Itinéraire de Paris à Jérusalem/Voyage/Partie 2

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Garnier (Œuvres complètes, Tome 5p. 222-249).


DEUXIÈME PARTIE




VOYAGE DE L'ARCHIPEL, DE L'ANATOLIE ET DE CONSTANTINOPLE.


Je changeais de théâtre : les îles que j’allais traverser étaient dans l’antiquité une espèce de pont jeté sur la mer pour joindre la Grèce d’Asie à la véritable Grèce. Libres ou sujettes, attachées à la fortune de Sparte ou d’Athènes, aux destinées des Perses, à celles d’Alexandre et de ses successeurs, elles tombèrent sous le joug romain. Tour à tour arrachées au Bas-Empire par les Vénitiens, les Génois, les Catalans, les Napolitains, elles eurent des princes particuliers, et même des ducs qui prirent le titre général de ducs de l’Archipel. Enfin, les soudans de l’Asie descendirent vers la Méditerranée ; et pour annoncer à celle-ci sa future destinée, ils se firent apporter de l’eau de la mer, du sable et une rame. Les îles furent néanmoins subjuguées les dernières ; mais enfin elles subirent le sort commun, et la bannière latine, chassée de proche en proche par le croissant, ne s’arrêta que sur la rivage de Corfou.

De cette lutte des Grecs, des Turcs et des Latins il résulta que les îles de l’Archipel furent très-connues dans le moyen âge : elles étaient sur la route de toutes ces flottes qui portaient des armées ou des pèlerins à Jérusalem, à Constantinople, en Égypte, en Barbarie ; elles devinrent les stations de tous ces vaisseaux génois et vénitiens qui renouvelèrent le commerce des Indes par le port d’Alexandrie : aussi retrouve-t-on les noms de Chio, de Lesbos, de Rhodes, à chaque page de la Byzantine ; et tandis qu’Athènes et Lacédémone étaient oubliées, on savait la fortune du plus petit écueil de l’Archipel.

De plus, les voyages à ces îles sont sans nombre, et remontent jusqu’au VIIe siècle : il n’y a pas un pèlerinage en Terre Sainte qui ne commence par une description de quelques rochers de la Grèce. Dès l’an 1555 Belon donna en français ses Observations de plusieurs singularités retrouvées en Grèce ; le Voyage de Tournefort est entre les mains de tout le monde ; la Description exacte des îles de l’Archipel, par le Flamand Dapper, est un travail excellent ; et il n’est personne qui ne connaisse les Tableaux de M. de Choiseul.

Notre traversée fut heureuse. Le 30 août, à huit heures du matin, nous entrâmes dans le port de Zéa : il est vaste, mais d’un aspect désert et sombre, à cause de la hauteur des terres dont il est environné. On n’aperçoit sous les rochers du rivage que quelques chapelles en ruine et les magasins de la douane. Le village de Zéa est bâti sur la montagne à une lieue du port, du côté du levant, et il occupe l’emplacement de l’ancienne Carthée. Je n’aperçus en arrivant que trois ou quatre felouques grecques, et je perdis tout espoir de retrouver mon navire autrichien. Je laissai Joseph au port, et je me rendis au village avec le jeune Athénien. La montée est rude et sauvage : cette première vue d’une île de l’Archipel ne me charma pas infiniment, mais j’étais accoutumé aux mécomptes.

Zéa, bâti en amphithéâtre sur le penchant inégal d’une montagne, n’est qu’un village malpropre et désagréable, mais assez peuplé ; les ânes, les cochons, les poules vous y disputent le passage des rues ; il y a une si grande multitude de coqs, et ces coqs chantent si souvent et si haut, qu’on en est véritablement étourdi. Je me rendis chez M. Pengali, vice-consul français à Zéa ; je lui dis qui j’étais, d’où je venais, où je désirais aller, et je le priai de noliser une barque pour me porter à Chio ou à Smyrne.

M. Pengali me reçut avec toute la cordialité possible : son fils descendit au port ; il y trouva un caïque qui retournait à Tino et qui devait mettre à la voile le lendemain ; je résolus d’en profiter : cela m’avançait toujours un peu sur ma route.

Le vice-consul voulut me donner l’hospitalité, au moins pour le reste de la journée. Il avait quatre filles, et l’aînée était au moment de se marier ; on faisait déjà les préparatifs de la noce : je passai donc des ruines du temple de Sunium à un festin. C’est une singulière destinée que celle du voyageur. Le matin il quitte un hôte dans les larmes, le soir il en trouve un autre dans la joie ; il devient le dépositaire de mille secrets : Ibrahim m’avait conté à Sparte tous les accidents de la maladie du petit Turc ; j’appris à Zéa l’histoire du gendre de M. Pengali. Au fond, y a-t-il rien de plus aimable que cette naïve hospitalité ? N’êtes-vous pas trop heureux qu’on veuille bien vous accueillir ainsi dans des lieux où vous ne trouveriez pas le moindre secours ? La confiance que vous inspirez, l’ouverture de cœur qu’on vous montre, le plaisir que vous paraissez faire et que vous faites sont certainement des jouissances très douces. Une autre chose me touchait encore beaucoup ; c’était la simplicité avec laquelle on me chargeait de diverses commissions pour la France, pour Constantinople, pour l’Égypte. On me demandait des services comme on m’en rendait ; mes hôtes étaient persuadés que je ne les oublierais point et qu’ils étaient devenus mes amis. Je sacrifiai sur-le-champ à M. Pengali les ruines d’Ioulis, où j’étais d’abord résolu d’aller, et je me déterminai, comme Ulysse, à prendre part aux festins d’Aristonoüs.

Zéa, l’ancienne Céos, fut célèbre dans l’antiquité par une coutume qui existait aussi chez les Celtes, et que l’on a retrouvée parmi les sauvages de l’Amérique : les vieillards de Céos se donnaient la mort. Aristée, dont Virgile a chanté les abeilles, ou un autre Aristée, roi d’Arcadie, se retira à Céos. Ce fut lui qui obtint de Jupiter les vents étésiens pour modérer l’ardeur de la canicule. Erasistrate le médecin et Ariston le philosophe étaient de la ville d’Ioulis, ainsi que Simonide et Bacchylide : nous avons encore d’assez mauvais vers du dernier dans les Poetae graeci minores. Simonide fut un beau génie, mais son esprit était plus élevé que son cœur. Il chanta Hipparque, qui l’avait comblé de bienfaits, et il chanta encore les assassins de ce prince. Ce fut apparemment pour donner cet exemple de vertu que les justes dieux du paganisme avaient préservé Simonide de la chute d’une maison. Il faut s’accommoder au temps, dit le sage : aussitôt les ingrats secouent le poids de la reconnaissance, les ambitieux abandonnent le vaincu, les poltrons se rangent au parti du vainqueur. Merveilleuse sagesse humaine, dont les maximes, toujours superflues pour le courage et la vertu, ne servent que de prétexte au vice et de refuge aux lâchetés du cœur !

Le commerce de Zéa consiste aujourd’hui dans les glands du velani 1. , que l’on emploie dans les teintures. La gaze de soie en usage chez les anciens avait été inventée à Céos 2.  ; les poètes, pour peindre sa transparence et sa finesse, l’appelaient du vent tissu. Zéa fournit encore de la soie : " Les bourgeois de Zéa s’attroupent ordinairement pour filer de la soie, dit Tournefort, et ils s’asseyent sur les bords de leurs terrasses, afin de laisser tomber leurs fuseaux jusqu’au bas de la rue, qu’ils retirent ensuite en roulant le fil. Nous trouvâmes l’évêque grec en cette posture : il demanda quelles gens nous étions, et nous fit dire que nos occupations étaient bien frivoles, si nous ne cherchions que des plantes et de vieux marbres. Nous répondîmes que nous serions plus édifiés de lui voir à la main les œuvres de Saint Chrysostome ou de saint Basile que le fuseau. "

J’avais continué à prendre du quinquina trois fois par jour : la fièvre n’était point revenue ; mais j’étais resté très faible, et j’avais toujours une main et une joue noircies par le coup de soleil. J’étais donc un convive très gai de cœur, mais fort triste de figure. Pour n’avoir pas l’air d’un parent malheureux, je m’ébaudissais à la noce. Mon hôte me donnait l’exemple du courage : il souffrait dans ce moment même des maux cruels 3.  ; et au milieu du chant de ses filles, la douleur lui arrachait quelquefois des cris. Tout cela faisait un mélange de choses extrêmement bizarres ; ce passage subit du silence des ruines au bruit d’un mariage était étrange. Tant de tumulte à la porte du repos éternel ! Tant de joie auprès du grand deuil de la Grèce ! Une idée me faisait rire : je me représentais mes amis occupés de moi en Francs ; je les voyais me suivre en pensée, s’exagérer mes fatigues, s’inquiéter de mes périls : ils auraient été bien surpris s’ils m’eussent aperçu tout à coup, le visage à demi brûlé, assistant dans une des Cyclades à une noce de village, applaudissant aux chansons de Mlles Pengali, qui chantaient en grec :

Ah ! vous dirai-je, maman, etc.

tandis que M. Pengali poussait des cris, que les coqs s’égosillaient, et que les souvenirs d’Ioulis, d’Aristée, de Simonide, étaient complètement effacés. C’est ainsi qu’en débarquant à Tunis, après une traversée de cinquante-huit jours, qui fut une espèce de naufrage continuel, je tombai chez M. Devoise au milieu du carnaval : au lieu d’aller méditer sur les ruines de Carthage, je fus obligé de courir au bal, de m’habiller en Turc et de me prêter à toutes les folies d’une troupe d’officiers américains, pleins de gaieté et de jeunesse.

Le changement de scène à mon départ de Zéa fut aussi brusque qu’il l’avait été à mon arrivée dans cette île. A onze heures du soir je quittai la joyeuse famille : je descendis au port ; je m’embarquai de nuit ; par un gros temps, dans un caïque dont l’équipage consistait en deux mousses et trois matelots. Joseph, très brave à terre, n’était pas aussi courageux sur la mer. Il me fit beaucoup de représentations inutiles ; il lui fallut me suivre et achever de courir ma fortune. Nous allions vent largue ; notre esquif, penché sous le poids de la voile, avait la quille à fleur d’eau ; les coups de la lame étaient violents ; les courants de l’Eubée rendaient encore la mer plus houleuse ; le temps était couvert ; nous marchions à la lueur des éclairs et à la lumière phosphorique des vagues. Je ne prétends point faire valoir mes travaux, qui sont très peu de chose ; mais j’espère cependant que quand on me verra m’arracher à mon pays et à mes amis, supporter la fièvre et les fatigues, traverser les mers de la Grèce dans de petits bateaux, recevoir les coups de fusil des Bedouins, et tout cela par respect pour le public et pour donner à ce public un ouvrage moins imparfait que le Génie du Christianisme, j’espère, dis-je, qu’on me saura quelque gré de mes efforts.

Quoi qu’en dise la fable de l’Aigle et du Corbeau, rien ne porte bonheur comme d’imiter un grand homme ; j’avais fait le César : Quid times ? Caesarem vehis ; et j’arrivai où je voulais arriver. Nous touchâmes à Tino le 31 à six heures du matin, je trouvai à l’instant même une felouque hydriote qui partait pour Smyrne, et qui devait seulement relâcher quelques heures à Chio. Le caïque me mit à bord de la felouque, et je ne descendis pas même à terre.

Tino, autrefois Ténos, n’est séparé d’Andros que par un étroit canal : c’est une île haute qui repose sur un rocher de marbre. Les Vénitiens la possédèrent longtemps ; elle n’est célèbre dans l’antiquité que par ses serpents : la vipère avait pris son nom de cette île 4. . M. de Choiseul a fait une description charmante des femmes de Tino ; ses vues du port de San-Nicolo m’ont paru d’une rare exactitude.

La mer, comme disent les marins, était tombée, et le ciel s’était éclairci : je déjeunai sur le pont en attendant qu’on levât l’ancre ; je découvrais à différentes distances toutes les Cyclades : Scyros, où Achille passa son enfance ; Délos, célèbre par la naissance de Diane et d’Apollon, par son palmier, par ses fêtes ; Naxos, qui me rappelait Ariadne, Thésée, Bacchus, et quelques pages charmantes des Etudes de la Nature. Mais toutes ces îles, si riantes autrefois, ou peut-être si embellies par l’imagination des poètes, n’offrent aujourd’hui que des, côtes désolées et arides. De tristes villages s’élèvent en pain de sucre sur des rochers ; ils sont dominés par des châteaux plus tristes encore, et quelquefois environnés d’une double ou triple enceinte de murailles : on y vit dans la frayeur perpétuelle des Turcs et des pirates. Comme ces villages fortifiés tombent cependant en ruines, ils font naître à la fois dans l’esprit du voyageur l’idée de toutes les misères. Rousseau dit quelque part qu’il eût voulu être exilé dans une des îles de l’Archipel. L’éloquent sophiste se fût bientôt repenti de son choix. Séparé de ses admirateurs, relégué au milieu de quelques Grecs grossiers et perfides, il n’aurait trouvé dans des vallons brûlés par le soleil ni fleurs, ni ruisseaux, ni ombrages ; il n’aurait vu autour de lui que des bouquets d’oliviers, des rochers rougeâtres, tapissés de sauge et de baume sauvage : je doute qu’il eût désiré longtemps continuer ses promenades, au bruit du vent et de la mer, le long d’une côte inhabitée.

Nous appareillâmes à midi. Le vent du nord nous porta assez rapidement sur Scio ; mais nous fûmes obligés de courir des bordées, entre l’île et la côte d’Asie, pour embouquer le canal. Nous voyions des terres et des îles tout autour de nous, les unes rondes et élevées comme Samos, les autres longues et basses comme les caps du golfe d’Ephèse : ces terres et ces îles étaient différemment colorées, selon le degré d’éloignement. Notre felouque, très légère et très élégante, portait une grande et unique voile taillée comme l’aile d’un oiseau de mer. Ce petit bâtiment était la propriété d’une famille : cette famille était composée du père, de la mère, du frère et de six garçons. Le père était le capitaine, le frère le pilote, et les fils étaient les matelots ; la mère préparait les repas. Je n’ai rien vu de plus gai, de plus propre et de plus leste que cet équipage de frères. La felouque était lavée, soignée et parée comme une maison chérie ; elle avait un grand chapelet sur la poupe, avec une image de la Panagia surmontée d’une branche d’olivier. C’est une chose assez commune dans l’Orient, de voir une famille mettre ainsi toute sa fortune dans un vaisseau, changer de climat sans quitter ses foyers et se soustraire à l’esclavage en menant sur la mer la vie des Scythes.

Nous vînmes mouiller pendant la nuit au port de Chio, " fortunée patrie d’Homère, " dit Fénelon dans les Aventures d’Aristonoüs, chef-d’œuvre d’harmonie et de goût antique. Je m’étais profondément endormi, et Joseph ne me réveilla qu’à sept heures du matin. J’étais couché sur le pont : quand je vins à ouvrir les yeux, je me crus transporté dans le pays des fées ; je me trouvais au milieu d’un port plein de vaisseaux, ayant devant moi une ville charmante, dominée par des monts dont les arêtes étaient couvertes d’oliviers, de palmiers, de lentisques et de térébinthes. Une foule de Grecs, de Francs et de Turcs étaient répandus sur les quais, et l’on entendait le son des cloches 5. .

Je descendis à terre, et je m’informai s’il n’y avait point de consul de notre nation dans cette île. On m’enseigna un chirurgien qui faisait les affaires des Français : il demeurait sur le port. J’allai lui rendre visite ; il me reçut très poliment. Son fils me servit de cicérone pendant quelques heures, pour voir la ville, qui ressemble beaucoup à une ville vénitienne. Baudrand, Ferrari, Tournefort, Dapper, Chandler, M. de Choiseul et mille autres géographes et voyageurs ont parlé de l’île de Chio : je renvoie donc le lecteur à leurs ouvrages.

Je retournai à dix heures à la felouque ; je déjeunai avec la famille : elle dansa et chanta sur le pont autour de moi, en buvant du vin de Chio, qui n’était pas du temps d’Anacréon. Un instrument peu harmonieux animait les pas et la voix de mes hôtes ; il n’a retenu de la lyre antique que le nom, et il est dégénéré comme ses maîtres : lady Craven en a fait la description.

Nous sortîmes du port le 1er septembre, à midi : la brise du nord commençait à s’élever, et elle devint en peu de temps très violente. Nous essayâmes d’abord de prendre la passe de l’ouest entre Chio et les îles Spalmodores 6. , qui ferment le canal quand on fait voile pour Mételin ou pour Smyrne. Mais nous ne pûmes doubler le cap Delphino : nous portâmes à l’est, et nous allongeâmes la bordée jusque dans le port de Tchesmé. De là, revenant sur Chio, puis retournant sur le mont Mimas, nous parvînmes enfin à nous élever au cap Cara-Bouroun, à l’entrée du golfe de Smyrne. Il était dix heures du soir : le vent nous manqua et nous passâmes la nuit en calme sous la côte d’Asie.

Le 2, à la pointe du jour, nous nous éloignâmes de terre à la rame, afin de profiter de l’imbat aussitôt qu’il commencerait à souffler : il parut de meilleure heure que de coutume. Nous eûmes bientôt passé les îles de Dourlach, et nous vînmes raser le château qui commande le fond du golfe ou le port de Smyrne. J’aperçus alors la ville dans le lointain, au travers d’une forêt de mâts de vaisseaux : elle paraissait sortir de la mer, car elle est placée sur une terre basse et unie que dominent au sud-est des montagnes d’un aspect stérile. Joseph ne se possédait pas de joie : Smyrne était pour lui une seconde patrie ; le plaisir de ce pauvre garçon m’affligeait presque, en me faisant d’abord penser à mon pays ; en me montrant ensuite que l’axiome, ubi bene ibi patria, n’est que trop vrai pour la plupart des hommes.

Joseph, debout auprès de moi sur le pont, me nommait tout ce que je voyais, à mesure que nous avancions. Enfin, nous amenâmes la voile, et laissant encore quelque temps filer notre felouque, nous donnâmes fond par six brasses, en dehors de la première ligne des vaisseaux. Je cherchai des yeux mon navire de Trieste, et je le reconnus à son pavillon. Il était mouillé près de l’échelle des Francs, ou du quai des Européens. Je m’embarquai avec Joseph dans un caïque qui vint le long de notre bord, et je me fis porter au bâtiment autrichien. Le capitaine et son second étaient à terre : les matelots me reconnurent, et me reçurent avec de grandes démonstrations de joie. Ils m’apprirent que le vaisseau était arrivé à Smyrne le 18 août ; que le capitaine avait louvoyé deux jours pour m’attendre entre Zéa et le cap Sunium, et que le vent l’avait ensuite forcé à continuer sa route. Ils ajoutèrent que mon domestique, par ordre du consul de France, m’avait arrêté un logement à l’auberge.

Je vis avec plaisir que mes anciens compagnons avaient été aussi heureux que moi dans leur voyage. Ils voulurent me descendre à terre : je passai donc dans la chaloupe du bâtiment, et bientôt nous abordâmes le quai. Une foule de porteurs s’empressèrent de me, donner la main pour monter. Smyrne, où je voyais une multitude de chapeaux 7. , m’offrait l’aspect d’une ville maritime d’Italie, dont un quartier serait habité par des Orientaux. Joseph me conduisit chez M. Chauderloz, qui occupait alors le consulat français de cette importante échelle. J’aurai souvent à répéter les éloges que j’ai déjà faits de l’hospitalité de nos consuls ; je prie mes lecteurs de me le pardonner : car si ces redites les fatiguent, je ne puis toutefois cesser d’être reconnaissant. M. Chauderloz, frère de M. de La Clos, m’accueillit avec politesse, mais il ne me logea point chez lui, parce qu’il était malade et que Smyrne offre d’ailleurs les ressources d’une grande ville européenne.

Nous arrangeâmes sur-le-champ toute la suite de mon voyage : j’avais résolu de me rendre à Constantinople par terre, afin d’y prendre des firmans et de m’embarquer ensuite avec les pèlerins grecs pour la Syrie, mais je ne voulais pas suivre le chemin direct, et mon dessein était de visiter la plaine de Troie en traversant le mont Ida. Le neveu de M. Chauderloz, qui venait de faire une course à Ephèse, me dit que les défilés du Gargare étaient infestés de voleurs et occupés par des agas plus dangereux encore que les brigands. Comme je tenais à mon projet, on envoya chercher un guide qui devait avoir conduit un Anglais aux Dardanelles par la route que je voulais tenir. Ce guide consentit en effet à m’accompagner et à fournir les chevaux nécessaires, moyennant une somme assez considérable. M. Chauderloz promit de me donner un interprète et un janissaire expérimenté. Je vis alors que je serais forcé de laisser une partie de mes malles au consulat et de me contenter du plus strict nécessaire. Le jour du départ fut fixé au 4 septembre, c’est-à-dire au surlendemain de mon arrivée à Smyrne.

Après avoir promis à M. Chauderloz de revenir dîner avec lui, je me rendis à mon auberge, où je trouvai Julien tout établi dans un appartement fort propre et meublé à l’européenne. Cette auberge, tenue par une veuve, jouissait d’une très belle vue sur le port : je ne me souviens plus de son nom. Je n’ai rien à dire de Smyrne après Tournefort, Chandler, Peyssonel, Dallaway et tant d’autres, mais je ne puis me refuser au plaisir de citer un morceau du Voyage de M. de Choiseul :

" Les Grecs sortis du quartier d’Ephèse nommé Smyrna n’avaient bâti que des hameaux au fond du golfe qui depuis a porté le nom de leur première patrie ; Alexandre voulut les rassembler, et leur fit construire une ville près la rivière Mélès. Antigone commença cet ouvrage par ses ordres, et Lysimaque le finit.
" Une situation aussi heureuse que celle de Smyrne était digne du fondateur d’Alexandrie, et devait assurer la prospérité de cet établissement. Admise par les villes d’Ionie à partager les avantages de leur confédération, cette ville devint bientôt le centre du commerce de l’Asie Mineure : son luxe y attira tous les arts ; elle fut décorée d’édifices superbes et remplie d’une foule d’étrangers qui venaient l’enrichir des productions de leur pays, admirer ses merveilles, chanter avec ses poètes et s’instruire avec ses philosophes. Un dialecte plus doux prêtait un nouveau charme à cette éloquence qui paraissait un attribut des Grecs. La beauté du climat semblait influer sur celle des individus, qui offraient aux artistes des modèles à l’aide desquels ils faisaient connaître au reste du monde la nature et l’art réunis dans leur perfection.
" Elle était une des villes qui revendiquaient l’honneur d’avoir vu naître Homère : on montrait sur le bord du Mélès le lieu où Crithéis, sa mère, lui avait donné le jour, et la caverne où il se retirait pour composer ses vers immortels. Un monument élevé à sa gloire et qui portait son nom, présentait au milieu de la ville de vastes portiques sous lesquels se rassemblaient les citoyens ; enfin, leurs monnaies portaient son image, comme s’ils eussent reconnu pour souverain le génie qui les honorait.
" Smyrne conserva les restes précieux de cette prospérité jusqu’à l’époque où l’empire eut à lutter contre les barbares : elle fut prise par les Turcs, reprise par les Grecs, toujours pillée, toujours détruite. Au commencement du XIIIe siècle, il n’en existait plus que les ruines et la citadelle, qui fut réparée par l’empereur Jean Comnène, mort en 1224 : cette forteresse ne put résister aux efforts des princes turcs, dont elle fut souvent la résidence, malgré les chevaliers de Rhodes, qui, saisissant une circonstance favorable, parvinrent à y construire un fort et à s’y maintenir ; mais Tamerlan prit en quatorze jours cette place que Bajazet bloquait depuis sept ans.
" Smyrne ne commença à sortir de ses ruines que lorsque les Turcs furent entièrement maîtres de l’empire : alors sa situation lui rendit les avantages que la guerre lui avait fait perdre ; elle redevint l’entrepôt du commerce de ces contrées. Les habitants, rassurés, abandonnèrent le sommet de la montagne et bâtirent de nouvelles maisons sur le bord de la mer : ces constructions modernes ont été faites avec les marbres de tous les monuments anciens, dont il reste à peine des fragments ; et l’on ne retrouve plus que la place du stade et du théâtre. On chercherait vainement à reconnaître les vestiges des fondations, ou quelques pans de murailles qui s’aperçoivent entre la forteresse et l’emplacement de la ville actuelle. "

Les tremblements de terre, les incendies et la peste ont maltraité la Smyrne moderne, comme les barbares ont détruit la Smyrne antique. Le dernier fléau que j’ai nommé a donné lieu à un dévouement qui mérite d’être remarqué entre les dévouements de tant d’autres missionnaires ; l’histoire n’en sera pas suspecte : c’est un ministre anglican qui la rapporte. Frère Louis de Pavie, de l’ordre des Récollets, supérieur et fondateur de l’hôpital Saint-Antoine, à Smyrne, fut attaqué de la peste : il fit vœu si Dieu lui rendait la vie de la consacrer au service des pestiférés. Arraché miraculeusement à la mort, frère Louis a rempli les conditions de son vœu. Les pestiférés qu’il a soignés sont sans nombre, et l’on a calculé qu’il a sauvé à peu près les deux tiers 8. des malheureux qu’il a secourus.

Je n’avais donc rien à voir à Smyrne, si ce n’est ce Mélès, que personne ne connaît, et dont trois ou quatre ravines se disputent le nom 9. .

Mais une chose qui me frappa et qui me surprit, ce fut l’extrême douceur de l’air. Le ciel, moins pur que celui de l’Attique, avait cette teinte que les peintres appellent un ton chaud, c’est-à-dire qu’il était rempli d’une vapeur déliée un peu rougie par la lumière. Quand la brise de mer venait à manquer, je sentais une langueur qui approchait de la défaillance : je reconnus la molle Ionie. Mon séjour à Smyrne me força à une nouvelle métamorphose ; je fus obligé de reprendre les airs de la civilisation, de recevoir et de rendre des visites. Les négociants qui me firent l’honneur de me venir voir étaient riches, et quand j’allai les saluer à mon tour, je trouvai chez eux des femmes élégantes qui semblaient avoir reçu le matin leurs modes de chez Leroi. Placé entre les ruines d’Athènes et les débris de Jérusalem, cet autre Paris où j’étais arrivé sur un bateau grec, et d’où j’allais sortir avec une caravane turque, coupait d’une manière piquante les scènes de mon voyage : c’était une espèce d’oasis civilisée, une Palmyre au milieu des déserts et de la barbarie. J’avoue néanmoins que, naturellement un peu sauvage, ce n’était pas ce qu’on appelle la société que j’étais venu chercher en Orient : il me tardait de voir des chameaux et d’entendre le cri du cornac.

Le 4 au matin, tous les arrangements étant faits, le guide partit avec les chevaux : il alla m’attendre à Ménémen-Eskélessi, petit port de l’Anatolie. Ma dernière visite à Smyrne fut pour Joseph : Quantum mutatus ab illo ! Etait-ce bien là mon illustre drogman ? Je le trouvai dans une chétive boutique, planant et battant sa vaisselle d’étain. Il avait cette même veste de velours bleu qu’il portait sur les ruines de Sparte et d’Athènes. Mais que lui servaient ces marques de sa gloire ? que lui servait d’avoir vu les villes et les hommes, mores hominum et urbes ? Il n’était pas même propriétaire de son échoppe ! J’aperçus dans un coin un maître à mine refrognée, qui parlait rudement à mon ancien compagnon : C’était pour cela que Joseph se réjouissait tant d’arriver ! Je n’ai regretté que deux choses dans mon voyage : c’est de n’avoir pas été assez riche pour établir Joseph à Smyrne et pour racheter un captif à Tunis. Je fis mes derniers adieux à mon pauvre camarade : il pleurait, et je n’étais guère moins attendri. Je lui écrivis mon nom sur un petit morceau de papier, dans lequel j’enveloppai des marques sincères de ma reconnaissance ; de sorte que le maître de la boutique ne vit rien de ce qui se passait entre nous.

Le soir, après avoir remercié M. le consul de toutes ses civilités, je m’embarquai dans un bateau avec Julien, le drogman, les janissaires et le neveu de M. Chauderloz, qui voulut bien m’accompagner jusqu’à l’échelle. Nous y abordâmes en peu de temps. Le guide était sur le rivage : j’embrassai mon jeune hôte, qui retournait à Smyrne, nous montâmes à cheval et nous partîmes.

Il était minuit quand nous arrivâmes au kan de Ménémen. J’aperçus de loin une multitude de lumières éparses : c’était le repos d’une caravane. En approchant, je distinguai les chameaux, les uns couchés, les autres debout ; ceux-ci chargés de leurs fardeaux, ceux-là débarrassés de leurs bagages. Des chevaux et des ânes débridés mangeaient l’orge dans des seaux de cuir ; quelques cavaliers se tenaient encore à cheval, et les femmes, voilées, n’étaient point descendues de leurs dromadaires. Assis les jambes croisées sur des tapis, des marchands turcs étaient groupés autour des feux qui servaient aux esclaves à préparer le pilau ; d’autres voyageurs fumaient leur pipe à la porte du kan, mâchaient de l’opium, écoutaient des histoires. On brûlait le calé dans les poêlons ; des vivandières allaient de feu en feu, proposant des gâteaux de blé grué, des fruits et de la volaille ; des chanteurs amusaient la foule ; des imans faisaient des ablutions, se prosternaient, se relevaient, invoquaient le Prophète ; des chameliers dormaient étendus sur la terre. Le sol était jonché de ballots, de sacs de coton, de couffes de riz. Tous ces objets, tantôt distincts et vivement éclairés, tantôt confus et plongés dans une demi-ombre, selon la couleur et le mouvement des feux, offraient une véritable scène des Mille et une nuits. Il n’y manquait que le calife Aroun al Raschild, le vizir Giaffar et Mesrour, chef des eunuques.

Je me souvins alors, pour la première fois, que je foulais les plaines de l’Asie, partie du monde qui n’avait point encore vu la trace de mes pas, hélas ! ni ces chagrins que je partage avec tous les hommes. Je me sentis pénétré de respect pour cette vieille terre où le genre humain prit naissance, où les patriarches vécurent, où Tyr et Babylone s’élevèrent, où l’Eternel appela Cyrus et Alexandre, où Jésus-Christ accomplit le mystère de notre salut. Un monde étranger s’ouvrait devant moi : j’allais rencontrer des nations qui m’étaient inconnues, des mœurs diverses, des usages différents, d’autres animaux, d’autres plantes, un ciel nouveau, une nature nouvelle Je passerais bientôt l’Hermus et le Granique ; Sardes n’était pas loin ; je m’avançais vers Pergame et vers Troie : l’histoire me déroulait une autre page des révolutions de l’espèce humaine.

Je m’éloignai à mon grand regret de la caravane. Après deux heures de marche nous arrivâmes au bord de l’Hermus, que nous traversâmes dans un bac. C’est toujours le turbidus Hermus ; je ne sais s’il roule encore de l’or. Je le regardai avec plaisir, car c’était le premier fleuve proprement dit que je rencontrais depuis que j’avais quitté l’Italie. Nous entrâmes à la pointe du jour dans une plaine bordée de montagnes peu élevées. Le pays offrait un aspect tout différent de celui de la Grèce : les cotonniers verts, le chaume jaunissant des blés, l’écorce variée des pastèques, diapraient agréablement la campagne ; des chameaux paissaient çà et là avec les buffles. Nous laissions derrière nous Magnésie et le mont Sipylus : ainsi nous n’étions pas éloignés des champs de bataille où Agésilas humilia la puissance du grand roi et où Scipion remporta sur Antiochus cette victoire qui ouvrit aux Romains le chemin de l’Asie.

Nous aperçûmes au loin sur notre gauche les ruines de Cyme, et nous avions Néon-Tichos à notre droite : j’étais tenté de descendre de cheval et de marcher à pied, par respect pour Homère, qui avait passé dans ces mêmes lieux.

" Quelque temps après, le mauvais état de ses affaires le disposa à aller à Cyme. S’étant mis en route, il traversa la plaine de l’Hermus, et arriva à Néon-Tichos, colonie de Cyme : elle fut fondée huit ans après Cyme. On prétend qu’étant en cette ville chez un armurier, il y récita ces vers, les premiers qu’il ait faits : " O vous, citoyens de l’aimable fille de Cyme, qui habitez au pied du mont Sardène, dont le sommet est ombragé de bois qui répandent la fraîcheur, et qui vous abreuvez de l’eau du divin Hermus, qu’enfanta Jupiter, respectez la misère d’un étranger qui n’a pas une maison où il puisse trouver un asile ! "
" L’Hermus coule près de Néon-Tichos, et le mont Sardène domine l’un et l’autre. L’armurier s’appelait Tychius : ces vers lui firent tant de plaisir, qu’il se détermina à le recevoir chez lui. Plein de commisération pour un aveugle réduit à demander son pain, il lui promit de partager avec lui ce qu’il avait. Mélésigène étant entré dans son atelier, prit un siège, et en présence de quelques citoyens de Néon-Tichos il leur montra un échantillon de ses poésies : c’étaient l’expédition d’Amphiaraüs contre Thèbes et des hymnes en l’honneur des dieux. Chacun en dit son sentiment, et Mélésigène ayant porté là-dessus son jugement, ses auditeurs en furent dans l’admiration.
" Tant qu’il fut à Néon-Tichos, ses poésies lui fournirent les moyens de subsister : on y montrait encore de mon temps le lieu où il avait coutume de s’asseoir quand il récitait ses vers. Ce lieu, qui était encore en grande vénération, était ombragé par un peuplier qui avait commencé à croître dans le temps de son arrivée 10. . "

Puisque Homère avait eu pour hôte un armurier à Néon-Tichos, je ne rougissais plus d’avoir eu pour interprète un marchand d’étain à Smyrne. Plût au ciel que la ressemblance fût en tout aussi complète, dussé-je acheter le génie d’Homère par tous les malheurs dont ce poète fut accablé !

Après quelques heures de marche nous franchîmes une des croupes du mont Sardène, et nous arrivâmes au bord du Pythicus. Nous fîmes halte pour laisser passer une caravane qui traversait le fleuve. Les chameaux, attachés à la queue les uns des autres, n’avançaient dans l’eau qu’en résistant ; ils allongeaient le cou et étaient tirés par l’âne qui marche à la tête de la caravane. Les marchands et les chevaux étaient arrêtés en face de nous, de l’autre côté de la rivière, et l’on voyait une femme turque, assise à l’écart, qui se cachait dans son voile.

Nous passâmes le Pythicus à notre tour, au-dessous d’un méchant pont de pierre, et à onze heures nous gagnâmes un kan, où nous laissâmes reposer les chevaux.

A cinq heures du soir nous nous remîmes en route. Les terres étaient hautes et assez bien cultivées. Nous voyions la mer à gauche. Je remarquai pour la première fois des tentes de Turcomans : elles étaient faites de peaux de brebis noires, ce qui me fit souvenir des Hébreux et des pasteurs arabes. Nous descendîmes dans la plaine de Myrine, qui s’étend jusqu’au golfe d’Elée. Un vieux château, du nom de Guzel-Hissar, s’élevait sur une des pointes de la montagne que nous venions de quitter. Nous campâmes, à dix heures du soir, au milieu de la plaine. On étendit à terre une couverture que j’avais achetée à Smyrne. Je me couchai dessus et je m’endormis. En me réveillant, quelques heures après, je vis les étoiles briller au-dessus de ma tête, et j’entendis le cri du chamelier qui conduisait une caravane éloignée. Le 5 nous montâmes à cheval avant le jour. Nous cheminâmes par une plaine cultivée : nous traversâmes le Caïcus à une lieue de Pergame, et à neuf heures du matin nous entrâmes dans la ville. Elle est bâtie au pied d’une montagne. Tandis que le guide conduisait les chevaux au kan, j’allai voir les ruines de la citadelle. Je trouvai les débris de trois enceintes de murailles, les restes d’un théâtre et d’un temple (peut-être celui de Minerve Porte-Victoire). Je remarquai quelques fragments agréables de sculpture, entre autres une frise ornée de guirlandes que soutiennent des têtes de bœuf et des aigles. Pergame était au-dessous de moi dans la direction du midi : elle ressemble à un camp de baraques rouges. Au couchant se déroule une grande plaine terminée par la mer ; au levant s’étend une autre plaine, bordée au loin par des montagnes ; au midi, et au pied de la ville, je voyais d’abord des cimetières plantés de cyprès ; puis une bande de terre cultivée en orge et en coton ; ensuite deux grands tumulus : après cela venait une lisière plantée d’arbres ; et enfin une longue et haute colline qui arrêtait l’œil. Je découvrais aussi au nord-est quelques-uns des replis du Sélinus et du Cétius, et à l’est l’amphithéâtre dans le creux d’un vallon. La ville, quand je descendis de la citadelle, m’offrit les restes d’un aqueduc et les débris du Lycée. Les savants du pays prétendent que la fameuse bibliothèque était renfermée dans ce dernier monument.

Mais si jamais description fut superflue, c’est celle que je viens de faire. Il n’y a guère plus de cinq à six mois que M. de Choiseul a publié la suite de son Voyage. Ce second volume, où l’on reconnaît les progrès d’un talent que le travail, le temps et le malheur ont perfectionné, donne les détails les plus exacts et les plus curieux sur les monuments de Pergame et sur l’histoire de ses princes. Je ne me permettrai donc qu’une réflexion. Ce nom des Attale, cher aux arts et aux lettres, semble avoir été fatal aux rois : Attale, troisième du nom, mourut presque fou, et légua ses meubles aux Romains : Populus romanus bonorum meorum haeres esto. Et ces républicains, qui regardaient apparemment les peuples comme des meubles, s’emparèrent du royaume d’Attale. On trouve un autre Attale, jouet d’Alaric, et dont le nom est devenu proverbial pour exprimer un fantôme de roi. Quand on ne sait pas porter la pourpre, il ne faut pas l’accepter : mieux vaut alors le sayon de poil de chèvre.

Nous sortîmes de Pergame le soir à sept heures, et, faisant route au nord, nous nous arrêtâmes à onze heures du soir pour coucher au milieu d’une plaine. Le 6, à quatre heures du matin, nous reprîmes notre chemin, et nous continuâmes de marcher dans la plaine, qui, aux arbres près, ressemble à la Lombardie. Je fus saisi d’un accès de sommeil si violent, qu’il me fut impossible de le vaincre, et je tombai par-dessus la tête de mon cheval. J’aurais dû me rompre le cou ; j’en fus quitte pour une légère contusion. Vers les sept heures, nous nous trouvâmes sur un sol inégal, formé par des monticules. Nous descendîmes ensuite dans un bassin charmant planté de mûriers, d’oliviers, de peupliers et de pins en parasol ( pinus pinea). En général, toute cette terre de l’Asie me parut fort supérieure à la terre de la Grèce.

Nous arrivâmes d’assez bonne heure à la Somma, méchante ville turque, où nous passâmes la journée.

Je ne comprenais plus rien à notre marche. Je n’étais plus sur les traces des voyageurs, qui tous, allant à Burse ou revenant de cette ville, passent beaucoup plus à l’est, par le chemin de Constantinople. D’un autre côté, pour attaquer le revers du mont Ida, il me semblait que nous eussions dû nous rendre de Pergame à Adramytti, d’où, longeant la côte ou franchissant le Gargare, nous fussions descendus dans la plaine de Troie. Au lieu de suivre cette route, nous avions marché sur une ligne qui passait précisément entre le chemin des Dardanelles et celui de Constantinople. Je commençai à soupçonner quelque supercherie de la part du guide, d’autant plus que je l’avais vu souvent causer avec le janissaire. J’envoyai Julien chercher le drogman ; je demandai à celui-ci par quel hasard nous nous trouvions à la Somma. Le drogman me parut embarrassé ; il me répondit que nous allions à Kircagach ; qu’il était impossible de traverser la montagne ; que nous y serions infailliblement égorgés ; que notre troupe n’était pas assez nombreuse pour hasarder un pareil voyage, et qu’il était bien plus expédient d’aller rejoindre le chemin de Constantinople.

Cette réponse me mit en colère ; je vis clairement que le drogman et le janissaire, soit par peur, soit par d’autres motifs, étaient entrés dans un complot pour me détourner de mon chemin. Je fis appeler le guide, et je lui reprochai son infidélité. Je lui dis que puisqu’il trouvait la route de Troie impraticable, il aurait dû le déclarer à Smyrne ; qu’il était un poltron, tout Turc qu’il était ; que je n’abandonnerais pas ainsi mes projets selon sa peur ou ses caprices ; que mon marché était fait pour être conduit aux Dardanelles, et que j’irais aux Dardanelles.

A ces paroles, que le drogman traduisit très fidèlement, le guide entra en fureur ; il s’écria : Allah ! allah ! secoua sa barbe de rage, déclara que j’avais beau dire et beau faire, qu’il me mènerait à Kircagach, et que nous verrions qui, d’un chrétien ou d’un Turc, aurait raison auprès de l’aga. Sans Julien, je crois que j’aurais assommé cet homme.

Kircagach étant une riche et grande ville, à trois lieues de la Somma, j’espérais y trouver un agent français qui ferait mettre ce Turc à la raison. Le 7, à quatre heures du matin, toute notre troupe était à cheval, selon l’ordre que j’en avais donné. Nous arrivâmes à Kircagach en moins de trois heures, et nous mîmes pied à terre à la porte d’un très beau kan. Le drogman s’informa à l’heure même s’il n’y avait point un consul Français dans la ville. On lui indiqua la demeure d’un chirurgien italien : je me fis conduire chez le prétendu vice-consul, et je lui expliquai mon affaire. Il alla sur-le-champ en rendre compte au commandant : celui-ci m’ordonna de comparaître devant lui avec le guide. Je me rendis au tribunal de Son Excellence ; j’étais précédé du drogman et du janissaire. L’aga était à demi couché dans l’angle d’un sofa, au fond d’une grande salle assez belle, dont le plancher était couvert de tapis. C’était un jeune homme d’une famille de vizirs. Il avait des armes suspendues au-dessus de sa tête ; un de ses officiers était assis auprès de lui ; il fumait d’un air dédaigneux une grande pipe persane, et poussait de temps en temps des éclats de rire immodérés en nous regardant. Cette réception me déplut. Le guide, le janissaire et le drogman ôtèrent leurs sandales à la porte, selon la coutume : ils allèrent baiser le bas de la robe de l’aga, et revinrent ensuite s’asseoir à la porte.

La chose ne se passa pas si tranquillement à mon égard : j’étais complètement armé, botté, éperonné ; j’avais un fouet à la main. Les esclaves voulurent m’obliger à quitter mes bottes, mon fouet et mes armes. Je leur fis dire par le drogman qu’un Français suivait partout les usages de son pays. Je m’avançai brusquement dans la chambre. Un spahi me saisit par le bras gauche, et me tira de force en arrière. Je lui sanglai à travers le visage un coup de fouet qui l’obligea de lâcher prise. Il mit la main sur les pistolets qu’il portait à la ceinture : sans prendre garde à sa menace, j’allai m’asseoir à côté de l’aga, dont l’étonnement était risible. Je lui parlai français : je me plaignis de l’insolence de ses gens ; je lui dis que ce n’était que par respect pour lui que je n’avais pas tué son janissaire ; qu’il devait savoir que les Français étaient les premiers et les plus fidèles alliés du grand-seigneur ; que la gloire de leurs armes était assez répandue dans l’Orient pour qu’on apprît à respecter leurs chapeaux, de même qu’ils honoraient les turbans sans les craindre ; que j’avais bu le café avec des pachas qui m’avaient traité comme leur fils ; que je n’étais pas venu à Kircagach pour qu’un esclave m’apprît à vivre et fût assez téméraire pour toucher la basque de mon habit.

L’aga, ébahi, m’écoutait comme s’il m’eût entendu : le drogman lui traduisit mon discours. Il répondit qu’il n’avait jamais vu de Français ; qu’il m’avait pris pour un Franc, et que très certainement il allait me rendre justice : il me fit apporter le café.

Rien n’était curieux à observer comme l’air stupéfait et la figure allongée des esclaves qui me voyaient assis avec mes bottes poudreuses sur le divan, auprès de leur maître. La tranquillité étant rétablie, on expliqua mon affaire. Après avoir entendu les deux parties, l’aga rendit un arrêt auquel je ne m’attendais point du tout : il condamna le guide à me rendre une partie de mon argent ; mais il déclara que, les chevaux étant fatigués, cinq hommes seuls ne pouvaient se hasarder dans le passage des montagnes ; qu’en conséquence je devais, selon lui, prendre tranquillement la route de Constantinople.

Il y avait là-dedans un certain bon sens turc assez remarquable, surtout lorsqu’on considérait la jeunesse et le peu d’expérience du juge. Je fis dire à Son Excellence que son arrêt, d’ailleurs très juste, péchait par deux raisons : premièrement, parce que cinq hommes bien armés passaient partout ; secondement, parce que le guide aurait dû faire ses réflexions à Smyrne et ne pas prendre un engagement qu’il n’avait pas le courage de remplir. L’aga convint que ma dernière remarque était raisonnable, mais que, les chevaux étant fatigués et incapables de faire une aussi longue route, la fatalité m’obligeait de prendre un autre chemin.

Il eût été inutile de résister à la fatalité : tout était secrètement contre moi, le juge, le drogman et mon janissaire. Le guide voulut faire des difficultés pour l’argent ; mais on lui déclara que cent coups de bâton l’attendaient à la porte s’il ne restituait pas une partie de la somme qu’il avait reçue. Il la tira avec une grande douleur du fond d’un petit sac de cuir, et s’approcha pour me la remettre : je la pris et la lui rendis en lui reprochant son manque de bonne foi et de loyauté. L’intérêt est le grand vice des musulmans, et la libéralité est la vertu qu’ils estiment davantage. Mon action leur parut sublime : on n’entendait qu’Allah ! Allah ! Je fus reconduit par tous les esclaves, et même par le spahi que j’avais frappé ; ils s’attendaient à ce qu’ils appellent le régal. Je donnai deux pièces d’or au musulman battu ; je crois qu’à ce prix il n’aurait pas fait les difficultés que Sancho faisait pour délivrer madame Dulcinée. Quant au reste de la troupe, on lui déclara de ma part qu’un Français ne faisait ni ne recevait de présents.

Voilà les soins que me coûtaient Ilion et la gloire d’Homère. Je me dis, pour me consoler, que je passerais nécessairement devant Troie en faisant voile avec les pèlerins, et que je pourrais engager le capitaine à me mettre à terre. Je ne songeai donc plus qu’à poursuivre promptement ma route.

J’allai rendre visite au chirurgien ; il n’avait point reparu dans toute cette affaire du guide, soit qu’il n’eût aucun titre pour m’appuyer, soit qu’il craignit le commandant. Nous nous promenâmes ensemble dans la ville, qui est assez grande et bien peuplée. Je vis ce que je n’avais point encore rencontré ailleurs, des jeunes Grecques sans voiles, vives, jolies, accortes, et en apparence filles d’Ionie. Il est singulier que Kircagach, si connue dans tout le Levant pour la supériorité de son coton, ne se trouve dans aucun voyageur 11. et n’existe sur aucune carte. C’est une de ces villes que les Turcs appellent sacrées : elle est attachée à la grande mosquée de Constantinople ; les pachas ne peuvent y entrer. J’ai parlé de la bonté et de la singularité de son miel à propos de celui du mont Hymette.

Nous quittâmes Kircagach à trois heures de l’après-midi, et nous prîmes la route de Constantinople. Nous nous dirigions au nord, à travers un pays planté de cotonniers Nous gravîmes une petite montagne ; nous descendîmes dans une autre plaine, et nous vînmes, à cinq heures et demie du soir, coucher au kan de Kelembé. C’est vraisemblablement ce même lieu que Spon nomme Basculembéi, Tournefort Baskelambai, et Thévenot Dgelembé. Cette géographie turque est fort obscure dans les voyageurs. Chacun ayant suivi l’orthographe que lui dictait son oreille, on a encore une peine infinie à faire la concordance des noms anciens et des noms modernes dans l’Anatolie. D’Anville n’est pas complet à cet égard ; et malheureusement la carte de la Propontide levée par ordre de M. de Choiseul ne dessine que les côtes de la mer de Marmara.

J’allai me promener aux environs du village ; le ciel était nébuleux, et l’air froid comme en France. C’était la première fois que je remarquais cette espèce de ciel dans l’Orient. Telle est la puissance de la patrie : j’éprouvais un plaisir secret à contempler ce ciel grisâtre et attristé, au lieu de ce ciel pur que j’avais eu si longtemps sur ma tête.

Si, dans sa course déplorée,
Il succombe au dernier sommeil,
Sans revoir la douce contrée
Où brilla son premier soleil,
Là son dernier soupir s’adresse ;
Là son expirante tendresse
Veut que ses os soient ramenés :
D’une région étrangère
La terre serait moins légère
A ses mânes abandonnés !

Le 8, au lever du jour, nous quittâmes notre gîte, et nous commençâmes à gravir une région montueuse qui serait couverte d’une admirable forêt de chênes, de pins, de phyllyreas, d’andrachnés, de térébinthes, si les Turcs laissaient croître quelque chose ; mais ils mettent le feu aux jeunes plants et mutilent les gros arbres. Ce peuple détruit tout, c’est un véritable fléau 12. . Les villages dans ces montagnes sont pauvres, mais les troupeaux sont assez communs et très variés. Vous voyez dans la même cour des bœufs, des buffles, des moutons, des chèvres, des chevaux, des ânes, des mulets, mêlés à des poules, à des dindons, à des canards, à des oies. Quelques oiseaux sauvages, tels que les cigognes et les alouettes, vivent familièrement avec ces animaux domestiques ; au milieu de ces hôtes paisibles règne le chameau, le plus paisible de tous.

Nous vînmes dîner à Geujouck ; ensuite, continuant notre route, nous bûmes le café au haut de la montagne de Zebec ; nous couchâmes à Chia-Ouse. Tournefort et Spon nomment sur cette route un lieu appelé Courougonlgi.

Nous traversâmes le 9 des montagnes plus élevées que celles que nous avions passées la veille Wheler prétend qu’elles forment la chaîne du mont Timnus. Nous dînâmes à Manda-Fora. Spon et Tournefort écrivent Mandagoia. On y voit quelques colonnes antiques. C’est ordinairement la couchée ; mais nous passâmes outre, et nous nous arrêtâmes à neuf heures du soir au café d’Emir-Capi, maison isolée au milieu des bois. Nous avions fait une route de treize heures. Le maître du lieu venait d’expirer : il était étendu sur sa natte ; on l’en ôta bien vite pour me la donner : elle était encore tiède, et déjà tous les amis du mort avaient déserté la maison. Une espèce de valet qui restait seul m’assura bien que son maître n’était pas mort de maladie contagieuse : je fis donc déployer ma couverture sur la natte, je me couchai et m’endormis. D’autres dormiront à leur tour sur mon dernier lit, et ne penseront pas plus à moi que je ne pensais au Turc qui m’avait cédé sa place : " On jette un peu de terre sur la tête, et en voilà pour jamais 13. . "

Le 10, après six heures de marche, nous arrivâmes pour déjeuner au joli village de Souséverlé. C’est peut-être le Sousurluck de Thévenot, et très certainement c’est le Sousighirli de Spon et le Sousonghirli de Tournefort, c’est-à-dire le village des Buffles-d’Eau. Il est situé à la fin et sur le revers des montagnes que nous venions de passer. A cinq cents pas du village coule une rivière, et de l’autre côté de cette rivière s’étend une belle et vaste plaine. Cette rivière de Sousonghirli n’est autre chose que le Granique, et cette plaine inconnue est la plaine de la Mysie 14. .

Quelle est donc la magie de la gloire ! Un voyageur va traverser un fleuve qui n’a rien de remarquable ; on lui dit que ce fleuve se nomme Sousonghirli : il passe et continue sa route ; mais si quelqu’un lui crie : C’est le Granique ! il recule, ouvre des yeux étonnés, demeure, les regards attachés sur le cours de l’eau, comme si cette eau avait un pouvoir magique, ou comme si quelque voix extraordinaire se faisait entendre sur la rive. Et c’est un seul homme qui immortalise ainsi un petit fleuve dans un désert ! Ici tombe un empire immense ! ici s’élève un empire encore plus grand ; l’Océan indien entend la chute du trône qui s’écroule près des mers de la Propontide ; le Gange voit accourir le Léopard aux quatre ailes 15. , qui triomphe au bord du Granique ; Babylone, que le roi bâtit dans l’éclat de sa puissance 16. , ouvre ses portes pour recevoir un nouveau maître ; Tyr, reine des vaisseaux 17. , s’abaisse, et sa rivale sort des sables d’Alexandrie.

Alexandre commit des crimes : sa tête n’avait pu résister à l’enivrement de ses succès ; mais par quelle magnanimité ne racheta-t-il pas les erreurs de sa vie ! Ses crimes furent toujours expiés par ses pleurs : tout chez Alexandre sortait des entrailles. Il finit et commença sa carrière par deux mots sublimes. Partant pour combattre Darius, il distribue ses États à ses capitaines : " Que vous réservez-vous donc ? " s’écrient ceux-ci étonnés. " L’espérance ? " - " A qui laissez-vous l’empire ? " lui disent les mêmes capitaines, comme il expirait. " Au plus digne ! " Plaçons entre ces deux mots la conquête du monde, achevée avec trente-cinq mille hommes en moins de dix ans, et convenons que si quelque homme a ressemblé à un dieu parmi les hommes, c’était Alexandre. Sa mort prématurée ajoute même quelque chose de divin à sa mémoire ; car nous le voyons toujours jeune, beau, triomphant, sans aucune de ces infirmités de corps, sans aucun de ces revers de fortune, que l’âge et le temps amènent. Cette divinité s’évanouit, et les mortels ne peuvent soutenir le poids de son ouvrage.

" Son empire, dit le prophète, est donné aux quatre vents du ciel 18. . " Nous nous arrêtâmes pendant trois heures à Sousonghirli, et je les passai tout entières à contempler le Granique. Il est très encaissé ; son bord occidental est raide et escarpé ; l’eau, brillante et limpide, coule sur un fond de sable. Cette eau dans l’endroit où je l’ai vue n’a guère plus de quarante pieds de largeur, sur trois et demi de profondeur ; mais au printemps elle s’élève et roule avec impétuosité.

Nous quittâmes Sousonghirli à deux heures de l’après-dîner ; nous traversâmes le Granique, et nous nous avançâmes dans la plaine de la Mikalicie 19. , qui était comprise dans la Mysie des anciens. Nous vînmes coucher à Tehutitsi, qui est peut-être le Squeticui de Tournefort. Le kan se trouvant rempli de voyageurs, nous nous établîmes sous de grands saules plantés en quinconce.

Le 11, nous partîmes au lever du jour, et, laissant à droite la route de Burse, nous continuâmes à marcher dans une plaine couverte de joncs terrestres, où je remarquai les restes d’un aqueduc.

Nous arrivâmes à neuf heures du matin à Mikalitza, grande ville turque, triste et délabrée, située sur une rivière à laquelle elle donne son nom. Je ne sais si cette rivière n’est point celle qui sort du lac Abouilla : ce qu’il y a de certain, c’est qu’on découvre au loin un lac dans la plaine. Dans ce cas, la rivière de Mikalitza serait le Rhyndaque, autrefois le Lycus, qui prenait sa source dans le Stagnum Artynia ; d’autant plus qu’elle a précisément à son embouchure la petite île (Besbicos) indiquée par les anciens. La ville de Mikalitza n’est pas très éloignée du Lopodion de Nicétas, qui est le Loupadi de Spon, le Lopadi, Loubat et Ouloubat de Tournefort. Rien n’est plus fatigant pour un voyageur que cette confusion dans la nomenclature des lieux ; et si j’ai commis à ce propos des erreurs presque inévitables, je prie le lecteur de se souvenir que des hommes plus habiles que moi s’y sont trompés 20. .

Nous abandonnâmes Mikalitza à midi, et nous descendîmes, en suivant le bord oriental de la rivière, vers des terres élevées qui forment la côte de la mer de Marmara, autrefois la Propontide. J’aperçus sur ma droite de superbes plaines, un grand lac, et dans le lointain la chaîne de l’Olympe : tout ce pays est magnifique. Après avoir chevauché une heure et demie, nous traversâmes la rivière sur un pont de bois, et nous parvînmes au défilé des hauteurs que nous avions devant nous. Là nous trouvâmes l’échelle ou le port de Mikalitza ; je congédiai mon fripon de guide, et je retins mon passage sur une barque turque prête à partir pour Constantinople.

A quatre heures de l’après-midi, nous commençâmes à descendre la rivière : il y a seize lieues de l’échelle de Mikalitza à la mer. La rivière était devenue un fleuve à peu près de la largeur de la Seine ; elle coulait entre des monticules verts qui baignent leur pied dans les flots. La forme antique de notre galère, le vêtement oriental des passagers, les cinq matelots demi-nus qui nous tiraient à la cordelle, la beauté de la rivière, la solitude des coteaux, rendaient cette navigation pittoresque et agréable.

A mesure que nous approchions de la mer, la rivière formait derrière nous un long canal, au fond duquel on apercevait les hauteurs d’où nous sortions, et dont les plans inclinés étaient colorés par un soleil couchant qu’on ne voyait pas. Des cygnes voguaient devant nous, et des hérons allaient chercher à terre leur retraite accoutumée. Cela me rappelait assez bien les fleuves et les scènes de l’Amérique, lorsque le soir je quittais mon canot d’écorce et que j’allumais du feu sur un rivage inconnu. Tout à coup les collines entre lesquelles nous circulions venant à se replier à droite et à gauche, la mer s’ouvrit devant nous. Au pied des deux promontoires s’étendait une terre basse à demi noyée, formée par les alluvions du fleuve. Nous vînmes mouiller sous cette terre marécageuse, près d’une cabane, dernier kan de l’Anatolie.

Le 12, à quatre heures du matin, nous levâmes l’ancre ; le vent était doux et favorable, et nous nous trouvâmes en moins d’une demi-heure à l’extrémité des eaux du fleuve. Le spectacle mérite d’être décrit. L’aurore s’élevait à notre droite par-dessus les terres du continent ; à notre gauche s’étendait la mer de Marmara ; la proue de notre barque regardait une île ; le ciel à l’orient était d’un rouge vif, qui pâlissait à mesure que la lumière croissait ; l’étoile du matin brillait dans cette lumière empourprée, et au-dessous de cette belle étoile on distinguait à peine le croissant de la lune, comme le trait du pinceau le plus délié : un ancien aurait dit que Vénus, Diane et l’Aurore venaient lui annoncer le plus brillant des dieux. Ce tableau changeait à mesure que je le contemplais bientôt des espèces de rayons roses et verts, partant d’un centre commun, montèrent du levant au zénith : ces couleurs s’effacèrent, se ranimèrent, s’effacèrent de nouveau, jusqu’à ce que le soleil paraissant sur l’horizon confondit toutes les nuances du ciel dans une universelle blancheur légèrement dorée.

Nous fîmes route au nord, laissant à notre droite les côtes de l’Anatolie ; le vent tomba une heure après le lever du soleil, et nous avançâmes à la rame. Le calme dura toute la journée. Le coucher du soleil fut froid, rouge et sans accidents de lumière ; l’horizon opposé était grisâtre, la mer plombée et sans oiseaux ; les côtes lointaines paraissaient azurées, mais elles n’avaient aucun éclat. Le crépuscule dura peu et fut remplacé subitement par la nuit. A neuf heures, le vent se leva du côté de l’est et nous fîmes bonne route. Le 13, au retour de l’aube, nous nous trouvâmes sur la côte d’Europe, en travers du port Saint-Etienne : cette côte était basse et nue. Il y avait deux mois, jour pour jour et presque heure pour heure, que j’étais sorti de la capitale des peuples civilisés, et j’allais entrer dans la capitale des peuples barbares. Que de choses n’avais-je point vues dans ce court espace de temps ! Combien ces deux mois m’avaient vieilli !

A six heures et demie nous passâmes devant la Poudrière, monument blanc et long, construit à l’italienne. Derrière ce monument s’étendait la terre d’Europe : elle paraissait plate et uniforme. Des villages annoncés par quelques arbres étaient semés çà et là ; c’était un paysage de la Beauce après la moisson. Par-dessus la pointe de cette terre, qui se courbait en croissant devant nous, on découvrait quelques minarets de Constantinople.

A huit heures, un caïque vint à notre bord : comme nous étions presque arrêtés par le calme, je quittai la felouque et je m’embarquai avec mes gens dans le petit bateau. Nous rasâmes la pointe d’Europe, où s’élève le château des Sept-Tours, vieille fortification gothique qui tombe en ruine. Constantinople, et surtout la côte d’Asie, étaient noyées dans le brouillard : les cyprès et les minarets que j’apercevais à travers cette vapeur présentaient l’aspect d’un forêt dépouillée Comme nous approchions de la pointe du sérail, le vent du nord se leva et balaya en moins de quelques minutes la brume répandue sur le tableau ; je me trouvai tout à coup au milieu du palais du commandeur des croyants : ce fut le coup de baguette d’un génie. Devant moi le canal de la mer Noire serpentait entre des collines riantes ainsi qu’un fleuve superbe : j’avais à droite la terre d’Asie et la ville de Scutari ; la terre d’Europe était à ma gauche : elle formait, en se creusant, une large baie pleine de grands navires à l’ancre et traversée par d’innombrables petits bateaux. Cette baie, renfermée entre deux coteaux, présentait en regard et en amphithéâtre Constantinople et Galata. L’immensité de ces trois villes étagées, Galata, Constantinople et Scutari ; les cyprès, les minarets, les mâts des vaisseaux qui s’élevaient et se confondaient de toutes parts ; la verdure des arbres, les couleurs des maisons blanches et rouges ; la mer qui étendait sous ces objets sa nappe bleue, et le ciel qui déroulait au-dessus un autre champ d’azur : voilà ce que j’admirais. On n’exagère point quand on dit que Constantinople offre le plus beau point de vue de l’univers 21. .

Nous abordâmes à Galata : je remarquai sur-le-champ le mouvement des quais et la foule des porteurs, des marchands et des mariniers ; ceux-ci annonçaient par la couleur diverse de leurs visages, par la différence de leur langage, de leurs habits, de leurs robes, de leurs chapeaux, de leurs bonnets, de leurs turbans, qu’ils étaient venus de toutes les parties de l’Europe et de l’Asie habiter cette frontière des deux mondes. L’absence presque totale des femmes, le manque de voitures à roues, et les meutes de chiens sans maîtres, furent les trois caractères distinctifs qui me frappèrent d’abord dans l’intérieur de cette ville extraordinaire. Comme on ne marche guère qu’en babouches, qu’on n’entend point de bruit de carrosses et de charrettes, qu’il n’y a point de cloches, ni presque point de métiers à marteau, le silence est continuel. Vous voyez autour de vous une foule muette qui semble vouloir passer sans être aperçue, et qui a toujours l’air de se dérober aux regards du maître : Vous arrivez sans cesse d’un bazar à un cimetière, comme si les Turcs n’étaient là que pour acheter, vendre et mourir. Les cimetières sans murs, et placés au milieu des rues, sont des bois magnifiques de cyprès : les colombes font leurs nids dans ces cyprès et partagent la paix des morts. On découvre çà et là quelques monuments antiques, qui n’ont de rapport ni avec les hommes modernes ni avec les monuments nouveaux dont ils sont environnés : on dirait qu’ils ont été transportés dans cette ville orientale par l’effet d’un talisman. Aucun signe de joie, aucune apparence de bonheur ne se montre à vos yeux : ce qu’on voit n’est pas un peuple, mais un troupeau qu’un iman conduit et qu’un janissaire égorge. Il n’y a d’autre plaisir que la débauche, d’autre peine que la mort. Les tristes sons d’une mandoline sortent quelquefois du fond d’un café, et vous apercevez d’infâmes enfants qui exécutent des danses honteuses devant des espèces de singes assis en rond sur de petites tables. Au milieu des prisons et des bagnes s’élève un sérail, Capitole de la servitude : c’est là qu’un gardien sacré conserve soigneusement les germes de la peste et les lois primitives de la tyrannie. De pâles adorateurs rôdent sans cesse autour du temple, et viennent apporter leurs têtes à l’idole. Rien ne peut les soustraire au sacrifice ; ils sont entraînés par un pouvoir fatal les yeux du despote attirent les esclaves, comme les regards du serpent fascinent les oiseaux dont il fait sa proie.

On a tant de relations de Constantinople, que ce serait folie à moi de prétendre encore en parler 22. . Il y a plusieurs auberges à Péra qui ressemblent à celles des autres villes de l’Europe : les porteurs qui s’emparèrent de mes bagages me conduisirent à l’une de ces auberges. Je me rendis de là au palais de France. J’avais eu l’honneur de voir à Paris M. le général Sebastiani, ambassadeur de France à la Porte : non seulement il voulut bien exiger que je mangeasse tous les jours au palais, mais ce ne fut que sur mes instantes prières qu’il me permit de rester à l’auberge. MM. Franchini frères, premiers drogmans de l’ambassade, m’obtinrent, par l’ordre du général, les firmans nécessaires pour mon voyage de Jérusalem ; monsieur l’ambassadeur y joignit des lettres adressées au père gardien de Terre Sainte et à nos consuls en Égypte et en Syrie. Craignant que je ne vinsse à manquer d’argent, il me permit de tirer sur lui des lettres de change à vue, partout où je pourrais en avoir besoin ; enfin, joignant à ces services du premier ordre les attentions de la politesse, il voulut lui-même me faire voir Constantinople, et il se donna la peine de m’accompagner aux monuments les plus remarquables. Messieurs ses aides de camp et la légation entière me comblèrent de tant de civilités, que j’en étais véritablement confus : c’est un devoir pour moi de leur témoigner ici toute ma gratitude.

Je ne sais comment parler d’une autre personne que j’aurais dû nommer la première. Son extrême bonté était accompagnée d’une grâce touchante et triste qui semblait être un pressentiment de l’avenir : elle était pourtant heureuse, et une circonstance particulière augmentait encore son bonheur. Moi-même j’ai pris part à cette joie qui devait se changer en deuil. Quand je quittai Constantinople, Mme Sebastiani était pleine de santé, d’espérance et de jeunesse ;

et je n’avais pas encore revu notre pays qu’elle ne pouvait déjà plus entendre l’expression de ma reconnaissance :

(…) Troja infelice sepultum
Detinet extremo terra aliena solo.

Il y avait dans ce moment même à Constantinople une députation des Pères de Terre Sainte ; ils étaient venus réclamer la protection de,ambassadeur contre la tyrannie des commandants de Jérusalem. Les Pères me donnèrent des lettres de recommandation pour Jaffa. Par un autre bonheur, le bâtiment qui portait les pèlerins grecs en Syrie se trouvait prêt à partir. Il était en rade, et il devait mettre à la voile au premier bon vent ; de sorte que si mon voyage de la Troade avait réussi, j’aurais manqué celui de la Palestine. Le marché fut bientôt conclu avec le capitaine 23. . Monsieur l’ambassadeur fit porter à bord les provisions les plus recherchées. Il me donna pour interprète un Grec appelé Jean, domestique de MM. Franchini. Comblé d’attentions, de vœux et de souhaits, le 18 septembre à midi je fus conduit sur le vaisseau des pèlerins.

J’avoue que si j’étais fâché de quitter des hôtes d’une bienveillance et d’une politesse aussi rares, j’étais cependant bien aise de sortir de Constantinople. Les sentiments qu’on éprouve malgré soi dans cette ville gâtent sa beauté : quand on songe que ces campagnes n’ont été habitées autrefois que par des Grecs du Bas-Empire, et qu’elles sont occupées aujourd’hui par des Turcs, on est choqué du contraste entre les peuples et les lieux ; il semble que des esclaves aussi vils et des tyrans aussi cruels n’auraient jamais dû déshonorer un séjour aussi magnifique. J’étais arrivé à Constantinople le jour même d’une révolution : les rebelles de la Romélie s’étaient avancés jusqu’aux portes de la ville. Obligé de céder à l’orage, Sélim avait exilé et renvoyé des ministres désagréables aux janissaires : on attendait à chaque instant que le bruit du canon annonçât la chute des têtes proscrites. Quand je contemplais les arbres et le palais du sérail, je ne pouvais me défendre de prendre en pitié le maître de ce vaste empire 24. . Oh ! que les despotes sont misérables au milieu de leur bonheur, faibles au milieu de leur puissance ! Qu’ils sont à plaindre de faire couler les pleurs de tant d’hommes, sans être sûrs eux-mêmes de n’en jamais répandre, sans pouvoir jouir du sommeil dont ils privent l’infortuné !

Le séjour de Constantinople me pesait. Je n’aime à visiter que les lieux embellis par les vertus ou par les arts, et je ne trouvais dans cette patrie des Phocas et des Bajazet ni les unes ni les autres. Mes souhaits furent bientôt remplis, car nous levâmes l’ancre le jour même de mon embarquement, à quatre heures du soir. Nous déployâmes la voile au vent du nord, et nous voguâmes vers Jérusalem sous la bannière de la croix, qui flottait aux mâts de notre vaisseau.



Notes


1. Espèce de chêne. (N.d.A.)

2. Je suis l’opinion commune ; mais il est possible que Pline et Solin se soient trompés. D’après le témoignage de Tibulle, d’Horace, etc., la gaze de soie se faisait à Cos, et non pas à Céos. (N.d.A.)

3. M. Pengali était malheureusement attaqué de la pierre. (N.d.A.)

4. Une espèce de vipère nommée tenia était originaire de Ténos. L’île fut appelée dans l’origine Ophissa et Hydrussa, à cause de ses serpents. (N.d.A.)

5. Il n’y a que les paysans grecs de l’île de Chio qui aient, en Turquie, le privilège de sonner les cloches. Ils doivent ce privilège et plusieurs autres à la culture de l’arbre à mastic. Voyez le Mémoire de M. Galland, dans l’ouvrage de M. de Choiseul. (N.d.A.)

6. Olim Œnussae. (N.d.A.)

7. Le turban et le chapeau font la principale distinction des Francs et des Turcs, et dans le langage du Levant on compte par chapeaux et par turbans. (N.d.A.)

8. Voyez Dallaway. Le grand moyen employé par le frère Louis était d’envelopper le malade dans une chemise trempée d’huile. (N.d.A.)

9. Chandler en fait pourtant une description assez poétique, quoiqu’il se moque des poètes et des peintres qui se sont avisés de donner des eaux à l’Ilissus. Il fait couler le Mélès derrière le château. La carte de Smyrne de M. de Choiseul marque aussi le cours du fleuve, père d’Homère. Comment se fait-il qu’avec toute l’imagination qu’on me suppose, je n’aie pu voir en Grèce ce que tant d’illustres et graves voyageurs y ont vu ? J’ai un maudit amour de la vérité et une crainte de dire ce qui n’est pas qui l’emportent en moi sur toute autre considération. (N.d.A.)

10. Vie d’Homère, traduction de M. Larcher. (N.d.A.)

11. M. de Choiseul est le seul qui la nomme. Tournefort parle d’une montagne appelée Kircagan. Paul Lucas, Pococke, Chandler, Spon, Smith, Dallaway, ne disent rien de Kircagach. D’Anville la passe sous silence. Les Mémoires de Peyssonel n’en parlent pas. Si elle se trouve dans quelques-uns des innombrables voyages en Orient, c’est d’une manière très obscure et qui échappe entièrement à ma mémoire.

( Note des deux premières éditions.)

Kircagach se trouve, dit-on, sur une carte d’Arrowsmith. (N.d.A.)

12. Tournefort dit qu’on met le feu à ces forêts pour augmenter les pâturages, ce qui est très absurde de la part des Turcs, car le bois manque dans toute la Turquie, et les pâturages y sont abondants. (N.d.A.)

13. Pascal. (N.d.A.)

14. Je ne sais d’après quel mémoire ou quel voyageur d’Anville donne au Granique le nom d’Ousvola. La manière dont mon oreille a entendu prononcer le nom de ce fleuve, Souséverlé, se rapproche plus du nom écrit par d’Anville que Sousonghirli ou Sousurluck. ( Note des deux premières éditions.) Spon et Tournefort prennent comme moi le Sousonghirli pour le Granique. (N.d.A.)

15. Daniel. (N.d.A.)

16. Daniel. (N.d.A.)

17. Isaïe. (N.d.A.)

18. Voir la note II à la fin de l’Itinéraire.

19. Tournefort écrit Michalicie. (N.d.A.)

20. Pendant que je fais tous ces calculs, il peut exister telle géographie, tel ouvrage, où les points que je traite sont éclaircis. Cela ne fait pas que j’aie négligé ce que je devais savoir. Je dois connaître les grandes autorités : mais comment exiger que j’aie lu les nouveautés qui paraissent en Europe tous les ans ? Je n’en ai malheureusement que trop lu. Parmi les ouvrages modernes sur la géographie, je dois remarquer toutefois le Précis de la Géographie universelle, de M. Malte-Brun, ouvrage excellent, où l’on trouve une érudition très rare, une critique sage, des aperçus nouveaux, un style clair, spirituel et toujours approprié au sujet. (N.d.A.)

21. Je préfère pourtant la baie de Naples. (N.d.A.)

22. On peut consulter Etienne de Bysance ; Gylli, de Topographia Constantinopoleos ; Du Cange, Constantinopolis Christiana ; Porter, Observations on the religion, etc., of the Turks ; Mouradgea d’Ohson, Tableau de l’Empire Ottoman ; Dallaway, Constantinople ancienne et moderne ; Paul Lucas, Thévenot, Tournefort ; enfin le Voyage pittoresque de Constantinople et des rives du Bosphore, etc., etc. (N.d.A.)

23. Voir la note III à la fin de l’Itinéraire.

24. La fin malheureuse de Sélim n’a que trop justifié cette pitié. (N.d.A.)


notes




« Cependant les capitaines et lieutenants du roy de Perse Darius, ayant hiis une grosse puissance ensemble, l’attendoient au passage de la rivière de Granique. Si estoit nécessaire de combattre là, comme à la barrière de l’Asie, pour en gaigner l’entrée ; mais la plupart des capitaines de son conseil craignoient la profondeur de cette rivière et la hauteur de l’autre rive, qui estoit roide et droite, et si ne la pouvoit-on gaigner ny y monter sans combattre : et y en avoit qui disoient qu’il falloit prendre garde à l’observance ancienne des mois, pour ce que les roys de Macédoine n’avoient jamais accoustumé de mettre leur armée aux champs le mois de juing ; à quoy Alexandre leur respondit qu’il y remédieroit bien, commandant que l’on l’appellast le second mai. Davantage Parmenion estoit d’avis que pour le premier jour il ne falloit rien hasarder, à cause qu’il estoit desja tard ; à quoy il luy respondit que l’Hellespont rougiroit de honte si luy craignoit de passer une rivière, veu qu’il venoit de passer un bras de mer ; " et en disant cela, il entra luy-mesme dedans la rivière avec treize compagnies de gens de cheval, et marcha la teste baissée à l’encontre d’une infinité de traicts que les ennemis lui tirèrent, montant contre-mont d’autre rive, qui estoit couppée et droite, et, qui pis est, toute couverte d’armes, de chevaux et d’ennemis qui l’attendoient en bataille rangée, poulsant les siens à travers le fil de l’eau, qui estoit profonde, et qui couroit si roide, qu’elle les emmenoit presque aval, tellement que l’on estimoit qu’il y eust plus de fureur en sa conduite que de bon sens ny de conseil. Ce nonobstant il s’obstina à vouloir passer à toute force, et feit tant qu’à la fin il gaigna l’autre rive à grande peine et grande difficulté : mesmement pour ce que la terre y glissoit à cause de la fange qu’il y avoit. Passé qu’il fust, il fallut aussi tost combattre pesle mesle d’homme à homme, pour ce que les ennemis chargèrent incontinent les premiers passez, avant qu’ils eussent loisir de se ranger en bataille, et leur coururent sus avec grands cris, tenants leurs chevaux bien joints et serrez l’un contre l’autre, et combattirent à coups de javeline premièrement, et puis à coups d’espée, après que les javelines furent brisées. Si se ruèrent plusieurs ensemble tout à coup sur luy, pour ce qu’il estoit facile à remarquer et cognoistre entre tous les autres à son escu, et à la cueue qui pendoit de son armet, à l’entour de laquelle il y avoit de costé et d’autre un pennache grand et blanc à merveille. Si fut atteinct d’un coup de javelot au défault de la cuirasse, mais le coup ne percea point ; et comme Roesaces et Spithridates, deux des principaux capitaines persians, s’adressassent ensemble à luy, il se détourna de l’un, et picquant droit à Roesaces, qui estoit bien armé d’une bonne cuirasse, luy donna un si grand coup de javeline, qu’elle se rompit en sa main, et meit aussi tost la main à l’espée ; mais ainsi comme ils estoient accouplez ensemble, Spithridates s’approchant de luy en flanc, se souleva sur son cheval, et luy ramena de toute sa puissance un si grand coup de hache barbaresque, qu’il couppa la creste de l’armet, avec un des costez du pennache, et y feit une telle faulsée, que le tranchant de la hache pénétra jusques aux cheveux : et ainsi comme il en vouloit encore donner un autre, le grand Clitus le prévint, qui lui passa une parthisane de part en part à travers le corps, et à l’instant mesme tomba aussi Roesaces, mort en terre d’un coup d’espée que lui donna Alexandre. Or, pendant que la gendarmerie combattoit en tel effort, le bataillon des gens de pied macédoniens passa la rivière, et commencèrent les deux batailles à marcher l’une contre l’autre ; mais celle des Perses ne sousteint point courageusement ny longuement, ains se tourna incontinent en fuite, exceptez les Grecs qui estoyent à la soude du roy de Perse, lesquels se retirèrent ensemble dessus une motte, et demandèrent que l’on les prist à mercy ! Mais Alexandre donnant le premier dedans, plus par cholere que de sain jugement, y perdit son cheval, qui luy fut tué sous luy d’un coup d’espée à travers les flancs. Ce n’estoit pas Bucéphal, ains un autre ; mais tous ceulx qui furent en celle journée tuez ou blecez des siens le furent en cest endroit-là, pour ce qu’il s’opiniastra à combattre obstineement contre hommes agguerriz et desesperez. L’on dit qu’en ceste première bataille il mourut du costé des barbares vingt mille hommes de pied, et deux mille cinq cents de cheval : du costé d’Alexandre Aristobulus escrit qu’il y en eut de morts trente et quatre en tout, dont douze estoyent gens de pied, à tous lesquelz Alexandre voulut, pour honorer leur mémoire, que l’on dressast des images de bronze faictes de la main de Lysippus : et voulant faire part de ceste victoire aux Grecs, il envoya aux Athéniens particulièrement trois cents boucliers de ceulx qui furent gaignez en la bataille, et generalement sur toutes les autres despouilles ; et sur tout le buttin feit mettre ceste tres honorable inscription : Alexandre, fils de Philippus, et les Grecs, exceptez les Lacédémoniens, ont conquis ce buttin sur les barbares habitants en Asie. " (N.d.A.)



Contrat passé entre le capitaine Dimitri et M. de Chateaubriand [2]
.

Dia tou parontox grammatox geinnetai dhlon oti o cur Catzi Polucarpox tou Lazarou Cabiartzix opou ecei nablwmenhn thn polaca onomati o agiox Iwannhx tou K. Dhmhtriou Sterio u apo to Bolo me Wqwmanichn pantieran apo edw dia ton Giafan dia na pigainh toux Catzidoux Rwmaioux, esumfwnisen thn shmeron meta tou mousou Satw Mpriant mpeizantex Frantzezox na tou dwsoun mesa eix to anwqen, carabi mian mixcran camaran na caqish autox cai duw tou douloi mazi, dia na camh to tazidi apo edw eix to giafa, na tou deidoun topon eix to otzach tou capitaniou na mageireuh to faghtou, wson neron creiastei caqe foran, na ton calocitazoun eix wson cairon staqei eix to tazidi, cai cata panta trwpon na ton sucaristisoun cwrx na tou prozeniqh camia enwclhsix. dia nablon authx thx camarax opou einai h anticamera tou capitaniou, cai dia ollaix taix anwqen douleusaix esumfwnisan grosoux eptacwsia hti L : 700 : ta opoia o anwqen mpeizantex ta emetrhsen tou Catzi Polucarpou, cai autox omologei pwx ta elaben, oqen den ecei pleon o capitanox na tou zhta tipotex, oute edw, oute eix to Giafan, otan fqasei cai eceina zemparcartsh.dia touto ai upwscetai twson o rhqeix Catzi Polucarpox nablwcthx caqwx cai o capitanox na fulazwun olla auta opou upwsceqican cai eix enduzin alhqiax upwgrafan amfwteroi to paron gramma cai to edwsan eix ceirax tou mousou Sato Mriant, opox ecei to curox cai thn iscun en panti cairy cai topw. Kwnstantinopol. 6\18 septembriou 1806.

catzh Policarpox Lazarou bebiono[3]

caphtan Dhmhtrhx sthrho bebhono[4]

O capitan Dimitrix hposcete metamena anef

ez enantiax cerou na min staqh perissotero

apo mian hmera castri cai chou.

elabon ton naba. gro 700 hti eptacosia

catzh Policarpo Lazarou.[5]


Traduction du contrat précédent[6].

Par le présent contrat, déclare le Hadgi Policarpe de Lazare Caviarzi, nolisateur de la polaque nommée Saint-Jean, commandé par le capitain Dimitry Sterio de Vallo, avec pavillon ottoman pour porter les pellerins grecs d’ici à Jaffa, avoir aujourd’hui contracté avec M. de Chateaubriand, de lui céder une petite chambre dans le susdit batiment, où il puisse se loger lui et deux domestiques à son service ; en outre il lui sera donné une place dans la cheminée du capitain pour faire sa cuisine. On lui fournira de l’eau quand il en aura besoin, et l’on faira tout ce qui sera nécessaire pour le contenter pendant son voyage, sans permettre qu’il soit occasioné aucune molestie tout le temps de sa demeure à bord. — Pour nolis de son passage, et payement de tout service qui doit lui être rendû, se sont convenus la somme de piastres sept-cent N o 700 que M. Chateaubriand a compté audit Policarpe, et lui déclarer de les avoir reçu ; moyennant quoi le capitain ne doit et ne pourra rien autre demander de lui, ni ici, ni à leur arrivée à Jaffa, et lorsqu’il devra se débarquer.

C’est pourquoi ils s’engagent, ce nolisateur et ce capitain, d’observer et remplir les susdits conditions dont ils se sont convenûs, et ont signé tous les deux le présent contrat, qui doit valoir on tout temps, et lieu.

Constantinopli, 6 septembre 1806.

Hadgi Policarpe de Lazare

Noligeateur

Capitain Dimitri Agro

Le susdit cap. s’engage avec moi qu’il ne s’arrêtera devant les Dardanelles et Scio qu’un jour.

Hadgi Policarpe de Lazare.

  1. A l’exception des notes I, III et VIII, toutes les citations qui suivent faisoient partie du texte dans les deux premières éditions.
  2. Ce contrat a été copié avec les fautes d’orthographe grossières, les faux accents et les barbarismes de l’original.
  3. Signature de Policarpe.
  4. Signature de Démétrius.
  5. Ecrit de la main de Policarpe.
  6. Cette traduction barbare est de l’interprète franc à Constantinople.