Ivan le Terrible et les Anglais en Russie

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IVAN LE TERRIBLE
ET
LES ANGLAIS EN RUSSIE

M. Iouri Tolstoï : I. Anglia i eïa vidy na Rossiou v XVIe viéké, dans le Viestnik Evropy d’août 1875. — II. Pervyia sorok liet snocheniï mejdou Rossieou i Anglieiou, 1553-1593 (England and Russia), Saint-Pétersbourg 1875.

Dans le tableau du commerce européen avec la Russie, la France occupe le troisième rang, tant pour les importations que pour les exportations. Elle n’est primée que par l’Angleterre et l’Allemagne, c’est-à-dire la Prusse accrue des états de la confédération du nord. La supériorité de l’Allemagne s’explique par le voisinage, la facilité des communications, l’étendue des frontières qui la mettent en contact avec la Russie, et aussi par cette circonstance, que dans le chiffre des importations allemandes doivent figurer beaucoup de produits d’origine française. La supériorité des Anglais tient à un plus vaste développement de leur marine marchande, à une activité plus grande de leur industrie, à la variété infinie des produits qui, des cinq parties du monde, naviguent sous leur pavillon. Tandis que la France a repris l’avantage sur certaines nations dont les vaisseaux avaient précédé les siens dans les ports russes, sur la Hollande par exemple, dont le chiffre d’affaires avec l’empire des tsars est de moitié inférieur au nôtre, nous sommes restés en arrière des états britanniques. Les Anglais sont arrivés les premiers en Russie, et dès lors ont gardé la première place dans son système d’échanges.

L’histoire des plus anciennes relations de l’Angleterre avec la Moscovie appartient à l’âge héroïque de la navigation et du commerce européens. C’est le temps où la fureur des voyages, passant des Espagnols et des Portugais aux peuples riverains de la Manche, pousse les Français, avec Jean de Léry au Brésil, avec Jacques Cartier au Canada, avec nos colons protestans à la Floride [1]. C’est le temps où, envieux des découvertes de Colomb, de Cortez et de Gama, jaloux de s’ouvrir une route vers la richesse des Indes, les marins anglais se répandent d’un pôle à l’autre, à la recherche de nouveaux passages, où les Cabot vont reconnaître le Labrador, Walter Raleigh découvrir la Louisiane, Drake renouveler, après Magellan, le miracle du tour du monde, où Jean Dawis et Frobisher s’enfoncent dans les passes glaciales de l’Amérique du Nord. Parmi toutes ces témérités auxquelles s’essayait la marine naissante de l’Angleterre, on reconnaît bientôt un vaste plan d’ensemble dicté par Giovanni Cabotto ou John Cabot, ce Vénitien qui fonda la gloire maritime de la Grande-Bretagne, et poursuivi par son fils Sébastien. Sous eux, la marine anglaise, trouvant trop étroite pour elle ce monde que se partageaient les Espagnols et les Portugais, veut se frayer une issue pour s’en échapper et découvrir à son tour des mers vierges et des océans inexplorés. En 1497, John Cabot tente le passage par le nord-ouest et n’aboutit qu’au Labrador et à Terre-Neuve ; de 1526 à 1530, Sébastien s’ingénie vainement à chercher une solution de continuité dans l’immense barrière que lui opposait à l’ouest le continent américain, et ne rencontre que des estuaires de fleuves là où il espérait des détroits ; il propose alors de risquer le passage par le nord-est en s’élevant le plus possible vers le pôle et en débutant par le formidable périple de la Scandinavie lapone. Sans doute on arriverait dans cette mer étrange dont parle Tacite, « mer paresseuse et immobile, qui forme la ceinture du monde, où l’on entend la rumeur du soleil qui se lève. » Une compagnie de marchands aventuriers se forma pour la découverte « des régions, royaumes, îles et endroits inconnus, encore non visités par la voie de mer. » Sébastien Cabot, grand pilote d’Angleterre, en fut nommé gouverneur à vie. Trois vaisseaux, sous la conduite de Willoughby et Chancellor, cinglèrent vers les espaces mystérieux du nord. Il fallait des hommes fortement trempés pour une telle entreprise ; l’envie d’ouvrir au commerce anglais de nouveaux débouchés n’eût pas suffi pour les soutenir au milieu de périls inouïs ; il y fallait de plus cette héroïque aspiration à l’inconnu qui fit les Colomb et les Gama. Certes ce n’était pas un vulgaire chercheur d’épices que ce Willougbby, qui, expirant d’une mort lente et cruelle par le froid et la faim, au milieu de son équipage décimé, de ses mains raidies et glacées essaya de consigner sur son livre de bord et de faire part à la postérité des derniers secrets entrevus dans l’ombre de la mort.

Sur les côtes de la Scandinavie, les trois vaisseaux furent assaillis par une formidable tempête. Chancellor, qui commandait l’Edouard Bonne-Aventure, perdit de vue les deux autres navires. Vainement il relâcha à Vardehuus en Norvège, dont le port avait été indiqué d’avance comme lieu de rendez-vous ; il y perdit sept jours à les attendre, et se décida à poursuivre seul le terrible voyage. Il doubla heureusement la Laponie et le cap Sacré, s’engagea dans la Mer-Blanche et vint aborder à l’embouchure d’un large fleuve, auprès d’un monastère. Grande fut la surprise des pauvres pêcheurs du littoral en voyant apparaître ce monstre inconnu, le vaisseau géant des mers d’Europe. On apprit d’eux que ce fleuve était la Dvina septentrionale, ce monastère celui de Saint-Nicolas, et qu’on se trouvait dans les états du tsar de Moscou. Quant à Willoughby, on ne sut que plus tard sa tragique destinée. Pendant l’hiver de l’année suivante, les autorités russes de Kholmogory eurent enfin des nouvelles : des pêcheurs avaient trouvé à l’embouchure de l’Arzina, dans la Mer-Blanche, deux grands vaisseaux ; ils étaient retenus par les glaces et les gens qui les montaient étaient morts. Sur l’ordre du prince, on envoya des employés chargés de mettre les scellés sur leur riche cargaison et de les amener dans la Dvina. Voilà dans quelles circonstances dramatiques les Anglais firent la découverte de l’empire des tsars, alors presque aussi peu connu de l’Europe occidentale que l’empire de la Chine ou le royaume fabuleux du Pretre-Jean. Le développement tout particulier de son histoire, sa situation exclusivement continentale, loin de toute mer fréquentée, l’invasion tatare, qui en avait fait longtemps un pays vassal du grand khan, isolèrent la Russie du reste de l’Europe. Ses voisins immédiats, Suédois, Polonais, porte-glaives, étaient seuls à en savoir quelque chose : les Français ou les Anglais avaient à la découvrir à nouveau pour renouer les relations interrompues depuis le mariage de noire Henri Ier avec une fille d’Iaroslaf. Chancellor arrivait en Moscovie par la voie de mer, peu d’années après qu’Herberstein y fut parvenu par la voie de terre ou, comme les Russes disaient alors, par la voie des montagnes. Chancellor avait lu peut-être les curieux Commentaires d’Herberstein, dont la première édition remonte à 1549 ; mais il eut le mérite d’arriver en Russie par des voies inconnues avant lui et de la retrouver en quelque sorte sous le pôle. Dès lors, entre les deux lointains empires d’Angleterre et de Moscovie, les relations ne cessèrent plus ; mais dans les quarante premières années le commerce anglais avec la Russie rencontra des difficultés de toute sorte. Il fallut expédier bien des envoyés de Londres à Moscou et de Moscou à Londres avant d’arriver à un état de choses régulier.

Sur cette période, le livre de M. Iouri Tolstoï, adjoint au procureur général du saint-synode, nous apporte des lumières nouvelles. Hakluyt au XVIe siècle, dans ses Navigations des Anglais, A. Tourguénief en 1842, dans ses Historica Russiœ monumenta, M. Hamel en 1854, dans ses Voyages des Anglais à la Mer-Blanche, M. Bond en 1856, dans sa Russia at the close of the XVIth century, avaient déjà publié un certain nombre de documens se rapportant à la même période ; mais M. Tolstoï, lors de son voyage à Londres en 1858, put se convaincre que ses devanciers n’avaient pas épuisé tous les matériaux du sujet. Dans les collections du State Paper Office, il retrouva une trentaine de documens en langue anglaise, de la vieille écriture du XVIe siècle, pour le déchiffrement desquels il eut à faire un noviciat. Ces papiers comprennent les lettres échangées entre les souverains, les instructions données aux envoyés anglais près de la cour de Moscou, la relation de leurs entretiens avec le tsar. En y joignant une vingtaine de documens conservés au British-Museum, ceux du Musée Ashmole à Oxford, ceux des archives de Moscou, M. Tolstoï a pu donner une collection, plus complète que ses prédécesseurs, des pièces relatives à la période de 1553 à 1593. Sur quatre-vingt-deux documens publiés par lui, trente-sept sont absolument inédits. Ils se rencontrent parfois en plusieurs langues, en slavon-russe, en anglais, en latin, même en un latin fort élégant lorsqu’ils émanent de la chancellerie britannique. Pour ceux de ces documens qui ne se rencontrent qu’en une seule langue, M. Tolstoï en a donné une traduction, en anglais moderne, s’il s’agit d’un vieux texte russe, en russe moderne, s’il s’agit de vieil anglais. L’étude historique fort curieuse qu’il a publiée d’abord dans le Messager d’Europe d’août 1875, et qui sert aujourd’hui d’introduction aux documens originaux, est également rédigée dans les deux langues. Son livre sera donc également utile et commode aux lecteurs d’Occident et de Russie.


I

Willoughby et Chancellor savaient si peu sur quel point inconnu des terres boréales ils étaient appelés à débarquer, que les lettres d’Edouard VI dont ils sont porteurs sont adressées indistinctement « à tous les rois, princes et seigneurs, à tous les juges de la terre, à leurs officiers, à quiconque possède quelque haute autorité dans toutes les régions qui sont sous le ciel immense ! » Avec cette suscription un peu vague, elles parvinrent cependant à Ivan IV Vassiliévitch, le Terrible. A l’embouchure de la Dvina, il n’y avait pas encore de cité d’Arkhangel : elle devait naître vers la fin du siècle du mouvement d’échanges inauguré par Chancellor. Les officiers du tsar, qui résidaient au fort de Kholmogory sur la Dvina, annoncèrent à leur maître la surprenante nouvelle. Le 23 octobre 1553, sur un ordre venu du Kremlin, Chancellor partit pour cette mystérieuse capitale de Moscou où trônait le tsar terrible.

Le système politique des états occidentaux prenait chaque jour un développement plus considérable qui tendait à embrasser le monde entier. Déjà François Ier avait mêlé le Turc aux affaires européennes, et contre les Ottomans Charles-Quint avait fait appel aux Persans. La Russie ne pouvait longtemps rester en dehors du mouvement : au temps du père d’Ivan IV, le baron de Herberstein fut deux fois envoyé d’Autriche en Moscovie. La relation de ce qu’il y avait vu eut un grand succès de curiosité, attesté par de nombreuses éditions [2]. Plus tard, on devait s’arracher les livres de Guagnino, qui est plutôt un pamphlet contre Ivan IV et son peuple, — du jésuite Possevino, qui s’occupe surtout de la Russie en vue d’une union possible avec l’église romaine, — de Fletcher, qui montre le sens pratique d’un véritable Anglais [3]. Tous ces ouvrages sont dédiés à quelqu’une des têtes couronnée d’Occident : celui d’Herberstein au roi de Hongrie et de Bohême Ferdinand, celui de Guagnino au roi de Pologne Etienne Bathory, celui de Possevino au pape Grégoire XIII, celui de Fletcher à la reine vierge Elisabeth. Rien ne montre mieux combien des notions à peu près exactes sur la Russie furent rares jusqu’à la fin du XVIe siècle et quelle importance on commençait à y attacher.

Le livre même d’Herberstein prouve aussi à quel point le grand empire du nord était encore en beaucoup de ses parties une terra incognita. Herberstein, aussi consciencieux et aussi exact qu’Hérodote pour les régions qu’il a visitées, donne comme lui dans les fables quand il veut aller au-delà. L’ambassadeur autrichien reproduit presque dans les mêmes termes qu’Hérodote la légende de ces Scythes qui, rentrant chez eux après une longue absence, trouvent leurs foyers occupés par des bâtards d’esclaves et qui brisent la résistance des rebelles en leur faisant entendre le claquement trop connu de leurs fouets. Hérodote place la scène dans la Tauride, Herberstein à Novgorod-la-Grande ; on retrouve aujourd’hui cette légende à Mangoup-Kalé (Crimée). Herberstein a entendu parler d’une grande chaîne de montagnes qui barre comme une muraille le chemin de la Chine et qu’on appelle la ceinture du monde, l’Oural : le prince Kourbski, célèbre comme historien d’Ivan IV, a même conté à l’envoyé de Hongrie que les Russes avaient mis dix-sept jours à en faire l’ascension. Au-delà, à l’embouchure de l’Obi, s’élève l’idole colossale de la Zlata Baba, la vieille femme d’or, qui tient un enfant dans ses bras, et devant laquelle des trompettes d’airain plantées en terre sonnent d’elles-mêmes une fanfare perpétuelle. Au-delà encore, sur les bords de l’Océan-Glacial, habite la nation des Loukomores, qui meurent tous à la saint George pour ressusciter au printemps. Il y a là de grands fleuves où se rencontre « une certaine espèce de poisson qui a la tête, les yeux, le nez, la bouche, les mains et les pieds d’un homme, qui reste muet pourtant et qui est fort bon à manger. » Or c’est précisément cet au-delà plein de mystères, ces régions peuplées dès les temps d’Hérodote d’êtres fantastiques qui attiraient surtout les Anglais. Cette contrée miraculeuse n’est-elle pas le chemin de Cathay ? On voit aussi dans Herberstein de quels réels dangers et de quelle effrayante fantasmagorie est entourée la navigation dans ces mers sauvages du nord qu’allaient braver les découvreurs britanniques. Il a tout un chapitre sur la Mer-Glaciale, sur ce Cap-Sacré qui se dresse sur les flots semblable à un nez gigantesque, sur ces gouffres qui pendant six heures engloutissent la mer et pendant six autres heures la revomissent avec les carcasses brisées des navires, sur cet océan qui a, comme celui de Barthélémy Diaz, ses caps des tempêtes et ses génies menaçans, sur les merveilles des longs jours et des longues nuits polaires. Quoique le voyageur autrichien ait assez bien décrit certaines provinces de la Russie et noté la distance en verstes d’une ville à l’autre, il se trompe souvent ; les cartes qui accompagnent les éditions successives de son ouvrage montrent quelle fausse idée on se faisait de la configuration générale du pays. La Russie y est tellement déprimée du nord au sud que la Mer-Blanche et le Palus-Méotide semblent vouloir fraterniser et confondre leurs flots comme à l’âge préhistorique de la période glaciaire. Le dessinateur du XVIe siècle, sans tenir compte des steppes nues et des déserts de sable, étend sur tout cela, de la Baltique au Volga, une épaisse forêt, tout d’une tenue. Près de l’Oural, on n’oublie jamais de représenter la Zlata Baba, comme chacun se l’imagine, tantôt parée comme une courtisane vénitienne, tantôt enveloppée d’un long vêtement comme une Turque, tantôt faite comme une madone qui tient le divin bambino dans ses bras.

Du reste, plus on étudiait la Russie, plus l’étonnement redoublait. Il semblait que tout y fût au rebours de l’Occident. C’était un peuple chrétien peut-être, mais à coup sûr point européen. On eût dit des musulmans baptisés. Dans nombre de relations au XVIe et au XVIIe siècle, la Russie n’est jamais décrite qu’en compagnie de la Perse ou de la Grande-Tartarie : on la prenait toujours pour ce qu’elle fut longtemps, une dépendance de l’Asie. Les hommes y étaient vêtus de longues robes ou cafetans, de longues pelisses, de bottes orientales à bouts recourbés, de bonnets de fourrure qui ressemblaient à des turbans et qui, pas plus que des turbans, ne quittaient leur tête. L’élégant courtisan des fêtes d’Elisabeth, avec ses pourpoints courts, ses chausses étroites qui collaient sur ses jambes et ses cuisses, sa barbe bien taillée, ses moustaches coquettement relevées, n’en revenait pas de se voir au milieu de ce peuple d’Orientaux, cachant leurs formes sous d’amples vêtemens avec une sorte de pudeur bizarre, comme celle qu’Hérodote prête aux barbares de son temps, nourrissant de longues barbes touffues que jamais le fer ne touchait. Ivan IV estimait que se raser la barbe était un crime que tout le sang d’un martyr ne pouvait racheter. Ces hommes allaient-ils à la guerre, leur équipage ressemblait à celui des Tatars. Malgré les progrès des armes à feu, on voyait leurs premiers capitaines conserver tout l’équipement asiatique, armés de sabres recourbés, d’arcs, de flèches, hissés sur de hautes selles turques, les genoux remontés jusqu’à l’arçon. Ils avaient bien des arquebusiers et des canonniers ; mais leur point d’honneur à propos d’artillerie était précisément l’opposé de celui des Occidentaux. Un canonnier italien qui avait sauvé ses pièces au péril de sa vie fut durement réprimandé par Vassili IV. « Je pourrai toujours fondre des canons, lui dit ce prince irrité ; mais où retrouverai-je des canonniers ? » Le voyageur européen qui avait vu les cours galantes de France ou d’Italie, ces printemps de dames dont s’entouraient un François Ier ou un Médicis, s’étonnait en Russie de ne pas même apercevoir de femmes. On se fût cru à Constantinople, tant leur réclusion était sévère, tant l’appartement d’une matrone russe ou la litière d’une tsarine étaient environnés de voiles épais et de redoutables mystères. Ce qui frappait encore les observateurs, c’était l’esclavage sous toutes ses formes, affectant tous les phénomènes de la vie sociale. En Occident, le servage s’adoucissait ou se transformait ; en Pologne, le paysan était attaché à la glèbe, mais du moins le noble était libre. Dans la Russie d’alors, pas une échappée de liberté pour personne. Esclave était le mougik sous le joug domanial le plus dur, bien que son asservissement ne fût pas encore devenu le servage légal ; esclave, la femme de toute condition, paysanne ou boïarine, livrée à l’autorité absolue de son époux et à l’arbitraire des corrections conjugales ; esclaves même les propriétaires d’esclaves, puisqu’à leur tour ils tremblaient devant le tsar, armé de son terrible bâton, maître de leur vie et de leur mort. Esclave enfin le tsar lui-même, garotté dans les liens de l’étiquette byzantine, environné d’intrigues et de sourdes haines, assailli d’angoisses, et de terreurs continuelles. Dans aucun pays, on n’avait encore vu une aristocratie aussi servile. Une pétition s’appelait en russe un battement de front (tchélobitié), On n’approchait du souverain qu’en se prosternant ; on ne lui écrivait qu’en s’intitulant son esclave (kholop) ; les plus grands seigneurs signaient leurs requêtes non pas de leur nom, Ivan on Pierre, mais d’un nom de laquais, Jeannot ou Pierrot (Vania ou Pétrouchka). La formule byzantine « Puis-je parler et vivre ? » se retrouve dans celle-ci : « N’ordonne pas de me châtier, ordonne-moi de dire un mot. » Le caractère, asiatique de cette société se manifestait dans toutes ses œuvres. Les cités qu’elle bâtissait rappelaient les bourgades royales du Turkestan. Il suffisait de passer d’une ville polonaise dans une ville russe pour être frappé du contraste. Là-bas des rues tortueuses, mais bien bâties, de hautes maisons de pierre ; ici des chaumières de sapins, des huttes de torchis mêlées à des palais le long de chemins fangeux. Pour qui avait vu Paris, Londres ou Florence, Moscou, malgré les splendeurs du Kremlin, était une capitale qui n’était pas une ville.

Sans doute l’observateur le plus attentif devait se tromper dans mainte appréciation. Cet effroyable esclavage qui semblait d’institution séculaire, qu’il eût pu prendre pour la loi même de cette société, était bien plus récent qu’il ne l’imaginait. En réalité, le paysan croyait toujours à son droit d’homme libre ; le noble n’était devenu le kholop du prince qu’après une lutte acharnée. On était asservi, mais on avait conscience d’une dégradation. Fletcher, qui vint en Russie après le sanglant règne d’Ivan IV, trouva cette aristocratie mutilée, décimée, écrasée, nullement pacifiée. Pour éteindre les grandes familles, empêcher que des naissances ne vinssent combler les vides laissés par la hache, le pouvoir en était venu à interdire le mariage à certains noms fameux. « Mais, ajoute l’auteur, ces mesures tyranniques ont rempli le pays de haines et de mortelles rancunes qui ne pourront s’assouvir que dans les feux d’une guerre civile. » De ces paroles de Fletcher, la période des troubles allait faire une prophétie.

Il y avait déjà plusieurs siècles que durait la lutte entre les grands-princes de Moscou et l’aristocratie russe. Depuis qu’il n’existait plus de principautés indépendantes, elle se continuait dans une arène plus circonscrite, dans la cour et dans les conseils du prince. Il s’agissait de savoir si les nobles russes annuleraient le tsar et établiraient une république royale et oligarchique comme en Pologne, ou s’ils deviendraient les esclaves d’un autocrate. Pendant la minorité d’Ivan le Terrible, les princes et les boïars semblaient avoir reconquis une partie du terrain perdu sous son père et son aïeul ; mais le jeune souverain annonçait de puissantes capacités. Vainement on s’étudia à corrompre ses mœurs : son intelligence native n’en fut pas atteinte. Il en devint plus cruel peut-être et plus dépravé, mais non moins habile et redoutable. Il se manifesta brusquement lorsqu’à l’âge de treize ans il fit arrêter en plein conseil le plus insolent de ses boïars et le fit dévorer par ses chiens. Pourtant les années qui suivirent cette soudaine révélation furent assez paisibles : il se laissa même entourer de conseillers favorables aux idées anciennes et aux anciens droits. Ce moment de répit dans la lutte intestine fut profitable à la Russie. C’est alors qu’eut lieu un événement mémorable dans les annales russes : la conquête du royaume de Kazan, qu’allait bientôt suivre celle du tsarat d’Astrakhan. Ivan le Terrible à cette époque était un beau jeune homme, de haute taille, avec de fortes épaules et une large poitrine : des yeux bleus, petits et vifs, le nez aquilin, trait caractéristique de cette race de proie qui, de rapines et de coups de bec, avait fait la Moscovie. Il avait de la lecture, était fort instruit pour l’époque. Il aimait, chose bizarre chez un despote, à expliquer ses actes par la plume et la parole. A plusieurs reprises, il harangua le peuple sur la place publique ; ne pouvant se venger autrement de son traître Kourbski, il engage avec lui, par-delà la frontière qui le dérobait à son courroux, une polémique fameuse. Les Anglais allaient trouver dans Moscou à qui parler.


II

Lorsque Chancellor arriva dans la capitale du tsar, la gloire de Kazan était encore récente : on bâtissait alors pour la célébrer la magnifique et singulière église de Vassili-Blagennoï ; mais Ivan comprenait que la conquête du Volga ne suffisait pas : affranchi de l’Orient, il voulait renouer avec l’Occident. Il rêvait d’assurer à la Russie un débouché sur les mers germaniques par la conquête de la Livonie. Or il pressentait que les ennemis qu’il allait trouver sur son chemin, les Suédois, les Polonais, les chevaliers porte-glaives, les Allemands, seraient plus redoutables que les Tatars. Pour vaincre ses adversaires européens, il lui fallait les armes et les arts de l’Europe. Comment se les procurer ? Ses voisins savaient que l’infériorité de la Russie vis-à-vis d’eux tenait surtout à l’état arriéré de sa civilisation. Ils se souciaient peu de lui donner ce qui lui manquait. Au contraire ils faisaient bonne garde aux frontières moscovites, arrêtant les artisans et les ingénieurs que le tsar faisait venir d’Occident. Leur jalousie isolait la Russie mieux que ne l’avait fait le joug tatar. La voie des montagnes étant fermée par ses ennemis, il ne lui restait que la voie de mer, celle de la Mer-Blanche ; mais savait-on seulement si elle communiquait avec les mers d’Europe ? L’apparition d’un navire sur ces flots désolés semblait un miracle impossible. Ce miracle, Chancellor l’avait accompli. On comprend avec quelle joie Ivan reçut à Moscou le hardi marin, avec quel empressement il se fit traduire cette lettre banale adressée à des princes inconnus où la chancellerie anglaise développait avec complaisance les lieux-communs sur les avantages du commerce en général et la sagesse infinie de la Providence, qui avait réparti inégalement les productions des divers pays afin que tous les hommes fussent obligés d’entrer en relations fraternelles. Après avoir admis Chancellor à « voir sa majesté et ses yeux, » il le renvoya porteur d’une réponse amicale à Edouard VI.

Marie Tudor venait de succéder à son frère. Elle partageait le trône avec son époux espagnol Philippe II. Ils s’empressèrent de confirmer l’établissement de la compagnie des merchants adventurers. La société avait le droit d’arborer les enseignes, drapeaux et étendards de la couronne, de conquérir et de recevoir sous le protectorat britannique les îles et les cités infidèles ; de repousser par la force ses ennemis et même les concurrens qui oseraient s’engager dans les voies nouvellement découvertes. Enfin, clause importante, il était défendu à tout Anglais qui ne ferait pas partie de l’association, ou ne serait pas muni de son autorisation, de commercer dans les mêmes parages, à peine de confiscation de ses navires et marchandises. C’était à peu près la même constitution qui fit la compagnie de l’Amérique du Nord et la compagnie plus fameuse des Indes orientales. Qui pouvait savoir si cette belliqueuse oligarchie des marchands de la Cité, disposant de vaisseaux de guerre et de bandes armées, n’allait pas trouver sous le pôle un Indoustan ? Mais il y avait une notable différence entre l’Hindou et le Slave : le Russe n’était un Oriental qu’en apparence et par accident. En 1555, Chancellor reparut en Moscovie avec deux membres de la nouvelle compagnie, Grey et Killingsworth. Il était porteur d’une lettre de ses souverains rédigée en trois langues, le polonais, le grec et l’italien. Personne alors ne savait le russe en Angleterre. Tous les Anglais qui prirent passage sur ses bâtimens durent prêter serment sur l’Évangile qu’ils serviraient fidèlement la compagnie. On était tenu de respecter les lois et la religion du pays. Cette prescription était d’autant plus nécessaire que la rage des controverses commençait à gagner tous les sujets d’Elisabeth ; il y avait sûrement parmi les voyageurs des types de prédicans et de puritains comme ceux qu’a mis en scène Walter Scott ? dans la Rome moscovite, toute peuplée de moines, livrée à des superstitions qui rappelaient celles des papistes, ils ne manqueraient pas de signaler les abominations de Bélial et les idolâtries chananéennes ; il était bon de se mettre en garde contre les dangers que pouvaient susciter leurs déclamations. Les prêcheurs de 1857 ont poussé à bout les musulmans et les brahmanistes de l’Indoustan. Les orthodoxes russes du XVIe siècle eussent été encore moins endurans. En revanche, on devait s’appliquer à exploiter la Russie de son mieux. On devait fixer aux marchandises anglaises les prix les plus élevés et n’offrir que les plus bas aux denrées indigènes, « ne perdant pas de vue que c’est sur les prix du commencement qu’on se règle toujours par la suite. » Les envoyés anglais n’étaient pas depuis dix jours à Moscou qu’ils furent admis à l’audience du tsar. Il leur accorda une charte qui autorisait la compagnie à commercer, sans payer de droits, dans toute l’étendue de l’empire. Les différends entre marchands anglais et sujets russes durent être jugés par le tsar lui-même.

Le commerce britannique allait rencontrer dans la Moscovie des conditions toutes particulières ; on y trouvait en abondance les cuirs de bœuf, les fourrures de zibeline, de castor, d’hermine, de renard bleu et de renard noir, la cire, le miel, le chanvre, le suif, l’huile de phoque, les poissons secs. Dans les bazars de Moscou et les foires du Volga s’entassaient le thé de la Chine, les soieries de la Perse, les étoffes et les épices des Indes ; mais la Russie d’elle-même ne donnait guère que des produits bruts. Peu d’industrie nationale, le despotisme l’avait tuée. Le commerce indigène y était languissant, faute de sécurité. Le tsar se croyait tout permis : Ivan le Grand, l’aïeul du Terrible, avait ruiné pour toujours le commerce de Novgorod en mettant une fois la main sur les marchandises allemandes ; c’était tuer la poule aux œufs d’or, mais la leçon devait être perdue pour ses successeurs. « C’est l’oppression, dit Fletcher, qui ôte au peuple russe le courage de travailler ; il est devenu ivrogne et paresseux et ne sait ce que c’est que l’épargne. » Le marchand russe, dès qu’il a gagné quelque argent, se hâte de l’enfouir. « J’en ai vu, dit le même écrivain, quand ils avaient étalé leurs marchandises pour qu’on fit son choix, regarder derrière eux et du côté de la porte, comme s’ils craignaient quelque surprise. Si je leur en demandais la raison, ils me disaient : « J’avais pour qu’il n’y eût ici quelque noble ou quelque militaire pour me prendre de force mes marchandises. » Par un trait qui rappelle encore l’Égypte ou l’Orient, le souverain opposait à ses propres sujets une déloyale concurrence. Au Kremlin, le tsar avait ses manufactures de tissus, ses magasins où s’amassaient les fourrures précieuses. Quand il envoyait un ambassadeur en Europe, il le chargeait d’en vendre au profit de la couronne une certaine quantité. A certains momens, il taxait arbitrairement tout un ordre de produits indigènes, les peaux ou la cire par exemple, contraignait ses marchands à les lui céder pour un prix dérisoire et les revendait quatre ou cinq fois plus cher aux étrangers. Il agissait de même pour les produits du dehors, accaparant d’un seul coup toutes les soieries d’Orient ou tous les draps d’Allemagne. Il exerçait sur les foires et dans les ports un droit de préemption : ainsi, quand on apprenait l’arrivée des navires britanniques, ses commis se rendaient à Arkhangel, et déclaraient que les Anglais ne pourraient rien vendre aux indigènes avant que les magasins de la couronne ne fussent pourvus : les étrangers ne devaient se livrer à aucune opération avant d’avoir satisfait à cette exigence ; pendant qu’on se récriait sur les prix offerts par la couronne, qu’en se débattait et protestait, le temps s’écoulait : on avait bientôt fait, dans ces courts étés du nord, de perdre toute une saison. Défense d’importer en Russie le tabac, dont l’usage y fut longtemps interdit sous les peines les plus graves, l’eau-de-vie dont le tsar se réservait la vente dans tous les cabarets de l’empire. Défense d’en exporter certaines denrées précieuses. Qu’on ajoute à toutes ces entraves les exactions des employés subalternes, les habitudes tyranniques et les brusques caprices d’une autocratie sans contrepoids, l’insécurité qui résultait d’une loi si incertaine que Fletcher croyait qu’il n’y a pas de loi en Russie, une justice vénale et souvent féroce, les soudaines explosions des haines populaires, toujours en éveil contre les étrangers et les hérétiques, la mauvaise foi insigne du marchand moscovite, qui « ne croit rien de ce qu’on lui dit et ne dit rien qui mérite créance, » on comprend que le commerce avec la Russie ressemblait beaucoup à ce qu’était, il y a quelque cinquante ans, celui delà Chine ou de la régence d’Alger. L’étranger s’y sentait sur une terre hostile ; on pouvait même dire que tout commerçant y était comme un étranger. Le mot gost a conserve la double signification d’hôte ou étranger et de marchand. Les bazars, quoique entièrement occupés aujourd’hui par les nationaux, ont retenu l’ancienne dénomination : gostinnii dvor, la cour des hôtes. Or les hôtes anglais de ce temps-là, confinés dans leur petite slobode, enfermés dans leur factorerie comme dans une forteresse, n’osant trop s’en écarter, autant par crainte de quelque mauvaise affaire que par respect de leur règlement, qui leur défendait de s’absenter la nuit sans autorisation, subissant le contrecoup de toutes les révolutions, exposés aux caprices d’en haut comme aux fureurs d’en bas, ne pouvaient subsister que sous le régime du privilège. La charte conférée par le prince seule les protégeait, et bien imparfaitement.

Il ne suffit pas à Ivan le Terrible de bien accueillir les Anglais : il voulait entrer en relation pour son compte avec cette tsarine d’Angleterre qui de si loin lui adressait des visiteurs. Son envoyé, Osip Népéi, qui, en sa qualité de gouverneur de Vologda, une des villes où s’établirent les Anglais, s’était déjà un peu dégrossi par la fréquentation de ces étrangers, prit passage avec Chancellor sur la Bonne-Entreprise, qu’accompagnaient le Philippe-et-Marie et les deux vaisseaux de l’infortuné Willoughby. Le voyage du premier ambassadeur russe en Angleterre eut lieu dans des circonstances aussi émouvantes que l’arrivée des Anglais en Russie. Assaillis par une furieuse tempête, les deux vaisseaux qui, malgré leurs noms d’heureux augure (la Bonne-Confiance et la Bonne-Espérance), avaient déjà eu une si triste destinée avec Willoughby, périrent corps et biens. La Bonne-Entreprise, que montaient Chancellor et Népéi, fut lancée par la tempête dans une baie d’Ecosse et s’y ouvrit contre les rochers. Chancellor s’oublia lui-même pour ne songer qu’à sauver Népéi : il périt avec son fils et presque tous ses matelots. Il semblait que ce terrible « océan germanique » de Tacite n’eût voulu épargner aucun de ceux qui avaient violé son secret. Les débris du navire et les marchandises furent pillés par les sauvages habitans de la côte. Népéi, après deux mois d’attente, put enfin quitter l’Ecosse et partir pour Londres. Une réception magnifique y attendait le premier envoyé de la Russie. Quatre-vingts marchands, montés sur de superbes chevaux, dans leurs plus riches vêtemens, avec de lourdes chaînes d’or sur la poitrine, allèrent au-devant de lui jusqu’à 12 milles de Londres. Népéi put voir là une race de négocians qui contrastaient singulièrement avec les pauvres mougiks de commerce qu’il avait connus en Russie : audacieux, énergiques, orgueilleux de leur liberté et de leur puissance, étalant cette richesse qu’ailleurs on enfouissait, race presque héroïque d’exploiteurs du globe, ils tissaient alors le premier fil de ce réseau d’échanges dont ils devaient envelopper les deux mondes et les cinq océans. A 4 milles de Londres, on fit une halte pour la nuitée ; de nouveaux escadrons de marchands, suivis d’innombrables commis, vinrent rejoindre la chevauchée. Ce fut à la tête d’une armée que ce naufragé fit son entrée dans Londres. Aux portes de la ville, il fut harangué par le lord-maire, entouré de ses conseillers en robes rouges. Les jours suivans, audience du roi et de la reine, service solennel à la cathédrale de Westminster, dîner splendide dans la salle de l’honorable corporation des drapiers. L’envoyé moscovite fit d’ailleurs une bonne impression ; les commissaires chargés de négocier avec lui se louaient de son intelligence et de la noblesse de ses manières. Il repartit pour la Russie avec une lettre de Philippe et Marie qui accordait aux marchands russes en Angleterre toute sorte de privilèges. L’Angleterre n’avait rien à perdre à cette réciprocité.


III

Népéi était accompagné du capitaine Antoine Jenkinson, destiné à jouer un rôle important dans les relations des deux pays. C’était un admirable type de marin anglais, hardi, infatigable, propre à tout, commerçant, administrateur, diplomate à l’occasion. Il avait visité tous les états de l’Occident, toutes les îles et tous les rivages de la Méditerranée, la Grèce et la Syrie, Damas et Jérusalem, Malte et les côtes barbaresques. Un tel homme qui avait tant vu devait plaire à Ivan, qui, dans sa vive et intelligente curiosité, comprenait qu’il avait tout à apprendre. Ce n’était pas seulement la Russie qui s’ouvrait à l’Europe, c’étaient aussi l’Europe et le monde entier qui s’ouvraient à cette casanière Russie. Resserré dans sa petite Moscovie, étouffant entre l’hostilité de la Pologne et la poussée du monde musulman, Ivan s’intéressait à ce qu’il y avait par-delà la Pologne et l’Allemagne, par-delà les états de l’ancien monde, par-delà cet océan qui dans les légendes russes marque le bout de l’univers et sur les rivages duquel s’élèvent les colonnes qui soutiennent le ciel. Ivan le Terrible aimait à écouter ; il s’entourait volontiers de conteurs ambulans et de chanteurs de ballades ; mais quels contes valaient les récits que pouvait lui faire Jenkinson : les merveilles de la civilisation occidentale, les prouesses inouïes des marins d’Europe, l’Afrique tournée par Gama, l’Amérique devinée à travers les espaces par Colomb, la main-mise d’Albuquerque sur les empires de l’Inde ? A ce prisonnier du Kremlin, captif de ses terreurs et de ses préjugés, Jenkinson agrandissait les horizons, révélait le monde. Il lui montrait ces routes lointaines des océans sur lesquelles Ivan rêvait peut-être une marine russe qui suivrait ses aînées. A ce jeune prince qui ne respirait que guerre et conquêtes, il parlait des nouvelles sciences militaires. Il eut sans doute plusieurs entretiens avec le tsar : autrement comment expliquer la confiance qu’il sut lui inspirer et les longs regrets que laissa son départ ? Jenkinson ne perdait pas de vue les intérêts de la compagnie. Il fit augmenter ses privilèges et demanda pour lui-même l’autorisation de suivre le Volga pour rechercher la route des Indes. Ivan IV ne savait rien refuser à son ami Antone Jankine. Celui-ci descendit le grand fleuve de l’est, sillonné aujourd’hui de centaines de vaisseaux, peuplé sur ses rives de vivantes cités, mais qui coulait alors parmi les déserts et les faméliques campemens des Nogaïs. Après Astrakhan, Jenkinson atteignit la mer, et, le premier des Européens, déploya le pavillon de sa nation sur les flots de la Caspienne. Il prit terre sur le rivage du Turkestan, chargea ses marchandises sur des chameaux, et, renouvelant les témérités de Marco Polo, s’engagea hardiment dans les déserts infestés de brigands, ignorant les langues du pays, constamment menacé par les nomades, sans autre escorte que des barbares à peine plus sûrs que les bandits, avec deux Anglais seulement pour tout réconfort. Il atteignit Boukhara et eut la chance d’en revenir avant le sac de cette ville par le khan de Samarcande. De retour à Moscou, il présenta au tsar des ambassadeurs que lui envoyaient les princes de l’Asie, un mouton de Tartarie et vingt-cinq prisonniers russes rachetés de l’esclavage. En somme, les résultats de son voyage étaient négatifs : la route du Turkestan était décidément trop peu sûre. Il fallait essayer celle de Perse.

En 1566, Jenkinson fit une seconde fois le voyage d’Angleterre à Moscou, non plus comme agent de la compagnie, mais comme envoyé de la couronne et porteur d’une lettre d’Elisabeth. Dans les instructions qui lui sont remises par son gouvernement, on voit percer les premières jalousies de l’Angleterre contre ses rivaux. Par la voie de terre, les Italiens essayaient de se glisser à Moscou. Par mer, les vaisseaux hollandais et flamands venaient disputer aux Anglais le marché d’Arkhangel. Jenkinson avait ordre de demander l’expulsion d’un certain Rafaëlo Barberini, qui osait faire concurrence à la compagnie de Moscou, et qui, pour comble d’audace, s’était présenté au tsar avec une recommandation surprise à la reine d’Angleterre. A l’égard des Hollandais, Elisabeth priait le tsar, en considération des grands dangers et des pertes d’hommes et de biens qu’avaient affrontés les Anglais pour découvrir le passage du nord-est, de vouloir bien leur assurer le privilège exclusif de ce commerce. Au moment où Jenkinson arrivait à Moscou, une première transformation venait de s’y accomplir. Ivan, après de longues hésitations, avait brusquement rompu avec ses conseillers Silvestre et Adachef, recommencé la guerre contre les nobles. Il venait de perdre sa femme, il les accusait même de l’avoir empoisonnée. Son second mariage eut une fatale influence : ce demi-barbare épousait une vraie sauvage, une Tcherkesse, qu’on dut baptiser pour en faire une tsarine orthodoxe. Avec elle approchèrent du trône ses parens, de farouches Asiatiques, qui renforçaient encore l’aspect tatar de cette cour. Il y eut à ce moment plusieurs exécutions. La fuite du prince Kourbski chez le roi de Pologne, sa lettre provocante où il révélait l’entente de tous les grands seigneurs contre le nouveau régime, achevèrent d’exaspérer le tsar. Malgré ses victoires de 1564 sur les Polonais, les Livoniens, les Tatars, il croit ou affecte de croire qu’il n’est plus en sûreté. Subitement il quitte Moscou avec toute sa famille, se retire à la Slobode Alexandra, abandonne l’empire à lui-même, laisse la Russie veuve de son tsar ; puis, quand le peuple entier accourt en suppliant, que les boïars « apportent leurs têtes, » que le clergé lui-même promet de ne plus intercéder pour les nobles disgraciés, il consent à reprendre l’autorité ; mais quelle singulière organisation il donne à la Russie ! Il en fait pour ainsi dire deux empires, l’opritchnina, dont il se réserve l’administration, et la zemchtehina ou le pays, qu’il laisse gouverner aux boïars. Entouré d’une garde choisie et d’une cour de dévoués, de sa capitale nouvelle de la Slobode Alexandra, il guerroie contre la Russie des boïars et accomplit d’effrayantes justices. Le Terrible se révèle complètement. Jenkinson arrive aux portes de Moscou au moment où l’on célébrait ses noces avec la Tcherkesse. « Le tsar avait ordonné, raconte-t-il, que pendant les trois jours que dureraient les fêtes de ce mariage, les portes de la capitale resteraient fermées, en sorte que personne, ni Russe, ni étranger, ne pût de ces trois jours entrer en ville. La cause d’une telle mesure est restée inconnue jusqu’à présent. » Quand Jenkinson lui fut présenté, il trouva chez le jeune souverain, mûri par les épreuves et la maladie, le même accueil bienveillant. Plus il se défiait des siens, plus augmentait son goût pour un brave et intelligent étranger. Il lui donna des lettres de recommandation non-seulement pour le sophi, mais pour d’autres princes d’Orient. Jenkinson fut reçu en Perse assez froidement et n’y fit pas long séjour. En chemin, il reçut pour Ivan IV les avances de plusieurs potentats qui voulaient être reçus sous la protection du tsar blanc. Celui-ci récompensa son diplomate bénévole en autorisant les Anglais à commercer non-seulement sur la Dvina, mais sur tous les fleuves du nord, la Mezen, la Petchora, l’Obi. Ils s’établissaient dans presque toutes les villes de l’empire, à Pskof, Astrakhan, Kazan, les deux Novgorod, Narva, qui venait de tomber au pouvoir des Russes.

Les défiances d’Ivan s’accroissaient contre son entourage ; il croyait à une entente de ses ennemis du dedans avec ceux du dehors, le roi de Pologne et le khan de Crimée. Contre ceux-ci, les Anglais l’aident puissamment en lui amenant des armes, des canons, des ingénieurs. Le mécontentement de Sigismond se traduit par les notes singulières que, de 1561 à 1569, il fait passer à Elisabeth, et dans lesquelles il assimile les Russes à des Barbaresques auxquels nulle nation chrétienne ne doit porter secours. « Nous voyons par cette navigation nouvelle le Moscovite, qui n’est pas seulement notre adversaire d’aujourd’hui, mais l’ennemi héréditaire de toutes les nations libres, se munir et s’outiller puissamment, non-seulement de canons, de boulets et de munitions, mais surtout d’artisans qui continuent à lui fabriquer ces armes, jusqu’alors inconnues dans cette barbarie… Nous ne permettrons pas qu’une telle navigation reste libre. » Sigismond est tellement irrité de voir le tsar presqu’en mesure de lutter contre lui à armes égales, qu’il laisse échapper cet aveu singulier : « il semble que nous ne l’ayons vaincu jusqu’ici que parce qu’il ignorait les arts de la guerre et les finesses de la politique. Or, si cette navigation continue, que lui restera-t-il à apprendre ? » Sigismond en vient même à des menaces qui, de la part de la Pologne à la première puissance maritime du temps, pouvaient paraître déplacées. « Notre flotte saisira tous ceux qui continueront à naviguer par ce chemin : ils seront en danger de perdre leur vie, leur liberté, leurs femmes et leurs enfans. » Les Anglais, contre l’ennemi du dehors, rendaient au tsar le service de tenir libres la Baltique et la Mer-Blanche, de mépriser les déclamations de Sigismond sur les Barbaresques du nord, de braver cette terreur maritime que le roi de Pologne voulait faire planer sur les côtes de la Russie, d’armer Ivan contre l’Europe hostile de tous les arts de l’Europe. A l’intérieur, il attendait d’eux un service plus grand. Jamais peut-être on n’a vu spectacle plus étrange. Voilà un souverain absolu, le plus absolu de son siècle, dont les sujets n’approchent qu’en se prosternant, dont un signe fait tomber les têtes et dont un regard fait mourir. Voilà un prince dans la force de l’âge, un victorieux qui naguère a conquis deux royaumes, brisé pour jamais la puissance des porte-glaives, subjugué la Baltique allemande et dont les succès arrachent à Sigismond des cris de rage. Eh bien ! ce tsar environné de terreur est en proie lui-même à la terreur ; la confidence de ses angoisses, il n’osera la faire qu’à des étrangers ; ni les triomphes de ses armées, ni le silence d’une cour d’esclaves ne le rassurent. Dans l’ombre muette, il montre à ses nouveaux amis quelque chose d’effrayant, qui n’est visible que pour lui. Il n’espère de refuge que sur ces vaisseaux qui fortuitement sont arrivés dans la Mer-Blanche, d’asile inviolable que dans la lointaine Angleterre, malgré les mers glacées et les océans furieux. Pour assurer sa retraite éventuelle de Moscou à la Mer-Blanche, il a fait fortifier à la hâte Vologda, qui se trouve à mi-chemin. Jenkinson a vu 10,000 ouvriers employés à ce travail. Par une nuit obscure, à travers mille détours compliqués, le capitaine anglais est amené au Kremlin, dans l’appartement du tsar, et là, en présence d’un seul interprète, il devient le dépositaire du redoutable secret dont la révélation rendrait courage à la rébellion et ferait dresser la tête à la trahison. Ivan IV demande à Elisabeth un traité d’alliance offensive et défensive ; puis, comme clause secrète, l’engagement réciproque entre les deux souverains de se donner asile dans le cas où les succès d’un ennemi, une révolte des sujets, les obligeraient à fuir de leurs états. Le Terrible se hâte ensuite de renvoyer Jenkinson ; il l’expédie par la voie plus rapide des montagnes. « Et surtout, lui dit-il, reviens vite, il me faut une réponse avant la Saint-Pierre. » (Le 29 juin 1568.)


IV

La réponse ne vint pas. Un point surtout dans le message d’Ivan embarrassait le gouvernement anglais : c’était moins cette demande d’asile que la proposition d’alliance offensive et défensive. Ivan s’imaginait-il que l’Angleterre irait pour lui complaire rompre avec tous les ennemis qu’il s’était mis sur les bras : avec la Pologne, le Danemark, la Suède, l’empire d’Allemagne ? Il faut bien se rendre compte de ce qu’était alors la Russie : un simple marché, et non pas même le marché le plus important du Nord ; le commerce avec la Suède et la Pologne était autrement actif et sûr. La proposition d’Ivan parut vraiment absurde aux ministres d’Elisabeth : c’était presque comme si aujourd’hui le roi de Dahomey, en échange d’une liberté absolue de commerce dans ses états, proposait à la France une alliance offensive et défensive contre l’Angleterre, l’Espagne et le Portugal. Pour s’éviter l’embarras d’une réponse, on se garda de renvoyer Jenkinson, on choisit plutôt un autre ambassadeur qui à l’occasion pourrait arguer de son ignorance, de celle de son gouvernement, dire qu’on a mal compris, rejeter la faute sur les drogmans qui ont mal traduit les paroles du tsar. Cet émissaire fut Randolph. Les instructions qu’on lui donne sont des plus curieuses : il dira que Jenkinson a fait la communication secrète du tsar, mais qu’elle a si fort étonné qu’on a cru qu’il y avait erreur. D’une part, grâce à Dieu, la reine ne se trouve pas en danger dans ses états ; d’autre part, « nous n’avons aucune information fâcheuse sur la situation des affaires dudit empereur, de la sagesse et de la puissance duquel nos sujets qui trafiquent dans ses états nous rendent le plus flatteur témoignage. Aussi pensons-nous que notre serviteur Antoine Jenkinson a mal saisi le sens des paroles prononcées par l’empereur. » Sur le point de l’alliance, la mission de Randolph consistera à éluder toutes propositions formelles : « l’alliance ne nous serait d’aucune utilité, sinon pour faire accorder quelques privilèges à nos marchands. » L’aveu est ici dépouillé d’artifice : on ne considère la Russie qu’au point de vue commercial ; en politique, elle ne compte pas. Randolph devait remettre à Ivan, comme présent de la reine, une coupe artistement ciselée : il aurait soin de lui faire remarquer, à ce barbare, le fini du travail, la nouveauté de l’ornementation, dont le prix rehausse singulièrement celui du métal. En passant légèrement sur les propositions politiques du tsar, l’Angleterre insistait d’autant plus sur ses propres réclamations commerciales. Nous avons vu qu’Ivan avait conquis Narva et pris pied sur la mer Baltique, percé, deux siècles avant Pierre le Grand, « une fenêtre » sur les mers d’Europe. Quelques Anglais étrangers à la compagnie de Moscou s’étaient empressés de fonder un établissement à Narva. Par là ils étaient en mesure de fournir des armes et des canons à Ivan plus rapidement encore et plus sûrement que par la mer Baltique. C’était contre eux surtout que Sigismond manifestait son irritation. Or précisément parce que le port de Narva est mieux situé que celui d’Arkhangel, ils menaçaient de ruiner la compagnie de Moscou. Celle-ci poussa les hauts cris : de Londres, on envoya Manley et Middleton pour verbaliser contre eux ; les gens de Narva prirent les devants, dénoncèrent les deux messagers au voievode moscovite comme des imposteurs, des espions de Sigismond, des faussaires qui avaient supposé des lettres de la reine. Ils furent assez maltraités et coururent risque de la vie. Elisabeth demandait réparation de ces mauvais traitemens, la fermeture du comptoir de Narva et le châtiment des Anglais récalcitrans. Elle expliquait longuement au tsar comment s’était formée la compagnie de Moscou, comment elle avait été approuvée par le parlement, qui « est le conseil suprême de notre royaume, et qui est formé des trois ordres de la nation, clergé, noblesse, peuple. » Cette leçon de parlementarisme touchait médiocrement Ivan IV. Il se souciait bien de la distinction entre les communes et la chambre haute, les lords spirituels ou les lords temporels ! En revanche, il trouvait que le gouvernement britannique en prenait trop à son aise ; de sa proposition d’alliance pas un mot ; sur sa demande d’asile, on feignait d’avoir mal entendu ; à tout ce qui intéressait sa puissance, sa sécurité, sa vie même, on faisait la sourde oreille. On demandait tout, on ne voulait rien donner ; on exploitait la Russie en la méprisant, Dans cette crise suprême qu’il traversait, dans une situation tellement tendue que chaque minute pouvait être décisive, sa bonne sœur Elisabeth ne cherchait qu’à gagner du temps, à créer des malentendus, envoyant Randolph, qui affectait de ne rien savoir, retenant Jenkinson, qui d’un mot eût tout expliqué. Pendant qu’il avait sur les bras les Livoniens, la Pologne, les Tatars, les Suédois, ses émigrés du dehors, ses conspirateurs du dedans, on ne voulait l’entretenir que de réclamations de marchands, de rivalités de comptoirs entre les Anglais et les Hollandais. On n’en voulait qu’à ses pelleteries, à son chanvre et à son goudron. Bien plus, on lui demandait de fermer son port de Narva, de ne voir l’Europe que par les yeux des Anglais de Moscou, de renoncer à la Baltique, Ivan parait d’abord avoir voulu faire sentir tout son dépit au malencontreux ambassadeur. Il laissa Randolph se morfondre près de quatre mois à Arckhangel sous divers prétextes ; mais le vrai motif, il sait bien le faire entendre à la reine : c’est qu’il, est furieux de ne pas revoir Jenkinson. « D’Antone Jenkine, je n’avais aucune nouvelle ; un de tes envoyés est venu à Narva, d’autres sont venus en divers lieux, se disant tes envoyés. Je leur ai demandé à tous si Antone était de retour auprès de toi, et quand on le renverrait ici ; mais ces gens, pris d’orgueil, n’ont pas daigné répondre. Ils ne s’occupaient que de leur gain, méprisant nos hautes affaires d’empire, et pourtant en tout pays c’est l’usage que les affaires des princes passent avant le gain des particuliers. » Quand Randolph fut enfin autorisé à venir à Moscou, défense aux Anglais d’aller au-devant de lui, de lui faire une réception ; on lui fixa une heure indue (huit heures du matin) pour son audience, on le fit attendre deux grandes heures dans l’antichambre. Après l’audience, on ne l’invita pas à dîner. Cet ambassadeur si maltraité devait être pourtant un diplomate de quelque mérite, au bien le tsar avait malgré tout grand besoin des Anglais, car après quelques entrevues très secrètes avec le tsar, où il se rendait déguisé en Russe, il obtint de lui tout ce qu’il voulut. La compagnie de Moscou vit étendre ses privilèges ; celle de Narva fut supprimée. Seulement, comme Ivan n’entendait plus être dupe des habiletés britanniques ni laisser prendre aux affaires des mougiks de commerce le pas sur les affaires d’état, il envoya avec Randolph un ambassadeur moscovite, André Sovine, avec mission d’obliger les Anglais à s’expliquer. Et il fallait qu’on s’expliquât ! car Ivan se trouvait alors au phis fart de la crise intérieure. C’est le moment où meurt sa seconde femme, également empoisonnée, à ce qu’il prétend, par ses boïars ; c’est le moment où il fait périr son cousin Vladimir avec tous les siens, c’est le moment où il extermine la noblesse russe par familles entières (vserodno) avec les femmes et les enfans, où, sur le bruit d’un complot pour livrer Novgorod aux Polonais, il part pour cette ville et y exécute, de son propre aveu, 1,505 habitans, où, sur la Place-Rouge du Kremlin, il fait périr de divers supplices 120 condamnés. On a voulu révoquer en doute la sincérité de ses terreurs. Parce que les preuves des complots nous échappent, il ne s’ensuit point qu’ils n’aient pas existé. Ivan nous apparaît en sûreté sur le trône environné de silence et de servilité ; nulle résistance apparente, mais mieux que personne il pouvait saisir les murmures suspects, les chuchottemens de cette foule prosternée, le sourd travail de termites qui minait son trône. De là peut-être ses fureurs soudaines, inexplicables, ses emportemens de taureau sauvage contre un ennemi invisible. En 1571, les boïars chargés de surveiller les gués de l’Oka laissent passer les Tatars. Moscou est brûlée : 190,000 personnes périssent. Ivan, moins effrayé de l’invasion que de l’attitude de ses généraux, s’enfuit à Iaroslavl : de là il eût gagné Arkhangel et les vaisseaux anglais. Dans son testament, qui est de 1572, il déclare à ses enfans que sa famille et lui ne sont pas solides sur le trône de Russie, et, ajoute-t-il, « si, pour la multitude de mes péchés, la colère de Dieu s’étend sur moi, si, proscrit par mes boïars, chassé par leur révolte de mon trône, je suis forcé d’errer par le monde, ne vous découragez pas. » Vers cette époque s’opère dans la physionomie d’Ivan un changement singulier. Ce n’est plus le bel adolescent qu’a connu Chancellor : à quarante ans, c’est un vieillard, usé par les excès, mais bien plus encore par les soucis et les angoisses, la crainte du poison et des sorciers, Sa barbe et ses sourcils sont tombés : il est chauve, pelé comme ces vieux tigres qui, dit-on, ont pris goût à la chair humaine et en contractent une morbide âcreté du sang. Et cependant en 1582, quand il s’entretiendra avec Possevino, que de courtoisie et même de bonhomie, quel esprit d’à-propos, quelles piquantes leçons de tolérance au missionnaire latin !

D’Angleterre Sovine ne lui apporta qu’une réponse peu satisfaisante. Elisabeth consentait bien à faire alliance avec lui, mais elle voulait d’abord être mise au courant de ses démêlés avec ses voisins et employer ses bons offices pour une médiation. Elisabeth lui promettait un asile honorable dans ses états pour lui, pour sa « noble impératrice, » pour les princes a ses chers enfans, » pour tous les siens. Cet engagement était contre-signé du grand-chancelier Nicolas Bacon, des lords Parr, Arundell, Francis Russell, Robert Dudley, Edward Cleaton, Howard d’Effingham, Knolles, Croft, William Cecil. La reine ne stipulait pour elle aucune réciprocité et ne prévoyait pas qu’elle pût jamais avoir besoin d’un asile. Pourtant n’avait-elle pas, elle aussi, des adversaires à redouter, l’Espagne qui préparait l’Armada, l’Irlande frémissante, le pape qui lui cherchait partout des ennemis, les moines qui d’avance justifiaient son assassinat, sa captive même Marie Stuart, dont la prison était comme le centre des intrigues domestiques et étrangères ? Elle avait mêmes ennemis que le tsar : Sigismond de Pologne était dans le nord ce que Philippe II était au midi, l’instrument de la grande réaction jésuitique ; mais, précisément parce que la situation était fort sérieuse, Elisabeth ne pouvait se prêter au caprice du tsar moscovite, avouer dans un traité des craintes que d’ailleurs elle n’avait pas, prévoir le cas où elle pourrait déserter le combat et fuir de ses états. A ce moment-là même, la marine anglaise rendait à Ivan un glorieux service. Les eaux de la Baltique étaient alors infestées de corsaires polonais et suédois qui cherchaient à réaliser les menaces de Sigismond contre les importations d’armes. William Harrard, avec treize vaisseaux, les attaqua auprès d’un îlot situé à quelques lieues de Narva. Sur six navires, il en brûla cinq, fit 82 prisonniers, les offrit en présent à « sa hautesse tsarienne ; » mais ni les bonnes paroles d’Elisabeth ni le présent d’Harrard ne purent calmer la fureur d’Ivan. Ainsi donc on méprisait ses affaires d’état, « ses hauts intérêts, » on les sacrifiait aux vils intérêts des négocians anglais ! Ce fut sur eux que tomba son courroux. Tous leurs privilèges furent révoqués, toutes leurs marchandises saisies ; l’existence même de la compagnie fut en danger. Il écrivit à Elisabeth une lettre irritée. Il lui rappelait comment il avait accueilli les premiers Anglais sous Chancellor, et cependant dans la lettre d’Edouard VI à tous les princes du nord « il n’y avait pas un mot qui nous fût adressé personnellement. » Plus tard il avait chargé Jenkinson d’une mission d’état et n’en avait jamais eu de nouvelles. Envoyés sur envoyés étaient venus, Manley, Middleton, Goudman, Randolph. Pas un mot de Jenkinson ; toujours des affaires de commerce. Il avait expédié Sovine à Londres, et à Sovine les boïars d’Angleterre n’avaient encore parlé que d’affaires de commerce. Le document relatif au grand secret avait été bâclé à la hâte, comme un passeport, sans qu’on eût daigné le lui faire apporter par un ambassadeur. « Nous croyions que dans tes états tu étais souveraine, que tu gouvernais toi-même et toi-même veillais à ton honneur de souveraine et aux intérêts de ton état. Voilà pourquoi nous voulions traiter avec toi de telles affaires. Est-il vrai que tes ministres gouvernent sans toi, et non-seulement des ministres, mais des moujiks de commerce, qui se soucient peu de notre autorité et de notre honneur de souverains, et qui ne rêvent qu’à leur gain de marchands ? Et toi, ajoutait-il. avec une intention piquante pour la reine-vierge, tu n’as donc, comme une simple demoiselle, qu’un rôle de jeune fille ? .. Tes mougiks de commerce, ils vont voir quel commerce ils auront chez moi ! L’empire de Moscou jusqu’à présent s’était bien passé des marchandises anglaises. Toutes les lettres et privilèges que je leur avais octroyés, je les annule. » Comme la reine affectait de ne pas comprendre les motifs de sa colère, il précisa de nouveau ses griefs : « On ne s’occupe pas de la grande affaire dont il a parlé avec Jenkinson ; on s’obstine à ne pas lui envoyer Jenkinson… Sache que tes marchands resteront dans notre disgrâce tant que tu ne nous auras pas envoyé un ambassadeur sérieux, et avec lui Jenkinson. » C’était toujours le brave capitaine anglais qu’il redemandait à tous les coins de l’horizon avec une fureur croissante et l’irritabilité maladive d’un despote d’Asie. Nul moyen de l’apaiser et de sauver la compagnie, si on ne lui renvoyait son ancien favori.

Jenkinson enfin débarqua à Kholmogory. Il trouva le commerce anglais dans une terrible situation. Toutes les marchandises étaient sous le séquestre ; les employés, à l’exemple du maître, se croyaient tout permis envers les hôtes anglais, Jenkioson lui-même eut à subir leur insolence. Dans le désastre de Moscou, le bazar anglais avait été incendié, Ivan IV d’ailleurs avait bien autre chose à faire que de s’occuper des marchands d’Angleterre. D’abord il dut acheter au khan de Crimée une paix humiliante ; puis, sa troisième femme étant morte, il ordonna de rassembler à la Slobode Alexandra deux mille jeunes filles parmi lesquelles il fit un nouveau choix ; enfin il s’occupa à célébrer ses quatrièmes noces. Dans l’intervalle, il avait châtié un certain nombre de boïars qu’il accusait d’intelligence avec l’ennemi. C’est au milieu de tant de soins divers qu’il reçut son cher Jankine. Celui-ci a raconté, entrevue qu’il eut d’abord avec le tsar dans la Slobode Alexandra, qui chez la plupart des écrivains nationaux devient le Plessis-les-Tours du Louis XI russe, la Caprée de ce Tibère asiatique, La Slobode était une forteresse avec des palais de bois polychromes et des églises à coupoles d’or. Au milieu, séparée des autres édifices par un fossé profond et par un rempart, s’élevait la splendide demeure du tsar. « Pas une fenêtre ne ressemblait à l’autre, dit un romancier [4], pas une colonne n’était faite et ornée comme les suivantes ; une multitude de coupoles couronnaient l’édifice. Elles se pressaient les unes contre les autres, s’amoncelaient et se pénétraient réciproquement. L’or, l’argent et les faïences peintes, semblables à de brillantes écailles, revêtaient le palais du haut en bas. Quand le soleil l’éclairait, on ne savait si c’était un palais, un bouquet de fleurs géantes ou des oiseaux de paradis volant en troupes immenses et étendant au soleil leur plumage d’or. » Lorsque Jenkinson eut baisé la main du tsar et fait son compliment, Ivan, suivant l’étiquette de sa cour, se leva et dit : « Ma sœur, la reine Elisabeth, est-elle en bonne santé ? » A quoi l’envoyé répondit : « Dieu a donné à sa majesté la santé et la paix ; ce sont les grâces, qu’elle te souhaite, à toi, milord, son frère bien-aimé. » Le tsar se rassit, ordonna, aux assistans de se retirer, à l’exception de deux ministres, et fit signe à Jenkinson d’approcher avec son drogman. Pour répondre aux griefs allégués, par le tsar, Jenkinson entreprit l’apologie de son gouvernement, rappela quels périls avaient bravés les Anglais pour ouvrir la route de la Mer-Blanche, lui apporter malgré les menaces de Sigismond les armes nécessaires à la victoire, enfin le venger des écumeurs de mer. Ces raisons firent-elles impression sur Ivan, ou céda-t-il à ce goût si vif, tant de fois manifesté, pour la personne du capitaine anglais ? Dans une seconde audience, à Staritsa, le tsar parut sur son trône, en vêtemens éblouissans, la couronne sur la tête, son fils aîné assis à côté de lui. Il déclara qu’il remettait à un autre temps les négociations sur la grande affaire : la situation avait changé, il ne se croyait plus en péril. « Dans la suite, si les mêmes circonstances se représentaient, on reprendrait les négociations sur le même sujet. » Il lui dit qu’à sa considération il oubliait les mécontentemens que lui avaient donnés les marchands anglais, et leur rendait sa faveur et tous leurs privilèges. Il l’aurait fait plus tôt, si la reine lui eût envoyé plus tôt Jenkinson. Comme celui-ci insistait pour connaître ceux dont le tsar avait à se plaindre : « Tu ne sauras pas leur nom, répondit Ivan. Je leur ai pardonné toutes leurs offenses. Que signifierait mon pardon impérial, si je les faisais punir par votre reine ? » Alors il se leva de nouveau, ôta son bonnet et dit : « Transmets à notre sœur bien-aimée notre salut cordial. » Il étendit sa main pour que Jenkinson la baisât, et ordonna à son fils d’en faire autant et de saluer également la reine d’Angleterre. Il fit apporter du vin et des liqueurs qu’il offrit de ses propres mains à l’envoyé. L’audience de congé était terminée. Jenkinson repartit pour l’Angleterre.

Pourtant il y avait une clause dont l’obstiné Moscovite ne démordrait pas facilement. Elisabeth, lui avait assuré un asile sûr dans ses états d’Angleterre, — où toutes les personnes royales n’étaient pas en sûreté, — le libre exercice de sa religion et tous les honneurs dus à son rang. Elle refusait toujours de stipuler pour elle, le cas échéant, les mêmes avantages. Ivan attribuait ce refus à un orgueil déplacé, presque insultant pour lui, en tout cas peu fraternel. Le 20 août 1574, il lui écrivait : « Si tu veux que nous te portions grand amour et amitié, avise à la grande affaire. » Dans la même lettre, il recommence ses doléances contre les marchands anglais. Ils sont d’intelligence avec ses ennemis, avec ses traîtres. « Un homme de commerce, dans les pays étrangers, doit s’occuper de ses affaires et non d’espionnage et de brigandage ; plusieurs de tes gens ont mérité de ce chef la peine de mort ; mais, comme nous sommes un souverain chrétien, ne voulant pas verser le sang de ces scélérats, j’ai défendu de les châtier. » Singulier scrupule de clémence chez le Terrible ! En outre il sait que dans les rangs suédois il y a des Anglais qui guerroient contre lui. C’est sur ces points et beaucoup d’autres que portera la mission de Daniel Silvestre à Moscou en 1575. Dans les instructions qui lui sont remises au nom d’Elisabeth, on trouve la liste complète des griefs d’Ivan et les excuses ou explications que leur oppose Elisabeth. Si l’on a exporté de Russie des marchandises prohibées, si l’on a trompé sur l’origine des produits importés, si l’on a fait le commerce de détail en violation des traités qui n’autorisent que le commerce en gros et au détriment des négocians russes, tout s’est fait à l’insu de la reine, à l’insu même de la compagnie, et déjà on y a mis bon ordre. Que des Anglais se soient permis de railler la foi et les rites orthodoxes, qu’ils aient pu s’exposer au danger évident d’irriter un si puissant prince, cela est à peine croyable : des mesures sévères seront prises ; les Anglais ont à célébrer leur culte dans l’intérieur de leurs maisons, paisiblement et conformément aux privilèges octroyés par le cher frère de Moscou. Des bannis, des aventuriers qui ont fui d’Angleterre pour échapper à la vindicte des lois, ont pu se mêler d’intrigues ou prendre du service chez les ennemis d’Ivan ; mais le cas a dû rester isolé. Le tsar a pris pour anglais certains régimens écossais, d’environ 4,000 hommes, qui sont passés au service de Suède. Ces Écossais parlent la même langue que les Anglais, mais ils ont un souverain particulier, et la reine d’Angleterre, de France et d’Irlande n’a pas d’autorité sur eux. La reine supplie son bon frère de considérer que, « si nos sujets apprenaient que nous avons manifesté, même dans un traité secret (or le secret finira toujours par s’éventer), la moindre crainte d’un changement dans leurs dispositions, cela suffirait pour exciter chez eux un si grand mécontentement que notre sécurité en serait atteinte. Nous savons que notre bon frère ne voudrait pas nous exposer à un tel danger. Nous espérons donc qu’il se contentera de notre réponse. »

L’empire de Moscou, malgré son apparente unité sous un pouvoir absolu, subissait alors un si violent travail de transformation, que d’année en année il se manifestait aux étrangers sous les aspects les plus divers. A quelques mois d’intervalle, on ne le reconnaissait plus : chaque nouvel ambassadeur avait affaire à une situation nouvelle. La Moscovie et son tsar étaient inépuisables en surprises pour les hommes d’Occident, et ces surprises dépassaient en étrange té tout ce que présente l’histoire des autres peuples. La Russie était comme un kaléidoscope qui, secoué dans la main fiévreuse d’Ivan, offrait sans cesse des combinaisons inattendues. Pour les Russes eux-mêmes, beaucoup de faits restent aujourd’hui inexpliqués. Chancellor avait trouvé Ivan dans son triomphe de Kazan ; Jenkinson l’avait vu en 1566 démembrant lui-même son empire, créant deux Russies ennemies, se ménageant le refuge de Vologda sur la route de la Mer-Blanche ; Randolph était tombé au milieu des massacres de Novgorod et de la Place-Rouge. Daniel Silvestre allait assister à une nouvelle évolution. Ivan avait abdiqué ; lui-même avait donné un nouvel empereur à la Russie, un Tatar baptisé l’année précédente, l’ancien mourza Saïn Boulat, devenu le prince orthodoxe Siméon ; lui-même lui adressait des battemens de front et signait : « Jeannot, le fils à Vassili. » Ivan restait le chef de l’opritchnina, Siméon était le prince du pays, un fantôme d’empereur, né d’un caprice du Terrible, qu’un nouveau caprice pouvait replonger dans le néant, un sosie du tsar, une fausse proie par laquelle Ivan IV semblait vouloir amuser la haine de ses ennemis, une victime dévouée qu’il faisait asseoir sur son trône ébranlé, sous la menace des poignards levés. Cette bizarre imagination, qui semble empruntée à l’Orient d’Hérodote ou des Mille et une Nuits, ce conte bleu en action, était bien propre à brouiller les idées d’un étranger. La Chine ou le Thibet, le Mexique ou le Pérou des Incas, aux découvreurs et aux conquérans du XVIe siècle, n’avaient rien offert d’aussi fantastique. Ivan semblait prendre plaisir à augmenter encore l’embarras et l’incertitude des Anglais. Un jour, il disait à leur envoyé : « Tu le vois, la raison qui nous avait porté à entrer en relations avec notre sœur était la sûre prévision des trahisons qui menacent les princes et qui les exposent comme les derniers des hommes aux retours de la fortune. Alors déjà nous n’avions plus confiance en notre grandeur, et cette défiance s’est justifiée : nous avons remis notre royauté, l’empire que nous gouvernions de si impériale façon, aux mains d’un étranger qui ne nous est rien, ni par le sang, ni par la race, et qui n’a pas de droit au trône. Voilà à quoi nous a réduit la conduite scélérate et perfide de nos sujets, qui murmurent, regimbent contre le devoir d’obéissance, et trament des complots contre notre personne. Tout cela ne serait pas arrivé, si la reine eût consenti à ma proposition. Une bonne alliance avec elle eût affermi notre autorité… Elle n’a pas fait sagement en nous repoussant. » Un autre jour, il disait tout le contraire à ce même Silvestre : « Ne t’imagine pas que nous n’ayons pas le pouvoir de faire ce que nous promettons. Il est vrai que nous avons remis l’empire à un autre, mais nous pouvons le reprendre à notre gré, quand il nous plaira. Le tsar n’a pas reçu la confirmation du couronnement solennel et de l’élection populaire. Nos sept couronnes, notre sceptre, nos ornemens tsariens et nos trésors sont restés entre nos mains. » Puis il accusait les Anglais eux-mêmes d’être d’intelligence avec ses traîtres et d’avoir fait échouer la négociation qui lui eût assuré un asile au jour du danger : accusation grave qui dut faire trembler Silvestre pour l’existence de la compagnie. L’envoyé pouvait croire que tout cela n’était qu’une mise en scène pour lui en imposer et pour forcer la main à la reine. On doit regretter que Silvestre, préoccupé uniquement comme ses pareils d’intérêts mercantiles, n’ait pas essayé une explication de ce qu’il avait sous les yeux. Jamais on ne saura ce que pensaient de tout cela les courtisans aux faces blêmes, muets de terreur, courbés sous cette sinistre fantaisie du maître, comme des sénateurs romains devant le turbot de Domitien ou le cheval-consul de Néron.

Elisabeth vit sans doute qu’avec un souverain si têtu et si fantasque toutes les habiletés étaient perdues. Dans l’intérêt du commerce anglais elle consentit à tout. Silvestre repartit d’Angleterre pour la Russie avec une lettre telle que le désirait le tsar. Elle ne devait point parvenir à son adresse. Silvestre venait de débarquer à Kholmogory ; un coup de foudre tomba sur la maison où il était descendu, le tua avec son chien et l’un de ses serviteurs, réduisit en cendres ses papiers et la lettre que le tsar attendait avec tant d’impatience. Le superstitieux Ivan ne put manquer d’y voir un fâcheux présage. Dieu même s’opposait à ce qu’il pût trouver un asile en Angleterre. Il s’inclina et dit : « Que la volonté de Dieu soit faite ! »


V

Vers 1580, la fortune de à guerre tourne décidément contre Ivan IV. Il a échoué dans la tentative impossible de conquérir, avec des armées à demi-asiatiques, la Livonie, défendue par les troupes régulières de la Suède, de la Pologne et des Allemagnes. Bien plus, les vieilles provinces russes sont entamées : Etienne Bathory a pris Polotsk et mis le siège devant Pskof. Eteins sa détresse, Ivan s’adresse encore à la reine d’Angleterre, au commerce britannique. Comme il était pressé par le temps, il lui fallut expédier son messager par la voie de terre, à travers Les dominations ennemies. Surpris avec une lettre du tsar, la mort de l’envoyé était certaine. Bathory n’eût pas épargné un traître à la cause chrétienne, qui allait chercher des armes pour Les Barbaresques du Nord. Un homme se présenta pour remplir cette dangereuse mission ; ce fut Horsey, de la compagnie de Moscou. La lettre à Elisabeth fut glissée dans un petit tube que l’on cacha dans la crinière du cheval. Horsey passa heureusement, s’embarqua à Hambourg, s’acquitta de son message, et au printemps suivant ramena en Russie treize bâtimens chargés d’armes et d’artillerie.

Ivan vieillissait. La mort de son fils que, dans un accès d’aveugle fureur, il tua d’un coup de bâton, semblait l’avoir abattu. Pourtant cette âme énergique que tant de passions n’avaient pu briser finit par se ressaisir. En 1582, Ivan songe à répudier sa septième femme, Maria Nagoï, à se remarier. Ce sauvage précurseur de la réforme européenne en Russie voulait cette fois renoncer aux femmes d’Orient, aux Tcherkesses, aux Russes, ignorantes et incultes, épouser une femme d’Occident. Il avait pensé à une cousine de sa bonne amie d’Angleterre, à Marie Hastings, comtesse de Kent. L’idée d’un tel mariage avec une musulmane, une hérétique, faisait horreur à la Russie. L’Anglaise fût venue deux siècles trop tôt en cette Moscovie attardée ; les temps de Catherine Ire la Livonienne, de Catherine II l’Allemande, étaient encore éloignés. En ceci comme en beaucoup de choses, le Terrible anticipait désespérément sur son époque. Cette vitalité d’Ivan, cette activité sans trêve, cette énergie sans cesse renaissante qui, du plus profond du deuil, de la défaite, de la décrépitude, le relançaient sans cesse vers de nouveaux projets, avaient quelque chose d’effrayant et de démoniaque. Justement on venait de brûler à Moscou comme sorcier un de ses anciens confidens allemands, le médecin Bomélius. D’autres étrangers suspects l’entouraient ; c’étaient ces intrus maudits qui sans doute surexcitaient ce prince demi-mort, faisaient sans cesse revivre le vieux diable, lui soufflaient cette idée sacrilège d’un huitième mariage, et avec une hérétique. La nouvelle fantaisie d’Ivan n’était guère mieux goûtée en Angleterre. Elle effraya la reine autant que sa cousine. Sans doute la tyrannie d’Ivan n’était pas faite pour faire reculer une Anglaise de ce temps, qui avait vu celle d’Henri VIII et ses sept mariages. Les places publiques de Londres, où avaient flambé tour à tour les bûchers des catholiques et ceux des protestans, n’avaient rien à reprocher à la Place-Rouge du Kremlin. Ce qui rebutait plutôt, c’étaient les lacunes étranges de cette civilisation, cette absence de culture et de confort, ce mélange de luxe et de grossièreté, cette splendeur crasseuse de l’Asie chrétienne ; c’était ce despote chauve et usé, qui avait maltraité, brutalement sa belle-fille enceinte et qui avait le sang d’un fils sur les mains ; c’étaient la détestable réputation des oligarques moscovites, qui, dit-on, empoisonnaient leurs souveraines, et cet air malsain de l’appartement impérial où tant de tsarines à la fleur de l’âge étaient mortes mystérieusement de maladies inconnues [5]. Toute l’habileté d’Elisabeth consista dès lors à gagner du temps. L’envoyé Pisemski fut longtemps sans voir la fiancée : elle était alors attaquée de la petite-vérole, et la reine ne voulait ni la laisser voir à l’ambassadeur, ni faire faire son portrait avant que toute trace de la maladie eût disparu. On amusait le tapis avec l’éternel projet d’alliance entre les deux états. Enfin, après avoir été reçu en audience par Marie Hastings, Pisemski repartit pour la Russie, accompagné de Jérôme Bowes.

Qui était ce Jérôme Bowes ? Dans l’instruction qui lui fut remise, il est dit que le tsar avait demandé l’envoi d’un ambassadeur doué de telles et telles qualités, « précisément celles qu’à notre avis vous possédez complètement. » On verra jusqu’à quel point Bowes répondait à l’idéal d’Ivan IV. Sur la question commerciale, Pisemski avait proposé à Elisabeth de rétablir la liberté absolue du commerce avec toutes les nations européennes : c’est de ce principe de liberté que les Anglais s’alarmaient ; Bowes avait ordre d’insister auprès du tsar pour le maintien de leur monopole ; il devait protester également contre toute taxe imposée à leur commerce. La question matrimoniale était encore plus délicate. Bowes avait à représenter au tsar que la santé de la lady était restée si faible par suite de sa dernière maladie qu’on désespérait de lui voir recouvrer les forces nécessaires pour soutenir les obligations du rang impérial : un si long voyage sans doute lui porterait le dernier coup. « En outre il nous plaît que vous employiez les meilleures raisons qu’il se pourra pour le détourner de cette idée, invoquant aussi les difficultés auxquelles il faut s’attendre du côté des parens. Il est peu certain qu’ils consentent à une séparation qui les privera de toutes les consolations qu’on espère trouver chez ses enfans ; vous expliquerez que sans leur libre consentement, lequel est encore fort douteux, ce mariage ne pourrait avoir lieu, car en pareil cas, même sur les familles de nos plus humbles sujets, encore moins sur les nobles maisons, nous n’avons d’autre autorité que celle de la persuasion. » Bowes devait avoir quelque peine à faire entrer ces idées sur la famille anglaise et la liberté du père de famille dans la tête d’un homme qui disposait des enfans comme des biens de ses sujets et qui, lorsqu’il voulait se marier, exerçait une sorte de presse ou de conscription de toutes les belles filles de l’empire. Comme on se proposait avant tout de gagner du temps et de payer le tsar de bonnes paroles, il était inutile que l’envoyé prolongeât trop son séjour. Sans faute, il devait revenir par les départs maritimes de l’automne. L’ambassade de Bowes nous est surtout connue par ses propres doléances et par les critiques d’Horsey. A peine a-t-il mis le pied sur le sol russe que les difficultés surgissent. Il accuse devant le tsar le boïar Chtchelkalof de s’être laissé corrompre par les rivaux de l’Angleterre, les Hollandais. Il se plaint des agens chargés de son escorte, qui lui ont manqué de respect et ont voulu le noyer dans la Dvina. Le jour de l’audience, il refuse l’attelage qu’on met à sa disposition sous prétexte que les chevaux n’ont point assez bonne mine et se rend à pied au Kremlin. Il prend plaisir à rudoyer le tsar, à le contredire sur les points les plus délicats, notamment sur celui de la conversion de Marie Hastings à l’orthodoxie. Quand on lui cite en exemple l’empereur d’Allemagne ou le roi de France, il répond que ces souverains ne peuvent se comparer à sa reine. Ivan le Terrible, devenu tout à coup débonnaire, prend patience, cherche à amadouer l’intraitable insulaire, à caresser le hérisson ; il rosse de ses propres mains Chtchelkalof, fait jeter en prison les tchinovniks dont Bowes dit avoir à se plaindre. Parfois aussi la patience lui échappe : il le traite « d’ambassadeur absurde et ignorant » et le fait chasser du palais. Puis il en revient aux moyens de douceur, l’apaise en augmentant son train de maison, en étendant les privilèges des Anglais. Pris d’un accès de galanterie chevaleresque bien étrange chez cet incorrigible épouseur, il déclare que si on ne lui envoie Marie Hastings, il passera la mer pour la conquérir. Le dogue britannique devient auprès du tsar une manière de favori : tous les courtisans recherchent ses bonnes grâces. On avait entendu dire au tsar : « Plût à Dieu que j’eusse des serviteurs aussi fidèles ! »

Un beau jour circule dans le palais une étrange nouvelle. Ivan le Terrible, au milieu d’une partie d’échecs avec le prince Belski, est tombé tout à coup en défaillance. Le Terrible est mort. Le palais fut aussitôt en proie à une violente réaction nobiliaire. L’Anglais Bowes éprouva le sort des favoris insolens. Il s’était fait trop d’envieux, trop d’ennemis pour ne pas les retrouver à ce moment critique. « ton tsar anglais est mort ! » lui cria Chtchelkalof. Ici nous allons résumer les doléances de l’ambassadeur : on l’enferme dans son propre hôtel avec ses gens et on l’y retient prisonnier pendant cinq semaines si rigoureusement qu’on ne laisse même pas entrer son médecin et que ses gens, lorsqu’ils mettent le nez aux fenêtres, sont aussitôt assaillis de pierres et d’ordures par les sentinelles, Chtchelkalof (Shalkan, comme il l’appelle) se présente un jour chez lui, accompagné d’un autre boïar, et lui signifie que le nouveau tsar entend ne pas continuer les négociations commencées par son père. On le saisit, on l’entraîne violemment pour recevoir son audience de congé ; on lui ôte son épée, on désarme ses gens, outrage inouï à un ambassadeur. Vainement il fait observer qu’on l’a pris en pourpoint court et qu’il ne peut décemment, en cet état, sans épée, se présenter devant l’empereur : son valet, qui lui apportait un long vêtement, est à moitié assommé par les Moscovites. On prive Bowes de son drogman pour lui ôter toute facilité de se plaindre à l’empereur. Bref, on était si bien disposé à lui faire un mauvais parti que Chtchelkalof disait le lendemain au médecin Jacobi : « Il peut remercier Dieu ; s’il avait regimbé, on l’aurait taillé en pièces et jeté ses morceaux par la fenêtre. » Après l’audience du tsar, qui fut courte et froide, on l’entraîna au dehors avec la même violence. Pour partir, on ne lui fournit que des chevaux non sellés : ses gens furent obligés de monter à cru. On lui jeta pour ainsi dire au visage les présens qu’il avait faits au feu tsar, et de la part du prince actuel on lui apporta en cadeau trois lots de zibeline, qui ne valaient pas, dit-il, 40 livres, les plus pelées qu’on eût pu trouver dans Moscou. Il fut trop heureux quand il se vit en sûreté sur le pont d’un vaisseau anglais ; il y reprit aussitôt toute son arrogance et donna carrière à une fureur longtemps contenue. Il jeta les zibelines sur la plage, renvoya outrageusement la lettre impériale et en écrivit lui-même une autre où il exprimait l’espérance que le nouveau prince ferait couper la tête à ces deux coquins, Chtchelkalof et Nikita Romanof. Il eût voulu obliger les marchands à faire retraite avec leur ambassadeur outragé. On n’eut garde de lui obéir ; le commerce anglais lui donnait tort, et Horsey écrivait à Londres : « Pourquoi est-il venu ici ? Dieu ait pitié de nous tous ! »


Sous les deux successeurs du Terrible, son fils Feodor et l’usurpateur Boris Godounof, les négociations de l’Angleterre avec la Russie ne manquent pas d’intérêt. En 1588 eut lieu cette ambassade de Fletcher qui nous a valu une précieuse relation sur la Moscovie du XVIe siècle. Pendant cette période, les rapports commerciaux prennent plus de régularité, plus de sécurité. Le marché russe s’agrandit indéfiniment vers l’est : il semble que ce soit pour les Anglais que les Moscovites ont conquis la Sibérie, pacifié le Volga, pris pied dans le Caucase. En revanche, les Russes, avec une finesse diplomatique déjà remarquable, une intelligence très nette de leurs intérêts propres, obligent peu à peu les Anglais à renoncer à un privilège exorbitant. « Nous ne voulons pas de concurrence, » avait dit Bowes : il leur fallut bien tolérer celle des Hollandais, des Flamands, des Français. Ils avaient la prétention de trafiquer sans payer de droits à la couronne : on leur fit entendre qu’en ne payant que la moitié des droits ils pouvaient se considérer encore comme une nation favorisée. La Russie ne voulait plus être exploitée comme une colonie conquise par les armes britanniques. Les Anglais crièrent qu’on les mimait : ils ne se ruinèrent pas, et ils sont si bien restés dans le pays qu’au bout de trois cents ans leur commerce y a conservé le premier rang. Dans les documens publiés par M. Tolstoï, on voit reparaître sous les règnes de Feodor et de Boris beaucoup de questions déjà débattues sous le règne précédent : je n’y reviendrai pas. D’ailleurs je n’ai pas voulu seulement exposer les débuts du commerce anglais en Russie, j’ai voulu montrer la Russie du XVIe siècle à la lumière de documens nouveaux. J’ai laissé au premier plan Ivan le Terrible, un des personnages les plus considérables et les plus discutés de l’histoire russe. Après tout, son règne semble un épisode du grand combat qui s’est livré du XVe au XVIIe siècle dans la plupart des états d’Occident entre le principe oligarchique et le principe d’unité. Ivan IV appartient au groupe historique des Charles VII, des Louis XI, des Richelieu de France, des Ferdinand d’Espagne, des Henri VII d’Angleterre. Il a livré la même bataille aux forces du passé ; mais dans un pays tout asiatique il a employé les atroces moyens de l’Asie. Quant à son caractère moral, on ne pourra bien le juger que lorsque les archives du XVIe siècle auront livré tous leurs secrets, lorsqu’on trouvera l’explication des faits obscurs qui abondent dans cette histoire. A cette enquête nécessaire, M. Iouri Tolstoï apporte de nouveaux matériaux. Bien qu’il semble incliner lui-même vers l’ancienne et peu bienveillante appréciation de Karamzine, on entrevoit dans les documens publiés par lui un Ivan IV violent et fantasque, mais d’esprit pénétrant et vigoureux, supérieur à son siècle, ayant le pressentiment d’une Russie nouvelle dont il prépare l’avènement en renouant, les anciennes relations avec L’Europe, Ce n’est point un prince vulgaire que nous montrent les rapports de Jenkinson, de Randolph, de Daniel Silvestre, de Bowes. Dans une barbarie encore crue, il a des instincts de civilisateur, sinon de civilisé. Dans un siècle de fer, chez une nation encore tout imprégnée de férocité tatare, Il a déjà bien des traits qui annoncent Pierre le Grand. Ses premiers rapports avec l’Angleterre préparent l’entrée de la Moscovie dans la famille européenne. Ivan IV laissera la Russie moins asiatique qu’il ne l’a trouvée.


ALFRED RAMBAUD.


  1. Voyez le récent livre de M. Paul Gaffarel, Histoire de la Floride française.
  2. Herberstein, Rerum moscovitarum commentarii, Vienne 1549, Bâle 1556, Anvers 1557, Bâle 1571, Francfort 1600 ; traduit en allemand, Vienne 1557-1618, Bâle 1563, Francfort 1579 ; en italien, Venise 1558.
  3. Guagnino, Sarmatiœ europeœ descriptio, Spire 1581. — Possevinus, Moscovia, seu de rebus moscoviticis, Vilna 1586, Anvers 1587, Cologne 1595. — Fletcher, Londres 1590,1623, etc., réédité dans la Bibliothèque russe et polonaise de Franck, Paris 186, sous ce titre : la Russie au seizième siècle.
  4. Feu le comte Alexis Tolstoï dans son Prince Sérébranny, traduit en français sous ce titre : Ivan le Terrible, ou la Russie au seizième siècle, Paris 1872, p. 81.
  5. Voyez, dans la Revue des Deux Mondes du 1er octobre 1873, les Tsarines de Moscou et la Société russe à l’époque de la renaissance.