chapiteaux. Tout autour des colonnes, il y a de très beaux ouvrages de fer doré et de cuivre, faits en forme de chandeliers, sur lesquels il y a sept mille lampes posées, lesquelles brûlent depuis le jeudi au soleil couché jusqu’au vendredi matin ; et tous les ans un mois durant, à savoir, au temps de leur ramadan, qui est leur carême.

" Dans le milieu du Temple, il y a une petite tour de marbre, où l’on monte en dehors par dix-huit degrés. C’est où se met le cadi tous les vendredis, depuis midi jusqu’à deux heures, que durent leurs cérémonies, tant la prière que les expositions qu’il fait sur les principaux points de l’Alcoran.

" Outre les trente-deux colonnes qui soutiennent la voûte et le dôme, il y en a deux autres moindres, assez proches de la porte de l’occident, que l’on montre aux pèlerins étrangers, auxquels ils font accroire que lorsqu’ils passent librement entre ces colonnes, ils sont prédestinés pour le paradis de Mahomet, et disent que si un chrétien passait entre ces colonnes, elles se serreraient et l’écraseraient. J’en sais bien pourtant à qui cet accident n’est pas arrivé, quoiqu’ils fussent bons chrétiens.

" A trois pas de ces deux colonnes il y a une pierre dans le pavé, qui semble de marbre noir, de deux pieds et demi en carré, élevée un peu plus que le pavé. En cette pierre il y a vingt-trois trous où il semble qu’autrefois il y ait eu des clous, comme de fait il en reste encore deux. Savoir à quoi ils servaient, je ne le sais pas : même les mahométans l’ignorent, quoiqu’ils croient que c’était sur cette pierre que les prophètes mettaient les pieds lorsqu’ils descendaient de cheval pour entrer au Temple, et que ce fut sur cette pierre que descendit Mahomet lorsqu’il arriva de l’Arabie Heureuse, quand il fit le voyage du paradis pour traiter d’affaires avec Dieu. "



" Cependant la barque s’approcha, et Septimius se leva le premier en pieds qui salua Pompeius, en langage romain du nom d’imperator, qui est à dire souverain capitaine, et Achillas le salua aussi en langage grec, et luy dit qu’il passast en sa barque, pource que le long du rivage il y avoit force vase et des bans de sable, tellement qu’il n’y avoit pas assez eau pour sa galère ; mais en mesme temps on voyoit de loing plusieurs galères de celles du roy, qu’on armoit en diligence, et toute la coste couverte de gens de guerre, tellement que quand Pompeius et ceulx de sa compagnie eussent voulu changer d’advis, ils n’eussent plus sceu se sauver, et si y avoit d’avantage qu’en monstrant de se deffier, ilz donnoient au meurtrier quelque couleur d’exécuter sa meschanceté. Parquoy prenant congé de sa femme Cornelia, laquelle desjà avant le coup faisoit les lamentations de sa fin, il commanda à deux centeniers qu’ilz entrassent en la barque de l’Egyptien devant luy, et à un de ses serfs affranchiz qui s’appeloit Philippus, avec un autre esclave qui se nommoit Scynes. Et comme jà Achillas luy tendoit la main de dedans sa barque, il se retourna devers sa femme et son filz, et leur dit ces vers de Sophocle :

Qui en maison de prince entre devient
Serf, quoy qu’il soit libre quand il y vient.

" Ce furent les dernières paroles qu’il dit aux siens, quand il passa de sa galère en la barque ; et pource qu’il y avoit loing de sa galère jusqu’à la terre ferme, voyant que par le chemin personne ne lui entamoit propos d’amiable entretien, il regarda Septimius au visage, et lui dit : " Il me semble que je te recognois, compagnon, pour avoir autrefois esté à la guerre avec moy. " L’autre luy feit signe de la teste seulement qu’il estoit vray, sans luy faire autre réponse ne caresse quelconque : parquoy n’y ayant plus personne qui dist mot, il prist en sa main un petit livret, dedans lequel il avoit escript une harengue en langage grec, qu’il vouloit faire à Ptolemaeus, et se met à la lire. Quand ilz vindrent à approcher de la terre, Cornelia, avec ses domestiques et familiers amis, se leva sur ses pieds, regardant en grande détresse quelle seroit l’issue. Si luy sembla qu’elle devoit bien espérer, quand elle aperceut plusieurs des gens du roy, qui se présentèrent à la descente comme pour le recueillir et l’honorer ; mais sur ce poinct ainsi comme il prenoit la main de son affranchy Philippus pour se lever plus à son aise, Septimius vint le premier par derrière qui luy passa son espée à travers le corps, après lequel Salvius et Achillas desgaisnèrent aussi leurs espées, et adonc Pompeius tira sa robe à deux mains au-devant de sa face, sans dire ny faire aucune chose indigne de luy, et endura vertueusement les coups qu’ilz luy donnèrent, en soupirant un peu seulement, estant aagé de cinquanteneuf ans, et ayant achevé sa vie le jour ensuivant celuy de sa nativité. Ceulx qui estoient dedans les vaisseaux à la rade, quand ilz aperceurent ce meurtre, jettèrent une si grande clameur, que l’on l’entendoit jusques à la coste ; et levant en diligence les anchres se mirent à la voile pour s’enfouir à quoy leur servit le vent, qui se leva incontinent frais aussi tost qu’ilz eurent gaigné la haute mer, de manière que les Egyptiens qui s’appareilloient pour voguer après eulx, quand ilz veirent cela, s’en déportèrent, et ayant coupé la teste en jettèrent le tronc du corps hors de la barque, exposé à qui eut envie de veoir un si misérable spectacle.

" Philippus, son affranchy, demoura toujours auprès, jusques à ce que les Egyptiens furent assouvis de le regarder ; et puis l’ayant lavé de l’eau de la mer, et enveloppé d’une sienne pauvre chemise, pource qu’il n’avoit autre chose, il chercha au long de la grève, où il trouva quelque demourant d’un vieil bateau de pescheur, dont les pièces estoient bien vieilles, mais suffisantes pour brusler un pauvre corps nud, et encore non tout entier. Ainsi comme il les amassoit et assembloit, il survint un Romain, homme d’aage, qui en ses jeunes ans avoit esté à la guerre sous Pompeius : si luy demanda : " Qui es-tu, mon amy, qui fais cest apprest pour les funerailles du grand Pompeius ? " Philippus lui respondit qu’il estoit un sien affranchy. " Ha ! dit le Romain, tu n’auras pas tout seul cest honneur, et te prie, veuille-moy recevoir pour compagnon en une si saincte et si dévote rencontre, afin que je n’aie point occasion de me plaindre en tout et par tout de m’estre habitué en pays estranger, ayant, en récompense de plusieurs maulx que j’y ay endurez, rencontré au moins ceste bonne adventure de pouvoir toucher avec mes mains et aider à ensepvelir le plus grand capitaine des Romains. " Voilà comment Pompeius fut ensepulturé. Le lendemain Lucius Lentulus ne sachant rien de ce qui estoit passé, ains venant de Cypre, alloit cinglant au long du rivage, et aperceut un feu de funerailles, et Philippus auprès, lequel il ne recogneut pas du premier coup : si luy demanda : " Qui est celuy qui, ayant ici achevé le cours de sa destinée, repose en ce lieu ? " Mais soubdain, jettant un grand soupir, il ajouta : " Hélas ! à l’adventure est-ce toi, grand Pompeius ? " Puis descendit en terre, là où tantost après il fut pris et tué. Telle fut la fin du grand Pompeius.

" Il ne passa guère de temps après que Caesar n’arrivast en Égypte ainsi troublée et estonnée, là où luy fut la teste de Pompeius présentée ; mais il tourna la face arrière pour ne la point veoir, et ayant en horreur celui qui la luy présentoit comme un meurtrier excommunié, se prit à plorer : bien prit-il l’anneau duquel il cachettoit ses lettres, qui luy fut aussi présenté, et où il y avoit engravé en la pierre un lion tenant une espée, mais il feit mourir Achillas et Pothinus : et leur roy mesme Ptolomaeus ayant esté defaict dans une bataille le long de la rivière du Nil, disparut, de manière qu’on ne sceut oncques puis ce qu’il estoit devenu. Quant au rhétoricien Theodotus, il eschapa la punition de Caesar ; car il s’enfouit de bonne heure, et s’en alla errant çà et là par le pays d’Égypte, estant misérable et haï de tout le monde. Mais depuis, Marcus Brutus, après avoir occis Caesar, se trouvant le plus fort en Asie, le rencontra par cas d’adventure, et après lui avoir faict endurer tous les tourments dont il se peut adviser, le feit finalement mourir. Les cendres du corps de Pompeius furent depuis rapportées à sa femme Cornelia, laquelle les posa en une sienne terre qu’il avoit près la ville de Alba. "



Fragment d’une Lettre de J.-B. d’Ansse de Villoison, membre de l’Institut de France, au professeur Millin, sur l’inscription grecque de la prétendue colonne de Pompée.

Le professeur Jaubert vient de rapporter d’Alexandrie une copie de l’inscription fruste qui porte faussement le nom de Pompée. Cette copie est parfaitement conforme à une autre, que j’avais déjà reçue. La voici avec mes notes et avec ma traduction :


1 TO…WTATONAUTOKRATORA
2 TONPOLIOUCONALEXNDREIAC
3 DIOK H. IANONTON …TON
4 PO … EPARCOCAIGUPTOU.


Ligne première, TO. Il est évident que c’est l’article ton.

Ibidem, ligne première,…WTATONAUTOKRATORA. Il est également clair que c’est une épithète donnée à l’empereur Dioclétien ; mais pour la trouver il faut chercher un superlatif qui se termine en wtaton, par un oméga (et non par un omicron, ce qui serait plus facile et plus commun), et ensuite qui convienne particulièrement à ce prince. Je crois que c’est osiwtaton, très-saint. Qu’on ne soit pas surpris de cette épithète : je la vois donnée à Dioclétien sur une inscription grecque découverte dans la vallée de Thymbra (aujourd’hui Thimbrek-Déré), près la plaine de Bounar-Bachi, et rapportée par Lechevalier, N o 1, page 256 de son Voyage dans la Troade, seconde édition, Paris, an VII, in-8. On y lit : TWN OCIWTATWN HMWN AUTOKRLTORWN DIOKLHTIANOU KAI MAXIMIANOU ; c’est-à-dire de nos très-saints empereurs Dioclétien et Maximien. Sur une autre inscription d’une colonne voisine, ils partagent avec Constance Chlore ce même titre, osiwtatoi, très-saints, dont les empereurs grecs et chrétiens du Bas-Empire ont hérité, comme je l’ai observé ibidem, page 249.

Ligne 2, TON POLIOUCON ALEXANDREIAC. C’est proprement le protecteur, le génie tutélaire d’Alexandrie. Les Athéniens donnaient le nom de polioucox à Minerve, qui présidait à leur ville et la couvrait de son égide. Voyez ce que dit Spanheim sur le 53e vers de l’hymne de Callimaque, sur les bains de Pallas, p. 668 et suiv., t. II, édition d’Ernesti.

Ligne 3, DIOK. H. IANON. Le L et le T sont détruits ; mais on reconnaît tout de suite le nom de Dioclétien, DIOKLHTIANON.

Ibid., ligne 3, TON … TON. Je crois qu’il faut suppléer cebacton, c’est-à-dire Auguste, ton sebaston. Tout le monde sait que Dioclétien prend les deux titres d’eusebhx et de sebastox, pius augustus, sur plusieurs médailles, et celui de sebastox, Auguste, sur presque toutes, notamment sur celles d’Alexandrie, et le place immédiatement après son nom. Voyez M. Zoëga, p. 335 et suiv. de ses Nummi Aegyptii imperatorii, Romae, 1787, in-4 o.

Quatrième et dernière ligne, PO. C’est l’abréviation si connue de Pobliox, Publius. Voyez Corsini, p. 55, col. 1, De notis Graecorum, Florentioe, 1749, in-folio ; Gennaro Sisti, p. 51 de son Indirizzo per la lettura greca dalle sue oscurita rischiarata, in Napoli, 1758, in-8 o, etc. Les Romains rendaient le même nom de Publius par ces deux lettres PV. Voyez p. 328 d’un ouvrage fort utile, et totalement inconnu en France, intitulé : Notae et siglae quae in nummis et lapidibus apud Romanos obtinebant, explicatae, par mon savant et vertueux ami feu M. Jean-Dominique Coletti, ex-jésuite vénitien, dont je regretterai sans cesse la perte. Ses estimables frères, les doctes MM. Coletti, les Alde de nos jours, ont donné cet ouvrage classique à Venise, 1785, in-4 o.

Peut-être la lettre initiale du nom suivant, entièrement effacé, de ce préfet d’Égypte, était-elle un M, qu’on aura pu joindre mal à propos dans cette occasion aux lettres précédentes PO. Alors on aura pu croire que POM était une abréviation de POMPHIOC, Pompée, dont le nom est quelquefois indiqué par ces trois lettres, comme dans une inscription de Sparte, rapportée N o 248, p. XXXVIII des Inscriptiones et Epigrammata graeca et latina, reperta a Cyriaco Anconitano, recueil publié à Rome, in-fol., en 1654, par Charles Moroni, bibliothécaire du cardinal Albani. Voyez aussi Maffei, p. 66 de ses Sigloe Groecorum lapidarioe, Veronoe, 1746, in-8 o ; Gennaro Sisti, l. c., p. 51, etc. Cette erreur en aurait engendré une autre et aurait donné lieu à la dénomination vulgaire et fausse de colonne de Pompée. Les seules lettres PO suffisaient pour accréditer cette opinion dans les siècles d’ignorance.

Quoi qu’il en soit de cette conjecture, les historiens qui ont parlé du règne de Dioclétien ne m’apprennent pas le nom totalement détruit de ce préfet d’Égypte, et me laissent dans l’impossibilité de suppléer cette petite lacune, peu importante et la seule qui reste maintenant dans cette inscription. Serait-ce Pomponius Januarius, qui fut consul en 288, avec Maximien ?

Je soupçonne, au reste, que ce gouverneur a pris une ancienne colonne, monument d’un âge où les arts fleurissaient, et l’a choisie pour y placer le nom de Dioclétien et lui faire sa cour aux dépens de l’antiquité.

A la fin de cette inscription, il faut nécessairement sous-entendre, suivant l’usage constant, aneqhxen, anesthsen, ou timhsen, ou afierwsen, ou quelque autre verbe semblable, qui désigne que ce préfet a érigé, a consacré ce monument à la gloire de Dioclétien. L’on ferait un volume presque aussi gros que le recueil de Gruter si l’on voulait entasser toutes les pierres antiques et accumuler toutes les inscriptions grecques où se trouve cette ellipse si commune, dont plusieurs antiquaires ont parlé, et cette construction avec l’accusatif sans verbe. C’est ainsi que les Latins omettent souvent le verbe posvit.

Il ne reste plus qu’à tâcher de déterminer la date précise de cette inscription. Elle ne paraît pas pouvoir être antérieure à l’année 296 ou 297, époque de la défaite et de la mort d’Achillée, qui s’était emparé de l’Égypte et s’y soutint pendant environ six ans. Je serais tenté de croire qu’elle est de l’an 302, et a rapport à la distribution abondante de pain que l’empereur Dioclétien fit faire à une foule innombrable d’indigents de la ville d’Alexandrie, dont il est appelé pour cette raison le génie tutélaire, le conservateur, le protecteur, polioucox. Ces immenses largesses continuèrent jusqu’au règne de Justinien, qui les abolit. Voyez le Chronicon Paschale, à l’an 302, p. 276 de l’édition de Du Cange, et l’ Histoire secrète de Procope, ch. XXVI, p. 77, édition du Louvre.

Je crois maintenant avoir éclairci toutes les difficultés de cette inscription fameuse. Voici la manière dont je l’écrirais en caractères grecs ordinaires cursifs ; j’y joins ma version latine et ma traduction française :

Ton osiwtaton autocratora,
Ton polioucon Alezandreiax,
Dioclhtianon ton sebaston
Poblioi…eparcox Aiguptou.

Sanctissimo imperatori,
Patrono conservatori Alexandriae,
Diocletiano Augusto,
Publius… praefectus Aegypto.

C’est-à-dire : Publius… (ou Pomponius), préfet d’Égypte, a consacré ce monument à la gloire du très saint empereur Dioclétien Auguste, le génie tutélaire d’Alexandrie.

Ce 23 juin 1803.


FIN DES NOTES
  1. A l’exception des notes I, III et VIII, toutes les citations qui suivent faisoient partie du texte dans les deux premières éditions.
  2. Ce contrat a été copié avec les fautes d’orthographe grossières, les faux accents et les barbarismes de l’original.
  3. Signature de Policarpe.
  4. Signature de Démétrius.
  5. Ecrit de la main de Policarpe.
  6. Cette traduction barbare est de l’interprète franc à Constantinople.
  7. Sire de Joinville.
  8. Il n’est pourtant pas bien clair que Benjamin ait parcouru tous les lieux qu’il a nommés. Il est même évident, par des passages du texte hébreu, que le voyageur juif n’a souvent écrit que sur des Mémoires.
  9. Histoire des Juifs, trad. d’Arnaud d’Andilly.