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Jardin public

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MINUTES

JARDIN PUBLIC


« Je voudrais — un ballon bleu ! Je voudrais un ballon bleu. »

« Eh bien, voici un ballon bleu, Rosemonde. »

On lui expliqua alors qu’il y avait dedans un gaz plus léger que l’air atmosphérique, et que par conséquent, etc, etc.

« Je voudrais le faire partir — » dit-elle simplement.

« Tu ne préfères pas le donner à cette petite fille pauvre ? »

« Non, je veux le faire partir. »

Elle fait partir le ballon, le suit des yeux, jusqu’à ce qu’il disparaisse dans le ciel bleu.

« Tu ne regrettes pas de ne l’avoir pas donné à cette petite fille pauvre ? »

« Oui, j’aurais mieux fait de le donner à la petite fille pauvre. »

« Eh bien, voici un autre ballon bleu. Donne-le lui. »

« Non, je voudrais aussi le faire partir dans le ciel bleu. »

Elle le fait partir.

On lui donne un troisième ballon bleu.

Elle va d’elle-même vers la petite fille pauvre, lui donne le ballon et dit : « Fais-le partir. »

« Non, » dit la petite fille pauvre, et elle regarde le ballon avec enthousiasme.

Le ballon, dans la chambre, vola au plafond, y resta collé trois jours, s’assombrit, se ratatina, tomba mort sur le parquet : un petit sac noir.

Alors la petite fille pauvre pensa : « J’aurais dû le faire partir au jardin, dans le ciel bleu. Je l’aurais suivi des yeux, longtemps, longtemps… »

Cependant la petite fille riche reçut encore dix autres ballons, et une fois l’oncle Karl lui en acheta trente d’un seul coup.

Elle en fit partir vingt dans le ciel, et donna les dix autres à des enfants pauvres. Après quoi les ballons n’eurent plus pour elle aucun intérêt.

« C’est bête, un ballon » — disait-elle.

Et Tante Ida trouva qu’elle était assez avancée pour son âge.

La petite fille pauvre rêvait : « J’aurais dû le faire partir dans le ciel bleu, et le regarder longtemps, longtemps… »