J.-M. Charcot et son œuvre

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Revue des Deux Mondes4e période, tome 122 (p. 410-424).
J.-M. Charcot et son œuvre


Il est peu d’hommes, quel que soit leur mérite, qui aient eu la bonne fortune de jouir d’une réputation indiscutée. Si ceux qui ont acquis leur renommée en suivant les voies les plus pures de la science, de l’art, ou des lettres n’échappent pas aux dangers d’une admiration excessive ou d’un dénigrement injuste, les risques augmentent pour ceux qui ont acquis assez de puissance pour distribuer des faveurs et pour inspirer la crainte. Charcot n’était pas seulement un savant en possession de toutes les distinctions qui pouvaient augmenter son autorité ; ce n’était pas seulement un chef d’école puissant, c’était un médecin : s’il a joui de l’admiration de ses élèves, s’il a pu s’entendre comparer aux plus grands génies, les critiques et même les attaques les plus violentes ne lui ont pas manqué.

Les biologistes qui ont assisté au développement de son œuvre n’hésitent guère dans leur jugement. Il n’en est peut-être pas de même de ceux dont les études se sont désintéressées des sciences médicales ; pour eux une revue succincte de sa carrière ne sera pas, nous l’espérons du moins, sans intérêt.

Charcot (Jean-Martin), né à Paris le 29 novembre 1825, commença ses études médicales en 1844, et fut reçu interne des hôpitaux en 1848. Il fut chef de clinique médicale en 1853, médecin du bureau central en 1856, agrégé de la Faculté en 1860. La même année, en 1872, il devint membre de l’Académie de médecine et professeur d’anatomie pathologique à la Faculté. En 1882, il fondait la clinique des maladies nerveuses à la Salpêtrière ; et il entrait à l’Institut l’année suivante. Il a succombé à un accès de suffocation, au cours d’une excursion sur les bords du lac des Settons, dans le département de la Nièvre, le 16 août 1893, à l’âge de 68 ans.

La carrière de Charcot a été bien remplie, il n’a pas besoin de louanges. Ses qualités maîtresses étaient la discipline et la persévérance ; pas un jour sans travail, pas une étude abordée sans être poussée jusqu’au bout. La maladie seule pouvait troubler son exactitude, dans son service d’hôpital, dans son enseignement, dans sa pratique, dans sa vie privée.

Ses débuts ont été durs ; la fortune ne l’avait pas comblé, et pendant qu’il était interne et chef de clinique, il donnait des leçons particulières pour augmenter ses ressources. Cependant ses tendances scientifiques se manifestaient par l’étude des travaux étrangers qu’il suivait assidûment, surtout dans les littératures anglaise et allemande, peu cultivées à cette époque chez nous. L’érudition profonde qu’il a acquise alors fut une base solide pour les travaux personnels qu’il entreprit ensuite. Du reste, même après qu’il eut spécialisé ses études, il suivait soigneusement les progrès de la science médicale dans sa généralité ; aucun point de la pathologie ne lui restait étranger. Ses premiers travaux ont porté sur la médecine générale : le rhumatisme chronique, qu’il a contribué à distinguer de la goutte, les maladies du cœur et des vaisseaux ; et dans l’avertissement des Archives de neurologie qu’il fondait en 1881, il insistait sur « la nécessité d’asseoir la spécialité sur le fondement solide d’une forte culture générale et d’entretenir avec le milieu ambiant des échanges incessans. » Charcot était médecin avant d’être neurologiste, et il sut rester médecin.

Charcot avait été interne à la Salpêtrière en 1853, et y avait fait sa thèse sur le Rhumatisme chronique. Il revint en 1862 dans cet hospice comme chef de service pour ne le plus quitter.

Il y arrivait en compagnie de son ami Vulpian. Et si Charcot devint plus tard le maître de l’école de la Salpêtrière, il est difficile de dire qui de lui ou de son collaborateur prit plus de part à sa fondation. Ils se mirent à l’œuvre ensemble et se partagèrent la tâche colossale d’explorer toutes les salles de cet immense hospice, de recueillir toutes les observations des malades dont le dossier se complétait chaque jour par l’examen anatomique ; aucun des moyens récens de recherches scientifiques applicables à la clinique n’était négligé. Charcot mettait déjà en pratique ce que plus tard il appelait son credo : « Si je crois fermement qu’il existe en médecine tout un domaine qui appartient en propre au médecin, que lui seul peut cultiver et faire fructifier, et qui resterait nécessairement fermé au physiologiste qui, systématiquement confiné dans le laboratoire, dédaignerait les enseignemens de la salle d’hôpital, je crois non moins fermement que l’intervention largement acceptée des sciences anatomiques et physiologiques dans les affaires de la médecine est pour elle une condition essentielle de progrès. Je pense que la pratique médicale n’a pas d’autonomie réelle ; qu’elle vit d’emprunts, d’applications ; que, sans une rénovation scientifique incessante, elle deviendrait bientôt nue routine attardée. Je pense enfin que, à part ces questions de coup d’œil, d’ingéniosité et autres qualités artistiques natives qui se perfectionnent par l’usage, mais ne s’acquièrent pas de toutes pièces, tant vaut le pathologiste, tant vaut le clinicien. »

Il n’inaugura son enseignement libre qu’en 1866. Pour réaliser cet enseignement, il lui fallut lutter longtemps ; l’administration de l’Assistance publique résistait aux innovations. Il lui fallut près de vingt ans pour obtenir une consultation externe. Pendant le même temps il n’eut à sa disposition qu’un laboratoire exigu et insalubre, prenant jour d’un côté sur une salle de cancéreuses, et aux frais duquel il a dû le plus souvent subvenir. C’est dans ce laboratoire des Incurables qu’ont été exécutés la plupart des travaux anatomo-pathologiques de l’école ; et il ne le quitta pas sans mélancolie pour une installation meilleure : le souvenir de ses meilleurs élèves y était resté attaché. Toutes les institutions nécessaires à son enseignement, c’est au prix de la même patience qu’il les a obtenues. Mais Charcot n’était pas homme à se laisser rebuter ; il poursuivait ses acquisitions avec méthode et ténacité. Aux heures mélancoliques, on le trouvait quelquefois en train de dessiner un ours accroupi, une patte de devant appuyée sur un sablier ; au-dessus on lisait : Tempus et hora. C’étaient des armes parlantes qui voulaient dire, sans doute, qu’il faut savoir prendre le temps et saisir l’heure et le moment. Charcot n’y a jamais manqué.

Une union heureuse l’avait dispensé des inquiétudes de la lutte pour la vie, et lui a apporté en outre un appui moral qui a joué un grand rôle dans l’évolution de sa fortune scientifique. Ceux qui ont assisté à l’éclosion de ses travaux mit été témoins de ses hésitations, et savent qu’un bon nombre seraient restés dans l’oubli sans une intervention persistante et dévouée.

Charcot était déjà connu par des travaux importans, lorsqu’en 1800 il inaugura ses leçons cliniques. La Salpêtrière avait retenti des noms de Pinel, d’Esquirol, de Baillarger ; mais elle était peu fréquentée des élèves ; on y parvenait difficilement, il n’y existait pas même d’amphithéâtre ; on n’y pouvait faire de leçons que dans les salles de malades. Il fallait attirer et conserver un auditoire ; la tâche n’était pas facile. Si Charcot réussit, c’est qu’il fit un enseignement qu’on ne trouvait nulle part ailleurs et qui valait bien le voyage. Il ne s’agissait pas d’improvisations banales : muni des documens que nous l’avons vu recueillir avec tant de soins, il préparait longuement, pendant toute une année, les huit ou dix leçons qu’il donnait. Ces leçons n’étaient pas seulement un exposé de l’état actuel de la question, mais on y trouvait toujours des faits nouveaux : aussi furent-elles fréquentées par un public d’élite composé d’anciens internes d’hôpitaux, de candidats aux concours des hôpitaux et de la Faculté. Bien avant que cet enseignement fût devenu officiel, l’affluence des auditeurs qui se comptaient par centaines avait nécessité la concession de salles plus grandes, qui l’année suivante devenaient insuffisantes. Chaque année le nombre des médecins étrangers augmentait ; la réputation du maître s’étendait chaque jour, et on venait de toute l’Europe et du Nouveau Monde.

L’enseignement a porté tout d’abord sur les maladies chroniques, sur la pneumonie des vieillards, le rhumatisme chronique, la goutte, etc. Ce n’est que plus tard qu’il s’adonna plus particulièrement à l’étude des maladies du système nerveux.

Lorsqu’en 1872 il obtint la chaire d’anatomie pathologique à la Faculté de médecine, on a pu voir que le spécialiste n’avait pas cessé d’être médecin ; et le public d’élite qui l’applaudissait à la Salpêtrière, il le retrouva à l’école. C’est qu’il y avait apporté ses qualités de savant et de professeur. Dans son enseignement à l’Ecole de médecine, l’étude des localisations fonctionnelles dans la moelle épinière et dans le cerveau ont tenu une place importante. Mais il n’était pas moins suivi lorsqu’il traitait des maladies chroniques du poumon et de la phtisie pulmonaire, des maladies du rein et des conditions pathogéniques de l’albuminerie, des maladies du foie et des fièvres pseudo-intermittentes, etc. Toutes ces questions étaient élucidées à l’aide des documens les plus récens, publiés tant en France qu’à l’étranger, auxquels venaient s’ajouter les résultats des recherches expérimentales ou anatomiques pratiquées sous sa direction, tant au laboratoire de la Salpêtrière qu’à celui de la Faculté.

On peut bien penser que Charcot n’a pas dit le dernier mot de la science sur toutes ces questions : déjà plusieurs des opinions qu’il exprimait n’ont plus cours ; mais bon nombre des travaux qui sont venus nous éclairer d’un jour nouveau ont eu leur origine dans son enseignement, qui excitait les recherches, et provoquait le contrôle des faits insuffisamment connus. Ce qui a fait le succès de l’enseignement de Charcot dans la chaire d’anatomie pathologique, ce n’est pas seulement sa vaste érudition qui lui permettait de tenir son auditoire au courant de tout ce qui se passait à l’étranger ; ce n’est pas seulement la quantité de travaux qu’il faisait sortir de ses laboratoires, c’est surtout sa méthode. Il ne se bornait pas à l’étude isolée de l’anatomie morbide. Le tableau des lésions de l’organe qu’il étudiait était toujours précédé d’une description précise de la structure normale ; il ne manquait jamais d’en faire ce qu’il appelait l’anatomie médicale, et il savait mettre en regard des lésions les symptômes observés sur le malade : il réalisait en quelque sorte une anatomie pathologique vivante. Si on a pu reprocher à ses tableaux d’être artificiels, il faut bien reconnaître qu’ils constituaient les représentations les plus vraisemblables qu’on pût faire à l’époque, et qu’ils étaient assez suggestifs pour entraîner dans la voie des recherches plus d’un de ses auditeurs.

Son cours à la Faculté de médecine, où il illustra pendant dix ans la méthode anatomo-clinique, ne lui fit pas négliger ses études de prédilection sur le système nerveux et ses maladies. Il continuait à la Salpêtrière son cours libre, et poursuivait son but, la fondation d’un enseignement spécial. Il obtint successivement la création d’une consultation externe, d’une salle d’électrothérapie, d’un musée anatomo-pathologique, d’un amphithéâtre, de laboratoires. Enfin, en 1882, fut instituée pour lui la chaire de clinique des maladies du système nerveux. Depuis cette époque, son zèle ne s’est pas ralenti ; Charcot a groupé autour de lui des représentans autorisés des spécialités connexes à la neuro-pathologie, — ophthalmologie, laryngologie, otologie, etc., — les laboratoires ont été multipliés et spécialisés : l’histologie, la physiologie expérimentale, la photographie, y sont représentées avec un personnel d’élite. Cet ensemble constitue actuellement un Institut neuro-pathologique dont le personnel et l’outillage sont adaptés à la fois aux travaux de recherches et à l’enseignement ; et on peut dire qu’il a donné dans ces deux directions des résultats qui font honneur à notre pays. L’école de la Salpêtrière mérite sa réputation autant par les travaux originaux qu’elle a produits que par son enseignement.

Charcot n’a pas eu seulement le mérite de réaliser les conditions matérielles de l’institution qu’il rêvait ; il a animé cette institution par son travail personnel, et il lui a donné une impulsion qui n’est pas près de s’arrêter, en attirant autour de lui une légion de travailleurs qui se sont résolument engagés dans le sillon fécond qu’il avait tracé.

On ne peut guère se rendre compte du rôle de Charcot, si on ne se représente pas l’état de la neuro-pathologie à l’époque où il a commencé son enseignement. On ne peut pas dire qu’il a créé une branche nouvelle de la science : lorsqu’il est entré dans l’étude des maladies du système nerveux, des travaux importans avaient été produits non seulement à l’étranger, mais même en France. Il serait injuste d’oublier Cruveilhier et Duchenne de Boulogne. Mais les connaissances acquises n’avaient pas pénétré dans l’enseignement, et elles restaient à peu près sans applications. Comme les moines du moyen âge qui, copiant les manuscrits latins, remplaçaient les citations grecques qu’ils ne comprenaient pas par celle formule naïve : Græcum est, non legitur, la plupart des médecins, même dans les hôpitaux des grandes villes, arrivant en face d’un malade atteint d’une maladie du cerveau ou de la moelle, se contentaient de dire : « C’est nerveux, » — et passaient.

Aujourd’hui le praticien le plus obscur possède des clartés sur la neuro-pathologie, et il est bien convaincu que les signes des maladies du système nerveux sont des signes aussi certains que ceux des maladies du cœur ou du poumon. C’est l’ouvrage de Charcot. Dans ce changement, les précurseurs n’ont rien perdu. Il y a vingt ans à peine, Duchenne de Boulogne, l’initiateur si fécond, parcourant nos hôpitaux à la recherche d’une découverte nouvelle, passait inaperçu et incompris, malgré les leçons de Trousseau. Aujourd’hui, le dernier externe de la dernière promotion sait que Duchenne de Boulogne est une des gloires de la médecine française. C’est que ses travaux ont été mis en lumière par Charcot. D’autres que Duchenne sont redevables au talent de vulgarisation dont Charcot n’aimait guère qu’on lui fît un mérite, mais qu’il possédait au plus haut degré.

Il lisait tout ce qui se publiait, non seulement sur les maladies du système nerveux, mais sur toutes les questions importantes en médecine, et prenait des notes sur tout ce qu’il lisait. Tout ce travail, il l’épargnait à ses auditeurs. Assez mal doué au point de vue de l’expression, il s’était créé, par la précision, la clarté des termes, la netteté de l’articulation une forme oratoire dont il tirait les meilleurs effets dans l’enseignement. Il avait le goût de la démonstration objective ; il soignait particulièrement la présentation des malades, dont il savait faire saillir les caractères particuliers : lorsqu’il faisait une leçon sur les tremblemens, par exemple, il ne manquait pas de faire orner la coiffure de ses malades de longs plumets qui excitaient tout d’abord la gaîté de l’auditoire, mais réussissaient bientôt par la diversité de leurs oscillations à faire comprendre les différences qu’il s’agissait de démontrer. La plate-forme de son amphithéâtre était toujours garnie de dessins dont il était en mesure de fournir à l’occasion les esquisses, et qui reproduisaient soit des dispositions anatomiques, soit des expériences utiles à la démonstration. Il a été un des premiers à utiliser les projections dans l’enseignement médical. Grâce à ses descriptions si vivantes et aux représentations variées qui les illustraient, l’auditeur sortait imprégné du sujet, qui restait fixé dans sa mémoire.

Ce n’est pas par ses leçons orales seules que Charcot a si puissamment contribué à la diffusion des connaissances sur les maladies du système nerveux. Il a fondé plusieurs revues qui répandaient les travaux de ses élèves, en même temps qu’elles faisaient connaître en France les résultats les plus importans des recherches faites à l’étranger. Par son enseignement et par l’appui qu’il a donné aux travailleurs, Charcot doit être considéré comme le patron de la neurologie en France.

Mais ce n’est pas seulement par l’enseignement que Charcot s’est acquis une célébrité européenne : c’est aussi par ses travaux personnels, qui ont mis au jour un nombre considérable de faits nouveaux. Si on n’entre pas dans des détails techniques, on peut exposer son œuvre en peu de mots. Il s’est principalement préoccupé de trois ordres de faits : les localisations fonctionnelles dans les centres nerveux ; l’hystérie ; l’hypnotisme.

Il y a peu d’années encore, les centres nerveux, bien qu’on les sût constitués de deux sortes d’élémens principaux, de cellules et de tubes nerveux, étaient considérés comme des masses homogènes où les diverses fonctions nerveuses avaient leur siège, mais sans localisation spéciale. Les physiologistes du commencement du siècle avaient bien vu que les nerfs sensitifs et les nerfs moteurs ne se perdaient pas dans les mêmes cordons de la moelle ; mais c’est surtout à partir du moment où on sut qu’à la suite de certaines lésions du cerveau il se fait dans la moelle des dégénérations à siège fixe, et que d’autre part certains cordons de la moelle peuvent être affectés systématiquement et primitivement, que la question des localisations dans la moelle entra vraiment dans la voie du progrès. Charcot est un de ceux qui ont le plus contribué à cette étude importante : il a éclairé l’anatomie pathologique et la clinique de la paralysie spinale de l’enfance, de l’amyotrophie spinale protopathique, de la paralysie labio-glosso-laryngée, de l’ataxie locomotrice, de la sclérose des cordons de Goll, des dégénérations secondaires de la moelle, de la syringomyélie, etc. Ces divers travaux ont montré que les différentes parties de la moelle, les cornes antérieures, les cornes postérieures de la substance grise, les divers cordons de la substance blanche, peuvent être lésés isolément, et que ces lésions systématiques entraînent des troubles spéciaux ; chacune de ces structures a donc des fonctions particulières. Il est reconnu en effet aujourd’hui que les cornes antérieures de la substance grise ont des fonctions motrices et trophiques, tandis que les postérieures sont plus particulièrement en rapport avec la sensibilité : que les cordons antérieurs et latéraux conduisent surtout l’influx moteur, tandis que les cordons postérieurs sont affectés à la conduction des sensations. Certaines combinaisons de troubles fonctionnels ne peuvent donc être produites que par des lésions complexes de la moelle : c’est cette notion qui a conduit Charcot à la découverte de la sclérose latérale amyotrophique qui atteint tout le système moteur, cellules et fibres, chez des malades atteints de troubles moteurs et de troubles trophiques. Cette combinaison, dont l’histoire est intéressante à plus d’un titre, porte le nom de « maladie de Charcot ».

En connexion avec la question des localisations, Charcot a encore éclairé plusieurs points importans de la pathologie médullaire. Il faut signaler en particulier les troubles trophiques des articulations : ses descriptions des arthropathies des ataxiques sont restées classiques, les Anglais leur donnent le nom de Charcot’s joint disease.

Les fonctions des différentes parties du cerveau sont restées, jusque dans ces dernières années au moins, aussi obscures que celles des diverses structures de la moelle. Jusqu’à la découverte par Broca de la localisation des troubles du langage articulé, on considérait le cerveau comme une masse dont toutes les parties concouraient à toutes les fonctions dévolues à l’ensemble de l’organe. Mais même après la découverte de Broca on doutait si la substance grise de l’écorce et la substance blanche centrale avaient des fonctions propres dans les différentes régions du cerveau. L’inexcitabilité de l’écorce du cerveau était établie à l’état de dogme depuis Flourens. La physiologie expérimentale n’a démontré cette excitabilité, et une excitabilité spéciale suivant la région, que depuis moins d’un quart de siècle. Quant aux localisations dans l’écorce cérébrale chez l’homme, c’est Charcot qui a eu la plus grande part dans leur démonstration, qu’il a réalisée en grande partie à l’aide de faits personnels recueillis à la Salpêtrière et aussi à l’aide des observations et des pièces anatomiques qu’il savait attirer à la Société anatomique dont il était le président. Il démontra qu’il existe chez l’homme des régions de l’écorce du cerveau qui commandent les mouvemens localisés à un membre ou à un groupe de muscles du côté opposé du corps ; que, lorsque ces régions sont détruites, il en résulte une paralysie de ce membre ou de ces muscles, ou que, lorsqu’elles sont irritées par des lésions pathologiques, il s’ensuit des mouvemens convulsifs des mêmes parties. Il a donné en outre nombre de faits propres à démontrer que lorsque les fibres blanches qui descendent du cerveau vers la moelle sont détruites ou irritées sur leur trajet, il se produit des troubles de la motilité analogues à ceux qui résultent de la destruction ou de l’irritation des régions de l’écorce cérébrale d’où proviennent les fibres. Une de ses premières études dans cet ordre d’idées a porté sur les lésions qui se trouvent au carrefour des fibres qui proviennent de la région sensitivo-sensorielle de l’écorce et de la région motrice, lésions qui déterminent des troubles combinés de la sensibilité et de la motilité. Dans ces dernières années, il a encore contribué à élucider l’histoire anatomique et clinique des troubles du langage.

Les études sur les localisations fonctionnelles dans l’écorce des hémisphères cérébraux avaient été précédées des travaux sur le trajet des libres nerveuses qui se rendent du cerveau à la moelle et dont la situation à la base du cerveau fut éclairée par l’analyse de l’hémianesthésie et de l’hémichorée, c’est-à-dire de troubles de la sensibilité et du mouvement siégeant du côté opposé à la lésion cérébrale.

En dehors de ces travaux sur les localisations cérébrales, la pathologie cérébrale est redevable à Charcot d’études importantes sur l’hémorragie et sur le ramollissement, sur la thermométrie dans les maladies de l’encéphale. On pourrait encore citer nombre de recherches importantes sur la pathologie nerveuse, sur la compression de la moelle épinière, sur les tremblemens, sur la paralysie diphtéritique, sur le zona, sur les vertiges, l’ictus laryngé, la maladie de Ménière, la migraine ophthalmique, la migraine ophthalmoplégique, le pouls lent permanent, le goitre exophthalmique, la cachexie pachydermique, les troubles de circulation de la moelle, la claudication intermittente, etc.

Un de ses principaux titres est d’avoir tiré du chaos des tremblemens la sclérose en plaques disséminées, qu’il a définitivement distinguée de la paralysie agitante. Après avoir isolé le type commun de cette maladie, il en a décrit un grand nombre de formes frustes, et il en a fait une des maladies les mieux connues.

C’est à ses travaux sur l’anatomie pathologique, sur le rhumatisme chronique et surtout sur les maladies du cerveau et de la moelle épinière qu’il doit sa réputation dans le monde médical ; mais le public l’a surtout connu par ses travaux sur l’hystérie et sur l’hypnotisme. La place de l’hystérie dans l’histoire avait été bien indiquée par Calmeil, et Briquet en avait l’ait une étude clinique qui ne pouvait guère être dépassée. Cependant Charcot a ajouté à l’histoire de l’hystérie des chapitres importans, la description de la grande attaque, des stigmates permanens et en particulier des troubles de la sensibilité générale et spéciale, des zones hystérogènes, des contractures, de la chorée rythmée, du mutisme, des paralysies, des troubles circulatoires et trophiques, du transfert. Il a mis en relief l’hystérie masculine et l’hystérie infantile, l’influence du traumatisme sur l’évolution de cette névrose.

Quant à l’hypnotisme, la violence des attaques dont il a été l’objet peut donner la mesure du rôle qu’il a joué dans l’étude de cette question. Quelles que soient les objections qu’on ait pu faire à la description qu’il a donnée des différens états connus sous le nom d’hypnotisme, il est certain qu’en appliquant la méthode nosographique à cette étude, Charcot a permis de faire entrer dans le domaine des sciences d’observation des phénomènes regardés jusque-là comme à peu près inaccessibles. Non seulement, il a consacré la renaissance de l’hypnotisme sous une forme scientifique mais il l’a vengé de ses mésaventures académiques en lui faisant faire une rentrée triomphale à l’Académie des sciences. Ceux qui se souviennent de l’état des esprits sur cette question en 1883 conviendront peut-être que Charcot ne manqua pas de courage en appuyant sa candidature à l’Institut par une lecture sur l’hypnotisme où il exposa sa méthode. Cette méthode, il l’a résumée lui-même. Au lieu de se lancer, dit-il, à la poursuite de l’inattendu, de l’étrange, il convient, quant à présent, de s’attacher à saisir les signes cliniques, les caractères physiologiques facilement appréciables des divers états et phénomènes nerveux produits : de se renfermer d’abord dans l’examen des faits les plus simples, les plus constans, de ceux dont la réalité objective est le plus facile à mettre en évidence, n’abordant qu’ensuite et toujours avec circonspection les faits plus complexes ou plus fugitifs ; de négliger même, systématiquement, du moins à titre provisoire, ceux d’une appréciation beaucoup plus délicate, qui pour le moment ne paraissent se rattacher par aucun lien saisissable aux faits physiologiques connus. C’est en grande partie, suivant lui, parce que ces précautions si simples ont été trop souvent négligées que les recherches sur l’hypnotisme considéré comme névrose expérimentale, recherches destinées certainement à porter quelque jour la lumière sur une foule de questions, non seulement de l’ordre pathologique, mais encore de l’ordre physiologique ou psychologique, autrement presque inaccessibles, n’ont pas donné jusqu’ici tous les fruits qu’on en peut attendre.

Outre sa distinction des états nerveux compris sous le nom d’hypnotisme : — état cataleptique, état léthargique, état de somnambulisme provoqué ; — on lui doit des études particulières d’un certain nombre de phénomènes observés dans l’état hypnotique ; l’hyperexcitabilité neuro-musculaire, la suggestion par l’intermédiaire du sens musculaire, l’hémiléthargie, l’hémicatalepsie, la persistance à l’état de veille de phénomènes provoqués dans l’état hypnotique, les hallucinations visuelles provoquées. Son enseignement est rempli de faits montrant les applications que l’on peut faire de l’hypnotisme pour l’interprétation d’un grand nombre de symptômes de la série hystérique.

On peut encore citer de Charcot quelques travaux sur la pathologie mentale.

Du reste, si rien de ce qui touche la médecine ne le laissait indifférent, il ne négligeait pas non plus la littérature, ni les arts qui, sous diverses formes, venaient illustrer ses descriptions scientifiques. Il aimait à dessiner tout ce qui lui passait sous les yeux ; de ses voyages il rapportait des albums couverts de croquis, et sur la table du jury d’examen il laissait souvent des représentations des candidats qui ne manquaient pas d’allure. On retrouve la trace de son goût pour le dessin et pour la peinture, non seulement dans sa maison qu’il a décorée de peintures sur faïence et sur émail, mais aussi dans ses livres, qu’il a souvent ornés d’illustrations précieuses.

Il connaissait la plupart des musées de l’Europe et il en avait rapporté des documens dont il a tiré parti dans plusieurs travaux intéressans, sur une représentation d’après nature de la Danse de Saint-Guy de Breughel, sur une esquisse de Rubens représentant une démoniaque, sur quelques marbres antiques concernant les études anatomiques, avec Dechambre, et enfin pour les études en collaboration avec M. Paul Richer sur les démoniaques dans l’art et sur les difformes et les malades dans l’art.

A cette énumération des travaux personnels de Charcot, il faudrait ajouter bon nombre de travaux de ses élèves auxquels il fournissait sans compter non seulement les documens qu’il avait pu recueillir à l’hôpital ou dans la pratique privée, mais encore des notes bibliographiques, des extraits de traductions qu’il prenait le temps de faire pour eux. Ce n’est pas dire qu’il n’ait jamais tiré aucun profit de la collaboration de ses élèves ; mais dans ces travaux communs il avait toujours sa part et le plus souvent la meilleure. Du reste, on ne pourrait guère mieux caractériser les liens qui unissaient le maître et les disciples qu’en rappelant les paroles que lui adressait, lorsqu’il s’agissait de fêter son entrée à l’Institut, celui qu’il appelait lui-même le plus illustre de ses élèves, le professeur Bouchard : « Ce n’est pas le savant, l’inventeur, le critique, le professeur que nous venons fêter, nous sommes ici parce que vous avez été notre éducateur ; parce que vous êtes le maître et parce que nous sommes de votre école ; parce que votre doctrine nous a guidés, parce que votre méthode nous a servis ; parce que vous nous avez indiqué les points à élucider et tracé la route à suivre ; parce que vous avez modéré nos enthousiasmes ou relevé nos courages ; parce que vous vous êtes associé à nos travaux, et que vous n’avez pas dédaigné de nous associer aux vôtres. Dans les passages difficiles, vous avez pris le gouvernail. Vous avez bien conduit notre barque. C’est aujourd’hui la fête du patron, c’est aussi la fête de l’équipage. »

Charcot encourageait ses élèves et les aidait de tout son pouvoir ; mais, même à ce point de vue, il n’abandonnait pas sa direction générale. Pour lui-même il ne recherchait ni places, ni honneurs en dehors de la carrière scientifique qu’il s’était tracée ; il ne voulait pas disséminer ses efforts, il avait pour cela de bonnes raisons. On ne l’a jamais vu briguer les charges administratives, ni les présidences multiples ; il n’a guère été président que de la Société anatomique et il s’est démis de ses fonctions le jour où elles ne pouvaient plus lui être utiles pour son enseignement de l’anatomie pathologique. Il n’a jamais cherché à étendre son influence en dehors du domaine scientifique, et il n’en sortait guère que lorsqu’il s’agissait d’aider ses élèves. Mais ce n’est pas à leur reconnaissance que Charcot a dû sa renommée, c’est à son mérite incontesté parmi ceux qui sont en mesure de le juger. Le professeur Pick, de Prague, n’a fait qu’exprimer l’opinion du monde savant, lorsqu’il dit : « La France a perdu son plus grand médecin, celui qui dans son domaine pouvait être mis sur le même rang que Renan et Taine, les deux grands morts de l’an dernier… Et ce n’est pas seulement la France qui pleure sur cette tombe du maître des neurologistes, mais le monde médical tout entier, car son œuvre a dépassé les limites de sa patrie. Le secret de sa grandeur et des progrès de notre science est dans ce fait qu’en lui les qualités du savant français avaient été portées dans toute leur pureté à un degré incomparable, si bien qu’on a pu dire qu’il personnifiait le génie national. »

Charcot ne s’est pas seulement préoccupé de la science et de l’enseignement de la médecine, il était médecin, et, pendant toute sa carrière, il a rempli ses devoirs professionnels avec l’exactitude qui était sa règle en toutes choses. Pendant son internat, on le vit lutter contre une épidémie meurtrière du choléra ; pendant le siège, on le vit prodiguer ses soins aux blessés et aux malades de l’armée que la Salpêtrière avait reçus dans des constructions temporaires. Malgré sa rudesse apparente il s’était acquis et il a conservé jusqu’aux derniers jours l’affection de toute la population de cet immense hospice. C’est que tous, qu’il en eût ou non la charge, étaient sûrs de le trouver prêt, à l’heure où ils en auraient besoin, à venir à leur secours. Même lorsqu’il était le plus absorbé dans le travail du laboratoire, si l’interne venait lui dire : « Il y a là-bas au bâtiment de la Vierge une vieille infirmière qui est malade et vous demande, » il ne recevait aucune réponse, mais il ne se répétait pas, sachant bien ce qui allait se passer » Le travail du laboratoire achevé, la visite des malades terminée : « Allons au bâtiment Lassay, » disait le maître, et on partait par la pluie ou par la neige, et s’il n’avait plus de remède à trouver, il savait les mots qui réconfortent et qui rendent de l’espoir aux désespérés. Charcot a trouvé dans le personnel de la Salpêtrière un dévouement sans limite. Lorsqu’il faisait son cours libre, et qu’il était réduit à ses seules ressources, la préparation de ses conférences était comme la préparation d’une fête, c’était l’affaire de chacun et de tous, et tous se réjouissaient à la vue de la marée montante des disciples… Ce dévouement, il l’avait gagné.

Charcot a vu passer dans son cabinet de consultations des malades de tous les pays de l’Europe et de l’Amérique ; il en est venu de l’Afrique et du fond de l’Asie. Ce n’était pas seulement sa célébrité de savant qui les attirait, c’étaient ses qualités de médecin. C’est que, quand il ne savait pas guérir, il savait soulager et consoler.

Bien que les drogues tiennent peu de place dans son enseignement et dans ses travaux, il ne se désintéressait pas du traitement, mais c’était un empirique en thérapeutique ; il tenait peu de compte des déductions du laboratoire, il préférait les remèdes qui avaient fait leurs preuves dans la médecine humaine. Charcot est un de ceux qui ont le plus contribué à la vulgarisation, dans le traitement des maladies nerveuses et par suite dans l’hygiène générale, de l’hydrothérapie qu’il avait vue fonctionner dans les mains de Fleury et dont il avait expérimenté sur lui-même les effets. Il a présidé à la fondation à la Salpêtrière d’un établissement d’hydrothérapie qui peut servir de modèle. Il a fait accepter l’isolement, dans le traitement des psycho-névroses pour lesquelles la séquestration n’est pas nécessaire, et en particulier dans le traitement de l’hystérie. C’est sous ses auspices qu’a été installé à la Salpêtrière le service électrothérapique. On peut rappeler encore ses travaux sur le traitement de la paraplégie du mal de Pott par les pointes de feu, sur le traitement du vertige auriculaire par le sulfate de quinine, sur la compression de l’ovaire dans l’hystérie, etc. Dans un article récent, sur la foi qui guérit, il a donné l’interprétation de la médecine morale comme il la comprenait. Il s’est servi de l’hypnotisme comme moyen d’étude ; mais en dehors de l’hôpital, il est douteux qu’il l’ait jamais utilisé comme moyen thérapeutique. Du reste, depuis que l’hypnotisme est entré décidément dans la période des applications, il a été délaissé dans l’enseignement de la Salpêtrière. La physionomie de Charcot a évoqué longtemps le souvenir du Premier Consul ; le soin avec lequel il se rasait la face et les tempes, ses cheveux plats, contribuaient à entretenir l’illusion. Avec l’âge, les traits s’étaient épaissis, mais le regard avait conservé son énergie ; l’embonpoint l’avait fléchi et accentuait la voussure familiale, mais l’attitude était restée ferme et indiquait la force.

Ceux qui connaissaient le professeur, le savant et le médecin, et savaient quelle somme considérable de travail il était capable de fournir, ne pouvaient pas douter que Charcot jouissait d’une organisation physique à toute épreuve. Leur respect et leur admiration n’auraient pu que s’accroître s’ils avaient su qu’il n’en était rien. Depuis le début de ses luttes, Charcot suivait par l’analyse chimique les oscillations d’un mal qui subissait l’influence des intempéries, du travail physique et intellectuel et des émotions morales. Il n’en ignorait pas les risques, qui sous son inspiration ont fait l’objet de deux mémoires de ses élèves ; il savait que le lendemain n’était pas sûr ; mais à voir son zèle sans défaillance ceux qui l’aimaient s’habituaient au danger, lui-même finit par l’oublier. Quand on lui rappelait le danger d’un excès de travail, il répondait : « Que voulez-vous, je n’ai pas fini, et puis le travail est encore le meilleur tonique. » Il était sujet, entre autres accidens de sa maladie, à des douleurs lombaires extrêmement violentes qui le tourmentaient pendant de longues périodes où il interrompait rarement ses travaux, faisant sa visite à l’hôpital, recevant des malades à sa consultation pendant six ou sept heures sans désemparer, et, le soir, préparant sa leçon du lendemain. Ceux de ses patiens qui remarquaient quelquefois une distraction de son regard ignoraient, qu’il tenait à grand’peine la place en calmant ses propres douleurs avec des boules d’eau chaude dissimulées dans le dossier de son fauteuil.

L’état de sa santé et l’incertitude du lendemain, qui ne lui permettaient pas de perdre ses forces et son temps, font, comprendre certaines irritations contre les obstacles, certaine intolérance de la contradiction. Il fallait se presser et profiter de toutes les occasions. Ses élèves concouraient à son succès, il les soutenait avec toute son énergie. On lui a reproché l’âpreté qu’il mettait à ces luttes ; ceux qui connaissent bien les mœurs de l’école voudront peut-être admettre qu’il différait surtout de ses adversaires par la franchise. Du reste, en général, ceux à l’élévation desquels il a contribué ne se sont pas montrés inférieurs à leur situation ; si on peut citer quelque exception, ce n’est pas à un défaut de son jugement qu’il faut l’attribuer, ni au besoin de prouver sa puissance : c’est à une particularité de son tempérament. Charcot a toujours été incapable de faire de la physiologie expérimentale ; la moindre opération, même sur les animaux, lui causait une répugnance invincible : il ne pouvait pas supporter les gémissemens.

Charcot avait assez de célébrité et de puissance pour avoir droit à des ennemis. Ils ne lui manquèrent pas ; il n’en souffrait guère que quand ils sortaient de son école. Il méritait bien des ennemis combattant face à face ; mais il en a eu d’autres. Pendant de longues années, un malfaiteur qui n’était pas ignorant des choses médicales l’a poursuivi de lettres anonymes lui annonçant sa fin prochaine. Ce criminel, par bonheur, ne connaissait rien à la maladie de Charcot, mais il réussissait à l’irriter et à inquiéter sa famille.

Si Charcot a pu mériter des inimitiés comme chef d’école, il n’en méritait pas comme homme privé : il a conservé jusqu’à son dernier jour des amis de jeunesse qui tenaient la première place dans son affection. La plupart de ses élèves étaient restés ses amis, et ceux qui l’avaient quitté pour aller bâtir ailleurs lui étaient encore attachés par une sympathie profonde.

Charcot avait le culte du foyer où il avait toutes ses joies. Le plus grand malheur qu’il put craindre pour lui et pour les siens, c’était d’en être éloigné à sa dernière heure.

La Salpêtrière, son autre maison, l’a reçu au retour du funèbre voyage et lui a fait des funérailles dignes de lui. Ses collègues, ses élèves, ses malades sont venus lui rendre un dernier hommage dans cet asile où, pendant plus de trente années, il a servi la cause du progrès. Ceux mêmes qui passaient pour ses ennemis ont tenu à honneur de lui apporter leur témoignage de respect. C’est que le respect s’impose à ceux qui connaissent l’œuvre de Charcot. Si nous considérons cette œuvre dans son ensemble, nous n’y trouvons pas de ces découvertes qui changent brusquement la direction de la science, ni une méthode qui lui ouvre une voie nouvelle. Charcot n’avait pas à créer la neurologie ; mais, en suivant la méthode anatomo-clinique que Laënnec avait appliquée avec tant de succès à une autre branche de la pathologie, il l’a éclairée d’un jour nouveau, et il a su la rendre accessible. L’école de la Salpêtrière et son enseignement ont été constitués de toutes pièces par son initiative et sa persévérance. Il laisse une institution unique dans son genre. Charcot a été un des maîtres les plus utiles à la science médicale.


CH. FERE.