Jacques (1853)/Chapitre 12

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XII.

DE SYLVIA À JACQUES.

Va donc où t’emporte ta destinée ! J’aime mieux cette lettre-ci que l’autre : elle est franche, du moins. Ce que je crains le plus, c’est de te voir retomber dans les illusions de ta jeunesse. Mais si tu abordes hardiment le péril, si tu vois clair à tes pieds, tu franchiras peut-être l’abîme. Qui sait ce qui peut vaincre le courage d’un homme ? Tu es las de disputer lentement la partie, et tu joues tout ton avenir sur un dernier coup de dés. Si tu perds, souviens-toi qu’il te reste un cœur ami pour t’aider à supporter le reste de ta vie, ou pour te tenir compagnie, si tu veux t’en débarrasser.

Tu me dis de te parler de moi, et tu me reproches de garder un dédaigneux silence. Sais-tu pourquoi, Jacques, j’envisage si sévèrement la nouvelle phase d’amour où entre ta destinée ? Sais-tu pourquoi j’ai peur, pourquoi je t’ai averti du danger, pourquoi je te vois d’un œil sombre marcher à sa rencontre ? Tu ne l’as pas deviné ? C’est que moi aussi je suis perdue sur cette mer orageuse ; moi aussi je m’abandonne au destin, et je place tout ce qui me reste de force et d’espoir sur le hasard d’un chiffre. Octave est ici ; je l’ai vu, je lui ai pardonné.

J’ai fait une grande faute en ne prévoyant pas qu’il viendrait. J’ai arrangé toute ma situation pour oublier son absence, et non pour combattre son retour. Il est venu, j’ai été surprise ; la joie a été plus forte que la raison.

Je parle de joie ! et toi aussi tu en parles. Quelle joie que la nôtre ! Sombre comme la flamme de l’incendie, sinistre comme les derniers rayons du soleil qui perce les nues avant la tempête ! Nous joyeux ! quelle dérision ! Oh ! quels êtres sommes-nous, et pourquoi voulons-nous toujours vivre la même vie que les autres ?

Je sais que l’amour seul est quelque chose, je sais qu’il n’y a rien autre sur la terre. Je sais que ce serait une lâcheté que de le fuir par crainte des douleurs qui l’expient ; mais vraiment, quand on voit si bien sa marche et ses résultats, peut-on goûter des joies bien pures ? Pour moi, cela m’est impossible. Il y a des moments où je m’échappe des bras d’Octave avec haine et avec terreur, parce que je vois dans le rayonnement de son front l’arrêt de mon futur désespoir. Je sais que son caractère n’a aucun rapport avec le mien ; je sais qu’il est trop jeune pour moi, je sais qu’il est bon sans être vertueux, affectueux, mais incapable de passion ; je sais qu’il ressent l’amour assez fortement pour commettre toutes les fautes, mais pas assez pour faire quelque chose de grand. Enfin je ne l’estime pas, dans l’acception particulière que toi et moi donnons à ce mot.



J’étais assise au pied de la montagne. (Page 12.)

Quand j’ai commencé à l’aimer, j’ai chéri en lui cette faiblesse qui me fait souffrir maintenant. Je n’ai pas prévu qu’elle me révolterait bientôt. En vérité, j’ai fait ce que tu fais sans doute à présent. J’ai trop compté sur la générosité de mon amour. Je me suis imaginé que, plus il avait besoin d’appui et de conseil, plus il me deviendrait cher en recevant tout de moi ; que le plus heureux, le plus noble amour d’une femme pour un homme devait ressembler à la tendresse d’une mère pour son enfant. Hélas ! j’avais tant cherché la force, et mes tentatives avaient été si déplorables ! En croyant m’appuyer sur des êtres plus grands que moi, je m’étais sentie si durement repoussée par un froid de glace ! Je me disais : La force chez les hommes, c’est l’insensibilité ; la grandeur, c’est l’orgueil ; le calme, c’est l’indifférence. J’avais pris le stoïcisme en aversion après lui avoir voué un culte insensé. Je me disais que l’amour et l’énergie ne peuvent habiter ensemble que dans des cœurs froissés et désolés comme le mien, que la tendresse et la douceur étaient le baume dont j’avais besoin pour me guérir, et que je les trouverais dans l’affection de cette âme ingénue. Qu’importe, pensai-je, qu’il sache ou non supporter la douleur ? Avec moi, il n’aura pas à la connaître. Je prendrai sur moi tout le poids de la vie. Son unique affaire sera de me bénir et de m’aimer.

C’était là un rêve comme les autres ; je n’ai pas tardé à souffrir de cette erreur, et à reconnaître que si, dans l’amour, un caractère devait être plus fort que l’autre, ce ne devait pas être celui de la femme. Il faudrait du moins qu’il y eût quelque compensation ; ici il n’y en a pas. C’est moi qui suis l’homme ; ce rôle me fatigue le cœur, au point que je deviens faible moi-même par dégoût de la force.

Et pourtant il y a de bien belles choses dans le cœur de cet enfant ! Quels trésors de sensibilité, quelle pureté de mœurs, quelle foi naïve dans le cœur d’autrui et dans le sien propre ! Je l’aime parce que je ne connais pas d’homme meilleur. Celui qui est à part de tous les autres ne m’inspire et ne ressent pour moi que de l’amitié. — L’amitié, c’est une sorte d’amour aussi, immense et sublime en de certains moments, mais insuffisante, parce qu’elle ne s’occupe que des malheurs sérieux et n’agit que dans les grandes et rares occasions. La vie de tous les jours, cette chose si odieuse et si pesante dans la solitude, cette succession continuelle de petites douleurs fastidieuses que l’amour seul peut changer en plaisirs, l’amitié dédaigne de s’en occuper.



Tu gardais les chèvres sur le versant des Alples maritimes. (Page 22.)

Vous êtes capable, comme vous le dites fort bien, de tout quitter pour venir me tirer d’une situation malheureuse et de courir d’un bout du monde à l’autre pour me rendre un service ; mais vous n’êtes pas capable de passer huit jours tranquilles avec moi, sans penser à Fernande, qui vous aime et vous attend. Et cela doit être ainsi, car pour moi c’est la même chose. Je sacrifierais tout mon amour pour vous sauver d’un malheur, je n’en détacherais pas une parcelle pour vous préserver d’une contrariété. Il semble donc que la vie doive être divisée en deux parts : l’intimité avec l’amour, le dévouement avec l’amitié. Mais j’ai beau faire pour me persuader que je suis contente de cet arrangement, j’ai beau me répéter que Dieu m’a servie avec prodigalité en me donnant un amant comme Octave et un ami comme vous ; je trouve l’amour bien puéril et l’amitié bien austère. Je voudrais avoir pour Octave la vénération que j’ai pour vous, sans perdre la douce tendresse et la vive sollicitude que j’ai pour lui. Rêve insensé ! Il faut accepter la vie comme Dieu l’a faite. C’est difficile, Jacques, bien difficile !