Jane Austen, sa vie et son œuvre/1/6

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CHAPITRE VI


Chawton. Renouveau d’activité littéraire.
« Le château de Mansfield ».


Le village de Chawton est situé dans la partie la plus richement boisée et la plus pittoresque du Hampshire, à peu de distance de la petite ville d’Alton et à cinq milles du fameux village de Selborne où « l’heureux naturaliste » Gilbert White passa tant d’années d’une vie unie et tranquille. Chawton Cottage, la maison que M. Edward Knight avait fait aménager pour sa mère et ses sœurs était à moins de cent mètres du parc au milieu duquel Chawton House dresse les corps irréguliers de ses bâtiments Tudor et présente au soleil sa façade aux longues fenêtres à meneaux. La route de Gosport d’un côté, de l’autre la route de Winchester, procuraient aux habitants du Cottage la distraction alors assez appréciée de voir passer voitures et diligences. Derrière la maison et séparé de la route de Winchester par une épaisse haie vive, s’étendait un grand jardin planté de deux rangées de bouleaux dont les branches formaient en été un berceau de feuillage. Ce jardin se terminait par un beau verger. « Nos fleurs poussent à merveille, écrit Jane Austen au printemps de 1811, seul, votre réséda fait bien piètre ligure. Notre jeune plant de pivoines au pied du sapin, vient de fleurir; il est très beau. Toute la bordure de la charmille sera bientôt égayée par des œillets et des œillets de poète, sans compter les ancolies qui sont déjà en fleur. Les seringas aussi commencent à s’ouvrir… ». Elle ajoute deux jours plus tard : « Vous ne pourriez vous figurer — car cela dépasse le pouvoir de l’imagination — quelle promenade délicieuse on peut faire autour du verger. Notre rangée de bouleaux a très bonne apparence, de même que la jeune haie vive du jardin. On m’annonce qu’on a découvert un fruit sur un des abricotiers ». [1]

Le rez-de-chaussée de Chawton Cottage contenait, en plus de la cuisine et des dépendances, deux pièces dont l’une, la plus petite, ouvrant sur la route de Winchester, servait de salle à manger et dont l’autre était le salon où Jane Austen avait fait placer son piano, « le meilleur qu’il avait été possible de se procurer pour trente guinées ». [2] Chaque matin, avant le déjeuner, Jane faisait un peu de musique ; le soir, elle chantait en s’accompagnant quelque romance : « L’Adieu du Soldat » et « Le beau gars aux cheveux blonds ». [3]

Dans la petite salle à manger où les trois femmes avaient coutume de travailler à des ouvrages d’aiguille, Jane Austen recommença bientôt, comme autrefois à Steventon, à délaisser la couture pour s’asseoir devant le pupitre dont le tiroir renfermait ses manuscrits. « Elle avait soin que ni les domestiques, ni aucune personne étrangère à la famille, ne pussent deviner à quoi elle s’occupait. Elle écrivait sur de petites feuilles de papier qu’elle pouvait aisément dissimuler ou recouvrir d’une feuille de buvard. Il y avait entre la porte d’entrée et l’office une porte qui grinçait en s’ouvrant et elle défendit qu’on la réparât car son bruit servait à l’avertir de l’approche d’un visiteur ». [4] Les interruptions étaient d’ailleurs assez rares dans ce tranquille Chawton (Cottage où Mme Austen et ses filles menaient une vie dont la lecture était la grande distraction et dont les occupations se réduisaient à la direction du ménage, à quelques ouvrages pour les pauvres et à quelques leçons de lecture et d’écriture données aux enfants du village. [5] Cette vie monotone avait cependant sa gaieté aussi bien que sa douceur. Chawton n’étant pas loin de Steventon pour qui pouvait suivre à cheval des chemins de traverse impraticables aux voitures, James Austen, accompagné d’un de ses enfants, venait souvent au Cottage. Anna, sa fille aînée, eut ainsi l’occasion de voir fréquemment ses tantes et de se lier avec la plus jeune d’une très vive amitié. « Ce fut au cours de ces années, écrivit-elle plus tard, que je fis vraiment connaissance avec ma tante Jane. Les dix-sept ans qui nous séparaient semblèrent alors se réduire à sept, puis à rien. Mon grand amusement, pendant un séjour que je fis un été à Chawton, était d’aller chercher des livres à la bibliothèque d’Alton. Quand j’avais parcouru ces livres, je tournais en ridicule les aventures qu’ils contenaient pour divertir tante Jane tandis qu’elle travaillait à quelque ouvrage d’aiguille, presque toujours destiné aux pauvres. Ce jeu nous amusait beaucoup toutes deux et ma tante Cassandre s’y intéressait aussi, quoique moins vivement. Mais parfois, comme nous débitions des folies, elle ne pouvait tenir son sérieux et nous priait de ne pas tant la faire rire». [6] L’animation pénétrait aussi à Chawton avec la visite des enfants du châtelain. « S’il dut y avoir au Cottage bien des heures de silence pendant lesquelles Fanny Priée, Emma AVoodhouse ou Anne Elliot grandirent en intérêt et en beauté, j’ai bien peur que mes sœurs, mes cousins et moi, raconte Mr. Austen-Leigh, n’ayons bien souvent, pendant nos visites à Chawton, troublé ce mystérieux travail. Nous n’avions d’ailleurs pas la moindre idée de l’occupation qu’interrompait notre présence et il nous aurait été impossible d’en rien deviner, car aucun signe d’impatience ni d’irritation n’échappa, en aucune circonstance, à l’auteur que nous dérangions ». [7] Lorsque Jane Austen eut retrouvé les longues heures de loisir qui lui étaient nécessaires, le premier travail qu’elle entreprit fut la révision de « Bon Sens et Sentimentalilé ». Son frère Henry ayant réussi à lui trouver un éditeur, elle se rendit à Londres en avril 1811, et termina les derniers arrangements pour la publication de son œuvre. Sans plus oublier « Bon Sens et Sentimentalité » « qu’une mère n’oublie l’enfant qu’elle nourrit », elle jouit néanmoins des plaisirs de la capitale : visites aux musées, aux expositions de peinture, soirées passées au théâtre ou dans le monde. Présentée par sa belle-sœur qui avait été la comtesse de Feuillide, Jane fit alors la connaissance de plusieurs émigrés et pénétra dans un milieu français. Quinze ans auparavant, elle avait fait un bref séjour à Londres « ce lieu de dissipation et de vice » comme elle l’appelait en riant. Elle n’y avait fait depuis que de rares et surtout très brèves visites. Après le calme des journées de Chawton, elle eut alors l’impression de vivre une vie intense. Pour rassurer Cassandre qui aurait pu se croire oubliée ou négligée, elle lui écrivit un jour : « Je suis une vilaine de me laisser absorber au point de sembler n’avoir plus une pensée pour les êtres et les choses auxquels je m’intéresse en tout temps et en toute circonstance, c’est-à-dire à votre milieu et à vous-même. Je vous assure que je pense à vous tous et désire être tenue au courant de tout ce qui vous concerne. Mais, le moyen [8] de ne pas être absorbée par mes propres affaires ? » [9] Londres, en effet, est si attrayant, presque si nouveau pour elle, qui passe de la solitude et du silence du Hampshire au mouvement des rues bruyantes, au spectacle des étalages où se déploient d’irrésistibles chiffons. La note de gaieté, de joyeux empressement qui se fait entendre dans sa correspondance à cette époque indique, aussi bien que le contenu des lettres elles-mêmes, que Jane Austen vécut pendant sa visite à Sloane Street dans une fièvre de mondanités. « J’ai le regret de vous apprendre que je fais des dépenses folles. Je gaspille tout mon argent, et le vôtre aussi, ce qui va vous sembler pire encore. Chez un marchand où j’étais allée acheter de la mousseline à carreaux que j’ai payée 5 shillings le mètre, je me suis laissée tenter par une mousseline d’une couleur ravissante, et j’en ai pris dix mètres, pensant qu’elle vous plairait ». Puis viennent de nouvelles « dépenses folles » parmi lesquelles figure l’achat d’un charmant petit bonnet. Et c’est un nouvel aveu : « Rien ne saurait me contenter si je ne m’achète pas, en plus de ce bonnet, un chapeau de paille comme celui de Mme Tilson. C’est tenir une conduite scandaleuse, mais le chapeau en question, qui va me coûter une guinée, n’est vraiment pas cher ». [10]

Le choix de parures et de toilettes s’imposait d’ailleurs car Mme Henry Austen allait donner une soirée à laquelle elle avait invité quatre-vingts personnes. Henry Austen était alors associé dans une banque et habitait une jolie maison de Sloane Street où sa femme recevait une société nombreuse, « gentry » et gens d’affaires, auxquels se mêlaient quelques émigrés et quelques artistes. Le lendemain de la soirée, Jane en envoya le récit à Chawton : « Tout s’est passé à merveille. À sept heures et demie, les musiciens sont arrivés dans deux fiacres et à huit heures, la noble compagnie a commencé à faire son apparition. Parmi les premiers arrivés étaient George et Mary Cooke et j’ai passé la plus grande partie de la soirée avec eux. Bientôt, comme il faisait trop chaud au salon pour nous, nous sommes allés dans le vestibule où il faisait relativement frais. Là, nous avions l’avantage d’entendre la musique à une distance raisonnable et de voir arriver les derniers venus. J’étais entourée de gens de connaissance, des messieurs surtout, et, avec Mr. Sampson, Mr. Seymour, Mr. W. Knatchbull, sans compter Mr. Walter, Mr. Egerton, les Cooke, Miss Beckford et Miss Middleton, je n’étais pas sans avoir à qui adresser la parole. La musique a été très bonne… les musiciens ont fait le plus grand plaisir à tout le monde et ont gagné leur argent sans faire des embarras. Aucun amateur n’a consenti à se produire. La maison n’a été vide qu’après minuit. Si vous voulez apprendre d’autres détails, questionnez-moi. Il me semble, pour ma part, que j’ai épuisé, plutôt qu’effleuré le sujet ». [11]

Cependant, il nous manque quelque chose pour avoir une image bien nette de Jane Austen, souriante et animée, au milieu d’un petit groupe de gens qui tous, nous le devinons, subissent le pouvoir de son charme : nous ne savons rien encore de sa toilette. C’est dans la lettre suivante que cette question sera traitée avec une brièveté surprenante. « Ma coiffure était faite d’un bandeau pailleté comme la bordure de ma robe, avec une fleur que m’avait donné Mme Tilson ». L’heureux effet de cet ajustement est indiqué ensuite avec une pointe d’humour : « Je comptais bien qu’il me reviendrait quelque remarque de Mr. W. Knatchbull au sujet de la soirée et me tiens pour très satisfaite du jugement porté sur moi : il m’appelle une jeune personne fort agréable. Il faut se contenter de cela. À l’heure qu’il est, on ne saurait prétendre à rien de mieux et ce sera très heureux si l’on peut prêter à de telles remarques pendant quelques années encore ». [12] Cette réflexion, amusée et mélancolique à la fois, nous rappelle que Jane Austen a maintenant trente-six ans. Mais elle demeure, pour l’invité de son frère, ainsi qu’aux yeux de beaucoup d’autres « une jeune personne». Elle est presque aussi jolie qu’aux jours où elle fleuretait avec son « ami irlandais », Mr. Tom Lefroy et certainement plus charmante, avec plus de grâce, plus de douceur qu’autrefois. Elle est maintenant capable de s’intéresser à certaines choses qui n’appartiennent pas à son milieu. Aussi c’est un plaisir pour elle que de pénétrer en compagnie de sa belle-sœur dans un salon d’émigrés. Elle se réjouit à l’avance de voir « les façons d’une société française ». Après sa visite, elle se déclare satisfaite et loue les manières du comte d’Entraigues avec une délicieuse naïveté. « M. le Comte, qui est âgé, est un très bel homme, de manières si réservées qu’elles pourraient le faire passer pour un Anglais. Il a, je crois, beaucoup d’esprit et une grande culture. Il possède quelques beaux tableaux anciens qui ont fait l’admiration d’Henry, cependant que la musique du fils faisait les délices d’Eliza. Parmi ces tableaux, il y avait une miniature de Philippe V d’Espagne, le petit-fils de Louis XIV, que j’ai trouvée fort à mon goût. Le comte Julien est un musicien remarquable ». [13]

La seule réserve que fait Jane Austen au sujet des amis français d’Eliza de Feuillide est qu’ils ont la fâcheuse habitude de priser immodérément, « taking quantifies of snuff ». Elle ne voit dans le comte d’Entraigues qu’un homme du monde et un collectionneur. Elle ne soupçonne pas que la vie de ce vieux gentilhomme pourrait fournir la matière de plusieurs romans d’aventures. L’émigré dont elle admire les tableaux et les objets d’art cache sous une apparence de dilettantisme les intrigues d’un agent secret qui, après avoir trahi plusieurs maîtres, travaille en 1811 pour le compte de Louis XVIII. En lisant les quelques lignes consacrées au vieux comte d’Entraigues et au comte Julien, on regrette de ne pas trouver un mot de Mme d’Entraigues. Sous le nom de Saint-Huberty, celle-ci avait chanté à l’Opéra, où elle avait reçu les encouragements et les compliments du vieux Gluck. Quelques années plus tard, la cantatrice fameuse avait inspiré au jeune Bonaparte les seuls vers d’amour qu’il écrivit jamais. Mais, ignorant les triomphes de l’artiste et les succès de la femme, Jane Austen ne vit dans la Saint-Huberty de jadis qu’une vieille dame insignifiante dont le visage ne gardait aucune trace d’une beauté disparue.

À son retour à Chawton, elle reprit son nouveau roman, commencé en février 1811, [14] qui devait être « Le Château de Mansfield ». Son travail fut interrompu en 1812 par la révision d’« Orgueil et Parti pris », publié au commencement de 1813 par Egerton, l’éditeur de « Bon Sens et Sentimentalité ». Comme « Bon Sens et Sentimentalité », « Orgueil et Parti pris » parut sans nom d’auteur. Jane Austen semble avoir désiré à ce moment que son secret fut soigneusement gardé. Mais avec une famille si nombreuse et vivement intéressée à son succès, il était difficile que Jane Austen, malgré l’anonymie de ses livres, ne fut pas bientôt connue pour en être l’auteur. Après la publication d’« Orgueil et Parti pris » quand l’accueil très favorable lait à ses deux premiers romans lui a donné confiance en son propre talent, son attitude semble se modifier un peu. Elle continue à écrire par plaisir, tout en acceptant avec une modeste satisfaction l’argent et les louanges qu’elle recueille, mais la composition devient pour elle, de simple distraction, une occupation de plus en plus absorbante. Dans une lettre écrite de Cbawton à son frère Frank et datée de juillet 1813, elle parle du succès de ses deux premiers livres : « Vous serez content d’apprendre que tous mes exemplaires de « Bon sens et Sentimentalité » se sont vendus et m’ont rapporté 140 livres sterling, sans compter les droits de reproduction, si je dois jamais en toucher. Mes œuvres m’ont donc rapporté jusqu’à présent 250 livres sterling, ce qui me donne l’envie de gagner davantage. J’ai entrepris quelque chose qui, je l’espère, se vendra bien, grâce à la réputation d’ « Orgueil et Parti pris », bien que ce ne soit pas de moitié aussi amusant. [15] À propos, cela vous déplairait-il que j’y fasse mention de « l’Eléphant » (le vaisseau que commandait alors le capitaine Frank Austen) et de deux ou trois des bateaux sur lesquels vous avez servi ? Je l’ai fait sans votre permission, mais je le modifierai si cela devait vous fâcher. D’ailleurs, je ne fais que citer leurs noms en passant ». [16]

Dans une autre lettre écrite deux mois plus tard, elle s’explique avec son frère sur son désir de ne pas être connue pour l’auteur d’ « Orgueil et Parti pris » et sur la difficulté d’empêcher des admirateurs trop zélés de parler à tout le monde d’elle et de son œuvre. Son frère, en lui permettant de mentionner les noms de ses bateaux lui a probablement fait remarquer qu’il serait plus sage de se servir d’autres noms. Elle répond : « Je vous remercie très vivement de la permission que vous me donnez et de l’affectueux avertissement qui l’accompagnait. Je savais déjà à quoi je m’exposais, mais le fait est que le secret est ébruité et de telle façon qu’il n’est plus un secret. Quand je ferai paraître un troisième livre, je n’essaierai même plus de mentir ; Henry a entendu en Écosse Lady Robert Kerr faire de grands éloges d’« Orgueil et Parti pris ». Il n’a rien eu de plus pressé que de dire le nom de l’auteur. Une fois qu’un bruit de ce genre a commencé à se répandre il se propage facilement, et Henry, en toute simplicité, y a aidé maintes fois. Je sais bien qu’il le fait par affection et à cause de son admiration pour ce que j’écris, mais je tiens cependant à vous dire, et à Mary également, combien je suis sensible à la bien plus grande preuve d’affection que vous m’avez donnée en vous conformant scrupuleusement à ma demande. J’essaye de m’endurcir. Après tout, c’est une chose insignifiante comparée à ce qu’il y a de vraiment important dans la vie». [17]

Ce qu’elle craint, ce qui la blesse dans son amour-propre et lui fait redouter la célébrité, c’est, en devenant un auteur à la mode, d’être exposée à la curiosité du public. Il lui semble qu’elle deviendra une « bête curieuse » [18] et cette pensée lui gâte un peu le plaisir qu’elle prend très franchement, très simplement, aux félicitations et aux louanges que ses amis lui transmettent. Elle aime à écrire et se réjouit du succès de ses romans, mais son orgueil se révolte déjà — alors que le public connaît si peu de son œuvre — à l’idée que la femme pourrait disparaître derrière la romancière. Une anecdote racontée par Henry Austen, nous apprend comment s’exprima un jour sa répugnance à faire dans le monde figure de femme auteur. Une personne de la société aristocratique l’ayant invitée à une réception, pour procurer à l’auteur d’« Orgueil et Parti pris » le plaisir de rencontrer l’auteur de « Corinne », elle refusa l’invitation, disant que l’auteur d’« Orgueil et Parti pris » n’assistait pas à des fêtes où Miss Jane Austen n’était pas invitée. [19]

La jalouse réserve dont elle s’entourait explique pourquoi, malgré ses succès littéraires, elle ne figura jamais dans la correspondance ou les souvenirs des écrivains de son époque. Une seule fois, son nom est mentionné par une personne qu’aucune relation d’amitié ou de parenté ne liait aux Austen. Dans une lettre à un ami. Miss Mitford, l’auteur de « Notre Village », rapporte quelques détails qu’on vient de lui donner sur l’apparence et le caractère de Miss Austen. « Une dame qui la fréquente m’assure qu’elle est devenue maintenant la vieille fille la plus guindée, la plus revêche, la plus pointilleuse, qui ait jamais goûté les douceurs du célibat. Avant que le succès d’« Orgueil et Parti pris » eut révélé au public le trésor qui se cachait sous de si austères apparences, on ne faisait pas plus attention à elle dans le monde qu’à un tisonnier, à une tige d’écran ou à n’importe quelle baguette de fer ou de bois qu’on laisse dans un coin. Il en va bien autrement à cette heure. Miss Austen est toujours raide et sèche comme un tisonnier, mais on a peur d’elle. Il faut avouer que c’est un peu effrayant de se voir observer en silence par quelqu’un de semblable. Une femme d’esprit, un peintre de caractères, et qui ne dit mot, est un être vraiment redoutable ». [20]

À ce tableau peu flatteur, Miss Mitford ajoute un correctif qui fait honneur à son amour de la vérité : « Je ne suis pas très sûre que tout ceci soit vrai. La personne dont je le tiens est la sincérité même, mais elle a des raisons d’être indisposée à l’égard de Miss Austen. Son beau-frère est en procès avec le frère de Miss Austen qui, dit-il, l’a frustré d’un héritage considérable ». Dans le portrait tracé par Miss Mitford, cette maussaderie, cet air austère et revêcbe, la terreur inspirée par un silence qu’on croit chargé de malveillance, semblent tout d’abord en contradiction flagrante avec le témoignage de ceux qui ont connu Jane Austen. Le « Mémoire » et la notice biographique qui accompagne « L’Abbaye de Northanger » s’accordent à louer en elle « une taille mince et élancée, un pas léger et vif, un teint d’une fraîcheur exquise, une expression de gaieté, de franchise et de bonté ». Mais cette contradiction même renferme peut-être une indication précieuse. Pour méchant qu’il soit, le croquis à la plume de Miss Mitford ne contiendrait-il pas cette sorte de vérité que la caricature la plus poussée conserve parfois en dépit de sa laideur voulue et de ses exagérations ? Effaçons de ce portrait ce que la rancune et l’animosité ont inspiré, oublions ce qu’on nous rapporte, et que nous savons inexact, de l’attitude du monde à l’égard de Jane Austen ; il n’y restera rien qui ne précise et n’éclaire ce que l’œuvre et la correspondance nous ont déjà appris.

Avec ceux qui l’aiment, dans l’intimité du cercle familial, Jane Austen laisse paraître sans contrainte un aspect de sa nature qu’elle ne peut ni ne veut livrer aux yeux des indifférents. Gracieuse et gaie avec les siens, elle est en d’autres circonstances d’une timidité extrême. Cette timidité lui fait revêtir devant les étrangers une apparence de froideur, de réserve muette et distante qui semblent cacher un mépris ou un blâme secret. Cependant, lorsque dans une réunion elle est entourée d’un petit groupe d’amis, personne ne sait mieux donner à la conversation un tour agréable, spirituel et délicat. Mais elle n’est pas de ceux qui savent « faire étalage d’esprit pour la galerie ». [21] Aussi, maintenant qu’elle a presque renoncé à danser, elle préfère le plus souvent s’isoler. Quand elle accompagne sa jeune nièce dans le monde elle s’assied au coin du sofa réservé aux mères et aux chaperons. Il faut vraiment avoir quelque raison personnelle de détester Miss Austen pour découvrir alors en elle une vieille fille revêche et guindée. Son joli visage que la maladie n’a pas encore pâli, est toujours éclairé par des yeux vifs, brillants de spirituelle et fine malice. Ses beaux cheveux bruns entourent de petites boucles rondes et pressées un front bien dessiné. Elle est gentiment parée et sa parure lui sied à merveille ; les après-midi chez les marchands de modes n’ont pas été passés en vain. Et, parmi les femmes âgées au milieu desquelles elle est assise, sa fraîcheur et sa jeunesse paraissent d’autant plus charmantes. À peine pourrait-on lui reprocher d’avoir la taille un peu raide et d’être trop silencieuse. Cette raideur, à dire vrai, est chose commune à une époque où s’appuyer au dossier de sa chaise est une infraction grave aux lois de la bienséance mondaine. Et qui penserait à craindre le silence de cette gracieuse personne, réservée sans doute, mais qui sait si bien dire à propos, avec une grâce timide, un mot aimable ? Si ce n’est pas pour juger et critiquer tout le monde qu’elle se tient à l’écart, faut-il voir dans son silence la preuve de la supériorité qu’elle s’attribue ? Point du tout. Son silence n’a rien de dédaigneux et le demi-sourire qui flotte autour de ses yeux et de sa bouche ne contient qu’une ironie amusée. Elle se tait, plutôt que d’échanger avec des indifférents des paroles banales. Elle a d’ailleurs mieux à faire. Elle écoute et observe. Son observation n’est pas celle d’un critique amer ni d’un censeur chagrin ; c’est l’attention éveillée d’un spectateur devant une comédie dont toutes les scènes l’amusent infiniment. Sans être jamais la dupe des apparences, elle ne s’indigne pas devant la vanité et la sottise, elle les accepte parce qu’elle les sait inévitables. Loin de chercher à tirer des ridicules qu’elle remarque quelque belle généralisation sur la faiblesse ou la méchanceté des hommes, elle jouit simplement du divertissement que lui offrent les vaniteux et les sots. Moraliser sur les divers aspects de la vie demande un esprit plus profond que le sien; son intelligence vive et pénétrante est à la mesure des choses journalières et s’exerce seulement dans le concret. Le regard qu’elle jette sur la vie et sur les choses est celui d’un témoin averti, amusé et tolérant, sans fausse et fade indulgence, qui trouve un plaisir toujours renouvelé dans l’observation et justifie ce plaisir à ses propres yeux en disant : « Pourquoi donc sommes-nous au monde si ce n’est pour servir au divertissement de nos semblables et, à notre tour, les amuser à nos dépens ? »

En mai 1813, Jane Austen fait de nouveau un bref séjour à Londres, au moment d’une exposition générale de l’œuvre de Sir Joshua Reynolds. Elle cherche à trouver parmi les toiles de Reynolds un portrait de son héroïne de prédilection, Elizabeth Bennet. Mais ce soin ne lui fait pas oublier les visites à la modiste et à la couturière. Comme aux jours de Steventon, chaque lettre parle de chiffons et d’ajustements nouveaux. Certain chapeau est décrit minutieusement : « Il sera en satin blanc au lieu de satin bleu, tout en satin blanc et en dentelle, avec une petite fleur blanche piquée sur l’oreille gauche comme la plume d’Harriet Byron. J’ai permis à la modiste d’aller jusqu’à une livre seize shillings ». À n’en pas douter, la littérature aussi bien que la coquetterie entraîne Jane Austen à pareille dépense. Une livre seize shillings lui semble une prodigalité excusable quand il s’agit d’un chapeau rappelant celui d’une héroïne de Richardson. Pour aller au théâtre avec son frère, elle se fait un jour accommoder par un coiffeur qui la frise avec une rapidité prodigieuse. « J’ai trouvé ma coiffure affreuse et j’aurais mille fois préféré un gentil bonnet, mais mes compagnons m’ont réduit au silence à force d’admiration. Je n’avais qu’un petit bandeau de velours autour de la tête ». Elle parle à peine de ses livres, et seulement pour demander à sa sœur l’opinion d’un certain M. H… sur « Orgueil et Parti pris ». « Je suis très flattée, dit-elle, de savoir déjà qu’il admire beaucoup mon Elizabeth ». [22]

Après ces quelques jours passés en grande partie à choisir des colifichets et des parures pour l’hiver suivant, se place une visite à Godmersham Park, visite qui devait être la dernière. Les lettres écrites à cette occasion révèlent le plaisir de « tante Jane » à se retrouver au milieu des enfants de son frère. Ses nièces, surtout cette « chère petite Fanny » dont le nom revient maintenant si souvent, trouvent en elle un amie délicieusement vive, jeune et gaie et qui sait être cependant, lorsqu’il le faut, tendrement maternelle. « Je me souviens, raconte l’une d’elles, que lorsque tante Jane venait à Godmersham, elle apportait le manuscrit du roman qu’elle était en train d’écrire et s’enfermait avec mes sœurs pour leur en faire la lecture. Mes petits frères et moi, nous entendions à travers la porte de grands éclats de rire, et nous nous sentions très humiliés d’être exclus de réunions si agréables. Je me souviens aussi que tante Jane restait souvent pendant la journée assise au coin du feu dans la bibliothèque, travaillant à un ouvrage d’aiguille. Puis, tout à coup, elle éclatait de rire, se levait et courait à une table placée à l’autre bout de la pièce, sur laquelle il y avait toujours des plumes et de l’encre ; elle griffonnait quelque chose et venait se remettre à son travail près de la cheminée ». [23] Les aînées de ses nièces savaient bien ce que voulaient dire ces éclats de rire, ces brusques interruptions et ces mots écrits à la hâte puisqu’elles étaient admises à l’honneur d’écouter, longtemps avant que le public les connût, les discours de l’inoubliable Mme Norris, le récit des aventures d’Harriet Smith ou les compliments de la loquace Miss Bates. Pour dédommager ceux des enfants qui n’auraient rien pu comprendre à de telles lectures, leur tante inventait des histoires merveilleuses qu’elle leur contait avec une patience infatigable. Un trait exquis qu’on relève dans « Emma » semble avoir été inspiré à l’auteur par ses petits neveux et nièces de Godmersham. Une jeune fille, se promenant seule dans la campagne, est importunée, puis terrifiée par des bohémiens que la venue d’un autre promeneur met en fuite : « Toute l’aventure se réduisit bientôt à une affaire de peu d’importance, sauf aux yeux d’Emma et de ses neveux… Henry et John continuèrent à lui réclamer chaque jour l’histoire d’Harriet et des bohémiens et à la reprendre invariablement si elle s’écartait, fut-ce dans le moindre détail, du premier récit des faits ». [24] Le souvenir de ces histoires demeura vivant dans la mémoire de ses neveux et nièces. « Ce qui charmait d’abord les enfants, écrit une de celles-ci, c’était la douceur qui rayonnait d’elle. Nous sentions qu’elle nous aimait et nous l’aimions à notre tour. C’est tout ce que je me rappelle avant le moment où je fus assez grande pour apprécier son esprit. Alors, je connus les délices de sa conversation enjouée et pleine d’intérêt. Tout, grâce à elle, devenait amusant pour un enfant. Et quand j’eus quelques années de plus et que d’autres cousines étaient là pour partager le divertissement, elle nous racontait de belles histoires, des contes de fées de préférence. Chacune de ses fées avait une personnalilé bien distincte. Je crois qu’elle inventait ses contes à mesure et son récit se prolongeait souvent pendant deux ou trois jours ». [25]

Lorsque des amis venaient à Godmersham Park, elle aidait sa nièce Fanny à les recevoir et accompagnait la jeune fille dans ses visites à des voisins de campagne. Ce nouveau rôle ne laissait pas de lui paraître agréable. « Comme il faut bien que je cesse d’être une jeune personne, je trouve maintes douceurs à devenir quelque chose comme un chaperon. On m’installe sur le canapé près du feu et je bois autant de vin qu’il me plaît ». Elle écrit un autre jour : « J’ai abandonné ma lettre en grande hâte, pour me préparer à faire des visites dans la matinée. Naturellement, j’ai été prête la première et n’aurais pas eu besoin de tant me presser. Fanny avait mis sa robe et son chapeau neufs. Ces dames étaient chez elles. J’étais en fortune, car j’ai vu Lady Fagg et ses cinq filles, ainsi qu’une vieille Mme Hamilton… et Mme et Miss Chapman de Margate par-dessus le marché. Je n’ai jamais vu une famille où l’on soit si laid ; cinq filles d’une laideur !… Miss Sally Fagg a une jolie taille et c’est à cela que se réduit toute la beauté de la famille. La visite a été plutôt ennuyeuse. Fanny s’en est très bien tirée, mais il y avait disette de conversation et les trois amies de la maison sont restées dans la pièce à nous regarder. Cependant, Miss Chapman jouit du nom de Laura et porte une robe à double volant. Il faudra que vous vous décidiez à faire mettre des volants à vos robes… » Pour être devenue moins moqueuse, Jane Austen n’a rien perdu de son humour et brosse en quelques traits une amusante scène d’intérieur, mais elle a appris à admirer et à louer spontanément et plus généreusement. La jolie Miss Austen des bals de Steventon et de Hasingstoke n’aurait pas su dire à propos d’une jeune personne rencontrée chez des amis : « J’admire la sagesse et le goût de Charlotte Williams. Ses grands yeux noirs savent bien juger ». À de telles louanges, assez rares encore pour être précieuses de sa part, elle en ajoute une autre : « Je veux lui faire l’honneur de donner son nom à une de mes héroïnes ». [26]

Au milieu de ses occupations familiales et mondaines l’auteur de « Bon Sens et Sentimentalité » et d’« Orgueil et Parti pris » ne saurait ni ne voudrait oublier ses « enfants chéris ». À plusieurs reprises pendant son séjour chez son frère, elle entend parler très favorablement de ses livres et reçoit « d’exquises flatteries ». « Et de plus, écrit-elle, mes livres sont lus et admirés en Irlande. Il y a une certaine Mme Fletcher, la femme d’un juge, vieille dame très charmante et très cultivée qui brûle d’envie de me connaître, veut savoir à quoi je ressemble, etc. Elle ne sait pas qui je suis… Je ne désespère pas d’avoir un jour mon portrait exposé au Salon, un barbouillage de blanc et de rouge en guise de visage, et la tête penchée toute d’un côté. Peut-être épouserai-je après le jeune M. d’Arblay. D’ici là, je devrai à notre cher Henry des sommes énormes pour les frais d’impression, etc. ». [27] Car le succès de ses deux premiers romans s’affirme. « Orgueil et Parti pris » est très bien accueilli du public ; il a les honneurs d’une seconde édition à la fin de 1813. « Depuis ma dernière lettre, écrit-elle le 6 novembre, j’ai eu à m’occuper de ma seconde édition. Je ne peux pas m’empêcher de souhaiter que beaucoup de gens soient pris du désir de l’acheter. Je ne m’opposerais même pas à ce qu’ils considèrent cet achat comme un pénible devoir. L’important pour moi, c’est qu’ils fassent l’emplette de mon livre… Mary a entendu dire qu’on admirait beaucoup mon roman à Cheltenham. Je sais que je ne peux pas vous ennuyer en vous racontant tous ces détails et que je n’ai pas besoin de m’excuser ». Pour comparer ses œuvres aux romans qui jouissent alors d’une certaine vogue, elle lit en 1813 un livre de Mary Brunton qu’elle n’avait pas osé feuilleter en 1811, au moment où « Bon Sens et Sentimentalité » allait paraître. « J’ai essayé de me procurer « Self Control » avait-elle alors avoué à Cassandre, j’aimerais tant savoir ce que vaut l’auteur, mais j’ai toujours une certaine crainte de trouver trop bon un bon roman et de m’apercevoir que mon intrigue et mes héros ont déjà été présentés au public ». [28] Deux ans plus tard, et bien qu’elle doute de voir « Le Château de Mansfield » aussi favorablement accueilli que ses prédécesseurs, elle dit du roman de Mary Brunton : « Je suis de plus en plus certaine que ce livre est écrit avec les meilleures intentions du monde en un style très élégant et qu’il ne contient rien de naturel ni même de vraisemblable. Je crois que l’aventure la moins extraordinaire et la moins incroyable qui arrive à l’héroïne est d’être entraînée à la dérive par le courant d’une rivière en Amérique ». [29] Simplicité et vraisemblance, ces deux qualités dont « Self-Control » n’offrait pas la moindre trace sont les qualités maîtresses du « Château de Mansfield », l’œuvre nouvelle où Jane Austen avait ajouté à l’art subtil et à l’observation pénétrante de ses trois premières œuvres le charme nouveau d’une émotion discrète.

Élevée par charité avec les enfants de son oncle Sir Thomas Bertram, Fanny Priée n’a trouvé qu’un seul ami au château de Mansfield. Le second fils de Sir Thomas a deviné un cœur exquis et un esprit délicat sous la timidité et la gaucherie de la petite cousine pauvre. Il a pour Fanny une affection toute fraternelle et Fanny croit longtemps n’avoir pour Edmond qu’une vive reconnaissance et une grande admiration.

Pendant une longue absence de Sir Thomas, appelé aux colonies par des affaires urgentes, ses deux filles, Maria et Julia, font leurs débuts dans le monde. Les deux sœurs sont également belles et savent conserver, en dépit de leurs succès mondains, l’apparence de la plus charmante simplicité. Maria fait bientôt la conquête d’un riche « squire » du comté. Peu de temps après les fiançailles de Maria, Mr. Crawford et sa sœur, nouveaux venus dans le voisinage, se lient avec les habitants de Mansfield. On improvise chaque jour au château un divertissement nouveau : un concert, un bal, une excursion, on s’avise même de jouer la comédie. Cendrillon muette et délaissée, la petite Fanny regarde d’un œil un peu attristé les amusements de ses cousins et de leurs amis. Elle s’aperçoit avec douleur que la grâce et les yeux vifs de Mary Crawford ont séduit Edmond. Elle remarque aussi que le spirituel Henry Crawford, dont Julia est visiblement éprise, fait à Maria une cour assidue. Sans accorder la moindre pensée à la mauvaise humeur croissante de son fiancé. Maria accepte et recherche même les attentions de Mr. Crawford. Mais, avec le retour inopiné de Sir Thomas, la vie au château de Mansfield redevient paisible et monotone. Plus de comédie ni d’excursions, et bientôt Henry Crawford part sans avoir prononcé les paroles qu’attendait Maria. Blessée dans son orgueil par cet abandon, impatiente d’échapper à la tutelle d’un père autoritaire. Maria se résigne à épouser le fiancé qu’elle n’aime pas. Elle quitte le pays après son mariage, emmenant avec elle Julia.

Fanny demeure à Mansfield où sa grâce discrète, son charme et sa douceur commencent enfin à être appréciés de l’austère Sir Thomas. Sir Thomas n’est d’ailleurs pas le seul à découvrir que Fanny est délicieusement jolie et que sa bonté est infiniment attachante. Henry Crawford, de retour après quelques mois d’absence, est frappé de la beauté de Fanny. Il se promet de rester à Mansfield assez longtemps pour se faire aimer. Mais la jeune fille, se souvenant de la conduite de Mr. Crawford à l’égard de Maria, reste insensible aux attentions les plus flatteuses. Henry Crawford se pique au jeu. Son premier dessein était seulement de se faire aimer ; bienlôt il désire plus encore, il aime Fanny et veut qu’elle consente à devenir sa femme. Sur un refus formel, il fait appel à l’autorité de Sir Thomas. Celui-ci, ignorant les sentiments de sa nièce, s’irrite de son attitude : Mr. Crawford est riche, il est aimable ; quelle raison une jeune fille sans fortune peut-elle avoir de refuser un tel parti ? Comme Fanny persévère dans sa résistance. Sir Thomas la renvoie chez ses parents. Elle apprendra là, au milieu de la gêne et du désordre, le prix de l’existence large et facile que lui offre Henry Crawford. Pendant son exil — car elle est maintenant une étrangère dans la maison paternelle — Fanny commence à envisager avec moins de répugnance l’idée d’épouser Mr. Crawford. Elle sait d’ailleurs qu’Edmond est resté attaché à Mary et ne sera pas repoussé lorsqu’il demandera sa main. Mais le volage Henry ne sait pas supporter l’épreuve de l’absence. Il rencontre Maria à Londres, et entraîné malgré lui par l’attachement évident de la jeune femme, s’enfuit avec elle. Cette fuite, qui déshonore les Bertram aux yeux du monde, éloigne à jamais Edmond de Mary Crawford. Fanny, qui aurait épousé Henry s’il avait su plus longtemps demeurer digne d’elle, peut désormais continuer à donner à Edmond toute sa tendresse. Puis, le temps faisant son œuvre, Edmond comprend enfin que c’est auprès de Fanny qu’il trouvera le bonheur.

Avec une intrigue plus complexe que les premiers romans, une étude de caractères plus poussée, moins de vivacité dans le dialogue mais plus de nuances et de variété, « Le Château de Mansfield » est l’œuvre d’un auteur arrivé à la pleine et délicieuse maturité de son talent. Tout ce qu’il y avait d’un peu sec, d’un peu âpre, dans les fraîches et brillantes pages d’« Orgueil et Parti pris » ou de « L’Abbaye de Northanger » a disparu pour faire place à une atmosphère limpide et douce où tout est harmonisé, fondu, où le ridicule même est sans impatience et sans dureté, où une plus sûre connaissance de la vie et des hommes donne à la présentation des faits comme à l’étude des caractères une maîtrise à laquelle l’auteur n’avait pas encore atteint.

La peinture de la vie de famille avec sa sécurité, ses affections paisibles et profondes, revêt dans ce nouveau roman un charme unique. En même temps que nous voyons l’influence d’un milieu un peu grave, mais tout d’honnêteté et de dignité, sur une nature comme celle de Fanny, l’auteur nous montre dans Maria et Julia Bertram, la résistance à cette même et bienfaisante influence. Mais si le château de Mansfield est isolé du monde, si ses habitants jouissent un peu jalousement de la paix, de l’existence heureuse et large qu’ils goûtent, Mr. Henry Crawford et sa sœur apportent chez les Bertram un élément emprunté à un monde différent. À la gravité des manières, au respect des traditions, au sérieux de la pensée et des goûts que le châtelain de Mansfield prétend imposer à son entourage, les jeunes Crawford viennent opposer l’amour du plaisir, la recherche égoïste de toutes les satisfactions, la frivolité, l’élégance de la vie mondaine. Avec eux apparaît encore l’amour du luxe et de l’intrigue que la société de Londres connaît seule à cette époque, alors que, dans ses châteaux, la noblesse de province ne conçoit rien au delà de la monotone répétition des mêmes occupations et des mêmes innocents et fades divertissements.

À ce contraste s’en ajoute un autre. D’un côté, Fanny et Edmond, élevés dans l’aisance, entourés des mêmes soins que les autres jeunes habitants du château, sont soumis de bonne heure au respect de la discipline et habitués à ne pas considérer uniquement et toujours leur propre inclination. Fanny est une nièce élevée par charité ; elle doit obéir à tous. Ce qu’elle veut ne compte pour rien si quelqu’un souhaite ou désire une chose différente. Edmond est bien le fils de la maison, mais il n’est pas l’aîné, et dès l’enfance on lui a appris à céder à Tom, l’héritier du nom et le futur chef de la famille. Maria et Julia, parce qu’elles sont les filles de Sir Thomas, et Tom, par droit d’aînesse, sont donc traités en privilégiés. Aussi grandit en eux un féroce égoïsme. Tom ne songe qu’à ses plaisirs, il dépense sans compter une fortune dont la meilleure part lui est destinée. Les deux sœurs, fières de leur beauté et de leur nom, le jugement faussé dès l’enfance par les flatteries de leur tante Norris ont seulement les dehors de l’amabilité et d’un bon caractère. « Leur vanité est si adroitement dissimulée qu’elles semblent n’en point avoir ».

De ce conflit entre deux conceptions de la vie et deux genres d’éducation, naît toute l’intrigue qui se termine par une conclusion inattendue et cependant inévitable, en laquelle s’exprime la logique des faits qui nous sont présentés. Un passage d’une lettre écrite à Godmersham en 1813 semble indiquer que, pour les oppositions de l’indulgence sans bornes à la discipline, de l’amour du plaisir au sentiment du devoir, qui forment le thème moral du « Château de Mansfield », l’auteur se servit, en les transposant et en les modifiant, d’observations faites chez son frère Mr. Edward Knight. « Comme je vous ai parlé hier de mes neveux, avec une pointe d’amertume dans ma dernière lettre, [30] je pense qu’il est absolument nécessaire de leur rendre justice aujourd’hui… Lorsqu’on a vivement blâmé ou loué quelqu’un, on s’aperçoit bientôt après de quelque chose de tout à fait opposé. Aujourd’hui, ces deux petits qui suivent maintenant une chasse au renard, vont rentrer et me mettre de mauvaise humeur par quelque nouvelle preuve de leurs goûts de luxe ou de leur rage de sports, à moins que je n’éloigne de moi cet événement par mes prédictions ». [31] Goûts de luxe et oisiveté, ces mêmes traits qu’elle déplore souvent chez ses neveux, sont ceux qu’elle étudie dans «Le Château de Mansfield ». L’étude de cette question de morale et d’éducation est intimement mêlée à tout le roman, elle en est la trame sur laquelle sont entrelacés d’une main délicate, les multiples fils d’une intrigue à la fois ténue et complexe. L’amour de Fanny pour Edmond forme le « thème sentimental » de l’œuvre, et se fait entendre d’un bout à l’autre avec des modulations d’une variété exquise. C’est d’abord un amour fraternel, qui, grandissant dans le silence, devient un amour de femme, avec ses craintes, sa jalousie, sa douleur à la fois cruelle et chère. La souffrance et la douceur de l’amour sont peintes avec un sens très sur des nuances, sans rien de romanesque ni de passionné mais avec une admirable sincérité. Cette sincérité et cette délicatesse apparaissent surtout dans les conversations où Edmond, captivé par la spirituelle vivacité de Miss Crawford, fait à Fanny l’éloge de sa rivale. De telles pages où l’on sent vibrer discrètement une note de sensibilité inaccoutumée, nous permettent de mesurer le développement du talent de l’auteur. Les personnages, suivant le mot de Jane Austen elle-même, sont moins « amusants » que les Bennet ou les Dashwood, mais l’étude de leur caractère est plus fouillée. L’héroïne est aussi séduisante que la brillante Elizabeth Bennet, et nous apparaît douée d’une beauté morale, d’un charme voilé et émouvant qu’Elizabeth ne possédait pas. L’humour a gagné en sûreté et en pénétration, son ironie est plus mordante et éclaire des aspects plus profonds de la vie au lieu de se jouer à la surface des choses.

« Le Château de Mansfield » est, avec « Orgueil et Parti pris », l’œuvre mentionnée le plus souvent dans la correspondance de Jane Austen. Les personnages de son roman deviennent pour elle, comme Elizabeth et Jane Bennet, des familiers ou des amis. Pendant qu’elle travaille au récit de leurs aventures, leur caractère, leurs attitudes et leurs actions s’imposent à son esprit, comme si au lieu d’être créés par elle, ils avaient une existence propre. Dans une lettre de février 1813 [32] elle dit en parlant d’une soirée passée chez des amis : « Aussitôt qu’on eut préparé une table de whist et qu’on commença à parler d’installer le reste de la société à une autre table, je fis un mot d’excuse à ma mère et m’éloignai, laissant juste autant de joueurs autour de la grande table qu’il y en avait à la soirée de Mme Grant. Je souhaite qu’ils aient formé une compagnie aussi bien assortie». [33] À la fin de cette lettre, une petite phrase nous indique avec quel soin elle vérifiait l’exactitude du moindre détail. « J’ai appris de Sir J. Carr qu’il n’y a pas de gouverneur ni de palais du gouvernement à Gibraltar, mais seulement un commissaire royal ». [34] En mars 1814, elle accompagne à Londres son frère Henry qui était venu à Chawton et, pour faire passer le temps pendant le long trajet en chaise de poste, lit à haute voix le manuscrit du « Château de Mansfield ». « Nous avons commencé notre lecture à Bentley Green. Jusqu’ici, l’approbation d’Henry est si haute que mon attente est presque dépassée. Il trouve l’ouvrage différent des deux autres, mais ne semble pas le juger inférieur. Il en est au mariage de Mme Rushworth et j’ai bien peur qu’il n’ait déjà vu toute la partie la plus intéressante. Il éprouve beaucoup de sympathie pour Lady Bertram et Mme Norris, l’étude des caractères lui paraît mériter de grands éloges. Il comprend tous les personnages, aime Fanny et prévoit, je l’imagine, tout ce qui va arriver ». Après avoir parlé de ses occupations elle revient à son livre : « Henry continue à lire « Le Château de Mansfield ». Il admire Henry Crawford, comme il convient, s’entend, c’est-à-dire parce qu’il le trouve intelligent et agréable. Je vous raconte tout ce que j’ai de flatteur à vous raconter, je sais que cela vous fera plaisir ». [35] Trois jours plus tard, elle écrit encore : « Henry vient de me dire à l’instant qu’il aime « Le Château » de plus en plus. Il en est au troisième volume. Il a, je crois, changé d’avis et ne pense plus qu’on puisse prédire comment le roman se terminera. Il m’a dit hier qu’il déliait qui que ce soit de dire si Henry Crawford allait s’amender ou s’il allait oublier Fanny en quinze jours ». [36] Puis vient le verdict final de ce frère au jugement duquel Jane Austen se fiait plus qu’à celui de personne au monde : « Henry a fini de lire M. P. et son approbation n’a pas diminué. Il a trouvé la seconde moitié du dernier volume extrêmement intéressante ». [37]

« Le Château de Mansfield » dut paraître en avril ou en mai 1814. En juin, Jane Austen est de retour à Chawton et Cassandre est à Londres. Jane recommande à sa sœur de prendre soin de sa santé et « de ne pas se faire écraser en courant après l’empereur». Car, en juin 1814, Londres est en fête et prépare à l’empereur Alexandre une réception magnifique. On va célébrer à Saint-Paul un grand service d’actions de grâces pour la victoire des nations alliées et l’heureux retour de Louis XVIII sur le trône de France. Ordinairement si peu intéressée par des événements de ce genre, elle est gagnée par l’enthousiasme que soulève en Angleterre la venue de l’empereur de Russie. « On disait à Alton hier qu’il passerait certainement par notre route, soit en allant, soit en revenant de Portsmouth ». Cet intérêt ne dure pas. Dix jours plus tard, elle est excédée d’entendre parler de l’empereur et n’a plus de paroles de sympathie que pour son frère Frank. Celui-ci se plaint « que la revue navale n’ait pas lieu avant vendredi et qu’il ne puisse rien faire d’un travail très urgent tant que Portsmouth est sens dessus dessous. J’espère, conclut-elle, que Fanny a vu l’empereur, et si elle l’a vu, je souhaite de grand cœur bon voyage aux alliés ». [38]

Un sujet plus attrayant, c’est le succès de son dernier livre : « Nous avons fait une visite… Miss D. se flatte de m’avoir servi de modèle pour Fanny Priée, et sa jeune sœur fait de même, car elle s’appelle Fanny ». Au milieu de novembre, elle écrit à sa nièce pour lui annoncer une bonne nouvelle : « Vous serez contente d’apprendre que la première édition du « Château de Mansfield » est épuisée. Votre oncle Henry voudrait que j’aille à Londres faire le nécessaire pour une seconde édition, mais… je lui ai signifié ma volonté et mes intentions et ne partirai pas, à moins qu’il ne me fasse beaucoup d’instances. Je suis avide d’argent et veux tirer le plus de profit possible de mon livre. Mais, comme vous êtes bien au-dessus des considérations d’intérêt, je ne vous ennuierai pas de ces détails. Les plaisirs de la vanité sont de ceux que vous pouvez mieux comprendre, et vous vous associerez à celui que me donnent, de temps en temps, des louanges envoyées de beaucoup d’endroits différents ». Aux compliments de sa nièce, elle répond : « Je vous remercie, rien n’est encore fixé et je ne sais si je vais courir les risques d’une seconde édition. Nous allons voir Egerton aujourd’hui et l’on décidera de l’affaire. Le public a plus de tendances à emprunter mon roman et à l’admirer qu’à l’acheter, ce dont je ne saurais m’étonner. Mais bien que je sois aussi sensible à la louange que personne au monde, j’apprécie néanmoins ce qu’Edward appelle « du vil métal » (Pewter). [39]

Cette seconde édition ne parut pas en 1814, mais seulement à la fin de 1815. Elle fut confiée aux soins du fameux éditeur Murray, auquel Jane Austen s’était adressée quelques mois plus tôt pour la publication d’« Emma ». Ce fut Murray qui lui communiqua le premier article de critique inspiré par son œuvre. [40] En remerciant son éditeur de cette attention, elle ajouta avec quelque désappointement : « L’auteur d’« Emma » n’aurait pas à se plaindre de la façon dont le critique l’a traitée, si celui-ci n’avait entièrement omis de mentionner « Le Château de Mansfield » dans son article. Je ne puis m’empêcher de regretter qu’un écrivain aussi capable que le critique d’« Emma » considère « Le Château de Mansfield » comme indigne de son attention ». [41] Cet article, — le seul qu’elle put lire puisque le second ne fut écrit par Whately qu’en 1827, — avait pour auteur Walter Scott, ainsi que nous l’apprend une note de Lockart. [42] Le silence absolu gardé sur « Le Château de Mansfield » dans une étude dont le sujet était l’œuvre de Jane Austen pouvait à juste titre être interprété comme un blâme. Il fut d’autant plus sensible à Jane Austen qu’elle ne jugeait pas son quatrième roman inférieur à ceux qui l’avaient précédé. Mais si son orgueil d’artiste et sa vanité de femme furent blessés de cette omission, elle allait bientôt recevoir, alors qu’elle s’y attendait le moins, un témoignage d’intérêt précieux à son loyalisme. Le « premier gentilhomme de l’Europe », le Prince Régent, allait faire savoir à l’auteur d’« Orgueil et Parti pris » son admiration pour son œuvre, et apprendre à Miss Austen qu’il se jugerait très honoré si elle voulait bien lui dédier un de ses romans.

  1. Lettres. 29 et 31 mai 1811.
  2. Lettres. 27 décembre 1808.
  3. « The Soldier’s Adieu », « The Yellow-haired Laddie ». Voir Jane Austen, her life and lier letters. Page 238.
  4. Memoir. Page 96.
  5. Cité par C. Hill, dans « Jane Austen, her homes and her friends » d’après des papiers de famille. Page 177.
  6. Cité par C. Hill, « Jane Austen, lier homes and her friends ». Page 195.
  7. Memoir. Page 97.
  8. En français dans le texte.
  9. Lettres. 18 avril 1811.
  10. Lettres. 18 avril 1811.
  11. Lettres. 25 avril 1811.
  12. Lettres. Mai (?) 1811.
  13. Lettres. 25 avril 1811.
  14. Memoir. Page 95.
  15. Il s’agit de « Mansfield Park », alors presque achevé.
  16. Lettre du 13 juillet 1813, citée dans « Jane Austen and her sailor brothers » by J. H. and E. C. Hubback.
  17. Lettre du 25 septembre 1813 citée dans « Jane Austen and her sailor brothers » by J. H. and E. C. Hubback.
  18. Lettres. 24 mai 1813. « I am rather frightened by hearing that Miss B. wishes to be introduced to me. If I’m a wild beast, I cannot help it ».
  19. Voir Sense and Sensibility, with a biographical notice by Henry Austen. Novels by Jane Austen. Standard Series ; London, Richard Bentley, 1833.
  20. Miss M. R. Mitford. Lettre adressée à Sir William Elford, 3 avril 1815.
  21. « Orgueil et Parti pris ». Chap. XXXI « We neither of us perform to strangers ».
  22. Lettres. 15 sept. 1813. (Ce M. H… était Warren Hastings).
  23. Cité dans « Jane Austen, her homes and her friends » by Constance Hill. Page 202.
  24. Emma. Chap. XXXIX.
  25. Memoir of Jane Austen. Page 86.
  26. Lettres. 11 octobre, 14 octobre et 6 novembre 1813.
  27. Lettres. 4 novembre 1913. Le jeune M. d’Arblay dont elle parle sans le connaître, est le fils de Mme d’Arblay (Fanny Burney) l’auteur d’« Evelina », « Cecilia », etc.
  28. Lettres. Avril 1811.
  29. Lettres. 11 octobre 1813.
  30. La lettre à laquelle Jane Austen fait allusion a été détruite, car rien dans celle qui la précède n’indique une « pointe d’amertume » envers ses neveux.
  31. Lettres. 11 octobre 1813.
  32. Memoir. Page 100.
  33. Voir « Le Château de Mansfield ». Chap. XXV.
  34. « The other women, at the Commissioner’s at Gibraltar, appeared in the sanie trim » Manslleld Park. Chap. XXIV.
  35. Memoir. Pages 105 et 106.
  36. Lettres. 5 mars 1814.
  37. Lettres. 9 mars 1814.
  38. Lettres. 23 juin 1814.
  39. Lettres. 30 novembre 1814.
  40. Voir : Quarterly Review. Octobre 1815.
  41. Memoir. Page 124. Lettre du 1er avril 1816.
  42. Life of Scott, by Lockhart. Chap. LV.