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Jacques et Marie, souvenir d’un peuple dispersé/3

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Eusèbe Sénécal, imprimeur-éditeur (p. 99-244).

SECONDE PARTIE.



I

Le 5 septembre, par conséquent le jour de l’arrestation des habitants de Grand-Pré, une légère barque de pêcheurs était entrée de grand matin dans la Baie des Français, (Pondy), par l’embouchure du fleuve St. Jean, (Nouveau-Brunswick). Penchée sous l’effort de sa petite voile latine, qu’une brise favorable venait de saisir, elle courait à la surface de l’eau comme une alouette au vol. Sa course en zigzag, qui semblait n’avoir d’autre but que le caprice, se dirigeait cependant vers Beau-Bassin. Le pilote évitait soigneusement le large, quoique là mer fût sans houle et le ciel sans nuages. Il entrait dans chaque anse autant qu’il fallait pour ne pas perdre le vent, et il longeait étroitement chaque promontoire, se tenant toujours dans l’ombre des grands rochers qui bordent toute cette côte.

Arrivée à peu près vis-à-vis du Cap Chignectou, qui forme la pointe de cette langue de terre prolongée qui divise la baie de Beau-Bassin de celle des Mines, la barque vira tout à coup de bord, et abaissant sa voile, elle se dirigea à force de rames vers un point abrupt de la côte acadienne voilé dans les demi tantes du lointain. Ce point était le Cap Fendu (Split), écueil gigantesque qui garde, comme une sentinelle immuable, rentrée du Bassin des Mines. Cette fois, dans sa course non moins rapide, la barque suivait une ligne droite avec une précision géométrique.

Quatre hommes étaient à bord ; deux, à peu près d’égale taille et d’égale force, tenaient les rames auxquelles ils imprimaient une action si puissante qu’elles ployaient sous leurs efforts en chassant au loin la mer troublée de son écume. On remarquait une notable différence dans le caractère de la physionomie et l’accoutrement de ces deux rameurs. L’un avait, avec ses six pieds de taille, une carrure bien fournie ; son teint fleuri, sans trop de délicatesse, où le sourire avait tracé ses réjouissants sillons, annonçait une belle santé nourrie dans l’abondance, sous les heureuses influences du travail des champs, de la vertu et du bonheur. L’autre, quoique moulé dans des proportions aussi héroïques, avait évidemment senti dans son printemps le contact d’éléments mauvais. À l’aisance avec laquelle il ébranlait la mer de sa rame, il était facile, cependant, de juger que la vitalité et l’énergie n’avaient pas été atteintes sous cette forte machine humaine. Au calme qui régnait sur son front lisse et dans son œil sec, à la fermeté avec laquelle les muscles de la bouche appuyaient ses lèvres minces l’une contre l’autre, il n’était pas possible d’attribuer au vice ni à une consomption hâtive cette maigreur et cette maturité forcée. Sous une peau hâlée et sans nuances se dessinaient les angles bien accusés d’une belle charpente osseuse. Du creux des tempes jaillissait un faisceau de veines toujours gonflées, qui allaient se perdre dans l’orbite de l’œil et vers la naissance des cheveux, annonçant que sous cet extérieur aride et grave circulait un sang ardent et prodigue : ses yeux un peu affaissés dans le repos, sous la projection frontale, voilés dans l’ombre d’un sourcil épais et noir, légèrement enflammés aux cils, laissaient soupçonner, non pas un caractère violent (le regard était doux et triste), mais une fièvre latente, des nuits sans sommeil, des travaux surhumains, des orages terribles. La vie avait pesé sur cette tête de vingt-trois ans ; car on lui en aurait donné volontiers dix de plus. Avec cela, une fée sauvage avait présidé à la toilette de cette singulière figure. Ses cheveux noirs et sans reflets descendaient sur ses épaules en grosses mèches droites et mêlées, qu’une main pressée avait seule labourées depuis plusieurs années. Tout le corps était recouvert de peau de chevreuil et de veau marin. Un large pantalon lié à la cheville du pied couvrait le bas, et une chemise ample, portée en tunique, revêtait le haut ; ces deux pièces d’habillement étaient unies et serrées à la taille par une forte courroie, d’où pendait, sur le devant, une sacoche faite dans une peau de loup-cervier dont elle gardait la tête et les pattes : un long coutelas était passé en travers de cette ceinture, et quoique ce fût la seule arme que l’on remarquât dans le harnais de ce soldat des bois, l’on voyait à des signes évidents qu’il avait dû en porter d’autres.

De prime abord, et à une petite distance, il aurait été difficile de ne pas confondre ce personnage avec les naturels du pays ; mais aussitôt après cette première impression, un œil intelligent pouvait aisément distinguer tout ce qu’il y avait de beauté et de force de caractère sous les dehors incultes et ravagés de cette jeune figure et sous la bizarrerie de son costume.

Personne, dans tous les cas, n’y aurait reconnu les traits de dix-huit ans de Jacques Hébert. C’était pourtant lui : quels changements en cinq ans !

Son compagnon de rames n’était autre qu’André, frère de Marie et fidèle confident des deux fiancés. Du même âge que Jacques, il ne s’était jamais séparé de lui plus d’un jour, avant le départ de la famille Hébert.

Le troisième voyageur était le plus jeune frère d’André ; il s’appelait Antoine. Quoiqu’il n’eût que seize ans, il était aisé de juger qu’il ne dépasserait pas cette stature dont Napoléon, Chateaubriand et M. Thiers ont assez bien usé pour qu’elle ne soit jamais considérée une cause d’incapacité. Il avait la vivacité et l’adresse ordinaires aux gens de sa taille. Assis à l’arrière, il maniait avec tant d’habileté l’aviron, que tout en aidant ses compagnons à nager, il conservait à l’embarcation cette direction précise qui la conduisait comme un trait, droit à son but. Comme cet habile pilote vivait au milieu d’hommes de grand calibre, on ne lui épargnait pas les diminutifs : on le nommait tour à tour : Toinon, Toiniche ou P’tit Toine.

Les deux frères avaient quitté leur village depuis plusieurs jours. Le père Landry, inquiet du sort réservé à l’Acadie, depuis la défaite des Français à Beau-Bassin, avait médité un projet qu’il ne voulut communiquer à personne. C’était de se réfugier au Canada. Mais avant de partir, il désirait s’assurer si la famille Hébert s’était réellement dirigée de ce côté. Son but était de la rejoindre et d’assurer ainsi le bonheur de sa fille, qu’il craignait de voir compromis par l’influence de sa mère et les assiduités du lieutenant George. C’était pour aller à la recherche des anciens voisins que Antoine et André étaient disparus tout à coup de leurs demeures sous un prétexte quelconque. Ils ignoraient, d’ailleurs, les projets de leur père.

Après avoir construit un esquif sur un endroit tout à fait isolé de la côte, ils avaient fait voile vers la rivière St. Jean. Plusieurs familles françaises étant établies sur les bords de cette rivière, dans l’intérieur du pays, ils espéraient trouver chez elles un guide sûr qui les aurait conduits, à travers les bois, jusqu’à Miramichi, sur le golfe St. Laurent, où les Canadiens avaient des comptoirs importants ; ils étaient persuadés qu’ils trouveraient là quelques membres de la famille Hébert ou au moins des indices certains de leur passage ; ils avaient tout lieu de croire, par des rumeurs vagues venues à Grand-Pré, que leurs anciens amis s’étaient acheminés vers le Canada. Ce voyage était pour eux une rude entreprise, mais ils ne pouvaient pas se servir d’une route plus directe, la baie de Beau-Bassin étant sillonnée par des vaisseaux anglais, et ses côtes ainsi que l’isthme acadien continuellement battus par dès corps armés. Une heureuse coïncidence, qu’ils n’auraient jamais pu espérer, leur épargna toutes les fatigues de la route en leur faisant retrouver Jacques juste au début.

C’est le matin même où nous avons vu la barque sortir de l’emboüchure du St. Jean que les frères rencontrèrent leur ami. Ils l’auraient certainement laissé passer outre si Jacques ne les eût reconnus le premier : comme ils étaient les uns et les autres infracteurs des ordonnances du gouverneur, ils se sentaient plutôt disposés à s’éviter qu’à se rapprocher. Après les premiers mots provoqués par la surprise et le bonheur de la reconnaissance, Jacques monta, avec le compagnon qu’il avait avec lui, dans la barque d’André, laissant là le canot qui n’aurait pas pu les contenir tous quatre, et ils se remirent à voguer.

Ce compagnon de Jacques, que P’tit Toine regardait toujours de toute la puissance de ses yeux, était un sauvage de la tribu des Micmacs, à peu près du même âge que Jacques ; quoiqu’il ne comprit pas le français, il laissait voir, dans ses rapports avec celui-ci, non pas de la familiarité (les sauvages n’en témoignent jamais) ; mais une franchise et une bonne volonté qui annonçaient un commerce assez prolongé entre eux.

C’était le plus jeune chef de sa nation. La nature avait pris soin de le désigner au choix de la tribu en ébauchant rudement sur son front le caractère de sa sauvage royauté. Il était grand, et sa tête, bien dégagée de ses épaules, tournait librement sur la nuque comme celle du roi des vautours dont elle rappelait d’ailleurs l’air dominateur. Tous les traits de son visage, énergiquement modelés, laissaient voir, comme dans un marbre de Michel-Ange, l’action des muscles et la nature de chaque passion qui venait agiter tour à tour le fond de son âme. La couleur de bronze neuf qui recouvrait ses traits ajoutait quelque chose de dur à l’impression qu’ils produisaient. Un collier de griffes d’ours ceignait trois fois son cou et tenait suspendu, au milieu de la poitrine, une plaque de cuivre clair sur laquelle était grossièrement gravés le signe de sa nation et une effigie du roi de France. Ses longs cheveux noirs, entrelacés avec des plumes rouges et groupés en gerbe désordonnée sur le sommet de la tête, flottaient au gré des vents comme une crinière de bison, jetant sous le soleil des reflets d’un bleu métallique. Il portait à sa ceinture, autour de son tomahawk, six chevelures blondes qui disaient assez que les souvenirs qu’il avait échangés avec les Anglais n’étaient pas des témoignages d’amitié. Un grand manteau de peau de caribou, tanné en jaune-ocre, l’enveloppait depuis la tête jusqu’à mi-jambe, dessinant sous ses plis aplatis sa forte charpente. Des dessins brodés en poil d’orignal teints de différentes couleurs chamarraient tout le fond de ce vêtement : ils figuraient des lézards ou d’autres monstres informes. Une frange en dards de porc-épic courait tout autour, portant à espaces réguliers des osselets, des grelots et des ongles de hibou. Tout cela produisait, en se frôlant, le bruit du serpent-à-sonnette glissant sur le gravier. Les bras, les jambes et le haut de la poitrine étaient nuds ; les pieds portaient le mocassin national.

Depuis que la barque sillonnait la baie des Français, le sauvage s’était tenu blotti sur l’avant, l’oreille au guet et l’œil au qui-vive, se contentant, chaque fois que l’esquif allait tourner un promontoire, de faire un profond signe de tête et d’envoyer en avant ses deux bras d’où pendait son manteau, imitant assez bien la figure d’un goëlan qui va s’envoler. Cette pantomime, accompagnée d’un certain grognement du pays, voulait dire : « Allez ! en avant ! »

Au moment de passer devant le cap Fendu et d’entrer dans la passe étroite qui s’ouvre sur le Bassin des Mines, il éleva de nouveau les bras, mais cette fois ils les tint plus longtemps suspendus ; alors, les rames restèrent immobiles et la barque suivit seule un instant la forte impulsion qu’on lui avait donnée : le silence se fit dans le petit équipage ; on n’entendit que les gouttes qui tombaient des rames et le déchirement de l’onde sur la proue tranchante de l’esquif. Les trois Acadiens sentirent leur poitrine se gonfler et leur cœur battre convulsivement : dressés sur leurs sièges, ils avaient fixé leurs yeux sur l’indien. Celui-ci, de son côté, s’était penché sur la surface de l’eau, et les mains fixées en entonnoir derrière les oreilles, il promenait son regard d’épervier dans les espaces, les plongeant dans toutes les profondeurs de l’horizon, essayant de transpercer de sa prunelle de diamant ces couches d’air vaporeux que le soleil illuminait de tous ses rayons et où se fondaient les rives les plus lointaines ; en même temps il cherchait à saisir tous ces bruits qui circulent sur les ondes assoupies, surtout le soir, entre des rivages élevés ; enfin, après quelque temps de cette observation, le Micmac fit son geste accoutumé : il avait aperçu d’abord quelques nefs du côté de Grand-Pré, mais celles-là étaient trop loin pour lui inspirer des craintes ; plus près, rien de suspect ne s’était offert à sa vue ; aussitôt les rames et les avirons retombèrent, comme des marsouins en fête, au milieu de la mer, et les trois jeunes gens ne purent retenir, dans leurs poitrines détendues, l’éclat de leur joie ; ils envoyèrent à tous les échos un accord puissant auquel se joignit le cri guerrier du sauvage.

Après ce premier épanchement de bonheur, la barque glissa bientôt au milieu des écueils jetés autour du cap Fendu. Toutes les brises étaient assoupies, la mer ne gardait plus que ces longues et lentes ondulations qui s’en vont les unes après les autres vers l’immensité, emportant sur leurs lianes polis, d’un côté l’image du ciel, de l’autre les ombres de l’abîme. Au pied des gigantesques rochers, dans les entrebâillements que font leurs masses coupées abruptes, la mer avait pris une feinte profonde d’indigo, sur laquelle la barque laissait un long sillon d’argent comme un trait de burin sur un métal bruni. On pouvait ainsi suivre sa course sinueuse dans l’ombre des récifs ; car le soleil, tombé sur le couchant, n’éclairait plus que les sommets rousses et crénelés des plus grands promontoires.

Les rameurs se hâtaient ; ils voulaient atteindre avant la brume le Cap Porc-épic, (Blonédon) ; leur intention était d’y descendre pour y prendre un peu de nourriture et de repos, et s’acheminer ensuite vers Grand-Pré à la faveur des ténèbres.

Malgré cette longue journée de fatigue, leur vigueur semblait s’accroître à mesure qu’ils approchaient du terme de leur course. L’air aimé de la patrie, la vue des horizons connus et des rivages tant de fois explorés dans les jours de bonheur, tout cela doublait la vie que Jacques sentait en lui. Il ne voyait plus surgir de nouveaux obstacles devant son amour, que cet espace de quelques milles rempli de lumière rose, d’eau placide, de souvenirs enchanteurs ; toutes ces petites colonnes de fumée qui s’élevaient là-bas étaient bien la fumée de ses foyers ; une main chère attisait l’âtre pétillant et vingt figures souriantes se pressaient tout autour !… son cœur fuyait devant lui et l’espace n’avait pas assez de ce doux air natal pour fournir à ses longues aspirations ; il étouffait d’émotion, et son bonheur, comme chez toutes ces natures violentes, aurait voulu se faire jour par quelques unes de ces vives explosions de paroles : les couplets dont il avait jadis ébranlé les rivages arrivaient sur ses lèvres, mais le silence auquel il était toujours condamné, surtout depuis qu’ils longeaient la côte, étreignait dans sa poitrine ce besoin d’expansion. Il frappait l’onde avec une énergie dont il n’avait plus conscience ; ses compagnons, non moins heureux de leur prompt retour, imitaient sa manœuvre. La barque volait. Aussi vint-elle bientôt labourer de sa quille la vase de la falaise.

Le soleil n’avait pas encore détaché ses derniers rayons des plus hauts sommets.


II

Le premier soin des voyageurs, après avoir amarré solidement leur esquif au fond d’une anse obscure, fut d’escalader les plus grands rochers.

Malgré la raideur de la saillie, ils en vinrent facilement à bout ; ils n’étaient pas novices à cet exercice. En s’accrochant, tantôt aux fissures du roc, tantôt aux racines et aux branches des cèdres nains qui tapissent les plans les moins abrupts, ils parvinrent bientôt à plusieurs cents pieds de hauteur.

Le Bassin des Mines, après la passe étroite que garde le Cap Fendu, s’élargit tout à coup sur une espace d’à peu près vingt milles et se prolonge ensuite en se rétrécissant toujours jusqu’au Cobequid, formant un triangle allongé de cinquante milles de hauteur environ. Le Cap Porc-épic s’élève vers le milieu de la base de ce triangle ; c’est le point le plus élevé de toute la côte et le plus avancé dans la mer. C’est sur sa cime que venaient de s’asseoir les quatre jeunes gens.

Jacques était là, pétrifié dans son silence, non pas à cause de la fatigue causée par sa rude ascension, il n’en sentait rien ; non par raison de prudence, il ne songeait plus à la consigne ; mais on aurait dit qu’il venait de fouler les parvis d’un sanctuaire trois fois saint : c’est qu’il contemplait en cet instant toute sa patrie !… et qui a jamais tant aimé la sienne que ces pauvres Acadiens !

Du plateau qu’il occupait, la vue peut embrasser tous les établissements riverains jusqu’à Cobequid, et suivre les cantons infiniment variés que tracent sur cette brillante surface les rivages ombragés ou abrupts de la baie ; à des endroits ils s’avancent en lagunes étroites, comme pour se rejoindre à travers le bassin, jetant une frange de grands arbres entre les nappes argentées qu’ils divisent. Vingt rivières viennent se décharger au milieu de toutes ces anses, et l’on aperçoit dans un rayon immense la trace de leurs cours, à travers les forêts sombres et les prairies grasses. On touchait au temps des hautes marées d’automne, qui prennent ici des proportions prodigieuses ; ces rivières, épanchées dans les vallons, formaient autour des hameaux et sous les arbres des flaques d’eau et des îles enchantées où se jouaient les dernières lueurs du soir, avec les images des chaumières blanches et des collines bleues.

La Gaspéreau apparaissait la seconde sur leur droite ; c’est sur ses bords immergés que les regards de Jacques errèrent avec plus d’abandon. Il y retrouvait toute son enfance ; son petit village de Grand-Pré semblait sortir de sous les eaux, tant il lui paraissait blanc et embelli durant son absence. Quoique le soleil fût disparu déjà depuis quelque temps au fond de la baie des Français, il surnageait dans l’air des flots de lumière ambiante qui formaient un jour vague dont la terre resta longtemps éclairée. À la faveur de ce brillant crépuscule, Jacques put parfaitement distinguer l’église, les principaux groupes de maisons, les longues digues qui fermaient les anciennes terres de son père, les vieux arbres, antiques protecteurs du toit aimé ; le point de la rive où il s’était embarqué cinq ans avant, au milieu des larmes de sa famille et des adieux de Marie…

Ceux qui ont revu, après une triste absence, le berceau de leur premières années ; tous ces lieux où les beautés de la nature et toutes les délices de l’existence se sont tour à tour révélées à leurs sens et à leur âme novices, peuvent seuls comprendre l’émotion de Jacques en cet instant.

Le lien qui s’établit entre le cœur et tous les témoins de nos pensées, de nos plaisirs et de nos larmes est bien fort ! les bois, les grèves solitaires, les quatre murs d’une chambrette, le petit coin du ciel que l’on aperçoit du carreau borné d’une mansarde sont souvent les seuls confidents de nos secrets ; et quels trésors de souvenirs ils nous révèlent, quand on les revoit longtemps après ! Jacques resta dans sa silencieuse contemplation jusqu’au moment où les brumes, communes dans cette saison et sur cette plage, commencèrent à étendre leur long voile cendré sur le tableau chéri de la patrie ; ces brumes qui venaient de l’océan passaient comme la nuée du désert, d’abord à la surface de l’eau, puis elles allaient en avant, voilant les premiers plans, puis les seconds, puis tout, jusqu’à ce dernier cordon de lumière rouge resté sur la silhouette du couchant. Alors il ne vit plus autour de lui que les crêtes arides et sombres du Cap Porc-épic, sur lesquelles il semblait suspendu dans un vague sans bornes ; cela lui fit éprouver quelque chose de triste, comme un pressentiment de mort ; et il se hâta de rejoindre ses compagnons qui commençaient à opérer leur descente. Ceci était besogne peu facile, dans cette obscurité ; ils parvinrent cependant à leur embarcation, dégringolant quelques bouts, se traînant plus loin, s’écorchant un peu partout.


III

À peine étaient-ils en bas que l’aîné des Landry s’écria en se laissant cheoir sur le sol : — Ah ! ça, mes amis, je crois qu’il est bien temps de déjeûner, si nous voulons ne pas laisser un vide dans la liste de nos repas.

— Ma liste, reprit Jacques, est pleine de ces vides-là.

— Cela se voit sur ta figure, mon vieux, fit André ; je n’ai pas encore osé te le dire, voulant laisser à ton prochain miroir le désagrément de te faire ce mauvais compliment. Y a-t-il longtemps que tu t’es miré ?

— Pas depuis cinq ans ! En déménageant nous avions cassé notre miroir, et les événements ne nous ont pas permis de remplacer ce meuble utile. Je me rappelle seulement qu’un jour, ayant été blessé à la tête, je m’étais lavé la figure dans une fontaine, et comme je réfléchissais que le coup aurait bien pu m’envoyer dans l’autre monde, il me vint une pensée pour Marie ; alors je me penchai de nouveau au-dessus de l’eau, pour m’assurer si j’avais encore ma figure de dix-huit ans… La fontaine n’était pas limpide, mon sang l’avait troublée, mais je pus voir assez de mon visage pour juger que la vie des bois ne l’avait pas fait fleurir.

— En effet, et si Marie s’attend à cueillir un bouquet là-dessus, elle va le trouver petit, et si tu t’aventures, à l’arrivée, à lui offrir ta joue pour y mettre ses lèvres roses, elle va trouver le présent médiocre.

— Pauvre Marie ! et quand je songe que je n’ai rien autre chose à lui offrir !

— Que ton cœur, mon Jacques !

— Oui, que mon cœur, où s’est concentrée toute ma jeunesse, toute mon énergie, et qui, si Dieu le permet saura bien faire sortir de mon dénûment, le bonheur et l’aisance de notre petit ménage futur…

— Avec d’autant plus de facilité que nous t’avons, mon père et mes frères, préparé un peu cette jolie tâche ; et Marie a bien aussi utilisé pour cela ses mains et surtout sa petite langue, que tu connais aussi bien que ses frères. La sœur ne désespérait pas de te revoir, elle ; elle avait bien décidé, dans les cachettes de son cœur, et elle nous assurait toujours que tu reviendrais (bien entendu, quand il n’y aurait plus d’Anglais dans le monde ; au moins en Acadie…) ; elle allait même jusqu’à penser que tu n’attendrais peut-être pas cette grande époque. Tu vois qu’elle ne jugeait pas trop mal… de toi et des événements. Tiens, mon Jacques, il faut bien nous l’avouer : il y en aura toujours des Anglais, dans ce monde, maintenant… ils y sont trop diablement engeancés !

— Plus qu’il ne faut, je le crains, pour notre bonheur à tous…

— Bah ! tu t’exagères le mal, je parie que les Anglais ont leur bon côté ; tu sais bien que tout ce qui a été créé est utile à quelque chose ; c’est ainsi que monsieur le curé nous justifiait l’existence d’une multitude d’insectes malfaisants… des maringouins, par exemple il faut tout simplement apprendre à les souffrir, s’endurcir la peau… Toi qui vis depuis quatre ans au milieu des bois, tu dois avoir appris à supporter tous ces suceurs de sang.

— Les maringouins, les brûlots et les moustiques, je les tue, quand ils me piquent ; et les Anglais !… les Anglais !… Mais pourquoi me parles-tu de ces gens là ? ça m’enrage !

Et Jacques, une main crispée dans les plis de son habit, à l’endroit du cœur, allait se lever, quand son ami reprit : — Eh bien ! donc, Marie (j’espère que ça te fait un tout autre effet), après six mois, un an, deux ans, t’attendait toujours et elle nous babillait sans cesse dans les oreilles : « Quand Jacques sera de retour, nous ferons ceci, puis cela, puis beaucoup de choses n’est-ce pas, mon petit papa, mes bons petits frères ? » Et elle nous embrassait tant, tant, qu’à la fin nous avons fini par faire de suite une grande partie des choses qu’elle nous demandait pour l’époque de ton retour.

Te rappelles-tu ce joli vallon, si bien cultivé autrefois, en amont des aboiteaux des Comaux, où se trouvait un bosquet d’ormes ?

— Comment ! si je me souviens de la terre de ma famille ?…

— Eh bien ! à peine étiez vous partis que mon père désirait déjà l’acheter ; il lui était pénible de la voir abandonnée ; il ne tarda pas en effet à faire cette acquisition, seulement il se contenta du tiers de la ferme, c’est-à-dire, de la partie que baigne la rivière et où se trouve la butte et le bosquet d’ormes. La propriété avait été confisquée, comme tu dois l’imaginer ; mais pour bon argent comptant le commandant de Grand-Pré se rendit facilement à nos désirs : « Allons, dit mon père, en remettant le contrat de vente à notre sœur pour le serrer : voilà une bonne affaire, cette terre ne changera pas de main, il est légitime qu’elle retourne aux petits Hébert : je te charge de la leur remettre, ma fille. » Comme ton père, ta mère et leurs quatorze enfants avaient vécu dans l’aisance avec toute la terre, Marie a pensé que Jacques et elle pourraient bien vivre avec le tiers ; elle a même ajouté que votre sort ne serait peut-être pas encore très-mauvais dans le cas où il arriverait des survenants (Nous sommes dans un pays où il faut tout prévoir.)

Votre vieille maison était tombée en ruines ; nous avons acheté ses débris pour peu de chose ; après avoir rogné les pièces pourries, nous avons pu la reconstruire très-solidement mais plus en petit, sous le bosquet d’ormes. Je t’assure qu’elle se trouve bien du changement, elle est toute rajeunie. La porte, les fenêtres et une partie des cloisons sont les mêmes : la chambre, de ton père s’y trouve toute entière. « Il me semble, disait Marie, que Jacques dormira bien dans celle-là, et qu’elle lui portera bonheur ; il y a reçu pendant dix-huit ans la bénédiction paternelle. »

Tu te souviens que nous avions acheté une partie de votre ménage, à votre départ : eh bien ! la petite sœur à tout fait transporter dans la chambre du futur père Jacques ; le miroir y est… tu croyais qu’il avait été cassé ; c’est elle qui l’avait acquis à la vente, sans doute, pour se mirer par-dessus ton image envolée.

Et le banc rouge ! le vieux banc rouge, qui était devant votre porte, sur lequel les anciens allaient s’asseoir quand nous dansions à la fête du grand papa Hébert ; imaginerais-tu que Marie l’a fait transporter chez elle ? Elle tient à ce que tu aies aussi ta fête de grand papa. Petit Toine a parié que tu avais dû t’asseoir là-dessus avec elle, un jour que les anciens n’y étaient pas… Quoiqu’il en soit, le banc est à l’ombre, entre la maison et la rivière : le feuillage des grands arbres tombe tout autour comme les flots d’une chute abondante. Fraîcheur des bois, fraîcheur de l’eau, senteur des trèfles, vue sur la prairie, vue sur la Gaspéreau, rien n’y manque.

Après la maison, il a fallu songer aux dépendances de la ferme. Une laiterie, par conséquent une étable, puis une grange, « rien qu’une petite grange, disait Marie ; il faudra bien mettre les grains et le foin quelque part, car il y aura des vaches, des moutons, des poules et une jument : n’est-ce pas, mon papa, qu’il y aura une vieille jument, noire comme notre pauvre Dragone que j’aime tant, et qui n’est plus bonne qu’à nourrir des petits poulins ? »

Il y a maintenant près de deux ans que la ferme est au complet ; nous y avons tous mis la main, et quand on est huit grands garçons, aiguillonnés par une bonne sœur, la seule qui nous soit restée, une entreprise aussi agréable est bientôt accomplie. La laiterie, l’étable, la grange et quelques autres petites choses de ce genre là se sont élevées sans que nous nous en soyons aperçus. Puis papa a mis sa vieille Dragone à l’écurie, bien disposée, malgré ses dix-sept ans, à élever un joli poulin, dès le printemps suivant ; Pierre a mis une vache à l’étable ; Alexis une autre ; François sa torre blanche, la plus belle de sa cour ; Ptit-Toine a peuplé le poulailler d’une douzaine de ses polonaises ; et comme il fallait un coq, j’ai prêté le mien jusqu’à la seconde génération ; j’ai conduit en même temps à la bergerie un couple de moutonnes avec la laine, ce qui, avec les dix que Marie avait déjà, fait monter son troupeau à douze tètes ; sans compter une treizième, qui est noire et qui porte des cornes, que Jean a bien voulu ajouter depuis, disant à Marie « que c’était pour lui faire un mauvais nombre. »

— Comme, depuis quelques années, il nous est défendu de vendre nos animaux et nos produits hors de chez nous, il nous a été facile d’en faire une bonne part à notre chère fermière, car il nous en reste toujours plus qu’il n’est nécessaire ; ensuite, nous avons pensé que tout ça amuserait peut-être la pauvre sœur, qui, je dois l’avouer, commençait depuis quelque temps à réfléchir un peu trop et à changer aussi.

C’est le jour de sa naissance, il y aura deux ans après demain, que Marie a pris possession de son bien. Tout le village était à la fête : tu sais comme tout le monde l’aime notre sœur ; des enfants lui avaient fait une grosse gerbe de fleurs qu’ils vinrent lui présenter au milieu des feux de joie. C’est ce soir-là qu’elle a étrenné le banc rouge. Elle était assise au milieu, entre mon père et ma mère, quand les enfants apportèrent leur bouquet. Pauvre Marie ! tout le monde était dans la joie autour d’elle et pour elle, mais il me semblait que de temps en temps il y avait des larmes dans son sourire ; elle regardait son vieux banc, qui était bien rempli de parents et d’amis, mais je crois qu’elle y trouvait encore du vide !…

Comme la surveillance de tout ce bien eut été une trop forte tâche pour une fille, elle a mis la veuve Trahan dans sa maison. L’honnête femme, aidée de ses deux garçons qui commencent à être grandets, tient les bêtes en bon état, les bâtiments en ordre et nous lui aidons à faire les récoltes en saisons. Marie se contente d’aller à la ferme, tous les jours, un peu : elle compte ses œufs, fait son beurre, embrasse les agneaux blancs en leur donnant du lait, flatte la joue du dernier poulin de la vieille Dragonne, et elle revient le soir à la maison, la quenouille à la main, comptant sa richesse.

Je crois qu’elle fait avec ça de jolies recettes dont elle te réserve encore la découverte ; car elle est la seule à Grand-Pré qui vende bien tous ses produits. M. George notre lieutenant n’achète ailleurs que quand il a tout pris ce qu’elle peut livrer, et il la paie toujours en beaux louis d’or ; quant à nous, c’est à peine si l’on nous donne des bons payables à la fin du monde. Mais qu’importe nous, pourvu que la petite sœur ait bien fait ses affaires, pourvu surtout que tout ça l’ait, non pas rendu heureuse, mais entretenu dans d’idée qu’elle le serait bientôt.

Mais il est temps que tu arrives : nous étions parvenus au bout de nos ressources pour distraire la pauvre enfant ; elle commençait à perdre l’espérance, et je crois vraiment qu’elle allait songer à te remplacer… Tu avoueras qu’il faut une forte dose de patience pour attendre toujours un galant qui s’amuse à courir les bois avec les sauvages !

Depuis quelque temps nous avions pris l’habitude, le soir, de nous ranger autour d’elle, et chacun de nous lui faisait une question sur son jardinage, ses animaux et sur les travaux de la journée. Nous lui donnions d’abord toutes les occasions possibles de vanter sa marchandise. Il paraît qu’elle a, cet automne, les plus beaux grains qui soient jamais poussés à Grand-Pré ; le lin pourra suffire à vous fournir de draps pendant votre double vie durante ; et, s’il faut en croire toutes les prévisions de la mère Trahan, qui en a toujours d’abondantes pour sa maîtresse, Marie aurait beaucoup de caresses à distribuer, le printemps prochain, dans sa bergerie, dans l’étable et même à l’écurie.

Quand la sœur avait terminé l’énumération des qualités de ses récoltes et de son bétail, l’un commençait à dire un peu de mal de la vache brune ; l’autre, que le dernier poulin aurait peut-être un œil vert, qu’il avait certainement les jambes croches et qu’il serait fourbu ; un troisième, que les moutons ne produisaient plus que des laines rudes ; qu’elle ne devait plus battre de beurre, vu que la mère Trahan, pour faire grossir ses veaux plus que les nôtres, leur laissait prendre tout le lait de leur mère. Nous aurions bien voulu l’obliger à nous dévoiler les secrets de ses épargnes ; mais, malgré sa vivacité et son excitation, rien n’aurait pu lui arracher une indiscrétion.

C’est une tâche difficile, même pour une femme, de faire face à douze langues d’hommes ; aussi, il venait un moment où Marie n’en pouvait plus ; alors elle nous poursuivait avec sa quenouille ou sa broche à tricot : quand nous l’avions laissé décharger le trop plein de son petit cœur, saisissant quenouille, broches et poings, nous l’obligions de nous embrasser les uns après les autres, de la manière la plus irréprochable ; et nous l’envoyions se coucher. La fatigue causée par son bavardage et par les travaux de la journée faisait que la petite ne trouvait pas grand temps dans la nuit pour rêver à toi ; je crois même qu’elle a parfois battu de la tête sur son lit, durant cette prière où elle demande à la Ste. Vierge de hâter ton retour et de te préserver de la dent des loups et de tes amis les sauvages.

Voilà toujours, mon Jacques, un bout de dévotion que tu vas lui rogner demain ; sans compter qu’elle sera dispensée de dormir sur ses genoux !… Il est vrai qu’elle est capable d’inventer un autre chapelet pour remercier sa patronne de ton retour.

Les filles trouvent toujours cinquante raisons d’ajouter des petits bouts à leurs prières, et c’est une habitude qu’elles développent encore après le mariage ; je te conseille d’y mettre ordre dès les premiers jours… entends-tu, Jacques ?

Jacques entendit, mais il ne put répondre : il pleurait comme un enfant battu. Après une vie affreuse, privée de toutes les joies, de tous les bonheurs faits pour le cœur de l’homme, la révélation de tant de choses embaumées, l’apparition d’une figure si aimante, l’assurance d’une vie prochaine entourée de tant d’éléments de bonheur, tout cela avait ébranlé cet héroïque caractère. Depuis cinq ans, son âme n’avait pu se reposer un seul instant dans un de ces sentiments simples, délicats, qui abondaient dans l’existence aimante des enfants de l’Acadie ; puis, voir subitement tout son avenir, débarrassé de ses sombres images, se présenter souriant et paré de charmes qu’il n’aurait pas même rêvés, c’était là une révolution trop forte. Il était tombé dans les bras d’André qu’il tenait étroitement embrassé, et il répétait dans ses sanglots : — Mes bons frères !… Marie, ma chère Marie !… est-il vrai que vous avez pu tant m’aimer dans mon absence ? — Puis, après un moment de silence où il sembla subir mille émotions soudaines et contraires, il ajouta : — Eh ! faut-il que tant de soins délicats, qu’un bonheur si généreusement préparé, si longtemps attendu, soit encore une vaine illusion qu’il faudra voir disparaître demain !…

— Comment cela, Jacques ?…

— Mais comprends-tu, mon pauvre André, que je puisse habiter Grand-Pré aujourd’hui ?… Les Anglais le permettront-ils, puis-je l’espérer, après m’être autant compromis ?…

— Bah ! tu n’avais que dix-huit ans quand tu es parti ; quel Anglais te connaît ici ?… M. George peutêtre… il nous a fait quelquefois parler de toi, mais il est si bon pour nous et pour Marie, celui-là ! D’ailleurs, tu n’étais pas libre de ne pas partir avec ton père ; on te pardonnera facilement une faute que tu n’as pas commise volontairement, et pour ton avantage.

— Mais il faudra toujours demander grâce, et redevenir Anglais ; et je ne me sens de dispositions ni pour l’un ni pour l’autre : je me suis trop habitué à être Français.

— D’abord, mon Jacques, je dois te dire que nous n’avons jamais joui plus librement de nos droits de neutres que depuis le commencement de la guerre ; ainsi, il est probable que si la France perd toutes ses colonies d’Amérique, notre sort ne sera pas encore trop mauvais ; et tu n’auras qu’à ne pas montrer trop souvent à notre gouvernement ce grand couteau que tu portes là à ta ceinture, pour jouir à peu près de toutes tes prérogatives nationales.

— Mon cher André, tu as la partie belle, dans ce moment, et tu sais en profiter : ce que tu m’as dit tout à l’heure a trop disposé mon cœur à la confiance pour que je ne m’abandonne pas un peu à la tienne. Mais, en restant à Grand-Pré, je ferai des sacrifices que votre dévouement et l’amour de Marie peuvent seuls m’arracher. Au reste, tu jugeras toi-même, tout à l’heure, quand je t’aurai raconté l’histoire de mes années passées, ce qu’il m’en coûtera pour aller habiter la jolie maison de ta sœur, sous le bosquet d’ormes, au bord de la Gaspéreau… Ah ! j’avais d’autres projets, oui… des projets qui ne devaient pas, sans doute, briser mon union avec Marie, mais peut-être l’éloigner et changer les conditions de notre bonheur…

— C’est bien, c’est bien, tu raconteras tout cela à la petite maîtresse, elle sera ta complice ; je crains seulement qu’elle ne change quelques dispositions de tes plans.

— Ce que tu viens de me dire a déjà eu un peu cet effet…


IV

Pendant cette conversation, P’tit Toine était allé à quelques pas plus loin, avec le Micmac, pour apprêter le déjeûner.

Après avoir fait quelques fagots dans les cèdres voisins, ils allumèrent un feu pétillant dans un endroit de la côte abrité par les grands rochers. Aussitôt le brasier bien ardent, P’tit Toine fit embrocher dans un jet de jeune bois, par Wagontaga (c’était le nom du sauvage,) trois canards que celui-ci avait tués le matin même, puis il l’installa près du foyer, comme tournebroche. Pour lui, il se chargea du rôle délicat de premier cuisinier. Armé d’une tige, comme celle du sauvage, il tenait suspendu au-dessus de la volaille un morceau de lard taillé dans le gras, qui avait survécu à plusieurs assauts ; et pendant que les palmipèdes décrivaient dans la flamme le mouvement diurne de la terre, le porc en se fondant faisait descendre dessus une rosée bienfaisante. P’tit Toine et le Micmac, qui ne se comprenaient bien que par leur appétit réciproque et leurs signes les plus expressifs, trouvaient inutile de faire la conversation. Tout entiers à leur œuvre, assis de chaque côté du feu, appuyés sur le sol de la main qui ne leur servait pas, ils tenaient les yeux fixés sur leur déjeûner qui commençait à poindre, avec une intensité d’attention qui témoignait de leur grand intérêt : je crois même que sous l’ardeur de ce double regard, le lard se fondait plus vite et les canards jaunissaient davantage.

Je connais des femmes qui disent que quand elles ont mis seulement le nez à leur cuisine avant le dîner, elles ne peuvent plus toucher aux fritures, même du bout des lèvres, sans éprouver un sentiment de dégoût profond. Je puis assurer qu’il n’en fut pas ainsi pour P’tit Toine et Wagontaga.

G’ost un principe en gastronomie de servir le gibier un peu cru, pour mieux goûter le fumet, qui court toujours le risque de s’évaporer dans une cuisson un peu prolongée. Je ne sais pas si nos cuisiniers connaissaient cet axiome, mais ils se gardèrent bien de le mépriser dans cette circonstance. Le juste à point fut constaté à l’aide du couteau de poche de P’tit Toine, qui, après l’avoir plongé dans la poitrine de l’un des oiseaux, le fit glisser sur sa langue dans toute sa longueur. Il n’était pas arrivé au bout de la lame que le sauvage avait déjà compris, à l’expression de son compagnon que le rôle du tournebroche était passé et que celui du convive commençait ; il fit faire aussitôt aux oiseaux, pour les sortir du feu, un tour si rapide au bout de son bras, que P’tit Toine en éprouva une crise nerveuse : il crut, dans son effroi, que les canards reprenaient leur vol vers leur élément favori : heureusement que le Micmac n’y tenait pas plus que lui-même.

L’on sait avec quelle voracité ces indigènes se repaissent quand ils ont été quelque temps à jeun. À peine Wagontaga eut-il jeté sa brochée sur une écorce de bouleau qu’il avait là toute prête, qu’il prit un des canards par les pattes, et le saisissant à l’épaule avec son croc de sanglier, il l’écartela comme on eut fait autrefois du plus grand criminel ; puis les morceaux commencèrent à s’engouffrer comme des maringoins dans un gosier d’Angoulevent, puis on entendit, dans le silence du soir, le bruit des ossements broyés : un canard était disparu ! Toinon se croyait tombé de Charybde en Sylla ; frappé de stupeur devant cette sauvage gloutonnerie, il regardait son terrible compagnon, comme un roitelet charmé par l’œil d’un serpent doit regarder la gueule béante qui le convoite. Mais l’instinct de sa propre conservation le fit bien sortir de sa stupeur quand il vit le Micmac allonger de nouveau ses deux grands bras vers un second canard, avec un air de pitié méprisante qui semblait dire : « Ces peaux blanches, ça n’est pas complet, ça n’a pas d’estomac. » P’tit Toine saisit alors vivement la broche qui n’était pas encore déchargée de son précieux fardeau, et s’élançant du côté de son frère et de Jacques, qui étaient toujours restés à l’écart, il fit retentir l’air de deux ou trois cris de détresse.

Cet appel in extremis vint surprendre les deux amis au milieu de leur émotion, et faire une diversion puissante dans les sentiments de Jacques, en lui rappelant que les besoins de l’estomac ne doivent pas être sacrifiés aux plaisirs du cœur. Comme son émotion, après tout, n’était que le retour trop soudain des premières jouissances du bonheur, elle n’avait fait que distraire sa faim sans la détruire ; il vola donc aux canards, à moitié traîné par André, qui, lui, n’avait pas éprouvé d’aussi captivantes distractions.

Ils étaient loin de soupçonner le danger qui menaçait leur repas ; dans le lointain, ils n’avaient pas saisi l’accent de désespoir de la voix de P’tit Toine, quand le malheureux vint leur tomber en travers.

Sa démarche effarée se laissait assez voir à la lueur incertaine du feu : les cheveux et le gilet au vent, il courait tenant sa brochée tout au bout de son bras comme pour la sauver d’une troupe de loups affamés ; et il criait : — Jacques ! Jacques ! c’est un ogre, mais c’est un ogre ! ton sauvage ! Jacques comprit de suite le motif de son épouvante, et riant de tout cœur, il essaya de le calmer — Bah ! bah ! mon Toinon, tranquilise-toi ; il a un peu trop d’appétit, mais il a un bon cœur, va !

— Bon cœur ! mais où veux-tu qu’il le loge quand il s’emplit ainsi l’intérieur ? Il mangerait les trois canards et moi par dessus qu’il aurait encore faim !

— Tiens, reprit Jacques, donne les moi, tes canards, je les prends sous ma protection ; Wagontaga n’y touchera pas sans ma permission : il me nomme son chef. Et prenant la brochée précieuse des mains de P’tit Toine, ils regagnèrent tous ensemble le foyer.

Le Micmac était resté attablé absolument dans la position où son maître cuisinier l’avait laissé, moins la curée qu’il s’apprêtait à saisir ; et il regardait, impassible ; dans la direction où son second service avait disparu, sans doute pour voir s’il ne reviendrait pas. La vue du canard fit passer un léger sourire sur sa figure de bronze, auquel Jacques répondit par quelques mots en langue sauvage, après quoi, s’asseyant à terre, près du feu, entre ses compagnons, il procéda au service de la table d’une manière un peu plus civile que ne l’avait fait son ami des bois.

Ayant séparé les deux gibiers par le milieu avec le couteau d’Antoine, il en donna une moitié à chacun des deux frères, puis, regardant le plus jeune qui semblait trouver que Wagontaga avait bien eu sa part, il lui dit : — Nous autres, mon Toiniche, nous déjeûnerons tous les trois en famille, demain matin, à l’aurore ; et je pense que la cuisine de Marie vaudra bien la tienne. Lui, ajouta-t-il en regardant le Micmac, auquel il jeta la troisième portion, je ne sais pas quand il déjeûnera de nouveau, seul, avec ses parents, ou avec nous : ces pauvres gens ne mangent pas quand ils veulent. Il a fait près de cent lieues pour me conduire ici ; s’il avait été pris par les Anglais, ils l’auraient tué comme un chien (tu sais qu’il ne peut pas mettre le pied en Acadie) ; demain, probablement… il va nous dire adieu, pour s’en retourner… où ? Dieu seul le sait. Depuis cinq ans il n’a vécu qu’avec moi, ne me quittant jamais d’un pas, servant fidèlement la France ; tout cela vaut bien une petite part de plus, n’est-ce pas, Toine ?

— D’accord, mon capitaine ; mais je crains bien que ça ne le mette que tout juste en appétit ; comme il va passer une partie de la nuit avec moi, sur la même paillasse !…

— Ne crains rien, depuis que je couche à côté de lui, il lui est arrivé bien souvent de souper plus légèrement qu’il ne le fera ce soir, et tu vois qu’il ne m’a jamais entamé : pourtant, je crois bien être un aussi bon morceau que toi, hérisson !…

— Un peu sec, grand Jacquot ; tout de même, je ne me fie pas à cet ami-là, et tu coucheras entre nous deux, ce soir ; le lit est large.

Là dessus P’tit Toine, qui avait encore dans la barque quelques morceaux de pain sec, pitoyable survivance de provisions plus abondantes, se leva pour aller les chercher. Mais il se garda bien de laisser sa moitié de canard en arrière ; il avait toujours devant les yeux les deux grands bras étendus du sauvage.

En l’attendant, André attisa le brasier que son frère avait laissé pâlir. La flamme tourbillonnante éclaira vivement le groupe des trois voyageurs et projeta sa lumière jusqu’aux sommets des rochers : les vapeurs flottantes de la nuit, en arrêtant les rayons du foyer, formaient autour d’eux une atmosphère fantastique qui encadrait bien cette scène étrange. L’allure farouche du Micmac, son costume singulier, la voracité qu’il mettait à déchirer sa nouvelle proie ; la grande taille de Jacques, sa maigreur, que les lueurs du feu isolé faisaient mieux ressortir ; ce mélange de sauvagerie et d’inculte civilisation que l’on remarquait dans sa toilette et sur sa figure, puis, entre ces deux types, la face réjouie et prospère d’André : tout cela formait un tableau plein d’effet et de contrastes inattendus.

À cette époque, cependant, ces scènes devaient se présenter souvent. Les rapports que nécessitaient la politique et le commerce durant la paix comme pendant la guerre ; l’habitude des expéditions lointaines à travers les forêts et les déserts, groupaient souvent ainsi les colons et les naturels aux bords des grandes eaux, dans les profondeurs des bois séculaires, jusque dans les repaires de ces terribles mangeurs d’hommes dont ces pays étaient surtout peuplés.

P’tit Toine était à peine de retour avec sa provision de croûtes, qu’il aperçut, à la lumière ravivée du brasier, les yeux encore humides et rougies de Jacques. — Mais qu’as-tu donc, capitaine, lui dit-il.

— Tiens, dit André, je viens de lui parler de la vache brune de Marie, et il a fondu en larmes ; c’est étonnant comme ça rend le cœur tendre de courir les bois avec messieurs les peaux-rouges !

— Grand babillard ! je gage que tu as éventé tous les secrets de petite Marie, elle qui voulait jouir seule des belles surprises qu’elle allait lui causer.

— Ne te fâches pas, reprit Jacques, je serai très-surpris, malgré tout ; André a cru que ce serait bien assez pour moi de retrouver ta sœur, toujours si bonne, si aimante et si jolie ; puis mes anciens amis, puis tout ce qui m’était cher à Grand-Pré ; et il m’a fait le plaisir de m’apprendre d’avance que tu avais sacrifié tes douze belles polonaises pour distraire Marie durant ses inquiétudes. Merci, P’tit Toine ; je vais retrouver avec vous, tous, bien des bons frères, à la place de ceux que j’ai probablement perdus pour toujours.

La conversation roula sur ce ton durant tout le repas. Au commencement, elle s’interrompait souvent, et pendant, ces intervalles, à part le cris des chouettes qui venaient regarder le feu et humer de plus près le festin, on n’entendait que le craquement des croûtons, sous la dent de Jacques, qui renouait bruyamment connaissance avec cet aliment élémentaire des gens civilisés. Quant au Micmac, qui ne comprenait rien à la conversation, et qui détestait surtout la gêne des convenances à table, il s’était retiré un peu à l’écart. Là, armé d’un long calumet, la tête appuyée au rocher, il chassait dans l’air d’énormes bouffés de fumée qu’il aspirait ensuite. Son regard, extatiquement fixé vers le ciel, s’abaissait de temps en temps sur les rares vestiges qui survivaient à son repas avec un air de profonde indifférence ; il semblait méditer cette sublime pensée, qu’un fils du Grand-Esprit doit savoir se contenter de ce qu’il a.

Quand les trois amis eurent satisfait aux premières exigences de la faim, André rappela à Jacques qu’il lui avait promis, en retour de ses indiscrétions, de lui raconter l’histoire de ses cinq ans d’absence, et il ajouta qu’il était prêt à l’écouter. Celui-ci commença donc immédiatement son récit.


V

— Notre voyage fut triste, mais sans avaries ; le plaisir que nous témoignèrent les parents qui nous avaient précédés sur la baie de Beau-Bassin donna quelque charme à notre arrivée dans ces lieux étrangers. Les occupations que nécessitait notre nouvel établissement chassèrent les premiers chagrins, et remplirent les heures que j’aurais été tenté de donner à l’ennui. Mes frères nous avaient choisi un joli vallon près de l’eau, qui ressemblait assez à celui que nous avions laissé sur les bords de la Gaspéreau ; seulement, il était submergé à chaque marée ; il fallait des abboiteaux considérables pour le protéger contre la mer.

Après avoir fait bénir la terre par le Père de Laloutre qui dirigeait alors cette mission, nous commençâmes les premières jetées ; le bon prêtre venait travailler avec nous, nous donnait ses conseils et soutenait notre courage. Je faisais double tâche dans l’espoir de gagner plus tôt ma feuille de route.

Les digues montèrent rapidement, et quand arrivèrent les grands froids et les fortes marées d’automne, nous avions déjà volé un beau domaine à l’océan.

Nous songeâmes aussitôt à la construction des maisons : ce fut l’occupation de tout l’hiver ; cette saison, qui s’annonça cette année-là très à bonne heure, promettait d’être longue.

Lorsque je vis toutes les rivières glacées et les champs couverts de neige, vers le temps de Noël et de l’Épiphanie, il me vint souvent à l’idée, en songeant aux anciens jours de fête, de m’échapper sur mes raquettes, sous prétexte de courir le chevreuil ou l’orignal à la piste, et d’arriver jusqu’à Grand-Pré, en suivant les rivages et surtout mon cœur. Je ne pouvais me faire à la pensée d’être séparé de vous, durant ces moments heureux où il semble que tous ceux qui se sont aimés devraient être réunis. Mais j’étais lié par un saint devoir, il fallait laisser à mes vieux parents un toit pour les années que je ne devais plus passer avec eux, et je ne pouvais pas manquer la dernière bénédiction de mon père.

La veille au soir de cette nouvelle année, la table nous parut plus étroite, la famille s’embrassa plus tendrement, il nous semblait que nous avions de l’amour de trop… Nous pensions que c’était à cause des absents, mais Dieu voulait peut-être aussi nous rendre ces heures de réunion plus douces, puisqu’il devait encore nous séparer.

Et le lendemain matin !… je n’oublierai jamais le moment qui nous vit tous, à genoux, autour du lit de mon pauvre père, pour lui demander de nous bénir. Je n’avais jamais aperçu en lui le signe d’une faiblesse ; il ne nous laissait voir d’habitude que le côté énergique de son caractère, que sa prudence calme, toujours attentive à notre conduite et à nos besoins ; mais, dans cet instant, il ne pouvait maîtriser son émotion, la voix lui manquait, et j’ai vu briller des larmes dans ses yeux pour la première fois de ma vie. Quand il leva la main sur moi, il me dit : « Toi, mon Jacques, tu es le plus jeune, et tu vas retourner seul à Grand-Pré ; tu ne seras plus des nôtres… peut être ne nous reverrons-nous plus jamais ; je suis vieux, et les temps vont au pire… Vas, je te bénis pour toute ta vie !… Sois toujours un honnête homme, sois fidèle à ta parole. Tu vas rester avec les Anglais ; eh bien ! ne les trahis pas ; si tu ne peux supporter leurs injustices, reviens avec nous : un homme, après tout, est bien maître de sa personne, et libre de choisir son ciel ; mais n’oublies pas que tu es un enfant de la France ; le sang et la langue que Dieu donne, vois-tu, Jacques, ça ne se livre pas à la conquête, ça ne se sacrifie devant rien, ça tient au cœur ; c’est un dépôt que le Créateur veut qu’on garde dans quelque situation désespérée où l’on se trouve, pour accomplir ses desseins. S’en débarrasser au premier obstacle, c’est insulter la Providence et douter de son pouvoir. Et puis, le sang que tu as reçu est assez plein de gloire pour que tu sois orgueilleux de le garder pur, partout !… » Pauvre père, il avait le pressentiment de ce qui est arrivé ! Quoique je n’aie pu revenir à Grand-Pré, au printemps, comme il avait été convenu, cette bénédiction a été la dernière…

Le reste de l’hiver se passa sans nouvelles inquiétudes, dans un travail sans relâche. Cette activité excessive m’était douce, chaque entreprise accomplie était un pas de fait vers un bonheur. Au mois d’avril, plusieurs maisons étaient terminées et nous pûmes installer nos vieux parents dans la plus spacieuse et la plus commode.

Je commençais à rêver au retour et à m’y préparer insensiblement, quand on vint nous annoncer que les Anglais s’avançaient du côté de la Missaguash pour déloger M. de la Corne, qui occupait la rive opposée à celle où nous venions de nous fixer. Le major Lawrence avait aussi pour mission de nous faire jurer de gré ou de force à l’Angleterre. Cette nouvelle nous fut apportée, le dimanche, à l’heure des vêpres : les troupes anglaises n’avaient plus que six heures de marche pour joindre nos établissements… Tout le monde se sentit frappé comme par une punition du ciel. Nous nous rendîmes en tumulte à l’église pour prier et pour demander les avis de notre missionnaire.

Le Père de Laloutre nous attendait sur le seuil de l’église. Après que nous fûmes tous réunis autour de lui, il nous tint à peu près ce discours : Mes enfants, le moment est venu où Dieu et la France veulent de grands sacrifices : serez-vous assez généreux pour les accomplir ?

— Oui, oui ! répondirent comme un seul homme tous les anciens.

— Eh bien ! voici les Anglais, nos éternels ennemis, nos persécuteurs acharnés ; ils viennent encore réclamer cette terre sur laquelle nous avions cru retrouver l’autorité et la protection de la France, où nous pensions établir en paix nos demeures et nos familles. Ils disent qu’elle est leur conquête, qu’elle leur appartient par les traités ; que nous devons à leur roi notre fidélité et nos hommages, quoique le traité d’Utrecht ne leur ait jamais livré que Port-Royal et son territoire. Ils viennent encore exiger de nous des serments pour un gouvernement qui fait jurer à son souverain et à ses représentants de proscrire, par tous les moyens, le catholicisme, de favoriser et de défendre la religion protestante. Pourrions-nous jamais commettre un pareil acte de lâcheté ; accepter l’opprobre des transfuges et des renégats ; renoncer au titre de Français, appeler la proscription de notre culte, faire de nos enfants des ennemis de la France ?…

— Non, non ! jamais ! s’écrièrent à la fois les hommes, les femmes et les enfants, en élevant leurs mains vers l’église comme pour affirmer leur promesse devant Dieu.

— Alors, continua le prêtre, il ne nous reste qu’une alternative. Voyez-vous de l’autre côté de la rivière, sur les bases naissantes de ces fortifications, flotter le drapeau que nous aimons ? Les soldats qui l’ont planté là ont voulu nous dire que ce sol est celui de notre véritable patrie, et qu’ils sont prêts à le protéger. Ici, nous ne pouvons pas nous défendre ; nos demeures seront envahies, notre église sera profanée, nos toits serviront d’habitation ; nos tyranniques ennemis, ils se nourriront de notre pain et de nos troupeaux, ils nous forceront à les servir comme des esclaves Il n’y a de salut pour nous que dans la fuite ; je sais qu’il est dur pour un Français de fuir sans combattre, mais les circonstances nous en font un devoir d’honneur. Fuyons donc ; emportons ce que nous pourrons de nos biens, brûlons et détruisons le reste, nos maisons, notre église, nos greniers, nos étables, tout, tout, jusqu’aux forêts, et l’herbe de nos prés, s’il est possible ; qu’ils n’aient aucun abri, aucun aliment, rien à ravir, rien à souiller, et soyons encore Français !…

— Oui, oui ! cria la foule, brûlons tout ! Vive la France ! Vive notre drapeau !

Alors le prêtre entra dans l’église ; nous nous y précipitâmes derrière lui ; il monta à l’autel ; après s’être revêtu de ses habits de chœur, il tira du tabernacle toutes les saintes espèces ; la foule entonna tout d’une voix un chant au Saint Sacrement, après lequel elle se prosterna pour adorer son Dieu une dernière fois sur cette terre de l’Acadie. Après la bénédiction, le prêtre abandonna l’autel, emportant avec lui la sainte Eucharistie et les vases sacrés, laissant le tabernacle et l’église vides. Aussitôt le feu fut allumé dans le sanctuaire, dans la nef, au portail, à la sacristie, et en un instant tout ce qui avait servi au culte ne fut plus qu’un brasier.

Pendant que le Père de Laloutre s’avancait en silence vers le rivage, au milieu d’un petit groupe d’enfants de chœur, les habitants coururent à leurs maisons pour rassembler ce qu’ils pourraient de leurs bestiaux et prendre les objets qu’ils désiraient emporter. Lorsque tout fut prêt pour le départ, l’incendie général commença.

Tout ce qui pouvait servir d’habitation à un être vivant fut atteint par les flammes. Il régnait dans la population un enthousiasme singulier. Les femmes et les enfants pleuraient, et cependant tous couraient à l’envie porter la destruction dans leurs demeures ; personne ne voulut s’éloigner avant d’avoir la certitude que rien ne resterait debout.

Mon père porta le premier la torche à sa maison ; il n’y avait pas plus d’un mois qu’il y était logé.

J’arrivais de l’église avec un brandon pétillant lorsque je le trouvai occupé de sa pénible besogne. Ma mère sortait en cet instant avec les quelques derniers objets qu’elle tenait à conserver : c’étaient des souvenirs de Grand-Pré qui prenaient le chemin d’un second exil. En quittant la porte, la pauvre mère regarda, sans rien articuler, cet intérieur déjà si blanc, si rangé, déjà si chéri, et elle se contenta de dire à mon père :

— Allons, allons, faites brûler, vite !… En m’apercevant, le vieillard impatienté me cria. — Mais, arrive donc, avec ton tisonnier, ça ne prend pas, le bois est trop vert. Voilà ce que c’est que des maisons trop neuves !…

Je me mis de la partie, et la flamme commença bientôt à courir dans les cloisons et sur les planchers. Le père, qui s’était arrêté pour regarder mes succès, me dit, quand le temps de nous enfuir fut venu :

— C’est bien, mon Jacques, je vois que tu as la main sûre : viens servir ton pays. Brûler aussi vaillamment la maison de son père et ses plus douces espérances par amour pour la France, c’est bien commencer. Allons, vas maintenant soutenir ta mère.

Trois heures avaient suffi pour accomplir cette ruine complète de notre village et du reste de notre fortune, et le soir était venu quand nous commençâmes à traverser la Missaguash. Les lueurs de l’incendie éclairaient au loin les deux rives et favorisaient, avec les dernières lueurs du jour, l’opération de notre fuite : c’était le dernier service que nous rendaient toutes ces choses qui nous avaient coûté tant de travail.

Le passage de la rivière se fit sans trop de désordre. Les femmes et les provisions furent transportées sur les quelques embarcations qui nous restaient, les hommes et les bêtes traversèrent à gué ou à la nage.

À peine avions-nous touché l’autre rive, que nous vîmes apparaître au milieu des ruines fumantes que nous venions de quitter, les premières vedettes du corps de Lawrence. Un sentiment universel de reconnaissance s’empara de nous. Notre premier mouvement fut de tomber à genoux pour remercier le ciel. Notre missionnaire éleva sur nos têtes prosternées le corps de notre sauveur et nous pleurâmes de joie. Les troupes de M. de la Corne, averties de notre arrivée, accoururent dans le même temps pour nous accueillir, pour nous serrer dans leurs bras. Car, en les voyant, il semblait que nous avions retrouvé des frères et nous nous précipitions au-devant d’eux pour les embrasser. Oh ! mes amis, ce moment a été la plus douce récompense de notre sacrifice ; nous oubliions que nous n’avions plus de toit, plus d’aisance, qu’il nous restait à peine de la nourriture pour les jours suivants ; un seul sentiment dominait nos cœurs en les comblant de jouissance, c’était l’amour de notre patrie ; nous venions de renaître dans son sein, de revivre de la vie de la France !…

Quelle rage dut s’emparer de nos ennemis quand ils ne trouvèrent plus que des cendres à la place de nos demeures, que des victimes absentes ; quand ils entendirent le cri de « Vive la France ! » que nous leur adressâmes de notre rive ! Ils se mirent à déployer leurs lignes, à courir sur le rivage, à faire entendre des commandements rapides mêlés de fusillades. M. de la Corne craignant une attaque immédiate, nous achemina vers ses retranchements situés à une petite distance ; il rangea ses troupes en ligne de bataille et fit faire quelques décharges pour annoncer aux Anglais qu’il était prêt à combattre. Ceux-ci le comprirent bien vite, car ils se hâtèrent de se mettre eux-mêmes en défense. Des deux côtés on passa la nuit sous les armes. Quant à nous, retirés sous les tentes que les soldats avaient laissées à notre disposition, nous cherchâmes le repos dans le sommeil.

Ce premier soir passé sous le drapeau de la France ne fut pas le plus gai pour moi. Pendant tout le temps que durèrent les scènes du départ, nous étions restés sous l’empire d’une exaltation aveugle ; les cris d’excitation, l’entraînement du dévouement et du sacrifice, les horreurs de la destruction, les lueurs et les mugissements de l’incendie nous donnaient de l’ivresse ; et moi, j’entendais toujours au-dessus de tous ces bruits les derniers mots du curé : « Soyons encore Français ! » et ces mots avaient grisé ma raison… Mais quand tout cela fut passé, quand le calme de la nuit fut descendu sur cet attroupement de familles et de parents sans abri, il me vint en tête toute autre chose que du sommeil et des songes riants. Mes yeux errèrent sur cette frontière franchie, je ne vis plus que ce village disparu dans les flammes, que ces bataillons anglais gardant l’autre rive, et je sentis, comme l’avait dit mon père, « que j’avais brûlé mes espérances… » En effet, ce second départ ne me promettait plus de retour ; ma vie était désormais vouée aux chances des événements ; je songeais que je ne pouvais jamais arriver jusqu’à Marie qu’en combattant.

Le lendemain fut pour tout le monde un jour de réflexion et de projets divers : un jour bien triste, car il fallut songer à nous séparer de nouveau et à travailler à une existence que personne n’avait prévue. Nous étions entourés de forêts, sur un sol ingrat, et trop près des Anglais pour songer à nous y fixer ; puis, ce que nous possédions d’aliments ne pouvait suffire pendant longtemps à notre nourriture. D’ailleurs, les Anglais n’étaient pas venus jusque là pour nous laisser en paix ; dès le jour même, ils enjoignirent à M. de la Corne de quitter une terre qui, disaient-ils, appartenait à l’Angleterre. Celui-ci leur fit répondre qu’il était bien dans le domaine de la France, et qu’il ne reculerait qu’à l’ordre de son souverain ou devant une force supérieure ; les négociations en restèrent là. On s’attendait à tout instant à voir l’ennemi franchir la rivière.

Dans ces circonstances, notre commandant dut nous prévenir qu’il pourrait difficilement garder près de lui tant de monde sans compromettre les intérêts de la France, notre propre salut et celui de ses soldats. Il nous offrit de nous diriger du côté de Chédiac et de Miramichi, le long du golfe St. Laurent ; il nous assurait que nous trouverions là tout probablement des vaisseaux du gouvernement qu’il ferait mettre à notre disposition. Nous partîmes le soir même. M. de la Corne, pour plus grande sûreté, fit armer ce qu’il y avait de jeunes gens parmi nous, et nous donna pour guide Wagontaga, l’ami que voici. C’est de ce moment que date notre intimité.

Rendus à Chédiac, nous apprîmes qu’une petite flotte de transports venait de partir, faisant voile pour Québec ; on n’en attendait pas d’autres avant plusieurs mois. Quelques familles résolurent de s’embarquer sur de méchants bateaux pêcheurs qui couraient les côtes, et de se rendre à l’île St.-Jean (Prince Edouard), où un grand nombre de nos compatriotes s’étaient déjà fixés. Mais nous étions plus dénués que la plupart des émigrés, puisque nous n’avions pu faire aucun approvisionnement considérable dans notre dernier établissement ; nous restâmes donc à la merci de M. de Boishébert, qui commandait dans ces lieux. Notre situation ne fit qu’empirer. Les secours que nous faisait espérer sans cesse le gouvernement n’arrivaient pas, les troupes étaient elles-mêmes mal nourries, il fallut nous mettre à la ration, à la ration de poisson… Les Anglais, apprenant que des convois étaient partis de Louisbourg pour venir nous apporter quelques aliments, mirent des croiseurs sur toutes les passes entre la côte et l’île St.-Jean, pour intercepter ces envois. Nous n’en reçûmes rien. L’hiver approchait et nous étions menacés de famine ; nous couchions sur la terre, sous des cabanes d’écorce, à la manière des sauvages ; il nous restait à peine de quoi nous couvrir la nuit et nous vêtir le jour. Nous étions sur une grève aride, sans aucun espoir de délivrance, ne comptant pour vivre que sur la charité du commandant. Cette situation était pour nous insupportable, et mon père ne pouvait s’y résigner. La faim le faisait moins dépérir que l’humiliation de se voir ainsi réduit jusqu’à la mendicité. Il ne s’arrêtait pas à la pensée que la France, qui avait inspiré notre sacrifice, était tenue de pourvoir, durant quelque temps au moins, à notre existence ; il ne voyait que cet état misérable de dépendance. Il parla d’aller se fixer sur la rivière Coudiac, dans l’intérieur du pays, à quelques lieues de la Baie-des-Français ; plusieurs familles acadiennes étaient établies sur ces bords depuis quelques années. « Là, disait le pauvre père, nous trouverons peut-être quelqu’un dans l’aisance, et si nous ne pouvons pas tirer de suite notre pain de la terre, ils nous le feront gagner : un salaire, c’est honorable, au moins ; mais ici, la nourriture que je prends me répugne ; et puis, là-bas, j’irai regarder quelquefois la côte acadienne !… Qui sait ?… si la France venait à reprendre le pays !… j’aurais moins loin à marcher pour y retourner. » À cette époque de l’année, et dans l’état où se trouvaient les affaires politiques, ce projet était plein de dangers. Pour le faire manquer, ou au moins en retarder la réalisation, j’allai offrir mes services à M. de Boishébert, qui les accepta volontiers. C’était me mettre sous le coup de la peine capitale, dans le cas où je serais pris par les Anglais, et rendre mon pardon impossible ; et puis je me liais pour cinq ans ; mais il n’y avait pas à balancer. Plusieurs jeunes gens, pour assurer à leurs parents une protection plus obligée, firent comme moi, et nous formâmes un corps à part, exempt pour le moment du service régulier, destiné autant à la chasse qu’à la guerre. Wagontaga se joignit à nous avec quelques sauvages de sa tribu. Il fut pour nous d’une grande utilité, connaissant les lieux fréquentés par le gibier et habitué qu’il était à le traquer. Nous avions ordre de ne poursuivra les bêtes fauves que sur le territoire français, en deçà de l’isthme acadien, et de ne commettre aucun acte agressif contre les Anglais. Mais si nous les rencontrions en deçà de ces limites, il ne nous était pas défendu de les traiter comme gibier de bon aloi.

Nous passâmes ainsi l’hiver à poursuivre le chevreuil et l’orignal, le castor et la martre, faisant des amas de pelleteries pour notre commandant et des provisions de viandes fumées pour nourrir nos familles. Les Anglais seuls ne se présentèrent pas à l’affût, au grand regret de Wagontaga, qui a pour la chair anglaise un goût exclusif. Mais s’il en manqua durant toute cette saison, il n’en a pas été privé depuis.

En entendant ces derniers mots, Toinon s’éloigna de plusieurs pas du terrible sauvage, et poussa timidement de son côté quelques restes de pain et sa carcasse de canard où il restait pourtant assez peu à manger.

Jacques reprit en riant son récit : — Jusque là cette vie ne manquait pas d’avoir son charme ; la chasse était assez abondante, nous apportions quelque soulagement aux privations de nos parents et nous nous préparions à des aventures plus importantes. Il s’établissait un lien d’affection entre nous et nos armes qui nous servaient de gagne-pain, et nous éprouvions quelquefois le désir de nous en servir sur un autre champ. Un Français, placé comme nous l’étions, si près de ses ennemis, ne se familiarise pas avec le fusil sans qu’il lui vienne l’envie de le diriger du côté de la frontière, et nous avions, nous particulièrement, bien des raisons de le désirer.

Cependant, le printemps ne changea rien à la situation des émigrés acadiens. Mon père, fatigué de son inaction et de recevoir toujours l’aumône du gouvernement au prix du sacrifice de ses enfants, partit, comme il l’avait projeté, pour se rendre sur le Coudiac ; il ne voyait plus de dangers à craindre ; les Français ayant élevé des forts à Beau-Bassin, sur la Baie-Verte et à l’entrée du fleuve St. Jean ; il était persuadé que la France finirait par reprendre des provinces dont tes habitants lui avaient montré tant de dévouement, et il croyait à son départ ne faire qu’une seule étape avant d’arriver à Grand-Pré.

Il fallut donc faire encore des adieux, et cette fois, j’allais être séparé de tout ce qui me restait de cher. Car je ne pouvais pas m’éloigner avec eux ; j’aurais rougi d’offrir un remplaçant à l’approche de la guerre, au moment du danger. D’ailleurs, comme il était évident que je ne pourrais jamais arriver à Grand-Pré qu’avec les armes de la France, je n’avais plus d’autre ambition, d’autre désir que de rester sous mon drapeau. Après le départ de mes parents, ce drapeau fut tout ce qui put me captiver ; je lui confiais toutes mes espérances, il portait dans ses plis toutes mes amours ; sa vue seule m’a fait supporter pendant trois ans la monotonie de ma solitude, l’absence de toutes mes affections, l’inquiétude que m’avait laissée l’éloignement de tous les miens. Ah ! que de rêves il faisait encore naître dans mon esprit fiévreux ! Il m’arrivait quelquefois de m’arrêter à le contempler ; quand nous campions dans quelque lieu où se réveillaient mes souvenirs, alors je lui parlais dans mon cœur, je lui souriais dans mes illusions ; je lui disais : « Signe de la France, non, tu n’es pas trompeur, tu n’es pas infidèle à notre gloire, tu passeras encore sur cette terre d’où tu as été chassé ; je te suivrai pas à pas, versant mon sang, frappant de toutes mes forces ; je te suivrai jusqu’à ce que tu t’arrêtes sur ma chère Acadie, sur mon Grand-Pré, et qu’il n’y ait plus autour de toi d’ennemis assez puissants pour te menacer encore ! » Et je me voyais arrivant ainsi dans mon village délivré, chargé de drapeaux ennemis, fier de notre triomphe, ramenant vers leurs champs mes parents exilés, demandant à Marie, restée fidèle à mon souvenir et à celui de notre vieille patrie, de me récompenser… Et je hâtais les événements de tous mes désirs, j’appelais la guerre !…

Et Dieu a voulu que tout cela fût de la folie !… Aujourd’hui, j’ai bien peu l’air d’un triomphateur, n’est-ce pas ?…

Le départ de M. de Boishébert pour la rivière St.-Jean fut encore pour moi un événement pénible, car il nous laissa sous le commandement d’un homme détestable, M. de Vergor, un commis de tripot plutôt qu’un soldat, un filou, un valet intrigant, un lâche ; et nous étions à la veille de combattre.

Le colonel Winslow venait de débarquer avec deux mille hommes à quelque distance de Beau-Bassin. Il fallait résister à une pareille force, et nous n’étions en tout que quatre cents, dont trois cents recrues, à peine armées et levées à la hâte. Bien dirigée, cette petite troupe aurait pu causer quelque mal aux Anglais, et les arrêter pendant longtemps devant le fort Beauséjour ; nous étions habitués à combattre un contre quatre. Mais notre chef était inhabile et personne n’avait de confiance en lui. Je fus chargé avec mes gens de courir en éclaireurs et de faire l’escarmouche autour des palissades. Cette besogne me convenait assez. Je connaissais bien le pays ; les bois et le cours des rivières m’étaient familiers.

Pleins d’ardeur, Wagontaga et moi nous courûmes au-devant de l’ennemi. Mais il venait de culbuter un corps des nôtres, retranché derrière quelques redoutes construites à la hâte. Nous dûmes nous retirer dans le fourré, nous contentant d’observer la marche de nos adversaires et de leur envoyer quelques décharges bien dirigées. La nuit, nous tombions dans leur camp avec un bruit d’armes et des cris sauvages capables de faire fuir les morts. Cette tactique eut d’abord son effet : elle déguisait notre nombre, ralentissait la marche des Anglais, en leur faisant craindre quelque coup de main, et elle donnait le temps à la garnison du fort de se préparer à la résistance ou à la retraite. Mais elle ne pouvait se prolonger, l’ennemi était déjà prévenu de notre faiblesse. Il réussit bientôt à former ses lignes de siège. M. de Vergor s’y laissa enfermer, quoiqu’il dût savoir qu’il ne pouvait pas défendre la place ; le feu des batteries fut ouvert, et quelques jours après je vis glisser le pavillon français : notre commandant avait capitulé. J’étais resté avec mes troupes en dehors de l’enceinte fortifiée pour battre la campagne et inquiéter les derrières des assiégeants : aussitôt que je vis tomber notre drapeau et le feu se ralentir, je compris notre malheur et je m’éloignai sans attendre d’ordres supérieurs, sans savoir les conditions de notre honte ; je sentais mon cœur plein de dégoût et de rage. J’avais résolu d’aller prévenir ma famille de cet échec et de pousser ensuite jusqu’au fort de la rivière St. Jean où commandait M. de Boishébert. Mais quelques-uns de mes hommes avaient été blessés, il fallait les porter à travers les bois, tantôt dans des routes escarpées et jamais bien tracées, tantôt dans des savanes boueuses ; puis nous avions les rivières à franchir, et nous manquions d’aliments sains. Toutes ces entraves apportèrent bien du retard dans notre marche ; et les Anglais eurent le temps de pénétrer dans le Coudiac avant nous.

Nous étions arrivés à quelque distance de cette rivière quand nous rencontrâmes plusieurs familles de nos compatriotes ; elles étaient dans un état déplorable, presque sans habillements, manquant à peu près de nourriture ; elles se traînaient à peine et elles essayaient de fuir. Leur épouvante était si grande que lorsqu’elles nous aperçurent elles ne voulurent pas nous reconnaître, et crurent que nous venions pour les massacrer. C’étaient des anciens colons de ce lieu ; je n’en connaissais aucun. Pauvres gens ! ils semblaient croire qu’il n’existait plus d’Acadiens dans le monde… Lorsqu’ils virent qui nous étions, ils s’écrièrent avec désespoir :

— « Ah !… vous venez trop tard !… les Anglais sont passés chez nous !… »

Nous comprîmes que le feu avait dû y passer aussi. C’est en effet ce que nous apprîmes par le récit de ces malheureux.

Aussitôt après la reddition de Beauséjour, Winslow avait détaché quelques troupes et il les avait envoyées par eau dans le Coudiac pour détruire tous les établissements qu’elles rencontreraient sur leur passage. Ces hommes s’y rendirent de nuit, entrèrent dans les maisons, saisirent les habitants au milieu de leur sommeil, les poussèrent dehors et mirent ensuite le feu à leurs demeures. Dans la terreur qui s’empara d’eux, ils se précipitèrent au hazard dans les bois environnants.

Vous comprenez mon angoisse et mon désespoir en entendant raconter ces détails. — Et les Hébert ! m’écriai-je, que sont-ils devenus ?… les connaissiez-vous ? — Les Hébert ! répondit un de la bande, si nous les avons counus ?… Ah ! oui, capitaine ; les braves gens ! c’étaient nos voisins, ils habitaient parmi nous depuis trois ans seulement, et déjà ils étaient à la veille de jouir de leur travail. Quel courage !… si vous aviez vu les vieux à l’ouvrage !… c’était à faire rougir ceux de notre temps. Ils possédaient déjà une maison et plus de défrichement qu’il ne leur en fallait pour vivre. Et il leur a bien fallu partir comme nous autres. Mais ça coûtait aux enfanta ; ils voulurent résister, et ils en ont tué deux !

— Qui en a tué deux ? m’écriai-je.

— Les Anglais… Ils ont fait feu, et deux des aînés sont tombés ; nous ne savons pas leur nom. Les autres de la famille se sauvèrent de notre côté. Ils allèrent bien quelques jours ; mais la pauvre mère était trop agée pour tant marcher, pour tant souffrir ; et elle est morte !…

— Ma pauvre mère est morte !… m’écriai-je en étouffant de douleur, morte dans ces bois !…

— Quoi ! c’était votre mère, reprit le conteur. Ah ! pauvre monsieur, allez, n’ayez pas tant de chagrin, elle est mieux que nous tous à présent, c’est une sainte martyre qui se repose au ciel. Si vous aviez vu ses dernière moments !… comme c’était beau ! Elle a dit à ses enfants de se réunir autour d’elle ; elle était couchée sur un lit de sapin au pied d’un gros arbre près de cette petite rivière qui passe non loin d’ici. Il y avait encore dans le ciel un peu de la lueur du soleil couchant et ça éclairait sa figure comme les regards du bon Dieu. Quand toute sa famille fut agenouillée autour de son grabat, elle demanda à son mari et à ses enfants de lui pardonner le mal, les chagrins et les scandales qu’elle avait pu leur causer dans sa vie ; puis elle a prié Dieu de ne pas punir les Anglais à cause de leurs cruautés, et elle lui a demandé de réunir un jour ses enfants autour de leur père dans un pays français ; et pendant que nous étions tous à réciter le chapelet avec elle, elle a rendu l’âme. Ses yeux étaient tournés vers le ciel ; nous pensions qu’elle priait encore… et elle avait quitté la terre… Durant la nuit, nous creusâmes une fosse et nous déposâmes le corps dedans. C’était bien triste de ne pas voir là de prêtre pour bénir la terre ; mais tant de larmes de malheureux sont tombées dessus que Dieu a dû la trouver assez sainte… Après ça, votre pauvre père a fait deux grandes entailles en forme de croix sur l’arbre près duquel repose les restes de sa défunte femme, et ils ont continué leur chemin…

Je restai un instant torturé par l’excès de ma douleur, puis je demandai à ces gens pourquoi ils n’avaient pas suivi mes parents.

— Ah ! reprit celui qui m’avait parlé, c’est que c’était {{tiret2|impossi|ble} ; pendant que vos frères résistaient aux Anglais, les autres avaient pu saisir quelques aliments, de quoi se couvrir et un canot d’écorce. Arrivé sur les bords de cette rivière, comme ils ont jugé qu’elle devait se diriger du côté de Chédiac, ils résolurent de suivre son cours par eau. Nous ne pouvions pas tous entrer dans le canot ; il fallut donc nous séparer. Après nous avoir laissé une partie de leurs provisions et pris avec eux ceux d’entre nous qui pouvaient le moins marcher, ils se sont hâtés de s’éloigner pour nous envoyer plus tôt du secours. Voilà quatre jours maintenant que nous cheminons seuls.

Il était inutile d’aller à la recherche de ma famille, je n’aurais pas pu la rejoindre ; j’étais à peu près sûr de la retrouver à Chédiac et de rencontrer prochainement quelques-uns de mes frères quand ils reviendraient au devant des malheureux restés en arrière. Et puis, je brûlais de courir sus aux Anglais et de leur enlever le butin qu’ils avaient dû faire dans leur expédition. Il était aussi, plus que jamais, nécessaire d’aller informer M. de Boishébert pour empêcher l’ennemi de lui couper la retraite. Nous laissâmes donc tous nos blessés et toutes les provisions dont nous pouvions nous dispenser à la rigueur parmi les émigrés que nous venions de rencontrer, et nous nous remîmes en marche.

Le lendemain soir, comme nous allions faire halte, nous entendîmes à quelque distance, en avant de nous, les hurlements d’une meute de loup-cerviers. Je m’avançai dans la direction du bruit et j’aperçus, dans un endroit que les voyageurs de la veille m’avaient décrit, l’arbre marqué par mon père. C’est à ses pieds que les animaux sauvages faisaient leur affreux sabat. Je pressentis quelque chose d’horrible et je m’élançai de ce côté. J’avais bien deviné : les affreuses bêtes, après avoir déterré le corps de ma mère, achevaient de s’en repaître… Il n’y avait plus autour de la fosse que quelques ossements épars, comme les restes d’un repas de camp. C’était là tout ce qui restait de l’image Se ma mère… Ma mère ! ma pauvre mère ! elle n’avait pas même pu dormir en paix dans la terre de cette solitude, sous cette forêt sauvage ! ce cœur si tendre, ce sein si plein d’amour, des loups les avaient déchirés et mangés !

Mes chers amis, je ne sais plus ce qui se passa dans ma tête et dans ma poitrine dans ce moment-là ; je sentis quelque chose comme le bouleversement d’un orage qui vient ; je crus que j’allais devenir fou de douleur et de rage. Je me rappelle que je m’arrêtai devant cette croix que la main d’un infortuné avait laissée là pour veiller sur le corps d’une martyre ; je la regardai presque avec mépris et je lui demandai ce qu’elle avait fait de sa relique, des larmes et des prières des miens… Puis, je ramassai un à un tous ces chers débris, je les montrai au ciel et je lui demandai s’il était juste d’accabler ainsi tant d’innocence, de poursuivre jusque dans son dernier refuge tant d’infortune ! Je fus même tenté de jeter vers Dieu (ah ! qu’il me le pardonne !) de jeter comme un défi, comme une insulte, ces restes palpitants. Mais l’âme sanctifiée de ma mère, qui devait voir mon désespoir, me retint sans doute, elle qui avait pardonné aux Anglais, et je n’articulai pas un blasphème sur ces saintes dépouilles… Je les pressai sur ma poitrine… Mais moi, je ne pardonnai pas. Oh ! non, je ne pardonnai pas ! Ma sainte mère serait venue dans cet instant me demander ce pardon, à deux genoux, avec ses pleurs, avec sa voix tendre, avec son amour céleste, que j’aurais repoussé ses deux mains jointes sur mon cœur !… Une haine brillante s’était allumée dans mon sang, et désormais je ne pouvais plus me coucher sur cette terre sans m’être vengé. Je le jurai là devant cette croix marquée par mon père…

Après avoir déposé au fond du lit de la rivière les restes de ma mère, je dis à mes hommes :

— Eh bien ! maintenant, pouvez-vous me suivre ?

Ils m’aimaient, ils partageaient mon exaspération, ils répondirent tous :

— Oui, oui ! nous irons partout ; sus aux Anglais !

— Alors, en avant ! m’écriai-je en ouvrant la marche, et nous partîmes ainsi sans avoir pris de repos ni de nourriture. Nous ne nous arrêtâmes que pendant quelques heures de la nuit. Le lendemain matin, nous touchions aux rives du Condiac ; en explorant ses bords, nous aperçûmes au loin dans le ciel une colonne de fumée. Ce ne pouvait être un incendie ; le nuage était étroit et s’élevait avec calme comme du foyer d’une chaumière ; or, il n’en existait pas une debout : ce ne pouvait être que le feu du camp des Anglais. Cette conclusion parut juste à tout le monde et elle nous remplit de joie, car jusqu’à ce moment, la crainte de trouver l’ennemi disparu m’avait laissé dans une grande inquiétude.

Je fis prendre à ma troupe une double ration ; et le repas expédié, nous préparâmes nos armes pour le combat. Nous portions tous un fusil et un grand coutelas de chasse. Les fusils furent chargés jusqu’à la gueule, et chacun s’assura que sa lame tenait ferme dans le manche. Un frisson d’impatience courait sur tous nos membres, et je pus à peine retenir mes hommes le temps d’une halte. Il fallut se remettre en route.

Les chemins étaient ici mieux tracés et plus unis : après trois heures de marche forcée, nous pûmes reconnaître la position des Anglais, leur force et leurs moyens de défense. Ils occupaient le fond d’une anse située au pied d’une petite hauteur ; ils étaient au nombre de cent, à peu près, distribués autour de trois feux et s’occupant à discourir bruyamment comme des gens qui ont trop bu. Ils semblaient n’avoir prévu aucune attaque, deux sentinelles seulement stationnaient à chaque extrémité du camp ; un troupeau de bêtes et des amas de butin encombraient le rivage et les embarcations ; les armes étaient groupées par faisceaux à côté des soldats. Les imprudents ! ils n’avaient pas même fait occuper le monticule.

Nous nous hâtâmes d’y monter nous-mêmes, à travers les broussailles. Aussitôt arrivés au sommet, je disposai ma petite troupe sur trois files de dix hommes chacune, et je leur dis à demi voix : « Descendons d’abord à pas de loup, jusqu’à la moitié de la distance qui nous sépare de l’ennemi ; là, nous nous diviserons, dix à droite, dix à gauche, dix au milieu. Parvenus à vingt verges les uns des autres, vous vous rangerez en ligne de combat, vous armerez vos fusils, vous choisirez vos victimes et vous resterez attentifs… À mon signal, faites la décharge, jetez vos fusils, prenez vos couteaux et tombez tous ensemble sur eux. Frappez aux extrémités et au centre tout à la fois, et surtout frappez juste, pas un coup perdu, pas de merci !…

Nous partîmes : des branches mortes craquaient sous nos pieds, les feuilles s’agitaient à notre passage ; mais les Anglais riaient si fort que les sentinelles n’entendaient que les éclats de leurs voix. Nous nous glissâmes abrités derrière une lisière d’aunes qui s’étendait jusqu’aux abords du camp et le cernait en partie. Là, nous nous séparâmes, les dix hommes que je gardais avec moi se tapirent et j’attendis durant quelques instants, l’oreille tendue… Quand les branches eurent cessé de craquer, quand je n’entendis plus une seule feuille trembler, je jugeai que tous mes gens étaient à leur poste. Alors, je fis trois cris, imitant la voix du chat-huant ; les trois décharges éclatèrent et nous nous élançâmes le bras tendu, en poussant des rugissements sauvages.

Nous étions au milieu des Anglais, qu’ils n’avaient pas encore eu le temps de se reconnaître et de saisir leurs armes. Leur désordre était extrême, ils avaient peur de leur propre terreur ; en se précipitant les uns sur les autres, ils se croyaient assaillis de tous côtés par des bandes deux fois plus nombreuses ; ils se heurtaient, se frappaient entre eux avec tout ce qui leur tombait sous la main, pendant que nous en faisions un massacre épouvantable. Leur capitaine essaya vainement de les rallier et de les faire courir aux armes ; sourds à sa voix, ils se pressaient à ses côtés, se cachant le visage dans leurs mains pour recevoir la mort. Lui-même, serré dans les rangs de cette masse d’hommes stupéfiés par l’effroi, pouvait à peine se mouvoir : pour se dégager de leur étreinte et ranimer leur courage, il frappa sur eux à grands coups d’épée. Mais rien ne put maîtriser leur épouvante. Le ton de son commandement, l’éclat que faisait son épée en s’agitant au-dessus de la foule, me le firent d’abord reconnaître pour le chef, au milieu de l’ombre dont les autres l’environnaient. C’est lui que je cherchais : c’est sur lui que ma vengeance voulait surtout se satisfaire.

Je m’ouvris d’abord une voie pour le rejoindre, en abattant sous mes pieds six de ses soldats. Mais lui pouvait m’atteindre de plus loin, et il m’attendit l’épée levée, prête à me pourfendre. Je n’avais plus qu’un effort à faire pour l’atteindre quand je vis son arme tracer un éclair au-dessus de moi ; je mis ma lame en travers sur ma tête, elle fit glisser la sienne, le coup alla porter sur un autre fuyard qui me barrait encore le chemin et le fit culbuter. Je bondis par-dessus, j’enlaçai l’officier à la taille, le pressant dans mes bras comme une gerbe sous le lien ; je l’enlevai du milieu des siens et le fis rouler sous moi à dix pas de distance. À peine avait-il touché la terre qu’il fit un affreux gémissement en se cambrant en arrière, et je sentis un flot de sang inonder mon visage. Mon coutelas était entré jusqu’à la garde au-dessous de son épaule et ressortait sur sa poitrine. Je repoussai ma victime, j’étais déjà satisfait. Mais Wagontaga arrivait en cet instant. Apercevant ma figure toute sanglante et ne sachant pas comment j’avais frappé mon adversaire, il me crut blessé ; il se précipita sur le cadavre encore agité de l’Anglais, le perça deux fois au cœur, puis il le saisit ensuite par les cheveux, fit tourner son couteau autour du front et de la nuque, et d’un effort de poignet dépouilla complètement le crâne. C’est cette belle chevelure blonde que vous voyez là suspendue au milieu de sa ceinture.

— Comment ! s’écrièrent ensemble les deux Landry, mais c’était donc le frère de M. Georges Gordon !… Il était blond comme notre lieutenant, et c’est bien ainsi, et dans cette expédition qu’il a péri… ; Voilà qui n’assure pas ton repos à Grand-Pré, mon pauvre Jacques…

À cette exclamation de ses deux amis, Jacques ne put cacher un mouvement de surprise ni retenir les mots suivants : — Quoi ! c’était là le frère de votre bon monsieur George ! Il donna même une inflexion toute particulière à sa voix en articulant ces dernières paroles, puis son expression revêtit une nuance d’inquiétude bien marquée qui ne s’effaça pas du reste de la soirée. Après être resté quelques instants livré à ses réflexions, il poursuivit son récit.

— Je laissai donc le corps du commandant aux mains de Wagontaga pour courir après les fuyards. Ceux qui avaient d’abord échappé à nos coups s’étaient enfuis vers le rivage pour se réfugier sur leurs bateaux. Mais ces embarcations étaient déjà surchargées de butin ; la plupart s’enfoncèrent sous le poids du trop grand nombre qui s’y précipita. D’ailleurs, nous suivions les Anglais de trop près pour en laisser échapper beaucoup : quelques-uns seulement réussirent à s’éloigner du bord, à la faveur des ténèbres ; tous les autres furent culbutés dans la rivière, puis assommés dans l’eau ou massacrés sur la grève. La boucherie ne cessa que lorsqu’on n’entendit plus un seul gémissement poussé par une voix étrangère. Les sauvages achevaient ceux que nous avions laissé blessés. Ils firent plus, les malheureux !…

Quand je regagnai le camp, je retrouvai Wagontaga avec quelques-uns des siens : ils étaient assis autour d’un grand brasier qu’ils attisaient à l’envie ; une odeur nauséabonde me saisit à la gorge, et je vis sortir de chaque côté de la flamme, des membres et des têtes qui rôtissaient : tout près de là, j’aperçus les vêtements et l’épée du capitaine !… Alors, je pensai aux restes déchirés de ma mère, et je m’éloignai avec horreur, comprenant que j’allais être plus que vengé.

— Comment ! interrompit André, et tu as pu laisser manger des corps de chrétiens ! C’était bien assez d’avoir massacré tant d’hommes désarmés !…

— D’abord, mon ami, je crois que j’avais bien tous les droits de représailles, et dans ce moment j’étais dans l’ivresse du carnage et de la vengeance : la vue du sang que l’on répand rend aveugle et cruel. Cependant, je pense que si j’eusse pu empêcher ce repas affreux, je l’aurais fait. Mais les sauvages étaient beaucoup plus nombreux que nous, nous aurions été incapables de les retenir dans ce moment. C’est un malheur que les nécessités de la guerre nous obligent à nous servir de ces barbares : ils rendent nos victoires horribles. Quant au massacre de gens désarmés, il me semble que personne ne peut nous en faire un crime. D’abord, ils avaient leurs armes, ils n’avaient qu’à les prendre ; ensuite, tu dois savoir que dans un pays de forêts, où nous n’avons ni forteresses ni magasins, on ne peut pas faire de prisonniers, à plus forte raison quand la famine est parmi nous. Les Anglais qui chassent dans les bois, sans pain et sans vêtements, les habitants paisibles de communes entières, n’entendent pas la guerre autrement, en Amérique.

— Ah ! ça, dit Toinon, en se rapprochant encore de Jacques, puisqu’il en est ainsi ; puisque vous ne pouvez pas empêcher ces gens de manger le monde, je tiens plus que jamais à coucher avec toi ce soir, mon capitaine ; je regrette de ne pas avoir laissé ma part à celui-ci. Regardez un peu comme il roule ses yeux d’une terrible manière : on dirait qu’il veut nous avaler tous.

En effet, chaque fois que le sauvage entendait prononcer le nom des Anglais, son regard étincelait, il fermait le poing, ce qui faisait croire à Toinon que le cannibale revenait en appétit.

Jacques reprit son histoire :

— À peine étions nous réunis ensemble au milieu du camp encombré de cadavres, que nous entendîmes tout autour de nous un grand bruit de pas dans les bois. Aussitôt, je criai à mes hommes : « Prenez les fusils des Anglais… rangez-vous en ligne… montez sur la colline ! » En un instant nous étions armés, rendus sur les hauteurs et prêts à combattre. Mais soudain il me vint la réflexion que nous pourrions bien être victimes d’une méprise, et nous heurter contre des Français ou des sauvages amis. Je fis entendre immédiatement le cri du chat-huant qui était notre signe de reconnaissance avec les sauvages. Rien ne répondit et les pas s’avancèrent toujours. Alors, nous nous écriâmes tous ensemble : « Vive la France ! » Cette fois, les pas s’accélérèrent, et nous entendîmes de tous côtés cent voix qui répétèrent avec les échos : « Vive la France ! Vive la France ! » Et en même temps, le drapeau blanc sortit du fourré, et nous vîmes déboucher, à droite et à gauche du champ de notre combat, nos confrères d’armes, au milieu desquels nous nous précipitâmes, le cœur deux fois plein de bonheur.

C’était le corps de garnison du fort St.-Jean que M. de Boishébert ramenait vers Beau-Bassin. Ayant entendu dans le lointain notre fusillade, il était accouru, soupçonnant une attaque des Anglais contre les habitants du Coudiac. Il connaissait déjà la défaite de M. de Vergor depuis quelques jours, et c’est ce qui lui avait fait incendier ses ouvrages de défense. Il n’aurait pas pu s’y maintenir et il craignait de se voir fermer toute retraite du côté du Canada.

Quelle joie ce fut pour moi de montrer à mon ancien commandant ce que nous avions fait avant son arrivée ! Nous comptions quatre-vingts ennemis dans l’autre monde, nous avions des tentes et d’abondantes provisions, et nos adversaires avaient reçu une leçon qui devait leur apprendre à ne plus venir déloger des gens paisibles.

Le lendemain, nous levâmes le camp pour nous diriger du côté de Chédiac ; en chemin nous recueillîmes toutes les familles qui erraient encore dans les bois. Un grand nombre de ces malheureux avaient déjà atteint le poste français ; mais je n’y trouvai pas mes parents. Peut-être s’étaient-ils acheminés vers Miramichi… Rien n’a pu m’indiquer depuis la route qu’ils avaient suivie, et j’ignore encore quel a été leur sort…

Depuis cette époque, je n’ai pas laissé d’un pas M. de Boishébert. Les Anglais, retirés dans leurs forts, semblèrent craindre de s’aventurer au dehors ; de notre côté, trop faibles pour les y attaquer, nous dûmes nous contenter de les observer et de les surprendre dans leurs mouvements isolés. Ils avaient évidemment terminé la campagne. L’automne arrivait, il ne nous restait plus qu’à songer à nos quartiers d’hiver. Alors, le désir de revoir Grand-Pré vint s’emparer obstinément de moi. Mon engagement touchait à sa fin ; j’en profitai pour demander mon congé.

Il me restait peu d’espoir sur l’avenir de l’Acadie ; l’époque où il faudrait s’éloigner pour toujours de ces lieux me semblait proche. Je voulus les revoir encore avant de partir, avant de me mettre à la recherche de mes parents et de tenter de nouveaux combats ; j’avais besoin de revoir Marie, un vague pressentiment m’obsédait ; au risque de ma vie (à laquelle, d’ailleurs, je suis devenu bien indifférent), il fallait donner à mon cœur le bien de la certitude, la jouissance d’un moment de bonheur. Depuis si longtemps que je n’en avais pas ressenti !… Le souvenir de votre sœur n’avait jamais eu sur moi tant de puissance que dans ce moment ; sa figure se retraçait dans mon esprit avec tout son attrait passé. Ah ! je ne l’avais pas oubliée ! Mais tant de choses affreuses, tant de spectacles repoussants avaient frappé mes yeux, s’étaient gravés dans mon âme depuis le départ, que son image était restée souvent voilée. Mon cœur, durant des mois entiers, s’était rempli de haine et de vengeance, perdant dans ces sentiments violents l’habitude d’aimer et même le sentiment de la souffrance. Souvent, cependant, j’ai cru voir, après une de ces journées de marche forcée, de travail, d’inquiétude, de faim, soit au milieu de ma famille en fuite, soit à la poursuite des Anglais ; quand, accablé de la tâche accomplie, j’allais reposer ma pauvre tête sur un morceau de terre, à l’heure où mon cœur exprimait une prière que ma bouche pouvait à peine articuler ; oui, souvent, j’ai cru voir passer dans le miroir de mon âme une figure calme, pure ; elle semblait jeter sur moi un regard de sainte pitié et vers l’avenir un sourire d’espérance !… C’était peut-être un ange qui, pour mieux me consoler, prenait la figure de Marie. Quoiqu’il en soit, les horreurs du combat livré la veille, la pensée d’un affreux lendemain, les alarmes de la nuit, qui étaient continuelles au milieu de femmes et d’enfants énervés par la privation et les dangers, tout cela venait bientôt jeter un voile sur ma bienfaisante vision et bannir de mes sens ce baume salutaire qu’elle y avait fait couler. Elle n’est reparue que dans ce moment de lassitude et de dégoût où mon cœur et mon ambition, abîmés par nos déboires, n’avaient plus d’autre but que la fuite et l’incertain ; mais elle est reparue entourée de tout le charme de mes souvenirs, avec les promesses du passé, avec…

Ici, Jacques s’arrêta tout à coup au milieu de l’entraînement de ses paroles, comme devant un doute affreux qui naissait malgré lui dans sa pensée, qu’il n’osait exprimer ou qu’il aurait voulu repousser. Puis, craignant de laisser deviner la cause de cette réticence, il reprit aussitôt la parole sur un ton plus froid :

— M. de Boishébert était content de moi ; il ne consentit à me laisser éloigner qu’à la condition que je retournerais bientôt au Canada pour reprendre du service. Il ne prétendait pas m’imposer cette obligation, il n’en avait pas le droit ; mais il croyait que les circonstances m’en faisaient un devoir ; il le demandait au nom de l’amitié : je promis.

— Malheureux ! s’écria André, pourquoi promettre ?

— Ah ! c’est parce que, du côté de Grand-Pré, mon avenir n’était pas très-certain.

— Il faut avouer que tu as bien fait ton possible pour te compromettre ; mais enfin, qui connaît tout cela chez nous ?….

— D’abord, continua Jacques, à part le danger de me faire fusiller en arrivant aux Mines, je n’étais pas bien sûr si Marie m’avait gardé sa main : mon cœur repoussait bien ce soupçon, mais on ne peut pas compter éternellement sur la constance d’un cœur de treize ans ; j’avais moi-même manqué au rendez-vous ; elle aurait bien pu se croire excusable de faire un autre choix. Je suppose que les occasions ne lui ont pas manqué…

En prononçant ces derniers mots, Jacques regardait ses amis et appuyait sur chaque syllabe.

— Et puis, ajouta-t-il, j’avais pris goût à la guerre contre les Anglais. Voici, au reste, comme je raisonnais : En m’acheminant de ce côté, si Marie est encore libre, si elle m’a conservé son cœur, elle comprendra les devoirs qui me commandent, elle appréciera le sentiment qui me repousse de notre pays, tant qu’il reste sous la domination anglaise ; elle n’exigera pas que je mendie des pardons et que je fasse des serments devant une autorité contre laquelle j’ai combattu et que je détesterai toujours… toujours, tant que je garderai le souvenir de mon père et de ma mère ; si elle a du courage comme les Acadiennes en avaient, du temps de madame de La Tour, elle me suivra. Si elle refuse, eh bien ! je crois que je pourrai faire ce dernier sacrifice à mon amour pour la France. Et puis, je faisais un autre rêve : j’espérais que, dans l’état où se trouvent les affaires militaires, j’aurais peut-être le bonheur de servir encore la cause de la France. Il ne faudrait qu’un plan bien organisé, une jeunesse dévouée, aidée de quelques hommes du dehors, le vœu de la population pour rejeter loin de notre pays ces étrangers insolents ; ici, nous sommes plus nombreux qu’eux… Mais ceci est trop incertain, dépend de trop de circonstances que je ne puis pas prévoir dans ce moment, pour pouvoir vous être communiqué.

— Si c’est un projet aussi bien combiné que ton enlèvement de Marie, interrompit André, tu peux de suite le reléguer au nombre de tes rêves qui n’ont pas eu de réalité. Écoute-moi bien : tu ferais mieux de t’en tenir aux sentiments et aux dispositions que tu semblais éprouver tout à l’heure, quand je t’ai parlé de la maisonnette de ta fiancée. La sœur n’ira certainement pas courir les bois et faire la vivandière pour tes mangeurs de chrétiens. Quant à tes autres desseins, je dois te dire qu’il y a trop de soldats à Grand-Pré et aux environs pour qu’un seul homme puisse tenter d’y faire quelque chose pour l’ancienne patrie. Ici, cette cause est perdue.

— Allons, dit Jacques en se levant avec quelque impatience, nous verrons… nous verrons toujours….

— En attendant, reprit André, allons faire des rêves plus salutaires ; il est temps de prendre un peu de repos. Bonsoir. Nous verrons demain, nous verrons avec Marie surtout. Il y a longtemps que tu n’as vu devant toi deux jolis yeux de femme, tu ne sais plus comment ça parle, quel effet ça produit ; c’est quelquefois pire que la langue ; ça détournera bien un peu l’ardeur de ton patriotisme.

— Si les yeux de Marie parlent comme doivent le faire ceux des nobles filles, ils n’éteindront pas mon patriotisme, ils l’élèveront, ils le serviront… Bonsoir, André.


VI

Quelques instants après cette conversation, les quatre voyageurs étaient étendus autour de leur feu sur des couvertures que les frères Landry avaient prises avec eux. Deux d’entre eux ronflaient comme des tuyaux d’orgue, c’étaient André et Wagontaga ; Antoine reposait bien aussi, mais il avait des cauchemars ; quoiqu’il eût passé le bras de Jacques autour de son cou pour être plus en sûreté, cela n’empêcha pas qu’il se vît à tout instant dévoré par des monstres tous plus hideux les uns que les autres.

Jacques seul ne put fermer les yeux. Une agitation fiévreuse s’était emparée de son esprit ; ses sens se regimbaient contre les accablements de la fatigue et du sommeil ; il sentait déjà le bonheur, qui lui avait souri pendant un instant, s’éloigner de lui.

On a pu remarquer, vers la fin de la conversation, une fluctuation singulière dans ses sentiments, des contrastes heurtés, une exaltation extraordinaire. André s’en était aperçu, et il avait tout attribué aux impressions variées du retour ; mais d’autres causes étaient au fond des émotions de Jacques ; un incident, purement fortuit, venait de produire une émotion soudaine dans son esprit : en voici l’histoire.

Après le combat du Coudiac, Wagontaga, en fouillant dans les habits du commandant anglais, trouva plusieurs papiers qu’il passa à Jacques. Celui-ci parcourut attentivement ces divers écrits, croyant y trouver quelques renseignements utiles à son gouvernement, mais la plupart étaient insignifiants ; une lettre seulement le frappa, c’était celle que George avait écrite à son frère après le dîner qu’il avait pris chez Marie. La lecture de cette pièce bouffonne l’amusa d’abord. — Tiens, dit-il, les filles de mon village qui invitent les officiers à dîner… qui leur donnent des bouquets, et s’amusent à leur tourner la tête !… Il faut qu’elles soient bien changées depuis mon départ. Mettons ceci en réserve ; si jamais je retourne à Grand-Pré, je serai curieux de connaître celle de mes compatriotes qui donne de si beaux exemples, ainsi que ce monsieur Coridon qui fait le Français et se sent des inclinations si peu naturelles à sa race. Coridon, c’est là un singulier nom pour un Anglais !… — Et là-dessus, il mit le chiffon dans sa poche sans plus y songer. Comme on ne traduisait pas les Églogues de Virgile, à Grand-Pré, du temps de Jacques, il n’avait pas compris la plaisanterie de George, et il crut tout simplement que ce monsieur Coridon était un esquire de la plus élégante espèce. De sorte que lorsque André lui parla de son bon monsieur George, il n’y fit d’abord que peu d’attention ; mais quand son ami s’écria qu’il avait tué le frère du lieutenant, alors il se prit à penser que le berger Coridon et George Gordon pourraient bien avoir des relations très-intimes, s’ils n’étaient pas le même individu, ce qui fit naître en lui quelques craintes, assez naturelles, chez un amant absent depuis si longtemps. Il se rappela la confiance des Landry dans les Anglais, puis les phrases successives d’André : M. George qui achetait tous les produits de la petite fermière ; M. George qui s’intéressait tant à Marie, qu’il obtiendrait facilement tous les pardons dont son fiancé aurait besoin. Véritablement, ce bon militaire commença à lui paraître bien extraordinaire, et trop privilégié pour inspirer une grande confiance dans sa protection.

André avait le tort d’être un bon enfant, trop crédule, un de ces frères qui peuvent être excellents quand leurs sœurs en sont à leur premier amant, mais qui deviennent dangereux quand les seconds arrivent. Jacques douta de sa perspicacité ; puis il se rappela qu’à l’époque où le Coridon avait écrit à son frère, il était déjà à la veille d’être adoré, que ses relations avec Marie avaient toujours continué, supposant qu’il fût le même que le Gordon… que celle qui devait ainsi lui donner son culte était la plus séduisante fille qu’il eût jamais rencontrée. Or, sa fiancée était bien la plus gracieuse créature de Grand-Pré !… Il savait aussi que les frères de sa fiancée étaient partis sans la prévenir de leur dessein ; peut-être craignaient-ils qu’elle ne s’opposât à leur départ… Ces considérations enflammèrent peu à peu l’esprit du pauvre Jacques. Cependant, il voulut douter encore ; il n’avait jamais bien remarqué l’adresse de la lettre qu’un trop long séjour dans la poche du militaire avait un peu flétrie. Il se rappelait seulement qu’une seule syllabe du nom était encore bien lisible : c’était la dernière ; or, celle-là termine également Gordon et Coridon : nouveau motif de doute ; pourquoi n’y aurait-il pas eu dans l’armée anglaise deux Gordon et deux Coridon ? Ces coïncidences ne sont pas rares. Oui. « Mais, pensa Jacques, qu’il se rencontre deux Anglais qui aiment également les Acadiens et les Acadiennes, cela est bien plus inouï. »

Toutes ces ambiguïtés de circonstances, tous ces doutes contradictoires avaient retenu jusque là son esprit en suspens ; il n’avait pas osé faire de questions à ses amis, craignant de les offenser. C’eut été peu délicat, en effet, après les démarches des Landry et leurs paroles, de suspecter leur bonne foi et la sincérité de Marie. Aussitôt qu’il vit ses compagnons pris de leur plus lourd sommeil, il se leva, tira la lettre, s’approcha du feu, et après avoir remué quelques tisons, il essaya de déchiffrer le mot de sa terrible énigme. Avec les données qu’il avait déjà, il put facilement constater l’adresse suivante : « À monsieur le capitaine Charles Gordon, en station au fort Lawrence. »… Par conséquent, il ne lui restait plus de doute sur l’identité du tendre berger d’Acadie et du bon monsieur George.

Le caractère de Jacques était naturellement doux ; mais il renfermait un grand fonds de sensibilité joint à des passions élevées et énergiques : les malheurs, les contradictions continuelles de la vie poussent souvent ces natures à la violence ; elles s’insurgent contre les obstacles, elles s’habituent à douter du bien qu’elles ne voient pas, elles soupçonnent du mal aux moindres apparences ; leur imagination malade les pousse au fanatisme de leurs opinions et de leurs vertus, en même temps qu’elle leur exagère, les obligations et les devoirs des autres.

— C’est donc bien vrai ! murmura Jacques, en regardant encore le papier ; elle aurait consenti à recevoir les hommages d’un officier anglais, d’un drôle à sa onzième flamme… et cela, pendant que les conquérants insultent les siens, les pillent, les chassent… pendant que nous répandons notre sang pour la France… pendant que je souffre toutes les privations de la misère, dans l’espoir d’arracher l’Acadie des mains de ces bourreaux, n’ayant qu’une seule pensée pour soutenir mon courage, celle d’obtenir de Marie la récompense de mes sacrifices et de mes fatigues !… C’est déjà un crime de laisser arriver dans sa maison un pareil fripon, lors même qu’elle aurait repoussé ses assiduités.

Après un moment de contemplation intime, durant lequel il entrevit, dans un rayon céleste, la petite maison blanche de la fermière plus blanche encore, il se reprocha ses soupçons injustes : — Non ! non ! dit-il, c’est impossible ; il n’y a pas de fille à Grand-Pré assez dégradée, assez indigne du nom qu’elle porte pour aller ainsi, méprisant son sang, outrager dans un pareil moment tous les devoirs qu’imposent le cœur et l’honneur, tous les souvenirs, toutes les traditions de gloire de sa race ! Et s’il pouvait se rencontrer une Acadienne assez lâche pour vendre sa main et son amour, ses engagements sacrés, pour la fortune, le nom et la position d’un officier anglais, ce ne pourrait être Marie. Non, elle sait combien je les déteste ; elle était toujours de mon parti quand j’en disais du mal chez les Leblanc… On ne pervertit pas sitôt son caractère et son âme, dans mon pays. Ce bouffon de lieutenant se sera fait illusion sur une simple politesse.


VII

Après ces paroles, Jacques se leva brusquement ; il ne pouvait plus tenir en place et brûlait de partir. Dans son impatience, il s’approcha de Wagontaga et, le poussant rudement, il lui dit :

— Allons ! debout ! il faut se presser. Puis, lorsqu’il vit le sauvage bien éveillé, il ajouta :

— Maintenant, guerrier des forêts, tends l’oreille comme le chevreuil aux aboiements du chien, et ne perds pas une seule de mes paroles. Tu vas suivre nos pas jusqu’au chemin qui conduit à Grand-Pré ; car il faut que tu saches où le prendre… Là, nous nous séparerons et tu te hâteras de retourner à l’embouchure du St. Jean ; en retrouvant mes hommes, tu leur diras de ma part de te suivre, et ils te suivront. Vous prendrez alors tous les canots que vous pourrez trouver sur la côte et vous viendrez à force d’avirons comme une volée d’outardes. Rendus dans ce lieu, vous attendrez des ordres ; il est possible que j’aie besoin de vous avant la troisième aurore… J’ai parlé : as-tu compris, Wagontaga ?

— J’ai compris.

Aussitôt, Jacques essaya de tirer P’tit-Toine et André de leur sommeil ; mais les deux frères avaient compté sur un plus long repos ; pour les en arracher, le Micmac fut obligé de faire entendre à leurs oreilles deux ou trois cris des plus sinistres de son répertoire. Au premier, P’tit-Toine se trouva lancé sur ses pieds comme par un ressort magique ; il avait les yeux vitrés, les paupières tendues, et semblait n’avoir jamais dormi de sa vie. Son frère, moins électrisé par la frayeur, mais un peu hors d’humeur, comme tout brave homme qu’on éveille mal à propos, se récria en voyant son ancien voisin prêt à partir.

— Ah ça ! c’est une jolie maniére que vous avez là, messieurs, d’annoncer le réveil ; vous ne l’introduirez pas à Grand-Pré, j’espère ; nos femmes ne goûteront pas ça. Et puis, à quel soleil vous levez-vous donc de l’autre côté de la Baie, pour être sur pied à pareille heure, ici ?

— Au soleil de la France, répondit Jacques. Ce soleil-là, André, il brille avant tous les autres, et il nous poursuit de ses rayons jusque sur les domaines de l’Angleterre. Allons, en route ! En même temps, Wagontaga approcha du feu une torche qu’il avait préparée avec de l’écorce de bouleau, et quand il la vit bien enflammée, il la passa à son capitaine, qui, la saisissant, prit aussitôt les devants et s’enfonça rapidement au cœur de la futaie.

Il se rappelait encore parfaitement le pays, et ses compagnons avaient peine à le suivre dans ce labyrinthe de sentiers sauvages qui furent les routes primitives de ces solitudes. Ils marchèrent ainsi durant plusieurs heures, gardant le silence, à la lueur du flambeau qui éclairait au loin les voûtes gigantesques et bizarres de la forêt, et projetait en arrière une fumée d’essence embaumée.

André et P’tit-Toine avaient à peine le temps de respirer, peu habitués qu’ils étaient à un pareil exercice. Wagontaga fermait la marche ; de temps en temps, on entendait son tomahawk déchirer le flanc de quelques arbres sur son passage. Le Micmac marquait ainsi le chemin parcouru, pour mieux le retrouver plus tard. À un endroit, la voie leur parut mieux frayée, et les deux Landry jugèrent, après avoir consulté leurs souvenirs, qu’ils devaient être très-près de la Rivière-aux-Canards, qui bordait de ce côté les premiers établissements des Mines. Non loin de là, ils trouvèrent quelques vêtements tombés sur la route : c’étaient de nouveaux indices qu’ils touchaient aux habitations. Après avoir recueilli ces choses, ils hâtèrent le pas ; mais leur regard tomba sur quelques autres objets domestiques qui gisaient par terre. Ce nouvel incident éveilla leur attention ; il leur parut avoir une signification toute particulière ; ils s’arrêtèrent en s’entre-regardant.

— Voilà qui est étrange, dit André ; qui s’amuse à semer ainsi son linge sur les chemins ?…

— C’est une bonne fée, dit P’tit-Toine, qui veut donner à Jacques une occasion de s’habiller plus chrétiennement avant de se montrer à Grand-Pré.

— Quant à moi, interrompit celui-ci, ça m’a bien l’air d’un déménagement forcé qui me rappelle celui des habitants du Coudiac ; on trouvait ainsi, en approchant de cette rivière, des pièces d’habillements, des couvertures, que les gens avaient perdus dans leur fuite précipitée.

Dans ce moment, Wagontaga, qui avait continué de marcher, vint frapper sur l’épaule de Jacques en lui faisant signe de se taire, puis il lui montra, dans la direction de la grande route où ils allaient entrer, un point menaçant… Les trois voyageurs se turent, et après avoir prêté l’oreille, ils distinguèrent le bruit de pas qui semblaient s’éloigner. — Ce sont des compatriotes, dit André, qui vont comme nous à Grand-Pré ; ils viennent de perdre ces choses, hâtons-nous de les rejoindre pour les leur rendre, et nous ferons route ensemble. Et sans attendre d’autre réflexion, les deux frères s’élancèrent du côté des inconnus. Jacques, quoique moins confiant, les suivit de près avec son flambeau ; Wagontaga se contenta de les regarder de loin. Il touchait, d’ailleurs, au terme de son voyage, et comme les sauvages n’ont pas l’habitude de faire de trop longs adieux, il se préparait à tourner de bord aussitôt qu’il aurait touché la lisière de la forêt.

À peine avait-il franchi quelque distance, que P’tit-Toine aperçut vaguement, devant lui, entre le massif de sombre verdure qu’il venait de quitter et la nappe pâle de la rivière, un groupe de personnes dont quelques-unes étaient à cheval. Dans son premier transport, l’heureux garçon fit retentir l’air d’une exclamation stridente ; les échos avaient à peine répondu, qu’une décharge d’armes à feu répandit une vive lumière dans cette scène nocturne. Jacques sentit sa torche échapper de ses mains, des balles sifflèrent tout autour de lui, et il distingua, à l’éclair de l’explosion, une troupe de soldats anglais. Son premier mouvement fut de voler au secours d’Antoine, qui venait de pousser un cri déchirant. Dégainant son coutelas, il courut en avant, à tout hasard ; les ténèbres lui paraissaient impénétrables depuis la disparition de sa lumière. Dans sa course, il vint tomber dans les rangs ennemis, qu’il croyait plus éloignés.

C’est en vain qu’il fit des efforts inouïs pour se dégager de leurs mains : il frappa d’abord de grands coups, mais sa lame, ndirigée à l’aveugle, vint heurter un objet résistable et vola en éclats enflammés. Il ne lui restait plus que ses poings désarmés pour défendre sa vie. Mais les Anglais étaient nombreux ; leurs yeux, plus habitués à l’obscurité, les servaient mieux. En un instant, il se vit enlacé de toute part par vingt bras qui paralysèrent toutes ses forces et l’écrasèrent sur le sol. Il sentit alors la chaleur de son sang qui ruisselait sur sa poitrine par une large blessure, mais ce qu’il sentit surtout, c’est qu’il avait perdu pour jamais la liberté. Accablé sous la masse de ceux qu’il avait entraînés avec lui, il rugit comme le lion du désert que l’étreinte du piège vient d’arrêter dans son élan. — Prisonnier !… murmura-t-il entre ses dents qui grinçaient de rage… prisonnier ! au moment d’arriver… pour une femme inconstante… peut-être… probablement… prisonnier de ses amis les Anglais !….

Après ces paroles, il lui vint un moment de stupeur glacée, comme en ont les forcenés avant les accès de leur furie ; les soldats en profitèrent pour lui lier les mains derrière le dos, et l’attacher ensuite à une longue entrave qui servait à retenir ensemble plusieurs autres malheureux. Il ne sortit de cette crise affreuse qu’au moment où un homme de l’escorte lui administra dans le dos un grand coup de crosse de fusil, pour l’avertir qu’il lui fallait marcher et obéir désormais à d’autres maîtres.

Tout ceci s’était passé si précipitamment que Jacques n’avait pas eu le temps d’analyser les causes de son nouveau malheur ; il s’était senti comme le jouet d’un événement mystérieux, dont les Anglais, son cauchemar, conduisaient la trame infernale. Pourquoi traitait-on ainsi des hommes qui pouvaient être des amis, des concitoyens !… Antoine et André étaient en réalité tout cela. D’où venaient ces autres captifs qui marchaient à côté de lui ?… Ils étaient trop nombreux pour lui laisser croire que c’était ses trois compagnons. Les habitants de la Riviôre-aux-Canards avaient-ils subi l’infortune de ceux du Coudiac ?… Il s’arrêta à cette dernière conjecture ; mais ses amis étaient ils au milieu d’eux ? Il brûlait d’éclaircir là-dessus son incertitude. Pour y parvenir, il les appela les uns après les autres, à demi voix ; mais il n’entendit répondre que ce soldat, qui parlait si fort avec la crosse de son fusil. Silence ! cria-t-il, go on, rascal !… Jacques comprit que les autres reclus avaient probablement reçu, comme lui, le conseil de se taire, et il ne voulut pas les exposer à d’autres rudesses en leur adressant des questions ; il se résigna donc à attendre le jour pour voir plus clair dans sa situation. Il comprit seulement à certains gémissements, ici, plus étouffés, là, plus aigus, qu’il y avait autour de lui des femmes et des enfants attachés à la même corde.

Pour ceux qui connaissent l’état où en étaient alors les choses en Acadie, à l’arrivée de nos voyageurs, il est aisé de deviner que Jacques était tombé au milieu d’une de ces patrouilles qui pourchassaient dans les champs et les bois les habitants échappés de leurs demeures, au temps de la proclamation de Winslow.


VIII

Le jour, un beau jour de septembre, les plus brillants de cette latitude, un jour qui devait être, dans les premières prévisions de Jacques, tout rempli d’espérance et de bonheur, commença peu à peu à nuancer la lisière de l’orient de ses teintes joyeuses, jetant tout autour de la terre un de ses plus brillants bandeaux. Des couches légères de vapeur s’élevaient au-dessus de la surface endormie de la Rivière-aux-Canards, comme ces voiles de gaze que les enfants de chœur tendent sur le front des mariés devant l’autel nuptial. La nature charmée semblait attendre le réveil de la vie universelle, l’apparition des splendeurs de la création, tant elle restait sans haleine et sans murmure. Au-dessus de cette nuée virginale, immense et nivelée, où tout se fondait vaguement comme « dans une esquisse à l’estompe, perçaient des collines bleues et de grandes masses de forêts touffues et rougies. C’était bien l’aurore que le prisonnier Jacques avait rêvé pour son retour ; mais en promenant ses yeux autour de lui, il n’aperçut que les soldats de l’escorte et d’autres victimes, parmi lesquelles il ne retrouva pas même un ancien ami… Tous ces charmes ne brillaient que pour éclairer son infortune, et compléter ses regrets !

Les quelques chaumières qu’il vit sur le chemin paraissaient vides et désolées ; les portes étaient restées ouvertes, comme après, un tremblement de terre, quand les habitants ne sont pas encore rentrés : en passant, les soldats y mirent le feu ; Jacques ne douta plus de ce qui était arrivé.

Le moment où ils allaient toucher à Grand-Pré approchait : la triste caravane avait franchi la rivière à son embouchure et suivait la grève, le long du Bassin-des-Mines. Cette grève forme à cet endroit une baie gracieuse qui sert aussi d’entrée à la Gaspéreau. À peine Jacques y avait-il mis le pied, qu’il aperçut son village qui se déroulait sur la pente étagée de la côte, à une petite distance devant lui. Le soleil venait en ce moment de franchir et de disperser les derniers rideaux de brume que la nuit avait tendus devant lui, et il semblait vouloir inonder de ses magnificences cette humble bourgade, séjour chéri, où l’on avait si souvent béni ses faveurs et chanté son apparition : l’astre reconnaissant voulait lui faire de solennels adieux. Les toits les plus modestes, les plus petits carreaux de verre resplendissaient sous ses rayons de pourpre, comme des habitations royales. Près du rivage, pour ajouter à la variété du spectacle, étaient venus s’ancrer cinq bricks élégants de la Nouvelle-Angleterre ; ils se balançaient sur les premières ondulations de la marée fuyante, agitant dans le ciel cette parure de lumière que le ciel attachait à leurs voiles à demi-déployées et à leurs réseaux de cordages. Ces oiseaux de la mer arrivés d’autres parages, et qui secouaient si gracieusement leurs ailes, s’apprêtaient à saisir une bien triste pâture. Jacques les regarda comme on regarde une guillotine.

Bientôt le cortège commença son lugubre défilé ; il venait d’atteindre les premières maisons du village ; les femmes et les petits enfants sortaient aux portes pour regarder passer ces autres malheureux qui entraient ainsi de temps à autre, de la campagne, venant, comme les flots tardifs d’un grand orage, grossir la douleur commune. Mornes, sur leurs seuils, les curieux suivaient de l’œil les nouveaux captifs, et semblaient vouloir leur communiquer, par leur regard, l’expression de leur pitié. C’est sur Jacques surtout, blessé et sanglant, que s’attachaient les yeux ; on se demandait étonné, à l’aspect de son costume, d’où pouvait venir cette étrange victime.

Après avoir franchi quelques arpents dans la rue centrale, qui pouvait avoir un mille de long, depuis le rivage jusqu’à l’église, l’escorte s’arrêta près d’un corps de garde établi provisoirement dans une habitation privée : il s’agissait de prendre, ici, des mesures pour distribuer dans différents lieux de réclusion cette moisson de la nuit : l’église était déjà trop pleine. Jacques, en attendant que les dispositions qui le concernaient fussent arrêtées, vint s’appuyer à la clôture mitoyenne entre le corps de garde et la maison voisine, qui n’était autre que celle de la femme Piecruche, si bien connue pour sa mauvaise langue. La blessure qu’il avait reçue, quoique peu dangereuse, lui avait fait perdre beaucoup de sang ; les fatigues excessives qu’il endurait depuis quelques jours, et tous les cuisants déboires qui l’assaillaient à la fois à son retour, avaient épuisé son héroïque énergie ; il crut un instant qu’il allait chanceler et il chercha un soutien pour cacher sa faiblesse. Dans cet accablement universel, il regarda son pauvre village si désolé ; mais surtout, il fixa les croisées et la porte de cette maison qui lui avait laissé tant de promesses de félicité et devant laquelle il ne retrouvait plus que l’inutile et suprême espoir de voir apparaître à l’une de ses ouvertures la figure de Marie. La vieille demeure des Landry était, en effet, à quelques pas devant lui.

Si la vie semblait s’éteindre à toutes les extrémités de son corps, combien elle débordait de son cœur, en cet instant ! Il était secoué de ses palpitations, comme une montagne volcanisée dans ses profondeurs.

— Bientôt, pensa-t-il, nous allons être traînés devant cette porte ; elle verra, comme ces autres femmes de là-bas, passer ces gens liés ; et parmi eux, cet étranger avec des habits sauvages et du sang sur sa poitrine… elle attachera sur moi son regard… et… peut-être ne me reconnaîtra-t-elle pas… et quand je serai passé elle aura pitié de ces malheureux, sans penser à moi… Mais si elle allait me deviner sous ce travestissement ignoble, sous cette figure ravagée !… si son regard en croisant le mien se voile de larmes… et si elle s’élance vers moi !… Ah ! je sens que j’oublierai tout, que tout sera pardonné !… J’ai tant besoin d’aimer quelqu’un, quelque chose, dans ce moment !… Le bonheur embellirait mon supplice, je me sentirais plus fort pour mourir ; cette mort sans résultats, cette infortune misérable, elles me laisseraient au moins une consolation : cet ange qui venait me sourire dans mes angoisses, il me regarderait encore tomber, il prierait Dieu sur la fosse où ils vont jeter mes os… Mais si Marie allait me voir passer avec indifférence, comme une connaissance oubliée !… Ah ! mon Dieu, pardonnez-moi ces faiblesses !… Je n’ai jamais tremblé, pourtant, et je sens que je tremble jusque dans la moelle de mes os.

Et Jacques sentait comme un incendie dans ses désirs impatients ; il hâtait le moment du départ ; ses yeux, pour ne pas perdre la minute fortunée où Marie pourrait se montrer à ses croisées, allaient de l’une à l’autre avec une persistance et une activité à briser la plus ferme prunelle. Mais cette tension du nerf optique, joint à l’effet du miroité des carreaux illuminés par le soleil, finit par donner à ses yeux l’illusion de ce qu’il désirait voir : il lui sembla que les fenêtres s’ouvraient les unes après les autres, et que la figure de sa fiancée se montrait à toutes à la fois.

Il était sous l’influence de ce charme trompeur, quand son attention fut attirée du côté de la porte voisine par un dialogue, conduit par deux timbres aigus sur un rhythme de crécelle.

— Tiens, disait le soprano le plus criard, qui n’était autre que la Piecruche, mais regarde donc là-bas, cousine, c’est ben la p’tite Landry que j’voyons venir à travers le pré de son père, avec son Anglais…

— Mais oui, répondait la cousine, ça n’peu t pas en être une autre ; il n’y a que c’te p’tite opulente qui se laisse fréquenter par ce beau coureur de filles.

— Ce n’est pourtant pas elle qui est coupable comme sa mère, qui voudrait faire la grosse dame, et nous passer sur le corps avec c’t’habit rouge-là…

— Pouah ! j’trouvions que la p’tite bellâtre tire ben son épingle du jeu… Toujours qu’il est vrai que ce n’est pas ben choisir son heure pour courailler les champs avec les militaires, pendant que son père et ses frères sont en prison, et que sa folle de mère se chagrine toute seule dans sa maison. Elle doit s’en mordre les pouces, la bonne femme. V’là c’que c’est que d’apprendre tant à lire aux filles ; de leur mettre de l’anglais à la langue… Quand on pense que le vieux LeBlanc a voulu éduquer sa nièce dans ce baringouin-là !… Non, non, tout ça, entends-tu, voisine, c’est bon pour donner de l’orgueil aux filles ; ça leur tue le cœur ; et puis, ça permet à celles qui en ont envie d’agacer les officiers.

— D’où peut-elle venir si matin ? reprit la Piecruche… sa mère qui l’a cherchée une partie de la nuit… elle n’aura pas couché au logis… le beau George lui aura donné le couvert pour la nuit. Elle avait besoin de consolation, sans doute, la pauvrette… Ah ! ils n’iront pas en exil, ceux là ; tu verras qu’ils n’iront pas, les Landry, les LeBlanc : c’est moi qui te l’dit ! Quand on sera partis, ce sera moins honteux de se marier avec un protestant. Mais tiens !… regarde donc, voisine, comme ils se parlent tendrement ; allons donc ! la belle lui tend la main… il la prend… c’est-il joli un peu !… ah ! pour le coup, v’là qui est plus fort !…

Chacune de ces paroles étaient tombées comme des gouttes de ciguë dans le cœur de Jacques ; la calomnie avait pénétré dans toutes ses veines, il en était ivre. De l’endroit où il se trouvait, il n’avait pu suivre le couple tendre qui venait dans le pré des Landry ; les dépendances de la ferme interceptaient sa vue : ce n’est que lorsqu’ils furent près de la maison qu’il les aperçut ; le sentier faisait là un circuit autour des bâtiments, pour rejoindre la route publique : Marie venait de s’arrêter, et elle tendait sa main à George… De son côté, Jacques se trouvait détaché d’une partie de ses compagnons ; il ne restait à ses mains que quelques liens. Dans son exaspération, il fit un effort gigantesque, les cordes volèrent en charpie, et il alla tomber devant sa malheureuse fiancée comme une apparition vengeresse. Il était terrible à voir ; sa blessure, que le sang coagulé avait un instant fermée, s’était rouverte, et un ruisseau fumant s’épanchait sur sa poitrine comme une lave brûlante ; sa crinière de lion battait ses épaules, les bouts de ses attaches pendaient encore à ses poignets, un feu de foudre jaillissait de ses yeux.

En le reconnaissant, Marie avait lové ses bras vers lui, mais elle ne savait plus, tant elle le voyait menaçant, si elle était devant son fiancé ou devant son juge, si elle devait implorer sa grâce, ou verser les flots d’une passion si longtemps contenue ! Elle resta fixée dans l’élan de son transport, comme une de ces navrantes figures de marbre du groupe des Niobé.

— Jacques ! mon pauvre Jacques ! répétait-elle, tremblante, éperdue, la mort sur les lèvres ; te voilà sanglant… lié !…

Mais lui avait fait un pas en arrière devant ces bras tendrement étendus pour ceindre son cou ; et, morne, il brûlait la jeune fille de son regard. Puis, rompant tout à coup son silence :

— Vois-tu ce sang-là, dit-il d’une voix sourde, en montrant des deux mains le ruisseau rouge qui descendait sur sa tunique ; vois-tu, vois-tu… c’était pour toi qu’il soutenait ma vie… c’est pour toi qu’il m’a conduit jusqu’ici… c’est pour toi qu’il coule… Mais n’y touche pas… n’y touche pas, malheureuse, tu l’as oublié, tu l’as méprisé, tu l’as vendu avec ton honneur, avec l’amour des tiens, avec ton respect pour la France !… Vas, je te méprise, je te rejette.

En articulant ces dernières paroles, il saisit les deux bras défaillants de Marie, les repoussa en arrière ; et la pauvre enfant, foudroyée, s’affaissa comme une tubéreuse rompue dans toute son efflorescence embaumée. Jacques lui jeta à la face la lettre de George ; puis, se tournant du côté de celui-ci, qui était resté pétrifié de surprise devant cette scène inattendue :

— Et vous ! monsieur George, lui cria-t-il d’une voix tonnante, séducteur de filles, bourreau de vieillards et de femmes, apprenez que c’est moi qui ai tué votre frère, et qui vais vous étrangler aussi.

En même temps, il bondit vers l’officier, les mains crispées, et il le saisit à la gorge. Mais dans ce moment, les soldats, que son évasion avaient un instant déconcertés, et qui avaient dû veiller d’abord sur le gros des prisonniers restés sans entraves, arrivèrent sur lui, l’assaillirent de coups et le terrassèrent de nouveau. Il avait, d’ailleurs, épuisé la mesure de son énergie. Il fallut presque le traîner au corps de garde.

— Mais d’où sort-il donc, ce forcené-là ? dit le chef de l’escorte en le voyant revenir ; pour cette fois, il faut l’empêcher de prendre de nouveaux ébats ; allez chercher des chaînes !

Quelque temps après, Jacques fut chargé de fers ; on lui en mit aux mains, aux pieds, au cou, et c’est dans cette toilette de galérien qu’il parcourut tout l’espace qu’il y avait à franchir pour se rendre au presbytère. Quelle route fut pour lui ce chemin joyeux et fleuri d’autrefois !… En passant devant chaque maisonnette, il nommait les habitants, les compagnons de son enfance, de ses plaisirs ; il pensait à une fête, à une rencontre, à un incident heureux, à un mariage… c’était un chapelet de plaisirs qu’il répétait sur un sentier d’ignominie.

À peine fut-il rendu à la demeure de son ancien curé, qu’on le jeta dans un caveau creusé sous la cuisine, et qui n’avait qu’une seule entrée pratiquée dans le plancher supérieur et fermée par une trappe, comme la prison où Jugurtha mourut de faim, à Rome. En y tombant, Jacques disparut dans les ténèbres, la grande porte de chêne s’abattit sur sa tête, deux soldats firent un pas dessus, comme pour la sceller de mépris sous leurs pieds, et ils s’y établirent en faction.


IX

Après la rencontre de la ferme des Landry, George rentra chez lui ; il était libre pour le reste de la journée, il sentait le besoin de s’appartenir à lui seul durant quelques heures ; la solitude lui était nécessaire pour se recueillir et mettre un peu de calme dans ses sens et ses pensées. Il n’était pas né pour vivre au milieu des larmes et pour torturer des cœurs humains. Les scènes de la veille avaient révolté tous ses sentiments, dérouté ses meilleurs instincts ; la nuit du cimetière était passée comme une tempête capricieuse dans son âme ; si les dernières paroles de Marie y avaient fait luire un jet de douce lumière, l’apparition soudaine de l’ancien amant, du rival outragé, avait terriblement assombri le brouillard ; il ne savait plus quelle résolution prendre, où de jeter son épée aux gémonies de ce peuple victime et de s’enfuir, ou de garder encore quelqu’espoir…

— Jacques est revenu ! Jacques est revenu ! se répétait-il souvent. Et cette figure du fiancé furieux, meurtrier de son frère, se levait toujours comme un spectre entre lui et l’image suppliante de Marie ; il en était obsédé ; il la retrouvait au bout de toutes ses pensées, partout où il portait sa vue. Mais son corps était aussi tellement harassé par la fatigue, qu’il fut pris d’une prostration générale, sorte de somnolence morale et, physique où les forces de la vie semblent retrouver l’énergie dans ses affaissements. Quand le lieutenant en sortit, il songea avec plus de suite à sa situation, et il ne la trouva pas encore tout à fait désespérée.

— Ce Jacques, en effet, est bien de retour, ponsa-t il, mais le brutal ne s’est pas présenté avec des manières bien tendres ; des injures, des outrages, presque des coups, et puis cette figure de loup-garou, cela ne présage pas un bon mari. Il faut un fanatisme bien outré, une jalousie bien sauvage pour traiter ainsi sa fiancée, sans autre motif que celui de la trouver avec un autre homme, dans un temps où toute femme a besoin de secours et de pitié. Il a non-seulement brisé tout pacte avec elle, mais il a éternellement aliéné ce noble cœur, cette conscience honnête, et il ne lui reste désormais aucune chance de rapprochement, aucuns moyens d’explications. J’ai la vie de ce brigand entre mes mains : il a porté les armes contre nous, il a tué mon pauvre Charles, il n’échappera pas, sa sentence est portée ; et si Marie pouvait conserver pour cet énergumène quelque reste d’affection passée… (les femmes sont si bizarres, quelquefois ; elles pardonnent tant d’injustice à ceux qu’elles ont une fois aimé de toute la puissance de leur être !) il faudra bien qu’elle préfère sauver sa famille plutôt que de garder pour un homme infailliblement perdu, pour un mort, une parole inutile, qu’il a d’ailleurs rejetée avec mépris. Ma conduite a été plus généreuse envers elle. Voyons, étudions les circonstances, et profitons de toutes les voies que la fortune laisse ouvertes devant mon bonheur. En même temps George s’enfonça dans le fauteuil du vieux curé, voila à demi ses yeux sous leurs paupières pour mieux méditer.

Après être resté ainsi, l’esprit absorbé, durant un assez long espace de temps, il se leva brusquement en se frappant les deux mains avec un air de satisfaction, et il se rendit aux appartements de Winslow.

Il existait quelque sympathie entre le colonel et le lieutenant. Le premier appartenait à une bonne famille de la Nouvelle-Angleterre ; son éducation avait été soignée ; c’était un homme de bonne compagnie, qui se sentait naturellement plus à l’aise avec les gens bien nés. Quoiqu’il obéit rigoureusement aux ordres barbares de son gouvernement, il laissait cependant percer quelqu’hésitation ; il évitait de mettre dans ces injustes procédés à l’égard des Acadiens ce raffinement de grossièreté qui caractérisait ceux de Murray et de Butler. George lui en savait gré, et cela lui inspirait quelque confiance.

Après une heure de conversation secrète, durant laquelle les noms du père Landry, de Jacques et de Marie furent souvent prononcés, l’officier rentra chez lui avec le même empressement, mais encore plus content de lui-même et de son colonel qu’il ne l’était avant ; et il ne pouvait s’empêcher de s’adresser quelques mots de félicitation.

— C’est bien, c’est très-bien ! Jacques expédié, le père chez lui, presque libre… à la veille du grand départ… il faudra plus que de l’héroïsme pour y tenir !… Pour le reste, attendons à demain… elle sera rétablie de sa secousse de ce matin, ils auront joui du bonheur de revoir le vieillard ; réunis ensemble, ils pourront mieux réfléchir à l’horreur d’être séparés de nouveau… Mais commençons par leur annoncer la bonne nouvelle. Et l’officier se mit à son secrétaire pour écrire.


X

Il y avait maintenant plus d’une longue journée que les habitants de Grand-Pré étaient enfermés dans leur église, et leurs geôliers n’avaient pas encore songé à leur procurer quelqu’aliment. La faim et la soif dévoraient ces poitrines fiévreuses, et depuis le matin on les entendait demander de la nourriture à travers les portes et les fenêtres fermées. Les femmes étaient accourues les bras remplis de toute espèce de comestibles, et elles assiégeaient le presbytère pour obtenir de les donner à leurs parents, mais personne ne semblait songer à écouter leurs prières ; personne n’en avait le temps. Quand George alla chez Winslow, il offrit de veiller à ce que la distribution de ces provisions se fit régulièrement et sans embarras pour le service militaire, qui devenait excessif au milieu d’une population entière devenue prisonnière. Il obtint aussi que les chefs des familles iraient, les uns après les autres, passer quelques heures dans leurs maisons pour aider les femmes dans les préparatifs du départ, et pour leur adoucir les déchirements de l’adieu. Mais cette disposition, quelque peu humaine, n’eut en partie son exécution que deux ou trois jours avant l’embarquement des exilés. Il n’y eut que le père Landry et l’oncle LeBlanc qui reçurent de suite cette faveur. On en devine en partie la raison ; le vieux notaire avait une grande influence sur sa nièce, et dans l’absence de prêtre on pouvait avoir besoin du secours de sa profession…


XI

Le père Landry était rendu parmi les siens depuis quelques heures, et il ignorait à quel titre il jouissait de cette liberté exceptionnelle et quelle en serait la durée, quand George fit appeler dans sa chambre Pierriche, qu’il avait pris chez lui la veille, sous prétexte de le retenir à son service, mais au fond pour le conserver à la pauvre veuve, et se ménager encore le bon vouloir de cette femme qui lui avait toujours été si favorable. Au reste, s’il ne pouvait pas obtenir leur grâce, il désirait sincèrement veiller à ce que la mère ne fût pas séparée de son fils dans son exil. Lorsque le garçon fût entré, l’officier lui dit, en lui tendant une lettre :

— Tu vas porter ceci à monsieur Landry ; tu le trouveras chez lui et tu t’informeras de ma part de l’état de la famille. En passant tu iras voir ta mère, pour la consoler un peu. Tu lui donneras ceci pour moi ; — et il mit dans la main du gars quelques pièces d’or. — Dis-lui de prendre courage, que je veillerai sur elle, que ni toi ni ton frère ne seront séparés d’elle. J’ai fait donner à Janot tout ce qu’il lui faut pour ne pas souffrir. Tu l’avertiras en même temps de ne pas être effrayée, le 9, à six heures du soir, car il doit se faire une exécution sur la ferme… On y fusillera quelqu’un…

— Dieu, mon maître ! s’écria Pierriche ; mais qui vont-ils ainsi défuntiser, monsieur George ?

— Le nommé Jacques Hébert.

— Quoi, lui ?… l’ancien de Mlle Marie, que nous croyions déjà tout tué, qu’il ne revenait plus ; mais ça va faire une fichue peine à… — et le babillard s’arrêta pour se mordre les lèvres. — C’est lui, ce n’est pas un revenant ?… Vous êtes bien sûr, monsieur George ?

— C’est tout à fait lui, mon garçon ; il a été pris ce matin en combattant, et il s’est vanté en arrivant ici d’avoir tué mon frère, du côté des Français. C’est pour cela que le colonel, pour le punir plus sévèrement, a décidé qu’il devait expirer devant cette maison qui appartenait jadis à son père, et qui est devenue celle de sa fiancée. J’aurais bien voulu épargner la vue de ce sang à ta pauvre mère et ne pas le laisser répandre sur la terre de Mlle Marie, mais je n’ai pu réussir… Vas, mon garçon, si ta mère dit qu’elle a trop peur, tu iras rester avec elle… D’ailleurs, je serai là : Winslow a voulu que ce fût ma compagnie qui fît l’exécution.

Pierriche partit comme un trait, heureux d’aller embrasser sa mère, de revoir la petite maîtresse, mais surtout, tout ébloui de la confiance que le lieutenant venait de lui témoigner ; il se croyait devenu si important, il se trouvait tellement grandi à ses propres yeux, qu’il ne savait plus marcher comme d’habitude ; il s’imaginait que tout le monde devinait, en le voyant passer, que sa tête renfermait des secrets énormes ; il se sentait véritablement accablé sous le poids des confidences qu’il avait reçues, et il lui tardait de se soulager un peu ; heureusement que son maître lui en avait fourni deux excellentes occasions. Une fusillade d’homme ! c’était éblouissant à dire et plus à entendre ! Les enfants et les esprits faibles croient s’illustrer par les grandes nouvelles qu’ils publient ; ils trouvent de la satisfaction à proclamer les plus grands malheurs, même quand ils en sont frappés ; le bruit que cela fait les console du mal que cela cause. C’est là toute la gloire que poursuivent les commères, et ce qui fait une partie de la bonne fortune de nos plus estimables gazettes, (une toute petite partie, convenons-en avec elles.)


XII

Quand le commissaire du lieutenant entra dans la demeure des Landry, Marie était assise dans une grande bergère qui s’élevait d’ordinaire au centre de la pièce principale de la maison comme un monument consacré aux générations passées et futures de la famille ; dans ce moment on l’avait poussée en face de la cheminée où s’engouffrait, comme dans un entonnoir renversé, la flamme d’un brasier fortement attisé. Jadis, ce spectacle eut été réjouissant à voir ; mais l’intérieur de ce foyer était bien changé : Marie était là, immobile entre son père et sa mère qui la regardaient, courbés dans leur angoisse et leur silence ; ses pieds joints comme dans la tombe reposaient sur un trépied devant le feu ; ses deux mains tombées de chaque côté d’elle pendaient comme des grappes de raisin que le froid a touché pendant la nuit ; sa tête affaissée sur l’épaule, vivement éclairée par la lueur de l’âtre, ressortait, avec sa pâleur de perle pure, sur le cuir marron du fauteuil comme une belle figure de camée antique. De temps en temps, deux voisines qui l’avaient ramassée sur le chemin et portée chez elle, faisaient quelques frictions sur son front et sur ses bras, avec une liqueur essentielle, pour y ramener la sensibilité ; mais les mains retombaient toujours, et le front un instant relevé décrivait de nouveau sa courbe de tige fanée. Elle n’était pourtant pas évanouie, elle était abîmée, anéantie. Pauvre fille, elle avait trop souffert pour la puissance de sa sensibilité ; son âme avait été soumise à tous les genres de tortures ; une furie semblait avoir pris plaisir à lacérer de ses fouets toutes les fibres de son cœur.

Depuis le matin, elle avait passé par plusieurs crises terribles où sa raison semblait devoir s’envoler pour toujours ; dans ses délires, des images hideuses avaient succédé à des visions célestes ; on aurait dit qu’elle était précipitée des régions bienheureuses dans des abîmes de douleurs. Chacun de ces tableaux déchirants, qui défilaient devant elle comme des visions d’halluciné, paraissaient laisser tomber sur son sein, en s’éloignant, un poids qui l’écrasait ; mais il s’en présentait un surtout qui faisait frissonner tous ses nerfs : on la voyait alors raidir ses membres comme pour le repousser, et dans son impuissance, ses deux mains s’attachaient à son sein et, dans un effort capable de l’ouvrir en deux lambeaux, on l’entendait s’écrier d’une voix étranglée :

— Jacques ! c’est assez… c’est trop !… tu marches sur ma gorge, je sens ton pied écraser mon cœur ! pourquoi me traiter ainsi ?… je n’ai pas mérité tant de haine, tant de mépris. Je ne suis pas une fille misérable, déshonorée, perdue !… Non, non ! je n’ai rien vendu, rien souillé de mes amours… le tien, il était encore tout dans mon cœur : et la France ! ah ! comme je l’aimais, pour toi, pour moi, parce qu’elle est belle, grande, toujours glorieuse !… Mais personne ne te l’a donc dit… pas un homme, pas un frère, pas un ange ?… Douce Vierge Marie, je vous avais demandé, à genoux, de lui parler de moi !… et des méchants m’ont calomniée, avilie, perdue… vous l’avez permis !… c’est le démon qui a gagné. Et toi, Jacques, tu as pu croire que j’étais tout cela… sans foi, sans cœur, sans vertu !… ah ! c’est trop cruel, c’est trop injuste cela !… Vas-t’en ! vas-t’en ! je ne veux plus de toi… Tu me fais horreur avec ces yeux de feu, ces poings fermés, ce sang Du sang ! c’est vrai, il en était couvert… malheureuse que je suis !…

Et en s’affaissant peu à peu, elle murmurait encore :

— Ce beau retour !… voilà donc tout ce qu’il devait être… Je suis abandonnée… Pauvre Jacques, peut-être qu’une autre, une vraie Française, aura su soulager son exil ; je n’étais pas là, moi, pour lui dire de temps en temps : « Jacques, repose toi, tu es fatigué, tu as trop travaillé, tu as trop combattu… et puis, console-toi,  tu auras un jour un foyer joyeux et tranquille, une autre Acadie tendrement aimée ; vas, je saurai bien te faire oublier toutes tes souffrances, tes séparations »… Et quand il était blessé, celle-là aura peut-être approché de son lit pour étancher son sang, pour essuyer les sueurs de son front, pour mouiller ses lèvres… c’est pour cela qu’il m’a repoussée quand j’accourais pour fermer sa blessure avec mon cœur. Je n’étais plus digne, moi, de toucher ce sang-là, et il m’a jetée à terre !… Ah !… il y a des Anglais qui sont moins barbares !…

Alors, la pauvre délaissée versait des torrents de larmes ; et c’est ce qui lui conservait la vie.

Dans ce moment elle avait du mieux : l’arrivée de son père semblait avoir opéré quelque bien ; les lueurs d’une aurore nouvelle coloraient le chaos de cette nature bouleversée. Ses yeux s’entr’ouvraient de temps en temps, et s’abaissaient sur son père avec un sourire comme en ont seuls les anges de la terre quand ils retournent au ciel, un sourire où rayonnait toute sa tendresse filiale : elle n’avait plus que cet amour-là, mais il débordait de tout celui qu’on lui avait si cruellement rejeté.

Au moment où Pierriche ouvrit la porte et présenta la lettre du lieutenant, elle fit un léger mouvement ; ses membres tremblèrent comme une feuillée de lianes quand une brise a passé dessus, et elle murmura, si bas, si bas que personne ne put l’entendre i

— Dieu ! ce n’est pas lui !…

— Une lettre de monsieur George ?… dit avec empressement la mère Landry.

— Oui, madame, répondit le garçon : c’est, comme je le pense bien, pour à savoir des nouvelles de votre santé ; car il m’avait l’air d’en avoir grande envie, le maître.

— Comment, le maître ? dit le père Landry, est-ce que tu restes chez lui ?…

— Mais oui, il m’a pris hier, me disant, comme ça, que c’était pour me garder à ma mère ; il m’a soufflé ça à l’oreille, comme par manière de secret ; aussi je ne le répète à personne ; ah ! oui dâ ! Je crois bien que vous, monsieur Landry, avec l’oncle LeBlanc et moi, nous sommes les seuls vieux au-dessus de dix-ans, qui ayons la permission de ne pas être prisonniers.

— Tu crois, Pierriche ?….

— Ah ! oui dâ ! monsieur George me l’a bien dit… je pense qu’il me l’a dit… je suis presque sûr qu’il me l’a dit (toujours en secret) ! Il m’a dit aussi qu’il essaierait de me sauver de l’exil, avec ma pauvre maman et Janot par dessus le marché, de même que toute votre famille. Ah, pour ça je l’ai entendu de mes deux oreilles En même temps, il m’a poussé dans la main ces six belles pièces que voilà, par manière de consolation pour ma mère. — Et le garçon étala aux rayons de la cheminée son brillant trésor. — Ah ! s’ils étaient tous comme celui-là, il n’y aurait pas tant de gens en larmes à Grand-Pré, aujourd’hui !

Pierriche allait continuer, mais la mère Landry lui fit signe de retenir un instant son caquet ; elle venait d’enfourcher sur son nez une immense paire de bésicles qui brillaient devant la flamme comme des œils-de-bœuf de cathédrale au soleil couchant, et elle se mit à épeler la lettre du lieutenant. La mère n’était pas très-versée dans les difficultés de l’écriture à la main ; les ratures la mettaient aux abois, et la note du lieutenant, écrite sous l’empire de l’excitation, en renfermait quelques unes : c’était Marie ou P’tit Toine qui se chargeaient d’ordinaire de griffonner ou de débrouiller la correspondance de la famille ; et comme, dans ce moment, ni l’un ni l’autre ne pouvait agir, et que la maman d’ailleurs brûlait de connaître le contenu de la lettre, elle s’y aventura résolument. Elle prit d’abord un ton uniforme et continu, comme la chanson d’un vent de cheminée, passant par-dessus les points là où la ligne se déroulait lucide, et s’arrêtant juste au milieu d’une période quand se présentaient des mots revêches, biffés ou accolés comme des jumeaux sous une même rature, ce qui produisait souvent le sens le plus burlesque. Voici cette lecture :

« Mon… si… eur, Dans votre douleur j’ai la consolation de vous apprendre que… que… que je pue… que je pue… que je pue. » ”

— Allons, dit le père, ça ne peut pas être ça.

La femme fit une pose, consolida sa verrerie, tourna le papier du côté du feu, fit un grand salut, avec mine d’avaler quelque chose de très-difficile, et reprit : « que j’ai pu obtenir de notre… de notre c, o, co… c, o, co… de notre coco, que j’ai pu obtenir de notre coco. »

— Mais pauvre femme, interrompit encore le bonhomme, tu n’y es pas, ça doit être colo… nel.

— Ah ! oui, je crois qu’il y a une l ; c’est que, voyez-vous, il y a là une pataraphe qui a coupé l’l’i et la queue de colonel, et ça fait coco.

— Allons, tâche de continuer.

— « Que j’ai pu obtenir de notre colonel que vous resteriez libre, sous ma res… pon… sa… bi… li… té, sous ma responsabilité, jusqu’au moment du départ des bais… des bestiaux… des vessies, des vais…

— Des vaisseaux ! murmura le père Landry impatienté.

Il passa dans ce moment un léger sourire sur la figure de Marie, qui fut immédiatement suivi d’une première nuance d’incarnat.

Sa mère continua : “ C’est tout ce que j’ai pu, pour vous, aujourd’hui : peut-être que si j’étais dans d’autres conditions, il me serait, permis d’espérer davantage, mais il faudrait pour cela l’inter… ven… tion de la Providence et des actes qui ne dépendent pas de ma seule volonté. Je prie et je désire de toute l’ardeur de mon… de mon c… o… e… u… r,…de toute l’ardeur de mon tieur que ces choses s’accomplissent. »

Ici la lectrice prit cinq minutes de repos ; elle était épuisée d’avoir franchi sans obstacle un si long passage. Elle alla donc prendre un plein gobelet d’eau fraîche, cette ressource providentielle de tout orateur échoué dans le désert de ses idées ; après quoi, ayant retrouvé sa tonique, elle reprit sur le même air : « Je n’ai dans ce moment qu’une pan… qu’une panse… qu’une seule panse »…

Jusqu’ici, Pierriche avait réussi, quoiqu’avec peine, à brider son hilarité, naturellement impertinente, comme d’ordinaire à cet âge. Mais il avait fallu, pour lui en imposer, la gravité des circonstances, le triste état de Marie, l’âge vénérable de la lectrice, et avec cela la pression de ses deux mains qu’il tenait serrées sur sa bouche par un effort désespéré. Mais quand il vit arriver, à la suite des autres qui pro quo, la panse de son maître, il perdit tout frein, jeta ses deux bras autour de son ventre comme pour l’empêcher d’éclater, et il partit d’un de ces éclats de gaieté qui ne se terminent que par les larmes ou la colique. Tout le monde en fut atteint ; ce fut une explosion générale, et comme on n’est jamais mieux disposé à rire que lorsqu’on a beaucoup pleuré, chacun sentit son cœur se dilater.

Marie, que les bonnes nouvelles annoncées par le lieutenant avaient ranimée quelque peu, fut prise d’une révolution nerveuse mêlée de saillies joyeuses et de sanglots qui dura longtemps et eut sur elle un effet inespéré. Car cette crise, dans l’état où la jeune fille se trouvait déjà, aurait pu devenir fatale ; mais elle la sauva. Sa pauvre mère, qui aurait pu se trouver froissée de l’impitoyable accueil fait à ses débuts, était toute heureuse du résultat qu’ils avaient eu pour son enfant, et elle était prête à recommencer la dose ; mais Marie lui épargna ce soin délicat, en la priant de lui passer la lettre, lui faisant signe, en même temps, de s’approcher bien près d’elle, pour qu’elle pût se faire entendre.

Alors elle recommença la lecture de la précieuse épître que sa mère avait trop agréablement variée pour ne pas en altérer un peu le sens et l’effet : la voici intégralement :

« Monsieur, dans votre douleur, j’ai la consolation de vous apprendre que j’ai pu obtenir de notre colonel que vous resteriez libre dans votre famille, sous ma responsabilité, jusqu’au moment du départ des vaisseaux. C’est tout ce que j’ai pu pour vous aujourd’hui ; peut-être que si j’étais dans d’autres conditions, il me serait permis d’espérer davantage, mais il faudrait pour cela l’intervention de la Providence, et des actes qui ne dépendent pas de ma seule volonté : je prie et je désire de toute l’ardeur de mon cœur que ces choses s’accomplissent... Je n’ai dans ce moment qu’une pensée, qu’une seule préoccupation, c’est d’alléger vos maux. Ma position est bien précaire, mon action est fort restreinte ; mais s’il est quelque bien, quelque grâce que je puisse obtenir pour vous, faites-les moi dire par Pierriche. Veuillez aussi m’apprendre l’état où vous vous trouvez tous.

« Votre ami dévoué et respectueux,
« George Gordon »

À ces derniers mots, Marie laissa tomber le papier, et elle sentit de nouveau le tremblement de la feuillée de liane courir sur ses membres ; mais un effort de sa volonté y ramena bien vite le calme ; elle étendit ses deux bras autour du cou de son père et de sa mère, et attirant leur tête sur son sein, elle leur dit en touchant leur front de ses lèvres :

— Que Dieu le bénisse, il a eu pitié de vous, au moins, cet ennemi-là- ; il est bon, monsieur George, n’est-ce pas, père ?...

Le père fit un léger signe de tête, mais ne répondit pas.

Pierriche, impatient de voir que personne n’articulait une syllabe après une pareille lecture, se hâta de s’écrier :

— Je vous l’avais bien dit qu’il voulait vous sauver tous !

Puis s’approchant de sa petite maîtresse les mains jointes, avec un air d’adoration : — Mon Jésus, mamselle ! ajouta-t-il, que ça me donne du contentement de vous voir sourire ainsi de la façon d’autrefois ; c’est toujours comme ça que je vous voyais, moi ! avec ça, seulement que vous étiez plus colorée. Monsieur George va se ravigoter aussi, quand je vais lui dire comment vous vous sentez. Je vous assure qu’il faisait une furieuse lippe quand je l’ai quitté, et que ça lui démangeait le cœur tout autant qu’il moi d’avoir de vos nouvelles ! N’est-ce pas que je lui dirai que vous êtes bien ?

— Oui, mon Pierriche.

— Que vous êtes bien heureuse de ce qu’il fait pour vous ?

— Mais oui, mon garçon.

— Que vous voulez bien être sauvée, s’il peut le faire et si c’est son envie, à lui ?… N’est-ce pas que vous viendrez encore à la ferme, tous les soirs ?… Ah ! c’était trop dur, l’idée de quitter tout ça à l’abandon, moi qui ai tant soigné toutes ces pauvres bêtes !… Ma chère Rougette ! si vous saviez comme ça me crevait le cœur de lui dire adieu !… Tenez, tout à l’heure, après avoir embrassé not’vieille mère, je n’ai pas pu m’empêcher d’aller à l’étable… et je l’ai embrassée aussi, ma Rougette, elle et son veau, sur les deux joues. Voyez-vous, mamselle Marie, si ça vous plaisait de rester, j’en aurais encore plus de soin. Et vos poules !… qui vous ont fait vendre tant d’œufs à M. George ; je vous promets qu’elles pondraient… qu’elles pondraient… qu’elles pondraient !… — et Pierriche étendait les bras comme s’il eût eu des œufs à brassêe, et ses larmes inondaient son visage. — N’est-ce pas, maîtresse, que je lui dirai tout ça, à monsieur George ?

— Pas tout, Pierriche, pas tout ; mais tu lui diras qu’il a tant de titres à notre reconnaissance, que nous ne pourrons jamais assez le remercier, et que nous prierons Dieu pour qu’il lui rende le prix de ses bienfaits.

— Rien que ça ?

— Oui, Pierriche.

— Et vous, monsieur Landry, dit le garçon en regardant le vieillard avec une expression de bienfaiteur modeste, vous auriez-t-il quelques services à demander, pour faire plaisir à not’maître ?

— Non, mon homme, aucun autre pour le moment ; tu remercieras M. le lieutenant comme te l’a dit Marie ; vas.

Aussitôt Pierriche s’achemina vers la porte ; il se faisait tard. En s’éloignant, le garçon tournait et retournait son feutre, se grattait le front, regardait en arrière, comme un homme qui n’est pas tout à fait satisfait de sa mission. Il n’avait pas parlé de Jacques, et ça lui démangeait violemment la langue, comme il aurait dit lui-même.

Marie lui avait paru si faible qu’il avait senti son indiscrétion naturelle liée par sa pitié pour sa jeune maîtresse. Mais il lui en coûtait de s’éloigner sans jeter son secret dans quelque coin de la maison ; son embarras fut bientôt compris. Le Créateur a donné à certaines femmes un flair exquis et tout spécial pour saisir les secrets ; elles savent où ils gisent, quand ils partent, où ils s’arrêtent ; elles les suivent à la piste comme le lévrier suit le chevreuil.

Les deux voisines, qui n’avaient plus de soins à donner à la maison, firent mine de profiter de la porte ouverte pour s’esquiver avec le commissionnaire. À peine eurent-elles franchi le seuil, qu’elles saisirent l’enfant au collet et l’accrochant à leurs bras, elles débutèrent toutes deux en même temps, comme un orchestre qui frappe le premier accord d’une symphonie qu’il va jouer :

— Mais où cours-tu, P’tit-Pierre ? Attends nous donc un peu, nous avons peur des soldats !

— Moi étout, mesdames.

— Et puis, P’tit-Pierre, il y a quelqu’chose qui te tourmente encore, il y a du mystère dans ta caboche ; hein, sournois, t’as pas tout dit, n’est-ce pas, p’tit finaud, que tu n’as pas tout dit ? Quand on est, comme toi, dans la manche du lieutenant et d’l’état-major, on doit savoir bien des choses… Parions qu’ils t’ont dit qu’ils te feraient un officier ?…

— Pas si dru que ça ; et puis, c’est que je dirais nanni ! Pierriche Trahan ne tient pas à ce métier-là… Mais tout de même j’ai mes secrets.

— Des secrets ! des secrets ! s’écrièrent les deux femmes en l’arrêtant tout court et en étendant vers lui leur quatre oreilles, qui représentaient en ce moment une puissance acoustique égale à quatre cents timpans de la plus fine trempe. Des secrets ! — Et un silence solennel s’établit sous ces deux câlines qui couvaient le jeune homme de leurs immenses passes en se rejoignant presque par-dessus sa tête.

— Oui, des secrets, reprit Pierriche ; mais je crois que je peux bien vous les faufiler sous bonnet, en cachette ; mais vous n’en soufflerez miette avant que ça court un peu, toujours ; on m’appellerait babillard…

— Parole de voisine, P’tit-Pierre !….

— Eh bien ! il paraît que Jacques Hébert, qui est revenu… (ah, ca ! vous n’en soufflerez pas un brin !) vous savez bien, le Jacques, le garçon du bonhomme Hébert qui sont ceux qui nous ont mérité tout c’te persécution… s’ils s’étaient tenus tranquilles, aussi, les enragés ; ils bavardaient toujours contre les Anglais… et il fallait que cet autre vint, à présent, tout gâter, faire le sabat… battre mamselle Marie, étrangler M. George !… Ah ! mais…

— Eh bien ! quoi, mais ?…

— Eh bien ! c’est lui qui est arrivé et qui a tué le frère de not’lieutenant ! Je l’ai vu, moi.

— En v’ia un secret, une nouvelle ! C’est-ti tout ce que tu sais, ça ? Mais t’es bête, P’tit-Pierre ; j’y étions, j’avons tout vu, tout entendu ; c’est nous qui avions ramassé mamselle Marie ; je l’savions ben avant toi.

— Mais c’est pas fini ; c’est que j’étais pour vous dire qu’il en avait tué bien d’autres ; et ça ne leur a pas fait plaisir, comme de juste ; c’est pourquoi le Jacques va s’en repentir… Il ne s’en repentira pas, parce qu’il va se faire fusiller.

— Fusiller !…

— Oui, fusiller, le 9, à neuf heures du soir ; et pour que ça lui fasse plus de chagrin, que ça lui donne plus de contrition d’avoir tué des Anglais, ils vont le faire mourir devant l’ancienne maison de son père L’avez-vous bien vu ?… en a-t-il un air de sauvage !… Mais il faut que je me hâte ; j’étais si fort pressé de venir ici que j’ai oublié de dire à c’te pauvre mère de n’pas avoir peur ; elle craint tant les fusils et les soldats, à présent. M. George m’a dit pourtant qu’il y serait, pour commander la fusillade ; mais ça n’fait rien… elle aura peur. Bonsoir ! — Et sans attendre d’autres questions, le garçon disparut dans la direction de la ferme de Marie.

À peine la poussière de ses pas était-elle retombée sur la terre qu’une des femmes se répandait déjà dans le voisinage, semant partout sa nouvelle sinistre ; l’autre était rentrée chez les Landry pour leur apprendre discrètement un événement qui devait les intéresser si fort.

Mais Marie venait de s’assoupir doucement dans les bras de là bergère séculaire ; le père et la mère préludaient tous deux à un faible repas qu’ils tenaient sur leurs genoux, au coin du feu. Ils regardaient toujours leur fille, leur amour, leur adoration ; ils tremblaient qu’un souffle ne l’éveillât. La commère fut invitée à prendre un morceau, ce qui lui permit d’attendre une occasion favorable de déposer dans l’intimité sa petite moisson de nouveautés.

Il est probable qu’elle attendit longtemps, car elle ne rentra chez elle que fort tard ; ce qu’il y a de certain, c’est qu’elle se sentit alors le cœur soulagé et que peu d’instants après, il était bruit partout le bourg que Jacques avait mangé cent Anglais, au moins, depuis son départ, et que le diable avait dû le soigner puisqu’il n’était pas mort empoisonné : car c’était alors un préjugé universellement répandu que ceux qui mangeaient de la chaire humaine devaient en mourir. La rumeur que le père Landry avait donné sa fille au lieutenant pour échapper au malheur commun, prit aussi une telle consistance que personne n’en douta davantage ; et il est aussi certain que Marie ne rentra pas dans sa chambre sans avoir entendu la révélation des secrets de la voisine. Sa mère tenait trop à lui faire comprendre l’inutilité du retour de Jacques sur ses destinées futures, pour ne pas la prévenir du sort de son cruel fiancé. Elle pensait qu’après le coup terrible qu’il avait porté à sa fille, la nouvelle de cette exécution ne pouvait pas lui causer plus de mal. Quoiqu’il en soit, elle reçut cette confidence, qu’elle pressentait d’ailleurs, sans désespoir apparent : soit qu’elle fit un effort suprême pour cacher son émotion à ses parents, soit qu’il y eut chez elle impossibilité de souffrir davantage, on ne vit sur sa figure qu’une contraction fugitive.


XIII

Marie n’avait jamais parlé à ses parents de la lettre qu’elle avaitreçue de George, par laquelle le lieutenant sollicitait sa main.

On se rappelle qu’elle l’avait reçue quelques jours seulement avant la proclamation de Winslow, et que George l’avait écrite au milieu d’une grande agitation, à la suite d’une réunion du conseil militaire qui avait décidé du sort des Acadiens. Son premier mouvement en la lisant avait été d’y répondre de suite, et de repousser une proposition incompatible avec ses inclinations, ses sentiments et ses liaisons précédentes ; elle aurait voulu ne laisser à l’officier aucun instant d’espoir. Mais en relisant cette lettre, elle se ravisa ; elle lui parut d’abord un peu prématurée de la part d’un homme d’esprit et d’expérience.

— Il me semble, pensa-t-elle en rougissant beaucoup, que je ne lui ai pas encore donné le droit de mettre les bancs à l’église… Quelle hâte, quelle impatience inexplicable ! Je ne suis pas assaillie par les prétendants… il y a longtemps que je les éloigne avec la chère ombre de Jacques, et celui-ci n’a pas fait dire au lieutenant qu’il était près de son retour ; j’espère que j’en saurai quelque chose avant les Anglais ; pauvre Jacques !… Et puis que veulent dire ces phrases qui ont la prétention d’expliquer la précocité de cette demande et qui n’éclaircissent rien… au contraire… ? Que signifient cette empreinte de sentiments agités, cette couleur vague de mystère que revêtent ces trois petites pages ?… Tout cela me fait bien d’une énigme que je serais fort aise de méditer quelque peu, dans le secret. Ce monsieur-là a des côtés inconnus, une histoire accidentée, paraît-il… J’aurai peut-être avec ceci l’occasion de désenchanter ma bonne mère…

Marie ne répondit donc pas à l’ofïicier. Quelques jours après vint la proclamation et la fête de sa grosse gerbe, qui ajoutèrent à ses impressions les nuages sombres de ses pressentiments. Enfin la terrible catastrophe apporta ses affreuses révélations ; l’entrevue fortuite qu’elle eut avec George la surprit au milieu de l’accablement de son malheur ; les nobles paroles de l’officier, sa conduite généreuse, le caractère de sincérité de ses sentiments eurent un effet puissant sur son âme atterrée. Dans l’écroulement soudain de tous les bonheurs de la vie, dans l’horreur que cause à une âme belle et tendre l’assaut dos injustices et des perversités humaines, l’apparition d’un être bienveillant, juste et protecteur, en impose involontairement au cœur : Marie n’eut donc pas la force de repousser immédiatement cette main qui ne s’offrait pas seulement à elle, mais qui pouvait arracher ses parents à une longue suite de tortures ; et malgré que cette alliance répugnât tout autant à son amour, elle crut un instant pouvoir la subir, si ses parents voulaient y donner leur assentiment. Les événements de la journée ne lui permirent pas de leur exposer ses intentions ni même de réfléchir à l’acte important qu’elle s’apprêtait à consommer. Ce n’est que lorsqu’elle se fût retirée dans sa chambre que son esprit se concentra tout entier sur le triste problème que lui présentait sa situation. Elle avait retrouvé de la force dans le repos et dans les embrassements de ses parents, elle put mesurer son courage et calculer ce qui lui restait de bonheur dans la vie.

En se retrouvant dans le petit sanctuaire qu’elle n’avait jamais déserté qu’un soir, celui de la veille, et où elle avait consacré les souvenirs de ses dix-huit beaux printemps, elle jeta un coup d’œil sur toutes ces petites reliques d’affection qu’une enfant naïve et tendre suspend autour du berceau de ses plus jolis rêves, et elle s’aperçut que la lampe qui brûlait d’ordinaire devant son image de Notre-Dame Auxiliatrice s’était éteinte : cela n’était pas arrivé depuis cinq ans… Durant la journée, personne n’avait songé à mettre de l’huile dans le petit godet de verre.

— C’est vrai, dit-elle en la regardant, il est revenu, il est revenu !… et la Madonne a laissé mourir la veilleuse !… elle m’a exaucée !… je n’avais demandé que son retour !…

Et Marie s’asseya sur l’unique degré de son humble oratoire pour penser et pour prier.

Elle resta longtemps dans cette posture de la Vierge au Calvaire, pleurant doucement, mais avec une expression de résignation sublime ; elle balbutiait quelquefois des phrases entrecoupées ; sa respiration se précipitait davantage, des paroles plus ardentes brûlaient encore ses lèvres, mais la passion était enchaînée, elle ne pouvait plus jaillir de son sein par torrents débordés ; cette âme pure avait regardé son Dieu crucifié, et elle lui avait dit :

— Mon Dieu ! je boirai mon calice, j’accepterai mon ignominie, je gravirai mon calvaire, mais vous me soutiendrez ; il me faudra votre main ; il me faudra de votre amour plein mon cœur… Ah ! faites que j’aime cet homme comme je le respecte, comme je l’estime, comme le mérite son noble dévouement. Il n’y a que vous qui puissiez briser l’éternité d’un sentiment, changer les voies d’un pauvre cœur. Ne permettez pas que je devienne jamais une méchante épouse… Ah ! j’avais aspiré à trop de bonheur dans ma vie de femme ;… j’avais rêvé le ciel dans les liens de la terre !… Faites que je perde là mémoire du passé… que j’oublie les horreurs qui m’entourent… Mon Dieu ! mon Dieu ! si je méritais un miracle, je vous demanderais de sauver mes parents sans mon sacrifice, mais ce serait une prière lâche ; sauvez-les ! sauvez-les, à quelque prix que ce soit, pourvu que ma vie puisse payer leur salut, pourvu que ce salut soit aussi leur bonheur ! Et faites miséricorde à Jacques !…je lui pardonne son injustice, sa cruauté… Il m’a tout rendu, serment, liberté ; il m’a rapporté de la haine à la place de son amour ; il m’aurait arraché le mien de mon cœur s’il eut pu ; il ne me laisse que le martyre de son souvenir, que le désespoir de son injustice qu’il emportera dans sa tombe… Mon Dieu ! j’endurerai tout mon supplice, mais vous veillerez sur sa mort ; qu’il ne croye pas jusqu’à son dernier soupir que j’étais une femme infâme !…

La chandelle qui éclairait seule la petite chambre s’abaissait, s’abaissait toujours ; la mèche allongée et toute couverte de noirs champignons ne répandait plus qu’une lueur sinistre. Marie s’en aperçut tout à coup et eut peur ; elle se hâta de rogner le mouchon, et, jugeant qu’il devait être fort tard, elle se leva pour se mettre au lit.

En passant devant sa croisée dont les volets étaient restés entreouverts, elle crut entendre les vitres résonner, comme si quelqu’un les avait frappées légèrement du dehors. Elle s’arrêta aussitôt avec effroi ; le même bruit se répéta de suite, mais plus accentué.

— Il y a là quelqu’un, dit Marie glacée… quelqu’un qui me regarde, qui m’épie… à cette heure avancée, dans cette nuit solitaire, dans ce village où il n’y a plus un seul homme ami qui soit libre !…

À peine eut-elle balbutié ces paroles, qu’une figure dépassa à moitié le bas de la fenêtre et se colla sur les carreaux, et elle entendit son nom discrètement articulé.

— Marie, Marie, c’est moi…

Elle allait crier, fuir, quand elle reconnut P’tit-Toine, le peureux P’tit-Toine, qui, on s’accrochant des pieds et des mains dans les chanfrins des vieilles pièces du solage, était enfin parvenu à une hauteur que sa taille ne lui permettait pas d’atteindre sans échelle, et il répétait, soupçonnant la terreur de sa sœur :

— C’est moi P’tit-Toine, ton frère.

Lui ouvrir, le hisser par les bras dans sa chambre et l’embrasser à cent reprises, fut pour Marie la besogne d’un instant. En tombant sur le plancher Ptit-Toine s’écria, sans voix, tout haletant :

— Pauvre p’tite sœur, je ne suis donc pas mort ! et toi non plus… elles autres ?

— Les autres non plus, p’tit frère… Mais d’où viens-tu ? d’où t’es tu échappé ?… tu n’étais donc pas prisonnier avec les autres ?…

— Je n’en sais rien d’où je viens… du bout du monde ! de l’autre côté de la mer !… J’ai vu Jacques… des sauvages… ils ont tiré sur nous… j’ai cru qu’ils m’avaient tué ; mais non !… Après, je n’ai retrouvé ni André, ni Jacques, ni son Micmac, rien que mon chemin, et je suis revenu à travers les bois, de nuit ; j’ai vu ta petite lumière, c’est ce qui m’a fait penser que tu devais être dans ta chambre, peut-être Jacques aussi… et ça m’a donné du courage pour arriver, pour frapper… Tu as eu bien peur, hein, pauvre sœur ; mais tiens, j’ai eu plus peur encore ; et j’ai faim, p’tite Marie, je meurs de faim !…

— Tu as vu Jacques, toi ?… des sauvages ?… tu étais avec André ?… tu as traversé la mer ?… mais explique-toi, explique-toi 1…

— Oui, oui, je l’ai vu.

— Mais où l’as-tu vu ? comment l’as-tu rencontré ?… Il n’était donc pas encore prisonnier ? Tu lui a donc parlé ? Ah ! dis-moi vite, p’tit frère, ce qu’il ta raconté ; dis-moi tout, tout !

Et Marie embrassait encore son frère.

— Eh bien ! je l’ai vu là-bas… reprit P’tit-Toine, à moitié étouffé dans les bras de sa sœur ; nous allions le chercher et il venait nous chercher aussi ; nous lui avons parlé de toi, de ta petite maison, de tes troupeaux, de tes économies, de tes grosses ventes à monsieur George… mais j’ai faim…

— Oui, mais paraissait-il heureux… content, gai ? parlait-il de moi ?

— Dam, il riait, il pleurait, il disait des choses en l’air comme tous ceux qui reviennent au pays, pour y retrouver une jolie fille, qui les attend en larmoyant beaucoup trop, avec des beaux yeux comme ceux-là… mais j’ai faim !…

— Tu es bien sûr, frère, tu ne te trompes pas, il n’était pas inquiet… triste ?…

— Peut-être un peu, de temps en temps, à la fin de la veillée, quand il parlait des Anglais… (il ne les aime pas, Marie, nos Anglais). Durant la nuit, je crois qu’il n’a pas dormi : je couchais près de lui, et je ne dormais pas non plus, mais je faisais le mort, tant j’avais de frayeur de son sauvage ; je le vis donc se lever, s’approcher près du feu et lire une lettre… et ça m’a semblé lui donner une diable d’humeur ; il fit bien du mouvement, réveilla le Micmac et nous força tous de nous remettre en route. Mais, petite Marie, j’ai faim ! j’ai faim ! j’ai faim ! Si tu veux que je parle, donne-moi d’abord de quoi me faire vivre quelques instants, j’écrase… j’expire… je suis mort !

En effet, le pauvre enfant était rendu, il chancelait, et c’était avec effort qu’il avait pu jeter pèle-mêle ces quelques phrases. Malgré qu’elles fussent pour sa sœur autant d’énigmes dont elle brûlait de connaître le sens, elle ne put pas résister davantage à sa prière, et elle alla lui chercher de suite quelque chose à gruger, en lui faisant signe du doigt de rester bien tranquille dans sa chambre.

En entendant parler de lettre, Marie avait tressailli, son front s’était ridé ; elle avait semblé chercher dans sa mémoire les traces d’un souvenir perdu ; mais le besoin pressant de son frère ne lui permit pas de s’arrêter pour le moment à de plus longues réflexions. Elle courut recueillir dans les buffets ce qu’elle crut le plus convenable à l’appétit de Ptit-Toine, et elle revint aussitôt, les bras chargés, s’assoir devant lui.

Le pauvre garçon ne se fit pas longtemps prier pour se servir… il usa de ses deux mains, comprenant sans peine, après la rude expérience qu’il venait de faire de la vie des bois, le sans-gêne de Wagontaga.

Sa sœur le regarda durant un instant avec satisfaction, lui laissant le loisir de se réconforter un peu avant de l’accabler de nouveau de ses questions ; puis elle voulut se faire raconter minutieusement le voyage des deux frères et tout le récit de Jacques ; insistant pour connaître jusqu’aux moindres nuances de cette narration, les réflexions isolées de son fiancé, jusqu’aux altérations de sa figure. On conçoit que cette conversation dut les retenir longtemps. Marie y mit un intérêt fiévreux ; elle revint souvent sur certains détails, surtout sur celui de la lettre, qui l’intriguait plus que tout autre. De son côté elle informa Ptit-Toine de tout ce qui s’était passé à Grand-Pré depuis son départ.

Les premières teintes de l’aube étaient prêtes d’apparaître, que ce dialogue se poursuivait avec la même activité. Mais le temps était venu de l’interrompre ; Ptit-Toine ne pouvait rester davantage dans la maison paternelle, sans courir le danger d’être arrêté… Il ne tenait pas à s’éloigner ; pour une bonne nuit passée sous son toit, il aurait bien volontiers sacrifié sa liberté du lendemain ; une liberté sans ses parents ne lui souriait guère. Mais Marie insista sur la nécessité de son départ, lui disant qu’il fallait aller à la recherche d’André lui porter quelques provisions et le prévenir des dangers qui l’attendaient à son retour. Le jeune homme comprit son devoir et se disposa à repartir. Sa sœur alla quérir un sac, le remplit de nourriture et le lui mit sur les épaules ; après quoi, elle lui donna la main pour le congédier de force ; car le pauvre enfant sentait son cœur défaillir en s’acheminant vers la porte de la maison… Quand il passa devant la chambre des vieillards, ses pas s’arrêtèrent malgré les efforts de celle qui l’entraînait, et il murmurait à l’oreille de Marie :

— Partir sans les embrasser !…

— Non, vite, vite ! sauve-toi ! il est tard !… Et puis, laisse-les reposer encore une fois, là ; ils n’ont pas fermé l’œil depuis deux jours, et c’est sans doute la dernière nuit qu’ils dormiront ensemble sous ce toit ; peut-être font-ils un dernier songe d’espérance !…

— Et moi, reprit Toinon résistant toujours, je ne les reverrai peut-être jamais !…Marie, laisse-moi les regarder encore une fois… tiens, j’irai si doucement… je me contiendrai.

— Tu les embrasseras, malheureux !

— Non, Marie, je ne les embrasserai pas, je te le jure ; je n’embrasserai que toi, bonne petite sœur, que toi seule !…

En articulant ces mots, il entraîna Marie vers la porte de ses parents, l’ouvrit comme eut fait un voleur, et, s’approchant du lit où dormait son père et sa mère, il s’arrêta quelque temps à les contempler. La sérénité d’un ciel pur régnait au front de sa mère, mais deux sillons orageux séparaient les sourcils de son père ; il les fit apercevoir à sa sœur qui le retenait toujours par la main, et il lui dit à l’oreille :

— Il n’y a pas de rêve d’espérance là, Marie !…

P’tit-Toine essuya alors les grosses larmes qui commençaient à l’aveugler, et pour tenir parole à Marie, il lui tendit les bras, et tenant toujours les yeux fixés vers le lit vénéré, il n’embrassa qu’elle seule… Mais on aurait dit que dans cette étreinte suprême, il serrait tout ce qu’il aimait au monde.

Après ce moment de pieuse consolation, où cet enfant avait paru respirer l’amour et la bénédiction de ses parents, il sortit de cette chambre, quitta les bras de sa sœur et le seuil de sa maison.

La fiancée, retirée de nouveau chez elle, se hâta d’allumer la lampe suspendue devant sa madone et s’apprêta de suite à se mettre au lit. En délaçant le corsage de sa robe, un vieux papier glissa dans les plis de sa jupe ; mais elle ne s’en aperçut pas, tant elle s’empressait de chercher un repos qui lui était bien nécessaire. Il ne se fit pas attendre longtemps : pendant qu’elle regardait les vacillements de la veilleuse ravivée et que ses mains se tenaient jointes sur son cœur comme pour formuler une prière muette, ses beaux cils noirs descendirent comme un voile de deuil sur son regard attristé ; il ne resta plus sur sa figure que les traces vagues d’une grande douleur assoupie.


XIV

Dix heures venaient de sonner dans le silence et la tristesse de la vieille maison blanche. Le père Landry, sa femme et leur fille s’occupaient à sortir des armoires et à détacher de diverses parties de la maison le linge, les habits et tous ces effets d’usage continuel qu’il faut prendre quand on part pour un long voyage dans des régions inconnues. Un sentiment profond de découragement se manifestait dans leur démarche ; la tristesse dominait surtout les deux femmes : elles étaient indécises, distraites, aveugles. On voyait seulement que Marie faisait de grands efforts pour garder les apparences du courage et soutenir celui de ses vieux parents ; mais son trouble la trahissait souvent, elle venait les bras chargés de choses inutiles et s’en retournait quelquefois avec les nécessaires.

— Allons, disait le père, qui liait les paquets, ayons plus de force, ne nous troublons pas ; ma pauvre enfant, ne prend que les choses les plus urgentes ; les maîtres ne se chargeront probablement pas d’un gros bagage ; ils tiennent plus à exporter nos corps que notre marchandise.

— Oui, répondait sa fille, mais prenez toujours ces bonnes flanelles et ces couvertures ; on ne peut pas en avoir trop ; c’est bientôt l’hiver, vous pourriez être malade et nous coucherons peut-être dehors… Et puis, père, vous êtes vieux, vous ; ils auront bien un peu pitié d’un vieillard ?… — Le père secouait la tête et prenait. — Ajoutez donc, cette autre casaque, continuait Marie, et ces deux juste-au-corps, et ce frac, et ces vestes, et ces mitasses, et ceci… Mettez, mettez toujours, le voyage sera long, et nous ne pourrons pas coudre de sitôt, peut-être…

— Mais pour toi, ma Marie, tu ne m’apportes rien ?

— Oh ! soyez tranquille, je ferai bien mon petit paquet ; je le mettrai avec celui de ma mère ; — et elle jetait parmi les habits de celle-ci tout ce qu’elle croyait devoir être utile à la bonne femme, mais rien ne tombait pour elle-même.

Une fois, son père la vit venir avec une brassée prise tout d’une pièce dans la lingerie ; le morceau semblait enveloppé depuis longtemps ; Marie le laisse tomber près du vieillard et allait repartir sans trop savoir ce qu’elle venait de faire, quand le père l’arrêta :

— Mais où veux-tu que je le place ceci, pauvre enfant ? C’est bien gros i Qu’est-ce qu’il y a là dedans ?…

— Tiens, connue je suis folle !… Mais je ne sais plus ce qu’il y a là dedans… c’était parmi d’autres paquets semblables. — Là dessus, elle fit partir les attaches et il jaillit de l’enveloppe, trop tendue, un nuage de blancs et légers tissus, au milieu duquel reposait, comme une couvée de colombes dans son nid de duvet, une couronne de fleurs d’oranger artificielles ; de tout cela s’exhalait le parfum du foin de la vierge. La pauvre enfant fit un cri de surprise, et se cacha le visage de ses deux mains… C’était le trousseau de la mariée, qu’elle avait préparé, dans les longs soirs de l’hiver de 1749, pour charmer son attente et s’entretenir de son bonheur futur, dans le secret de sa chambre. La toilette était restée ainsi au fond de l’armoire, où, dans les familles économes de cette époque, on reléguait les habits qui ne devaient servir qu’aux quatre fêtes de l’année. Ceux-ci attendaient la grande fête du retour…

Le père Landry, navré, regarda sa fille quelque temps, n’osant articuler une parole ; puis quand il vit qu’elle sanglotait, il enlaça ses bras autour de son cou et il la pressa sur son cœur. Après un instant, Marie lui dit :

— Père, vous me teniez comme cela, quand il partit : vous rappelez-vous ?… je vous disais, comme une enfant que j’étais, que mes oiseaux n’étaient jamais revenus ; et vous me répondiez ; « Ma Marie… les garçons, ça revient, ça se souvient toujours »… C’était le jour du second départ, celui-là ; aujourd’hui, c’est le troisième… Mais, ajouta-t-elle, en s’apercevant que les larmes de son père inondaient son front, je vois que je vous fais pleurer ; vous aviez pourtant assez de peine ; pauvre père, je ne veux plus vous causer de chagrin, comme cela ; — et, après l’avoir embrassé, elle reprit dans ses bras son inutile fardeau, ajoutant tout haut mais comme par irréflexion :

— Voyons, mettons toujours ceci de côté ; on pourra peut-être encore s’en servir… ici…

Son père, en l’entendant, la regarda s’éloigner avec étonnement : mais dans le même moment, une main frappa quelques coups à la porte, qui s’ouvrit presqu’aussitôt, et George demanda, avec douceur et même avec timidité, s’il pouvait entrer. En l’apercevant, Marie sentit le besoin de rencontrer le sein de sa mère pour s’y appuyer ; et elle murmura de ses lèvres glacées :

— Quoi ! c’est lui !… c’est lui, mon Dieu !…

Son père s’était levé pour aller au-devant de l’officier, et sans lui présenter la main, il lui dit, cependant, avec beaucoup de déférence :

— Entrez, monsieur, entrez, asseyez-vous ; vous en avez plus que la permission ; vous êtes maintenant chez vous, ici…

— Comment ! dit George, en prenant avec empressement les mains du vieillard, vous auriez été favorable à la demande de Mlle Marie ! Ah ! merci, j’en suis si heureux !… Vous êtes tous sauvés, et il est inutile que vous vous donniez la peine et la fatigue de ce bouleversement, puisque nous devons rester tous ensemble !

En entendant ces derniers mots, la mère Landry tomba à genoux, joignit les mains comme pour remercier le ciel. Mais le père resta stupéfait, regardant tour à tour le lieutenant et sa fille :

— Pardon, monsieur, dit-il, mais je ne vous comprends pas : ma fille ne m’a pas encore fait part des engagements qu’elle a pris avec vous… Vous vous méprenez sur le sens de mes paroles ; je voulais dire que cette maison m’ayant été enlevée par votre gouvernement, vous aviez désormais, plus que moi-même, le droit de vous y assoir ; Je suis ici, maintenant, votre obligé…

Marie, qui ne s’attendait guère à une pareille entrée en matière, blessée au cœur par le sentiment de reproche que renfermait les paroles de son père, se hâta d’intervenir.

— C’est à moi, dit-elle, d’expliquer la cause de la méprise de M. George. Il y a quelques jours, il m’a demandé ma main ; la difficulté des circonstances, puis votre absence et le trouble où nous nous sommes trouvés depuis, m’ont empêchée jusqu’à ce moment de vous confier cette proposition, et de vous demander vos conseils et une décision. Aujourd’hui, ce mariage est la seule chose qui puisse vous sauver, vos enfants et vos biens… Les moments sont précieux ; jugez si vous devez y consentir. Je soumets tout a votre volonté… Ce qui pourra faire votre bonheur, fera le mien…

— Et le mien aussi, interrompit sa mère, et celui de M. George. N’est-ce pas, M. George, que vous en serez très heureux ?…

— Ah ! madame, ce serait mon plus grand bonheur !… et c’est tout ce qui peut me faire solliciter cette faveur…

— N’est-ce pas, mon mari, que tu donnes ton consentement, comme je donne le mien… puisque ça doit satisfaire tout le monde, sauver tes enfants ?… Ah ! sauve nos enfants, nos pauvres enfants !… Qu’ils ne puissent pas te reprocher leur exil, leurs tortures ; et puis, qu’est-ce que tu pourras faire, toi, en exil, vieux, peut-être séparé de tes plus forts soutiens, peut-être sans moi ?… car bien sûr, je ne pourrai survivre… j’en mourrai, je le sens !…

Ici, Marie, que ses forces ébranlées par tant d’assauts soutenaient à peine, les sentit céder tout à fait sous son émotion, et elle vint de nouveau s’appuyer contre sa mère, ce qui interrompit la plainte de la bonne femme.

— M. le lieutenant, reprit aussitôt le vieillard, qui n’avait pas paru profondément touché des lamentations de sa femme, vous êtes donc venu pour me demander ma fille en mariage ?

— Oui, monsieur, je venais avec l’espoir d’obtenir votre consentement.

— Ce n’était pas la peine, monsieur ; je n’ai jamais prétendu gêner les sentiments légitimes de ma fille ; si elle en sent assez pour vous épouser, elle peut le faire ; elle est libre, elle a l’âge nécessaire pour décider elle-même de ses propres volontés. Nous lui avons toujours laissé le choix de son bonheur, et elle ne s’est jamais plaint que nous l’empêchions d’y arriver. Nous n’avons exigé de nos enfants que d’être honnêtes jusque dans leur pensée, et de respecter la loi de Dieu, l’honneur de leurs parents et de leur pays. Parlez donc à ma fille, monsieur ; je n’ai pas la garde de son cœur ; elle ne me doit que l’amour d’un enfant ; vous lui en avez demandé un autre, il n’appartient qu’à elle de le donner. Le mariage, paraît-il, sera chose facile ; Marie a là une toilette de noce, et le notaire et le père ont reçu tout exprès leur liberté… Il ne manque que le prêtre ; (il est vrai qu’il aurait peu à faire, dans ce cas-ci)…

— M. Landry, je déclare aujourd’hui que je suis catholique.

— J’en suis bien aise, monsieur Quant à mes propriétés, il ne peut pas en être question dans cette affaire ; je ne les possède plus… Votre gouvernement a cru juste de me les enlever, soit : mais je les avais trop bien gagnées pour me sentir aujourd’hui le désir de les racheter avec de l’argent si l’on m’en offrait l’occasion, encore moins avec la volonté, le, sang et la vie des miens. Parlez donc à ma fille, qu’elle dispose seule de ce qui lui appartient : je serais fâché qu’elle en sacrifiât quelque chose pour moi ou pour conserver des biens qui ne sont plus à nous. Votre gouvernement a décrété que nous étions tous des traîtres à notre roi, que nous ne pouvions plus être considérés comme des sujets loyaux de Sa Majesté ; cet arrêt est tombé sur moi comme sur mes voisins, mes enfants, tous mes compagnons ; or, je pourrais jurer sur ma conscience et sur la parole de Dieu (si cela m’était permis) qu’aucun de ceux que votre sentence a frappés n’est plus coupable que moi… Ce n’est pas un mariage, monsieur, qui peut absoudre d’un crime d’État, qui peut laver d’une flétrissure de l’autorité souveraine, si l’on juge qu’elle est méritée, et si la sentence est maintenue. Je rougirais de manger le pain que me donnerait ma terre, si ce n’était pas la loi même de mon pays qui m’en rendait la propriété intacte ; je rougirais de rester seul ici… ; avec l’apparence du seul citoyen innocent de Grand-Pré, je me sentirais la conscience du seul coupable, du seul traître ; je rougirais devant mes enfants, devant ma fille… ; et à mon âge, monsieur, on n’apprend pas la honte et on ne l’enseigne pas à sa famille. Je ne suis donc pas libre de rester ici ; que ceux des miens qui veulent profiter de vos bontés demeurent s’ils le désirent, s’ils craignent de m’imposer la responsabilité de leurs misères ; moi, je partirai comme tous les Acadiens ; et comme je crois devoir encore le moment de liberté dont je jouis aujourd’hui à la faveur de ce futur mariage, je ne puis pas en faire usage plus longtemps : on dit déjà, autour de la maison, que je suis à marchander des pardons. Je pars… Vous avez un notaire, monsieur, et vous pouvez avoir des témoins ; ma femme peut donner le consentement pour deux : ça suffit pour ces sortes de mariages… Marie, réponds à présent à M. George ; c’est à toi qu’il s’adresse…

La jeune fille s’était d’abord cachée la figure sur le sein de sa mère, pour entendre l’arrêt qui allait décider de son sort ; mais pendant que les phrases graves de son père tombaient une à une sur elle, comme pour déposer sur son front la responsabilité soit de l’honneur, soit de la honte de la famille, et l’investir du libre arbitre de sa conduite, elle avait relevé peu a peu la tête, puis s était détachée de l’étreinte maternelle, et aux derniers mots qui lui furent, directement adressés, elle se trouvait déjà debout, imposante comme une reine, le visage resplendissant de toute la noblesse de ses traits et de toutes les beautés de son âme. George s’était retourné de son côté, mais elle n’attendit pas qu’il lui fit une question qu’il n’avait plus, d’ailleurs, la force et la dignité de formuler ; elle se précipita aux genoux de son père, et passant ses mains autour de son cou, elle lui dit en attachant sur lui un regard où l’amour et le bonheur débordaient :

— Eh bien ! non, je ne voulais pas vous humilier, faire rougir ce front que j’ai toujours vu briller de l’éclat de l’honneur, qui m’a toujours montré le chemin de la probité, que j’ai toujours regardé avec orgueil et confiance. — Et Marie baisait avec une tendresse ineffable les cheveux blancs du vieillard. — Je ne voulais, mon père, que vous sauver d’un exil affreux ; je ne pensais qu’à cela, moi, ou plutôt je ne pensais pas ; je ne sentais que mon amour pour vous, je le sentais en aveugle, je ne mesurais pas même le sacrifice cruel que m’imposait ce sentiment… cruel à mon sang, cruel à mes croyances, cruel à mes souvenirs, mais doux à mon cœur parce qu’il devait vous sauver !… Je ne réfléchissais pas même qu’il pouvait faire injure à votre honnêteté, que vous le repousseriez ainsi… Vous me le pardonnerez !… n’est-ce pas que vous me le pardonnerez, père ?… Une femme qui aime ne pense pas ; vous le savez bien que nous ne pensons jamais, que nous ne raisonnons pas, nous… vous me l’avez si souvent dit…Une femme sent, puis elle agit, elle rit ou elle pleure, elle s’arrête ou elle se précipite à travers le feu, au fond de l’abîmé, partout où son amour où sa haine la pousse ; notre intelligence, notre raison, est là, là, dans notre cœur ; Dieu l’a mise au foyer de nos affections ; si elle ne nous inspire pas toujours des actes bien réfléchis, n’est-ce pas, père, qu’elle nous en fait commettre quelquefois de généreux ?…

— Oui, ma fille, ma Marie belle, aimée… toujours de plus généreux que les nôtres et souvent de plus raisonnables !…

— J’aurais dû pourtant penser, continua Marie, que vous n’accepteriez pas cet échange de votre petite fille contre votre liberté, cette alliance étrangère, cet isolement honteux dans le malheur commun… Ah ! que je vous aime ainsi, noble et généreux ; que vous me faites du bien, que vous me rendez orgueilleuse de vous !… Ah ! quelle action j’allais faire ! quel sacrifice, mon Dieu !… Comme il comprimait mon âme ! comme il blessait mes instincts ! comme il clouait mes aspirations !… Ah ! que je me sens bien, là, maintenant, avec vous, devant l’indépendance de notre exil !… Je respire !…

je respire, dans ce souffle que vous répandez sur mon visage, tous les parfums de ma vie que je croyais perdus, la liberté de mes anciens cultes, l’amour de la France… Je me sens encore fière, je me retrouve ce que j’étais ; je suis toute votre fille, parce que vous êtes tout mon père… Oui ! oui ! nous irons en exil, nous irons… Je vous aimerai tant, tant !… que vous ne souffrirez pas, que vous ne vieillirez pas, que vous vous croirez encore dans notre Grand-Pré, avec tous vos parents, tous vos amis, avec tout ce qui vous faisait plaisir, rien qu’avec votre petite Marie !…

Et la belle enfant entrecoupait chacune de ces phrases avec un baiser qu’elle mettait au front, sur la barbe, sur les yeux tout pleins de larmes du noble vieillard. Elle avait oublié George. Quand elle se leva pour courir porter à sa mère une consolation et une caresse, lui dire qu’elle l’aimerait bien aussi, qu’elle saurait lui allégir les chagrins de la proscription, et lui faire oublier ses vieux rêves d’ambition, l’officier se retrouva devant elle : il était encore debout, dans l’attitude d’un criminel qui a reçu sa sentence, le cœur déchiré, l’âme accablée d’humiliation devant les grandeurs de cette chaumière. Ces infortunés venaient d’ouvrir un abîme devant ses félicités tant rêvées, mais ils l’avaient creusé d’une main sublime ; en le laissant tomber au fond, avec l’édifice écroulé de son amour, cette jeune fille restait à ses yeux toute illuminée sur les hauteurs, gardant sur son front toutes les grâces célestes que peut refléter la figure d’une femme ici-bas. Si elle avait blessé si cruellement ses plus purs sentiments, ce n’était pas par malice ou par mépris personnel, ce n’était pas en s’abaissant, mais par grandeur d’âme, en s’élevant au-dessus de lui, parce qu’il était investi de toute l’injustice de son gouvernement, parce qu’il portait la réprobation de son pays. George comprenait assez les élans généreux du cœur humain pour ne pas sentir de la haine contre Marie : il rougissait d’être Anglais, mais il aimait plus que jamais… et il souffrait horriblement…

Marie s’en aperçut d’un coup d’œil ; car il avait attaché sur elle un regard qui implorait un mot de pitié ; elle s’arrêta soudainement devant lui et parut ébranlée.

— Monsieur George, dit-elle, je viens de vous outrager, n’est-ce pas ?… et vous n’attendiez pas cela de moi… vous… si généreux !… Ah ! pardonnez-le-moi. Dans tous ces combats qui se sont livrés dans mon âme, j’ai perdu mon chemin… et quand j’ai vu mon père, ma mère, tout ce qui tient à ma vie, sur le bord d’un affreux gouffre, et que pour les sauver vous m’avez dit qu’il fallait y jeter mon cœur, je me suis sentie prête à le faire. Pourquoi tentiez-vous mon amour d’enfant ?… il était plus grand que celui que je pouvais vous donner, il m’a poussé… et j’ai cru qu’il serait assez puissant pour me donner toutes les vertus de mon sacrifice, pour me faire oublier tout le passé, qu’il pourrait absorber, dans le simple sentiment de reconnaissance et de respect profond que jo vous dois, dans les bornes obligées du devoir que je vous aurais juré, toutes mes passions de Française, tous les élans refoulés d’un amour déjà fiancé. Mais, monsieur, je me trompais ; vous voyiez bien que je me trompais… puisqu’à la première rupture de ces liens de fer dont j’enlaçais mon cœur pour le soumettre à l’holocauste, il a éclaté et a brisé le vôtre… Vous êtes Anglais, et vous avez trop d’orgueil et de dignité pour renoncer à votre caractère national, pour consentir à voir mépriser votre sang et maudire votre drapeau. Eh ! bien, je l’aurais fait dans mon cœur, et mon estime se serait peut-être changée en haine… Cette nationalité que vous m’auriez donnée, ce drapeau dont vous auriez couvert mon front, ils auraient toujours été pour moi comme une injustice, comme une insulte éternelle, et dans mon cœur, comme un remords sanglant… je vous aurais détesté… Et Jacques !… dont le souvenir m’aurait poursuivi dans ma félicité apparente… au lieu de son supplice… sur la terre de ses dépouilles… Jacques à qui j’aurais fait injure le jour de son arrivée, la veille de son exécution, quand il revenait réclamer ma foi et ma parole, ah !…

— Mais il vous a rendu… il vous a rejeté tout cela, dit George ; il vous a traitée comme une malheureuse !…

— Oui, c’est vrai, il m’a repoussée quand j’allais tomber dans ses bras, il a eu l’injustice de me croire capable de toutes les lâchetés, de toutes les bassesses qui puissent avilir le cœur d’une honnête fille et le caractère d’une Française ; il m’a laissé tomber à ses pieds… Ah ! c’était bien affreux, cela !… mais je lui pardonne, parce qu’il a beaucoup souffert, parce qu’il aimait la France plus que moi, autant que mon père, et parce qu’il n’est pas seul coupable de son injustice… Dans les circonstances où il m’a revue, son indignation était assez motivée, et si vous voulez, monsieur, relire les pages que voici, qui se trouvaient en sa possession, vous comprendrez que ses injustes soupçons avaient aussi une cause qui peut les excuser, même à vos yeux…

Marie tendit à l’officier la lettre que Jacques lui avait jetée à la figure, au moment de leur entrevue ; cette lettre qu’elle avait saisie et mise dans son sein, sans savoir ce qu’elle faisait, elle l’avait retrouvée le matin même, sur le plancher de sa chambre.

— Je ne l’aurais pas lue, poursuivit-elle, si j’avais vu de suite qu’elle était adressée à monsieur votre frère, ou si j’eusse compris plus tôt le pseudonyme…

George se sentit foudroyé de honte en voyant revenir ce ridicule témoignage de sa légèreté et de ses extravagances passées, dans de semblables circonstances, et par de pareilles mains : il chancela, il aurait voulu disparaître sous terre. La jeune fille le regarda durant quelques instants, en silence, jouissant peut-être, dans le secret, du cruel châtiment que venait d’infliger à son auteur cette œuvre impertinente. Mais la situation était trop pénible pour le lieutenant, et Marie avait trop bon cœur pour en profiter quand elle le voyait déjà tant puni.

— Monsieur, dit-elle, cette lettre ne peut détruire l’estime que vous méritez ; elle confirme le mien ; elle est pour moi un témoignage de la sincérité de vos aveux d’hier… En la relisant, vous penserez au tort que peuvent faire quelques mots tracés dans un moment d’oubli. Vous voudrez bien croire, de plus, que si je ne consens pas à devenir l’objet d’une onzième flamme, ce n’est pas tant que je croie à la frivolité et à la fausseté de votre onzième, que parce que je ne puis pas arracher de mon cœur l’impression des premières qui l’ont brûlé ; et vous me pardonnerez, je l’espère, le mal que je puis vous avoir fait aujourd’hui… Ah ! ne nous en voulez pas, monsieur George ; il vaut mieux que les choses soient ainsi ; nous serions restés ici, avec des cœurs comprimés, des sentiments pénibles, et sans doute, avec des devoirs odieux, malgré vos bontés. Eh bien ! nous emporterons dans l’exil des souvenirs pleins de notre reconnaissance pour vous ; en pensant à vous, nous haïrons moins la nation qui nous a frappés… J’espère que vous ne nous refuserez pas un adieu amical.

Marie tendit sa main au lieutenant, qui la prit en silence, et elle ajouta :

— Maintenant, monsieur, puis-je encore vous demander une grâce… une grâce qui est une réparation ?

— Quelle grâce puis-je vous accorder, mademoiselle, qui soit une réparation ? dit George avec surprise.

— Que vous fassiez dire à Jacques, avant qu’il meure, que je lui ai conservé ma parole, que je n’ai jamais aimé que lui…

À ces mots, George sentit son orgueil jaloux se réveiller violemment et faire irruption au milieu des sentiments les plus généreux de son âme. Sa tête se releva et perdit tout à coup cette expression de douleur passive qu’elle avait gardée jusque là ; l’humiliation que sa lettre lui avait fait subir ulcérait encore son cœur, malgré les paroles de baume de Marie ; sa fierté en avait profondément souffert. Cependant, il sentait qu’il expiait une faute, un tort envers cette fille admirable, et il en avait enduré dignement le châtiment : la noble indignation manifestée devant lui par les Landry contre sa nation ne l’avait pas outragé ; il comprenait qu’elle était méritée. Mais aller s’immoler devant ce Jacques, qui lui ravissait un être adoré, qui lui avait occasionné cette honte sous les yeux de Marie ; s’avouer vaincu devant ce paysan brutal, devant ce meurtrier de son frère, qui avait osé porter la main sur lui, cela le révoltait, et il dit avec fermeté :

— C’est moi que vous voulez charger de ce message étrange ?

— C’est vous, monsieur, parce que j’ài une confiance absolue dans votre générosité, parce que vous êtes le seul qui puissiez approcher de Jacques, et surtout, parce qu’il ne convient qu’à vous d’expliquer les rapports qui ont existé entre nous, et la portée réelle de votre lettre.

— C’est donc une confession que vous voulez que j’aille faire à votre ami ; je vous avouerai que je crois encore faiblement à la nécessité et à l’efficacité de cette institution.

— Ce n’est pas une confession, c’est un service d’ami, c’est un bienfait, c’est un acte de probité, compatible avec toutes les croyances et avec toutes les dignités, qu’une femme vous demande avec des larmes ; et je ne pense pas qu’un homme juste, qu’un prétendu catholique puisse appeler cela du nom de confession pour se donner l’avantage de le refuser avec mépris ; s’il en était ainsi, je croirais, moi, avoir le droit d’appeler cet homme un hypocrite… Ce n’est pas l’opinion que nous avons de vous, monsieur.

— Pardon, mademoiselle, j’avoue que j’ai eu tort de m’exprimer ainsi. Ce’que vous voulez, donc, c’est que j’aille m’humilier devant ce traître, devant ce rival forcené, cet amant extraordinaire, qui, après être resté absent pendant cinq ans, sans donner signe de vie, sans songer à sécher les larmes qui coulaient ici pour lui, et à soulager, au moins par un message, les inquiétudes constantes d’une fiancée, se croit autorisé, par dix lignes de gaieté trouvées dans la poche d’un étranger, à vous soupçonner de tous les crimes, et à vous traiter, en arrivant, comme une épouse infidèle et perdue… Vous voulez que je m’abaisse à parler à ce transfuge qui vient, les mains pleines du sang de mon frère, briser mon bonheur, enlever brutalement de mon cœur l’idole pure que j’entourais depuis deux ans du culte le plus vrai, le plus constant ; que j’encensais, dans le secret, de tous les parfums purifiés de ma passion ; qui avait fait naître pour moi, dans cette solitude, un monde enchanté que je n’aurais pas voulu sacrifier pour toutes les merveilles de notre vieux continent et que je croyais ne jamais abandonner… Vous voulez, Marie, que je porte à ce misérable mon cœur comme une victime expiatoire, pour recueillir ensuite des paroles de pardon pour vous, et pour moi… le silence du mépris !…

— Je sais, lieutenant, à quoi m’en tenir sur l’absence prolongée de Jacques et sur son silence. J’ai appris tout ce qu’il avait fait… je connais aussi ce qu’ont pu produire vos dix lignes de gaieté sur cette âme droite animée du sentiment le plus profond et le plus digne : dans notre pays, on ne connaît pas cette sorte de gaieté, parce qu’on ne croit pas qu’une fille respectable puisse en être l’objet. D’ailleurs, monsieur, il y avait dans votre lettre des faussetés… Ce n’est pas moi, mais c’est mon père qui vous avait invité à dîner à la ferme, et c’est Janot, seul, qui vous a servi le bouquet délicieux… cela, vous le saviez. Je vous demande de rétablir la vérité de ces faits près de votre prisonnier ; vous seul, vous pouvez le faire avec autorité et délicatesse. Vous lui direz, en outre, que vous n’étiez reçu dans notre maison qu’à titre de bienfaiteur, et que c’est le hasard qui a voulu que nous fussions ensemble hier matin… le hasard et la confiance que j’avais dans votre respect et votre dignité.

— Lui dirai-je vos dernières paroles… aussi ?… dit George avec un peu d’ironie.

— Oui, monsieur, dites-les ; car je les lui dirais, moi, devant vous !… dites-les, si vous tenez à tout dire… Mais si c’était pour abuser de votre situation auprès de lui, pour le tromper encore dans l’impossibilité où il est de m’entendre, comme vous semblez vouloir abuser de celle que vous m’avez faite par votre légèreté et vos perfides témoignages d’affection en face des cruautés de votre gouvernement, alors, cette vérité deviendrait une calomnie cent fois plus méchante que les folies que vous avez écrites, et je ne verrais plus en vous qu’une passion égoïste et vile !…

— Oh ! pour le coup, c’en est trop, je ne dirai pas un mot…

— Vous me refuseriez cette réparation ?… Est-ce parce que je suis une femme faible, malheureuse… une prisonnière ?… Vous autres, hommes d’honneur, vous n’en accordez qu’à ceux qui vous les demandent les armes à la main.

— Mais c’est un brigand… l’assassin de mon frère, il me répugne…

— Un soldat, monsieur, n’est pas un assassin ; il a tué votre frère sous le drapeau de la France, après avoir vu vos gens disperser ses parents, incendier leurs demeures ; il l’a tué sur un champ de combat, et il vous l’a dit, lui, parce qu’il était fier de son action, et qu’il n’a pas peur de la vérité… Vous, monsieur, vous avez tué, par un mensonge, sa foi dans ma parole, son espérance dans mon amour, son orgueil dans ma vertu ; ceci n’est pas honnête, c’est un crime contre la probité… Ce brigand de Jacques serait donc votre maître dans les voies de l’honneur ?… Votre gouvernement peut se croire le droit de lui ôter la vie ; vous, monsieur, vous n’avez pas celui de lui ravir un sentiment légitime, une confiance juste, une consolation à la mort ; vous n’avez pas le droit de laisser mourir mon nom marqué d’infamie, dans le cœur de mon fiancé…

George avait fait trois pas du côté de la porte ; il s’arrêta sous le coup de ces paroles qui le frappaient comme l’arrêt d’une souveraine justice ; il chancela un instant d’irrésolution, puis il franchit le seuil en murmurant :

— Non ! non ! qu’il meure, le misérable, le traître… qu’il meure sans consolations !


XV

À peine George était-il sorti, que les trois habitants de la ferme des Landry furent entraînés par un même sentiment dans les bras les uns des autres ; ce ne fut qu’une même étreinte, longue, silencieuse, mais surtout brûlante de tendresse. Ils ne purent rien se dire ; ils s’admiraient, ils s’aimaient dans leur générosité sublime ; tout voile était déchiré entre leurs âmes unies ; plus de soupçons, plus d’incertitudes isolées, plus de trames secrètes ne les séparaient. La mère avait compris tout ce qu’il y avait de noble délicatesse dans les sentiments de son mari et de sa fille ; l’héroïsme d’une action s’impose à l’admiration de tous, même des intelligences médiocres : quoiqu’incapables de concevoir des dévouements désintéressés, ces natures en subissent involontairement le prestige, quand elles ne sont pas dégradées. La brave femme perdit donc bien vite le souvenir de ses naïves ambitions, de ses frayeurs de l’exil, et comme toutes les vraies mères, comme toutes les fortes épouses de ce temps, elle ne songea plus qu’à partager la vie et les souffrances de ses enfants, et à suivre avec respect et amour le chef de la famille dont l’autorité doit répondre des lâchetés de sa maison, dont le nom doit porter le déshonneur comme la gloire des siens. Ces trois cœurs s’abandonnèrent longtemps à cette joie sainte dm sacrifice accepté en commun, à cette harmonie de leurs sentiments unis dans le malheur, dans le devoir, unis au bord de l’abîme, dans ce pur embrassement qui devait être la dernière caresse du foyer.

Mais le père vint à penser qu’il ne se considérait plus libre, que l’honneur ne lui permettait pas de rester dans sa maison ; il s’arracha donc doucement des bras de sa femme et de son enfant, leur disant, en les pressant encore une fois sur son cœur :

— Je vois que j’abuse d’un bonheur qui m’avait été prêté, seulement à de certaines conditions que je n’ai pas remplies… il faut nous séparer.

— Mais vous pourriez peut-être attendre un ordre, cher père : ces conditions ne vous ont pas été exprimées, et votre élargissement est illimité.

— Non, ma fille. Il faut apprendre à ceux qui ne connaissent pas les voies de la justice et de la probité, que les obligations dictées par l’honnêteté et la conscience s’accomplissent sans commandement. Un vieillard impuissant comme moi, prisonnier, n’a que ce moyen de faire respecter l’honneur des siens… D’ailleurs, je ne voudrais pas laisser aux malheureux qui nous environnent, à mes amis, à mes autres enfants qui souffrent dans l’église, le soupçon injurieux que nous négocions ici une affaire indigne de toi, de moi, du dernier Acadien de Grand-Pré. C’est assez longtemps avoir paru insulter à une infortune respectable, s’être montré chancelant entre la faiblesse et le courage ; il faut finir les inquiétudes des honnêtes gens qui nous considèrent et qui nous aiment. Et puis, je sens que si je restais plus longtemps dans vos bras, je me trouverais plus irrésolu à l’heure du départ. Adieu !… je ne vous reverrai probablement qu’au jour de l’embarquement… Vous allez être encore seules… Recueillez toutes vos forces ; quand elles vous manqueront, priez Dieu ; il ne sera pas sourd à tant de voix qui pleurent et montent vers lui !

En achevant ces mots, le vieillard avait ouvert la porte ; sa femme s’était laissée cheoir dans la bergère pour cacher ses sanglots, mais Marie retenait toujours le bras de son père.

— Mais que veux-tu faire, pauvre enfant ?…

— Vous suivre jusqu’à l’église.

— Mais tu es si faible, tu as tant souffert !…

— Non, non, père, je suis forte à présent, je suis délivrée d’un poids si pesant ! je pourrais marcher jusqu’au bout de l’Amérique avec vous ! je pourrais même vous soutenir ; voyez… laissez-moi faire jusqu’à l’église.

Et en exprimant son désir, la jeune fille enlaçait si bien le bras du brave homme, que celui-ci ne voulut pas faire d’efforts pour s’en détacher.

Marie était une de ces organisations élevées et puissantes qui, lorsqu’elles voient dans un événement de leur vie l’abaissement de leurs sentiments, la dépréciation de leur caractère devant leur propre conscience, la destruction de l’idéal de leur bonheur, la contrainte des élans enthousiastes de leur âme, la perte de cette douce liberté d’aimer et de parler d’après l’impulsion de leur cœur et de leurs pensées, sentent plus de souffrances que si elles étaient soumises aux tortures toutes physiques du martyre. C’est pour elles l’anéantissement de leur personnalité intellectuelle ; elles ont perdu l’essor divin, elles se traînent, elles languissent, elles disparaissent dans la masse du vulgaire. Comme un fleuve qui s’était creusé un lit superbe sur le roc, dans des plaines solides et plantureuses, qu’on vient tout à coup détourner de son cours pour le jeter dans des savanes sans pentes et sans rivages, où il ne forme plus que des mares stagnantes et fétides, où ses flots n’ont plus d’harmonie ni de fécondité, ainsi Marie, tant que les insinuations et les plaintes de sa mère, jointes à la pitié que lui inspirait le triste sort de ses parents dans leur âge avancé, l’avaient laissée sous l’impression qu’elle devait accepter la main de George, que c’était le devoir commandé par les circonstances, elle était restée dans cet état de dépression morale, d’indécision, de nullité relative qui réagissent si violemment sur les forces physiques. Mais maintenant « elle respirait, » comme elle l’avait dit à son père ; sa vie avait repris son coure naturel dans les voies nobles que le Créateur lui avait tracées, et elle s’y élançait avec d’autant plus d’énergie qu’elle avait senti plus longtemps l’entrave mortelle : le fleuve avait retrouvé ses rives spacieuses. Le sort de Jacques, le coup qu’il lui avait porté ulcérait bien encore son cœur, mais cette douleur, elle la recevait dans une âme qui conservait toute sa valeur ; et l’on sait quelle force de résistance une femme oppose à la souffrance. Elle savait d’ailleurs, à présent, que Jacques ne l’avait repoussée que sur les apparences de sa culpabilité, et elle était sûre que Dieu ne permettrait pas qu’il mourût avec la certitude qu’il avait été lâchement oublié. C’était peut-être pour hâter cette faveur de Dieu, pour offrir une occasion à la miséricorde divine, qu’elle tenait tant à accompagner son père…

Ils se dirigèrent donc ensemble du côté de la prison. Quand ils y arrivèrent, George venait de faire relever les corps de garde et il s’éloignait lentement du côté du presbytère. Il vit bien d’un œil venir les Landry, mais il feignit d’être absorbé par les préoccupations de son service.

Douze hommes armés faisaient la ronde autour de l’église, outre les sentinelles qui gardaient les portes. En voyant approcher Marie et son père, sans escorte, ils ne parurent pas comprendre ce que venaient faire cet homme et cette femme, et ils se hâtèrent de les croiser au passage.

— Halte-là ! dit l’un d’eux, que voulez-vous ?…

Marie répondit : — Mon père veut rentrer en prison.

— Nous n’avons pas plus d’ordre pour laisser entrer que pour laisser sortir ; il faut un permis du lieutenant.

— Un permis pour se constituer prisonnier !… dit en elle-même Marie, voilà qui n’est pas naturel dans ce moment… N’y aurait-il pas dans cette disposition quelques vues secrètes du lieutenant ?… peut-être un remords ?… il aura peut-être voulu se ménager par ce moyen une entrevue de conciliation, qu’il lui aurait été pénible de solliciter, après la scène de la maison. Avec un caractère semblable à celui de George, un pareil revirement est dans l’ordre des choses possibles ; chez lui la générosité doit finir par triompher de l’orgueil et de la jalousie. Ces suppositions firent tressaillir Marie tour à tour d’espérance et de crainte. Il fallait de toute nécessité aller au presbytère, se trouver de nouveau face à face avec l’officier ; cela lui répugnait horriblement ; mais en y allant, elle devait passer sur le plancher qui cachait la captivité de Jacques, et l’idée de se sentir si près de son fiancé l’entraînait malgré elle ; peut-être entendrait-il sa voix… peut-être pourrait-elle jeter quelques paroles qui lui feraient comprendre sa situation ; — comme les mourants, les captifs ont l’oreille au guet et l’ouïe sensible ; — peut-être, encore une fois (et c’était l’idée dominante de Marie), que George, revenu bien vite à des sentiments plus conformes à sa nature, lui accorderait la grâce de se réhabiliter près du prisonnier…

C’est en faisant ces calculs de probabilité, dont les amants ont surtout l’esprit d’invention, que Marie joignit, avec son père, le porche qui servait d’entrée à la demeure de l’ancien curé. Pierriche les reçut à la porte et les fit entrer dans le salon, qui se trouvait vide dans ce moment : George s’était retiré dans sa chambre.

Le garçon se disposait déjà à faire quelques questions indiscrètes, mais le père Landry lui dit de suite :

— Vas demander à M. le lieutenant s’il veut bien me donner la permission de retourner en prison.

— Rien que pour voir les autres ? dit Pierriche.

— Non, mon enfant : la permission de rodevenir prisonnier, vas !

L’enfant de la veuve Trahan crut entendre une parole de l’Apocalypse, et assister à la vision des quatre cavaliers ; il ne songeait pas à bouger.

— Allons, dit Marie, pars, petit Pierre, il nous faut une permission signée.

Force fut au garçon d’obéir.

11 fut plus longtemps absent qu’il ne fallait pour une telle affaire, ce qui laissa Marie dans une grande perplexité.

En l’attendant, le père et la fille ne purent s’empêcher, au milieu de leur préoccupation, de jeter un coup d’œil autour de cette pièce qui leur rappelait la présence et les vertus d’un saint prêtre. Peu de choses avaient été changées dans cette maison à part les habitants, les coutumes et les conversations. On avait tout simplement mis le curé dehors et l’on s’était établi dans ses meubles. Comme ces soldats ne voulaient faire là qu’un séjour passager, ils n’avaient pas jugé nécessaire de remplacer l’humble défroque du saint apôtre par un luxe de ménage qui, d’ailleurs, aurait juré avec l’habitation ; ils se contentaient d’y bien vivre. Le rustique mobilier, fait en partie par la main du vieux prêtre, était encore distribué autour du salon qui servait aussi, jadis, de réfectoire, lorsqu’il y avait des voyageurs à Grand-Pré où quand le curé réunissait à sa table les pères de familles, ce qui arrivait régulièrement à Pâques et à la saint Laurent, patron de la paroisse. Mais les nouveaux occupants n’avaient pas pris grand soin de cette propriété mal acquise ; on n’y retrouvait plus la trace de la main attentive de la ménagère ; les chaises, les tables s’en allaient en délabre, annonçant une ruine prochaine. Les vieilles enluminures, représentations naïves des saints protecteurs de la maison, étaient encore suspendues à leurs clous, mais à demi voilées sous une double couche de fumée et de poussière ; cela n’empêchait pas cependant de découvrir les traits qu’une main plus moderne avait ajoutés à l’œuvre du premier maître. Des soldats en humeur de profanation, peut-être George lui-même, dans sa première effervescence artistique, s’étaient amusés à parer toutes ces figures vénérables du temps passé de costumes Louis XV, et même d’allures dégourdies ; plusieurs avaient reçu quelques parties additionnelles à leurs principaux traits. C’est surtout à l’endroit du nez que ces restaurateurs impertinents s’étaient montrés inexorables : ce fonctionnaire si varié de la face humaine se prête avec une bonhomie trop complaisante à tous les travestissements ; les fantaisistes en abusent.

Ce que les bandes allemandes du connétable de Bourbon ont fait dans les salles du Vatican, les troupiers de Winslow pouvaient bien se le croire permis dans la demeure d’un pauvre curé.

Ainsi, tous les bienheureux personnages de la galerie du presbytère portaient, maintenant, entre leurs lèvres, de longs calumets tout allumés ; sans doute pour faire allusion à cette croyance des sauvages, que les habitants du ciel n’ont pas de plus douces jouissances que celle de fumer leur pipe en se racontant les histoires d’autrefois. Un St.-Joseph en pied avait reçu, à la place du lys emblématique, un bâton de tambour-major, et il portait, en outre, avec un air de candeur que n’ont pas d’ordinaire ces messieurs, l’uniforme des montagnards écossais. St. Jean-Baptiste jouait de la clarinette ; on avait profité de son juste-au-corps en peau de chevreau pour en faire une sorte de berger calabrais.

C’est toujours bien triste d’entrer dans l’habitation d’un ami parti, mais cela serre doublement le cœur quand on voit la dilapidation et le mépris s’attacher à ses reliques, quand on ne retrouve plus cette atmosphère toute imprégnée du baume de notre vieille affection, mais que, au contraire, tout nous fait éprouver l’impression d’un bien perdu, d’un vide poignant qui ne pourra jamais être rempli. Marie et son père ne pouvaient attacher leur vue à un objet que le commerce de leur aimable pasteur leur avait rendu familier, sans y trouver la trace d’une maculation.

L’existence d’un bon curé est intimement liée à celle de tous ceux qui l’entourent. C’est le centre de la vie morale d’une population, un foyer de repos, de consolation, de bonheur placé au-dessus des intérêts de la terre ; elle se relie à tous les souvenirs purs d’une famille, à toutes les dates d’un village ; elle tient au berceau de tous les habitants, elle aide à préparer la carrière de chacun d’eux en leur donnant pour régler leurs actions le mobile de la foi ; elle participe à leurs joies comme à leurs misères ; après avoir sanctifié leurs premières pensées, elle apporte des bénédictions à leurs derniers soupirs, et elle les accompagne jusqu’au seuil de l’éternité. Elle forme donc, dans ces rapports continuels d’une nature si élevée, des liens bien forts avec toutes ces autres existences qui semblent rayonner de la sienne.


XVI

.

Le vieux curé de Grand-Pré, d’ailleurs, avait bien été pour son troupeau le véritable bon pasteur du Christ.

Venu d’abord dans cette commune comme missionnaire, il s’y était fixé à la prière des habitants, avec l’assentiment de son évêque, quand la population eut pris des proportions trop considérables pour rester sans prêtre. Il y habitait depuis trente ans, lorsque les Anglais l’expulsèrent. Ce long ministère l’avait rendu l’habitué de chaque maison, le bienfaiteur de plusieurs générations.

C’était un homme d’une intelligence ordinaire, d’une instruction suffisante, d’un jugement solide, qui connaissait avant tout ses devoirs d’état, et l’esprit encore beaucoup mieux que la lettre de l’évangile… Quand il arriva dans sa paroisse, il n’était pas exempt de certains défauts, qui avaient résisté au travail de sa forte volonté, ou dont il avait moins senti la présence et le danger dans sa vie errante. C’est quand on est fixé dans une société, quand la nécessité et le devoir nous lient, par des rapports réguliers et les besoins de notre condition, à ceux qui nous entourent, qu’il devient surtout nécessaire de soumettre son âme à ces lois de la perfection qui rendent tout commerce intime aimable et facile, et toute existence véritablement utile. Il est aisé à ceux qui ne se laissent voir qu’en passant de paraître des gens accomplis.

Les curés, moins que tous autres, peuvent se soustraire à cette nécessité du perfectionnement. Celui de Grand-Pré était né violent et absolu, et ces vices de tempérament, domptés ou assoupis durant ses rudes travaux apostoliques, se réveillèrent aussitôt que la vie aisée de la cure eût succédé aux fatigues et aux épreuves salutaires des missions. Mais, loin de se laisser aller à cette nonchalance morale qui succède souvent au zèle et à la ferveur d’une jeunesse dévouée quand on vient tout à coup d’être pacifiquement installé dans une habitation commode, chaude et bien pourvue, au milieu de sujets débonnaires, avec un rôle de chef, et une tâche journalière et réglée d’avance à remplir ; loin de se dire : « J’ai bien quelques petits défauts (les saints en ont tous eu), mais on me les pardonnera, pourvu que je dise régulièrement ma messe, que je confesse mon monde à heure fixe, et que je leur fasse des beaux sermons, dans les jours frais, que pourra t-on me reprocher ?… » Le jeune prêtre s’était dit, au contraire, devant son autel, un jour qu’il s’accusait d’avoir prononcé quelques paroles regrettables dans un moment d’humeur, en voulant réconcilier deux de ses paroissiens : « Quelle autorité pourront avoir mes paroles sur les autres, si je prouve à tout instant que ma sagesse est impuissante à régler mes propres actions ?… Comment pourrai-je persuader à ceux que je prêche qu’ils peuvent dominer leurs passions, si je me laisse vaincre à leurs yeux par les miennes ?… Moi, le ministre de Dieu, qui habite dans son temple, qui sacrifie sur son autel, qu’il a choisi pour distribuer ses grâces et enseigner ses perfections, qu’il a consacré… pourrai-je jamais, sans rougir, reprocher à ces pauvres gens des fautes dont ils ne mesurent pas la gravité, s’ils peuvent me répondre : Vous qui êtes plus coupable, pourquoi jetez-vous sur nous la pierre ?… Ah ! on est un bien misérable apôtre quand on n’a plus que cette prédication à faire : Faites ce que je vous enseigne, mais évitez ce que je fais… Il faut me corriger. Mon Dieu, je promets de retrancher de moi tout ce qui est incompatible avec le caractère d’un ministre de votre culte. »

Il tint parole à Dieu et à lui-même, et quoiqu’il n’eût que peu de choses à se reprocher, il crut devoir en demander pardon à sa paroisse dans une circonstance particulière où il avait à signaler quelques désordres. Il voulut, avant d’exiger des coupables la réparation du scandale qu’ils avaient donné, s’humilier le premier de ses fautes passées.

Depuis lors, il acquit cet empire divin et tout-puissant que donnent la douceur et l’humilité. Victorieux sur lui-même, il le fut facilement sur les autres. Le plus rude combat est celui qu’on livre à ses passions. Cependant, jamais on ne l’entendit réprimander amèrement ceux qui, dans l’entraînement de leurs passions, s’ôtaient gravement oubliés, ce qui, d’ailleurs, était très-rare ; il priait alors les fidèles de ne pas imiter ces mauvais exemples, et sans publier le mal, il attirait la pitié sur les coupables ; il cherchait lui-même à les voir, comme on va près des malades, et il leur disait : « Mes amis, pourquoi voulez-vous vous séparer de Dieu et des gens de bien ? »… Jamais, surtout, on ne l’entendit leur faire un plus grand crime de leur mauvaise conduite parce qu’elle lui avait fait de la peine, ou qu’elle était une injure à l’autorité de ses paroles : il comprenait trop que le bien ne se commande pas aux hommes pour les hommes, mais pour lui-même, et pour Dieu qui est son essence, et qui peut seul le récompenser ; que c’est le rabaisser, le rendre impuissant ou hypocrite que de ne lui offrir pour but que le bon plaisir d’un individu, serait-il un bienfaiteur de l’humanité. Il aurait craint de faire croire qu’il cherchait dans la conduite de ses paroissiens plutôt. la gloire de son propre règne que celle du règne de Dieu. Lui, il n’attendait sa couronne que du ciel ; il avait méprisé, une fois pour toutes, celles qui se donnent sur la terre.

Rendre sa vie utile à la vigne du Seigneur, voilà ce qui devint son but unique et son occupation constante ; cela comprenait en même temps tous les devoirs qui obligent l’homme envers la société. Il étudiait soigneusement tout ce qu’il voulait entreprendre ; après avoir raisonné ses projets, il examinait encore si l’esprit d’égoïsme ne lui avait pas voilé, par des sophismes insinuants, la recherche de son propre intérêt et de son seul plaisir, sous l’apparence de l’intérêt de sa paroisse ; on est si ingénieux à se faire illusion sur les véritables motifs de ses œuvres !

Cette volonté ferme de faire le bien, embrasée par la charité chrétienne, secondé par une vigilance toujours éveillée, par une régularité constante et une direction unique dans les actions de la vie, et surtout par cette humilité qui déroute toutes les jalousies et les ambitions du monde et s’associe à tout ce qui mène au succès, sans s’occuper de savoir qui en recueillera la gloire, peuvent rendre une vie bien féconde sur la terre, même celle d’une intelligence comparativement médiocre. Dieu n’a pas voulu qu’il fût nécessaire d’avoir un grand esprit pour arriver à l’héroïsme du bien : il suffit d’avoir un grand cœur, La vertu, cette gloire pure de la terre, la seule qui, dans les prévisions de la sagesse antique et dans les dogmes du christianisme, mérite des félicités éternelles, est accessible à tout le monde.

Aussi, le curé de Grand-Pré put-il, en peu d’années, accomplir des travaux considérables et rendre des services éminents à ses paroissiens. Non-seulement il donnait l’instruction religieuse, mais il avait formé des maîtres qui, sous sa direction, enseignaient par toute la bourgade les choses nécessaires dans les conditions sociales où se trouvaient les Acadicns ; pour lui, il se réservait le plaisir de développer les intelligences d’élite, afin de préparer à Grand-Pré un noyau de population mieux cultivé, qui pourrait, plus tard, éclairer et diriger ce petit peuple. Jacques et Marie avaient fait partie de ce choix. Il s’appliquait surtout dans ses leçons à faire aimer tout ce qui rend le commerce de la vie facile et agréable : la sincérité dans les paroles, la droiture dans la conduite et cette urbanité dans les manières qui ont suivi partout les Acadiens dans l’exil et sont restées dans eux comme un cachet de famille au milieu des populations parmi lesquelles on a essayé de les absorber.

Comme il représentait dans le pays l’unique autorité bien définie et en qui l’on eût quelque confiance, les habitants ne s’adressaient dressaient pas à d’autres pour débrouiller leurs démêlés. Il était juge suprême par l’élection populaire, et son tribunal était sans appel. La confiance accueillait tous ses jugements, car on savait qu’il n’avait pas de préjugés ni de couleur politique ; on ne voyait pas d’intérêts terrestres, de pluie d’or flotter au-dessus de sa tête : il ne regardait qu’au bien de tous ; sa justice était toute paternelle ; il conciliait les parties moins avec des citations de gros livres, qu’il n’avait pas et qui n’auraient fait d’ailleurs qu’obscurcir le litige, qu’avec les paroles de cette charité dont il possédait des trésors.

Tous ces travaux ne bannissaient pas de sa maison la gaieté ; le bonheur de cette belle âme avait besoin de s’épancher dans la société de ceux qu’elle aimait. Il réunissait souvent les jeunes gens autour du presbytère ; il présidait à leurs jeux au milieu des anciens ; il voyait naître les liaisons qu’il devait bénir plus tard ; il en causait sagement avec les parents, leur aidant dans ce petit travail d’espérance qui préparait les vertes moissons de l’avenir.

Quoiqu’il vécût dans la plus grande frugalité, faisant à ses pauvres la plus grosse part de son abondance, cependant, il évitait de soumettre ses hôtes à la sévérité de son régime. Sa table, toujours prête à recevoir les étrangers, révélait alors les réserves de sa cave et de sa basse-cour et le génie de la vieille ménagère.

Voilà quel était celui dont le père Landry et Marie se rappelaient tristement le souvenir dans sa demeure profanée. Ils n’avaient pas même pu lui faire leurs adieux ; les Anglais l’avaient chassé durant la nuit, pour que son départ ne causât aucune émotion. Ce n’est que le lendemain que la population apprit son exil. Depuis, aucun autre prêtre n’avait pu séjourner à Grand-Pré plus de deux ou trois jours, avec la permission du gouvernement. Le vide était donc toujours resté sensible.


XVII

Quand Pierriche rentra dans le salon, il portait une note à la main que Marie saisit avec empressement ; en l’ouvrant, elle ne vit que ces quatre mots d’écriture :

« Laissez passer le prisonnier. »
« Signé : George Gordon. »

— Cela suffit, dit le père Landry, en se levant : tu remercieras ton maître pour nous, mon enfant ; nous lui sommes très-obligés…

— Ta pauvre mère, poursuivit Marie, l’as-tu vue aujourd’hui ?

Pierriche fit un signe négatif avec un gros soupir.

— Si tu la vois, ajouta l’ancienne maîtresse, tu lui diras que j’irai la voir demain… qu’elle ne s’occupe nullement des choses de la maison, qu’elle prenne seulement pour elle tout ce qu’elle voudra bien emporter…

En même temps, les deux visiteurs se retirèrent comme après un devoir de civilité. Marie se contenta, en s’éloignant, d’étudier du regard le solage du presbytère, cherchant furtivement un soupirail : mais il n’en existait pas… En constatant le fait en elle-même, on vit qu’elle se faisait violence pour raffermir sa démarche et cacher à son père la défaillance qui la menaçait dans son corps et dans son âme. Elle avait maintenant la certitude que George serait inébranlable dans son injuste refus ; que tous moyens de communiquer avec son fiancé lui étaient ravis ; qu’il mourrait sans qu’elle pût le voir, lui parler… qu’il mourrait avec le reproche et peut-être la malédiction et le mépris sur les lèvres, si Dieu ne venait calmer son désespoir et accomplir un miracle… Et puis, la séparation de son père lui remettait devant les yeux cette hideuse réalité de l’avenir qu’elle avait envisagée un instant avec joie, dans un moment d’exaltation surnaturelle. Le vieillard sentit, au poids inaccoutumé qu’imprimait sur lui le corps si souple et si léger de sa fille et au froid qui gagnait ses mains, qu’elle était frappée au cœur ; il se hâta d’entourer sa taille de son bras, pour la soutenir. Ils arrivaient à la porte de l’église.

— Tu faiblis, mon enfant, je crois ?… dit-il.

— Quand je pense, répondit Marie, toute haletante, en montant lés dernières marches, que Jacques est bien revenu et que c’est ainsi que nous allons vers l’église…

— Mais, ma bonne, tu ne pourras pas retourner à la maison seule ; je vais appeler Pierriche… Voilà ces gens qui vont m’entraîner, et tu vas rester…

— Ah ! de grâce t mon père, Pierriche n’est plus à nous ; ne demandez plus rien à son maître ; ne lui donnez pas le méchant plaisir de nous être utile. Qu’il ne voie pas ce moment d’accablement ; il pourrait concevoir de nouvelles espérances, et méditer des desseins plus affreux. Dieu m’aidera ; je vais prier.

— Mais ces soldats ! murmura le père avec effroi.

— Ils ne toucheront pas une fille qui prie dans les bras de son père !

En effet, les sentinelles, qui s’étaient approchées, n’osaient arracher du soin du vieillard cette enfant qui regardait le ciel avec tant d’ardeur ; ils craignaient que Dieu ne les punît d’interrompre une si touchante supplication. Mais ce ne fut qu’une faiblesse momentanée dont la jeune fille se releva bien vite, avec la force de sa foi. Elle n’attendit pas les violences des gendarmes pour leur présenter la feuille de l’autorité, et donner le dernier adieu à son père ; après l’avoir vu disparaître derrière la porte, elle reprit rapidement le chemin de sa demeure.

George avait observé toute cette scène, caché derrière les rideaux de sa fenêtre ; quand il vit Marie s’éloigner, il s’approcha un peu plus des carreaux et il la suivit des yeux jusqu’à ce qu’elle s’effaçât dans un replis du chemin. Peut-être voulait-il surprendre dans sa démarche un moment d’hésitation… peut-être obéissait-il à un sentiment de pitié sincère… Dans le demi-jour qui régnait dans sa chambre et dont il se trouvait enveloppé, il n’était pas possible de lire sur ses traits sa pensée véritable.


XVIII

Tous les soirs, depuis le jour de l’arrestation, on avait remarqué au-dessus de l’horizon, du côté d’Annapolis, de la Rivière-aux-Canards, de Cobequid et de Beau-Bassin, de longues traînées de lueur rouge. Ces cordons lumineux, d’abord interrompus et peu perceptibles, se renouaient les uns aux autres en s’allongeant ; le soir du 7 septembre, ils formaient déjà, au-dessus du cercle des forêts voisines, une enceinte menaçante qui éclairait le lointain, comme l’aurore dans un ciel d’orage. C’était l’aurore de la destruction qui se levait sur l’Acadie, les préludes d’un incendie général. Les femmes et les enfants, groupés par l’effroi devant les maisons, suivaient les progrès de l’élément terrible, qui, comme un géant, approchait toujours ses bras immenses qui allaient les étouffer. Ces malheureux spectateurs, attachés au milieu de l’arène, assistaient d’avance à l’acte de leur ruine. Ils la voyaient lentement venir, ils réalisaient le désastre, ils imaginaient le désert qui allait se faire sur ce coin de terre où ils avaient vécu leurs beaux jours… Ils semblaient croire, dans leurs idées chrétiennes et dans leur frayeur naïve, qu’ils touchaient à cette conflagration suprême que les anges doivent allumer, un jour, aux quatre coins de la terre.

Les Anglais se pressaient, ils craignaient de la résistance sur plusieurs points. Pour répandre une terreur salutaire au milieu des habitants et les forcer de venir se livrer à leurs bourreaux, pour ne laisser aux fuyards aucun abri capable de couvrir leurs têtes, aucun aliment propre à soutenir leur vie, les soldats avaient ordre, dans certains districts, de ne pas laisser un toit debout, de vider les greniers, de brûler jusqu’à la dernière gerbe, de raser même les vergers. Cette terre devait devenir pour toujours inhospitalière à ceux qui n’avaient jamais fermé leur porte à un étranger ; les arbres qu’ils avaient plantés ne pouvaient plus, sans crime, leur donner leurs fruits !

Dès le 3 septembre, tous les établissements du fond de la Baie-des-Français, de Chipodi, de Mémérancouge, de Passequid étaient déjà la proie des flammes ; quelques jours plus tard, ceux situés le long de la baie Ste.-Marie et sur les rivières qui se déchargent dans la baie d’Annapolis subirent le même sort. Tout ce qui ne pouvait pas être absolument nécessaire à l’existence des troupes anglaises fut sacrifié. On se rappelle que la population des Mines fut à peu près la seule qui se laissa prendre par la ruse ou qu’on voulut bien saisir par stratagème. Les instructions du gouverneur-Lawrence laissaient le choix des moyens aux commandants militaires : « que ce soit par force ou par stratagème, selon le besoin des circonstances, » disait une dépêche. Dans le district des Mines, les hameaux se trouvant plus compactes et les communications plus faciles, il fut aisé de faire circuler la proclamation de Winslow, et l’on put compter sur une réunion plus générale des habitants. Mais la population de ce district ne représentait qu’une fraction de celle de toute l’Acadie. Partout ailleurs, les familles enfuies dans les bois étaient encore en partie libres. Malgré que plusieurs fussent revenues se livrer à leurs maîtres, il en restait encore beaucoup qui préféraient tenter un avenir de dénûment, les rigueurs de la faim et d’un hiver terrible aux sort que leur réservaient les Anglais. Cela commençait à inquiéter les chefs et à les faire douter du succès de leur œuvre d’infamie ; ils craignaient que le désespoir n’inspirât à ces malheureux quelques résolutions extrêmes… Des courriers avaient apporté du Fort Cumberland des nouvelles désastreuses qui répandirent l’alarme dans tous les camps.

Pendant qu’un parti d’Anglais était occupé à promener ses torches dans les maisons abandonnées de Chepodi, « ils en avaient brûlé sans relâche durant toute une avant-midi ; deux cent, cinquante-trois logis, granges et étables, avec une grande quantité de bled et de lin, étaient détruits, » écrivait un des officiers de l’expédition.[1] La besogne allait à merveille ; on ne trouvait çà et là que quelques femmes ; la journée promettait d’être fructueuse. Le tour de l’église vint, et il paraît que dans son impatience d’y mettre le feu, un officier courut avec son détachement y porter ses brandons, sans attendre d’ordres supérieurs. Ils en furent bien punis. À peine jouissaient-ils du plaisir de voir la flamme envelopper le monument sacré, qu’une troupe de trois cents hommes fondit sur eux. C’étaient des Acadiens et des Sauvages. Ces braves gens, réfugiés derrière la lisière de la forêt, avaient pu laisser consumer leurs toits ; mais porter des mains sacrilèges sur la maison de Dieu, c’était un crime qu’ils ne pouvaient permettre. Ils tombèrent donc avec une telle violence sur leurs ennemis, qu’ils les dispersèrent après en avoir tué et blessé un certain nombre, ce qui termina les dévastations de l’incendie pour le reste de la journée.

Celui qui écrivait ces détails à Winslow terminait ainsi sa lettre : « Ici, nous demeurons dans une grande inquiétude, craignant qu’un sort semblable ne vous soit réservé ; car vous vous trouvez au milieu d’une bande nombreuse et diabolique. »

Dieu ne voulut pas donner raison à ces frayeurs en infligeant à d’autres le châtiment qu’ils méritaient. Ce premier succès de la résistance ne fit, au contraire, qu’aggraver la situation des Acadiens, en doublant la fureur de leurs tyrans et en leur inspirant des terreurs imaginaires. Ils étaient maintenant aveuglés par cette excitation que donne le mal que l’on fait ; le crime à son enthousiasme, et la peur rend plus cruel. Toutes les lettres qui arrivaient au quartier-général avaient une nuance de sombre inquiétude ; ce peuple victime pesait à la conscience de ses persécuteurs. On ne voyait surgir partout que des mains vengeresses ; et d’où pouvaient-elles venir… à moins que Dieu ne fit descendre celles de sa justice ? Ce n’est que du côté de la frontière française que les fugitifs pouvaient recevoir quelque secours et des armes, mais cette frontière étroite était gardée par deux forts, et la mer était aux Anglais ; partout ailleurs les Acadiens étaient dispersés, sans point de ralliement, sans moyens de défense, sans pain, presque sans vêtements ; et ceux que l’on avait saisis ne songeaient plus qu’à la résignation et à la prière.

Le commandant d’Annapolis demandait du renfort pour réduire à la raison, disait-il, « cent chefs de familles qui s’étaient réfugiés dans les bois avec leurs lits !… » Pour les pousser dans les vaisseaux qui devaient les emporter, sans leurs femmes et leurs enfants, il est probable que cet homme usa d’une cruauté telle, que ces malheureux ne purent s’empêcher de résister avec désespoir. C’est ce que laisse croire une lettre subséquente de Murray, datée de Passequid, où il était allé après l’arrestation des habitants de Grand-Pré, pour saisir ceux qui n’avaient pas obéi à la proclamation de Winslow. Lui aussi était inquiet !…

Voici cette lettre, adressée à son colonel :

« Cher Monsieur, j’ai reçu la vôtre, etc… et je suis très-heureux d’apprendre que les choses sont dans un si bon état à Grand-Pré, et que les pauvres diables sont si résignés : ici, ils sont plus patients que j’aurais pu le prévoir dans les circonstances où ils se trouvent. Quand je songe à ce qui est arrivé à Annapolis, j’appréhende le moment où il faudra les pousser dedans ; je crains qu’il n’y ait quelque difficulté à les réunir ; et, vous le savez, nos soldats les détestent ; s’ils peuvent trouver seulement un prétexte pour les tuer, ils le feront. Je suis réellement heureux de penser que votre camp est bien sûr (une bonne prison pour les habitants, comme disent les Français). J’ai hâte de voir arriver le moment où les pauvres misérables seront embarqués, et nos comptes réglés ; alors, je me donnerai le plaisir d’aller vous voir et de boire à leur bon voyage !… etc…

A. Murray.

Winslow sentit donc la nécessité de presser les préparatifs du départ, afin de pouvoir prêter main forte à ses lieutenants. Il n’y avait encore à la côte que cinq vaisseaux de transport ; cela suffisait à peine à loger la moitié des prisonniers de Grand Pré. Il fut résolu de faire le plus tôt possible le chargement de ces navires en attendant d’autres voiles ; une fois entassés dans les pontons, on avait au moins la certitude que ces malheureux ne pourraient plus inspirer de craintes. Le colonel fixa donc au 10 ce premier embarquement, et il fit avertir les prisonniers de s’y préparer.

Ce fut alors qu’on permit à quelques-uns des chefs de famille d’aller passer un jour dans leur maison pour aider les femmes à faire les provisions de l’exil. Dix seulement devaient s’absenter à la fois, et ils étaient choisis par le suffrage des autres captifs, qui répondaient sur leur tête du retour de ces élus du malheur. Ce choix, dicté par la pitié, se fesait nécessairement en faveur des vieillards, pères de plusieurs générations. Mais combien purent jouir d’un bonheur si parcimonieusement distribué, durant les deux ou trois jours qui leur restaient à passer à Grand-Pré ?… Dix, vingt… et peut-être dix autres ; encore j’en doute, car le jour du départ, personne ne dut sortir de prison ; il fallut, sans doute, être tout entier à l’organisation de l’embarquement. Il y en a qui restaient plus près, et ceux-là revinrent plus tôt pour faire à d’autres une petite part de leur faveur. Mais plusieurs devaient aller dans les villages voisins ; quelques-uns avaient le pas appesanti par l’âge, et le temps qu’on leur donnait pour le dépenser en soins précieux, en conseils, en caresses, en larmes d’amour, ils en perdirent beaucoup, sur le chemin. Ceux-là n’eurent pas trop d’un jour…

Le père Landry avait déjà joui de son congé d’absence ; il ne voulut pas profiter du droit d’élection que lui donnait ses années. Quant à Jacques, comme il était enfermé à part, personne ne songea à lui. D’ailleurs, il n’avait plus de proches parents dans le pays, et il était classé dans une catégorie de criminels qui ne pouvaient attendre de faveurs.


XIX

Deux jours s’étaient écoulés depuis qu’il languissait dans son cachot, mais il n’avait pu les compter ; dans l’obscurité complète où il se trouvait plongé, il croyait que c’était une longue nuit qui passait, 11 entendait toujours les pas pesants et réguliers des soldats qui marchaient au-dessus de lui, et c’était les seules sensations qu’il recevait du monde extérieur.

Aussitôt après son incarcération, la fatigue, l’épuisement, le poids de ses fers, l’accablement de son âme l’avaient couché sur la terre de sa prison, et un sommeil dont il ne put calculer la durée s’appesantit sur lui. Il n’en sortit que lorsqu’une main invisible lui jeta sur la tête, par la trappe de son plafond, une cruche remplie d’eau et un morceau de pain. La même main lui renouvela cette portion après un espace de temps qui lui parut bien long. Comme la lueur d’une lampe éclairait seule, dans ce moment, la pièce supérieure, et qu’on ouvrait la porte tout juste assez longtemps pour jeter le morceau, il ne put voir celui qui lui servait ainsi sa curée, ni constater le passage des jours.

Rien, peut-être, n’anéantit l’homme comme la privation complète des rayons de cette lumière qui vivifie, qui embellit tout dans la nature, et qui, dans l’absence de toutes les autres jouissances de la vie, sert au moins à compter les heures qui passent sur sa tête et le conduisent à la délivrance. Cette existence de sépulcre qui étiole les plantes, qui pâlit les fleurs, fait encore entrer ses ombres jusque dans l’intelligence humaine. Et avec ces ténèbres, l’oubli, le silence, le mépris !… oh ! que cela fait horreur aux abords du trépas, quand on a tant aimé la vie, l’affection des autres, les charmes de la nature ; quand on a cherché l’éclat des actions méritoires, l’estime que doit apporter une carrière toute de dévouement, les couronnes d’une noble gloire !

Quelles sombres réflexions durent inspirer à Jacques cette solitude effrayante, cet abandon universel !… Il ne pouvait ignorer le sort qu’on lui réservait, et il l’envisageait avec tout le courage d’un grand cœur et d’un homme de foi : la mort devait être le moindre de ses maux. Il y était préparé ; il avait assez d’injustices à pardonner, de douleurs à offrir, et sa vie, d’ailleurs, était assez pure pour former un beau sacrifice d’expiation à son Créateur ; il craignait seulement qu’on lui rendît cette expiation trop ignominieuse, il appréhendait les révoltes de son caractère aigri par tant de déceptions amères ; il avait peur qu’on le laissât languir dans ce trou fétide, où les miasmes des plantes pourries, en lui donnant la sensation de l’asphyxie, lui faisaient éprouver davantage ce mépris accablant que jetaient à son impuissance des vainqueurs sans entrailles. Il redoutait qu’on le laissât tomber dans cette rage hideuse de la faim et que son agonie ne fût qu’un affreux désespoir. Il appela donc de tous ses désirs le jour de l’exécution ; il demanda au ciel comme un bienfait de mourir par les armes, sous des regards humains, en regardant encore son village.

Dieu ne voulut pas lui refuser cette unique consolation.


XX

Winslow et ses aides-de-camp pouvaient enfin jouir de quelques loisirs. Bien que l’époque de l’expatriation eût été avancée, et que les préparatifs nécessaires à cette opération entraînassent encore beaucoup de travail, cependant il y avait loin de là à l’arrestation en masse de toute une population. Le conseil militaire songea donc un instant au prisonnier du presbytère, et il décida de lui faire un simulacre de procès, non pas tant pour montrer qu’il voulait lui accorder quelque justice (on ne tenait guère plus à l’apparence qu’à la chose), que pour lui arracher certains aveux utiles sur la position, les mouvements et les projets des Français de l’autre côté de la baie. Le soir même du 8 septembre, les sentinelles reçurent donc l’ordre d’amener Jacques devant un tribunal provisoire constitué pour la circonstance.

Jacques était en prières, à genoux au-dessous de la trappe de chêne, lorsqu’il entendit un bruit inusité de pas se produire sur sa tête. Il se préparait au sommeil, jugeant, au silence plus profond qui régnait depuis quelque temps là-haut, qu’il devait être nuit. Ce piétinement le fit tressaillir.

— Les voilà ! dit-il en formulant sur sa poitrine le signe de la croix. C’est votre heure, ô mon Dieu ! je vous bénis ; aidez-moi seulement à la franchir.

Et, là-dessus, il se leva ; il croyait qu’on venait le chercher pour le conduire au supplice.

La porte s’ouvrit aussitôt, et l’un des gardes lui tendit une petite échelle qu’il escalada péniblement sous le poids de ses chaînes, dans l’épuisement de sa vigueur. Arrivé au degré supérieur, quatre soldats l’environnèrent et lui firent signe de les suivre dans la salle du conseil, qui n’était autre que le salon du vieux curé. En entrant, il vit trois hommes assis devant une table, entre deux lampes ; en reconnaissant celui de droite, il sentit un instant bondir son cœur et une pâleur de cadavre passa sur son visage : c’était George ; ceux du centre et de gauche n’étaient autres que Winslow et Butler. Rendu à deux pas de la table, le commandant donna l’ordre à l’escorte de se ranger de chaque côté de la chambre, laissant leur prisonnier isolé au milieu du parquet.

Un silence général suivit son entrée ; les yeux des juges s’arrêtèrent avec étonnement sur lui. À part Butler, dont l’intelligence grossière ne voyait que du burlesque dans les individualités exceptionnelles qui ne ressemblaient pas à la sienne, et qui fut près d’éclater de son rire insultant en apercevant Jacques, les deux autres toisèrent de la tête aux, pieds avec intérêt, ce personnage auquel son costume, ses longs cheveux, sa barbe, sa taille altière, son expression de sombre énergie et ses chaînes traînantes imprimaient le caractère d’un fantôme d’un autre âge. Il semblait une de ces ombres errantes, victimes de quelques barons félons, qui venaient jadis, durant chaque nuit, traîner leurs fers et montrer leurs figures décharnées dans les donjons déserts de leurs persécuteurs. George, surtout, étudiait avec une curiosité jalouse cet être dont le souvenir était resté si profondément gravé dans le cœur de Marie. Il n’avait fait guère que l’apercevoir le jour de leur rencontre ; mais ici, il lui fut facile d’analyser ses traits en repos. Jacques était découvert ; ses cheveux jetés en arrière tombaient à flots sur ses larges épaules et laissaient son front recevoir librement la lumière des deux lampes. Il ne fallut pas un long examen au lieutenant pour apprécier la beauté réelle du dernier rejeton des Hébert, et ce que révélait de puissance morale cette mâle physionomie ; et, sans concevoir pour lui plus d’estime, il sentit au moins cet intérêt qu’on ne peut pas refuser à un rival qu’on sent digne de l’être.

Après ce premier moment donné à la curiosité des yeux, Winslow pria George de lui servir d’interprète, et de poser au prisonnier les questions suivantes :

— Quel est votre nom ?

— Jacques Hébert.

— Vous êtes fils du nommé Pierre Hébert qui a laissé Grand-Pré en 1749 pour se réfugier sur le territoire français ?

— Oui.

— Vous avez pris du service dans le corps de M. de Boishébert ?

— Oui.

— Avez-vous été gracié au fort Beauséjour ?

— Non, je n’étais pas dans la place, je n’ai pas été fait prisonnier.

— Alors vous avez continué à porter les armes contre nous ?

— Oui, et j’ai surpris et détruit un corps des vôtres, commandé par le capitaine Gordon, sur le Haut-Coudiac.

— C’est vous qui conduisiez cette expédition qui s’est souillée de tant d’atrocités ?

— Oui, c’est moi qui ai pu venger une partie des maux et des injustices dont vous avez accablé ma famille et mes compatriotes depuis tant d’années.

— Quand vous avez été arrêté, aviez-vous quitté le service de l’ennemi ?

— Oui, temporairement.

— Que veniez-vous faire ici ?

— Profitant de la liberté que me laissait l’expiration d’un premier engagement, je venais satisfaire à une promesse faite à une famille que je croyais honnête, méditer sur les lieux les moyens d’arracher ce pays au pouvoir de l’Angleterre, et soustraire ses Habitants au traitement infâme qu’il subissent aujourd’hui.

— Y avait-il entente entre vous et votre commandant ?

— Non.

— Où avez-vous laissé le corps dont vous formiez partie ?

— Sur le territoire français.

— Mais à quel endroit ?

— C’est une question qui peut s’adresser à un transfuge ; mais comme elle n’est pas nécessaire au jugement que vous devez prononcer sur moi, je n’y réponds pas.

— La réponse pourrait peut-être alléger la sentence… vous sauver de la mort…

— Je ne tiens pas à ces adoucissements.

— Mais vous oubliez qu’il y a des moyens plus effectifs que de simples questions, pour contraindre les criminels de répondre… Il y a aussi des genres de mort qui punissent davantage ceux qui refusent de parler… un homme a sans doute la faculté de se taire, mais il a aussi celle de souffrir…

— Je vous comprends : vous me menacez de la torture, pour me faire dire des choses qui ne peuvent ni m’incriminer davantage ni me disculper à vos yeux ; vous voulez des révélations qui ne peuvent compromettre que des gens que vous n’avez pas à juger et qui ne relèveront pas de longtemps de votre tribunal, je l’espère ; eh ! bien, je ne suis pas plus un déserteur qu’un espion ; vous ne délierez pas plus ma langue avec des menaces qu’avec des promesses ; essayez des moyens que vous croyez dignes de votre humanité ; après ceux dont vous avez fait usage pour vous délivrer d’une population inoffensive, je ne suis pas enclin à embellir d’avance mon supplice. Je m’attends à tout.

Ici les trois juges se consultèrent à voix basse durant quelques instants, après quoi l’interprète reprit la parole :

— Jacques Hébert, vous êtes un traître à la nation anglaise ; vous avez répandu le sang de vos concitoyens, et vous avez été arrêté sur le territoire anglais au moment où vous veniez, comme un conspirateur, organiser la révolte des sujets britanniques. Vous êtes coupable du crime de haute trahison… Avez-vous quelque chose à dire pour votre défense ?

— Rien… pour me sauver de la mort… J’affirme seulement, devant votre tribunal et devant Dieu, que je ne me reconnais pas coupable de trahison contre mon pays, ni de conspiration contre l’autorité de mon gouvernement ; je ne suis ici qu’un ennemi malheureux. Il y a près de six ans, je partis avec mon père ; il allait s’établir sur une terre qu’il croyait appartenir à la France ; j’étais alors un enfant mineur, j’obéissais à l’autorité paternelle. Nous quittions, d’ailleurs, un pays qui, aux termes de toutes nos conventions, était indépendant de l’autorité de votre roi. Nous le quittions à cause des empiétements injustes que vos gouverneurs prenaient sur nos droits prescrits et légitimes, nous fuyions pour nous soustraire à des actes tyranniques de tous les jours, et pour ne pas prêter des serments qu’aucune nation ne peut exiger d’un peuple auquel elle a reconnu les prérogatives de neutres. En vous jurant notre allégeance, nous devenions également traîtres à la France ; nous ne l’avons pas voulu, car de ce côté se trouvait, de plus, notre sang ; c’eût été non-seulement une trahison, mais encore une profanation qui répugnait à tous nos sentiments ; nous avons préféré sacrifier tous nos biens plutôt que de commettre ce crime contre nature. Où est la trahison ?… chez nous, qui n’étions pas citoyens anglais, puisque nous n’étions pas liés par le pacte du serment ? ou chez vous, qui, après nous avoir laissé jouir pendant quarante ans de droits conférés par un des représentants de votre roi, vouliez les violer, et nous forcer de manquer aux devoirs sacrés qui nous liaient à notre ancienne patrie ? Chassés par votre injustice, accueillis sous le drapeau de la France, nous devions l’offrande de notre vie au pays qui nous donnait sa protection ; aussi, quand la guerre s’est élevée entre nous, je n’ai pas balancé, j’ai offert mes services à la nation qui était seule la mienne à tous les titres ; et celle-là seule aurait eu le droit de m’appeler traître si je lui eusse refusé le soutien de mon bras. Ah ! je suis fier de l’avouer, et c’est aujourd’hui ma seule consolation, je n’ai senti d’autres désirs que celui de vous chasser de cette terre aimée que vous m’aviez ravie : la fortune a voulu que tous mes efforts fussent perdus…Eh bien ! si le malheur de faillir dans sa tâche était un crime, celui-ci serait le plus grand qu’il me resterait à déplorer !… Quand vous m’avez arrêté, encore une fois, je venais, non pas avec la conscience d’un sujet révolté, mais avec les convictions d’un homme devenu libre par les actes de votre mauvaise foi, par votre infidélité à vos engagements ; je venais organiser la résistance, essayer d’arracher mes concitoyens au sort affreux que je pressentais, soustraire au moins à votre tyrannie quelques êtres qui m’étaient restés plus chers… Mais il était trop tard !… vous aviez consommé votre œuvre par un infâme guet-apens ; et ceux en qui j’avais le plus espéré s’étaient avilis !… Maintenant, je n’attends plus que ma sentence…

— Nous allons vous la lire, dit George en prenant devant Winslow le papier sur lequel elle était écrite en anglais ; il la traduisit ainsi :

« Jacques Hébert, vous êtes condamné à être fusillé, le neuvième jour de ce présent mois, à 9 heures du soir, sur la ferme de la nommée Marie Landry.

« La justice de notre Roi veut que cette terre qui vous a vu naître et qui vous a nourri, boive votre sang coupable.

« La justice de notre Roi, pour inspirer une crainte salutaire à tous ceux qui seraient tentés d’imiter votre exemple, veut encore que votre corps soit jeté à la rivière avec un boulet attaché au cou, afin que personne ne puisse lui donner une sépulture chrétienne. »

— Maintenant, le tribunal désire savoir si vous avez quelque chose à lui demander, quelques aveux à faire…

Jacques avait écouté sans sourciller et même, avec une apparence de satisfaction, les premiers mots de sa sentence ; mais quand il entendit nommer le lieu de son exécution par celui qu’il regardait comme son rival triomphant, il sentit l’indignation monter violemment à son front :

— Solliciter quelque chose ?… vous implorer ?…s’écria-t-il, et que vous demanderais-je que vous voudriez m’accorder ?… Non, ce désir de votre tribunal n’est qu’une hypocrisie ; vous voulez me laisser encore une occasion d’accomplir quelque lâcheté… vous désirez voir si cette sentence ne produira pas quelque faiblesse dans mon âme. Vous attendez des révélations… des aveux perfides… Eh bien ! détrompez-vous, si vous avez cru que les raffinements de cruauté dont vous allez entourer ma mort pourraient ébranler mes résolutions. M. Gordon, j’étais tenté de vous remercier en apprenant que le tribunal fixait un jour si proche pour mon exécution ; je vous attribuais le mérite de cette prompte délivrance, parce qu’il me semblait que vous étiez le plus intéressé à me rendre ce service. Mais en appréciant les dispositions toutes particulières que vous avez prises pour rendre ma mort pénible et qui ont un cachet de malice trop individuelle pour être attribuées à d’autres qu’à vous, je ne puis vous regarder que comme le plus lâche des hommes. Qu’avez-vous donc fait à ces Landry, pour qu’ils aient pu croire à votre générosité ?… Comment donc avez-vous pu cacher assez votre âme pour qu’ils aient consenti à s’avilir jusqu’à accepter votre amitié ? Il ne suffisait pas à votre gouvernement de me tuer, vous avez voulu empoisonner mes derniers moments !… Mettre de l’amertume, de la haine, du désespoir dans le cœur d’un mourant, c’est vil, cela, c’est d’une bassesse infernale ! Vous avez cru qu’il me serait trop doux de mourir à l’écart, au milieu des ténèbres, dans l’oubli… de mourir sans souvenirs !… et vous avez décidé de me frapper devant cette maison où mes parents m’ont enseigné leurs vertus, que ma fiancée a reçue comme votre butin avec vos autres faveurs, qu’elle habite… où elle vous reçoit… et où vous irez peut-être vous établir avec elle !… avec elle… si vous croyez ne l’avoir pas trop déshonorée !…

George s’était lové, hors de patience, mais comme lié et torturé par les passions contraires qui se heurtaient en lui-même. Il était aveuglé, étourdi par cette situation fatale où l’avaient jeté ses liaisons, ses inconséquences et les actes honteux de son gouvernement, où il s’enchevêtrait toujours plus quand il espérait en sortir.

Dans le premier moment de l’interrogatoire, les sentiments élevés de Jacques avaient conquis son estime, et il s’était senti disposé à rendre à ce malheureux un peu du bonheur qu’il lui avait ravi. Mais les paroles de mépris et les accusations qu’il venait d’entendre lui otèrent tout sentiment de pitié et de justice. D’un autre côté, il était exaspéré de servir toujours d’instrument aux barbaries de l’Angleterre. Repoussé de ceux qu’il aimait, complice apparent de ceux qu’il détestait, serviteur d’une mauvaise cause, en butte à des soupçons humiliants, s’abhorrant lui-même, il se sentait gagné par les fureurs de la rage ; il était prêt à commettre des actes de folie, à se précipiter sur quelqu’un, frapper partout, sur Jacques, sur ses voisins, sur lui-même. Et, chose étonnante ! dans son aveuglement, indigné qu’il était d’entendre des paroles si outrageantes tomber sur celle qu’il savait être innocente et qu’il avait lui-même respectée jusque dans ses pensées, il fut sur le point d’accorder à la fiancée, dans sa colère, une justification qu’il venait de lui refuser dans sa jalousie. Mais Winslow ne lui en laissa pas le temps ; il comprit, aux paroles de Jacques et à la figure tourmentée du lieutenant, que le procès allait prendre des développements tout à fait inutiles à l’intérêt du tribunal et du gouvernement, et il ordonna aux gardes de reconduire le prisonnier dans son cachot.


XXI

En se retrouvant dans les ténèbres et le silence, Jacques éprouva quelque satisfaction d’être délivré de la présence de ces hommes détestés, dont la vue apportait toujours le trouble dans son âme, en soulevant l’orage assoupi de ses passions.

— Il me reste au moins une pensée consolante, se dit-il, après s’être remis un peu de ses émotions ; je vais être bientôt délivré de l’étreinte de ces monstres ; la mort va me tirer de ce trou, va briser ces fers !… C’est demain le 9 septembre, c’est le dernier de mes tristes jours !…

Puis il se mit à réfléchir profondément sur cet acte final du drame de sa vie.

Un jour !… c’était bien peu pour oublier tout le mal que les hommes lui avaient fait, et pour se préparer à mourir comme le Christ a enseigné aux hommes à le faire ; pour se disposer seul, sans le secours du prêtre, sans les consolations de la religion, à prononcer les paroles d’adieu, mais surtout celles du pardon… Mais en se rappelant les promesses de celui qui fut le précepteur et le modèle, et qui a dit : « Bienheureux ceux qui souffrent, bienheureux ceux qui pleurent, bienheureux ceux qui sont persécutés, bienheureux ceux qui ont faim… » il sentit une douce espérance ; car il avait bien rempli toutes ces tâches des déshérités de la terre, et il les avait remplies avec courage ; il pensa donc qu’en apportant avec résignation cette offrande, qui résumait tout le travail de sa vie, au Dieu juste et bon, il mériterait bien une part du repos et des béatitudes du paradis. Il fit donc des efforts pour ramener dans son cœur la charité et l’onction de la prière. Il passa des heures entières à genoux, attendant que tout ressentiment s’éteignît en lui. Mais c’était chose difficile dans une organisation capable d’élans si impétueux.

Cependant, le ciel eut pitié de cet homme qui priait avec droiture de cœur, courbé sous ses chaînes, au fond de son cachot, et Jacques sentit enfin cette douceur infinie de la grâce qui élève un être au-dessus des injustices et des vengeances de notre monde, et lui communique, au seuil de la vie, cette vertu de l’amour et du pardon qui commence l’éternité du ciel.

Dans le cours de la nuit et du jour qui la suivit, en repassant dans sa mémoire toutes les phases de cette carrière déjà remplie, en reportant à ses lèvres cette coupe de sa vie qui lui avait promis l’ivresse du bonheur et qui débordait maintenant d’amertume, Jacques retrouva toujours le souvenir de Marie. Mais, sans doute à cause du calme qui se faisait en lui, ou par une volonté particulière du ciel qui voulait lui accorder à l’heure suprême quelques consolations terrestres, ce souvenir ne lui inspirait plus ce sentiment de répulsion qui le poursuivait depuis trois jours. Plus maître de sa raison, dominé par cette justice divine qui allait bientôt lire dans son propre cœur et peser ses pensées, il était mieux disposé à juger les actions de sa fiancée, son esprit était entraîné malgré lui par la miséricorde.

— Serait-il possible, se dit-il, dans un de ces moments de réflexion, que cette enfant que j’ai laissée, il n’y a pas six ans, pure, ingénue dans ses amours comme dans ses pensées, passionnée pour tout ce qui touchait à la France, serait devenue un monstre ?… Comment le lieutenant a-t-il pu concevoir l’idée ? ou comment a-t-il permis de choisir, comme lieu de mon exécution, la terre de Marié, s’il était lié véritablement avec elle ?… On n’attache pas un souvenir de sang aux pas d’une personne dont on est aimé, on ne lui fournit pas l’occasion d’un remord ; tout en voulant se venger d’un rival, on ne souille pas son habitation par la mort d’un fiancé sacrifié qu’on a remplacé. Il n’y a que le dernier degré de la dégradation chez une femme qui puisse permettre un homme un pareil oubli de la décence… Et une fille de dix-huit ans, une fille de Grand-Pré, Marie !… serait-elle arrivée si bas ?… Ô mon Dieu ! cela n’est pas possible ; on ne peut pas être si méchant, ici. Je me suis trompé… Et puis ses deux frères auraient-ils pris la peine de quitter leur village, leurs familles, au péril de leur vie, pour venir m’apporter un tissu d’impostures ? Non, non, tout le monde ne peut pas s’être ainsi conjuré pour empoisonner ma vie !… C’est moi, c’est mon cœur saturé d’injustice qui seul a été méchant ! Mon Dieu, il vaut encore mieux qu’il en soit ainsi

Quoique ces heures de doute eussent quelque chose de cruel pour la conscience de Jacques, elles lui apportaient cependant quelque baume : ou aime mieux avoir eu des torts involontaires envers ceux qu’on aime, que de croire à la certitude d’en avoir été trahi.

Une fois retrempée dans le sentiment de la confiance, son âme s’y abandonna volontiers ; et quoiqu’il ne pût s’expliquer une suite de coïncidences accusatrices si extraordinaires, il sentit que ses soupçons injurieux et sa conduite aveugle faisaient naître en lui, de plus en plus, un remords invincible, et cela lui semblait une illumination bienfaisante du ciel. Il demandait à Dieu d’éclairer davantage son esprit, de lui faire connaître l’innocence de sa fiancée et de la soulager s’il avait aveuglément déchiré son cœur.


XXII

Ce fut en s’entretenant de pareils sentiments, en sanctifiant son courage par la prière, que Jacques passa les dernières heures qui lui restaient à vivre ; l’image de ses parents dispersés, le spectacle de la Nouvelle-France menacée de toute part lui apparurent aussi bien souvent !… Sa dernière invocation fut pour ces objets de son culte et de son dévouement constant ; avec quelle ardeur il demanda au ciel de les sauver des vengeances de l’Angleterre !…

Le dernier jour que l’on passe sur la terre est bientôt écoulé ; aussi, quand l’heure fatale vint à sonner sur la tête du condamné, il la croyait encore éloignée. Personne n’était venu troubler son recueillement, et il en était bien aise, puisque nul n’avait de consolation à lui apporter.

Vers sept heures, il entendit, comme la veille, un bruit inaccoutumé de pas, dans la pièce supérieure ; mais le mouvement était beaucoup plus considérable ; en même temps, la marche d’un corps nombreux, qui approchait de la maison, vint ébranler le sol jusque dans son souterrain. Peu d’instants après, il vit se soulever la trappe du caveau et descendre devant lui l’échelle, qui, cette fois, venait lui faire gravir les premiers degrés de l’autre vie : c’est ainsi qu’elle apparaissait à ses yeux. Il y monta avec fermeté ; ses chaînes ne lui pesaient plus, il les entraînait par une force immortelle. Plusieurs soldats le reçurent sur le haut, et l’entourèrent ; George était avec eux ;

— Toujours cet homme !… murmura Jacques avec quelqu’impatience, toujours devant mes yeux !… Il me faudra donc le voir jusqu’à mon dernier soupir !… Mon Dieu ! mon Dieu !… j’ai besoin de vous jusqu’au bout !… Ne m’abandonnez pas. — En même temps il baissa les regards pour ne plus apercevoir l’officier.

— Allons ! dit celui-ci, c’est l’heure de l’exécution, préparez-vous à la mort.

— Je suis prêt, monsieur, répondit Jacques d’une voix assurée.

— Auriez-vous quelque chose à me dire ? ajouta le lieutenant, sur un ton qui ne manquait pas de bienveillance.

— Je suis prêt, monsieur, à me rendre au lieu désigné… : je vous demande seulement de laisser ces derniers moments à mes réflexions !… il ne me reste rien à dire ici-bas…

— Alors, dit George, en se tournant du côté d’un fonctionnaire subalterne, ôtez-lui ses chaînes et faites la toilette…

Après l’avoir déchargé de ses lourdes entraves, cet homme enleva au condamné tout ce qu’il avait de vêtements sur la poitrine jusqu’au milieu du corps et lui relia le reste à la taille par une courroie ; puis, après lui avoir croisé les mains derrière le dos, il les saisit fortement ensemble par le même lien qui lui ceignait le corps. Cette opération étant terminée, tous sortirent de la maison. Une escouade les attendait à la porte, rangée sur deux files, le fusil sur l’épaule ; à l’avant étaient placés deux sapeurs tenant chacun une torche allumée ; un autre attendait Jacques au centre de l’escorte ; il portait un boulet rivé au bout d’une chaîne. Aussitôt qu’il vit le prisonnier rendu à son poste, il vint se placer près de lui pour l’accompagner jusque sur la place du supplice. À cette époque, on faisait toujours suivre le condamné par tout ce qui devait servir à son châtiment.

George donna immédiatement le signal du départ, et un tambour se mit à battre la marche.

La ferme de Marie était située à l’autre extrémité du village, à l’écart, près de la rivière ; il fallait par conséquent, pour y arriver, parcourir de nouveau tout cet espace que Jacques avait franchi à son retour, repasser devant la maison des Landry… Jacques redoutait cette épreuve plus que toute autre.

L’atmosphère était pesante et la nuit obscure comme au soir du départ de 1749. La pluie menaçait ; on n’entendait pas un souffle de vent ; le son mat du tambour et le bruit cadencé des pas de la troupe couraient plus loin sous ce ciel chargé. Les femmes, prévenues d’avance de l’heure de l’exécution, avaient éteint les lumière de leurs demeures, par un instinct singulier de leur frayeur, comme si elles eussent craint d’être criminelles en éclairant ce convoi du supplice, comme si elles eussent voulu prendre d’avance le deuil de celui qui allait être injustement exécuté. Cependant, leur curiosité les portait malgré elles aux carreaux de leurs fenêtres, et la lueur passagère des flambeaux révélait leur présence dans l’ombre épaisse de leurs habitations. C’était quelque chose de bien sinistre à voir que tous ces visages pâles et stupéfiés, groupés comme des images de mortes dans ces tableaux de nuit !

Le moment vint bientôt de défiler devant la maison des Landry. Jacques et le lieutenant sentaient également le froid gagner le foyer de leur vie. Ni l’un ni l’autre n’osaient détourner le regard, pour s’assurer si quelqu’un de la famille n’était pas là, comme ailleurs, pour les regarder passer. On devine le motif de cette crainte chez George : il redoutait les yeux vengeurs de Marie pendant qu’il conduisait son fiancé à la mort, sans consolation, comme il l’avait dit ; quant à Jacques, il aurait voulu ignorer la présence ou l’absence de Marie… S’il l’eût vue, froide spectatrice de son convoi funèbre, il aurait été tenté de la maudire ; s’il ne l’eût pas aperçue, il l’aurait encore accusée… et dans ce moment il voulait garder la paix de son âme. Et c’était une bonne inspiration du ciel… car personne ne se tenait penché sur les châssis de cette demeure, pour le voir s’acheminer vers la mort. Cependant, malgré ses bonnes résolutions, Jacques ne put s’empêcher de le constater d’un coup d’inil ; mais il fut plus fort qu’il ne l’avait prévu, et au lieu de jeter sur ce toit des paroles de malédiction, ses lèvres murmurèrent ces quelques mots, pendant que ses yeux se reportèrent vers le ciel :

— Mon Dieu, vous pardonnez, vous, aux cœurs qui faiblissent comme aux accusateurs injustes… et vous seul pouvez savoir quand les hommes sont coupables… Et puis, vous entourez notre vie de terribles mystères !… c’est sans doute pour nous conduire malgré nous dans les voies de votre Providence… Eh ! bien, soyez-en béni !

Après vingt minutes de marche, la troupe se trouva sur le terrain désigné par la justice, et Jacques revit pour la première fois l’habitation de son père…

On se rappelle que la famille Landry l’avait fait transporter près d’un bosquet d’arbres qui abritait une petite élévation ; c’est sur la partie culminante de ce coteau que le prisonnier fut conduit. Aussitôt qu’il s’y fût arrêté, l’escorte forma une demi-circonférence autour de lui, le laissant adossé au bosquet, le visage tourné vers la maison. En même temps, les deux sapeurs chargés d’éclairer l’exécution vinrent se poster sur ses côtés, à une petite distance ; huit hommes de l’escouade s’avancèrent en avant et se fixèrent à trois pas de lui, et George prit place au bout de leur ligne pour donner le dernier commandement.

Tout le monde était à son poste ; l’officier regarda sa montre, il restait encore dix minutes pour neuf heures ; il fallait attendre le coup de canon du rappel, pour ordonner la décharge.

— Monsieur le lieutenant, dit Jacques, aussitôt qu’il vit le calme rétabli, j’ai une faveur à vous demander, si cela n’est pas contraire à vos instructions…

— Quelle est-elle ? répondit George.

— Je voudrais mourir à genoux.

— Cela est indifférent ; mettez-vous sur ce banc qui vous touche. C’était celui qui servait jadis à la fête des anciens et sur lequel, comme l’avait dit P’tit-Toine, Jacques avait dû s’asseoir quand les anciens n’y étaient pas. Il s’y installa, c’était maintenant son gibet.

— Il vous reste dix minutes pour vous recueillir, ajouta le lieutenant.

Le condamné promena son regard sur toute la scène qui se développait autour de lui ; le site qu’il occupait était assez élevé, et la lumière assez vive pour lui permettre d’apercevoir les premiers plans du tableau, la maison paternelle, les dépendances de la ferme et la rive de la Gaspéreau vaguement dessinée dans ses ombrages de saules et de trembles frissonneux. Dans ce moment, une brise de la mer agitait toute cette feuillée mobile et lui faisait rendre son plus triste gémissement. La mère Trahan avait bien fermé tous les volets pour être moins effrayée, ce qui donnait à la chaumière une apparence inhospitalière qu’elle n’avait jamais eue. On ne fermait les volets, autrefois, que pour se garantir contre les gros orages : la crainte des tueurs d’hommes ou d’autres malfaiteurs n’avait pas encore appris à prendre ces précautions humiliantes pour l’humanité.

Jacques se sentit ébranlé par cette vue ; tout cela lui remémorait trop de souvenirs !… Il ferma les yeux un instant ; il sentait ses larmes y monter, et c’était mal se présenter devant la mort et devant des soldats quand il les avait si souvent bravés.

Un court moment de résistance entre l’homme de résolution et l’homme sensible suivit ce dernier coup d’œil jeté sur un séjour chéri ; après quoi, Jacques articula fermement ces quelques mots :

— Si, dans mon cœur ou dans mes paroles, j’ai fait à quelqu’un une injure que j’ignore, une injustice involontaire, je lui en demande pardon… Maintenant, mon Dieu, je vous offre ma vie pour le salut de mon pays ; délivrez l’Acadie ! sauvez la Nouvelle-France !

Comme il cessait de parler, une lueur rapide passa sur les nuages abaissés du ciel ; c’était l’éclair du canon de neuf heures. George fit entendre un premier commandement, et les huit soldats abaissèrent leurs fusils sur la poitrine de leur victime. Le lieutenant allait probablement dire quelques mots avant le signal de la décharge ; il paraissait pris de pitié et de remord devant cet homme agenouillé devant la mort ; mais un bruit soudain attira l’attention générale du côté de la maison ; la porte s’était ouverte avec fracas, et Marie, enveloppée de la tête au pied dans un grand châle noir, s’élança dehors. La mère Trahan et Pierriche, entraînés par son mouvement, essayèrent un instant de la retenir.

— Arrêtez, arrêtez ! criaient-ils ensemble. Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! ils vont vous tuer !… Notre maîtresse, vous voulez donc mourir ?

— Laissez-moi, dit Marie, ne me suivez pas plus loin !

Et en même temps, elle leur rejeta son châle que Pierriche retenait encore, peu disposé qu’il était à obéir. En la voyant sortir des plis de cette sombre draperie, les deux fidèles serviteurs tombèrent à terre comme évanouis, pour prier, pour ne pas voir… car ils venaient de comprendre la résolution de leur maîtresse. Elle était revêtue de ses habits de noce, la tête parée de sa couronne de fleurs blanches, toute brillante de l’éclat de ses vêtements.

— Où allez-vous, malheureuse ? s’écria George en la voyant passer devant lui.

— Je vais mourir avec mon fiancé ! Je suis la cause de sa mort, je veux la partager.

— Insensée, que faites-vous ?… et vos parents, votre mère !…

— Ah ! oui ! mes parents, ma mère… ma mère !… c’est cruel à vous de me les rappeler ici !… Dieu les protégera !… et puis, ils ont d’autres enfants, d’autres soutiens, eux… ils ont des amis… vous n’avez pas pu leur faire croire qu’ils étaient trahis par tout le monde… Mais lui… vous lui avez tout ravi !… je viens lui prouver au moins qu’en lui jurant ma foi de fiancée, j’étais prête aussi à remplir tous mes serments d’épouse !… Je veux le suivre jusque dans la mort.

— Mais cela n’est pas bien, retirez-vous, c’est un crime !…

— Un crime !… vous appelez cela un crime, vous !… vous vous y connaissez ! Non, non, vous m’en avez fait un devoir en ne me laissant que cette voie pour regagner son estime et lui montrer mon innocence !… Si c’est un crime, eh ! bien, il n’appartient qu’à votre conscience, et vous le porterez !…

En lançant ces dernières paroles, Marie écarta de la main les fusils que les soldats tenaient toujours dirigés sur Jacques, et elle se trouva pressée entre les armes et lui.

— Jacques, lui dit-elle avec une douceur angélique, je t’avais voué ma vie… je te l’apporte… Ce n’est pas le temps de me disculper ; j’avais demandé à cet homme de le faire, lui qui m’avait, par un mensonge, attiré ta disgrâce ; il ne l’a pas voulu… Je viens te redemander ton estime, à cette heure, avec mon sang !… Jacques, tu as cru avoir des motifs suffisants pour me repousser à ton arrivée, pour douter de ma parole, pour briser des liens qui nous unissaient ; moi, je n’en aurai jamais pour accepter la séparation de nos deux cœurs, pour te tenir libre de tes engagements. Je t’avais promis d’être à toi le jour de ton retour… me voici !… Regarde, j’ai mes habits de noce, je suis prête à monter à l’autel. Aujourd’hui, tu ne peux me repousser, tu as les mains liées, et si ton cœur veut me rejeter encore, ton sang, lui, sera moins cruel ; il coulera dans le mien, nous serons mariés dans la mort !… et Dieu, qui a compté toutes nos larmes et qui a lu toutes nos pensées, bénira notre union, là-haut ! Jacques, là-haut ! Maintenant, ajouta-t-elle en se retournant du côté du lieutenant, commandez à vos hommes !…

Puis elle s’attacha éperdument à la poitrine de son fiancé. Jacques laissa courber sa tête vers la sienne, et elles s’unirent pour l’éternité… Il était suffoqué, il ne put articuler que ce mot : « Marie ! »…

L’ange qu’il avait appelé pour embellir sa mort était venu…

Les soldats, frappés de stupeur devant cette jeune fille toute rayonnante de beauté dans l’éclat de ses blancs tissus, restaient toujours là, l’arme en joue, la main tremblante, attendant un commandement. Ils n’avaient rien compris aux paroles de Marie ; mais son action puissante et les rayons de grâce qui s’échappaient de sa figure subjuguaient ces natures vulgaires : il y a des moments où les tigres ont des larmes… les soldats de Georges pleuraient… Et, lui, les bras croisés, le regard voilé, il regardait avec extase ce tableau d’amour sublime… Ah ! il ne sentait plus de haîne, ni de jalousie, ni rien de ce qui est vil dans le cœur de l’homme ; il ne sentait même plus le feu qu’avaient fait monter à son front les paroles de châtiment de Marie ; il admirait, s’oubliant lui-même, ne songeant plus à ce qu’il était venu faire là. Et si, dans ce moment, il n’eut pas cru que toute réparation de sa part était superflue, il serait tombé aux genoux de ses victimes pour demander son pardon.

Mais le temps s’écoulait, il fallait exécuter les ordres supérieurs, et George se trouvait dans la cruelle alternative de laisser tuer Marie, ou de l’arracher du corps de son fiancé, pour pouvoir ensuite tuer celui-ci, devant elle !… Cela le révoltait également, il ne put s’y résoudre.

— Sergent, dit-il, sauvez la jeune fille ; que ces deux hommes la conduisent dans la maison, et la laissent au soin de cette femme qui est là, et puis, après cela, faites votre devoir…

Aussitôt il se retourna pour fuir cette scène de désespoir…

Il n’était pas très-loin, quand il entendit un cri déchirant, et après… une décharge d’armes à feu, suivie d’autres cris de douleur. Il revint sur ses pas, n’y pouvant plus tenir. Il trouva Marie étendue, sans mouvement, sur le lit de la veuve ; elle n’était qu’évanouie.

Après avoir pleuré avec la pauvre femme et Pierriche sur cette victime innocente, qu’il contemplait peut-être pour la dernière fois de sa vie, il s’empressa de retourner au presbytère, avec son jeune domestique, pour envoyer à la fermière tout ce qu’il fallait pour soulager sa maîtresse.

Les soldats étaient déjà disparus, probablement du côté de la Gaspéreau, où ils devaient aller jeter le corps.

Le lendemain, on trouva des traces de sang à l’endroit de l’exécution et tout le long du sentier qui conduisait à la rivière…


XXIII

Mais ces traces de sang ne rougirent pas longtemps l’herbe de la prairie : la rosée du matin ne vint pourtant pas les laver en faisant boire les fleurs tardives ; les pieds des troupeaux ne la foulèrent pas, non plus, en passant ; mais une main pieuse vint les effacer avec un beau linge blanc, bien avant le lever du soleil, pour les ensevelir sur son cœur et les emporter en exil. Elle avait été matinale, car l’heure du départ allait sonner.

Durant toute la nuit, une partie des troupes s’était tenue sur pied, battant les chemins autour du village, furetant les bois voisins. À six heures, toutes les trompettes sonnèrent, les tambours firent entendre un roulement sinistre dans toutes les directions ; le canon de la caserne appela celui des vaisseaux, et leurs grandes voix annoncèrent sur terre et sur mer le jour d’adieu ; la garnison toute entière sortit de ses gîtes et envahit bientôt toutes les rues, passant par pelotons, au pas pressé, avec ce bruit d’armes heurtées et tout cet appareil de guerre qui glace d’effroi les natures pacifiques. L’autorité préparait au drame qu’elle allait jouer une mise en scène et un décor menaçants. C’était d’ailleurs le même jour triste de la veille, le même ciel monotone, la même atmosphère accablante ; seulement, une brise du nord-ouest chargée de brume commençait à souffler : un orage s’avançait dans le lointain.

Jusqu’à midi les femmes et les enfants s’occupèrent à placer le long du chemin qui conduisait à la grève les choses qu’elles voulaient emporter, croyant pouvoir en livrer une partie aux hommes quand ils passeraient. Elles faisaient ce travail en pleurant, mais avec activité ; le besoin d’y appliquer tout leur esprit bannissait d’elles les grands accès de la douleur.

On dit que, dans le secret, beaucoup de ces mères attentives cachèrent sous terre, dans les lieux qu’elles croyaient sûrs, des sommes d’argent et leurs objets les plus précieux, par la crainte qu’on ne les leur enlevât plus tard. Elles espéraient que quelqu’un de leur famille pourrait venir un jour redemander à la terre de la patrie la restitution de ces trésors confiés à ses soins. Elles ne voulaient pas encore croire à leur proscription perpétuelle, elles ne pouvaient pas s’imaginer qu’on les punirait jusque dans leurs postérités ; ignorant les limites de notre continent, elles croyaient, dans leur amour naïf de la patrie, qu’on ne pourrait jamais les jeter sur des rivages assez éloignés pour que leur retour fût une éternelle impossibilité. Elles croyaient que la haine de leurs persécuteurs aurait une limite et qu’ils s’attendriraient sur le berceau de leurs enfants… Il fallait bien aimer pour se faire de pareilles illusions !…

Vers midi, donc, la pénible corvée des femmes était terminée ; quelques-unes seulement circulaient encore, prises de cette excitation involontaire que l’attente des grands événement communique aux personnes sensibles ; presque toutes les autres se tenaient assises sur les paquets qu’elles avaient transportés, groupées dans ces poses brisées et immobiles qui peignent plus que les paroles le deuil et la douleur du peuple. Les plus jeunes enfants jouaient çà et là avec cet abandon que le silence et le désordre du ménage encouragent ; les petites filles se faisaient des toilettes burlesques avec les chiffons épars qu’elles trouvaient sous la main ; les petits garçons convertissaient en armes, en chevaux, en mille autres jouets caractéristiques tous ces ustensiles abandonnés dont on ne savait que faire. Leurs mères ne prêtaient qu’une attention distraite à cette mascarade innocente jouée en face de leur malheur ; elles ne regardaient attentivement que deux points : l’église et le rivage.

Mais il vint un moment où leurs regards se portèrent tous à la fois du côté de l’église ; ce fut celui où les trois portes s’ouvrirent au commandement de Winslow pour laisser passer les hommes.

Alors commença le triage des jeunes et des vieux. À mesure que les prisonniers franchissaient le seuil du petit temple, les gardes qui se trouvaient au porche séparèrent les enfants d’avec leurs pères, comme le maître d’un troupeau sépare les agneaux qu’il envoie à différents marchés. Les malheureux crurent que c’était tout simplement une mesure d’ordre et de précaution. Winslow leur avait dit que les familles s’en iraient ensemble ; ils se fiaient à cette promesse, confiants encore dans la bonne foi de ces hommes qui les avaient si impudemment trompés. Rien ne pouvait détruire la crédulité de ces âmes honnêtes ; elles ne s’habituaient pas à croire qu’on pouvait si souvent mentir à un peuple. Ils se séparèrent donc sans se faire leurs adieux, pensant se rencontrer un instant plus tard, sur le même vaisseau, avec leurs femmes, leurs mères et leurs filles ; et cette idée de se retrouver encore tous ensemble tempérait dans leurs cœurs les angoisses du départ ; ces quelques jours de séparation leur avaient fait désirer l’exil qui devait les rendre au moins aux affections de leurs foyers… Ils obéirent tous sans murmurer à ce qu’ils croyaient être les dispositions nécessaires de l’autorité.

Les jeunes gens furent mis à l’avant, distribués par rangs de six, et les vieillards, placés à leur suite, dans le même ordre, attendirent avec calme le signal du colonel pour s’acheminer vers la côte. Tous étaient résignés ; il ne s’élevait pas une réclamation du milieu de cette foule ; au contraire, quelques-uns semblaient refléter sur leur figure cet enthousiasme que les martyrs apportaient sur le théâtre de leurs tortures ; beaucoup d’entre eux croyaient véritablement souffrir pour leur foi : à leurs yeux, le serment qu’on avait voulu leur imposer était un acte sacrilège. Mais Butler vint bientôt soulever une tempête dans leurs cœurs pacifiés, en commandant aux jeunes gens de s’avancer seuls du côté des vaisseaux :

— Il faut que vous montiez à bord avant vos parents.

Tous se récrièrent :

— Non, non ! nous ne voulons pas partir sans eux !… Nous ne bougerons pas à moins qu’ils ne nous suivent !… Pourquoi nous séparer ?… Nous sommes prêts à obéir, mais avec eux… Nos parents ! nos parents !…

En même temps ils se retournèrent pour aller se confondre dans les rangs de ceux-ci. Mais ce cri de leurs entrailles avait été prévu, et ils trouvèrent derrière eux une barrière de soldats qu’ils ne purent enfoncer, et devant laquelle ils s’arrêtèrent, protestant toujours avec la même fermeté. Butler cria à ses gens de marcher sur eux et de les pousser à la pointe de leurs armes. Ces hommes n’attendaient qu’un ordre semblable pour satisfaire leur haine. Ils s’élancèrent donc, dirigeant des faisceaux de baïonnettes vers ces poitrines trop pleines d’amour, contre ces bras levés vers le ciel, sans armes, et qui ne demandaient qu’un embrassement paternel ! Le sang de ces enfants coula devant leurs mères, devant leurs vieux parents qui leur tendaient aussi les bras, mais qui, voyant pourquoi on les blessait, les prièrent de s’en aller sans eux, sans s’inquiéter d’eux…

Ils furent bien obligés d’obéir ; ils n’avaient d’autre alternative que celle de se faire massacrer sous les yeux de ceux qu’ils aimaient. Ils tournèrent la face du côté de la mer et s’avancèrent au mouvement rapide que leur imprimait les armes que les troupiers tenaient toujours fixées sur leurs reins.

Mais bientôt leur marche précipitée se ralentit, on les laissa respirer. On vit que c’était se lasser inutilement que de poursuivre ainsi des gens soumis. Leur acte n’avait pas été une révolte inspirée par la colère, mais le premier mouvement de cœurs qu’on vient de briser : maintenant, dépouillés du dernier bien de leur vie, de la seule consolation qu’ils pouvaient apporter dans leur exil, la société et l’affection de leurs parents, ils ne faisaient entendre aucune menace, aucune imprécation ; ils souffraient seulement, beaucoup, mais sans faiblesse, comme des hommes chrétiens savent souffrir.

Ce qu’ils firent dans ce moment, en s’en allant vers le rivage, quand l’ordre se fut rétabli dans leurs rangs, on ne le croirait pas si l’historien de la Nouvelle-Écosse ne l’avait pas raconté !… Pendant que leurs pères les regardaient s’éloigner en les bénissant, que leurs mères, que leurs jeunes épouses, que leurs fiancées leur jetaient des paroles d’amour et d’adieu, au milieu de leurs sanglots, en se tordant dans la douleur, ces enfants se mirent tous ensemble à chanter… Et ces chants n’étaient pas sur leurs lèvres une bravade jetée à leurs bourreaux, un mépris et une insulte impie lancée à leur infortune : c’était un acte de foi, une prière, une expression consolante de leur courage qu’ils adressaient aux âmes faibles qui succombaient en les voyant passer. Ils chantaient les hymnes qu’ils avaient appris en servant à l’autel leur vénérable pasteur : accents d’espérances, cris résignés de la souffrance chrétienne, saintes harmonies de l’Église militante, ces couplets naissaient naturellement sur leurs lèvres, à cette heure de déchirement où on ne leur laissait plus rien à aimer sur la terre que leur malheur, où il leur était interdit de faire entendre un seul mot de pitié à ceux qu’ils laissaient en arrière… Les soldats ne firent pas taire ces supplications qui semblaient ne s’adresser qu’à Dieu ; et ce chœur de voix à l’unisson, poussé par toutes ces fortes poitrines, domina longtemps tous les bruits, tous les commandements ; les anciens et les mères en furent consolés et ravis, les Anglais l’écoutèrent avec étonnement, et il alla apprendre aux échos lointains des forêts, qui devaient rester longtemps silencieuses, l’agonie de cette jeune nation. Le chant funèbre ne cessa d’être entendu que lorsque les flancs des navires eurent reçu cette première cargaison de martyrs.

On en remplit un, puis deux, et ce qui resta fut mis sur un troisième…

Les maîtres, après cela, se trouvèrent satisfaits. C’était pour eux une rude besogne accomplie : ils avaient enfermé les forts, il ne leur restait plus que l’embarras des faibles.

Les vieillards reçurent aussitôt l’ordre de partir. Ce fut le même spectacle navrant ; les mêmes scènes de douleur les accompagnèrent ; seulement, leur marche fut plus silencieuse : il ne leur restait pas assez de voix pour chanter, ils se contentèrent de prier en silence. Ils s’avançaient lentement, courbés par l’âge et le chagrin, comptant leurs derniers pas sur cette terre qu’ils avaient rendu bienfaisante. Plusieurs allèrent tête nue, comme s’ils se fussent crus sur le chemin du calvaire ; patriarches pieux, ils saluaient l’heureux berceau qu’ils avaient préparé à ces générations venues comme une bénédiction du ciel et qu’on allait maintenant livrer, comme une mauvaise semence, aux caprices des vents et de la mer ; ils montraient aux petits, à leurs filles et à leurs vieilles compagnes qui allaient les suivre, leurs fronts résignés et sans souillure, leurs beaux cheveux blancs, pour leur enseigner encore comment on s’achemine sur le chemin de l’infortune quand on y est conduit par le respect de son devoir et de sa conscience. Ces pauvres femmes, en les regardant passer, sentaient comme des flots d’affection s’éloigner de leur vie ; il leur semblait que leur cœur se vidait tout-à-fait.

Rendus sur le rivage, les soldats firent trois parts de cette seconde bande et ils les distribuèrent sur les vaisseaux qui restaient à charger. Un seul renferma des vieillards et des jeunes gens ; ce fut celui qu’on n’avait pu remplir au premier envoi, et celui-là ne réunit de pères et de fils que ceux qu’un pur hasard y fit se rencontrer.

— Bah ! se dirent les bourreaux, l’infortune est féconde, elle engendre les liens de la famille parmi les enfants du même malheur ; s’il fallait prendre le temps de nous occuper à grouper toutes ces générations au tour de leurs aïeuls et de leurs bisaïeuls, on découvrirait qu’ils sont tous de la même famille.

Après ce second embarquement, les vaisseaux se trouvèrent remplis à pleins bords, comme on l’avait prévu, et même davantage ; il fallut donc de toute nécessité attendre d’autres voiles pour embarquer les femmes. Heureusement qu’elles ne tardèrent pas longtemps a se montrer.

Lawrence avait donné ordre au corps chargé de dépeupler le bassin de Chignectou de s’arrêter en passant avec sa flottille sur les côtes de Grand-Pré pour prendre le reste de la population. Les difficultés qu’avait éprouvées cette expédition à s’emparer des habitants l’avaient retenue plus longtemps qu’on ne s’y était attendu ; et ces vaisseaux, arrivés depuis le matin près du Cap-Fendu, avaient manqué d’une brise favorable pour franchir la passe étroite qui s’ouvre sur le Bassin-des-Mines ; mais, profitant du passage du bore, ce flot précurseur de la marée, qui entraîne tout sur son chemin, ils doublèrent le promontoire et parurent enfin, peu d’instants après, à l’embouchure de la Gaspéreau.

Dans ce moment, les femmes assemblées sur le rivage erraient en désordre ; oubliant les choses qu’elles avaient amassées pour l’exil, elles appelaient leurs maris et leurs pères et suppliaient les Anglais de les entasser avec eux plutôt que de les laisser ainsi languir en arrière. La vue des voiles de la petite flotte les fit tressaillir de joie… Tant il est vrai qu’il n’y a pas-de situation si poignante dans la série des souffrances humaines qui n’aient des degrés et des contrastes qu’on ne puisse appeler heureux par l’impression qu’ils causent : le mal qu’on appréhende et qui n’arrive pas devient encore du bonheur.

Le jour était encore assez haut pour permettre d’embarquer tout ce qui restait d’Acadiens à Grand-Pré : c’était seulement un problème que de les loger dans l’espace laissé vide sur ces derniers transports, qui, quoique plus nombreux, se trouvaient déjà à moitié remplis. Cependant il fallait tout amener, on n’attendait plus d’antres voiles. On s’ingénia…

— Des compatriotes et des amis peuvent bien se presser un peu les uns contre les autres, dit spirituellement Butler.

Lawrence avait prescrit à ses lieutenants, dans ses instructions, de ne prendre sur les navires que deux prisonniers par tonne : ce n’était déjà pas leur donner du confort, en supposant qu’on leur laissât la liberté d’apporter quelques effets avec eux. Mais on enferma le double de ce nombre dans la même capacité, et ce fut avec des femmes et des petits enfants que l’on fit ce remplissage. On mit d’ailleurs, dans cette tâche brutale, encore plus d’expédition et moins d’égards : le temps pressait, la mer devenait houleuse, la brume hâtait la nuit. En quelques heures, les rivages, les maisons et les rues de Grand-Pré devinrent une solitude. Il ne fut fait d’exemption en faveur de personne ; ni le vieux notaire Leblanc, ni Pierriche ni sa mère ne furent épargnés, comme le gars de la veuve s’en était flatté. On ne put rester sur cette terre même à titre de domestique. Quant au notaire, il n’aurait pas plus accepté sa grâce que le père Landry ; il avait vingt enfants et cent cinquante petits-enfants parmi les proscrits, sa patrie ne pouvait être que sur le chemin de l’exil avec cette noble progéniture.

Par un hasard qui ne fut peut-être pas étranger à la volonté de George, la famille de la fermière et celle de sa maîtresse se trouvèrent réunies ; c’est-à-dire, les femmes avec les deux bessons de la mère Trahan. On pouvait facilement voir une intention bienveillante dans cette réunion ; car ces personnes ne s’étaient pas cherchées particulièrement, et les soldats n’avaient pas pris plus de soins de ménager les liaisons et les affections des femmes qu’ils ne s’étaient occupés de laisser aux pères leurs fils. Il n’y eut que les petits à la mamelle qui purent éviter le sort qui sévit sur tant d’autres de leurs aînés. On poussait ces bandes d’adolescents dans les embarcations, comme on pousse les troupeaux qui se regimbent et s’attroupent dans la frayeur : les uns tombaient dans une chaloupe, les autres dans une autre, et les rameurs s’éloignaient de différents côtés, quand la mesure était pleine.

Marie, durant tout ce tumulte, toutes ces clameurs des exécuteurs et des victimes, tous les sanglots de ses compagnes, resta morne et sans larmes ; elle sembla n’avoir la conscience de rien de ce qui se passait autour d’elle et parut indifférente à tout ce qui pouvait la menacer encore. Elle suivit pas à pas sa mère, comme si un lien caché mais insensible l’eût attaché au corps de celle-ci, marchant et s’arrêtant comme elle, l’imitant dans tous ses mouvements. Dans sa démarche machinale, elle attachait un regard glacé sur toutes les scènes qui venaient frapper ses sens. Depuis le soir du jour précédent, elle n’avait pas trouvé le temps, ou la pensée ne lui était pas venue de se dépouiller de sa toilette de mariée. Sa couronne blanche, tombée sur le champ de l’exécution, manquait seule à sa parure. On voyait de temps en temps, quand le vent soulevait les plis de son châle noir qui l’enveloppait encore de la tête aux pieds, apparaître ses habits de fête. C’était un spectacle étrange, au milieu du bouleversement et du deuil général, que de voir cette belle jeune fille errant, avec l’oubli de la vie et le calme de la mort, parée comme une vierge arrachée du temple. La vue du navire qui devait l’emporter, et de toutes ces figures étrangères qui se pressèrent autour d’elle au moment où elle monta à son bord, ne la fit pas même sortir de sa torpeur : quand elle fut descendue dans l’étroit espace qu’elle devait occuper, elle entoura de ses deux bras le sein de sa mère, et en s’asseyant à côté d’elle, sur le plancher, elle lui dit avec un accent plus ému :

— Il fait noir ici comme dans un tombeau !…

Cependant, l’obscurité n’était pas complète ; il descendait encore sous les ponts, par les écoutilles, une lueur vague ; les proscrits en profitèrent pour se reconnaître, pour se chercher entre amis, entre parents, pour se compter… C’était l’heure de l’appel du sang… Oh ! que cette heure fut triste !… Que de fois le silence accueillit ces voix qui nommaient les noms chers du foyer !… Chez les femmes, ce moment fut plus poignant, car elles étaient plus divisées, se trouvant mêlées aux populations de Chignectou et des environs de Beau-Bassin, avec lesquelles les habitants de Grand-Pré n’avaient eu que fort peu de relations. Quelques-uns essayèrent d’aller regarder par dessus le bord pour apercevoir sur les autres navires ceux qui leur manquaient ; mais un ordre sévère défendait à toute autre personne que celles de l’équipage de se montrer sur les ponts supérieurs.

Pendant ce temps-là, les troupes recueillirent sur les chemins une partie des bagages que les femmes avaient préparés et qu’elles n’avaient pu prendre avec elles, et ils en distribuèrent une part à peu près égale sur chaque embarcation. Chacun dût se contenter de ce qui lui tombait sous la main, et beaucoup se trouvèrent déshérités de ces faibles restes de leur fortune ; car les soldats s’étaient à peu près bornés à prendre les effets de lit.

On avait disposé des liens de famille de ces pauvres gens, de leurs affections, on pouvait bien distribuer à loisir, au premier venu, leurs habits et leurs reliques… Dans l’antiquité, c’était un crime de ravir aux exilés leurs pénates ; et un peuple moderne a pu en chasser tout un autre sans lui laisser emporter les plus humbles souvenirs de ses foyers !…


XXIV

Cette première nuit dût paraître bien longue aux habitants de l’Acadie entassés sur les vaisseaux ; ils durent mesurer avec une bien sombre amertume les heures qui leur apportaient le premier matin de la proscription avec les prémices de ses longues horreurs ; peu d’entre eux, sans doute, purent fermer la paupière ; et le calme résigné, la force chrétienne dont ils étaient doués le leur eût-il permis, la mer et les vents les en auraient empêchés. La tempête qui s’était élevée peu à peu, durant tout le jour, après avoir appelé de tous les lointains abîmes ses nombreux acolytes, avait enfin pris son essor et déchaîné autour d’elle sa meute de vagues aboyantes et de vents mugissants. Ils vinrent assaillir toutes ces plages avec une furie qui paraissait s’être concertée avec les Anglais pour porter la désolation sur cette terre. Si la flotte eût fait voile le même soir, il est probable qu’elle aurait été mise en pièces sur les récifs de la Baie-des Français. Heureusement, elle ne pouvait être nulle part plus à l’abri que dans le Bassin-des-Mines.

Cependant, les petits vaisseaux étaient secoués sur leurs ancres, comme le froment sous la main du vanneur. Les flots de la baie, accrus par une marée surabondante, refoulés par les grandes masses de l’océan, venaient s’engouffrer dans la Gaspéreau et inonder ses rivages jusqu’à une hauteur prodigieuse. La petite flotte y fut invinciblement entraînée. Là, les vaisseaux, pressés les uns contre les autres, se heurtant violemment à bâbord et tribord, attendirent anxieusement, avec l’équipage et les captifs, l’apparition du jour. Si ces derniers avaient été sur le pont pendant que l’ouragan se jouait ainsi des embarcations et des matelots, ils auraient pu souvent se donner la main d’un navire à l’autre, et peut-être se réunir à l’insu de leurs gardions.

Malgré tout ce tumulte des vagues et des aquilons, il fallait que les transports ne courussent aucuns dangers sérieux, car Murray, Butler et les autres chefs passèrent bien la nuit sans s’inquiéter de leur sort, et cela n’empêcha pas le colonel Winslow de partir pour Halifax, dans le coure de la soirée. Il est vrai qu’après un pareil labeur, ces hommes devaient avoir besoin de repos et de distraction : la veille précédente et le jour qui venait de s’écouler avait été pour eux trop bien remplis, pour qu’ils ne fussent pas harassés dans leur corps et dans leur esprit. Et ils se disaient sans doute, avec satisfaction : — « À d’autres leur part de sueur, d’inquiétudes et d’iniquités ! la nôtre est achevée ! » Les victimes étaient passées à d’autres bourreaux, ils pensaient que leur crime allait aussi passer tout entier à d’autres consciences, parce qu’elles devaient le continuer, et ils se sentaient soulagés d’un poids énorme… L’Acadie était enfin déserte et prête à recevoir une autre race ; de ce moment elle avait perdu son nom en perdant ses premiers habitants. On n’avait plus à craindre cette diabolique engeance, comme on les nommait, ces mauvais sujets qui étonnèrent, quelques mois plus tard, par le spectacle de leurs vertus, de leur patience et de leurs procédés honnêtes, tous ceux qui n’avaient pas intérêt à les calomnier et à les exproprier… Les soldats, après avoir pillé les caves les mieux garnies et mis le feu à toutes les habitations qui ne pouvaient pas être utiles à l’occupation militaire, s’étaient donc retirés dans leurs anciens cantonnements, repus et satisfaits. Ils ne s’arrêtèrent pas même, comme ce tyran de Rome dont ils avaient les instincts, à contempler cette illumination allumée pour le simple plaisir de ravager, puisqu’elle était inutile ; cette vue, à laquelle ils étaient habitués, ne leur donnait plus que de la satiété : ils s’en allèrent dormir. L’incendie ne pouvait les atteindre, non plus que le presbytère et l’église qui se trouvaient à l’écart ; ils s’inquiétaient peu de ses ravages. D’ailleurs, le vent avait été si terrible que toutes ces constructions, pour la plupart en bois, avaient disparu dans l’espace de quelques heures, et, grâce à la pluie, le feu ne pouvait se transporter au-delà de ses foyers. Avant même le milieu de la nuit, on ne voyait déjà plus, sur toute l’étendue que couvrait le petit bourg, qu’une suite de brasiers d’où s’élevaient de vastes tourbillons de fumée et de vapeur.

Ce fut à peu près dans ce moment que quelques hommes firent furtivement leur apparition sur les bords de la rivière, à peu de distance du coteau où fumaient les ruines de la maison de Marie. Ils marchaient avec prudence, rampant sous les rameaux affaissés des saules de la grève, comme des renards qui évitent l’affût. Quand une clairière menaçait de trahir leur démarche, ils la franchissaient, les uns après les autres, ventre à terre.

Il eut été bien difficile, même à quelqu’un sur le qui-vive, de surprendre au passage, dans cet endroit isolé, ces étranges visiteurs ; mais par un temps semblable, à une pareille heure, la chose devenait d’une impossibilité absolue. Les oies du capitole y auraient été trompées. Il est vrai qu’elles n’ont donné, depuis l’existence de leur espèce, que cette célèbre preuve de leur finesse, et elle n’a pu établir leur réputation. D’ailleurs, quand même elles se seraient égosillées, ce soir-là, il est probable que leur voix n’aurait pas été entendue, car la garnison s’était couchée avec trop de sécurité pour se troubler de si peu ; de plus, tous les animaux n’avaient cessé depuis plusieurs jours de faire entendre leurs cris d’alarmes, et dans ce moment leurs clameurs étaient générales.

Réunis en grand nombre autour des cendres de leurs étables, les uns erraient inquiets, les autres regardaient avec effroi les lueurs agitées de l’incendie. C’était encore un spectacle touchant, après les scènes de la journée, de voir ces pauvres bêtes, qu’on avait pourtant bien négligées depuis quelque temps, venir seules gémir sur la désolation de leurs chaumes et le départ de leurs maîtres. Pendant que les Anglais s’endormaient près de là satisfaits de leur mauvaise action et indifférents à ses cruels résultats, les bêtes, plus sensibles, venaient rendre au malheur les devoirs de l’humanité… Haliburton dit qu’elles restèrent ainsi, pendant plusieurs jours, clouées sur ces chères ruines, sans songer à retourner au pâturage ou à l’abreuvoir. Elles s’appelaient ou se répondaient d’un troupeau à un autre, par de longs gémissements, se confiant ainsi leur douleur commune. Les chiens flairaient avec impatience les derniers pas de leurs maîtres, puis les suivaient jusqu’au rivage où ils finissaient par les perdre ; là, après s’être agités pendant quelque temps, avoir aboyé aux vagues furieuses qui menaçaient de les engloutir, ils revenaient plus tristes, plus mornes, s’accroupir devant l’endroit qui avait été le seuil de leur maison.

Celui de la fermière de Marie, déjà caduc, venait de se blottir ainsi dans la cendre, presque sur les tisons, las de recherches et de hurlements, n’attendant plus que sa dernière heure, quand il se leva tout à coup comme pris d’une inspiration plus heureuse, et il se précipita, avec toutes les démonstrations de la joie et les notes les plus argentines qu’il put trouver dans son timbre cassé, du côté où s’avançaient nos maraudeurs nocturnes. Un « vas-te-coucher ! » articulé par la bouche et le pied, avec autant d’énergie que pouvait le permettre la discrétion la plus circonspecte, fut la seule réception que fit au caniche trop expansif un des hommes de la troupe. Mais un autre, saisissant l’excellente bête par le cou, lui dit à l’oreille, en lui imposant entre ses bras pour le faire taire une caresse qui faillit l’étrangler :

— Non, vieux Farfadet, reste ici ; puisque tu es le seul qui puisse maintenant nous apporter une vieille amitié, sois le bienvenu : je te porterai plutôt, s’ils craignent tes indiscrétions ; mais tais-toi, tais-toi ; autrement, vois-tu, je serai forcé de te presser encore !…

Alors, ces hommes, dont il était encore impossible de préciser le nombre et de distinguer la figure et les habits, entrèrent dans l’ombre que projetait jusqu’à la rivière le bosquet d’ormes, placé entre celle-ci et le brasier où achevait de se consumer la maison de Marie. Ils marchèrent aussitôt dans la direction du groupe d’arbres, redoublant de vigilance, restant soigneusement dans les limites de l’ombre qui les enveloppait comme un rideau funèbre ; car les ténèbres étaient si profondes que le regard ne pouvait les percer là où n’arrivaient pas les reflets de l’incendie ou des nuages illuminés : le ciel ne laissait voir à la terre aucuns de ses astres protecteurs ; il s’était complètement voilé.

La bande joignit ainsi le tertre vert et s’y établit en éclaireur durant quelques instants. Ce point était tout-à-fait favorable à une étude secrète des lieux, qui ne paraissaient pourtant pas étrangers à la plupart de ces explorateurs ; il était bien abrité, isolé du village et il dominait tous les quartiers importants.

Pendant un quart-d’heure d’observation, il fut facile à ces yeux aguerris de constater que personne ne s’attendait à leur visite, et que si quelqu’un courait le danger d’être surpris, ce n’était pas eux… Aucune forme humaine ne frappa leurs regards au milieu de ce désert, et ils n’observèrent d’autres lumières que celles qui s’échappaient encore faiblement des ruines de chaque maison ; cependant, dans les fenêtres du réfectoire du presbytère ils crurent distinguer la lueur vacillante de quelques bougies et un peu d’agitation à l’intérieur, mais la distance était assez grande pour causer de l’illusion ; ce pouvait être les reflets des feux voisins. D’ailleurs, on avait là l’habitude de dîner tard… et à cette heure il était raisonnable de croire que l’état-major ne pouvait inspirer de crainte.

— Allons, dit une voix, assez haut, les tigres dorment, les loups peuvent donc sortir, ils ont le champ libre…

— Excepté les gros de là-bas… répondit une autre voix, moins vigoureusement timbrée.

— Oh ! pour ceux-là, dit le premier, ils se sont eux-mêmes rogné les griffes.

Aussitôt douze figures d’hommes se dessinèrent vaguement au bord de la feuillée. Celui qui s’avança le premier marchait en s’aidant d’un fusil pour soulager une de ses jambes qui semblait ne le servir qu’à regret. Après avoir fait quelques pas, il s’arrêta près du banc rouge sur lequel Jacques s’était agenouillé la veille, et malgré la pluie qui tombait toujours par torrents, il ne put s’empêcher de s’y asseoir, évidemment ému…

— Nous n’avons pas de temps à perdre, dit le plus jeune et le plus petit de la bande… à moi aussi, cela me fait de la peine !…

Et le jeune homme essuya ses larmes et, en touchant de l’autre main l’épaule du premier, il continua :

— Pauvre Marie !… c’est dans son troupeau que nous allons nous servir… elle qui ne voulait pas permettre que l’on tuât un seul de ses agneaux !… Mais dans ce moment, elle serait bien heureuse de nous les voir tous prendre !…

Le compagnon auquel il s’adressait plus particulièrement semblait ne pas l’entendre.

— Eh bien ! laisse au moins aller notre Farfadet ; les moutons le connaissent encore mieux que moi ; il nous rendra leur abord plus facile.

— Vas, Farfadet ! fut la seule réponse qui sortit de sous la peau de caribou chamarrée que nous avons déjà vue sur Wagontaga, et qui enveloppait le personnage taciturne de la tête au pieds.

— Maintenant, dit le jeune homme en menaçant du doigt le chien qui commençait à oublier sa première leçon, bride ton cœur, notre fidèle, et viens avec P’tit-Toine. En terminant ces mots, le plus jeune des Landry se dirigea du côté où s’élevait la bergerie. Les moutons s’y pressaient tremblants sous leur toison toute imprégnée par l’orage. En reconnaissant leur gardien en titre et le frère de la petite maîtresse, ils donnèrent des signes évidents de sympathie, contre les prévisions d’Antoine, qui croyait que de pareils événemens avaient dû changer leur caractère. Il ne lui fallut donc pas de grands efforts pour se faire suivre par quelques belles brebis. Leur maîtresse les avait familiarisées par ses caresses ; la plupart portaient leurs petits noms d’amitié et elles accouraient volontiers à l’appel des amis de la ferme.

Les compagnons s’emparèrent des quatre plus grosses, et après les avoir traînées sous le bosquet, il les tuèrent et allèrent les porter, par le chemin d’où ils étaient venus, à une assez grande distance, car il s’écoula beaucoup de temps durant ce voyage.


XXV.

À leur retour, ils retrouvèrent celui qu’ils avaient laissé assis sur le banc et dont ils n’avaient pas voulu troubler la sombre méditation ; mais il était debout, marchant ferme et à grands pas, comme s’il n’eût jamais été blessé : cependant, il avait reçu, la veille, deux balles dans la cuisse, en outre d’une entaille qu’il portait depuis quelque temps sur la poitrine. Son manteau sauvage ne se drapait plus étroitement sur sa taille, mais volait au vent, comme une aile d’aigle immense ; ses traits, à demi effacés jusqu’alors dans sa pose rêveuse et sous les plis de son vêtement emprunté, se révélaient avec toute leur énergie, et son regard jetait au brasier qu’il contemplait de temps en temps avec haine et envie, plus de feu et plus d’éclairs qu’il n’en avait vu jaillir ; il semblait lui demander de lui rendre l’édifice de son bonheur. En voyant revenir ceux qu’il appelait de temps en temps ses sauveurs, ses frères, il leur montra une couronne de fleurs blanches tachée de sang et de boue, qu’il venait de trouver dans les broussailles, près de son siège, et il leur dit pour la centième fois :

— Malheureux ! pourquoi ne l’avez-vous pas sauvée, elle, elle seule ?…

— Mon pauvre Jacques, faut-il te le répéter ?… quand nous t’avons enlevé, Marie était déjà dans sa maison, et nous avions toute une compagnie entre nous et elle… et puis, il fallait aller te déposer en sûreté dans notre campement ; tu te traînais à peine ; tu voulais revenir vers les Anglais, et nous ne pouvions t’empêcher de crier : « Laissez-moi ! laissez-moi ! je veux mourir ajec elle ! » Nous avons été obligés de te mettre la main sur la bouche pour te réduire au silence… Quand nous voulûmes revenir pour tenter un nouveau coup de main, nous trouvâmes partout des patrouilles et des sentinelles sur le qui-vive ; ta disparition avait semé l’alarme dans tous les corps de garde, nous dûmes renoncer à tout nouveau projet.

Jacques écouta ces paroles d’un air distrait ; puis il reprit à se promener comme un insensé. Les autres s’arrêtèrent à le regarder avec pitié : ils doutèrent pendant quelque temps de son état normal. P’tit-Toine s’approcha enfin de lui, et lui dit sur le ton le plus insinuant :

— Allons, frère, il faut nous éloigner ; garde tes forces pour le voyage.

— Partir !… moi, partir, maintenant !

— Il me semble, dit P’tit-Toine, que ce serait mieux de le faire…

— Et s’ils l’avaient enlevée, eux, de leur côté… si elle était là… avec eux, — il montra la lumière agitée du presbytère, — forcée d’écouter leurs discours grossiers, d’assister à leur orgie, en attendant un dernier outrage !…

— C’est impossible, Jacques ; monsieur George est incapable d’une pareille chose, et il ne l’aurait pas permis aux autres.

— Ces gens-là !… ces brutes sont capables de tout ; je veux y voir ; je ne partirai pas sans avoir la certitude que Marie n’est point là.

— Mais c’est extravagant cela, Jacques ; Marie n’est pas là, et c’est risquer de tout compromettre. Et ton épuisement, tes blessures !… Il ne faudra pas que tu en reçoives beaucoup d’autres pour y rester.

— Mes blessures !… mon Benjamin, on songe à cela quand on n’a rien de mieux à faire… Et puis, si j’en reçois encore, elles guériront avec les autres ; une de plus, une de moins… D’ailleurs, il s’agit bien de recevoir des coups quand on ne nous laisse que l’occasion d’en donner !… Allons, tu n’y entends rien. — Mes amis, continua-t-il en s’adressant à tous, la partie est bonne, je pense. Ce soir, les Anglais sont dans la joie ; ils pensent qu’ils ont assez pillé, assez brûlé, assez frappé de femmes et de vieillards pour que personne ne soit tenté de remettre le pied sur ce sol ruiné ; ils ont bu et se sont couchés ivres et las… La nuit est à nous, tâchons d’en user mieux que l’autre soir. Allons au presbytère ; si Marie s’y trouve, nous la sauverons, et si elle n’y est pas !… Winslow, Butler, Murray et le lieutenant y sont, et il ne tiendra qu’à vos bras qu’ils y restent jusqu’au jugement dernier.

Ces paroles produisirent un mouvement de satisfaction chez ces hommes, amateurs de l’imprévu, habitués à l’aventure et aux tentatives audacieuses. Dans ces guerres de coups de main, où les forces fractionnées des belligérants devaient opérer sur de vastes espaces, la valeur et l’intrépidité se plaisaient, comme au temps de la chevalerie, dans les combats corps à corps, et dans ces entreprises de maraudeurs.

— Pour toi, P’tit-Toine, ajouta Jacques, comme je sais que tu cries dans les moments critiques, et comme je doute de ton courage, je te conseille de te rendre de suite à nos canots, avec ce chien qui pourrait aussi nous compromettre, et tu les prépareras à un départ précipité.

— Merci ; si la mission n’est pas absolument nécessaire, je n’en veux pas, notre capitaine. Tu oublies que j’étais avec ceux qui t’ont délivré, hier soir, pour ne songer qu’à ma bévue de l’autre jour qui a failli te coûter la vie. Mais si j’ai contribué à te faire saisir, j’ai aussi contribué à te délivrer : il y a une preuve de courage contre une preuve de poltronnerie. D’ailleurs, je m’ai pas crié, hier, quand une balle m’a fait ce vilain acroc dans le fond de mon feutre…

— C’est vrai, mon petit frère, je te demande pardon : la bravoure doit exister dans un sang où il y a tant de générosité ; il te fallait seulement une occasion de la montrer. Et bien ! en voici encore une ; viens avec nous, je compte beaucoup sur toi. Mais avant, attache-moi ce pauvre Farfadet à un arbre, car il pourrait nuire à notre expédition.

Jacques instruisit Wagontaga en peu de mots de son nouveau projet.

— Oh ! oh ! fit le Micmac en frémissant, voilà qui est digne de véritables guerriers !… Nous rapporterons autre chose que de la laine… nous ne mangerons pas que de la chair de moutons, comme des loups !… nous ne boirons pas que du sang de bêtes !

Deux hommes seulement avaient des fusils avec eux. Dans cette nuit obscure, et pour le but que la troupe se proposait d’abord, on n’avait pas cru devoir s’embarrasser de ces armes. Wagontaga en portait un ; Jacques le fit partir en avant avec un autre sauvage, pour éclairer la marche. Et lui-même se mit à leur suite avec ses autres compagnons, qui n’étaient armés que de coutelas et de tomahawks. Tous disparurent bientôt dans les ténèbres, s’acheminant dans ce sentier détourné qu’avaient suivi George et Marie, après leur rencontre au cimetière.


XXVI

Pendant que notre héros s’avance sur le chemin de nouveaux combats et d’autres aventures, je vais dire par quelle suite de coïncidences merveilleuses il se retrouve vivant, sur ces mêmes lieux où il aurait, dû infailliblement périr. Car, malgré que les Anglais eussent fait leur possible pour le faire disparaître de la scène du monde, c’est bien notre Jacques et non pas son ombre que nous venons de voir et d’entendre.

On se rappelle qu’Antoine, après sa visite à la maison de son père, en repartit le même soir pour aller à la recherche de son frère André, et s’assurer s’il n’était pas resté blessé ou mort quelque part près de l’endroit où Jacques avait été arrêté. Il connaissait alors le sort réservé à celui-ci, le lieu et l’heure de son exécution. Toutes ses recherches furent vaines ; il ne retrouva nulle part les vestiges de son aîné, mais il fit la rencontre de deux jeunes compatriotes, qui, après s’être échappés d’un convoi de captifs, effrayés de leur solitude et ne pouvant supporter l’absence de leurs parents, revenaient se livrer de nouveau aux autorités. Ces malheureux lui apprirent qu’ils avaient vu son frère en compagnie d’un sauvage, et que tous deux faisaient route vers le cap Porc-épic. Sans leur raconter, le but de son voyage, André leur avait dit qu’il traversait du côté des Français pour revenir prochainement, et il leur avait offert de les prendre dans son embarcation, s’ils voulaient s’échapper.

Antoine profita de ces indications et alla attendre le retour de son frère au pied du cap Porc-épic.

Ce fut le 9, à l’aube, qu’il le vit reparaître, toujours avec le Micmac, mais suivi, de plus, par les dix étrangers dont nous venons de faire la connaissance. Ils occupaient tous ensemble deux canots d’écorce.

Il paraît que Wagontaga était parvenu à faire comprendre à André, après la rencontre des Anglais, qu’il allait chercher un secours assez puissant pour délivrer Jacques et tous les Acadiens ; c’est au moins ce que crut entendre André. Mais le sauvage n’avait trouvé que ces quelques compagnons d’armes ; les autres s’étaient dispersés pour faire des provisions. Comme il était impossible d’attendre ceux-là, le chef indien était reparti de suite, avec cette poignée de dévoués, laissant l’ordre aux autres de se tenir prêts au premier avis.

En les revoyant, P’tit-Toine leur fit le récit des malheurs de leur pays, de la captivité de Jacques, et il leur annonça qu’il devait être exécuté le soir même.

Ils partirent sans hésiter, résolus à tout tenter pour arracher leur commandant à la mort. Mais il leur fallut faire tant de détours, user de précautions si nombreuses pour éviter la rencontre des troupes qui fouillaient sans cesse les bois et les chemins, qu’ils n’arrivèrent à la ferme de la mère Trahan qu’au moment où l’ordre de la fusillade allait être donné. Et sans l’instant de trouble et de retard que vint y apporter l’apparition de la fiancée, ils n’auraient trouvé qu’un cadavre.

Pauvre Marie ! elle ignorait que sa démarche était toute providentielle, et qu’en allant s’immoler avec son fiancé, elle lui apportait la vie et la liberté dans son amour dévoué…

Profitant du bruit, du désordre et de l’émotion qui accompagnèrent le départ du lieutenant, quand les soldats arrachèrent la jeune fille de la poitrine du condamné, les libérateurs avaient pu s’approcher impunément derrière le bocage, et se glisser ensuite jusque sur les talons des Anglais. Au moment opportun, ils culbutèrent les portes-flambeaux, puis les exécuteurs, et leur arrachèrent des mains leur victime, avant même qu’ils pussent voir contre qui se défendre. Se trouvant jetés soudainement dans une obscurité complète, et plusieurs des soldats dans leur trouble ayant déchargé leurs fusils, aucun d’eux ne put se rendre compte ni du nombre de leurs assaillants ni du point de l’attaque : la plupart crurent cependant qu’elle leur venait du côté du village, et sans s’arrêter à penser que cette supposition n’avait pas de sens, ils s’échappèrent vers le presbytère par les champs et la grève.

Les détonations firent croire au loin qu’on venait de faire la décharge fatale : la mère Trahan et ses enfants, tout occupés de leur maîtresse qu’on leur apportait à moitié morte, ne firent attention à rien autre chose ; George, en revenant sur ses pas, crut que ses soldats étaient allés jeter le cadavre à la rivière, selon que le voulait la sentence ; et Marie trouvant, le matin, du sang près du banc rouge, et sur le sentier qui menait à la Gaspéreau, l’avait recueilli, pensant que c’était celui de son fiancé… C’était plus probablement celui de quelque soldat qui l’avait répandu sur son passage. Les autorités, les soldats et George, plus tard, furent donc les seuls qui surent ce qui s’était passé à la ferme de la veuve, et comme aucun n’avait intérêt à le faire connaître à la population, Jacques resta bien mort pour tout le monde.

C’est ainsi qu’une puissance surnaturelle et cachée se joue souvent de tout le monde, et voile des mystères profonds et quelquefois étranges sous des réalités cruelles. Marie s’en allant en exil, emportant sur son cœur le sang de quelque monstre imbibé religieusement dans un suaire blanc, est une illusion pénible à constater. Cependant, cette illusion fut douce pour elle ; elle la consola : ce suaire reçut ses larmes d’amour ; il fut un culte pour cette adoration terrestre dont le cœur ne peut supporter la privation absolue sans se briser ; il la fit vivre. La mamelle qui s’est peu à peu gonflée pour nourrir un enfant qui meurt doit s’épancher graduellement par une économie bienfaisante de la nature : ainsi le cœur…

Le presbytère de Grand-Pré occupait l’angle formé par la rue principale du village et la place de l’église. La petite troupe de Jacques y arriva en longeant la clôture mitoyenne du domaine curial et s’introduisit dans une grange qui, placée en arrière de la maison, touchait par un côté à la place publique. Vis-à-vis de la porte par laquelle ils étaient entrés s’en trouvait une autre qui communiquait avec une petite cour privée et le jardin : de celle-ci l’œil pouvait facilement observer ce qui se passait dans l’intérieur de l’habitation, car les fenêtres nombreuses et peu élevées laissait pénétrer la vue dans presque toutes les principales pièces, et la grange n’en était pas séparée de plus de dix pas.

Dans ce moment, une partie des officiers du corps d’occupation, au nombre de vingt-cinq à trente, se trouvaient réunis autour d’une table qui touchait aux deux extrémités de la salle à manger. Comme plusieurs devaient partir le lendemain matin pour accompagner les proscrits dans les colonies anglaises, ils fraternisaient au moment du départ ; et puis, comme l’avait deviné Jacques, ils fêtaient ensemble l’heureux résultat de leur entreprise, ils couronnaient la tâche accomplie…

Le banquet durait depuis longtemps, la série des services était épuisée ; les waiters assis sur deux lignes vers les confins de la chambre, les mains jointes, le nez au plafond, le cou étranglé dans leurs cravates blanches, attendaient que leurs maîtres eussent roulé sous la table pour aller les imiter sur un théâtre plus obscur, avec les débris de la fête. Il ne restait plus sur la nappe que des bouteilles au corsage varié, et ces petits plats bienfaisants qui servent d’intermèdes aux nombreuses rasades et aux discours stupides que les buveurs officiels savent trouver en l’honneur de toutes les hiérarchies de la puissance et des causes les plus mauvaises : le fromage de Stilton tirait à sa fin, et le céleri, ce légume prédestiné de l’Angleterre, ce favori du potager, qui créerait une révolution sociale dans les Iles Britanniques s’il cessait de se montrer tous les jours à la table, après les friandises les plus exquises ; le céleri était épuisé, signe évident que le dîner comptait déjà un long passé. Le désordre avait succédé à la symétrie ; la désinvolture et le sans gêne remplaçaient la tenue compassée d’une société anglaise formée d’hommes de grades différents et de connaissance récente : on avançait les coudes sur la table, on se prenait par la taille pour se faire des confidences à tue-tête, on jetait les bouteilles sur le côté quand elles étaient vides, sans égard pour la célébrité de leurs blasons. On avait bu au bonheur du roi, à celui de la famille royale, au royaume-uni, à la Nouvelle-Angleterre et à chacune des provinces britanniques en particulier ; à la galante armée de terre, à la galante marine, à l’héroïque milice coloniale et à son commandant Winslow, qui contribuaient si puissamment à l’œuvre importante qu’on allait bientôt terminer ; et l’on était loin d’avoir épuisé la liste des santés : quelqu’un venait de proposer celle de Lawrence, Boscawen et Moystyn, noble trinité qui avait décrété d’abord la perte des Acadiens, quand Jacques, après avoir jeté un regard attentif autour de la maison, fit quelques pas dans la cour avec P’tit-Toine et lui dit à l’oreille :

— Tu le vois, personne ici pour nous arrêter… les sentinelles sont sur le devant… Ouvre la barrière du jardin, prends par l’allée des lilas qui touche au pignon de la maison, et vas t’assurer du nombre des sentinelles et de leurs mouvements ; en revenant, arrête-toi dans toutes les croisées de ce côté là, et regarde bien dans tous les appartements pour t’assurer s’il ne s’y trouve ni prisonniers ni soldats ; s’il le faut, grimpe dans les croisées pour mieux voir ; le feuillée qui y forme des rideaux épais ne peut permettre que tu sois vu… Vas, je te donne dix longues minutes pour tout examiner ; tu vois que j’ai confiance en ton habileté et dans ton courage, maintenant !

— Merci, mon Jacques.

P’tit-Toine, là-dessus, s’éloigna d’un pas félin, et Jacques vint passer lui-même sous les ouvertures qui faisaient face à la grange ; il se fixa un instant devant chacune d’elles, plongeant avidement l’œil à l’intérieur, dans tous les sens. Les portes des chambres étaient peu nombreuses et pour la plupart entr’ouvertes, de sorte que la lumière qui venait du passage ou des pièces principales les éclairait suffisamment pour permettre d’y découvrir tout ce qu’elles renfermaient.

Après avoir rempli minutieusement son importante mission, P’tit-Toine rejoignit son chef devant une des fenêtres du réfectoire.

— Eh bien ! lui dit Jacques à voix basse, as-tu tout vu ?…

— Oui, tout ce que j’ai pu, avec mes deux yeux.

— Combien de sentinelles ?

— Deux seulement, devant les portes, fatiguées et sans soupçons, et qui semblent s’ennuyer beaucoup de se voir tomber tant d’eau sur le dos quand il coule tant de vin dans le ventre de ces messieurs qu’elles gardent : elles se promènent pour s’empêcher de dormir et on les aperçoit facilement quand elles passent vis-à-vis les châssis.

— Très bien, et ailleurs ?

— Personne dehors. Dans la maison, je n’ai vu que les deux cuisiniers, avec un compagnon et deux femmes ; ils s’occupent joyeusement à démolir les pâtés et les dindes farcis qu’ils ont édifiés et qui leur sont revenus intacts ; puis, ils achèvent de vider quelques bouteilles restées là pour la sauce. Les goinfres ! ils me donnaient appétit… et j’avais déjà l’idée d’entrer.

— Nous allons leur rogner le dessert, et nuire quelque peu à leur digestion.

— Dînerons-nous aussi, Jacques ?

— Peut-être, si nous ne brûlons pas trop les plats en les réchauffant. Cependant, ne compte pas sur le dîner ; je te recommande le jeûne, Antoine. Est-ce tout ce que tu as observé ?… pas de soldats, pas de prisonniers, nulle part ?…

— Personne.

— Tant mieux ! murmura Jacques, avec un tressaillement violent. Allons, ni ton père, ni Marie ne se trouvent ici… ils ne les auraient pas mis à la cave, non plus au grenier…

En achevant ces mots, il s’approcha plus près des carreaux pour compter les convives, reconnaître quelles places occupaient les principaux personnages, et s’assurer du degré d’ivresse qu’ils avaient atteint.

La salle était oblongue ; elle avait trois ouvertures sur la cour où se trouvait Jacques, et deux sur la place publique ; deux portes, à l’intérieur, la mettaient en relation avec les autres appartemens. La première introduisait aux chambres à coucher, par un couloir étroit qui n’aboutissait pas au-delà ; toutes ces chambres étaient situées sur l’arrière de la maison ; la seconde ouvrait sur un petit vestibule où se trouvait l’entrée principale du presbytère, et une autre porte qui donnait accès à la véritable salle à manger ; cette dernière pièce ne communiquait qu’avec la cuisine. C’était là les seules issues par lesquelles pouvaient s’échapper les officiers anglais.

Un coup d’œil jeté autour de la table suffit à Jacques pour compléter ses observations et lui permettre de combiner ses plans d’attaque. L’ivresse existait et se manifestait chez tous à des degrés divers, par des symptômes caractéristiques.

Une nuance imperceptible distinguait Murray de Butler. Celui-ci n’avait plus qu’une faible lueur de raison ; Murray touchait aux confins de la sienne ; il était arrivé à ce point où les gens d’esprit n’en ont plus, et où ceux qui n’en ont jamais en croient le plus en avoir ; c’est le moment où, dans les pays constitutionnels, on fait des discours officiels, parce que, alors, personne n’est en état ou obligé de s’en souvenir, et qu’il reste toujours à l’orateur la faculté de nier les sottises qu’il a dites, en voulant pallier celles qu’il a faites. Butler ne pouvait plus même lever dignement son verre pour boire à la santé de quelques îles des Indes Orientales qui n’avaient pas encore eu les honneurs d’un toast.

Quant à George, il était le seul qui parut posséder l’usage de toute ses facultés ; il se tenait froid, taciturne sur son siège, tantôt rêveur, tantôt bouillant d’impatience au milieu de ces brutes en goguette et de leurs propos décousus, grossiers et révoltants. Une seule chose pouvait tempérer l’ennui que lui donnait les discours échevelés qu’on lui imposait : c’était les scènes bouffonnes et les caricatures que présentait cet ensemble de visages et de caractères lancés dans le champ de la folie la plus expansive et du délire de l’ivresse. C’était quelque chose de singulier à voir que ce rire convulsif amené violemment, par le vin, sur ces figures qui n’avaient laissé voir depuis quelques jours que les traits de la haine, de la colère et de la cruauté. Il était facile, à travers un simple vitrail, de saisir les saillies et de suivre les homélies quand elles étaient lucides. Jacques ne comprenait pas un mot anglais, mais P’tit-Toine, qui l’avait appris dans la compagnie de son oncle LeBlanc et du lieutenant George, pouvait traduire assez facilement à son voisin ce qu’il saisissait.

Dans ce moment, il en tendit un cri général :

— Silence ! silence ! disaient les voix : un toast !… encore un toast !… commandant Murray !… vive notre commandant Murray !

En même temps, tous les visages se tournèrent du côté du capitaine, qui fit aussitôt un effort énergique pour se hisser sur ses deux jambes, en s’aidant des bras de son fauteuil. Mais ses forces n’étaient plus à la hauteur de son courage ; il chercha vainement à trouver son centre de gravité, malgré qu’on lui cria de toute part :

— Bravo, capitaine ! vous avez un grand cœur, vous y arriverez.

— Pas encore, mes amis, pas encore… je crois que j’ai les jambes plus grandes… il me semble qu’elles ont poussé pendant le dîner et qu’elles poussent encore… je ne pourrai jamais arriver à me planter dessus !… Ou bien ce vilain plancher de curé s’enfonce… oui, il s’enfonce…

Il allait saisir son verre, en balbutiant ces dernières paroles, mais aussitôt que sa main laissa son siège, il s’écroula comme une tour minée, avec un long gémissement.

— Nous ne permettrons pas que vous succombiez ainsi sur le champ du combat, au moment d’une charge générale ! Commandant, nous vous soutiendrons jusqu’à notre dernier soupir !… ou nous tomberons tous sous vous.

— C’est bien ! je reconnais là mes braves compagnons d’armes, le sang anglo-saxon : c’est ainsi que nous aimons à succomber !

— Et si vous ne pouvez pas boire votre verre, eh bien ! nous le boirons !

— Non, je ne permettrai pas qu’on me ravisse cette gloire ; je veux le boire, et je le boirai ! — Allons, à moi, mes braves !

Deux sous-officiers, des plus dispos, saisirent alors le capitaine sous les bras, et, après l’avoir élevé à sa hauteur, le soutinrent debout.

— Messieurs, dit alors le commandant de Passequid, sur un ton connu des orateurs populaires, je n’ai pas l’habitude de faire des discours ; mais j’ai du cœur, je laisserai parler mon cœur.

— C’est vrai ; écoutez, écoutez ! crièrent les convives.

— Messieurs, nous avions oublié le but principal de cette réunion ; nous nous sommes laissé emporter par notre admiration pour les gloires de notre patrie et les grandes choses qui ont été accomplies dans cet empire sur lequel le soleil ne se couche pas !…

— Et sur lequel nous allons tous nous coucher glorieusement ! cria quelqu’un qui glissait sous la table.

— Ecoutez ! écoutez ! N’interrompez pas l’éloquent orateur ! vociférèrent plusieurs voix.

— Nous avons oublié, continua Murray, de boire à la grande œuvre que nous chômons ce soir !

— Bravo ! bravo ! vive notre commandant ! C’est à vous qu’en revient tout l’honneur !

— Il faut boire à ce grand succès obtenu sur la France ; cette terre est enfin toute à nous ; nous l’avons purgée de cette race enragée de Gaulois !

— De mangeurs de grenouilles ! — fit un gros joufflu, en sortant une bouche pleine d’écume d’un gobelet où il tempérait, dans la liqueur assoupissante des bords de la Tamise, la vivacité intellectuelle que produisait en lui les vins du continent.

— Cette terre, poursuivit Murray, n’entendra plus articuler un seul mot français, ne sentira plus l’haleine empoisonnée d’une seule poitrine ennemie. Ils étaient jadis quinze mille, ici ; demain, on ne pourra plus en trouver un seul ; et si ces bois perfides en recelaient encore quelques-uns dans leur sein, ils les verraient pourrir avec les feuilles de l’automne.

— Très-beau ! très-beau !

— Quant à ceux qui s’en vont sur nos vaisseaux, nous allons si bien les noyer dans le sein de notre puissante race, que leurs enfants ignoreront leur origine et s’uniront avec les nôtres pour détester le sang de leurs pères ; et le monde n’entendra jamais parler d’eux !…

— Que par l’histoire, qui vous maudira ! — dit une voix indignée, qui n’était autre que celle de George.

— Ah ! ah ! ah ! éclatèrent ensemble tous les convives, égayés par une interruption qui leur paraissait ridicule.

— Qui connaît ce troupeau de paysans, dans le monde ? qui songera à eux quand le continent tout entier sera notre glorieuse conquête ? répondit une voix à celle de George.

— Vos propres documents révéleront votre crime, et vos descendants en les relisant rougiront de vous !…

— Ah ! ah ! ah ! nos documents !… nous les déchirerons, monsieur Gordon, s’ils doivent donner du malaise aux enfants timides et trop sensibles que vous vous proposez de mettre au jour !…

Un bruit épouvantable d’applaudissements, de cris, de bouteilles heurtées, accueillit cette phrase, après lequel Murray reprit :

— Buvons donc à nos futurs compatriotes : que leur voyage soit heureux et assez long pour qu’ils ne soient jamais tentés de revenir dans ces lieux ; et comme nous en avons vidé cette terre, il faut ainsi vider pour eux nos verres jusqu’au fond.

— Oui, vidons les verres jusqu’aux fond, et les bouteilles aussi !…

À cette exclamation, les deux files d’échansons s’ébranlèrent pour venir remplir la mesure qu’on allait offrir comme une libation à l’honneur de l’iniquité. George brisa son verre à ses pieds quand un des valets s’approcha pour le servir.

Mes amis, au bon voyage du peuple acadien ! s’écria Murray. Tous répondirent :

— Hip, hip, hourrah ! hip, bip hourrah ! hip, hip, hourrah !

Le commandant se laissa choir sur sa chaise après cet effort suprême, et dit à ses voisins, pendant que le vide achevait de se faire partout dans le cristal de Hollande :

— Eh bien ! qui va répondre à ce toast ?

— Gordon ! Gordon ! s’écrièrent quelques voix, auxquelles toutes les autres se joignirent ; il n’a presque pas bu, et il n’a encore rien dit que quelques bêtises : il lui convient de parler. Gordon ! Gordon !…

— Allons, debout, lieutenant !

— Montez à la tribune aux harangues !

— Faites-nous un éloge en trois points de vos amis les Acadiens, avec un exorde et une péroraison touchante !…

Ces phrases partirent ensemble comme des traits, de divers points de la table.

— Scélérats !… murmura George en se levant brusquement et en faisant un pas vers la porte.

— Arrêtez-le ! arrêtez-le ! hurla-t-on de toute part ; il nous faut un discours ! Gordon, un discours, un discours !

En même temps, plusieurs s’attachèrent aux habits du lieutenant pour le retenir ; mais il se retourna, et d’un geste violent du bras qu’il décrivit en saisissant son épée, il fit si bien rebrousser chemin à toutes les mains que pas une n’osa revenir à la charge ; puis, en lançant à ces visages ébahis un regard de mépris, il s’écria :

— Voilà quatre heures de honte et de dégoût que vous m’imposez, et vous voulez maintenant me condamner à vous parler !… Oh ! si vous étiez encore en état d’apprécier la valeur d’une parole, je vous ferais volontiers comprendre tout ce que vous m’inspirez de répulsion !… Si vous ne veniez pas d’accomplir assez de lâchetés, et d’infamies pour vous rendre incapables de sentir le châtiment que devrait vous infliger l’appréciation de vos œuvres, oui, je parlerais !… et je voudrais rejeter à vos ignobles visages l’opprobre dont vous avez, aujourd’hui, chargé ma vie et le nom de l’Angleterre !…

— Sur laquelle le soleil ne se couche pas… ah ! ah ! ah ! grommela celui qui gisait à demi sous la table et dont la tête apparut un instant, en soulevant le bord de la nappe.

— Écoutez ! écoutez ! firent quelques-uns, l’orateur s’inspire !

— Oui, ripostèrent quelques autres, il s’inspire de l’eau de la Gaspéreau, il en a trop bu, C’est comme une indigestion ce qu’il dit là.

— Non, il est pris d’une révolution de buccoliques renfoncées…

— Bel Adonis, si vous ne pouvez pas faire un discours, chantez-nous une élégie sur les charmes de votre bergère envolée…

— Redites-nous son goût pour les chaumières gothiques et les dentelles de Valence…

— Répétez-nous les accents plaintifs et enchanteurs qu’elle aimait à faire entendre à l’ombre des arbres du cimetière…

— Célébrez sa constance éternelle, et racontez-nous ses transports quand elle enlaçait le cou de son pastoureaux… à son arrivée d’un long voyage… ah ! ah ! ah !

George frémit de rage sous la morsure de ces traits railleurs et impertinents qui lui arrivaient de toute part, accompagnés de ricanements féroces ; il était devenu l’amusement de ces brutes qu’il avait toujours méprisées, il était le dernier jouet réservé à cette gaieté délirante de l’orgie… Il bondit un instant sur le plancher comme un disque d’acier sur une table de marbre ; on aurait dit que la foudre l’électrisait ; puis, culbutant ses voisins qui allèrent rouler avec leurs sièges, il vint se fixer comme un dard, à deux pas de Murray, frissonnant, écumant, brandissant son épée sur la tête du commandant. Mais cédant tout à coup à un sentiment étrange, il abaissa sa main et recula avec mépris :

— Non ! dit-il, je la souillerais !…

Et s’adressant directement au commandant, il ajouta :

— Représentant d’une autorité qui nous déshonore ; digne chef de ces vauriens qui m’insultent devant toi, je te jette, à toi, le mépris que je voue à tous !… J’allais te passer cette épée à travers le corps, mais j’ai pensé que je l’avais reçue pour la tremper dans un sang plus noble que le tien, et aussi pour combattre d’autres ennemis que des femmes, des vieillards et des enfants. Je te la rends !… j’ai trop rougi de la porter dans une pareille société, pour faire le métier de bourreau, et je ne veux pas encore la salir en te frappant !… Pour te châtier dignement, pour imprimer à ton front le sentiment de ta bassesse, il me faudrait avoir la main d’un galérien ! — Tiens !…

Et en même temps, George arracha ses épaulettes, défit son harnais et lança le tout, à la fois, en pleine poitrine de Murray. L’épée, la sangle, le fourreau, en fauchant l’espace, prirent en écharpe tout ce qu’il y avait sur la table, bouteilles, carafes, verres et bougies, et les éparpillèrent comme une mitraille dans la figure de tout le monde. Les vins inondèrent les buveurs ; un flacon d’eau-de-vie, encore intact, vint crever sa panse sur la face somnolente de Butler ; la liqueur fine ruissela sur l’ignoble capitaine de la tête aux pieds ; ses habits en burent comme il en avait bu lui-même. En sentant l’ablution mouiller ses lèvres, il entrouvrit sa bouche pour recevoir ce nectar complaisant qu’il croyait venir du ciel, et sa longue moustache toute trempée descendit dedans comme des algues limoneuses dans un bourbier fétide.

Dans ce moment, Jacques tira P’tit-Toine en arrière, et lui dit en retournant à la grange :

— En voilà un qui nous devance… il a véritablement plus d’honneur et de courage que je ne croyais… Maintenant, à nous la partie !…

Et il rejoignit ses compagnons qui l’attendaient avec impatience.

— Allons, murmura-t-il, le moment est favorable, ils sont à la cuvée ! P’tit-Toine, tu vas conduire Wagontaga et Sakiamistou par l’allée de lilas, à l’endroit où tu as pu mieux observer les sentinelles, et tu reviendras aussitôt. Vous autres, ajouta-t-il en s’adressant aux deux sauvages, suivez le petit camarade, ajustez bien les deux soldats qu’il vous montrera ; en entendant mon signal, abattez-les et courez à la porte qu’ils gardent ; retenez-la fermée si vous pouvez ; et si on la force, repoussez à l’intérieur ceux qui voudraient passer, ou tuez-les sur le seuil. Ne vous occupez pas de ceux qui pourront s’échapper par les fenêtres latérales ; il n’y a que les domestiques qui puissent avoir le pied assez leste pour passer par là, et nous avons mieux à faire qu’à tuer des marmitons !… Ne poursuivez personne, mais à mon appel, vous viendrez me rejoindre derrière la grange.

Les deux sauvages sortirent avec leur guide.

— Maintenant, poursuivit Jacques ! mettons de suite le feu aux quatre coins de ce bâtiment : entassons ici, au milieu de l’aire, vingt-cinq bottes du foin le plus sec, pour faire un brasier à part. Aussitôt qu’il sera suffisamment enflammé, cinq d’entre nous… vous Dupuy, Foret, Cotard, Bastarache, Doncet, vous irez prendre dans le bûcher que vous voyez là, tout près, chacun un vigoureux rondin, et vous enfoncerez ensemble les cinq fenêtres de la salle à manger ; et, vous plaçant ensuite de côté, pour ne pas être vus, vous recevrez à la brèche, avec vos bâtons, tous ceux qui voudraient s’y montrer ; et nous, armés de ces fourches que nous venons de heurter, et qui nous ont été laissées ici tout exprès, nous accomplirons le reste… Il nous faut aussi notre feu de joie !… Mais surtout, n’oubliez pas de laisser courir les fuyards !…

Une partie de ces dispositions étaient exécutées ; le brasier de réserve venait d’être allumé, les hommes allaient sortir, quand quelqu’un vint ouvrir vivement la porte cochère qui servait à communiquer de la place à la cour. Un frisson vint glacer tous ces aventuriers énergiques qui, tenant déjà sous la main leur terrible vengeance, redoutaient tout ce qui pouvait la leur ravir ; ils restèrent cloués comme les statues du silence dans une inquiétude mortelle. Des pas s’avancaient vers eux…il n’y avait qu’un homme… mais P’tit-Toine s’en revenait dans ce moment ; il pouvait le rencontrer, se troubler et tout compromettre.

Jacques, qui avait vu le lieutenant quitter la salle à manger, soupçonna que ce pouvait être lui… En effet, après être sorti de la maison où il ne pouvait songer à passer le reste de la nuit, George venait, sans domestique, seller son cheval pour s’enfuir du côté d’Halifax, où il espérait rejoindre Winslow. Il touchait à la porte de la grange : Jacques, qui s’y trouvait embusqué, dit à voix basse :

— Foret ! Golard ! ici !… le voilà… il passe devant nous… tout près ;… saisissez-le à la gorge et à la bouche, et traînez-le ici ! Pas un mot, pas un bruit !…

Les deux hommes bondirent comme des léopards attaquant un taureau, et dans un tour de main terrassèrent et enlevèrent leur proie.

À la lueur déjà brillante qui se répandait dans la grange, il fut facile à Jacques de reconnaître tout-à-fait son rival.

— Le plus court serait… dit Bastarache, en dégainant son énorme coutelas et en l’élevant sur la poitrine de l’officier, qui gisait sur le dos.

— Non pas, dit Jacques ; contentez-vous de le lier et de le bâillonner si bien, qu’il ne puisse ni remuer ni geindre du reste de la soirée.

Il tailla aussitôt de larges lanières de peau dans le bas du manteau de Wagontaga et les fit attacher sur la bouche du prisonnier ; puis, avisant une de ces fortes perches munies de cordes, dont on se sert durant la moisson pour consolider sur les charrettes la charge de gerbes que l’on conduit à l’abri, il dit à ses hommes d’étendre le lieutenant dessus, de l’y fixer étroitement depuis les pieds jusqu’à la tête, avec l’attache : cela fait, il ordonna de le traîner à l’autre extrémité de la grange, près de la porte voisine du champ, et il fit jeter quelques brassées de paille sur lui, pour le cacher ; puis, revenant du côté de la cour, il dit, en s’armant lui-même d’une fourche :

— À l’œuvre, maintenant !

Aussitôt les dix compagnons se séparèrent ; cinq sortirent, et Jacques attendit avec les autres que la flamme enveloppât complètement l’amas de foin, pour donner son signal.


XXVIII

Les convives n’étaient pas remis de l’émotion que venait de leur causer la sortie du lieutenant. Son terrible coup d’épée avait chassé comme une baguette magique la verve bachique, avec ses fantaisies et ses délires. La fête avait un aspect déplorable.

Cependant, ceux qui tenaient encore, les plus vigoureux, les plus aguerris et les plus jeunes, ne purent consentir à se séparer avec des figures aussi lugubres ; il se mirent donc à resserrer leurs rangs, passant sur le corps des invalides, ralliant au milieu d’eux les bouteilles qu’avait épargnées l’épée de George. Puis, le gros joufflu, ce blond et spirituel buveur de porter, se pâmant dans sa chaise, appela l’attention générale, et dit sur un ton de fausset et d’une voix qui mitonnait dans sa graisse :

— Messieurs, après avoir conjuré cette peste de papistes, il est convenable que nous buvions à leurs amis, le diable et le pape !… Ah ! ah ! ah !

— Ah ! ah ! ah !… répétèrent tous les autres ; — et ce rire, ramené soudainement au banquet par cette grossière saillie, menaçait d’être inextinguible, quand deux détonations firent frémir les vitres et trembler tout ce qu’il y avait de verrerie sur la table.

Jacques venait de donner son signal.

Au même instant, les châssis volèrent en pièces et vinrent couvrir de leurs débris la table et les hôtes stupéfiés ; et aussitôt après, cinq masses flamboyantes franchissent les fenêtres, se heurtent aux cloisons, bondissent sur les têtes, et roulent dans tous les sens, répandant partout dans leur course une pluie de feu ; puis, après cette première éruption, une autre, puis une troisième. On aurait dit un volcan débordant de tous côtés ; il semblait que la maison allait s’emplir de feu, qu’on voulait en faire une fournaise.

Une gerbe brûlante, dirigée vers Butler, s’abattit sur sa figure : le capitaine, depuis le départ de George, était resté la tête béatement renversée sur le dos de son fauteuil, la bouche entrebâillée vers le ciel, sommeillant dans les vapeurs d’eau-de-vie qui montaient de ses vêtements trempés. La liqueur essentielle, au contact du feu, s’allume subitement, et de petites flammes bleuâtres, agiles et caressantes comme des vipères, se mettent à courir autour des bras et des jambes, le long de la poitrine du capitaine ; elles s’enfoncent dans son cou, se jouent dans ses moustaches et ses cheveux crépus ; elles s’agitent et frissonnent en serpentant sur cette figure appétissante, comme dans un accès de joie. Oh ! c’était horrible à voir, cet homme flamboyant sur son séant, au milieu d’un festin comme une effigie dérisoire ! Ses voisins s’éloignèrent de lui avec horreur ; le toucher, assayer de le sauver, c’eût été vouloir partager son supplice, et personne n’y tenait.

Et l’avalanche incendiaire continuait toujours.

Comme Butler, Murray avait vu un des terribles projectiles s’abattre sur lui et donner à son abdomen une accolade infernale.

Rien ne peut peindre l’effet que produisit cette attaque si soudaine et si étrange sur ces hommes, pour la plupart endormis dans l’ivresse. Les uns crurent qu’ils avaient assisté au repas de Balthazar et qu’ils s’éveillaient à l’heure des vengeances divines ; les autres, qu’ils venaient d’opérer leur descente aux enfers et qu’ils commençaient une éternité de supplices bien mérités. Tous étaient frappés d’épouvante. Ne pouvant mettre la tête aux fenêtres, aveuglés par le feu qui leur pleuvait dans les yeux, ils ne songèrent à autre chose qu’à se soustraire à l’incendie. La flamme s’attachait à leurs habits, à leurs cheveux ; elle courait dans les rideaux des fenêtres et dans le linge de table ; elle allait entamer les boiseries. La fumée et la chaleur les étouffaient déjà ; comment auraient-ils pu deviner qui leur infligeait ce châtiment ?

Cependant, l’émotion de la surprise, la vue du danger et l’aiguillon tout puissant du feu qui les dardait dans tous leurs sens, les eurent bientôt dégrisés ; et sauf ceux qui, comme Butler, avaient atteint l’inanition complète, tous retrouvèrent bientôt leur énergie et s’élancèrent du côté de la porte. Ils la croyaient encore libre parce qu’elle n’avait pas été brisée. Mais les deux sauvages s’y étaient cramponnés et la tenaient clouée sur ses gonds. Dans leur frayeur les fuyards vinrent s’entasser dessus et la claquemurer si bien devant eux qu’il leur fut impossible de l’ouvrir ni de l’enfoncer. Ils tentèrent alors de s’échapper par la petite pièce qui conduisait à la cuisine et dont la porte touchait à celle de l’entrée : elle était fermée, et l’encombrement les empêcha encore de la forcer. Les cuisiniers, craignant d’être interrompus dans leur repas clandestin ou d’être obligés de le partager avec les autres domestiques, avaient poussé le pêne de la serrure et s’étaient enfuis sans songer à le retirer. Resserré dans l’étroit passage, leurs maîtres perdirent un temps précieux à se bousculer, à se terrasser, à s’écraser au milieu de toutes les horreurs du désespoir, et l’incendie leur arrivait dans les reins, cette fois, puissant, irrésistible !…

Tout à coup, Butler, que les tortures de l’agonie avaient enfin tiré de son état de mort factice pour lui rendre la conscience et la sensation d’une réalité épouvantable avant sa mort réelle, ayant réussi à se lever du milieu des flammes, vint se précipiter parmi ses compagnons éperdus. Sa chair pétillait dans une enveloppe ardente ; il traînait derrière lui un courant de feu ; il semblait s’être échappé des abîmes éternels !

À son aspect, le groupe tumultueux se sépara d’horreur et laissa la voie libre devant lui, jusqu’à cette dernière porte qu’on avait tenté en vain de dégager : alors, un des plus hardis, profitant du vide qui venait de se faire autour d’elle, y appliqua un violent coup de pied ; les panneaux éclatèrent et la foule, refermant tout à coup sa masse, se précipita dans l’ouverture, emportant avec elle les débris du bois et le cadavre de Butler.

Jacques et ses compagnons, entraînés par cette excitation que donne le succès, avaient bientôt épuisé le brasier formé pour allumer l’incendie, et ils plongeaient maintenant leurs fourches en pleines tasseries, retirant le foin en lambeaux échevelés du milieu de la flamme qui envahissait la grange, pour venir le lancer dans les fenêtres des chambres à coucher, où quelqu’un pouvait s’être réfugié.

— Allons, s’écria Jacques, c’est assez pour ici ; courons du côté de la cuisine, c’est la seule voie qui leur reste !

En même temps, il franchit la clôture du jardin, suivi maintenant de tous ses hommes, qui n’avaient plus à garder des postes devenus inutiles. Mais dans le même instant, les Anglais, qui venaient de briser l’obstacle qui les avait retenus si longtemps, se précipitèrent dans les fenêtres de la petite salle et de la cuisine, et ils reçurent en face une décharge terrible. Mais ils ne pouvaient plus retourner sur leurs pas ; leur seule chance de salut était devant eux. Poussés les uns par les autres, ils se culbutèrent pèle-mêle sur leurs assaillants, qu’ils entrevirent pour la première fois. Ceux-ci tombèrent dessus avec leurs bâtons, leurs fourches et leurs coutelas, et en laissèrent plusieurs sur le carreau. Un grand nombre, cependant, réussirent à s’échapper ; comme ils sortaient de deux côtés, sur la rue et sur le jardin, et par plusieurs ouvertures, et su’ils se dispersaient dans tous les sens, il fut impossible à notre petite troupe de les atteindre tous. Le dernier était à peine sorti des fenêtres que de long jets de flammes attirés pur le courant des fuyards s’élancèrent oomme pour les menacer encore au loin.

Jacques donna le signal de la retraite ; l’alarme devait être portée aux casernes, car les cuisiniers avaient dû s’échapper depuis quelque temps ; l’incendie allait envelopper la maison, la grange et toutes les dépendances ; ses lueurs pouvaient compromettre la retraite de sa troupe ; il renonça donc à poursuivre l’ennemi : d’ailleurs, il était satisfait de son succès ; Butler n’avait pu manquer de périr avec quelques autres ; Murray devait au moins porter de cuisantes brûlures, s’il n’avait pas été tout-à-fait écorché par la flamme ; plusieurs étaient restés gisant dans le jardin ; tous s’en allaient avec des habits rognés, troués, noircis, des chevelures privées de leurs queues, des visages balafrés, dont plusieurs sans barbe et sans sourcils ; enfin, l’état-major se trouvait sans abri, et tous ces officiers superbes allaient être forcés, le lendemain, de présenter à leurs soldats le spectacle de leurs figures piteuses et la honte de s’être fait prendre et enfumer par une poignée d’hommes, à cause de leur inconduite.

Pendant que ceci se passait à la maison, George était toujours resté enfermé dans la grange. Fort heureusement pour lui, la porte près de laquelle il se trouvait n’avait pas été fermée ; il put ainsi respirer librement durant quelque temps. La couche de paille qui le recouvrait était légère et le cachait comme un voile transparent ; il put donc voir l’incendie naître, se développer et l’enceindre rapidement dans ses terribles replis ; et ce n’était pas un moindre supplice d’avoir conservé l’usage de la vue et de l’ouïe, lorsqu’il était privé de la parole et du mouvement. En pensant à celui qui l’avait fait ainsi lier sur un bûcher, il ne se fit pas illusion sur le sort qui lui était réservé ; il l’attendit donc avec horreur.

Vraiment, après ce qu’il venait de faire, le supplice était trop rigoureux, et malgré qu’il se reconnût bien coupable envers Jacques et Marie, il se trouva trop puni. Son âme s’insurgea violemment contre une pareille destinée.

— Ah ! dit-il, il me semblait que j’avais payé un peu de la dette de ma conscience ; et, mon Dieu ! vous savez ce que je voulais faire encore pour réparer mes torts…

Mais il fallait bien accepter les décrets providentiels ; on ne lui donnait pas le temps de les raisonner, ni la faculté de les infirmer. Déjà des tourbillons de flammes commençaient à se frôler autour des grands pans de la bâtisse, à glisser sous le toit, à s’allonger vers son grabat fragile comme des langues avides. À la lueur qui filtrait toujours davantage à travers sa paille, à l’air ardent qu’il respirait, à la fumée qui l’étranglait, il jugea que son linceul épouvantable commençait à l’ensevelir. Jacques et ses compagnons, dans leur démarche furibonde, ne faisaient guère attention s’il s’en échappait des étincelles vers le fond de l’aire, quand ils venaient enlever leurs gerbes embrasées : la rafale en semait partout et soufflait ensuite dessus.

Cependant, tant que George entendit les pas des incendiaires, il ne voulut pas se croire condamné ; mais il vint un moment où les pas s’éloignèrent pour ne plus revenir : alors il ne saisit plus au dehors que les clameurs et les râlements de ses compatriotes, et au dedans que les efforts triomphants de l’incendie… Il était livré aux flammes !

Le bois de la couverture, exfolié par le feu, tomba en tisons légers tout autour de lui ; le vent qui s’échappait de ce foyer haletant chercha partout des issues et se mit à s’engouffrer en rugissant dans la porte, à chasser du côté de George des nuées étincelantes et des faisceaux de dards ardents ; le malheureux sentit la paille s’agiter, se crisper, se roussir sur son visage, puis il entendit un pétillement qui s’étendait comme un cercle sur le plancher, de l’endroit où Jacques avait fait allumer l’amas de foin ; puis il sentit, au frissonnement de la perche sur laquelle il était lié, qu’elle se fendillait, qu’elle éclatait à une de ses extrémités, sous le contact de l’élément terrible… Alors lui vint le vertige de son épouvantable agonie.

Mais dans le même temps, quelques voix se firent entendre près de la porte. C’était Wagontaga qui se plaignait à Jacques de n’avoir trouvé que des chevelures ignobles, que du crin grillé.

— Au moins, disait-il, tu vas me laisser prendre celle de ton lieutenant, pour faire paire avec celle de son frère.

— Ah ! pour celle-là, mon confrère, tu n’y toucheras pas… d’ailleurs, je crois qu’il est trop tard : vois la flamme dans le haut de la porte… Mais cela n’y fait rien, dit-il, après une minute d’hésitation ; il faut le sauver, parce qu’il a du cœur, celui-là.

— Le sauver !… dit en se récriant une autre voix : se brûler pour un Anglais ?…

— Oui, pour un Anglais généreux ; ils sont si rares qu’il faut les ménager…

— Mais c’est impossible !… c’est une fournaise !…

— Eh bien ! j’irai, moi ! s’écria Jacques.

Et en disant ces mots, il s’enfonça dans la masse tourbillonnante de feu et de fumée que vomissait la porte. La flamme, en sentant l’obstacle qui rebroussait vers elle, se replia sur elle-même et voila un instant toute l’ouverture… un instant de silence et d’angoisse terribles pour les compagnons de l’héroïque Acadien… Mais ils le revirent aussitôt percer le rideau brûlant, portant dans ses bras son ennemi à demi mort, encore lié sur sa perche. La flamme sembla se retirer avec respect devant lui, et couronner son front de ses sauvages splendeurs.

En franchissant la porte, Jacques courut avec son fardeau se mettre sous le torrent que l’orage faisait descendre du toit, pour éteindre le feu qui s’attachait déjà aux habits du lieutenant. Quant aux siens, ils étaient intacts ; la pluie dont ils étaient imprégnés les avait rendus incombustibles.

En sentant l’eau ruisseler sur son corps et le contact de l’air pur, George reprit tout-à-fait l’usage de ses sens, pendant que son généreux ennemi tranchait d’un coup de couteau son bâillon et ses entraves.

— Vous êtes libre, dit Jacques ! Un Français ne sait pas infliger une mort ignominieuse à un ennemi respectable.

— Merci, monsieur… après ce que nous vous avons fait, me traiter ainsi, c’est de l’héroïsme.

— Si ces gens, répondit Jacques en portant sa main du côté du presbytère, n’avaient pas insulté aux malheurs qu’ils venaient de faire, je ne les aurais pas grillés comme des bêtes féroces.

— Et que vous dois-je maintenant, Jacques Landry ?

— Rien, lieutenant ; je ne vous demande que deux heures de silence.

— Vous les aurez, avec toute une vie de reconnaissance et d’admiration.

En même temps le lieutenant se précipita vers son rival pour presser sa main avec effusion, mais Jacques se hâta de s’éloigner.

Il fit bien ; car un instant après, l’ancien bourg de Grand-Pré et ses environs furent battus en tous sens par la garnison tout entière.


XXIX

Le lendemain, vers midi, George était seul avec Winslow, dans un appartement du gouverneur Lawrence, à Halifax. Il lui faisait un récit sincère de ce qui s’était passé la nuit précédente au presbytère de Grand-Pré. Quand il eut fini, le colonel, qui l’avait écouté avec intérêt, lui dit :

— Mon ami, vous avez donné cours à des sentiments généreux que j’apprécie et que je partage… Nous avons accompli une tâche dont je rougirai toute ma vie, pour mon pays. Mais les lois militaires ont cette inexorable rigueur que, lorsqu’on y est soumis par ses engagements, il faut les subir jusqu’à la cruauté. Notre crime pèse plus sur nos supérieurs ; nous n’avons été que leurs instruments. J’aurais voulu mettre plus d’humanité dans l’exécution des ordres qui m’ont été donnés ; mais Butler, Murray et leurs subalternes m’ont dépassé partout, et le temps de mieux faire m’a été refusé… Je ne vous punirai pas… Vos chefs, qui pourraient exiger votre châtiment, étaient eux-mêmes dans le cas de mériter les arrêts ; d’ailleurs, ils ne peuvent se souvenir de ce qui s’est passé dans cette soirée, mais je vous donnerai un conseil : ne persistez pas à vouloir vous retirer du service sous ces circonstances ; je serais obligé de vous contraindre à y rester par la violence, ou à vous punir comme déserteur ; vous seriez dégradé pour toute votre vie… Je sais qu’il vous est odieux de rester attaché à votre régiment et de séjourner plus longtemps dans cette province ; or voici une frégate qui part pour Boston : je vais vous faire donner une commission de capitaine dans un régiment incomplet qui retourne en garnison dans cette ville avec une mission spéciale pour le gouverneur du Massachusetts… Acceptez-vous ?

Sous ces circonstances, un voyage dans la Nouvelle-Angleterre n’était pas antipathique au lieutenant… il remercia le colonel avec reconnaissance, et partit peu d’heures après pour la métropole de cette province..

À peu prés dans le même temps, Jacques, caché avec sa troupe dans les récifs du cap Fendu, regardait passer, les uns après les autres, les navires qui emportaient bien loin son peuple, le bonheur de toute sa vie et sa fiancée !… Il attendait la nuit pour franchir lui-même la Baie-des-Français et s’acheminer vers un avenir nouveau, sans illusions et sans espoir !… La mer qu’il allait traverser ne portait déjà plus son premier nom… C’est ainsi que le souvenir et le génie malheureux de la France s’en allaient s’effaçant peu à peu de la surface de ce continent, devant la persévérance acharnée de sa puissante rivale…

Allez ! maintenant, vils instruments d’une politique barbare, allez distribuer sur tous les rivages de l’Amérique cette moisson de la tyrannie, cette semence du malheur ! Allez cacher dans les forêts vierges, sur des grèves sans échos, au milieu de solitudes sans chemins, sur des flots qui coulent vers d’autres hémisphères, ces tristes victimes, vous flattant de l’espoir que leurs voix resteront muettes ; que leurs pas ne retrouveront jamais le chemin de la patrie ; que leurs récits n’arriveront jamais aux oreilles des peuples civilisés, à des cœurs sensibles ; que Dieu et le monde les laisseront éternellement sans justice, et que vous continuerez, vous, votre règne sans anathèmes et sans châtiments !… Non, tous les enfants de ces mères aux entrailles fécondes ne seront pas étouffés sur la terre de l’exil ; il survivra des cœurs conçus dans ces seins désolés, trempés dans les larmes de la nation, pétris dans le creuset de la souffrance, bercés aux chants de leurs malheurs, aux cris de leurs angoisses, aux tressaillements de leurs poitrines épuisées, pour vous jeter au-delà des âges la clameur vengeresse de l’histoire. Lawrence, Boscawen, Moystyn, Winslow, Murray, quoique fassent vos panégyristes, allez ! cette clameur, elle tombera sur votre mémoire et descendra jusque sur les ossements de vos tombes menteuses !



fin de la seconde partie.
  1. Tous ces détails sont historiques et ont été puisés dans les archives du temps. — Note de l’auteur.