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Jane Eyre, autobiographie

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Jane Eyre, autobiographie
Revue des Deux Mondes, période initialetome 24 (p. 471-494).


JANE EYRE




AUTOBIOGRAPHIE.[1]




Un roman ! un roman ! Politique, économie politique, socialisme tout ce qui retentit et domine en ce temps-ci, je donnerais tout de bien grand cœur pour un roman.

Car enfin, voici huit mois que nous chevauchons dans le pandœmonium des chimères. Huit mois ! Et prenez garde que je ne fais point allusion aux luttes violentes, à la souffrance matérielle et à cette incertitude de l’avenir qui est l’anxiété et l’angoisse de chaque jour. Je ne parle que du supplice de l’esprit, des tortures de la pensée, de l’inexprimable dégoût de l’intelligence aux prises avec ces folies terribles qui échappent à la raison par l’excès de leur absurdité, mais auxquelles le mal qu’elles font au monde ne nous permet point de refuser le combat. Certes, après avoir suivi la métaphysique socialiste dans les limbes de l’impossible qu’elle habite, à ces sabbats où tournoie la ronde des sophismes grimaçans, des abstractions décharnées, de tous les spectres du délire ; après avoir passé des heures, des jours, des mois dans cette région de l’impalpable, de l’invisible et du vide à trébucher sur les argumens à bascules que M. Proudhon appelle des antinomies, il y a enfin un moment où l’ennui monte au cerveau comme l’ivresse, où l’ame suffoquée secoue le cauchemar et se sauve du vertige par un effort désespéré, où l’on redemande à grands cris l’air, la lumière, la vie, où l’on se tâte pour bien s’assurer que l’on habite encore cette chère guenille où le bon Dieu nous a provisoirement logés en attendant les fabuleux organes promis par Fourier ; un moment, pour tout dire, où l’on se réfugie dans l’énergie de la vie individuelle, au sein de la réalité, mère robuste, qu’il suffit de toucher pour défier victorieusement les évocations des Paracelses socialistes. Qu’un roman alors est une chose douce et rafraîchissante ! un roman qui fait repasser rapidement devant vous quelques scènes de ce poème réel où nous avons chacun notre rôle d’activité, de devoir, de labeur, de souffrance et de joie.

D’ailleurs, les vicissitudes et les tristesses du temps présent donnent un intérêt particulier à la littérature romanesque. Les événemens qui ont rompu certaines carrières ont ramené une foule de personnes distinguées à cette existence de retraite, de repos et de contemplation qui est comme le milieu où se nourrit le plus volontiers ce genre de littérature. Quand les acteurs d’élite deviennent spectateurs, quand les positions officielles renvoient dans l’oisiveté des hommes qui remplissaient les premiers rangs de la société active, la vie d’intelligence et d’imagination s’enrichit nécessairement de tout ce que perdent les affaires. Supposez, — la révolution de février a mille fois réalisé cette hypothèse, — supposez une ame autrefois absorbée par le mouvement extérieur, par les commerces superficiels, par l’activité machinale, qui accompagnent les situations publiques, tout à coup rendue aux méditations d’une solitude inoccupée, à l’intimité des cercles restreints, à cette sorte de recueillement calme où l’on se possède soi-même, où l’on peut se sentir et se regarder vivre ; voici ce qui arrive, ce qui arrivera presque toujours : l’on cherche et l’on trouve dans les incidens moins nombreux, mais plus attachans, dans les émotions plus familières, mais plus délicates, de cette nouvelle existence l’aliment d’une activité autrefois prodiguée à des distractions tracassières. Que l’on regrette pour des intérêts publics la perte des situations influentes, je le conçois ; mais la retraite a ses consolations, si ce n’est des compensations préférables, et, quoique forcées, ces haltes dans la vie ont bien leurs profits. L’esprit et le cœur y regagnent une élasticité, une sensibilité, une faculté de se reprendre aux choses du sentiment et de la pensée qui est un rajeunissement plein d’imprévu et de charmes. Aussi, en songeant à cette conséquence de la révolution politique, je me représente bien des révolutions privées qui apparaissent dans les mystères du lointain sous une demi-teinte romanesque. Je vois, en ces temps d’épreuves, les vieilles liaisons se resserrer, les fortes amitiés se nouer. Je vois des esprits élevés, des cœurs aimables, s’unir, se presser pour ainsi dire, afin de se protéger mutuellement contre la tempête déchaînée sur le monde, s’arranger pour passer ensemble ces momens de tourmente, heureux de s’être rencontrés ou retrouvés, comme les membres d’une famille goûtent aux premières soirées d’hiver la douceur de se sentir réunis devant la flamme du foyer, autour de la table du salon, tandis que la pluie fouette les vitres et que la rafale pousse dans le parc dépouillé ses gémissemens les plus lugubres. C’est bien l’heure du roman, n’est-ce pas ? l’heure des longues lectures interprétées par les voix intérieures de l’ame.

Il me semble que cet état des esprits et des choses devrait susciter son romancier et inspirer des créations d’une sympathie et d’une couleur nouvelles, quelque chose de plus que des œuvres de pur amusement et de simple jeu littéraire. Sans doute, ennuyés à crier par la prose socialiste du jour, chacun de nous se prend à répéter tout bas, avec un soupir de convoitise :

Si Peau-d’Âne m’était conté,
J’y prendrais un plaisir extrême.

Cependant, conter pour conter n’est point assez. Nous demanderions davantage aujourd’hui. Plus que jamais nous voudrions que le romancier fût moraliste. C’est surtout dans des momens comme celui-ci que l’artiste est tenu de renvoyer à ses contemporains l’écho idéalisé de leurs agitations morales et de se mettre à l’unisson de leurs pensées, de leurs douleurs et de leurs espérances. Il y a plus : si l’art a gardé quelque puissance pratique sur la société, si la littérature conserve encore sur les mœurs une influence efficace, l’art et la littérature sont mis solennellement en demeure de remplir leur rôle utile et social. Quelle est la maladie de ce temps ? L’utopie, cette fausse poésie, crée de l’homme un idéal absurde et menteur. Elle réalise le mot de Montaigne et de Pascal : pour vouloir faire de l’homme un ange, elle le soûle et l’abêtit. Elle rêve pour l’homme une perfection mécanique, perfection monotone et sotte. Avec ce mirage qu’elle plaçait autrefois dans le passé sous le sobriquet d’état de nature, qu’elle projette maintenant sur l’avenir, dans une reconstitution générale de l’humanité, elle nie et détruit la société présente ; elle insurge les peuples contre les conditions mêmes de leur existence ; elle provoque les nations au suicide. Cette erreur trompe sans doute des aspirations généreuses, mais elle flatte aussi de méprisables défaillances. Que cherche-t-on dans l’utopie ? Un mécanisme social qui épargne aux hommes la lutte avec la vie, qui les dispense de la douleur, c’est-à-dire de l’effort, du travail, de l’action, c’est-à-dire encore de ce qui fait la vertu et la gloire humaine. L’utopie socialiste est donc l’expression et le vœu de la paresse des esprits, de l’abaissement des imaginations et de la lâcheté des caractères. L’utopie socialiste doit surtout séduire des hommes qui sont bien capables de tenter une insurrection dans l’espoir d’en finir d’un coup avec la bataille de la vie, mais qui ont peur de cette bataille patiemment recommencée chaque jour ; des hommes qui poursuivent un repos chimérique sous le niveau de la tyrannie humanitaire pour s’affranchir des fiers et laborieux devoirs de la liberté et de la responsabilité personnelle ; des hommes enfin qui, après et malgré les révolutions, sous les républiques comme sous les monarchies, resteront toujours sujets, et, suivant une fière expression athénienne, ne couperont jamais dans leurs ames la chevelure de l’esclave. La poésie, cette flamme de la liberté humaine, qui s’éteindrait dans l’humanité géométrique et machinale que les utopistes façonnent à la règle et au compas, la poésie à qui il faut des hommes de sang et de chair, des ames ardentes, des caractères d’une diversité infinie, des volontés infatigables, de vrais hommes enfin, ceux qui acceptent et tiennent le duel avec la destinée, la poésie est intéressée au même degré que la société à réfuter l’idéal impossible des socialistes. Elle a pour elle l’arme la plus puissante dans la philosophie des passions, dont elle pénètre seule les intimes profondeurs, et que, seule, elle peut exprimer dans son irrésistible éloquence. Ici donc revient le rôle du roman, cette forme de la poésie consacrée à l’histoire individuelle des émotions humaines : c’est surtout au roman qu’il appartiendrait de formuler contre le socialisme la protestation de la société et de l’art, et de faire tomber le mannequin humanitaire devant l’homme palpitant de la réalité.

Ces pensées me venaient à l’esprit, à mesure que je lisais le livre, fort remarqué en Angleterre, dont j’ai inscrit le titre en tête de ces lignes. Jane Eyre est le début d’un écrivain qu’un pseudonyme voile à la curiosité. Qui a écrit ces pages véhémentes et rapides ? — Un jeune homme, répondent les uns ; une femme, affirment les autres. — Et, en faveur de cette supposition, on m’alléguait naguère l’opinion fort sérieuse d’un homme d’état fort sérieux, qui trouve encore des momens à donner à ces passe-temps littéraires. Celui dont je parle n’est ni plus ni moins que sir Robert Peel en personne. Des raisons tirées de l’objet même et des détails du livre me feraient croire volontiers que Jane Eyre sort en effet de la plume d’une femme ; mais quel que soit l’auteur de ce roman, quelles que soient les qualités qui l’ont signalé à l’attention et conduit au succès du premier bond, une seule chose m’a frappé dans Jane Eyre : c’est le caractère éminemment et énergiquement personnel de ce livre, Jane Eyre, je vous en avertis, n’est point un récit d’un intérêt universel, un de ces contes pour lesquels il n’existe point de latitude et que l’on lit avec le même agrément à Paris, à Madrid ou à Moscou. Jane Eyre n’est pas non plus un ouvrage littéraire d’une très haute portée ; mais c’est une étude morale fort curieuse et fort attachante pour ceux qui, comme moi, ne peuvent, quoique Français, se décider à devenir socialistes. C’est un livre tout anglais, anglais dans l’acception morale du mot. Vous y sentez circuler l’esprit de cette race saxonne, grossière tant que vous voudrez, ô Français ! qui vous croyez encore Athéniens en 1848, mais mâle, dure à la souffrance, infatigable à la peine ; qui ne recommence pas sans cesse dans ses romans la carte du Tendre, mais qui entretient fermement au cœur de ses enfans le sentiment de la liberté et de la responsabilité ; qui n’a pas donné au monde Saint-Simon et Fourier, mais qui a produit William Penn, Daniel de Foe, Benjamin Francklin ! Voilà le côté qui m’intéresse dans cette histoire d’une enfant, d’une orpheline jetée seule et luttant seule dans le monde, que l’auteur de Jane Eyre nous raconte. Ce récit est écrit avec des notes vibrantes qui semblent parfois l’accent d’une confession personnelle, avec cette verve passionnée qui anime toujours le débutant dans l’effervescence du premier coup de plume et de la première œuvre. Mais ce qui m’a surtout charmé, c’est que l’auteur s’est uniquement fié à l’éloquence des émotions dont il était l’interprète, et n’a pas un instant songé à fulminer une apocalypse contre la société dans un drame où pourtant la société joue à peu près le rôle tyrannique et cruel de la fatalité antique.

Et l’auteur de Jane Eyre a eu d’autant plus de mérite à dédaigner les ressources déclamatoires que son sujet lui offrait, qu’il s’est créé systématiquement d’autres difficultés singulières. Le roman admet des illusions de perspective, ménagées par des artifices de convention, par des coquetteries reçues. Les héros de roman mettent ordinairement du fard pour paraître devant le lecteur, comme les héros de théâtre au feu de la rampe. Il y a tout un attifage de costume, de décor, de mise en scène, qui forme la perspective romanesque. C’est le charme qui attirait ces paroles aux lèvres de Frédérique, au moment où Goethe allait commencer la lecture du Vicaire de Wakefield : « J’ai beaucoup de plaisir à lire les romans ; on y trouve de si jolies personnes, à qui on voudrait bien ressembler. » Tout le secret de la puissance du roman est dans la charmante naïveté de ce mot. Or, je suis sûr que la ravissante fille du pasteur de Sesenheim ne l’eût point prononcé à propos de Jane Eyre. Jane Eyre n’est pas une de ces belles et souriantes demoiselles suivies d’élégans amoureux qui passent sous le rayon doré de l’idéal dans les rêves des jeunes filles. Si vous liez connaissance avec le héros et l’héroïne de Jane Eyre, vous pourrez vous intéresser à leurs aventures ; mais le désir de leur ressembler ne vous viendra point à l’esprit. Le romancier, par un parti pris intrépide, a fait ses héros décidément laids, les laissant attraper, par-ci, par-là, comme ils peuvent, à travers l’émotion, cette beauté de hasard que nous appelons la beauté du diable. Il y avait un autre prestige à l’usage des romanciers anglais, qui est également négligé dans Jane Eyre : je veux parler de la représentation des mœurs du grand monde, qui a suffi au succès de plusieurs romans fashionables. Jane Eyre, comme mise en scène, est tout simplement un roman de country-life. Ce livre ne contient pas la moindre description d’une saison de Londres, d’un séjour aux eaux ou d’une course au clocher ; l’auteur n’y fait paraître aucun lion et n’y trace pas la plus légère esquisse du Brummell ou du comte d’Orsay du jour : pas de promenade au parc, pas de dîner à Richmond, pas le moindre phébus mondain. Tout se passe à la campagne, comme si les salons, les villes de bains et les printemps de Londres n’avaient jamais existé. C’est une histoire sobre et sérieuse, consacrée à dramatiser la situation médiocre et dépendante d’une classe très intéressante et très nombreuse parmi les femmes d’Angleterre. Et pour nous, étrangers, l’attrait romanesque que présente une pareille peinture n’est autre chose peut-être que l’intérêt de curiosité qui nous attire vers des scènes de mœurs étrangères.

M. de Chateaubriand parle avec mélancolie de ces cadets de famille qu’on voyait disparaître dans notre ancienne France : « redescendus à la charrue ou absorbés par les classes ouvrières, sans qu’on sache ce qu’ils sont devenus. » Que de tristes tableaux cette pensée évoque ! quelles séries de souffrances matérielles et morales devaient parcourir les victimes du privilège avant de descendre au dernier rang et à l’oubli de leur nom ! Ce flux et ce reflux dans le sort des familles a perdu chez nous beaucoup de son intérêt dramatique, aujourd’hui que toutes les classes de la nation y sont soumises. Quelle est la race qui n’aura pas descendu et monté tous les degrés de l’échelle sociale lorsque le code civil, sous le régime duquel la propriété foncière change de mains tous les dix-huit ans, aura duré un siècle ? En Angleterre, le vieil état de choses existe encore avec les accidens et les contrastes qu’il enfante dans l’histoire des familles, avec ces sacrifices humains que l’aristocratie paie de son sang à la misère pour conserver sur une seule tige la grandeur et la fortune patrimoniales. L’activité politique, coloniale et commerciale du peuple anglais, cet esprit d’entreprise qui lance les Saxons à tous les bouts du monde, corrige, il est vrai, pour les hommes les conséquences du droit d’aînesse, et semble y puiser au contraire un stimulant continuel et un ressort indestructible. Il n’en est pas tout-à-fait de même pour les femmes ; elles n’ont pas les mêmes moyens de conquérir leur place au soleil. Aux confins surtout de la classe moyenne, que de filles de famille, dans les branches cadettes, doivent courir, sur la pente de la pauvreté, à la dépendance et à l’abandon ! Comme on doit retrouver, chez ces femmes anglaises surtout, ce déchirement intérieur, cette fatalité de position si cruellement connues de notre bourgeoisie besoigneuse, qui naissent du désaccord de la naissance, de l’éducation et de la fortune. C’est dans cette classe que notre auteur a choisi l’héroïne de son roman.

Jane Eyre est orpheline. Sa mère avait épousé, contre le gré de sa famille, un pauvre clergyman. Le couple amoureux et déshérité s’était enfui dans une grande ville manufacturière. Là, les privations et les angoisses de la pauvreté, une épidémie aidant, les emportèrent dans la même tombe. Le frère de la malheureuse morte recueillit Jane Eyre au berceau ; mais il mourut bientôt lui-même et la laissa une seconde fois orpheline, en recommandant à sa femme de l’élever comme un de ses enfans. Nous trouvons Jane Eyre dans cette famille étrangère : c’est un pauvre petit être, chétif, timide, sans grace, sans beauté, à qui le sort a tout refusé, jusqu’à la bienfaisante insouciance et à l’épanouissement joyeux de l’enfance. Elle est là, persécutée et tremblante, dans le château de Mme Reed, sa tante, aussi dure, aussi haineuse qu’une marâtre ; elle est élevée avec les enfans de Mme Reed, deux filles qui la méprisent comme une subalterne, un méchant petit drôle dont elle est le jouet et le souffre-douleur. Ce pauvre petit cœur, qui n’a jamais été caressé et rafraîchi d’une parole affectueuse, qui ne s’est jamais dilaté sous un rayon de tendresse, se resserre tout craintif en lui-même. Jane Eyre est concentrée, taciturne. Sa tante et les domestiques de la maison l’accusent de sournoiserie, et prennent ce prétexte pour redoubler de mauvais traitemens. L’auteur résume en quelques scènes ce martyre de l’enfance de Jane Eyre. C’est un procédé familier aux romanciers anglais, de redescendre jusqu’aux premières années de la vie pour y chercher le développement d’un caractère et saisir l’homme dans l’enfant. Rien n’est plus logique. Dans ces natures à vive sensibilité auxquelles s’applique le roman, l’enfance contient le germe et l’explication de la vie entière. Aussi, voyez avec quelle complaisance et quelle attention minutieuse et charmée les poètes qui nous ont laissé leurs mémoires parcourent leurs premiers souvenirs et s’y arrêtent ; voyez Goethe, voyez Rousseau. Quelque ignorante et oublieuse que soit l’enfance, il me semble que l’ame, dans sa fraîcheur, y ressent plus vivement la douleur et la joie, y connaît les plus vives délices et les plus cruelles souffrances, les souffrances surtout ! Quelles douleurs infinies peut contenir un cœur d’enfant ! par exemple le cœur d’une enfant de dix ans qui, comme Jane Eyre, mange, dès le berceau, le pain de la dépendance.

Je citerai, pour donner une idée de la manière de l’auteur, une de ces terribles scènes où l’oppression que subit Jane Eyre surpasse la résignation de la petite fille et provoque une crise décisive dans son caractère. C’est une pluvieuse et froide après-midi de décembre. Les enfans de Mme Reed s’abritent autour de leur mère. Jane, exclue des tendresses et des douceurs du cercle de famille, s’esquive dans la bibliothèque, se blottit dans un pli de rideau et feuillette avec béatitude les gravures d’un livre d’histoire naturelle. Son cousin John la cherche et la trouve, lui arrache le livre et la bat ; elle résiste. Cris de John. Toute la maison est en émoi. Mme Reed et les domestiques arrivent, et, comme toujours, c’est Jane qui a tort et qui est punie.

« — Emmenez-la dans la chambre rouge, dit Mme Reed, et enfermez-la. » Quatre mains se posèrent sur moi, et je fus emportée en haut.

« Je résistai (Jane Eyre raconte elle-même ses mémoires) pendant tout le chemin : chose nouvelle et qui aggrava la mauvaise opinion que Bessie et miss Abbot étaient disposées à se faire de moi. J’étais, comme diraient les Français, hors de moi-même ; je comprenais qu’un moment de mutinerie m’avait déjà exposée à un étrange châtiment, et, en esclave rebelle, je résolus, dans mon désespoir, d’aller jusqu’au bout.

« — Tenez-lui les bras, miss Abbot ; on dirait une chatte folle.

« — C’est une honte, cria la femme de chambre. Quelle conduite inconvenante, miss Eyre ! frapper un jeune gentleman, le fils de votre bienfaitrice ! votre jeune maître !

« — Maître ! comment est-il mon maître ? est-ce que je suis une domestique ?

« — Non ; vous êtes moins qu’une domestique, car vous ne faites rien pour gagner votre entretien. Là, asseyez-vous, et réfléchissez à votre méchanceté.

« Elles m’avaient conduite, pendant ce temps, dans la pièce indiquée par Mme Reed, et elles m’avaient jetée sur une chaise.

Bessie, s’adressant à moi, dit :

« — Prenez garde, mademoiselle, que vous avez des obligations envers Mme Reed ; elle vous nourrit ; si elle vous renvoyait, vous seriez obligée d’aller à la maison des pauvres.

Je n’avais rien à répondre à ces paroles, elles n’étaient pas nouvelles pour moi ; mes plus anciens souvenirs me rappelaient des avis semblables. Ce reproche de ma dépendance était devenu comme un tintement vague dans mon oreille. J’en souffrais beaucoup, mais je ne comprenais qu’à demi. Miss Abbot ajouta :

« — Et vous ne devez pas vous regarder comme l’égale des demoiselles Reed et de M. Reed, parce que madame a la bonté de vous laisser élever avec eux. Ils auront beaucoup d’argent, et vous n’en aurez point. Votre rôle est d’être humble, et de tâcher de leur être agréable.

« — Ce que nous vous disons est pour votre bien, reprit Bessie d’une voix moins sévère ; vous devriez essayer de vous rendre utile et aimable : alors vous pourriez avoir un abri dans cette maison ; mais, si vous devenez violente, madame vous renverra, pour sûr.

« — De plus, dit miss Abbot, Dieu la punira ; il peut la faire mourir au milieu de ses scènes, et alors où irait-elle ? Venez, Bessie, laissons-la. Pour rien au monde, je ne voudrais avoir un cœur comme le sien. Dites vos prières, miss Eyre ; car, si vous ne vous repentez pas, un méchant esprit peut descendre de la cheminée et vous emporter.

« Elles s’en allèrent en fermant la porte à clé derrière elles.

« La chambre rouge était une chambre de réserve, jamais occupée, quoiqu’une des plus grandes et des plus belles de la maison. Un lit immense, soutenu sur des colonnes massives d’acajou, entouré de rideaux de damas rouge foncé, s’élevait au centre comme un tabernacle ; les deux grandes fenêtres, dont les persiennes étaient toujours fermées, disparaissaient à moitié sous des tentures de la même étoffe. Le tapis était rouge ; au pied du lit se trouvait une table recouverte d’un tapis écarlate. Les tentures des murs étaient d’une douce nuance fauve légèrement rosée. Les armoires, la toilette, les chaises, étaient en vieil acajou noirci. Ce fond sombre servait de repoussoir aux matelas et aux coussins du lit, sur lesquels s’étendait une couverture blanche, et à un grand fauteuil blanc aussi et garni de coussins qui ressemblait à un trône pâle.

« Cette chambre était froide ; on y faisait rarement du feu. Elle était silencieuse, éloignée des appartemens habités ; une servante y entrait le samedi pour enlever des glaces et des meubles la poussière de la semaine. Ces rares visites lui donnaient un caractère de solennité. De loin en loin seulement, Mme Reed venait y passer en revue des objets mystérieusement renfermés dans un tiroir de l’armoire. Là étaient les parchemins de sa famille, ses diamans et un portrait en miniature de son mari mort. Ces derniers mots contiennent le secret de la chambre rouge. M. Reed y était mort depuis neuf ans ; c’est dans cette chambre qu’il avait rendu le dernier soupir ; dans cette chambre qu’il avait été mis au cercueil, et, depuis ce jour, un sentiment de respect et de crainte en avait consacré la solitude.

« Dès que j’osai faire un mouvement, j’allai voir si la porte était bien fermée. Hélas ! oui. Jamais prison ne fut mieux verrouillée. En retournant, j’étais obligée de passer devant le miroir ; mon regard fasciné plongea involontairement dans les profondeurs qu’il révélait. Tout y paraissait plus froid et plus sombre que dans les objets dont il reflétait l’image ; l’étrange petite figure qui m’y regardait, le visage pâle, avec une attitude désolée et le regard effaré de peur, me fit l’effet d’un de ces esprits que les contes nocturnes de Bessie nous représentaient comme allant surprendre au bord de marais les voyageurs attardés. Je retournai m’asseoir sur un tabouret.

« La superstition me gagnait en ce moment, mais elle n’était pas encore maîtresse de moi. Mon sang était encore allumé ; la rage de l’esclave révolté me serrait encore le cœur. Le flot pressé de mes pensées m’entraînait violemment en arrière avant de me laisser retomber sur le triste présent.

« Les tyranniques violences de John Reed, les fiers dédains de ses soeurs, l’aversion de sa mère, la partialité des domestiques, tourbillonnaient dans ma tête troublée. Pourquoi étais-je toujours victime, toujours battue, toujours accusée, toujours condamnée ? Pourquoi ne pouvais-je réussir à plaire ? pourquoi était-ce toujours en vain que je m’efforçais de gagner les bonnes graces du monde ? Éliza, égoïste et volontaire, était respectée. Georgiana, qui avait le caractère d’une enfant gâtée, rancunière, insolente, rencontrait partout l’indulgence. Sa beauté, ses joues roses et ses boucles dorées, semblaient donner du bonheur à tous ceux qui la voyaient, et lui faisaient pardonner toutes ses fautes. John n’était jamais réprimandé, encore moins puni, par personne. Il pouvait tordre le cou aux pigeons, exciter les chiens contre les moutons, arracher les fleurs des plantes les plus rares de la serre, désobéir à sa mère, la traiter de vieille femme, gâter et déchirer ses plus belles robes, il était toujours « son cher bijou. » Et moi qui n’osais pas commettre une seule faute, qui m’efforçais de remplir tous mes devoirs, je m’entendais traiter du soir au matin d’enfant méchant, insupportable, maussade et hypocrite.

« Ma tête était encore endolorie et saignante du coup que j’avais reçu. Personne n’avait reproché à John de m’avoir frappée sans motif, et, parce que j’avais résisté à sa violence, j’étais accablée de la réprobation universelle.

« Injustice ! injustice ! criait ma raison passagèrement surexcitée par l’agonie de la douleur ; et ma volonté, également exaltée, me suggérait d’étranges expédiens pour échapper à cette insupportable oppression. Je voulais fuir, ou, si cela m’était impossible, cesser de manger et me laisser mourir de faim.

« Quelle était la consternation de mon ame dans cette terrible journée ! quel tumulte dans mon cerveau ! quelle insurrection dans mon cœur ! Et cependant dans quelles ténèbres, dans quelle ignorance s’agitait au dedans de moi cette lutte morale ! Cette question s’élevait sans cesse dans mon esprit : Pourquoi suis-je condamnée à souffrir ainsi ? et je ne trouvais point de réponse. Aujourd’hui, à de longues années de distance, je m’en rends compte.

J’étais un objet disparate dans Gateshead-Hall ; je n’y ressemblais à personne ; je n’avais rien de commun avec Mme Reed, ni avec ses enfans, ni avec son vasselage. Si ces gens ne m’aimaient point, je ne les aimais pas davantage. Ils n’étaient pas tenus d’avoir de l’affection pour un être qui ne sympathisait avec personne parmi eux, un être inutile, incapable de servir leurs intérêts ou de rien ajouter à leur plaisir, un être nuisible, nourrissant le ressentiment de leurs injustices et le mépris de leur jugement. Si j’eusse été une belle, insouciante, brillante et capricieuse enfant, — quoique dans le même état d’abandon et de dépendance, — Mme Reed aurait plus aisément supporté ma présence ; ses enfans auraient eu avec moi plus de camaraderie et de cordialité ; les domestiques n’auraient point été aussi portés à faire de moi le souffre-douleur de la famille.

« La lumière du jour s’éteignait dans la chambre rouge. Il était plus de quatre heures ; le ciel, couvert de nuages, s’assombrissait en un crépuscule lugubre. J’entendais la pluie qui continuait à battre la fenêtre de l’escalier et le vent qui hurlait dans l’allée derrière le château. Je devins peu à peu froide comme une pierre, et alors mon courage tomba. Ce sentiment d’humiliation, de défiance de moi-même, d’abattement désespéré qui m’était habituel, étouffa les dernières flammes de ma colère mourante.

« Tout le monde disait que j’étais méchante ; peut-être disait-on vrai. Quelle pensée venais-je d’avoir ? me laisser mourir de faim ! C’était un crime. Étais-je prête à mourir ? le caveau de la chapelle de Gateshead, était-ce une demeure que je pusse envier ? C’est là, je l’avais entendu dire, que M. Reed reposait enseveli. À ce souvenir, je m’arrêtai avec un mouvement d’effroi. Je ne pouvais me rappeler la figure de M. Reed, mais je savais qu’il était mon oncle, — le frère de ma mère, — qu’il m’avait reçue, moi orpheline, dans sa maison, et qu’à ses derniers momens il avait fait promettre à Mme Reed de m’élever et de m’entretenir comme un de ses enfans. Mme Reed croyait probablement avoir tenu sa promesse, et elle l’avait tenue en effet autant que sa nature pouvait le lui permettre ; mais comment aurait-elle pu aimer une étrangère, une fille qui ne lui était unie, après la mort de son mari, par aucun lien ?

« Il me vint une idée singulière. Je ne doutais pas, — je n’avais jamais douté, — que, si M. Reed eût vécu, il ne m’eût traitée avec douceur ; et maintenant, tandis que mon regard se fixait sur le lit blanc et les murs chargés d’ombre, ou se tournait par hasard sur la glace qui miroitait dans l’obscurité, je me rappelais ce que j’avais entendu dire des morts troublés dans leurs tombeaux par la violation de leurs dernières volontés, et reparaissant sur la terre pour punir le parjure et venger l’opprimé. Je pensais que l’ame de M. Reed, fatiguée des souffrances de l’enfant de sa sœur, pourrait quitter sa demeure, sortir du caveau de l’église ou descendre d’un monde inconnu, et se dresser devant moi dans cette chambre. J’essuyai mes larmes, j’étouffai mes sanglots, dans la crainte qu’un signe de douleur violente ne pût éveiller une voix surnaturelle et bienveillante, ou évoquer dans les ténèbres quelque figure lumineuse penchée vers moi avec compassion… Cette image me consolait, mais l’idée qu’elle pût se réaliser me frappait de terreur. Je m’efforçai de l’oublier, je m’efforçai d’être ferme. Rejetant mes cheveux en arrière, je relevai la tête, et j’essayai de jeter un regard courageux autour de la chambre sombre. En ce moment, une clarté brillait sur le mur. Était-ce, me demandais-je, un rayon de la lune pénétrant par une ouverture de la persienne ? Non ; la lumière de la lune est immobile, et cette clarté vacillait. Pendant que je la regardais, elle monta au plafond et courut au-dessus de ma tête. Sans doute cette raie lumineuse était la clarté d’une lanterne portée par quelqu’un qui traversait la pelouse ; mais, avec mon esprit disposé à l’épouvante, avec mes nerfs excités, je crus que ce rayon fugitif était l’avant-coureur d’une vision. Mon cœur battit violemment, ma tête devint brûlante ; un bruit, comme un frôlement d’ailes remplit mes oreilles : il me semblait sentir quelque chose auprès de moi ; j’étais oppressée, suffoquée. Je ne pus endurer ce supplice. Je me précipitai sur la porte, et j’ébranlai la serrure avec des crispations désespérées. J’entendis des pas dans le passage extérieur ; la clé tourna : Bessie et Abbot entrèrent.

« — Mademoiselle, vous trouvez-vous mat ? dit Bessie.

« — Quel bruit affreux ! s’écria Abbot ; j’en suis toute bouleversée.

« — Faites-moi sortir, emmenez-moi, criai-je.

« — Pourquoi ? Vous êtes-vous fait mal ? avez-vous vu quelque chose ? demanda encore Bessie.

« — Oh ! j’ai vu une lumière, et j’ai cru qu’un revenant allait paraître… J’avais saisi la main de Bessie, elle ne pouvait me l’arracher.

« — Elle a crié à dessein, déclara Abbot avec dégoût. Et quel cri ! elle ne voulait que nous faire venir. Je connais ses malices.

— Qu’est-ce que tout ceci ? demanda une autre voix d’un ton impérieux, et Mme Reed venait le long du corridor, le bonnet ouvert et flottant, la robe tourbillonnante et frémissante. — Abbot et Bessie, je croyais avoir ordonné que Jane Eyre serait laissée dans la chambre rouge jusqu’à ce que j’y vinsse moi-même.

« — Mlle Jane a crié si fort, dit Bessie en s’excusant.

« — Laissez-la, fut la seule réponse. — Laissez la main de Bessie, petite : vous ne réussirez pas à sortir avec ces manéges, je vous l’assure. J’abhorre l’artifice, surtout chez les enfans. C’est mon devoir de vous montrer que vos ruses ne servent de rien : vous resterez ici une heure de plus, et encore ce n’est qu’à la condition que vous serez parfaitement soumise et tranquille que je viendrai vous délivrer.

« — Oh ! ma tante, ayez pitié de moi ! pardonnez-moi ! je ne puis rester. Punissez-moi d’une autre manière ; je mourrai si…

« — Silence ! ces violences me sont odieuses. » Je n’étais sans doute à ses yeux qu’une comédienne précoce ; elle me regardait de la meilleure foi du monde comme un mélange de passions violentes et de duplicité dangereuse.

« Bessie et Abbot s’étaient retirées ; Mme Reed, impatientée de ma bruyante affliction et de mes sanglots frénétiques, me repoussa et ferma la porte sur moi sans ajouter un mot. Je l’entendis s’éloigner ; à peine fut-elle partie, que j’eus, je crois, une attaque de nerfs. Je perdis connaissance. Ainsi finit cette scène. »


Cette crise détermine une révolution dans l’existence de Jane Eyre. Elle tombe malade, puis elle arrive à ce degré d’impatience où il devient impossible aux natures les plus timides et les plus douces d’endurer un moment de plus les injustices de la tyrannie, où la révolte devient une nécessité machinale de l’organisme qui éclate sous la pression comme un ressort trop tendu. Un jour, à un reproche inique de Mme Reed, Jane répond instinctivement : « Que dirait l’oncle Reed, s’il était vivant ? Mon oncle Reed est au ciel, comme mon père et ma mère. Ils savent que vous m’enfermez et que vous voulez me faire mourir. » Jane est pour Mme Reed un remords incarné. Cette femme ne peut plus supporter sa présence, et la place dans une institution de charité fondée pour l’éducation des orphelines.

Je passe sur la vie de Jane dans l’école de Lowood. Malgré le triste régime de la maison, la sévérité des règles, le despotisme arbitraire de certaines maîtresses et de certains fondateurs, les huit années que Jane demeure dans cette espèce de cloître sont une ère de bonheur comparées à son ancienne existence. Elle reçoit une excellente éducation, s’applique à l’étude avec amour, et devient maîtresse elle-même ; mais, toutes ses amies ayant quitté Lowood, elle finit par se fatiguer de cette existence uniforme. Elle se sent prisonnière dans le cercle de montagnes qui entoure Lowood, et dont elle n’a jamais franchi les cimes. Elle rêve au monde immense qui s’étend et s’agite au-delà de cette étroite enceinte. Une voix s’élève en elle qui demande la liberté, ou plutôt un changement de servitude. Or, voici comment Jane raisonne et conduit l’accomplissement de ce désir. Que veut-elle ? Une nouvelle place, dans un nouveau milieu, parmi des figures nouvelles. Comment obtenir des places ? En s’adressant à des amis ? Jane n’a point d’amis. En insérant un avis dans le journal du comté ? Chose pensée, chose faite. Elle demande une place de gouvernante, et l’Herald du lieu publie prosaïquement l’annonce suivante : « Une jeune dame accoutumée à faire des éducations désirerait entrer, en qualité d’institutrice, dans une famille dont les enfans ne dépasseraient pas l’âge de quatorze ans. Elle peut enseigner les branches ordinaires d’une bonne éducation anglaise, avec le français, le dessin et la musique. S’adresser à J. E., poste restante. Lowton. — Shire. » Quelques jours après, avec quelle émotion et quelle curiosité rêveuse Jane trouve à la poste et lit la lettre suivante : « Si J. E., qui a publié un avis dans l’Herald de jeudi dernier possède les aptitudes mentionnées, et si elle peut donner des renseignemens suffisans sur son caractère et sa capacité, on lui offre l’éducation d’une enfant de moins de dix ans, avec trente livres sterl. par an. J. E. est priée de s’adresser à Mme Fairfax, Thornfield, près de Millcote. — Shire. » Voilà Jane, gouvernante de dix-huit ans, brisant sa cage, et, avec une vraie témérité d’Anglaise, s’envolant dans le monde, au hasard d’une annonce et d’une adresse.

Par une froide soirée d’octobre, Jane arrive à Thornfield. On l’arrête dans l’obscurité devant un château à longue façade. Une seule fenêtre est éclairée. La lumière passe sous la draperie d’un rideau relevé. Elle suit une servante dans une grande salle percée de hautes portes cintrées. Puis on l’introduit dans une chambre doublement illuminée par la clarté des bougies et la flamme du foyer, le spectacle le plus réjouissant pour une voyageuse attardée qui trouve enfin son nid : une charmante petite chambre bien fermée, bien chaude ; une table ronde près d’un feu flamboyant, un bon fauteuil à bras, et, au fond du fauteuil, la petite vieille dame la plus propre qu’il soit possible d’imaginer, en bonnet de veuve, robe noire et tablier de mousseline blanche comme neige, avec la plus douce figure du monde. C’est le beau idéal du comfortable domestique, et c’est toute une révélation, toute une existence nouvelle pour l’orpheline de Gateshead et de Lowood. La première fois de sa vie, elle est soignée, fêtée, choyée ; elle a une famille et, cette religion domestique de l’Anglais, un intérieur presque sien, un home. On l’installe au premier étage dans une jolie petite chambre meublée à la moderne. Le lendemain, lorsque le soleil lui sourit à travers l’ouverture des rideaux, elle s’éveille avec mille espérances joyeuses. Elle fait sa toilette de quakeresse avec une coquette complaisance ; elle regrette devant sa glace d’être si petite, si pâle, de n’avoir pas de jolies joues roses, une petite bouche de cerise, les traits les plus réguliers et les plus fins. Elle sort de sa chambre, traverse une longue galerie, descend le grand escalier de chêne qui mène à la vaste salle. Tout est nouveau pour elle ; elle regarde tout avec une curiosité émerveillée : les portraits de famille pendus aux murs, la lampe de bronze qui descend du plafond. Elle court sur la pelouse. Là s’étend devant elle, sous un beau ciel d’automne, la façade grise du château. Ce n’est point une résidence princière, c’est le manoir d’un gentilhomme, un grand bâtiment couronné de créneaux d’un aspect gothique et pittoresque, entouré de champs et de prairies, et au loin d’une ceinture de collines qui lui forment les horizons les plus reposés.

Mme Fairfax, la gentille petite vieille, n’était point la châtelaine douairière de ce manoir, elle en était la femme de charge. Thornfield appartenait à M. Edward Fairfax Rochester, un homme de quarante ans, qui avait long-temps voyagé, passait pour avoir mené une vie orageuse, et paraissait nourrir une sorte d’aversion pour son château de famille, où il ne faisait que des séjours courts et rares. Il y avait conduit récemment une petite fille française, une enfant de sept à huit ans qu’il voulait élever comme sa pupille, et dont l’éducation venait d’être confiée à Jane Eyre ; il était reparti avant l’arrivée de la gouvernante. Adèle Varens, c’est le nom de l’enfant, était un bijou de Parisienne, un oiseau coquet et jaseur, tout occupé de chiffons et de minauderies. Ce qu’on apprenait d’elle, parmi son babil, c’est que sa mère était morte, qu’on lui avait appris à danser et à déclamer, que beaucoup de beaux messieurs venaient chez sa mère et comblaient la petite fille de caresses, de douceurs et de cadeaux, qu’après la mort de sa mère M. de Rochester l’avait emmenée en Angleterre sur un grand bâtiment qui fumait, qui fumait !… Jane Eyre ne sut rien de plus de sa pupille, jusqu’au prochain voyage du mystérieux maître de Thornfield.

M. Rochester arriva trois mois après l’entrée de Jane Eyre. Pour vous donner tout le plaisir de la surprise à l’apparition de ce curieux personnage, je laisserai Jane raconter elle-même la première entrevue. C’est un curieux échantillon de ce mélange de raffinement, de sauvagerie, d’absolutisme fantasque qui fait le fonds de caractère du patricien anglais.

« Mme Fairfax entra.

« — M. Rochester serait heureux que vous et votre élève voulussiez bien prendre le thé au salon avec lui ce soir ; il a été si occupé tout le jour, qu’il n’a pu, jusqu’à présent, demander à vous voir.

« — À quelle heure prend-il le thé ? demandai-je.

« — Oh !… à six heures. Il avance ses heures, à la campagne. Vous feriez bien de changer de robe ; je vais vous aider.

« — Changer de robe ?

« — Oui. Je m’habille toujours le soir, quand M. Rochester est ici.

« Cette formalité me semblait quelque peu cérémonieuse. Cependant je regagnai ma chambre. Je remplaçai ma robe de laine noire par une robe de soie de la même couleur, la seule de rechange que j’eusse, excepté une robe gris-clair que, dans mes idées de toilette prises à Lowood, je regardais comme trop belle pour être portée, si ce n’est dans les circonstances les plus solennelles.

« — Il vous faut une broche, dit Mme Fairfax. Je n’avais pour tout ornement qu’une seule petite perle que miss Temple m’avait donnée en souvenir ; je la mis et nous descendîmes. Avec le peu d’habitude que j’avais des étrangers, c’était pour moi une épreuve d’être ainsi appelée en présence de M. Rochester. Je laissai Mme Fairfax s’avancer la première, je marchai dans son ombre en traversant la salle à manger, et, passant sous l’arceau dont la portière retombait maintenant, j’entrai dans l’élégante retraite du maître.

« Deux bougies étaient allumées sur la table et deux sur la cheminée. À la lumière et à la flamme d’un feu superbe, Pilote se chauffait, Adèle agenouillée à côté de lui. Incliné sur un lit de repos, paraissait M. Rochester, le pied appuyé sur un coussin ; il regardait Adèle et le chien ; le feu lui arrivait en plein visage. Je reconnus mon voyageur avec ses grands sourcils de jais, son front carré rendu plus carré encore par ses cheveux noirs coupés horizontalement, son nez plus caractérisé que beau, ses narines ouvertes, qui me semblaient annoncer la colère et les traits rudes et farouches de son visage. Maintenant qu’il n’était plus enveloppé de son manteau, la carrure de son corps me parut s’harmoniser avec celle de sa figure, vrai corps d’athlète à la large poitrine, aux flancs étroits, point grand néanmoins et dépourvu de grace.

« M. Rochester devait s’être aperçu de notre entrée ; mais il ne paraissait pas d’humeur à la remarquer, car il ne remua pas la tête pendant que nous approchions.

« — Voici mademoiselle Eyre, monsieur, dit Mme Fairfax de son ton pacifique. Il s’inclina, toujours sans détourner les yeux du groupe du chien et de l’enfant.

« — Que mademoiselle Eyre s’asseoie, dit-il ; et il y avait quelque chose de raide et de contraint dans son salut, une impatience dans son intonation cérémonieuse qui semblait ajouter : Que diable cela me fait-il, à moi, que mademoiselle Eyre soit ici ou ailleurs ? En ce moment, je ne suis pas disposé à l’entretenir.

« Je m’assis sans le moindre embarras. Une réception d’une politesse accomplie m’aurait probablement couverte de confusion, je n’aurais pu y répondre avec la moindre élégance et la moindre grace ; mais cette brutalité fantasque ne m’imposait aucune obligation. Au contraire, un acquiescement décent à cette boutade me donnait l’avantage. D’ailleurs, l’excentricité du procédé était piquante. J’étais curieuse de voir comment M. Rochester continuerait.

« Il continua comme aurait fait une statue, c’est-à-dire qu’il ne dit mot ni ne bougea. Mme Fairfax semblait croire qu’il était nécessaire que quelqu’un fût aimable, elle commença à parler avec douceur, suivant son habitude, et, suivant son habitude aussi, avec vulgarité. Elle se mit à plaindre M. Rochester de la masse d’affaires qui l’avaient accablé tout le jour, de l’ennui que devait lui causer la foulure dont il souffrait ; puis elle lui recommanda la patience, tant que ce mal durerait.

« — Madame, je voudrais du thé. — Ce fut la seule réponse qu’elle obtint. Elle se hâta de sonner, et, lorsque le plateau arriva, elle procéda à l’arrangement des tasses, des cuillers, etc., avec une célérité attentive. Adèle et moi, nous nous approchâmes de la table ; mais le maître ne quitta point son lit de repos.

« — Voulez-vous prendre la tasse de M. Rochester ? me dit Mme Fairfax ; Adèle peut-être la renverserait.

« Je fis ce qu’on me demandait. Comme il prenait la tasse de ma main, Adèle, croyant le moment propice pour faire une requête en ma faveur, s’écria :

« — N’est-ce pas, monsieur, qu’il y a un cadeau pour mademoiselle Eyre dans ce petit coffre ?

« — Qui parle de cadeau ? dit-il d’un air renfrogné. Vous attendez-vous à un présent, mademoiselle Eyre ? Aimez-vous les présens ? — Et il fouillait mon visage avec des regards qui me paraissaient sombres, irrités, perçans.

« — Je ne sais trop, monsieur : je n’en puis guère parler par expérience. Un cadeau passe en général pour une chose agréable.

« — En général ? Mais quelle est votre opinion, à vous ?

« — Je serais obligée de prendre du temps, monsieur, pour vous faire une réponse satisfaisante. Un présent a bien des aspects, et il faudrait les considérer tous avant d’avoir une opinion sur sa nature.

« — Mademoiselle Eyre, vous n’êtes pas aussi naïve qu’Adèle : elle demande un cadeau à grands cris dès qu’elle me voit ; vous, vous battez les buissons.

« — Adèle peut invoquer le droit d’une vieille connaissance et de la coutume, car elle dit que vous avez l’habitude de lui donner des jouets. Quant à moi, je serais bien embarrassée de me trouver un titre, puisque je suis étrangère, et que je n’ai rien fait qui mérite une marque de reconnaissance.

« — Oh ! ne faites pas trop la modeste ; j’ai examiné Adèle, et je vois que vous vous êtes donné beaucoup de mal pour elle. Elle n’a pas de grandes dispositions, mais vous l’avez beaucoup améliorée.

« — Monsieur, vous venez de me donner mon cadeau, je vous remercie. L’éloge des progrès de son élève est la récompense la plus enviée de l’instituteur.

« — Holà ! dit M. Rochester, et il prit son thé en silence. »


La conversation continue sur ce ton fantasque et hargneux du côté de M. Rochester, et avec la même décision et la même promptitude à la réplique de la part de Jane Eyre. Harcelée de questions brusques, ironiques ou bienveillantes, suivant le caprice du maître, Jane Eyre du même coup raconte son histoire et subit un véritable examen.


« — Jouez-vous du piano ? demande le pacha en connaisseur dédaigneux. — Un peu. — La réponse est stéréotypée. Entrez dans la bibliothèque, — s’il vous plait, veux-je dire. (Pardonnez-moi ce ton de commandement ; j’ai l’habitude de dire : Faites cela, et on le fait. Je ne peux changer maintenant ce vieil usage.) Allez donc dans la bibliothèque ; laissez la porte ouverte. Asseyez-vous au piano, et jouez un air. — Je me levai, et suivis ses indications. — Assez, me cria-t-il au bout de quelques minutes ; vous jouez un peu, à ce que je vois, comme une pensionnaire anglaise, mieux que quelques-unes peut-être, mais pas bien. — Je fermai le piano et je revins. Après la musique, la peinture. — Adèle m’a montré quelques esquisses ce matin qu’elle dit être de vous. Un maître vous a probablement aidée ? — Non, assurément. — Ah ! ceci respire l’orgueil. Voyons votre portefeuille. — Il choisit quelques aquarelles dont je passe la description. — Où avez-vous pris les copies de ceci ? — Dans ma tête. — Cette tête que je vois sur vos épaules ? — Oui, monsieur. — Il déploya les aquarelles devant lui, et les examina attentivement. — Étiez-vous heureuse quand vous avez fait ces dessins ? — J’étais absorbée, monsieur ; oui, et j’étais heureuse. Peindre était la jouissance la plus vive que j’eusse connue. — Ce n’est pas beaucoup dire. Et étiez-vous satisfaite du résultat de vos ardens travaux ? — Loin de là : je souffrais du contraste qu’il y avait entre mon idéal et mon œuvre. Je me sentais absolument impuissante à réaliser ce que j’avais rêvé. — Pas tout-à-fait ; vous avez fixé l’ombre de vos pensées, mais rien de plus probablement. Vous n’avez pas assez de science et d’habileté technique pour les rendre complètement. Cependant, pour une écolière, ces esquisses sont remarquables ; les motifs en sont fantastiques. Vous avez copié vos rêves… Qui vous a appris à peindre le vent ? Voilà une tempête dans le ciel et sur cette hauteur. Où avez-vous vu Latmos, car c’est Latmos. C’est là… Retirez ces dessins. — J’avais à peine noué les cordons du portefeuille, que, regardant sa montre, il dit brusquement : Il est neuf heures ; à quoi pensez-vous, miss Eyre, de laisser Adèle veiller si tard ? Allez la coucher. »


Vous le pressentez, c’est entre Jane et ce bourru bienfaisant que se passera le roman. Rochester est un des types les plus familiers au roman anglais. S’il faut en croire les romanciers, s’il est vrai que ce caractère soit une fidèle image de la réalité, M. Disraeli a bien eu raison de dire qu’il y a dans le patricien anglais du magnifico, du pacha et du jockey. — Si nous étions des Français du XVIIe ou du XVIIIe siècle, nous aurions le droit d’ajouter que, dans l’Anglais le plus civilisé et le plus raffiné, il reste encore au fond du barbare. Cela s’explique. Prenez un aristocrate anglais au midi de la vie, à ce moment où il atteint ce que Byron appelle the fulness of satiety, le dégoût de la plénitude, et figurez-vous son histoire. C’est un vrai fils des Normands, ces fiers vagabonds de la mer. Il a vu tous les climats ; il s’est accoté à tous les rivages ; il a traversé la vie en pirate, écumant partout l’émotion, le plaisir, l’aventure ; il a porté, dans l’oisiveté, chose si laborieuse, cette même ardeur, cette activité accélérée, cette force et cette impétueuse vitesse de machine à vapeur que le manufacturier de Manchester et le négociant de Liverpool appliquent à l’industrie ou au commerce. Avec les habitudes, les blessures et les dégoûts qu’une telle existence laisse au cœur, vous aurez ce mélange de concentration et d’emportement, d’étrangeté et d’ironie, de férocité et d’ennui, qui exhale l’amère ivresse du spleen ; vous aurez le caractère de Rochester. Cet homme tempétueux et ennuyé s’amuse pourtant de l’originalité, de la franchise, de l’ignorance surtout de Jane Eyre. Dans la théorie des affinités passionnelles, les contraires s’attirent. Quant à Jane, elle étudie le seigneur de Thornfield avec l’avide intérêt que l’on éprouve dans la première curiosité de la jeunesse pour ces têtes hâlées qui semblent porter en elles le secret de la vie, et elle regarde dans cette ame profonde et troublée,

Comme un enfant craintif se penche sur les eaux.


Jane a la virilité de cœur que l’éducation de la pauvreté donne aux natures énergiques. Elle y puise un sentiment de liberté, d’assurance et de respect d’elle-même qui lui permet, dans ses relations avec Rochester, d’être ce qu’on appelle bon garçon en restant honnête fille. Il y a entre eux des conversations hardies, fantasques, décousues, infinies, au milieu desquelles la petite Adèle intervient gracieusement avec ses enfantillages parisiens. Mais Adèle est un des premiers mystères de la vie de Rochester. À l’arrivée de son tuteur, vous avez vu par exemple qu’elle attendait un cadeau. Rochester lui a rapporté une petite robe de soie rose, une robe de danseuse d’opéra en miniature. « Il faut que je l’essaie, crie l’enfant, à l’instant même. » Deux minutes après, elle reparaît dans son joli costume, une couronne de roses sur la tête, en petits souliers de satin blanc. « Est-ce que ma robe va bien ? crie-t-elle en bondissant ; et mes souliers ? et mes bas ? Tenez, je crois que je vais danser ! » Et elle danse, et elle pirouette ; puis elle retombe sur un genou, inclinée devant Rochester : « Monsieur, je vous remercie mille fois de votre bonté, dit-elle en se relevant ; c’est comme cela que maman faisait, n’est-ce pas, monsieur ? — Ex-ac-te-ment, répond le pacha soucieux. » Qu’est-ce donc qu’Adèle et sa mère ? La confidence suivante vous l’apprendra :


« Une après-midi, que je me promenais dans les champs avec Adèle, je rencontrai M. Rochester. Il me pria de le suivre dans une avenue de hêtres, qui était devant nous, tandis qu’Adèle jouait avec Pilote et ses volans.

« Il me raconta qu’Adèle était la fille d’une danseuse française, Céline Varens, pour laquelle il avait eu ce qu’il appelait « une grande passion. » Céline avait feint d’y répondre par un amour plus ardent encore. Il se croyait idolâtré. Tout laid qu’il était, il se figurait, disait-il, qu’elle préférait sa taille d’athlète à l’élégance de l’Apollon du Belvédère.

« Et, mademoiselle Eyre, je fus si flatté de la préférence de la sylphide française pour son gnôme anglais, que je l’installai dans un hôtel, et lui donnai un établissement complet : domestiques, voiture, cachemires, diamans, dentelles, etc. En un mot, j’étais en train de me ruiner, dans le style convenu, comme un autre prodigue ; je n’avais pas même l’originalité de découvrir une route nouvelle pour aller à la destruction et à l’infamie ; je suivais la vieille ornière avec une exactitude stupide, sans m’écarter d’un pas du sentier battu. J’eus, comme je le méritais, le sort de tous les dissipateurs. Un soir, j’allai chez Céline sans être attendu ; elle était sortie. Mais la nuit était étouffante, j’étais fatigué de courir à travers Paris ; je m’assis dans son boudoir, heureux de respirer un air consacré naguère par sa présence. Non, j’exagère ; je n’avais jamais cru qu’il y eût autour de sa personne une vertu sanctifiante ; je veux parler des senteurs de ses parfums préférés. Les émanations des essences mêlées à l’odeur des fleurs commençaient à me monter à la tête, lorsque j’eus l’idée d’ouvrir la fenêtre et de m’avancer sur le balcon. Il faisait clair de lune, le gaz était allumé, la nuit calme et resplendissante. Il y avait une ou deux chaises sur le balcon, je m’assis, j’allumai un cigare, — je vais en prendre un si vous voulez bien me le permettre.

« Il fit une pause, tira un cigare de sa poche, l’alluma, le plaça entre ses lèvres, jeta une bouffée d’encens havanais dans l’air glacé, et reprit de la sorte :

« — J’aimais aussi les bonbons dans ce temps-là, mademoiselle Eyre ; je croquais des pastilles de chocolat, et je fumais alternativement en regardant défiler les équipages le long de cette rue à la mode, lorsqu’une voiture élégante et fermée, traînée par deux beaux chevaux anglais parfaitement reconnaissables par cette brillante nuit parisienne, roula vers l’hôtel ; c’était la voiture que j’avais donnée à Céline. Elle rentrait. Naturellement mon cœur bondit d’impatience sur la rampe de fer où je m’appuyais. La voiture s’arrêta. Ma flamme (c’est le mot propre pour une innamorata d’opéra) s’alluma. Quoique enveloppée d’un manteau, embarras bien inutile, par parenthèse, dans une si chaude soirée de juin, je reconnus son petit pied, qui sortait sous le pan de sa robe, à mesure qu’elle sautait par la portière. Penché sur le balcon, j’allais laisser tomber ces mots : Mon ange ! murmurés, il est vrai, d’une voix que l’amour seul eût pu entendre, lorsqu’une autre personne sortit aussi de la voiture ; mais cette fois ce fut un talon éperonné qui frappa le pavé, ce fut un chapeau d’homme qui passa ensuite sous la porte cochère de l’hôtel.

« Vous n’avez jamais ressenti la jalousie, n’est-ce pas, mademoiselle Eyre ? Belle demande ! vous ne connaissez pas l’amour. Voilà deux sentimens qu’il vous reste encore à éprouver. Votre ame dort ; le choc qui doit la réveiller se fait attendre encore. Vous croyez que l’existence coule sur un flot aussi paisible que celui où a glissé jusqu’ici votre jeunesse. Les yeux fermés, les oreilles assourdies, vous vous laissez bercer au courant sans voir les rochers qui montent sous l’eau, sans entendre les brisans qui bouillonnent ; mais, je vous le dis, un jour viendra où vous arriverez aux écueils, un jour où votre vie se brisera en un tourbillon tumultueux, en une bruyante écume : alors, ou vous volerez sur les rocs acérés comme une poussière liquide, ou bien, soulevée et portée par une vague puissante, vous roulerez dans un courant plus calme, — comme moi en ce moment.

« J’aime cette journée, j’aime ce ciel d’acier, j’aime le calme et la dureté de ce paysage sous cette gelée. J’aime Thornfield, son antiquité, son isolement ; j’aime ses vieux arbres et ses buissons épineux, sa façade grise et les lignes de ses fenêtres sombres, qui réfléchissent ce ciel métallique. Et cependant, que j’en ai long-temps abhorré la seule pensée, comme je hais encore…

« Il serra les dents et se tut. Il s’arrêta et frappa du pied le sol durci. Une pensée détestée semblait l’avoir pris à la gorge et l’étreindre si fortement, qu’il ne pouvait faire un pas.

« Nous montions l’avenue lorsqu’il s’arrêta ainsi ; le château était devant nous. Il leva les yeux sur les créneaux, et y jeta un regard comme je n’en ai vu de ma vie. La douleur, la honte, la colère, l’impatience, le dégoût, la haine, semblèrent lutter un moment dans la large prunelle, dilatée sous son sourcil d’ébène. Le combat fut terrible, mais un autre sentiment finit par l’emporter, quelque chose de dur et de cynique, de résolu et d’inflexible. Il dompta son émotion et pétrifia son attitude. Il poursuivit :

« — Pendant que je gardais le silence, mademoiselle Eyre, je réglais un compte avec ma destinée. Elle était là, près de ce tronc de hêtre, comme une des sorcières qui apparurent à Macbeth sur la bruyère de Forres. « Vous aimez Thornfield ? » disait-elle, et elle levait le doigt et écrivait dans l’air un souvenir qui courait s’imprimer en hiéroglyphes lugubres sur la façade du château : « Aimez-le si vous pouvez ! aimez-le si vous l’osez ! »

« — Oui, reprit-il, je l’aimerai, j’oserai l’aimer ! et il ajouta avec emportement : Je tiendrai ma parole, je briserai les obstacles qui m’empêcheraient d’être heureux, bon ! Ce que les autres regarderaient comme des barrières de fer tombera sous ma main comme de la paille ou du bois pourri.

« Adèle vint se jeter dans ses jambes avec son volant ; il la repoussa durement, puis reprit sa promenade en silence. Je hasardai de le rappeler au sujet dont il s’était écarté.

« — Avez-vous quitté le salon, lui demandai-je, lorsque Mlle Varens fut entrée ?

« Je m’attendais à une rebuffade pour cette question intempestive ; mais, au contraire, sortant de sa rêverie, il tourna les yeux vers moi : les ombres de son front semblèrent s’éclaircir.

« — Tiens, j’ai oublié Céline ! Eh bien ! pour y revenir, lorsque je vis ma magicienne escortée ainsi d’un cavalier, le vieux serpent de la jalousie se glissa en sifflant sous mon gilet, et, en un instant, m’eut percé jusqu’au cœur. Il est étrange, s’écria-t-il en s’interrompant de nouveau, il est étrange que je vous choisisse, vous, ma jeune dame, pour confidente de tout cela ; il est plus étrange encore que vous m’écoutiez tranquillement, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde qu’un homme comme moi vînt conter ses histoires de fille d’opéra à une petite fille sans expérience comme vous ; mais cette dernière singularité explique la première. Avec cet air grave, prudent et sage, vous avez bien la mine d’une confidente. Ces conversations sont bonnes : je ne puis vous faire de mal, et en m’écoutant vous me soulagez.

« Après cette digression, il continua :

« — Je demeurai sur le balcon. Ils viendront sans doute dans le boudoir, pensais-je, préparons une embuscade. Passant ma main dans la fenêtre entr’ouverte, je tirai le rideau, je laissai seulement une petite ouverture pour faire mes observations ; je refermai aussi la persienne, en ménageant une fente par laquelle pussent m’arriver les paroles étouffées des amoureux ; je retournai ensuite à ma chaise, et, comme je m’asseyais, le couple entra. Mon œil était fixé sur l’ouverture. La fille de chambre de Céline vint, alluma un flambeau, le posa sur une table et sortit. Je vis alors les amans ; ils quittèrent leurs manteaux. La Varens resplendit dans son satin et ses diamans, et son compagnon parut sous le costume d’un officier. Je le reconnus, c’était le vicomte…, jeune homme vicieux et sans cervelle. Je l’avais rencontré souvent dans le monde et n’avais jamais songé à le haïr, tant il me paraissait méprisable. En le voyant, le dard du serpent, la jalousie, se brisa par enchantement, car au même instant s’éteignit mon amour pour Céline.

« Ils commencèrent à causer ; leur conversation me mit complètement à l’aise : frivole, mercenaire, sans cœur et sans esprit. Au lieu de m’irriter, elle m’ennuya. Ma carte était sur la table, on s’empara de mon nom ; ils n’avaient ni l’un ni l’autre assez de vigueur ou d’esprit pour me travailler d’importance. Ils m’outrageaient de toute leur force, au lieu de me persifler, Céline surtout, qui brillait sur le chapitre de mes défauts et de mes laideurs, elle qui témoignait une admiration si fervente pour ce qu’elle appelait ma beauté mâle ; en quoi elle différait bien de vous, qui m’avez dit à bout portant, dès notre seconde entrevue, que vous ne me trouviez point beau.

« En ce moment, Adèle accourut encore vers nous. — Monsieur, dit-elle, John vient de dire que votre intendant arrive et vous demande…

« — Ah ! J’abrège donc. J’ouvris la fenêtre, je marchai vers eux. Je rendis à Céline sa liberté ; je la priai de quitter l’hôtel et lui offris ma bourse, sans prendre garde à ses cris, à ses protestations, à ses convulsions, à ses prières. Je pris un rendez-vous au bois de Boulogne avec le vicomte. J’eus le plaisir de me battre avec lui le lendemain. Je logeai une balle dans un de ses bras étiolés et frêles comme l’aile d’un poulet étique, et je crus en avoir fini avec toute la clique ; mais malheureusement, six mois après, la Varens m’attribua cette fillette, Adèle. Elle affirmait qu’elle était ma fille ; c’est possible, mais je ne retrouve pas dans sa figure les preuves de ma laide paternité : Pilote me ressemble davantage. Quelques années après notre rupture, sa mère l’abandonna pour courir l’Italie avec un chanteur. Je ne dois rien à Adèle, car je ne suis pas son père ; mais, apprenant la situation de ce pauvre petit être, je l’enlevai aux boues de Paris, et je le transplantai ici pour l’élever sainement sur le sol salubre de la campagne anglaise. Je garde cette petite fleur française, dont la vue souvent m’importune, conformément au principe des catholiques qui croient expier de nombreux péchés par une bonne action. Maintenant que vous savez que votre élève est l’enfant d’une fille d’opéra française, vous allez peut-être me prier de chercher une autre gouvernante. Mais rentrons, le jour tombe. Adieu. »


De causerie en causerie, de confidence en confidence, par l’habitude de cette camaraderie originale, le gentilhomme et l’institutrice, Rochester et Jane Eyre, finissent bientôt par s’aimer. D’abord Rochester n’en dit rien, et Jane Eyre ne s’en aperçoit guère. Elle ne découvre son propre attachement qu’en voyant Rochester auprès d’une autre femme. Le maître de Thornfield, prolongeant jusqu’à l’été son séjour au vieux manoir, adresse quelques invitations à la nobility et à la gentry du voisinage. Thornfield se peuple pendant quelques semaines d’hommes, de femmes du monde, et nécessairement de demoiselles à marier. L’homme élégant se réveille chez Rochester ; Jane Eyre, en le voyant, du coin de l’œil et de son humble chaise d’institutrice, coqueter dans le cercle des jeunes filles ou s’enfuir au galop dans le lointain des avenues, à côté d’une belle amazone, apprend qu’elle aime en se sentant jalouse. Ce n’est qu’un nuage, car la passion de Rochester éclate bientôt avec de fiévreuses alternatives de tendresse et d’inquiétude. Il veut épouser Jane Eyre : le mariage va s’accomplir ; mais tout à coup le mystère de la vie de Rochester se déchire. Rochester est déjà marié ; dans sa jeunesse, lorsqu’il n’était encore que cadet de famille, son père l’avait forcé d’épouser à la Jamaïque la fille d’un riche créole. Cette femme, abrutie par de dégoûtantes passions, l’a déshonoré ; puis elle est tombée dans une folie furieuse. Elle vit encore. Rochester, en héritant du château paternel, l’y avait conduite en secret et l’y tenait emprisonnée sous la surveillance d’une servante. Plusieurs fois même, la folle avait trompé la vigilance de sa gardienne et avait essayé d’allumer dans le château des incendies demeurés inexplicables pour les autres habitans. Sans la folie de cette femme, Rochester eût été sûr d’obtenir le divorce ; mais la loi ne lui permettait point d’intenter un procès à une insensée. Après de longs combats intérieurs, il avait voulu briser enfin la fatalité de sa vie, et n’avait pas cru violer la justice en foulant aux pieds la lettre d’un texte qui en démentait l’esprit, Cependant, le jour où le scandale de ce projet frénétique est dévoilé, il n’y a plus que deux partis pour Jane Eyre : l’infamie ou la fuite.

Elle fuit, elle quitte Thornfield à l’instant même ; elle se jette dans une voiture qui la laisse elle ne sait où, aussi loin de Thornfield que le conducteur a pu la mener pour la monnaie qu’elle lui a donnée. Elle retombe dans le désert du monde, plus isolée encore que lorsque sa tante Reed l’envoya à l’école de charité. Errant dans la campagne, sans argent, sans asile, elle est recueillie mourante de faim, de froid et de fièvre, dans un cottage habité par un curé de village et ses deux sœurs. Ici commence la quatrième partie des aventures de Jane Eyre et une suite de scènes douces et curieuses que je peux à peine indiquer. Les sœurs du curé sont gouvernantes comme Jane Eyre ; le ministre est un noble et studieux jeune homme. Tous trois, par une sollicitude attentive, parviennent à fermer les blessures de Jane. On lui fait une situation ; on la met à la tête d’une école gratuite de petites filles, qu’un propriétaire voisin fonde dans le village. Une franche camaraderie d’esprit et de caractère se forme vite entre la jeune maîtresse d’école et le jeune pasteur du hameau, comme elle s’était établie entre le maître et l’institutrice de Thornfield. Le ministre, ame ardente gouvernée par une raison froide et domptée par une volonté de fer, se prépare à partir pour les colonies comme missionnaire. C’est une figure bien observée et finement tracée que celle de cet homme qui prémédite l’apostolat avec une sorte d’exactitude mathématique. L’Angleterre doit recruter parmi des caractères semblables ses légions de missionnaires, qui n’ont pas, il est vrai, comme les nôtres, la poésie du dévouement évangélique et les sublimes aventures du martyre, mais qui, tout en rendant, je le crois, des services réels à la cause chrétienne, couvrent le monde de pionniers de colonisation, d’agens politiques, d’explorateurs scientifiques, sans compter encore les vifs et délicieux conteurs comme George Borrow. Le ministre conçoit pour Jane un attachement utilitaire, si l’on peut accoupler ces deux mots. Le caractère viril, énergique, l’esprit ferme et hardi de Jane Eyre, lui paraissent les signes d’une vocation semblable à la sienne ; il veut lui persuader que la volonté divine qui lui a donné les facultés morales nécessaires à la compagne d’un missionnaire, l’appelle visiblement à devenir sa femme. Le souvenir de Rochester empêche long-temps Jane de se rendre à cette homélie. Pendant cette lutte, un frère de son père enrichi aux colonies, auquel elle avait écrit pour lui annoncer son mariage avec M. Rochester, meurt et lui laisse une honnête fortune, car, heureusement pour les collatéraux et les romanciers britanniques, l’Angleterre est un pays où les oncles d’Amérique ne sont point encore devenus invraisemblables. Elle est sur le point de céder au missionnaire ; seulement, avant de quitter son pays, elle veut revoir encore Thornfield et connaître le sort de Rochester ; mais elle trouve Thornfield détruit. La folle, une nuit, a réussi à y mettre le feu : montée sur les créneaux, comme le mauvais génie du vieux manoir, et dominant l’incendie, elle s’est abîmée dans l’édifice embrasé. Rochester a été arraché aux flammes, aveugle et mutilé. Jane Eyre vole vers lui. Il recouvre la vue. Elle l’épouse.

Après le tort que j’ai fait à ce roman par une analyse nécessairement écourtée, je ne commettrai point l’injustice de le soumettre à la dissection d’une minutieuse critique. On compose un roman avec trois choses : une situation, des caractères et une intrigue. L’auteur de Jane Eyre a choisi une situation vraiment intéressante et romanesque. Cette jeune fille, orpheline, élevée par charité, entrant dans le monde avec une culture d’esprit qui la fait égale à tous, mais dans une condition subalterne et inférieure, mise en contact avec tout ce qu’elle comprend, désire et mérite par l’intelligence et le sentiment, et tout ce que la fortune lui refuse, recevant enfin de l’amour la pleine investiture de la vie, cette histoire sera toujours attachante. Nous la connaissons bien : on nous l’a plus d’une fois racontée, et si, à propos d’un livre éphémère et sans signature, il était permis d’invoquer les grands souvenirs, je rappellerais les Mémoires de Mme de Staal-Delaunay et la douce et gentille Marianne de Marivaux. Je n’ai rien à redire non plus aux caractères de Jane Eyre : ils sont plus énergiques, plus accentués que délicats ; ils sont vrais pourtant, celui de Jane surtout, et chaque scène du roman leur donne dans les plus minutieux détails un relief plein de vie. Mais l’intrigue, voilà le côté défectueux. Je ne conçois pas que, pour développer sa situation et ses caractères, l’auteur de Jane Eyre n’ait pu trouver une action plus simple ; je ne conçois pas qu’il ait cru avoir besoin d’une complication d’incidens mal soudés par un lien quelquefois invraisemblable. L’auteur de Jane Eyre avait pourtant assez de talent pour faire une œuvre irréprochable et complète.

Mais ce que je ne cesserai de louer, c’est l’inspiration mâle, saine, morale, qui anime Jane Eyre à chaque page. Quoi que puissent dire nos romanciers, ce livre prouve une fois de plus que la fiction trouve des ressources infinies dans la peinture des mœurs honnêtes, des événemens réguliers de la vie réelle, de l’essor simple et franc des passions. Quand aurons-nous donc fini, nous, Français, de creuser dans nos romans, avec un acharnement de monomanes, cette métaphysique, cette diplomatie subtile, même profonde quelquefois, des penchans dépravés, des affections corrompues, des entraînemens monstrueux, de tout ce qu’enfante la fermentation du mal dans la nature humaine ? Il faut bien peu vivre de la vie active, robuste, militante, à laquelle Dieu nous a destinés en nous donnant cette terre à pétrir de nos mains, pour croupir dans ces sordides imaginations, comme le Chinois hébété dans l’ivresse de l’opium. D’ailleurs, au fond de cette littérature, que l’on ne dirait plus faite que pour une nation efféminée et pourrissante, il y a une maladive paresse, une honteuse stérilité, tous les signes qui annoncent la caducité et la mort des écoles littéraires. À la fin du XVIIIe siècle, au moment où le romantisme, cette insurrection de l’Europe contre le goût français, allait éclater, le génie le plus puissant de cette révolution, Goethe, s’arrêta un instant à Strasbourg, comme s’il hésitait sur la frontière de deux mondes poétiques. Après avoir interprété l’étude de notre littérature par l’observation de nos mœurs, il se décida contre nous. La vie des Français, dit-il, lui parut quelque chose de trop arrêté, de trop convenu, de trop apprêté, et le dégoûta du formalisme artificiel, de la monotonie impuissante de la littérature d’alors : il se tourna vers les Anglais, et adora Shakespeare. Il explique, par des raisons bien vives et bien vraies, l’ascendant que la poésie anglaise exerçait en ce moment sur toutes les jeunes imaginations agitées de pressentimens généreux. La littérature anglaise leur paraissait plus imprégnée des sèves de la vie ; elle était plus réelle, plus variée, plus sympathique, plus humaine. Suivant Goethe, elle devait ce caractère à la mâle activité de la société anglaise, travaillée en tous sens et remuée sans cesse par les luttes politiques, par le mouvement des affaires publiques, qui entretiennent dans un peuple les dramatiques vicissitudes de fortunes et le déploiement des forces individuelles. Je crains qu’entre la littérature française et la littérature anglaise ces différences aient moins disparu qu’on ne croit depuis le temps de la jeunesse de Goethe ; je crains que, malgré notre épilepsie révolutionnaire, nous n’ayons trop conservé encore de l’ancienne stagnation de nos mœurs, et qu’en matière littéraire nous soyons encore revenus aux conventions artificielles et aux routines éreintées. Pourtant, si Goethe a dit vrai, si les agitations politiques donnent à la poésie l’air, la lumière, le mouvement, la santé ; s’il est vrai aussi que les révolutions soient l’âge romanesque des peuples, c’est le cas aujourd’hui, pour le roman français, de sortir d’une ornière qui avait fini par devenir un ruisseau. La révolution de février a eu pour avant-coureurs et pour auxiliaires des romans bien mauvais ; au moins qu’elle en suscite de bons. Elle nous doit cette revanche. Vienne donc aussi la réaction littéraire, et que le mot de Turgot reprenne sa vérité effacée : « Les romans sont des livres de morale, ce sont même les seuls où j’aie vu de la morale ! »

Eugène Forcade.
  1. Jane Eyre, an autobiography, by Currer Bell, 3 vol. post 8vo, seconde édition, Smith, Elder et Co, 65, Cornhill, London ; édition Tauchnitz, Leipsig ; Paris, chez Renouard, rue de Tournon.