Jacquou le Croquant/V

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Calmann Lévy (p. 182-246).



V


Cinq années se passèrent ainsi, bien pleines et sans nul souci présent pour moi. De temps en temps, il me sourdait quelque pénible souvenir du comte de Nansac et de tous mes malheurs, comme une piquée d’écharde dans la chair, mais le travail amortissait ça un peu. La semaine, je travaillais dur tout le jour, je mangeais comme un loup et je dormais comme une souche. Le dimanche, après la messe, je faisais aux quilles avec les autres garçons du bourg, ou au bouchon, que nous appelons tible, ou encore au rampeau. L’hiver nous allions énoiser dans les maisons, et après, chacun son tour, on allait faire l’huile au moulin de la Grandie. Et puis il y avait les veillées, où l’on aidait aux voisins à égrener le blé d’Espagne, à peler les châtaignes pour le lendemain, tandis que les femmes filaient et que les anciens disaient des contes. Ensuite, quinze jours avant la Noël, nous allions, les garçons, sonner la Luce, comme nous appelons cette sonnerie ; et on peut croire que la cloche était très consciencieusement brandie !

À la Saint-Sylvestre nous courions les villages en chantant la Guilloniaou ou Gui-l’an-neuf, qui se peut dire ainsi en français :


À Paris, y a une dame
Mariée richement…
Le Gui-l’an-neuf on vous demande,
Pour le dernier jour de l’an.

Elle se coiffe et se mire,
Dans un beau miroir d’argent…
Le Gui-l’an-neuf on vous demande,
Pour le dernier jour de l’an.

Elle portait de belles robes,
Cousues en beau fil blanc…
Le Gui-l’an-neuf on vous demande,
Pour le dernier jour de l’an.

Mais à présent elle les porte,
Cousues en fil d’argent…
Le Gui-l’an-neuf on vous demande,
Pour le dernier jour de l’an.


Ou bien encore celle qui commence ainsi :


À Paris sur le petit pont,
Le Gui-l’an-neuf vous demandons,
À Paris sur le petit pont,

 Mon capitaine !
Le Gui-l’an-neuf vous demandons,
 Et puis l’étrenne !

Y avait trois dames sur ce pont…
  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .


Et nous entrions dans les maisons où il y avait des filles, principalement, pour leur demander l’étrenne d’un baiser.

Il est question de Paris dans ces deux chansons, de Paris la grande ville : c’est que, pour le pauvre paysan périgordin de jadis, Paris était le paradis des riches et des belles dames. Pampelune aussi avait frappé son imagination, comme un pays lointain, quasi chimérique. On disait de celui dont on n’avait ouï parler depuis de longues années : « Il est à Pampelune ! » Lorsqu’on parlait d’un pays dont on ignorait la situation, on disait : « C’est à Pampelune ! »

Pourquoi Pampelune plutôt que toute autre ville ? Le curé Bonal disait que ça venait peut-être de ce qu’un cardinal d’Albret, très puissant en Périgord autrefois, était évêque de Pampelune, ancienne capitale du royaume de Navarre.

Moi, je n’en sais rien ; je laisse ça à d’autres plus savants.

L’été, il n’était plus question de tous ces amusements : on n’avait que le temps de travailler, de manger et de dormir ; et encore, de dormir, pas trop. Dans le moment des fenaisons ou des moissons, il fallait se lever à trois heures du matin et, des fois, il était neuf heures le soir, lorsqu’on avait fini de rentrer le foin ou les gerbes si la pluie menaçait. Tout cela était coupé par les dimanches et quelques fêtes chômées comme la Noël, Notre-Dame d’Août et la Toussaint.

À propos de cette dernière fête, qui tombe la vigile du jour des Morts, il y avait dans certaines maisons, et non des pires, un usage ancien assez curieux :

Le soir on soupait en famille, et, pendant le repas, on s’entretenait des parents défunts, de leurs qualités, de leurs vertus, même de leurs défauts ; et ce qu’il y avait de plus étrange, on buvait à leur santé en trinquant. Ce souper devait être composé de neuf plats, comme soupe, bouilli, fricassée, daube, saugrenade, tourtière, fricandeau, etc.

Le repas fini, on laissait sur la table les viandes et tout ce qui restait de chaque plat pour le souper des anciens, morts, et on rapportait du pain et du vin lorsqu’il n’y en avait pas assez.

Après ça, on faisait un beau feu et on rangeait les chaises en demi-cercle autour du foyer. Puis on se retirait pour laisser la place aux défunts, après avoir récité des prières à leur intention.

Le curé Bonal disait bien que tout cela sentait fort la superstition ; mais en raison des prières et de l’intention pieuse, il fermait un peu les yeux.

Outre toutes ces fêtes, il y avait notre vote ou frairie, qui tombait le vingt-deux d’août, et celles des paroisses voisines, comme Bars, Auriac, Thonac, où nous ne manquions guère. Mais où on ne faillait jamais d’aller, c’était à Montignac, le vingt-cinq novembre, à la grande foire de la Sainte-Catherine. Ça, c’était de rigueur, et, ce jour-là, avec le curé, la demoiselle Hermine et La Ramée, il ne restait dans le bourg que les vieux, vieux, qui ne pouvaient quitter le coin du feu, et les tout petits enfants ; et même, de ceux-ci, il y avait beaucoup de clampasses de femmes qui les y traînaient par la main, ou les portaient sur les bras quand ils étaient trop petits. Le chevalier lui-même y allait sur sa jument, pour rencontrer ses amis, petits nobles des environs, et manger ensemble une tête de veau et une dinde truffée au Soleil d’Or.


Les choses marchaient donc à souhait ; tout le monde était satisfait de moi, et moi bien reconnaissant à tous ceux qui me faisaient bien. Mais, « si ça marchait toujours au gré de tous sur la terre, les gens ne voudraient pas aller en paradis », comme disait le chevalier.

Depuis quelque temps il n’était pas content, le brave et digne homme, il trouvait dans sa gazette des nouvelles de Paris qui ne lui convenaient pas. Les affaires de la politique prenaient une vilaine tournure : on avait guillotiné quatre sergents de La Rochelle, fusillé des généraux, des officiers ; les jésuites revenus étaient les maîtres partout, et c’étaient de mauvais maîtres. Les missionnaires envoyés par eux prêchaient de ville en ville, provoquant des persécutions contre les incrédules, les jacobins, excitant quelquefois des troubles, durement réprimés ; tout cela causait par toute la France un mécontentement général qui favorisait le développement des sociétés secrètes.

— Vous verrez, disait le chevalier en racontant ça, vous verrez que ces ultras finiront par faire renvoyer le roi en exil.

Je ne savais point ce qu’étaient ces ultras, mais, d’après tout ça, je me figurais que ce devait être une espèce de royalistes dans le genre du comte de Nansac.

Pour ce qui regardait les missionnaires, la chose était sûre, car à Montignac ils avaient planté une croix sur la place d’armes, juste à l’ancien endroit de l’arbre de la liberté, et par leurs sermons violents, leurs paroles de haine, ils avaient réussi à soulever un tas de gredins contre les patriotes connus pour leur attachement à la Révolution.

— Ces diables de missionnaires, ajoutait le chevalier, ont failli faire jeter à la Vézère le vieux Cassius, qui nous a sauvés jadis, ma sœur et moi.

Et sur l’interrogation du curé, il poursuivit :

— Oui, un jour, à la Société populaire, un bouillant patriote demanda la mise en réclusion des ci-devant nobles, La Jalage et sa sœur, mais Chabannais, dit Cassius, se leva :

» — Laissez en paix le citoyen et la citoyenne La Jalage ; c’est eux qui nourrissent les pauvres de leur commune, et il y en a.

» Et, par deux fois, il prit la parole pour nous défendre, et finit par faire passer l’assemblée à l’ordre du jour.

— Mais, fit le curé, vous dites : « La Jalage » ; est-ce donc votre nom ?

— Parfaitement. C’est notre nom patronymique ; Galibert est un nom de terre. Nous descendons du fameux Jean de La Jalage, dont vous voyez la grossière statue commémorative dans une niche carrée du mur extérieur de l’église qu’il défendît contre des routiers anglais.

Et, saisissant l’occasion aux cheveux, le chevalier, grand diseur d’histoires, raconta celle de Jean de La Jalage.

— C’était, dit-il, un sergent d’armes du temps de Charles VI, qui avait suivi le maréchal Boucicaut lors de son expédition contre Archambaud, le dernier comte de Périgord, et s’était ensuite établi à Fanlac, après la prise de Montignac en 1398.

» En ces temps les Anglais étaient dans nos pays, de sorte qu’une troupe de ces brigands mêlés de malandrins des grandes compagnies, traversant le Périgord, vint à passer par le Cern et Auriac, se dirigeant vers Fanlac. Notre église était fortifiée, comme il apparaît encore. Jean de La Jalage la fait garnir de provisions et y fait retirer les gens de la paroisse, en sorte que lorsque les Anglais arrivèrent, ils trouvèrent à qui parler.

» Il y eut plusieurs assauts, tous repoussés, et ce fut dans la sortie faite pour mettre ces routiers en fuite, que Jean de La Jalage reçut un coup de hache d’armes qui lui abattit le bras : c’est pourquoi sa statue le représente manchot. Les Anglais, fortement étrillés, filèrent du côté de Rouffignac en laissant la moitié de leur bande autour de l’église.

» C’est en récompense de ce fait d’armes et de ses anciens services, que le duc d’Orléans, alors comte de Périgord, donna à mon ancêtre le fief noble de Galibert dont il prit le nom, ainsi que ses descendants, en sorte que celui de La Jalage était totalement délaissé.

» Ainsi Cassius nous appelait, La Jalage, comme on appelait le pauvre Louis XVI, Capet.

— Alors, dit le curé, je m’explique maintenant vos armoiries : la jalage, est, en patois, l’ajonc, ou genêt épineux.

— Oui, dit le chevalier, Jean de La Jalage, anobli et possesseur du fief de Galibert, prit pour armes un ajonc épineux de sinople fleuri d’or, sur fond d’argent, avec la devise : Cil se pique, qui s’y frotte ! Et de fait, c’était un rude homme auquel il ne faisait pas bon se frotter, même après qu’il fut estropié…

J’ai dit que le chevalier n’était pas content de la manière dont marchaient les affaires, mais bientôt le curé eut encore plus sujet de se plaindre.

Quelques jours après l’histoire de Jean de La Jalage, le piéton de Montignac lui apporta une lettre cachetée de cire violette, venant de Périgueux. Après en avoir pris connaissance, le curé vint trouver le chevalier et lui dit qu’il avait besoin de moi pour m’envoyer à La Granval.

— Il est à vous plus qu’à moi, fit le chevalier : la permission est inutile.

M’étant habillé promptement, le curé me dit :

— Tu vas aller à La Granval trouver le Rey et tu lui diras qu’il me faudrait une avance de dix écus sur le pacte de la Saint-Jean. Il n’est pas nécessaire de courir : couche là-bas et reviens demain, ce sera assez tôt.

Là-dessus je partis en coupant au plus court, je traversai les brandes au delà de Fanlac, et je m’en fus tout droit à La Granval, en passant par Chambor, Saint-Michel et le Lac-Viel. Arrivé que je fus, la femme du Rey ne voulait pas me reconnaître :

— Ça n’est pas Dieu possible que ce soit toi Jacquou !

Enfin, lui ayant rappelé tout ce qui s’était passé lors de nos malheurs, elle finit par s’en accertainer. Le Rey, étant survenu peu après, me reconnut bien, lui, et me dit :

— Te voilà tout à fait dru, petit !

Le soir, je soupai avec ces braves gens, et puis ils me firent coucher. Étant au lit dans cette maison où mon pauvre père avait été pris, je pensai longtemps à des choses tristes, et puis je finis par m’endormir. À la pointe du jour, je me levai. Le Rey me donna les dix écus et je repartis, non pas sans avoir bu un coup et trinqué avec lui.

Il me faut dire ici que, depuis quelque temps, lorsque je voyais un garçon et une fille se promener seuls dans un chemin, ou se parler le dimanche sur la place en se tenant par la main, et s’amitonner, ça me tournait les idées du côté de l’amour, et alors, je ne sais pas pourquoi, je me prenais à penser à la petite Lina. Je me demandais si elle était toujours à Puypautier, ce qu’elle faisait, si elle était aussi jolie qu’étant petite ; et je me disais que je serais bien heureux de l’avoir pour mie. Tout ça fit que, me trouvant de ces côtés, je fus pris d’un grand désir de la revoir : ça m’allongeait bien un peu de passer par Puypautier, mais je n’étais pas pressé. En approchant du village, assez embarrassé de savoir comment m’y prendre pour la voir sans que cela se sût, je rencontrai une drolette qui gardait ses oies, comme autrefois Lina quand je l’avais connue. M’étant informé à cette petite, elle me dit que la Lina touchait ses brebis, et qu’elle devait être dans des friches qu’elle me montra. Je m’en fus par là, et, en approchant, je la vis seulette qui faisait son bas, accotée contre un chêne de bordure, tandis que ses brebis broutaient l’herbe courte. Sans faire de bruit, je vins tout près d’elle :

— Oh ! Lina ! c’est donc toi !

— Jacquou ! dit-elle en me reconnaissant et en devenant toute rouge.

Alors je lui demandai le portage d’elle et de chez elle et j’appris bien des choses : que le vieux Géral s’était marié avec sa mère, et qu’elle était maintenant la fille de la maison.

Cette nouvelle ne me fit guère plaisir : j’aurais préféré la retrouver pauvre comme moi ; mais, au reste, j’étais si heureux de la revoir que ce ne fut qu’une contrariété d’un instant. Elle était toujours gente, la Lina. C’était maintenant une belle fille, de moyenne taille, bien faite et d’une jolie figure. Son mouchoir de tête laissait voir ses cheveux châtain clair ; ses yeux bruns et doux étaient abrités par de longs cils qui faisaient une ombre sur ses joues duvetées comme une pêche mûre, et sa petite bouche, rouge comme une fraise des bois, découvrait ses dents blanches lorsqu’elle riait :

— Que tu es donc joliette, Lina !

— Tu dis ça pour rire, Jacquou !

— Non, par ma foi, je le dis tel que je le pense.

— Les garçons disent tous comme ça.

— Ah ! il y en a donc qui te le disent ? fis-je, piqué de jalousie.

— On ne peut pas empêcher ça ; mais rien n’oblige de les croire.

— Et moi, dis ? me crois-tu ?

— Tu es curieux, Jacquou !… fit-elle en riant.

— Oh ! écoute, ma petite Lina ! depuis huit ans que je ne t’ai vue, j’ai songé souvent à toi. Il me semblait te voir encore toute nicette, avec ta petite tête frisée, gardant tes oies par les chemins, mignarde comme une tourterelle des bois. Plus j’ai grandi, et plus mon idée se tournait vers toi ; et, maintenant que je t’ai revue, tu ne sortiras plus de ma pensée, quoi qu’il advienne !

— Oh ! Jacquou ! tu es un enjôleur… Et où donc as-tu appris à parler comme ça ?

Et alors, je lui racontai mon histoire tout du long, maudissant le comte de Nansac et faisant de grandes louanges du chevalier, de sa sœur, et du curé Bonal, qui m’avait enseigné. Je voyais bien que ce que je lui disais lui faisait plaisir, et qu’elle était contente que je fusse un peu plus instruit que l’on n’était à cette époque de nos côtés, où l’on aurait pu chercher à deux lieues à la ronde autour de la forêt sans trouver un paysan sachant lire. De temps en temps, elle levait les yeux sur moi, sans lâcher de faire son bas, et je connaissais qu’elle ne me haïssait pas, rien qu’à son regard qui disait toute sa pensée, la pauvre drole.

En parlant du curé, ça me fit songer que depuis deux heures j’étais là à babiller, et qu’il me fallait m’en aller. Mais, avant, je voulus que Lina me dît où je pourrais la revoir. D’aller lui parler le dimanche à Bars, au sortir de la messe, sa mère qui était toujours là ne le trouverait pas à propos, croyait-elle.

— Adonc, je ne te verrai plus ?

— Écoute, me dit-elle, je dois aller à Auriac le jour de la Saint-Rémy, le 23 du mois d’août, avec une voisine…

— J’irai donc à la dévotion de la Saint-Rémy.

Et, la regardant avec amour, je lui pris la main :

— Oh ! ma Lina, à cette heure je suis bien content… Adieu !

Et, en même temps, l’attirant un peu à moi, je l’embrassai, toute rougissante.

— Tu profites de ce que je suis trop bonne, Jacquou !

Je l’embrassai une autre fois, et je m’en fus, non sans regarder souvent derrière moi.

En m’en allant, il me semblait que j’avais des ailes, et que tous mes sens avaient crû soudain. Je trouvais le pays plus beau, les arbres plus verts, le ciel plus bleu. Je sentais en moi une force inconnue jusqu’à ce jour. Quelquefois, arrivant au pied d’un terme, j’étais pris du besoin de dépenser cette force ; je grimpais en courant à travers les pierres et les broussailles et, parvenu en haut, je me plantais, les narines gonflées, et je regardais, tout fier, le raide coteau escaladé.

Lorsque j’entrai chez le curé, il était en train de causer avec le chevalier.

— Moi, j’en reviens toujours là, disait celui-ci : « Que diable vous veut-on ? »

— Rien de bon, sans doute. Il y a là quelque tour de ces renards de jésuites, qui m’auront desservi à l’évêché.

Le lendemain matin, le curé, ayant emprunté la jument du chevalier, et ses houseaux, montait à cheval et partait pour Périgueux par les chemins de traverse, en passant par Saint-Geyrac.

— Bon voyage, curé ! lui dit le chevalier, la jument est solide, mais tenez-la tout de même dans les descentes ; vous savez le proverbe :


Il n’est si bon cheval qui ne bronche.

Lorsque le curé revint le surlendemain, je connus à sa figure que quelque chose n’allait pas bien. Lui ayant demandé s’il avait fait bon voyage, il me répondit :

— Oui, Jacquou, quant à ce qui est du voyage lui-même.

Je n’osai en demander davantage, et j’emmenai la jument à l’écurie.

Aussitôt qu’il sut le retour du curé, le chevalier vint au presbytère savoir ce qu’il en était, et, le soir, il raconta tout à sa sœur. Le curé avait, lors de la Révolution, prêté serment à la constitution civile du clergé, et voici que, trente ans après, on s’avisait de le chicaner là-dessus ; oui ! et on lui demandait une rétractation publique de son serment.

Lui, avait répondu à l’évêque qu’il avait autrefois prêté ce serment, parce qu’il n’intéressait point les dogmes de l’Église ; que sa conscience ne lui reprochait rien à cet égard, et qu’il n’était point disposé à une rétractation, ni publique, ni secrète.

Là-dessus, l’évêque, de son air de grand seigneur ecclésiastique, l’avait congédié en l’invitant à réfléchir mûrement avant que de s’engager dans une lutte où il serait brisé comme verre.

— Les ultras du clergé, c’est-à-dire les jésuites et leur séquelle, perdront la religion, comme les ultras royalistes perdront la royauté ! — ajouta en manière de conclusion le chevalier.

— Et que va faire le curé ? demanda la demoiselle Hermine.

— Rien ; il dit qu’il les attend.

Sur ces entrefaites, le chevalier attrapa un refroidissement et fut obligé de se mettre au lit. Sa sœur le tourmentant pour voir un médecin, il me fit appeler :

— Maître Jacques, pour faire plaisir à mademoiselle, tu vas aller à Montignac quérir un médecin.

— Il y en a un jeune, dit-elle, qu’on prétend très habile : il faudrait faire venir celui-là.

— Point, ma sœur, fit le chevalier :


Les jeunes médecins font les cimetières bossus.

» Tu iras, Jacquou, trouver ce ce vieux Diafoirus de Fournet. S’il ne peut venir, tu lui expliqueras que j’ai besoin d’une drogue pour suer, m’étant refroidi. Et lorsqu’il t’aura donné l’ordonnance, tu la porteras chez Riquer, l’arquebusier de ponant, en l’avertissant de ne pas prendre un bocal pour l’autre :


Dieu nous garde d’un et cætera de notaire,
Et d’un quiproquo d’apothicaire !


— Oh ! fit le curé qui entrait en ce moment ; je vois que vous n’êtes pas en danger !

Étant à Montignac, le soir, la commission faite à M. Fournet, le hasard fit que je passai devant l’église du Plo, où prêchaient des missionnaires ; la curiosité me poussa à y entrer. Il y avait en chaire un jésuite maigre et jaune, à figure de belette, qui déclamait contre les jacobins, les impies, les incrédules. Il avait l’air d’un de ces hypocrites qui se donnent la discipline avec une queue de renard. Après avoir bien daubé sur les ennemis de la religion, sur ces loups dévorants enfantés par les philosophes et la Révolution, il ajouta que cette Révolution avait été tellement satanique dans ses principes et dans ses œuvres, que des pasteurs même, ayant charge d’âmes, s’étaient laissés séduire. Et il s’écriait :

— Oui ! jusque dans le sanctuaire, le démon a fait des prosélytes ! Ne croyez pas que je parle de pays lointains ! Aux portes de cette cité qui, après l’orgie révolutionnaire, est revenue à Dieu, il en est, de ces loups qui se couvrent de peaux de brebis pour mieux perdre les âmes dont notre Seigneur Jésus-Christ leur a donné la charge ; qui cachent sous le manteau d’une charité menteuse l’orgueil des renégats et les vices des libertins hypocrites !

Et, ce disant, ce coquin-là tendait le bras du côté de Fanlac, de manière que tous les assistants comprenaient bien qu’il parlait du curé Bonal qui avait été vicaire à Montignac, autrefois.

Moi, oyant cette bête-là parler ainsi du curé, je fus au moment de lui crier sur le coup de la colère qui me monta : « Tu en as menti ! gredin ! »

Mais je me retins, et je le dis seulement à demi-voix, ce qui fit retourner plusieurs personnes dans le fond de l’église, où j’étais, puis je partis furieux.

« Est-il possible, pensais-je en m’en allant, qu’un homme si bon, si charitable ; qu’un prêtre d’une vie si exemplaire, et digne par son caractère des respects de tous, soit ainsi vilainement calomnié par ses confrères ! »

Je dis par ses confrères, car, outre les missionnaires, il y avait aussi dans le voisinage, des curés qui, pour se faire bien venir des jésuites tout-puissants, prenaient leur mot d’ordre et semaient à la sourdine un tas de calomnies contre le curé Bonal. Ils ne l’aimaient point, d’ailleurs, tous ceux du doyenné de Montignac, parce que sa conduite les accusait tous. On ne le voyait pas dans ces ribotes qu’ils faisaient les uns chez les autres, sous le prétexte de la fête de l’endroit, ou sans prétexte aucun ; ribotes d’où ils sortaient les oreilles rouges, gorgés de bons vins, et le ventre entripaillé. Lorsqu’il était, par état, obligé d’assister à une réunion, à un repas, il ne passait pas la nuit avec les autres, à jouer à la bouillotte ou à la bête hombrée ; il trouvait une raison honnête pour se retirer. Celui qui disait le plus de mal de lui, derrière, car par devant il faisait le cafard, la chattemite, c’était dom Enjalbert, le chapelain de l’Herm. C’était lui qui, en allant piquer l’assiette chez les curés d’alentour, répandait depuis longtemps de mauvais bruits sur le curé Bonal. Le curé le savait, mais ne s’en souciait guère, comptant bien que sa conduite le cautionnait assez ; et, en effet, dans sa paroisse, il était aimé et respecté comme il le méritait. Du côté de l’évêché, il avait été tranquille tant que le diocèse avait dépendu de l’évêque d’Angoulême, mais depuis quelques années qu’on avait rétabli l’évêché de Périgueux, il avait essuyé des tracasseries, des vexations, et maintenant il comprenait bien qu’on voulait le perdre.

— S’ils avaient affaire à moi, — lui disait quelquefois le chevalier, — je les démasquerais publiquement, tous ces mauvais chrétiens !

— Oui ! bien souvent le sang bout dans mes veines… mais le scandale retomberait sur la religion : il vaut mieux que je me taise.


Pourtant, s’il avait su tout ce que ces misérables disaient de lui et de la demoiselle Hermine, comme je l’appris en revenant de la fête d’Auriac, peut-être n’aurait-il pas eu tant de patience.

Car j’y allai, à cette dévotion de la Saint-Rémy : je n’eus garde de faillir à l’assignation, comme on pense. La veille, je profitai du moment où le curé était venu voir le chevalier, pour leur en demander la permission à tous deux. Ma requête ouïe, le chevalier dit :


— Au pèlerinage voisin,
Peu de cire, beaucoup de vin.


— Mais, monsieur le chevalier, répliquai-je, Rome est trop loin !

— Oh ! tu serais romipète que ce serait même chose :


Jamais cheval ni mauvais homme,
N’amenda pour aller à Rome.


Et, tout content de lui, le chevalier ajouta :

— Si M. le curé y consent, moi, je le veux bien.

— Comme je compte qu’il sera sage, je le veux bien aussi, dit le curé.

Et je me retirai bien aise.

Le lendemain, ayant déjeuné de bonne heure, la demoiselle Hermine me dit :

— Te voilà dix sols pour faire le garçon.

Je la remerciai bien et je m’en fus tout joyeux. J’avais déjà, en sous et en liards, vingt-deux sous et demi, noués dans un coin de mon mouchoir ; j’y ajoutai les dix sous, et je m’en allai, me croyant riche déjà. Je descendis passer à Glaudou, de là sous Le Verdier, et je montai à travers les bruyères prendre le vieux grand chemin du plateau, près de la Maninie, à un endroit appelé Coupe-Boursil, ce qui n’est pas un nom trop rassurant ; mais, en plein jour, mes trente-deux sous et demi ne risquaient rien. Ce chemin était très large, comme ça se voit encore en plusieurs places. On dit que c’est celui que suivit le maréchal Boucicaut lorsqu’il alla assiéger Montignac. Il faisait très chaud ; sous le soleil brûlant, les cosses des genêts éclataient avec bruit, projetant au loin leurs graines noires : aussi j’avais seulement, sur mon gilet, une blouse bleue, toute neuve, et j’étais coiffé d’un de ces chapeaux de paille que les femmes, par chez nous, tressaient à leurs moments de loisir en allant aux foires ou en gardant le bétail. La paille n’était pas aussi fine que celle des chapeaux qu’on vend partout aujourd’hui ; mais elle était plus solide, et, dans les campagnes, tout le monde portait de ces chapeaux — les paysans, s’entend. Un quart d’heure avant d’arriver aux Quatre-Bornes, je pris un raccourci et je m’en fus passer au village de Lécheyrie, puis le long des murs du jardin du château de Beaupuy, d’où je finis de descendre dans le vallon de la Laurence, où se trouve la chapelle de Saint-Rémy, à un petit quart de lieue au-dessus d’Auriac.

Au long des prés, sur le bord du vieux chemin, dans une espèce de communal, est bâtie la vieille chapelle aux deux pignons ornés de figures grimaçantes. Autour, l’herbe pousse maigre et courte sur le terrain pierrailleux et sablonneux ; mais, tout contre les murs, la terre bien fumée par les passants fait foisonner des orties, des carottes sauvages, des choux d’âne, des menthes âcres d’une belle venue. En temps ordinaire, cet endroit a l’air triste, abandonné, et cette construction, aux murs noircis par les siècles, ressemble à une grande chapelle de cimetière.

Au contraire, les jours de pèlerinage, le lieu est bruyant et animé. On y vient de loin, plus que de près : les saints sont comme les prophètes, ils n’ont pas grand crédit chez eux. Les paroisses des environs, au-dessus et en aval de Montignac y envoient bien des pèlerins, mais c’est surtout les gens du bas Limousin qui y affluent. Seulement, comme à ces Limougeaux la dévotion ne fait pas perdre la tête, quoiqu’ils en aient une bonne suffisance, ils apportent dans les bastes ou paniers de leurs mulets, des fruits de la saison, mais surtout des melons. C’est la fête des melons, on peut dire, tant il y en a. Sur des couches de paille, ils sont là étalés, petits, gros, de toutes les espèces : ronds comme une boule, ovales comme un œuf, aplatis aux deux bouts, melons à côtes, lisses, brodés, verts, jaunes, grisâtres, est-ce que je sais ? Et il s’en vend ! C’est du fruit nouveau pour le pays, car les environs de Brives et d’Objat sont bien plus précoces que par ici ; en sorte que les gens de chez nous venus à la dévotion tiennent à emporter un melon. C’est une sorte de témoignage qu’on a été à la Saint-Rémy d’Auriac.

Je dis, d’Auriac, parce que saint Rémy a encore une autre dévotion en Périgord ; c’est à Saint-Raphaël, sur les hauteurs, entre Cherveix et Excideuil. Il y a là, dans l’église, le tombeau du saint que l’on va chevaucher, comme à Auriac on se frotte à sa statue, pour guérir de toutes sortes de maladies et douleurs, et on y est guéri comme à Auriac.

Autrefois, le tombeau de saint Rémy n’était pas au bourg de Saint-Raphaël, mais à une cafourche de quatre chemins, où aboutissaient quatre paroisses : Cherveix, Anlhiac, Saint-Médard et Saint-Raphaël. Comme ce tombeau attirait beaucoup de monde, ces quatre paroisses se le disputaient. Un jour, les gens d’Anlhiac amenèrent leurs meilleurs bœufs, les attelèrent à la pierre du tombeau, mais ne purent la faire bouger d’une ligne. Ceux de Saint-Médard essayèrent ensuite et ne réussirent pas davantage. Alors les riches propriétaires de Cherveix, avec leurs grands forts bœufs de la plaine, bénits pour la circonstance, montèrent sur les coteaux et à leur tour essayèrent d’entraîner la susdite pierre ; mais sans plus de succès que les autres. Enfin les gens de Saint-Raphaël vinrent en procession avec un âne — tout ce qu’ils avaient, les pauvres ! — et après que le curé eut invoqué le grand saint Rémy, l’âne attelé au tombeau traîna facilement la pierre, à travers les friches, jusqu’à Saint-Raphaël, où elle est restée.

Voilà ce que racontent les gens du pays ; moi, je ne garantis rien.

Pour en revenir à la dévotion d’Auriac, c’est encore une foire aux paniers ; non pas de ces paniers de vîmes grossiers pour vendanger ou ramasser les noix et les châtaignes, mais de ces jolis paniers en osier blanc, de toutes formes, depuis le grand panier plat pour porter les fromages de chèvre au marché, jusqu’au joli petit panier de demoiselle à cueillir les fraises, sans oublier les corbeilles à fruits, et ces belles panières rondes ou carrées, à deux couvercles, où il tient tant d’affaires, lorsqu’on revient de la foire.

Il y a là aussi, pour soutenir les gens venus de loin, des boulangers de Montignac, vendant des choines et des pains d’œufs parfumés au fenouil, et aussi des marchandes de tortillons. Puis, contre les haies, à l’ombre, bien abritées de branchages, des barriques sont là, en chantier, où l’on vend le vin à pot et à pinte.

Lorsque j’eus dépassé le moulin de Beaupuy, et que je fus sur la petite hauteur qui domine le vallon, je m’arrêtai, tâchant de reconnaître la Lina dans cette foule de monde qui était autour de la chapelle, mais je ne le pus. Je voyais des coiffes blanches, des mouchoirs de couleur, des pailloles ou chapeaux de paille de femme, des fichus bariolés, mais c’était tout. Me remettant alors en marche, je finis d’arriver à la chapelle et je commençai de chercher dans tout ce peuple. Je fus un bon moment à me promener partout, enjambant les tas de melons, les paniers de pêches, poussant les gens pour avoir place, jouant des coudes pour avancer, et je ne voyais pas Lina. « Sa mâtine de mère, me pensai-je, l’aura peut-être empêchée de venir !… » Tandis que j’étais là assez ennuyé à cette idée, voici montant du bourg, dans le chemin bordé de haies épaisses, la procession du pèlerinage. Comme je regardais si Lina n’était pas dans les rangs, j’ouïs dire derrière moi :

— Eh bien, il pense joliment à toi !

Je me retournai coup sec, et je vis Lina avec une autre fille :

— Ha ! te voilà donc ! Et comment ça va-t-il vous autres ? Il y a un gros moment que je vous cherche ; où étiez-vous donc ?

— Nous ne faisons que d’arriver.

— Aussi je me disais : « Si elle était là, je l’aurais vue, pour sûr ! »

Et voilà que nous nous mettons à babiller tous trois ; non pas de choses bien curieuses, peut-être, mais il suffit que ce soit avec celle qu’on aime, pour y prendre plaisir. À de certaines paroles, quelquefois, on comprend qu’elle veut faire entendre autre chose que la signification des paroles, et on l’entend, encore qu’on ne soit pas bien fin, car, pour ces affaires-là, on a toujours assez d’esprit. Et puis il y a la joie de la présence, il y a les yeux qui parlent aussi, les mains qui se serrent, et on regarde les lèvres s’agiter vives et souriantes, et on est heureux des petits rires musiqués qui laissent voir les dents saines et blanches.

Pendant que nous étions à caqueter, la procession arriva. En tête, comme de bon juste, le marguillier portant la croix, petit homme brun, qui avait l’air pas mal farceur, et se réjouissait d’avance, ça se voyait dans ses yeux pétillants, de ce que cette journée allait lui rapporter. Ensuite, sur deux files, les pèlerins les plus dévots, qui sortaient d’ouïr une messe à la paroisse, et venaient encore à celle de Saint-Rémy bien plus estimée ce jour-là. Ces pèlerins, c’étaient des femmes des paroisses des environs de Montignac ; puis celles venues du causse de Salignac, qui tire vers le Quercy, coiffées de mouchoirs à carreaux rouges et jaunes, habillées de cotillons de droguet avec des devantaux rouges ; puis d’autres du causse de Thenon et de Gabillou, en bas bleus, avec des coiffes à barbes et des fichus d’indienne à grandes palmes, retenus par devant avec leur tablier de cotonnade. Et puis, pour la plus grande part, c’était des femmes du bas Limousin, tirant vers la frontière de l’Auvergne, habillées de cadis, coiffées de bonnets en dentelle de laine, noirs, comme des béguins, avec par-dessus des chapeaux de paille, noirs aussi, à fonds hauts avec des rebords par devant semblables à de grandes visières. Celles-là marchaient lourdement, chaussées de gros souliers ferrés, comme leurs maris. Les hommes étaient habillés, selon leur pays, de culottes en grosse toile de sacs, ou de droguet ; peu de blouses, mais des vestes de bure, ou des gipous de forte étoffe bleue, avec des poches par derrière dans les pans écourtés de cette espèce d’habit. Et c’est là qu’on connaissait les gens ménagers de leur argent, au morceau de pain qui enflait leur poche d’un côté, et à la petite roquille de terre brune qui dépassait dans l’autre poche, bouchée avec une cacarotte, ou épi de blé d’Espagne égrené. Il y en avait qui au lieu de pain avaient dans leur poche un tortillon, mais ceux-là passaient pour des prodigues.

Tous ces hommes, leur grand chapeau noir à larges bords à la main, marchaient lentement dans la pierraille poussiéreuse avec leurs lourds souliers, sous un soleil brûlant qui leur faisait cligner les yeux. Les femmes, leur chapelet d’une main, et portant de l’autre un petit cierge dont la flamme se voyait à peine sous ce soleil aveuglant, suivaient à petits pas en remuant les lèvres. Parmi les gens sains, on voyait des boiteux traînant avec une béquille une jambe attaquée du mal de Saint-Antoine, ou érysipèle ; d’autres qui avaient un bras en écharpe, plié dans des linges tout blancs pour la circonstance ; et d’autres encore qui avaient attrapé un effort, comme en témoignait leur culotte soulevée par une grosseur à l’aine. Entre tous ces visages brûlés par les fenaisons et les métives, il y avait des figures malades, jaunes, terreuses, qui sentaient la fièvre et la misère. Quelques-uns à demi aveugles, un bandeau sur les yeux, étaient menés par la main. Tout ce monde venait demander la guérison au bon saint Rémy : ceux-ci avaient des douleurs, ou du mal donné par les jeteurs de sorts, ou des humeurs froides ; ceux-là tombaient du haut mal, ou se grattaient, rongés par le mal Sainte-Marie, autrement dit la gale, assez commune en ce temps. Parmi ces malades, il y en avait de vieux, de jeunes ; des hommes fatigués par un mauvais rhume tombé sur la poitrine ; des femmes incommodées de suites de couches ; des filles aux pâles couleurs ; des enfants teigneux ; de pauvres épouses bréhaignes qui, n’ayant pas le moyen d’aller à Brantôme ou à Rocamadour, toucher le verrou, venaient demander un enfant à saint Rémy.

Derrière les deux longues files de pèlerins, venaient les curés, chantant des litanies ; les uns en surplis à ailes, les autres en ornements brodés à fleurs ; et puis, le dernier, le curé de la paroisse, en chasuble dorée, portait le calice recouvert. Il les faisait bon voir tous en bon point, avec des figures rouges, luisantes, bien fleuries sous le bonnet carré ou la calotte de cuir, et les cheveux noirs ou grisonnants descendant bouclés sur le cou. Ils n’étaient pas malades, ceux-là, oh ! non, ça se voyait tout de suite : c’était des curés à l’ancienne mode, de bons vivants qui n’allaient pas chercher midi à quatorze heures, et touchaient leur troupeau vers le paradis sans s’embarrasser du Sacré-Cœur, ni de l’Immaculée-Conception, ni de l’infaillibilité du pape. Sans doute, il y en avait bien qui faisaient jaser les gens pour aimer un petit peu trop l’eau bénite de cave, ou avoir deux chambrières de vingt-cinq ans pour une de cinquante, ou encore quelque nièce ; malgré ça ils valaient autant ou mieux que d’aucuns d’aujourd’hui qui baptisent leur vin et ont de vieilles servantes, mais qui sont bilieux, haineux, hypocrites, intrigants, avares, et vont chercher chez leurs paroissiennes, ce qui leur manque au logis.

Mais après tout, ça m’est égal : celui-là qui passe en couleur les mongettes ou haricots de coque, fera le tri si ça lui convient.

Tous les trois, Lina et son amie, nous regardions curieusement défiler cette multitude bigarrée qui s’engouffrait dans la chapelle. Les curés faisaient des détours pour éviter les tas de melons et les paniers, jetant çà et là un coup d’œil de côté sans tourner la tête, lorsque parmi cette foule pressée devant l’entrée ils reconnaissaient une gentille ouaille. Après eux, nous entrâmes dans la chapelle qui était bondée quoiqu’elle soit assez grande. On n’y voyait pas bien clair, car les fenêtres très étroites étaient solidement grillagées de barreaux de fer, de crainte des voleurs. Pourtant, je ne sais ce qu’ils auraient pu y voler. Les murs blanchis à la chaux, verdis çà et là par l’humidité, n’avaient pas de riches tableaux, ils étaient nus, excepté au-dessus de l’autel, où un vilain barbouillage, dans un cadre de bois peint en jaune pour imiter l’or, représentait le bon Dieu, avec une belle barbe, recevant saint Rémy dans le paradis. Ce tableau n’avait jamais été beau, sans doute, et il était très vieux, de manière que les couleurs passées s’écaillaient par endroits, emportant le nez du saint ou l’œil d’un ange qui jouait de la flûte. L’autel était peint en gris, avec des filets bleus autrefois. Les grands chandeliers étaient de bois badigeonné d’un jaune d’or, maintenant terni, ainsi que toutes les couleurs dans cette chapelle humide, qui sentait le moisi et comme le relent des plaies qu’on y étalait depuis des siècles. Sur une petite table recouverte d’une sorte de nappe, par côté du chœur, était une statue de saint Rémy en bois, qui avait l’air d’avoir été faite par le sabotier d’Auriac, tant elle était mal taillée. On l’avait bien passée en couleurs depuis peu, pour la rendre un peu plus convenable, mais la robe bleue de charron et le manteau rouge d’ocre n’embellissaient guère ce pauvre saint.

Je la fis voir à Lina en lui disant à l’oreille :

— J’en ferais bien autant avec une serpe !

— Écoute la messe, fit-elle en souriant.

C’était le curé d’Auriac qui la disait, qui la chantait plutôt, vieux homme gris pommelé, de bonne mine et encore vert. Il était servi par deux enfants de chœur et, de plus, assisté de deux autres curés en costume, qui lui faisaient de grandes révérences, mains jointes, qui embrassaient les objets avant de les lui donner, lui soulevaient sa chasuble lorsqu’il s’agenouillait, enfin faisaient un tas de cérémonies de ce genre. Moi qui n’avais jamais vu que la messe du curé Bonal, qui officiait plus simplement, je trouvais tout ça bien étrange. Il y eut beaucoup de femmes qui communièrent, de sorte qu’avec toutes ces cérémonies la messe dura longtemps ; mais enfin elle s’acheva et je n’en fus pas fâché. Au moment de sortir, le curé annonça qu’ils allaient déjeuner, et qu’il nous engageait chacun à en faire autant, afin qu’à deux heures tout le monde fût là, parce qu’on chanterait les vêpres avec sermon et bénédiction du Saint-Sacrement, après quoi on continuerait à donner les évangiles.

— Mais, ajouta-t-il, comme il y en a qui sont de loin et ne peuvent attendre si tard, M. le curé d’Aubas va rester pour donner les évangiles à ceux-là.

Et en effet, aussitôt que les autres furent partis, le curé d’Aubas, un livre à la main, assisté du marguillier qui tenait une soupière d’étain, fut entouré par une foule de gens qui demandaient l’évangile. Le curé avait bien dit : « donner », mais c’était une façon de parler, car on les payait. Lorsqu’on avait remis les sous au marguillier, qui les jetait dans la soupière, il disait :

— C’est à celui-là.

Alors chacun à son tour s’approchait du curé qui leur mettait son étole sur la tête et récitait des versets de l’évangile selon saint Matthieu, où il est question de la guérison de plusieurs malades et infirmes. Après l’évangile, les gens allaient se frotter au saint : car l’évangile, ça n’était rien au prix de saint Rémy, d’autant plus que l’évangile se payait et que le saint frottait gratis. Mais ce n’était pas celui qui était dans le chœur : on avait eu beau le passer en couleurs, personne ne le regardait. Le véritable, c’était un petit saint de pierre qu’on avait tiré de sa niche et que chacun prenait pour se frotter la partie malade, ou se faire frotter par un voisin, lorsque les douleurs étaient dans l’échine ou dans les reins. On se frottait l’estomac avec, les bras, les jambes, les cuisses, sur la peau autant que ça se pouvait. Ce bonhomme de saint avait une telle réputation de guérisseur, que les gens l’appelaient en patois : saint Rémédy, comme qui dirait : saint Remède ; et que dans le courant de l’année, la chapelle étant fermée, les passants affligés de douleurs, allaient pleins de confiance se frotter contre le mur extérieur de la chapelle au droit de sa niche.

Mais les jours de dévotion comme celui-ci, on se frottait directement. Ceux qui avaient la sciatique se le faisaient promener depuis la hanche jusqu’au talon, par-dessus la culotte ; mais, des fois, des vieilles, percluses de douleurs, qui n’avaient pas peur de montrer leurs lie-chausses ou jarretières, se le fourraient sous les cottes, ayant fiance que le frottement sur la peau avait plus de vertu. Ah ! il en voyait de belles, le pauvre diable de saint !

Quand je dis qu’il en voyait de belles, c’est une manière de dire, car il n’avait pas d’yeux, pas plus d’ailleurs que de nez et de bouche. Depuis des siècles qu’un curé adroit avait inventé ce saint, il avait tant frotté de bras, de jambes, de cuisses, d’épaules, d’échines, de côtes, de reins, qu’il en était tout usé. Comme ces marottes de carton qui servaient jadis aux modistes de campagne pour monter leurs coiffures et qui, à force d’avoir servi, n’étaient plus que des boules de carton éraillées où l’on ne voyait plus ni traits ni couleurs, le malheureux n’avait plus figure de saint, ni même d’homme. Ses bras, ses jambes, ses pieds, ses mains, sa tête, tout cela avait tellement frotté qu’on n’y connaissait plus rien, qu’on n’y distinguait plus aucune partie du corps ni de la figure ; tout était confondu sous l’usure. Ça pouvait être aussi bien une vieille borne déformée par les roues des charrettes, rongée par les pluies et les gelées, qu’une statue mangée par des siècles de frottements. Mais ça n’ôtait rien à la foi des pauvres gens désireux de guérir : on se disputait le saint, chacun le voulait, quelquefois deux le tenaient en même temps et le tirassaient, chacun de son côté, d’où il s’ensuivait des paroles à voix étouffée :

— C’est à mon tour !

— Non, c’est à moi !

— Ça n’est pas vrai !

Et cependant le curé, qui avait vu ça d’autres fois, récitait ses versets d’évangile au milieu d’un bruit sourd, et l’on entendait les sous tomber dans la soupière d’étain que le marguillier fatigué avait posée sur une chaise.

— Sortons, — dis-je à Lina et à son amie, après avoir longtemps regardé faire les gens.

Et, une fois dehors, je respirai fortement, content d’être en plein air. Puis, après nous être promenés un moment, je menai les deux droles à l’ombre d’un noyer, sur le bord d’un pré, en leur disant :

— Ne bougez pas d’ici, je reviens coup sec.

Et j’allai acheter un melon, des pêches, un pain de choine, et je fis tirer une bouteille de vin à une barrique d’un homme de la côte des Gardes au-dessus de Montignac, où l’on faisait de bon vin en ce temps-là. J’en avais en tout pour quatorze sous ; alors les choses n’étaient pas chères comme aujourd’hui.

Lorsque les droles me virent revenir ainsi chargé, elles s’écrièrent :

— Ho ! qu’est-ce tout ceci ?

— Eh bien, leur dis-je, voilà les curés qui reviennent ; il est deux heures, c’est le moment du mérenda, mangeons.

Lina faisait des façons, ayant crainte que quelqu’un de par chez elle ne la vît et ne le dît à sa mère ; pourtant à force je la rassurai, et nous étant assis sur l’herbe contre une haie, je coupai le pain, le melon, et nous nous mîmes à manger en devisant gaiement.

— Mais, dit tout d’un coup en riant la camarade de Lina, qui s’appelait Bertrille, comment allons-nous boire puisqu’il n’y a pas de gobelets ?

— Ma foi, répondis-je, vous boirez la première à la bouteille ; Lina boira ensuite, et moi le dernier, comme de juste.

— Les hommes, répliqua-t-elle, sont plus assoiffés que les femmes : ça serait à vous de commencer.

— Non pas, je suis trop honnête pour ça !

Et je lui tendis la bouteille.

Elle la prit en guignant un peu de l’œil, comme qui dit : « Je te comprends, va ! »

Ayant bu, elle passa la bouteille à Lina, qui après quelques gorgées me la donna.

— Je vais savoir ce que tu penses, Lina ! dis-je.

Et, prenant la bouteille, je me mis à boire lentement.

— Il va la finir ! disait en riant la Bertrille.

Mais ça n’était pas pour le vin que je faisais durer le plaisir ; et, tout en buvant, je coulai à Lina un regard qui la fit rougir un peu.

Tandis que nous étions là, on entendait les curés chanter vêpres à pleine voix, comme des gens qui ont pris des forces et qui savent qu’ils se reposeront à table le soir ; mais je n’étais pas bien curieux d’y aller, ni les droles non plus, étant bien où nous étions.

La bouteille ayant été vidée à la troisième tournée, je voulus aller en faire tirer une autre, tant je prenais goût à cette manière de boire après Lina ; alors toutes deux me dirent que j’étais un ivrogne, et que, pour ce qui les touchait, elles ne boiraient plus. Voyant ça, je rapportai la bouteille à l’homme de la barrique, et nous fûmes nous promener à Auriac, tandis qu’on commençait à prêcher.

Les auberges étaient pleines de gens qui buvaient. Ceux-là, c’étaient des gens de la paroisse, qui n’avaient pas grande dévotion pour le saint, et le laissaient pour les étrangers forains, mais qui l’aimaient tout de même, parce qu’il faisait aller le commerce de l’endroit, et qui le fêtaient le verre au poing.

À ce moment, les pétarous, ainsi qu’on appelle ces marchands de fruits des environs de Brives et d’Objat, commençaient à repartir, ayant vidé les bastes de leurs mulets, et rempli de gros sous leurs bourses de cuir. Ceux à qui il restait quelques melons les donnaient pour presque rien à leur auberge, ou aux adroits qui avaient attendu sur le tard pour acheter. Nous nous promenâmes assez longtemps dans le bourg et sur la place où l’on dansait à l’ombre des gros ormeaux. Je dansai une contredanse et une bourrée avec Lina, autant avec la Bertrille, et nous revoilà sur le chemin tous les trois ; Lina et moi nous tenant par le petit doigt, comme c’est la coutume des amoureux, en remontant vers la chapelle où j’entrai seul. Les offices étaient finis, on avait donné la bénédiction, et les curés s’en allaient. Mais pour ça la chapelle ne désemplissait pas. Un autre curé avait relevé celui d’Aubas, qui disait les évangiles auparavant, et le fait est qu’il devait être fatigué. Pour le pauvre marguillier, qui était seul de marguillier, et qui ne voulait peut-être pas non plus quitter la soupière, il lui fallait rester là ; mais il se consolait en la voyant se remplir de sous parmi lesquels reluisaient des pièces de quinze et de trente sous, de tout quoi il comptait avoir sa part.

Et le saint frottait, frottait toujours, passant de mains en mains, toujours disputé, toujours tirassé par les gens impatients. À cause de la chaleur grande, tout ce monde s’était rafraîchi, quelques-uns un peu beaucoup ; de manière que la foule était plus bruyante qu’après la messe, et qu’il y en avait qui, rouges comme des coqs de redevance, empoignaient le saint et l’arrachaient à d’autres qui se rebiffaient comme de beaux diables, n’ayant pas eu le temps de se frotter. Dans cette chapelle, sentant la poussière moisie et le renfermé, il s’échappait de cette presse de gens à l’haleine vineuse, sales, suants et échauffés par la marche, ou ayant des plaies, une odeur dégoûtante. On commençait à ne plus se gêner ; on parlait fort, les gens se déboutonnaient ; on défaisait les manches pour se frotter le bras ; les femmes se dégrafaient le corsage pour faire toucher au saint une tétine gonflée par un dépôt de lait, ou se troussaient pour détacher leurs jarretières et se frotter les jambes à nu, laissant voir sans honte leurs genoux crasseux. Parmi ceux qui étaient là en curieux, comme moi, il y avait parfois une rumeur de risée en voyant tout cela ; mais les bonnes gens croyants, qui attendaient leur tour et guettaient le saint, regardaient de travers les moquandiers. Du milieu de ce bourdonnement sourd, de ce brouhaha de réclamations et d’apostrophes salées, s’élevait parfois la plainte d’un malade poussé par une main brutale, ou le cri d’une femme dont le pied était écrasé par un gros soulier ferré. Car tous ces gens, comme affolés, se poussaient, se bousculaient, se marchaient sur les orteils et s’enfonçaient les côtes à coups de coudes, avec des jurons étouffés. Et, dans ce temps, à l’entrée du petit chœur, le curé récitait toujours des versets de l’évangile, et les sous tombaient toujours, emplissant presque la soupière du sacristain.

De la cohue pressée sortaient des hommes qui se reboutonnaient, des femmes qui s’agrafaient ou rattachaient leurs bas bleus avec le bout de chanvre ou de lisière qui leur servait de lie-chausses. Et peu à peu, comme il ne venait plus personne, le tas diminuait de tous ceux qui avaient satisfait leur manie superstitieuse, et bientôt il n’y eut plus là que quelques vieilles folles qui ne pouvaient se décider à s’en aller. Alors, des coins de la chapelle où ils attendaient, sortirent, se traînant, clopinant, des malades, des infirmes, des estropiés, des impotents qui n’avaient pas osé se fourrer dans la foule où on les aurait pilés ; et ils vinrent se frotter à leur tour, étalant sans vergogne leurs hideuses misères, et se rendant charitablement un bon office lorsque l’endroit malade le requérait. Le malheureux saint frotta encore quelques échines tordues, quelques jambes pourries, quelques bras desséchés ; il subit encore quelques sales attouchements de plaies croûteuses ou vives, d’ulcères suppurants, et puis enfin fut replacé, tranquille pour un an, dans sa niche, par le marguillier qui avait cessé de recevoir des sous, le curé ayant cessé de réciter ses versets d’évangile, faute de pratiques. Et, tout le monde étant parti, il ne resta plus sur le pavé, plein de terre et de gravats apportés par les pieds des dévotieux, que des boutons arrachés dans la précipitation et plusieurs morceaux de jarretières cassées.

J’ai ouï dire que, depuis ce temps-là, cette dévotion a beaucoup perdu et que les gens n’y courent plus à troupeaux comme jadis. La foi à ce tronçon de pierre informe, qu’on appelle le saint, s’en est allée, comme tant d’autres belles choses, et il n’y a plus guère que les bas Limousins qui font semblant d’y croire à cause de leurs melons. Mais, en revanche, ceux qui ont absolument besoin d’être trompés s’en vont porter leur argent aux diseuses de bonne aventure dans les foires ou acheter des poudres aux charlatans, ce qui en finale revient au même.

Lorsque je sortis, je trouvai les deux droles qui revenaient de se promener un peu toutes seules, et il fut question de partir. Bien entendu, je voulus leur faire un bout de conduite, car c’est à peine si, dans cette foule, j’avais pu parler tranquillement à Lina. Pour dire la vérité, cette dévotion ne va pas bien pour les amoureux : on est toujours en vue, dans ce vallon de la Laurence où il n’y a que des prés, et, d’un côté comme de l’autre, des coteaux de vignes, à la réserve de la garenne du château de la Faye. Quoique sans mauvaises intentions, on aime à se cacher un peu. Ah ! ce n’est pas comme au pèlerinage de Fonpeyrine, où l’on est au beau milieu des bois.

Nous nous en fûmes donc tous les trois, suivant d’abord le grand chemin d’Angoulême à Sarlat, qui passe dans la combe, le long des prés de Beaupuy, pour monter ensuite à la Bouyérie et aux Quatre-Bornes. Je tenais Lina par la taille et par une main, marchant tout doucement et lui parlant de choses et d’autres : combien j’étais content de cette journée, tout le plaisir que j’avais eu à la passer avec elle, et aussi comment nous pourrions faire pour nous revoir. Bertrille côtoyait Lina, mais, de temps en temps, la bonne fille faisait semblant de ramasser quelque fleurette sur le bord du chemin, et restait un peu en arrière pour nous mieux laisser causer. Lorsque nous fûmes aux Quatre-Bornes, j’aurais dû les quitter, mais je dis à Lina :

— Je vais aller avec vous autres un peu plus loin.

Et nous voilà suivant le chemin tracé par les charrettes à travers les grands bois châtaigniers. Nous étions si occupés à parler, Lina et moi, que nous fûmes près de l’Orlégie sans nous en être aperçus. Mais la Bertrille, qui, elle, était dépareillée, me dit alors :

— Vous ferez bien de nous laisser là ; il vaut mieux qu’on ne nous voie pas ensemble dans le village.

Ça m’ennuyait bien, mais, comme je sentais que c’était raisonnable, de crainte de faire avoir des reproches à Lina, je les laissai après les avoir embrassées toutes deux, Bertrille la première, et ma bonne amie si longuement que l’autre me dit en riant :

— Vous voulez donc la manger !

Je lâchai Lina sur ces paroles, et elles s’en furent. Pour moi, appuyant sur la gauche, j’allai descendre dans la combe qui vient de dessous Bars, et je suivis le ruisseau de Thonac, qui n’est guère qu’un fossé jusqu’au moulin de la Grandie. À la rencontre de la combe de Valmassingeas, qui rejoint l’autre, et avec elle s’élargit en vallon, je trouvai un homme qui portait sur l’épaule, avec son bâton, quelque chose de rond noué dans son mouchoir. Lorsqu’on rencontre, ce jour-là, quelqu’un portant un melon, on peut dire qu’il vient de la Saint-Rémy.

— Et vous en venez donc aussi ? lui dis-je.

— Eh ! oui, fit-il en tournant un peu la tête vers son melon, comme qui dit : « Vous le voyez. »

Là-dessus, nous cheminâmes en causant. L’homme me dit qu’il était de la Voulparie, dans la commune de Sergeac, et qu’il venait de se frotter à saint Rémy, pour un mal de tête qui le prenait de temps en temps et le rendait quasi imbécile. Puis il se mit à parler de la fête, et s’en alla remarquer que notre curé n’y était point.

— Aussi bien y étaient-ils assez tout de même, lui répliquai-je, pour manger le fricot du curé d’Auriac !

— Sans doute, fit l’homme, mais avec ça, comme voisin, il aurait dû être à cette dévotion où les gens viennent de si loin ; mais on dit qu’il ne croit pas à grand’chose, et même qu’il ne se conduit pas trop bien.

— Et qui dit ça ?

— On le dit.

— Ceux qui le disent sont des imbéciles !

— En ce cas, il y a beaucoup d’imbéciles devers chez nous, car les gens ne se gênent pas pour le dire.

— Et peut-être vous en êtes, de ceux-là qui le disent ?

— Moi, je ne dis que ce que j’ai ouï dire ; et, probablement, tout le monde dans notre paroisse, le curé en tête, ne le dirait pas si ça n’était pas vrai. Lorsqu’un bruit court comme ça, on peut bien croire qu’il n’y a pas de fumée sans feu.

Le rouge m’était monté et je le rabrouai rudement :

— Pour les pauvres sottards qui croient bêtement tout ce que leur dit votre curé, ils sont pardonnables ; mais quant à lui, qui sait aussi bien que personne que le curé Bonal est un brave homme et un digne prêtre, je vous le dis, c’est un pas grand’chose !

Et nous continuions à disputer et noiser en marchant, moi faisant de notre curé tous les éloges qu’il méritait, l’homme répétant tout le mal qu’il en avait entendu raconter, lorsque, à un moment donné, en face de la petite combe de Glaudou, sur une parole qu’il lâcha, touchant la demoiselle Hermine, je le pris au collet et je le secouai fortement :

— Bougre d’animal ! je vois bien, à cette heure, que saint Rémy est un foutu saint, car tu as eu beau te frotter la tête, tu es resté plus bête qu’un âne !

Et lui, de son côté, m’ayant attrapé par le col de ma blouse, nous nous saboulions comme à prix fait, tandis que le melon roulait sur le chemin.

L’homme était plus âgé que moi de cinq ou six ans, mais tout de même je le jetai à terre, et je lui bourrai la figure à coups de poing, de manière que je lui fis saigner le nez. Ayant un peu passé ma colère, je le lâchai ; il se releva, ramassa son melon qui s’était quelque peu écrabouillé en tombant, et, sentant qu’il n’était pas le plus fort, continua sa route, non sans me faire des menaces de nous revoir.

— Quand tu voudras, grand essoti ! lui criai-je.

Et, montant dans le coteau rocheux à travers les taillis de chênes clair-semés, je fus bientôt à Fanlac.

Je fis mon possible, en arrivant, pour ne pas rencontrer le curé, mais, justement, je m’en allai me jeter dans ses jambes. Il connut d’abord à ma blouse déchirée que je m’étais battu, et il me demanda à quel sujet. J’étais un peu embarrassé, ne voulant pas mentir, et ne voulant pas lui dire non plus de quoi il s’agissait. Pourtant, pressé de questions, je finis par lui avouer l’affaire :

— Ma foi, monsieur le curé, c’est à cause de vous.

Et je lui racontai tout, excepté que l’homme eût parlé de la demoiselle Hermine.

— Mon garçon, me dit-il quand j’eus fini, je te sais gré du sentiment qui t’a porté à prendre ma défense ; mais, une autre fois, il faut être plus patient ; allons, va te changer…

La Fantille, à qui je dus aussi expliquer les accrocs de ma blouse, ne fut pas du même avis que le curé ; elle dit que j’avais bien fait de corriger cet individu.

— Je te pétasserai toujours de bon cœur, lorsque tu auras été déchiré en pareille occasion !

— Allons, allons ! Fantille. Il faut être plus doux et savoir supporter les injures et les calomnies.

— Oh ! vous, monsieur le curé, vous vous laisseriez agonir de sottises sans rien dire.

Le curé sourit un peu, et s’en fut écrire dans sa chambre.


Moi, je me doutais bien que toutes ces méchancetés répandues par les curés, d’après le mot d’ordre des jésuites prêcheurs, n’annonçaient rien de bon. « Sans doute, me disais-je, afin de préparer les gens à une mesure de rigueur contre le curé Bonal, on essaye de le déshonorer à l’avance. » Dans mon idée, on voulait l’ôter de Fanlac, et l’envoyer dans quelque mauvaise petite paroisse au loin, rien ne pouvant lui être plus pénible que de quitter ses chers paroissiens, qui l’aimaient tant… Mais je ne connaissais pas bien ses ennemis et persécuteurs.

Quelques jours après, arriva une autre lettre cachetée de cire violette comme la première. L’ayant lue, le curé, qui était maître de lui, ne broncha pas ; il replia la lettre et s’en fut se promener dans le jardin, tout pensif, et, une heure après, alla trouver le chevalier.

Lui, ne prit pas la chose aussi patiemment que le curé, et il s’écria, aussitôt qu’il sut de quoi il s’agissait, que c’était une infamie, et une ânerie par-dessus le marché ; qu’il fallait que l’évêque eût perdu la tête pour faire une chose pareille, ou qu’on l’eût trompé ; que quant à lui, il ne ficherait plus les pieds à la messe — dans sa colère, il lâcha le mot, — puisque les tartufes faisaient forclore de l’Église le meilleur curé du diocèse.

Le lendemain se trouvant un dimanche, le curé Bonal monta en chaire, pour la dernière fois. Lorsqu’il annonça à ses paroissiens, que d’après la décision de monseigneur l’évêque, il était interdit et ne dirait plus la messe, même ce présent dimanche, ni n’administrerait plus les sacrements, ce fut dans l’église bondée de monde une explosion de surprise qui se continua en une rumeur sourde que le curé fut un instant impuissant à dominer.

Ayant obtenu le silence, il exposa que c’était un devoir pour tous, paroissiens et curé, de se soumettre à l’autorité de l’évêque ; que, pour lui, quoique sa conscience ne lui reprochât rien, car il avait toujours agi, non dans un intérêt personnel, mais pour la paix de l’Église, il obéirait sans résistance et sans murmure. Mais il ajouta que cette obéissance lui coûtait beaucoup, parce qu’il les aimait tous comme ses enfants, et qu’il avait espéré leur faire entendre longtemps la parole de Dieu, et finalement reposer dans le petit cimetière où il en avait tant conduit déjà. Il parla ainsi longuement, avec tant de cœur et de bonté que tout le monde en était ému et que les femmes, les yeux mouillés, se mouchaient avec bruit. Mais, ce moment d’émotion passé, la colère prit le dessus, et, à la sortie de l’église, les gens s’assemblèrent et se dirent entre eux qu’il ne fallait pas laisser partir le curé. Tous, les uns et les autres, se montèrent la tête de manière que plusieurs des plus décidés s’en allèrent trouver le chevalier de Galibert, toujours coléré, quoique ce fût un bon homme. Lui, voyant comme ça tournait, monta sur les marches de la vieille croix, et commença à prêcher les gens. Il leur dit que la conduite de leur curé, sa patience, sa résignation dans cette circonstance, prouvaient combien il était digne de leur affection et de leur respect.

— Mais, nous autres paroissiens, nous avons bien le droit d’agir un peu différemment… Nous pouvons nous rappeler qu’autrefois le peuple élisait ses curés et participait à l’élection des évêques et même des papes. Ce n’est pas une raison parce que des rois se sont entendus avec d’aucuns de ceux-ci pour confisquer nos antiques privilèges, de ne pas nous en souvenir. Il faut donc que toute la paroisse adresse une pétition à l’évêque pour lui demander le maintien de notre curé. Mais, — ajouta-t-il, — comme il n’y en a guère que deux ou trois qui sachent signer, nous ferons comme on faisait jadis, nous appellerons un notaire qui dressera un acte de notre protestation :


Parle papier !

Voilà, dans la position où nous sommes, ce qu’il y a de mieux à faire. Un chien regarde bien un évêque, nous pouvons donc lui adresser la parole. Êtes-vous de cet avis ?

— Oui ! oui ! crièrent tous les gens qui étaient là.

— Eh bien ! donc, je vais envoyer quérir le tabellion. Vous autres, revenez à l’heure de vêpres, et soyez là, tous, sans faute ; que personne ne reste à la maison : plus nous serons, mieux ça vaudra… Maintenant, je vous dirai que les gens en place, qu’ils aient une robe ou un habit, ne voient pas toujours les choses comme il faut, en sorte que je ne sais pas trop ce qu’il adviendra de notre protestation : peut-être s’en ira-t-elle en eau de boudin, en brouet d’andouilles, nous le verrons bien !


Il ne faut pas laisser de semer pour la crainte des pigeons.

» Pour moi, je l’ai dit d’abord : si on nous ôte notre curé, je ne mets plus les pieds à l’église !

— C’est ça ! c’est ça ! Ni nous non plus !

— Et si on nous en envoie un autre, il dira sa messe tout seul !


Un chien est fort sur son palier,
Un coq sur son fumier.

Tout le monde applaudit, et, la chose bien convenue, le chevalier m’expédia à Montignac chercher maître Boyer, ou un autre à son défaut.

À trois heures, le notaire était là, et sur la place, noire de monde, à l’ombre du vieux ormeau où l’on avait porté une table, il commença à instrumenter en écrivant son préambule. Puis tous les gens de la paroisse, hommes et femmes, le chevalier en tête, défilèrent devant lui, et, après avoir couché sur son acte leurs noms et surnoms, il continua ainsi :

— « Lesquels, adressant respectueusement mais fermement la parole à monseigneur l’évêque de Périgueux, tout comme s’il était présent, lui ont dit et remontré que, depuis le rétablissement du culte catholique, le sieur curé Bonal a donné dans cette paroisse l’exemple de toutes les vertus ; qu’il l’a édifiée par sa vraie et sincère piété ; qu’il a été, depuis bientôt trente ans, la providence des pauvres, et le père et l’ami de ses paroissiens, en sorte que tous, vieux et jeunes, pauvres et riches, désirent ardemment le conserver, tant qu’il plaira à Dieu de le laisser sur cette terre.

» À cette fin, lesdits comparants supplient très instamment mondit seigneur évêque de révoquer les ordres par lui signifiés, et de continuer ledit sieur Bonal dans ses fonctions de curé de ladite paroisse de Fanlac ; ajoutant lesdits comparants, que le seul exemple de leur curé a fait de bons chrétiens de tous les habitants de cette paroisse, et que, le bien de la religion s’accordant avec leur vif désir de le conserver, ils espèrent que mondit seigneur évêque prendra la présente demande en considération ;

» Et, sans se départir aucunement du respect dû audit seigneur évêque, lesdits comparants, au cas où leur requête demeurerait sans effet, protestent très fermement contre les inconvénients qui pourront résulter, pour la religion et ses ministres, d’une mesure qui les atteint dans leur piété et leur affection pour leur curé.

» De tout quoi lesdits comparants m’ont requis acte, que je leur ai concédé sous le scel royal, etc. »

Et après avoir fait signer les deux ou trois qui savaient, le notaire signa lui-même avec un paraphe savant, car c’était un notaire de l’ancienne école, comme ça se voit à son acte.

Le surlendemain, le chevalier en emporta une copie superbement moulée, et s’en fut à Périgueux la remettre à l’évêque.

Celui-ci, à ce que connut M. de Galibert, comprit un peu plus tard qu’on lui avait fait faire une bêtise ; mais, comme les gens en place ne reconnaissent pas facilement qu’ils se sont trompés, les évêques moins que les autres, monseigneur persista dans sa décision, malgré tout ce que put lui dire le chevalier, qui plaida chaleureusement la cause de son ami.

— Je vous prédis, monseigneur, fit-il en partant, que vous regretterez votre refus.


Tel maintenant refuse,
Qui par après s’accuse !


L’évêque, passablement offusqué de la liberté que prenait ce laïque, ne répondit rien, et le chevalier s’en alla.

La veille de son retour, le curé qui connaissait bien les gros bonnets du clergé, et savait que la démarche du chevalier serait inutile, m’avait envoyé à La Granval parler au Rey pour venir faire des arrangements. Le Rey vint trois ou quatre jours après, et, comme il n’avait plus qu’une année de ferme à courir, il consentit à résilier le bail, et à se retirer dans le bien qu’il avait à la Boissonnerie, moyennant une petite indemnité. Tout bien convenu, il s’en retourna, et le curé commença à penser à déloger, parce que le refus de l’évêque, bientôt connu de toute la paroisse, échauffait les têtes ; et il ne voulait pas être l’occasion de quelque désordre.

Il fut entendu entre le chevalier et lui que je le suivrais à La Granval, comme je le lui avais demandé. Aussi, quelque peine que j’eusse de le voir dans cette passe, je fus un peu consolé par l’idée de le suivre et de lui être utile. Je commençai à emmener le mobilier, qui n’était pas très important. Outre ce que j’en ai dit, il y avait encore dans la chambre du curé un lit tout simple, sans rideaux, une petite table recouverte d’une serviette sur laquelle il y avait une cuvette et un pot à eau en faïence, une autre table à écrire, plus grande, encombrée de papiers, quelques livres sur une tablette, deux chaises, une grande malle longue recouverte de peau de sanglier, et c’était tout. Malgré ça, avec le lit de la Fantille et le reste, avec quelques provisions, il me fallut trois jours pour emporter toutes les affaires, peu à peu, à cause des mauvais chemins. Je ne faisais qu’un voyage par jour : encore fallait-il coucher à La Granval, car il y avait loin, et les bœufs ne vont pas vite.


Un matin, tandis que je chargeais le buffet sur la charrette avec Cariol, je te vois arriver un grand diable de curé, sec comme un pendu d’été, de poil rouge, torcol, avec de gros yeux ronds et un nez crochu, qui me demanda où était le presbytère.

— Vous y êtes, lui dis-je, voici la porte.

Et, un instant après, je le suivis, pour m’assurer que c’était le nouveau curé. Précisément c’était lui, et, ensuite des civilités d’usage, il s’enquit du jour où il pourrait faire amener ses meubles qui étaient à Montignac.

— Demain nous achèverons de déménager, répondit le curé Bonal, et après-demain le presbytère sera libre.

Et là-dessus, toujours honnête, il offrit à son confrère de se rafraîchir, ce que l’autre accepta, en faisant des façons, comme s’il avait eu peur de se compromettre. Alors le curé appela la Fantille et lui dit de donner le nécessaire pour faire collation. La Fantille, au lieu d’obéir, s’en alla toute colère par les maisons du bourg dire que le remplaçant du curé venait d’arriver, et qu’il avait une de ces figures qu’on n’aimerait pas à trouver au coin d’un bois. Ne la voyant pas paraître, le curé passa dans la cuisine et me dit d’aller tirer à boire, tandis que lui-même prenait le chanteau, dans une nappe, avec des noix. Quand je mis la bouteille sur la table, le nouveau curé était en train de questionner son prédécesseur sur ce que rapportait la cure, combien on payait pour les baptêmes, les mariages, les enterrements, la bénédiction des maisons neuves, celle du lit des nouveaux mariés ; si les paroissiens faisaient beaucoup de cadeaux, et s’il y avait de bonnes maisons pieuses où l’on recevait bien les curés.

« Toi, me pensais-je en m’en allant, si tu en attrapes beaucoup, de cadeaux, ça m’étonnera ! »

Tandis que le curé nouveau faisait collation, les femmes du bourg, mues par la curiosité, une à une, deux par deux, arrivaient sur la petite place, qui filant sa quenouille, qui faisant son bas ou de la tresse de paille pour les chapeaux. Elles furent bientôt là une vingtaine, avec leurs droles pendus à leurs cotillons, et puis quelques vieux érenés, et même La Ramée qui fumait son brûle-gueule.

Au bout d’une demi-heure, ou trois quarts d’heure, que je ne mente, lorsque le nouveau curé traversa la place pour s’en retourner, tout ce monde le regarda de travers.

— Eh bien, mon brave, dit-il en passant à La Ramée, vous fumez votre pipe ?

Et comme le vieux soldat l’avisait d’un mauvais œil, sans répondre, il ajouta :

— Vous n’êtes pas bavard !

— Ça dépend.

— Alors, ce serait que je ne vous conviens pas ?

— Il se pourrait.

— Vous n’êtes pas bien gêné !

— Je suis comme ça.

Voyant que La Ramée continuait de tirer des bouffées sans plus dire mot, que les hommes ne le saluaient pas, et que les femmes faisaient semblant de ne pas le voir, le curé, tout étonné, grommela quelque chose entre ses dents et s’en alla.

Pendant qu’il était encore à portée d’entendre, Cariol, de la charrette, cria à La Ramée :

— Comment le trouves-tu, ce levraut ?

— Pas mal, pour ce que j’en veux faire !

Le lendemain, le curé Bonal suivit toutes les maisons de la commune pour faire ses adieux à chacun, entrant dans les terres pour parler aux gens qui étaient au travail, et n’oubliant personne, riches ou pauvres. Le soir, il rentra fatigué, regarda tristement le presbytère vide, et s’en fut souper et coucher chez le chevalier.

À ce que me raconta la Toinette, ce fut un triste souper, aucun des trois n’étant de goût de manger.

— Ce qui me console dans ce malheur, disait le curé, c’est que je sais que mes pauvres n’en pâtiront pas, mon bon chevalier, et que vous et mademoiselle Hermine me remplacerez dignement.

— Mon pauvre curé, oui, je tâcherai de vous remplacer en ce qui regarde la charité matérielle ; mais pour ce qui est des consolations morales, de ces bonnes paroles qui aident les malheureux à porter patiemment leurs peines, de ces exhortations charitables aux fins de relever les faibles… qui vous remplacera ? Moi, je sens bien ce qu’il faudrait dire, mais je ne sais pas trouver les paroles…

— Alors, dit le curé, je suis sûr que mademoiselle Hermine me remplacera à cet égard.

— Certes, fit-elle, je ferai de bonne volonté tout ce que je pourrai…

Et ils restèrent silencieux, les braves cœurs.

Le lendemain après le déjeuner, le curé Bonal prit son bâton et, accompagné de ses hôtes, s’achemina vers La Granval. Tous trois marchaient lentement comme pour retarder le moment de la séparation, échangeant de temps en temps quelques paroles. Arrivés à la cafourche où une croix de pierre est plantée depuis les temps anciens, le curé s’arrêta et ils se firent leurs derniers adieux. Le chevalier, moins résigné que ses compagnons, récriminait contre la décision de l’évêque, ce pendant que la demoiselle Hermine, ayant tiré son mouchoir, s’essuyait les yeux, et que le curé regardait la terre en tapant de petits coups de son bâton.

— Mes amis, dit-il en relevant la tête, nous ne serions pas de bons chrétiens si nous ne savions pas supporter l’injustice. Ce saint emblème, ajouta-t-il en montrant la croix, nous enseigne la résignation : que la volonté de Dieu soit faite !

Et, s’étant fraternellement embrassés, le curé commença à descendre la combe raide. Les pierres du chemin roulaient sous ses pieds et il s’appuyait sur son bâton pour se retenir. Peu à peu sa haute taille diminuait dans le lointain et enfin il disparut dans les fonds boisés. Alors le chevalier et sa sœur, qui l’avaient suivi des yeux, rentrèrent tristement chez eux.


Sur les cinq heures du soir, le curé arriva à La Granval, où, aidé de la Fantille, j’avais mis tout à peu près en ordre. L’ancienne maison était grande assez ; il y avait une vaste cuisine, une belle chambre où l’on aurait pu mettre quatre lits, et deux petites. Le curé jeta un coup d’œil sur l’installation, et sembla retrouver sous le vieux toit de famille les souvenirs de son enfance, car il resta longtemps pensif devant le feu.

L’heure du souper approchant, la Fantille mit une nappe au plus haut bout de la table, et y plaça le couvert du curé, puis elle trempa la soupe.

— Dorénavant, dit-il en la voyant faire, nous mangerons tous ensemble. Il n’y a plus ici de curé, obligé par état de garder certaines convenances ; il n’y a plus que Pierre Bonal, fils de paysan, redevenu paysan. Demain Virelou viendra pour me faire d’autres habillements.

— Comment ! s’écria la Fantille en joignant les mains ; vous allez poser la soutane, monsieur le curé !

— Sans doute, puisque je ne suis plus curé, et qu’il m’est défendu de la porter… Allons, mets des assiettes sur la table pour toi et Jacquou.

La Fantille hésitait, ne sachant plus où elle en était, mais elle finit par obéir.

Alors le curé, se levant, s’approcha de la table, fit le signe de la croix et récita le Benedicite.

Ayant fini, il s’assit, prit la grande cuiller et nous servit, à Fantille et à moi, chacun une pleine assiette de soupe ; après quoi, il se servit lui-même moins copieusement.

Après souper, nous parlâmes de la manière qu’il convenait de gouverner le domaine, et je fis connaître au curé mes idées là-dessus. Je l’assurai que j’étais capable de faire le travail tout seul, et bien ; mais il me répliqua qu’il n’entendait pas rester oisif, et que, nonobstant ses soixante ans passés, il était robuste et comptait m’aider. Sur les huit heures, je fus donner aux bœufs, car le Rey avait laissé le cheptel, comme c’est la coutume, en ayant pris en entrant ; après quoi, chacun alla se coucher.

Je pensai longtemps avant de m’endormir à la manière de conduire les affaires la plus profitable pour la maison. Je comprenais qu’il fallait charrier droit et travailler ferme, car la propriété n’était pas grande, valant une douzaine de mille francs au plus, et le pays, juste au beau milieu de la forêt, n’était pas des meilleurs. Mais le courage ne me manquait pas, et je me sentais tout fier et heureux d’être utile au curé et de lui témoigner ma reconnaissance. Puis, il faut que je le dise, quoique je fusse bien marri de ce qui lui arrivait, le plaisir de me sentir plus près de Lina me donnait du cœur. Certes, si la chose eût dépendu de moi, je serais retourné à la cure de Fanlac avec lui, très content de le voir heureux. Mais comme cela ne se pouvait, je m’en consolais en pensant au voisinage de ma bonne amie. L’homme a un fond égoïste ; tout ce qu’il peut faire, c’est de se vaincre lorsque le devoir le commande.

Virelou vint le lendemain, et, quatre jours après, le curé était habillé comme un bon paysan, de grosse étoffe brune avec un chapeau périgordin à calotte ronde, à larges bords.

C’était un dimanche : il nous engagea à aller tous deux, Fantille et moi, à la première messe à Fossemagne, disant qu’il garderait la maison de ce temps-là, d’autant qu’il craignait que sa présence à l’église ne fît du scandale.

— Mais la soupe ! fit la Fantille, qui n’en revenait pas de le voir ainsi habillé.

— J’attiserai le feu sous la marmite, ne crains rien.

Elle joignit les mains et leva les yeux aux poutres comme qui dit :

— Que verrons-nous de plus, grand Dieu !

Nous étions à peine de retour de la messe, la Fantille et moi, lorsqu’à l’orée du défrichement, dans la direction de la Mazière, nous vîmes le chevalier déboucher du bois sur sa jument, qu’il poussa au grand trot. Un moment après, il mettait pied à terre dans la cour et serrait avec chaleur les deux mains du curé.

— Je viens manger la soupe avec vous, dit-il.

— Soyez le très bien venu, mon vieil ami !

Et tandis que j’emmenais la jument à l’étable, ils se promenèrent aux alentours de la maison.

— Heureusement qu’il y a une poule dans la soupe ! disait la Fantille tout affairée lorsque je revins.

En déjeunant tous deux, le chevalier raconta à son ami ce qui s’était passé à l’arrivée du nouveau curé, et la mauvaise impression qu’il avait faite sur les gens :

— Je crois bien, dit-il, qu’il n’aura pas eu grand monde à sa messe, ce matin.

— C’est tant pis, repartit le curé. Je suis bien reconnaissant à toute la paroisse de l’affection qu’elle m’a marquée dans cette circonstance ; mais il ne faudrait pas que, pour des préférences de personnes, la religion en souffrît.

Oyant cela, tout en vaquant à ses affaires, la Fantille hochait la tête en signe de désapprobation.

Le chevalier était bon convive et fit honneur à la poule au pot, à la farce dont elle était garnie, et à l’omelette qui la suivit. Il égaya un peu le repas en lâchant quelques-uns de ses dictons familiers. Ainsi, le curé, qui ne buvait pas de vin pur, lui ayant offert de l’eau par distraction ou habitude, avant de se servir lui-même, il le remercia ainsi :


— L’eau gâte moult le vin,
Une charrette le chemin,
Le carême le corps humain.


Ils restèrent longtemps à deviser à table. Le chevalier faisait tourner sa tabatière et prenait de fréquentes prises ; le curé, son couteau à la main, traçait de vagues figures géométriques sur la nappe. Tous deux goûtaient les plaisirs de l’amitié à leur manière. Le chevalier, heureux du moment présent, n’oubliait pourtant pas ses griefs, et s’exprimait assez librement sur le compte de l’évêque qui avait frappé son ami et son curé ; quant au successeur de celui-ci, il n’était pas bon à jeter aux chiens.

Le curé Bonal, qui avait peut-être ressenti plus vivement le coup de cette séparation de tout ce qu’il affectionnait, avait pourtant plus de résignation, et tâchait, dans l’intérêt de la religion, d’apaiser le chevalier.

— Mon ami, disait-il, avant tout il faut connaître votre nouveau curé. Il n’y a pas huit jours qu’il est à Fanlac, vous l’avez vu deux fois : comment pouvez-vous l’apprécier ? Vous dites qu’il a une mauvaise figure ; mais il se peut qu’il soit un bon prêtre malgré cela ! Vous savez, comme moi, qu’il ne faut pas juger les gens sur la mine : les apparences sont souvent trompeuses.

— Oui, dit le chevalier :


Ne crois pas ribaud pour jurer,
Ni jamais femme pour pleurer,
Car ribaud toujours jurer peut,
Femme pleurer quand elle veut.


Le ci-devant curé sourit un peu, et le chevalier continua :

— Avec ça, je ne me trompe guère. Lorsque vous vîntes à Fanlac, malgré votre figure noire et votre air un peu rude, je dis de suite : « Voilà un brave homme de curé. » Me suis-je trompé ?

— Mon cher ami ! dit Bonal en prenant à travers la table la main du chevalier.

À la vesprée, après avoir passé quelques bonnes heures à La Granval, M. de Galibert se mit en selle pour retourner à Fanlac, chargé de souhaits de bon voyage et puis de bons souvenirs pour sa sœur.

Il ne s’était pas mépris au sujet de la messe du nouveau curé. Un homme de l’Escourtaudie, que je rencontrai quelques jours après à Thenon, où j’avais été acheter quelques brebis, me dit qu’il n’y avait pas eu un chat, par manière de parler. Mais ça, ce n’était rien ; à peu de temps de là, on vit bien autre chose. Un homme de la Galube étant mort subitement, les parents, n’osant se passer de prêtre, s’en furent, bien qu’à contrecœur, parler au nouveau curé pour l’enterrement. L’autre leur dit que ce serait quinze francs, et vingt s’il allait faire la levée du corps à la maison. Les fils du mort et son gendre trouvaient que c’était cher, d’autant plus que, de longues années, la coutume de payer s’était perdue avec le curé Bonal. Ils marchandèrent donc afin de faire rabattre quelque chose au curé. Mais lui protestait que c’était le tarif, et qu’il n’avait pas le droit de faire de rabais.

— Pourtant, dit l’un des fils, puisque le curé Bonal rabattait le tout, vous auriez bien le droit d’en rabattre la moitié ?

Cette raison mit le curé de mauvaise humeur.

— Je ne sais pas comment agissait mon prédécesseur, répliqua-t-il sèchement, mais c’est comme je vous ai dit : à prendre ou à laisser.

Enfin, après avoir bien débattu, avoir apporté de part et d’autre toutes les raisons d’usage entre gens qui font un marché ; après être sortis pour se consulter, les autres rentrèrent et acceptèrent, moyennant que le curé leur couperait quarante sous sur son prix, ce à quoi il consentit. Seulement, et c’est là que l’affaire se gâta, il leur dit qu’il fallait le payer comptant, car il avait perdu beaucoup d’argent dans son ancienne paroisse, parce que souvent, les honneurs rendus, le mort enterré, les héritiers se faisaient tirer l’oreille pour payer ; tellement qu’il y en avait qu’il fallait assigner devant le juge de paix et faire condamner.

« Foutre ! pensaient les parents du défunt, il n’est pas cassé, ce curé-là ! »

S’ils avaient eu l’argent, quoique pas contents, ils l’auraient donné, tenant beaucoup, comme tous les paysans, à ce que le curé fît les honneurs à leur vieux ; mais ils ne l’avaient pas. Force leur fut donc de s’en retourner en disant au curé que, les choses étant ainsi, ils étaient obligés de se passer du service mortuaire.

Mais, quelques heures après, une dizaine de jeunes gens vinrent pour sonner le glas, et trouvant les cordes remontées et la porte intérieure du clocher fermée, furent demander la clef au marguillier, qui répondit que le curé lui avait défendu de la donner. Là-dessus, eux, enfoncent la porte du clocher avec des haches, et se mettent à sonner les deux cloches. Le curé vint pour les faire sortir, mais il fut obligé de s’en revenir plus vite que le pas et de se fermer chez lui. Cependant, au son des cloches, les gens des villages venaient de tous côtés, et bientôt, dans le mauvais chemin qui montait au bourg, on vit au loin un cercueil recouvert d’un drap blanc se mouvoir sur les épaules de quatre hommes qui se relayaient souvent, car la montée était rude, et il faisait chaud. En s’en allant, le curé avait donné deux tours de clef à la grande porte de l’église, de manière que ceux qui sonnaient s’y trouvaient pris. Lorsque le mort arriva, on le posa devant le portail sur des chaises prêtées par les voisins, puis on fut chez le curé pour avoir la clef ; mais la maison curiale était close, et personne ne répondit. Pourtant il aurait fallu être sourd pour ne pas entendre, car, après avoir cogné avec les poings, avec des bâtons, les gens finirent par jeter des pierres à la porte et dans les fenêtres. La colère montait les têtes de tout le monde ; des exclamations à peine contenues par la présence du corps s’entendaient au milieu d’une rumeur sourde. Sur les rudes visages de ces paysans on voyait l’indignation que leur causait le refus de ce qu’ils appelaient les honneurs, fait à l’un d’eux. Déjà, les plus hardis parlaient d’entrer de force au presbytère et d’amener le curé, lorsque ceux qui étaient enfermés dans l’église finirent par faire sauter la serrure, et ouvrirent à deux battants. Le cercueil fut alors apporté devant le chœur, à la place ordinaire ; des cierges furent allumés autour, selon la coutume, et le marguillier, qu’on avait été chercher et amené malgré lui, revêtu d’une chape, chanta en tremblant de peur l’office des morts. On l’obligea ensuite à encenser et asperger le défunt comme eût fait le curé lui-même, et, tout étant fini à l’église, on partit pour le cimetière, où le pauvre marguillier, qui se croyait sacrilège, fut encore obligé de parachever les dernières cérémonies, jusqu’à la pelletée de terre finale sur le cercueil descendu dans la fosse.

Pendant que tout ceci se passait, le chevalier, qui était tenace, avait été à Périgueux faire une dernière démarche près de l’évêque et lui représentait le tort que sa décision faisait à la religion, le curé disant sa messe le dimanche devant les bancs vides.

— Il est à craindre, ajouta-t-il, qu’à la première occasion il ne se produise un désordre, tant tous les paroissiens sont outrés du départ du curé Bonal, et mal disposés pour son successeur qui semble prendre à tâche de le faire encore plus regretter !

Mais le pauvre chevalier eut beau plaider et patrociner la cause de la religion et celle de son ami, l’évêque lui fit entendre que, quelque considération qu’eût l’Église pour les laïques pieux, elle ne pouvait se gouverner par leurs avis.

— Je regrette personnellement, comme gentilhomme, de ne pouvoir accéder à votre demande, monsieur le chevalier ; mais ce que j’ai décidé dans la plénitude de mon autorité épiscopale est irrévocable.

À la suite de cet enterrement, les gendarmes vinrent à Fanlac et s’enquérirent. Puis les gens du roi s’y transportèrent et interrogèrent une masse de monde. Beaucoup d’arrestations furent faites, et finalement il y eut une dizaine de condamnations de six mois à cinq ans de prison.

Le curé Bonal eut grande peine de cette méchante affaire. À chaque occasion, il ne manquait pas de dire et de faire dire à ses anciens paroissiens de prendre patience, de ne pas se buter à l’impossible ; mais c’était inutile, et les condamnations achevèrent de les mutiner. Le nouveau curé voyant ça, dépité de ce que son église était toujours vide, et ne se croyant pas trop en sûreté, depuis qu’un soir il avait failli recevoir un coup de pierre par la tête, finit par demander à s’en aller, ce qui lui fut accordé, et la paroisse resta sans curé, à la confusion de quelques-uns, les meneurs de cette affaire.

Ainsi se vérifiait la prédiction un peu obscure du chevalier qui avait dit :


Il viendra un temps où les renards auront besoin de leur queue.