Je ne trompe pas mon mari
Comédie en trois actes
JE NE TROMPE PAS MON MARI
Représentée pour la première fois, à Paris, Sur la scène du théâtre de l’Athénée, le 18 février 1914, et reprise sur la même scène le 9 décembre 1916.
mon mari
pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège.
Copyright 1921, by Georges Feydeau & René Peter.
Personnages
| Création. | Reprise. | |
| Saint-Franquet | MM. Lucien Rozenberg. | Lucien Rozenberg. |
| Des Saugettes | Paul Ardot. | Louvigny. |
| Plantarède | Cazalis. | Fertinel. |
| Tommy | Dillon. | Laverne. |
| Le Gérant | Cousin. | Bénédict. |
| Giclefort | Papoz. | Chambéry. |
| Le joueur de tennis | Gauthier. | Antonin. |
| Le Garçon | Darbray. | Leriche. |
| Le Chasseur | Hugnon. | Reyval. |
| Victor | Dubourdieu. | Chuquet. |
| Bichon | Mmes Betty Daussmont. | Armande Cassive. |
| Micheline | Lucile Nobert. | Lucile Nobert |
| Dotty | Alice Nory. | Camille Calvat. |
| Mme Giclefort | Virginie Rolland. | Virginie Rolland |
| Sophie | Rose Grane. | Marco. |
| La joueuse de tennis | Jivry. | Faontanne. |
À Châtel-Sancy. — Fond de campagne, collines. À gauche, la façade du Modern-Hôtel. Trois fenêtres de façade, une troisième en retour ; petit perron. Au fond, sentier, descendant, derrière une haie de fusains, jusqu’à la route, qui est en contrebas, invisible par conséquent du public. À droite, le tennis, dont on ne voit que la lisière formée par un grand filet, le long d’une pelouse. Le filet ne descend pas tout à fait à l’avant-scène, de façon à laisser un passage. Passage également réservé, au lointain, dans le filet. Devant le filet, un banc. Autre banc, au milieu, devant un rond de gazon, surmonté d’une stèle portant un vase de fleurs. À gauche, près de l’hôtel, table de fer et deux chaises de jardin.
Avant le lever du rideau, on entend le brouhaha des gens qui jouent, au tennis. Peu à peu, on distingue : « Ready !… Play !… À vous, à vous !… Bravo !… À vous, à vous !… Outside ! Oh ! zut !… Quinze pour nous ! » etc…
Scène première
Au lever du rideau, le garçon nettoie la table, époussette les chaises. Dans le tennis, la partie continue. Paraît le gérant, arrivant du fond ; il est chargé d’un lourd panier rempli de provisions.
Scène II
Petit coup de vent. Quelques papiers s’envolent du registre où s’inscrivent les voyageurs.
Au même instant, coup de vent qui emporte la gaze de soie vers la mute en contrebas.
Scène III
Ils disparaissent. Saint-Franquet les regarde partir, puis fait une moue de mécontentement.
Scène IV
Scène V
Scène VI
Scène VII
Scène VIII
Plantarède. — Ah ?…
Plantarède. — Dans l’œil ?… (Lui regardant l’œil.) Vous permettez ?
Scène IX
Scène X
Scène XI
Micheline. — Allons donc ! vous l’avouez !.
Scène XII
Le Garçon. — Bien, Madame.
Saint-Franquet. — Mais non, pas une absinthe ; une verte, une menthe verte.
====Scène
Scène XIII
Des Saugettes paraît derrière Plantarède et applaudit aussi, sa main droite toujours dans le gant de crin.
Scène XIV
Saint-Franquet, étonné, s’arrête de boire et jette un regard interrogateur sur ses vêtements pour se rendre compte de ce qui attire ainsi les regards de la jeune fille.
Scène XV
Sur ces entrefaites, ont paru, à travers le filet de tennis, Bichon avec deux de ses partenaires.
Scène XVI
Bichon — Figure-toi que mademoiselle…
Il sort dignement, après s’être retourné encore une fois, d’un air menaçant, vers Saint-Franquet.
Scène XVII
Scène XVIII
Scène XIX
Scène XX
Les voyageurs s’éloignent en grommelant dans la direction de l’hôtel, suivis du gérant.
Scène XXI
Tu es honnête ! Tu fais l’amour, mais tu ne le fais pas à la vertu ! tu es honnête !
Saint-Franquet. ― Ça ne fait rien ! Tu es honnête ! Tiens, tiens !
Acte II
[modifier]Tout le fond est vitré, y compris la porte qui donne accès de l’antichambre dans l’atelier et qui occupe le milieu de la scène. Brise-bise au vitrage. A gauche, premier plan, porte donnant dans la chambre à coucher. Immédiatement au-dessus de la porte, au deuxième plan, un piano droit, dos au public. Petit canapé, adossé au piano. Petite table et fauteuil. A droite, deuxième plan, porte donnant sur le cabinet de toilette. Premier plan, à droite, une table de chêne, sur laquelle un téléphone, au milieu de papiers, de livres, de boîtes à couleurs ; tout ça en désordre. Ici et là, chevalets avec toiles commencées (genre néo-cubiste.)
Scène première
[modifier]Bichon, puis Saint-Franquet, puis Des Saugettes.
Avant le lever du rideau, on entend Bichon chanter avec accompagnement de piano, le premier couplet d’une chanson qui reviendra au courant de la scène. A l’attaque du refrain, le rideau se lève.
Bichon, au milieu de la scène, le dos tourné au public, ses jupes très retroussées, chantant :
Aha ! aha !…
Moya bott, bott, bott, bott, bott, bott, bott,
Troumali, troumala,
Aya koulami, aya koulami,
Ki, ki, ki, ki, ki, ki, ki,
Ki !…
(Marchant vers la droite, puis vers la gauche.)
Moya bott, bott, bott, bott, bott, bott, bott,
Troumali, troumala,
Kakali, kakala,
Zig, zig, zig, zig !
Zig !…
(Parlé, à l’accompagnateur qu’on ne voit pas.) Voilà, ça y est ! Un bon temps après le deuxième "aha", que je place mon petit frisson… et puis, grouillez-vous pour le "moya bott". C’est compris ?
L’Accompagnateur, toujours caché derrière le piano. -Hhui !
Bichon. — Bon ! Encore une fois, que ce soit bien arrêté. Là, du couplet ! (Ritournelle. Bichon fait son entrée comme elle la fera au café-concert. Chantant.)
En amonic, en alvadou,
Si cousi cosa, voyalminett,
Aya bougi…
Saint-Franquet, en manches de chemise, surgissant comme une trombe du cabinet de toilette. Oh ! non ! ce que tu peux être barbante avec ta chanson !
Bichon, sursautant. — Barbante !
Saint-Franquet. — Oui, barbante. C’est vrai, ça ! Ça va durer longtemps, cette serinade ?
Bichon. — C’est pas une sérénade, c’est une chansonnette.
Saint-Franquet. J’ai pas dit une sérénade, j’ai dit une serinade.
Bichon. — Ça n’est pas plus joli.
Saint-Franquet. — D’abord, elle est idiote, ta chanson.
Bichon. — Je regrette ! C’est sans doute, mon cher, que tu ne la comprends pas.
Saint-Franquet. — Ah ! ça, c’est admirable ! Tu la comprends, toi ?
Bichon. — En tous cas, je la fais comprendre.
Saint-Franquet. — Ah ! bon !
Bichon. — C’est une chanson agrache ! ça ne peut pas être du français.
Saint-Franquet. — Oui, mais comme on est en France et pas en Agrachie ! Je te demande un peu ce que ça signifie : Aya Koumali, ki ki ki…
Bichon. — Koulami, d’abord.
Saint-Franquet. — Koulami, si tu veux. Je ne sais pas la langue ! ki ki ki, ki ki ki, kakali, kakala…
Bichon, avec dédain. — Oh ! évidemment, dit comme ça : Aya koulami, ki ki ki, ki ki ki… Ça ne signifie rien. Mais si tu y mets un peu d’intentions, un peu d’art !… (Mettant des intentions.) Aya koulami, ki ki ki, ki ki ki, troumali troumala, kakali, kahala… Comme ça, eh ben… ça change !
Saint-Franquet, ironique. — Ah ! oui, ça change !
Bichon. — C’est précisément le fait des artisses de faire saisir au public les choses qui n’y sont pas.
Saint-Franquet, à l’accompagnateur qui n’a dit mot jusque-là. — Enfin, tu ne trouves pas ça idiot, toi ?
Des Saugettes, dont la tête paraît au-dessus du piano, avec un grand sourire épanoui. — Si !… si !…
Bichon. — Non, mais dites donc ! "Si, si" vous-même ! Je ne vous demande pas votre avis, à vous.
Des Saugettes. — C’est Gérard qui me le demande.
Bichon. — Naturellement ! Ça m’aurait étonnée que vous ne soyez pas de l’avis de Gérard ! Depuis qu’il vous a flanqué un coup d’épée, vous lui léchez les pieds.
Des Saugettes. — Moi !
Bichon. — Mais évidemment ! Vous avez peur.
Des Saugettes, riant. — Ah ! ah ! j’ai peur !
Bichon. — Ah ! et puis vous m’embêtez avec ma chanson ! Si vous trouvez ça malin de décourager une artisse au moment d’une création !
Saint-Franquet, l’imitant. — Une "créâtion" !…
Bichon. — D’abord, qu’est-ce que tu fais là ? Il est une heure trois quarts. Si tu ne veux pas arriver à la répétition générale du Français quand ce sera fini !… Pourquoi ne vas-tu pas t’habiller ?
Saint-Franquet. — Parce que… Parce que je ne trouve rien de ce qu’il me faut. Avec ton ordre habituel…
Bichon. — Tu ne trouves rien de ce qu’il te faut ?…
Saint-Franquet. — Évidemment ! Tu t’es si bien arrangée qu’il n’y a plus un domestique à la maison.
Bichon. — Est-ce que c’est ma faute ! Victor m’a demandé à sortir et Marie est sortie sans me demander.
Saint-Franquet. — C’est admirable, ça ! Pourquoi Marie est-elle sortie sans te demander ?
Bichon. — Parce que c’était son jour de congé.
Saint-Franquet. — Et Victor, alors, pourquoi t’a-t-il demandé à sortir ?
Bichon. — Parce que ce n’était pas son jour de congé.
Saint-Franquet. — C’est ça ! Il y en a un qui sort parce que c’est son jour de congé et l’autre qui s’en va parce que ce n’est pas son jour de congé ! C’est charmant ! Et moi, alors, débrouille-toi !… Si bien que je ne trouve rien.
Bichon. — Oh ! non, non, non, cette éternelle grinche ! Quoi ? quoi ? Qu’est-ce que tu ne trouves pas ?
Saint-Franquet. — Je ne trouve pas la brosse à habits.
Bichon, haussant les épaules. — Tu ne trouves pas la brosse à habits ! tu ne trouves pas la brosse à habits !… C’est admirable !… Elle est dans le pot à eau.
Saint-Franquet. — Qu’est-ce que tu dis ?
Des Saugettes, riant. — Dans le pot à eau !
Bichon. — Eh ben, oui ! Elle m’est tombée des mains dans le pot à eau. Et comme je ne l’ai pas retirée, il est probable qu’elle y est encore.
Saint-Franquet. — Ah ! non, celle-là !…
Bichon. — Si tu avais regardé !
Saint-Franquet. — Tu veux que je regarde dans le pot à eau pour chercher une brosse à habits ?
Bichon. — Ben naturellement, puisqu’elle y est.
Saint-Franquet. — Je te demande un peu ! Faire macérer ma brosse dans…
Bichon. — Tu ne voulais pas que, sur ma digestion, j’aille me tremper le bras jusqu’au coude. Tout ça pour une brosse !
Saint-Franquet. — Et alors, pendant ce temps-là, moi je me suis lavé les dents avec l’eau de ma brosse !
Bichon. — Eh ben, quoi, v’là tout. Est-ce que tu t’en es aperçu, est-ce que tu t’en portes plus mal ? Non. Eh ben, alors, qué qu’ça te fait ?
Saint-Franquet. — Mais ça me dégoûte ! C’est admirable, ça. Tu es comme ces gens qui vous emmènent vous débarbouiller dans leur cabinet de toilette, et qui, au moment où vous vous essuyez le visage, vous disent : " Ah ! vous n’auriez pas dû prendre cette serviette-là, c’est pas la serviette à figure !…" On ne s’en porte pas plus mal ; mais n’empêche que c’est dégoûtant.
Bichon. — Mon Dieu, que tu es compliqué !
Saint-Franquet. — Enfin, avec quoi je vais me brosser, moi, maintenant ? Avec ma brosse qui trempe ?
Bichon. — Eh ben, quoi, v’là tout. Prends la mienne. En v’là une affaire !
Saint-Franquet. — Oui, et où est-elle, la tienne ?
Bichon. — Mais dans mon sac de voyage. Où veux-tu qu’elle soit ?
Saint-Franquet regagnant son cabinet de toilette. — Est-ce que je sais, moi ! Peut-être dans le bain de pieds.
Des Saugettes, riant. — Dans le bain de pieds !
Bichon. — Oh ! que c’est spirituel ! (A des Saugettes.) Et puis, vous, vous feriez mieux de vous taire, au lieu de prendre tout le temps le parti de Gérard.
Des Saugettes, se laissant conduire au piano. — J’étais de son avis.
Bichon. — Raison de plus pour vous ranger du mien.
Des Saugettes. — Oh ! ben, non, écoutez, puisque ça embête Gérard…
Bichon. — Oh ! Gérard, toujours Gérard ! Je m’en fiche, que ça embête Gérard. C’est pas lui qui restera en plan au concert si je ne sais pas. Moi, j’ai ma conscience professionnelle ! Allez ! allez, mon petit, travaillons !
Des Saugettes, avec un soupir. — Enfin !
Il attaque la ritournelle.
Bichon, sort rageusement par le fond et revient en refaisant son entrée, saluant à droite, puis à gauche, ce tout en maugréant. — C’est vrai, ça, toujours Gérard ! Mais est-ce qu’il y connaît quelque chose, Gérard ? Et puis, j’en ai assez, moi, si chaque fois que je…
La ritournelle achevée, de but en blanc, elle passe de son ronchonnement au couplet de sa chanson, qu’elle détaille avec force intentions et gestes.
En Amonic, en Alvadou,
Si cousi cosa, voyalminett,
Aya bougi, lenal troutrou,
Gigouli pampan, aval trampett…
Moravi dodo,
Atali popo,
Trin da la bou, si lim abem,
Roja bouf tané, miremir kalem !
Aha !… aha…
Frisson prolongé.
Ah !…
Refrain
Moyabott, bott, bott, bott, bott, bott, bott,
Troumali, troumala,
Aya koulami aya koulami,
Ki, ki, ki, ki, ki, ki, ki,
Ki !…
Moyabott, bott, bott, bott, bott, bott, bott,
Troumali, troumala…
Saint-Franquet, en jaquette, surgit de droite, chantant ironiquement en même temps qu’elle.
Tous Deux, face à face, Bichon avec rage.
Kakali, kakala,
Zir zi, zig zig !
Zig
Bichon, parlé. — Idiot !
Saint-Franquet, idem. — Oh ! je la saurai, ta chanson !
Bichon, laissant retomber ses jupes. — Eh ben, tu la sauras ! En v’la un beau malheur. Cette façon d’entrer toujours comme un polype !
Saint-Franquet, se tordant. — Un "polype ! " Non, t’entends ça, des Saugettes ?
Des Saugettes. — Oh ! non ! Je viens de me faire ramasser, je n’entends plus rien.
Saint-Franquet, à Bichon. — "Bolide", on dit. On ne dit pas "polype".
Bichon. — Eh ben, oui ! Bolide ! bolide ! Quoi, la langue peut vous fourcher. Je sais bien, parbleu, "Polype", c’est un nom d’homme.
Saint-Franquet, se tordant. — Ah ! ah ! Polype un nom d’homme, à présent ! Dis donc, des Saugettes !
Des Saugettes, riant par complaisance. — Ehé ! éhé ! éhé !
Bichon. — Quand vous rirez comme des imbéciles ! (A Saint-Franquet.) Enfin, quoi ? Qu’est-ce que tu veux encore ?
Saint-Franquet. — La brosse.
Bichon. — Quoi, la brosse ?
Saint-Franquet. — Dans ton sac. Elle n’y est pas.
Bichon. — Comment, elle n’y est pas !
Saint-Franquet. — Non, elle n’y est pas.
Bichon. — C’est pas possible. C’est moi-même qui l’ai rangée.
Des Saugettes. — Écoutez, voulez-vous que j’aille voir ?
Bichon. — Oui, allez, mon ami, allez ; parce que lui !…
Saint-Franquet, à des Saugettes. — Oh ! si tu crois que tu seras plus malin que moi !
Des Saugettes. — Oh ! c’est pas ça que je veux dire. Gérard !
Bichon. — Allez toujours ! allez !
Des Saugettes. — Oui !
Il sort.
Scène II
[modifier]Bichon, Saint-Franquet.
Bichon. — Non, tu sais, tu n’es pas fait pour vivre avec une artisse !
Saint-Franquet, haussant les épaules. — Oui, oh ! une artisse !
Bichon. — Oui, une artisse ! Oh ! je sais ! tu ne me prends pas au sérieux. Comme on dit : "On n’est jamais trop faite dans son pays ! "
Saint-Franquet. — On n’a jamais dit ça.
Bichon. — Comment, on n’a jamais dit ça ?
Saint-Franquet. — On n’a jamais dit : "trop faite". On a dit : "prophète".
Bichon. — Ah ! tu m’embêtes, à me reprendre sur tout ce que je dis. Tu a compris, n’est-ce pas ? Eh ben, c’est tout ce qu’il faut.
Saint-Franquet. — Ah !
Bichon. — En tous cas, je suis aussi artisse que toi. Si tu trouves ça joli, ce que tu fais !
Saint-Franquet. — La peinture n’a pas à être jolie.
Bichon. — Autrefois, encore, c’était pas mal ; tu peignais comme tout le monde. Maintenant, c’est plus que des petits carrés à côté les uns des autres.
Saint-Franquet. — Naturellement : je suis parallélipipédiste.
Bichon. — C’est pas de la peinture.
Saint-Franquet. — C’est une école.
Bichon. — Eh bien, tant mieux ! En tout cas, tu peins comme tu veux et je ne te dis rien. Eh ben, fais-en autant quand je travaille mon art.
Saint-Franquet. — Ton "ârt" !… Ah ! ce que je te préférais quand on s’est mis ensemble, quand tu étais bonne fille, sans prétention, avec tes cheveux châtains, que tu as trouvé bon de teindre en filasse…
Bichon. — On ne peut pas avoir du talent au concert si on n’est pas blonde.
Saint-Franquet, continuant. — Quand on t’appelait Bichon, tout simplement, au lieu de Blanche de Jouy ! (Grossissant sa voix de façon à en avoir plein la bouche.) Blanche de Jouy !
Bichon. — Quoi ? C’est exprès… C’est pour qu’on en arrive peu à peu à dire : "l’étoile de Jouy".
Saint-Franquet, qui a les mains dans la rainure du fauteuil sur lequel il est assis. — C’est très fort, c’est très fort ! (Changeant de ton.) Qu’est-ce que c’est que ça ?
Bichon. — Quoi ?
Saint-Franquet, tirant la brosse de Bichon de la rainure du fauteuil. — Ta brosse !
Bichon. — Ah ! tu l’as trouvée ?
Saint-Franquet. — Dans la rainure du fauteuil.
Bichon. — Eh ben, tu vois, quand on cherche !
Saint-Franquet. — Ah ! oui !
Bichon. — Quand je te disais, que je l’avais mise quelque part.
Saint-Franquet, brossant sa jaquette. — Oui, ah ! ça, c’est vrai ! Elle y est !… Ah ! tu as de l’ordre !
Scène III
Les Mêmes, Des Saugettes.
Des Saugettes. — Eh bien, vous savez, j’ai bien regardé dans le sac, je n’ai pas trouvé la brosse.
Saint-Franquet. — Oui, oh ! tu aurais pu chercher longtemps. La voilà !
Des Saugettes. — Vous l’avez trouvée ?
Saint-Franquet. — Naturellement !… Dans le fauteuil !
Des Saugettes, riant. — Ah !… dans le fauteuil !…
Bichon. — Ben oui, dans le fauteuil. (A Saint-Franquet.) Enfin, quoi, il ne te faut plus rien ?
Saint-Franquet, cherchant sur la table. — Là, eh bien, maintenant, c’est mon billet pour la générale… Où l’as-tu rangé ? Il était sur la table.
Bichon, sur un ton de lassitude résignée. Dans le cabinet de toilette, sur la cheminée.
Saint-Franquet. — Non, il n’y est pas. J’en sors, du cabinet de toilette ; il n’y a aucun papier sur la cheminée.
Bichon. — C’est que tu l’auras fait tomber. C’est moi-même qui l’y ai mis.
Saint-Franquet. — Eh ben, je ne sais pas, moi. Va voir.
Bichon. — Ah ! là là ! même pas capable de !… (Bousculant des Saugettes.) Allez ! laissez-moi passer !
Elle sort.
Saint-Franquet. — Ah ! ce désordre !
Des Saugettes. — Ah ! mon pauvre vieux ! Les femmes, hein !
Saint-Franquet. — Ah !… ça a évidemment de bons moments ; mais, nom de Dieu !…
Des Saugettes. — Regarde, nous, entre hommes, est-ce qu’on se dispute jamais ? Tu me bouscules, je ne dis rien. On s’entend très bien.
Saint-Franquet. — Mais dame !
Des Saugettes. — Je suis un ami, tu sais !
Saint-Franquet. — Je sais, oui. Et tout ça parce que je t’ai flanqué un coup d’épée ! Mon pauvre des Saugettes, va. Ça ne te fait plus mal ?
Des Saugettes. — Oh ! non ! Depuis six mois, ce serait malheureux. Oh ! je ne le regrette pas aujourd’hui… aujourd’hui que c’est passé ! Mais tout de même, sur le moment, j’étais bien embêté.
Saint-Franquet. — Pourquoi ?
Des Saugettes. — J’aime pas me battre.
Saint-Franquet. — C’est une raison.
Des Saugettes. — L’idée d’être piqué !… Mais rien que d’avoir à me faire vacciner… J’aime mieux la petite vérole !
Saint-Franquet. — Affaire de goût.
Scène IV
[modifier]Saint-Franquet, Des Saugettes, Bichon.
Bichon, revenant avec le paletot de Saint-Franquet sur le bras et son haut de forme à la main. — Eh ben, je savais bien qu’il était par là !
Saint-Franquet. — Tu as trouvé le billet ?
Bichon. — Naturellement.
Saint-Franquet. — Sur la cheminée ?
Bichon. — Enfin… dans !
Saint-Franquet. — Ah ! oui, dans !
Bichon. — Oui, tiens !
Elle lui tend un papier roulé en papillotte et brûlé par un bout.
Saint-Franquet. — Qu’est-ce que c’est que ça ?
Bichon. — Eh ben, c’est le billet. Je te demande pardon, il est un peu abîmé.
Saint-Franquet. — Ah ! ben, je te crois !
Bichon. — C’est parce que j’ai pas fait attention ; je m’en suis servie ce matin pour allumer ma lampe à friser. J’avais pas d’allumettes.
Saint-Franquet. — C’est charmant !
Bichon. — Eh ! ben quoi… Il est aussi bon.
Saint-Franquet. — Tu ne veux pas que j’aille présenter ce détritus, ce bout de suie aux contrôleurs du Théâtre Français…
Bichon. — Pourquoi pas ? Tu n’auras qu’à leur expliquer que c’est en allumant ta lampe pour te friser.
Saint-Franquet. — Non, mais c’est ça ! Pourquoi donc moi ?
Bichon. — Eh ben, tu diras que c’est moi. Qu’est-ce que ça fait ? Oh ! ne fais donc pas une histoire de tout ! Tiens, voilà ton pardessus et ton chapeau.
Saint-Franquet. — Eh bien, pose ça là. Je le prendrai tout à l’heure.
Bichon, allant poser le pardessus sur une chaise, près de la porte. — Rayon de soleil, va !… (Brusquement, en passant derrière une toile qui est vue à l’envers, le chevalet étant retourné.) Oh !… nom d’un chien ! Oh !…
Saint-Franquet. — Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a encore ?
Bichon. — Eh ! c’est avec ton sale tableau ! Tu laisses ça comme ça, là, c’est pas sec… et alors, naturellement, quand on passe…
Elle tourne vers le public le tableau, qui est tout abîmé.
Saint-Franquet, courant au tableau. — Mon Dieu ! qu’est-ce que tu as fait ?
Bichon. — Eh ben, je m’en suis fourré plein la manche !
Saint-Franquet. — Tu m’as éreinté mon tableau !
Des Saugettes. — Oh !
Bichon, montrant sa manche. — Regarde-moi ça ! de quoi ça a l’air !
Saint-Franquet, montrant son tableau. — Ah ! ben, c’est du joli ! Ah ! nom de Dieu ! Ah ! c’est agréable !
Bichon. — Un corsage tout neuf !
Saint-Franquet. — Mais je m’en fous, de ton corsage ! Il peut crever, ton corsage ! C’est mon tableau !
Bichon. — Mais je m’en fous, moi, de ton tableau ! Il peut crever !
Saint-Franquet. — Un tableau que je venais de finir, qu’il n’y avait plus qu’à vendre…
Bichon. — Aussi, cette manie de peindre avec de l’huile ! une chose qui tache !
Saint-Franquet. — Avec quoi veux-tu que je peigne ? Avec du vinaigre ?…
Bichon. — Mais avec de l’eau ! Quelque chose de propre, et qui sèche.
Saint-Franquet. — Avec de l’eau ! avec de l’eau !
Bichon. — Ah ! non, ce que c’est salissant d’avoir un peintre pour amant !
Saint-Franquet. — Eh ! bien, quitte-le, ton peintre, quitte-le ! Il ne te retient pas !
Des Saugettes. — Voyons, voyons, mes enfants…
Saint-Franquet. — Toi, fiche-moi la paix !
Des Saugettes. — Oui.
Bichon, lui jetant son corsage. — Et allez me cherchez ma matinée.
Des Saugettes. — Oui ! Je vais chercher la matinée !
Il sort.
Bichon. — Si tu crois que je tiens à toi !
Saint-Franquet. — Eh bien, alors !
Bichon. — Dieu merci, je ne serais pas embarrassée ! Et j’en sais plus d’un…
Saint-Franquet. — Eh bien, prends-les, tes plus d’un !… Prends-les !
Bichon. — Tu n’auras pas à me le répéter deux fois !
Des Saugettes, revenant. — Voilà la matinée.
Bichon, la passant. — Merci. (A Saint-Franquet.) Tu n’auras pas à me le répéter deux fois !
Saint-Franquet. — C’est parfait !
Des Saugettes. — Qu’est-ce qu’il y a ?
Bichon, des larmes dans la voix. — Je m’en vais, des Saugettes ! Je m’en vais !
Des Saugettes. — Oh ! mes enfants, voyons !…
Bichon. — Mais non, mais non ! A quoi bon éterniser une situation dans laquelle il n’y a d’amour ni d’un côté ni de l’autre ?
Des Saugettes. — Mais si, mais si !
Bichon. — Mais non ! A quoi bon se payer de mots ? Je ne l’aime pas, il ne m’aime pas !
Des Saugettes. — Mais si, mais si.
Bichon. — Oh ! pardon, hein, là-dessus, rapportez-vous en à mon expérience ! L’homme a au moins ça de loyal, c’est pas sa faute, c’est que, quand il aime, tout parle en lui. Eh ben, Gérard a depuis longtemps de ces silences… éloquents !… (Haussement d’épaules et à Saint-Franquet.) Dis donc le contraire !
Des Saugettes. — Mais non ! mais non !
Bichon. — C’est pas à vous que je le demandais ! On n’a pas l’habitude de vous appeler dans ces moments-là !
Saint-Franquet. — Mais je t’en prie, donne-lui des détails !
Bichon. — Oh ! pas besoin ! Il nous voit, il doit être fixé. Il doit bien savoir que si l’on s’est mis ensemble, ça n’a pas été précisément pour le grand amour. Moi, c’est parce que j’avais vu une petite Américaine qui avait eu le coup de foudre pour toi…
Saint-Franquet. — Pauvre petite !
Bichon. — Toi, c’est par dépit, parce que ta femme mariée t’avait envoyé promener et qu’elle préférait coucher avec des Saugettes !
Saint-Franquet. — Quoi ?
Des Saugettes. — Hein ?… Ah ! permettez !
Saint-Franquet, à Bichon. — D’abord, tu mens ! Jamais des Saugettes n’a… ce que tu dis… avec elle !
Des Saugettes, entre eux deux. — Mais jamais !
Bichon. — Oui ! (Bousculant des Saugettes.) Alors, pourquoi lui as-tu donné un coup d’épée ?
Saint-Franquet, même jeu. — Mais… comme ça ! parce que je ne le connaissais pas.
Bichon, même jeu. — Ah ! c’était pour entrer en relation…
Des Saugettes. — En tous cas, jamais, au grand jamais !…
Bichon. — Mais oui ! mais oui !
Saint-Franquet, à des Saugettes. — Mais tu n’as pas besoin de te défendre ! Je connais assez la personne en question !… C’est une honnête femme !
Bichon, ironique. — Oh ! oui !
Des Saugettes. — Mais absolument !
Saint-Franquet. — Et puis, c’est une femme de goût !
Des Saugettes. — Mais absolument ! (Se reprenant, froissé.) Ah ! dis donc, toi !
Saint-Franquet, continuant. -… qui ne s’éprend pas comme ça du premier imbécile venu.
Des Saugettes. — Ah ! mais dis donc !
Saint-Franquet. — Ah ! tais-toi ! Voilà ce que tu attires à une honnête femme avec l’attitude que tu prenais avec elle…
Des Saugettes. — Ah ! ben, non, non ! écoutez ! Si la discussion doit prendre cette tournure, j’aime mieux m’en aller.
Saint-Franquet. — Mais va-t-en ! Qui est-ce qui te demande de rester ?
Des Saugettes. — Oui, eh bien, quand vous aurez fini, vous m’appellerez.
Saint-Franquet. — Il ne te manque plus que d’avoir mauvais caractère…
Des Saugettes, s’en allant. — Tu as raison, oui, je suis bien bête !… Ah ! là là ! je suis bien bête !
Il sort.
Saint-Franquet. — Ah ! ça, oui ! A-t-on jamais vu !
Bichon. — Ah ! il y a longtemps que je dis que quand un ami se glisse dans un ménage…
Saint-Franquet. — Ah ! oui ! Oh ! mais !…
Grand silence.
Bichon, un pas vers lui. Gérard !
Saint-Franquet. — Quoi ?
Bichon. — Donne-moi la main.
Saint-Franquet. — A quoi bon ?
Bichon. — Si. Nous sommes là à nous dire des choses inutiles, blessantes… C’est stupide ! Va, donne-moi la main…
Saint-Franquet. — Mais non…
Bichon. -… et quittons-nous !
Saint-Franquet, lui donnant la main avec empressement. — Ah ! oui !
Bichon. — Quittons-nous ; mais chiquement ! en bons amis ! comme deux êtres qui s’aiment bien, qui s’estiment ; mais qui ne peuvent pas se sentir.
Saint-Franquet. — Tu as raison, ça vaut mieux !
Bichon, contre lui. — Et d’ailleurs, tu sais, n’aie pas de scrupules. Je suis pas en peine, j’ai quelqu’un.
Saint-Franquet, estomaqué. — Quoi ?
Bichon. — Oui, le fauteuil 49.
Saint-Franquet. — Qu’est-ce que c’est que ça, le fauteuil 49 ?…
Bichon. — Un abonné du mercredi et du samedi à notre concert. Il ne manque pas une fois ! Et il m’envoie des fleurs et des lettres brûlantes.
Saint-Franquet. — Ah ! mes compliments ! Tu t’es bien gardée de me dire ça, hein ?
Bichon. — A quoi bon ? Tant qu’on était ensemble ! Un amant, c’est comme un mari, y a des choses qu’on ne lui dit pas.
Saint-Franquet. — Ayez donc confiance !
Bichon. — Oh ! mais je n’ai jamais trahi la tienne ! On a le sentiment de ce qu’on doit. Je crois que j’en ai donné la preuve encore l’autre jour, quand le fauteuil 49 m’a envoyé cette admirable boucle d’oreille, ce solitaire énorme, avec ce mot qui l’accompagnait ; "Si vous voulez avoir la paire, faites-moi signe et je vous l’apporte."
Saint-Franquet. — Ce culot !
Bichon. — Possible ! Mais tu avoueras que c’était tentant. Eh ben, je n’ai rien voulu savoir ! J’ai fait dire qu’il n’y avait pas de réponse. Et quant à son solitaire…
Saint-Franquet. — Tu l’as renvoyé ?
Bichon, avec dignité. — Non ; mais je l’ai fait monter en bague ! Voilà ce que j’ai fait pour toi !
Saint-Franquet. — C’est trop beau !
Bichon. — Voilà comme je suis, moi !
Saint-Franquet. — Oui, eh, bien, plus de sacrifice, maintenant ! Tu es libre ! va retrouver le fauteuil 49. Va ! va !…
Bichon. — Oui ? Oh ! ben, c’est pas difficile. Un mot au téléphone, et ça y est.
Saint-Franquet. — Mais va donc ! Ne te gêne donc pas pour moi.
Bichon. — Non ? Ah ! ben, ça ne sera pas long !
Elle décroche le récepteur et l’appuie à son oreille.
Saint-Franquet. — Tu téléphones d’ici au fauteuil 49 ?
Bichon. — J’ai besoin de lui dire d’où je lui téléphone. (A l’appareil.) Allô !… Mademoiselle, voulez-vous me donner le 606-22 ?
Saint-Franquet. — 22, les deux cocottes !
Bichon. — Mon Dieu, oui.
Saint-Franquet. — Et 606 avant ! C’est la charrue avant les bœufs.
Bichon. — Tais-toi donc, j’entends pas ! (Parlant au téléphone.) C’est le 602-22 qui est à l’appareil ? (Un temps.) Le 606-22 lui-même ? (Un temps.) Alors, c’est le fauteuil 49 ? (Minaudant.) C’est mademoiselle de Jouy qui vous parle.
Saint-Franquet. — Ce qu’il faut entendre !
Bichon, à l’appareil. — Oui ! Ne vous troublez pas ! Venez tout de suite. Je vous attends chez moi, 27, faubourg Saint-Honoré.
Saint-Franquet. — Quoi ?
Bichon. — Vous venez ! Bon.
Elle raccroche le récepteur.
Saint-Franquet. — Ah ! çà, tu es folle ! Tu le fais venir chez moi, maintenant ?
Bichon. — Mais il ne sait pas que c’est chez toi.
Saint-Franquet. — Mais ça m’est égal ! Tu te fiches de moi ! Je n’accepte pas de jouer un rôle ridicule…
Bichon. — Comment, mais voyons, puisqu’on se quitte…
Saint-Franquet. — C’est entendu, on se quitte ! Mais que mon remplaçant vienne faire son collage dans mes meubles… Ah ! non !
Il décroche le récepteur.
Bichon. — Qu’est-ce que tu vas faire ?
Saint-Franquet, à l’appareil. — Le 606-22, s’il vous plaît ?
Bichon, courant à lui. — Gérard ! Gérard ! Voyons !
Saint-Franquet. — Laisse-moi ! (A l’appareil.) Oui, le 606-22… 606… et 22…
Bichon. — C’est ridicule, ce que tu fais, Gérard !
Saint-Franquet. — Ça m’est égal ! (La repoussant.) Allez, allez ! (A l’appareil.) Allez ! (Se reprenant.) Allô !… C’est le 606-22 ?… Quoi ?… Ah ! c’est sa femme ?
Bichon. — Gérard, veux-tu laisser ça !
Saint-Franquet. — Fous-moi la paix ! (A l’appareil.) Non, ce n’est pas à vous que je parle !… Ah ! vous êtes sa femme ! Eh bien, vous direz à votre mari que c’est un polisson…
Bichon. — Oh !
Saint-Franquet, comme précédemment. -… et que l’amant de mademoiselle de Jouy lui envoie son pied quelque part !
Bichon. — Ah ! çà, tu n’es pas fou ?…
Saint-Franquet, à l’appareil. — Je vous présente mes hommages, madame !
Bichon, lui arrachant l’appareil des mains. — Veux-tu laisser ça !
Saint-Franquet, furieux, allant sur elle. — Ah ! puis, toi, tu vas me faire plaisir de filer droit ! et que je ne t’entende plus !
Bichon. — Tu lèves la main sur moi ! (Appelant.) Des Saugettes ! des Saugettes ! Au secours !
Saint-Franquet. — As-tu fini de crier ?
Scène V
[modifier]Saint-Franquet, Bichon, Des Saugettes.
Des Saugettes, accourant. — Qu’est-ce qu’il y a ?
Bichon. — C’est Gérard ! c’est Gérard qui me bat !
Des Saugettes. — Oh !
Saint-Franquet, à Bichon. — J’te bats ! j’te bats non, dis donc, p’tit raquin ! ( Lui envoyant des tapes sur le gras du bras.) Est-ce que j’ai l’air d’un homme qui bat les femmes ? Dis, hein ? Est-ce que j’ai l’air ?
Bichon. — Ah ! mais dis donc ! ah ! mais dis donc !
Des Saugettes. — Allons, allons !
Saint-Franquet. — Imagine-t-on ça ! Madame qui se permet de téléphoner d’ici à un je ne sais qui, au fauteuil 49, pour lui donner rendez-vous chez moi, et ça pour lui accorder ses faveurs ! (La tapant.) J’te bats ! j’te bats !
Bichon, criant. — Des Saugettes ! des Saugettes !
Des Saugettes. — Allons, voyons ! En voilà assez !
Saint-Franquet. — Fiche-moi la paix, toi ! (On sonne.) Et tiens, va ouvrir, puisque madame a donné congé aux larbins !
Des Saugettes. — Oui… mais ne la bats plus !
Il sort par le fond.
Saint-Franquet Ah ! je t’en donnerai, moi, des fauteuils 49 !
Bichon. — Tu me paieras ça, tu sais ! tu me paieras ça !
Saint-Franquet. — Oui, bon ! c’est entendu !
Bichon, se tâtant le bras. — Cochon, va !
Saint-Franquet, à des Saugettes qui revient, portant une énorme corbeille de fleurs blanches. — Quoi ? Qu’est-ce que c’est ?
Des Saugettes. — C’est des fleurs !
Saint-Franquet. — C’est ça, oui ! du fauteuil 49 ! Attends un peu que je les fiche par la fenêtre !
Des Saugettes. — Mais non ! C’est pour toi.
Saint-Franquet, — Pour moi !
Bichon, acerbe. — Là ! Voilà ! Voilà comme il en est de tout !
Saint-Franquet. — Qu’est-ce que ça veut dire, ça, pour moi ? Qui est-ce qui peut m’envoyer des corbeilles de mariée ?
Des Saugettes - Je ne sais pas. Le commis m’a dit : "C’est pour monsieur Saint-Franquet."
Saint-Franquet. — Il n’a pas dit de la part de qui ? Il n’y a pas de carte ?
Des Saugettes. — Non. Il y a l’étiquette du fleuriste… Vaillant-Roseau.
Saint-Franquet. — Ça, par exemple !… C’est bien, je m’en fous ! Pose ça là.
Des Saugettes, posant les fleurs sur une console. — Elles sont jolies, ces fleurs !
Bichon, à Saint-Franquet. — Ah ! maintenant que c’est pour toi, tu ne les jettes plus par la fenêtre, hein ?… hein, dis ?…
Des Saugettes - Allons, allons, voyons !… (A Saint-Franquet, avec énergie.) Si tu partais pour ton Théâtre Français ?… Hein !…
Saint-Franquet. — Je ne vais pas au Théâtre Français.
Bichon. — Ah !
Des Saugettes, fier de son énergie. — Ah ! mais… (Se retournant tout à coup vers Saint-Franquet.) Ah ?…
Saint-Franquet, s’asseyant et se tapant le pied avec la brosse. — Je reste ici. J’attends le…
Des Saugettes - Le bottier ?
Saint-Franquet. — Le fauteuil 49 !
Des Saugettes. — Le fauteuil 49 ?
Saint-Franquet. — Pour lui flanquer mon pied quelque part quand il arrivera.
Bichon, avec un sourire de pitié. — Imbécile !
Saint-Franquet. — Oh ! dis donc ; toi !
Bichon. — Alors, tu t’imagines bonassement qu’il va venir ?
Saint-Franquet. — Quoi ?
Bichon. — Tu me crois assez naïve pour lui avoir téléphoné devant toi de s’amener ici ! Alors, quoi, je ne sais pas vivre ?
Saint-Franquet. — Allons, allons ! à d’autres !
Bichon. — Si tu avais regardé ! J’avais la main appuyée sur le crochet et je parlais dans le vide… histoire de te faire rager et de te donner une leçon.
Saint-Franquet. — Oui, tu me racontes ça maintenant !
Bichon. — La preuve, c’est que quand tu as demandé le numéro que j’avais censément demandé, avec qui as-tu été en communication ? avec une dame ! Une malheureuse, même, que tu as dû mettre tout à l’envers avec ta sortie stupide !… Comme c’est chic ! Tu as peut-être brisé le bonheur d’un ménage… (Saint-Franquet relève la tête, l’air soucieux.) Eh bien ?
Saint-Franquet, se levant. — Tu as raison, je vais lui retéléphoner.
Bichon, vivement. — Ah ! non !
Saint-Franquet. — Ah ! tu vois bien que tu me contes des blagues !
Bichon - Bon ! bon ! je te colle des blagues !
Saint-Franquet. — Si tu te figures que tu vas me faire croire…
Bichon. — C’est bien ! Reste ! Tu verras bien.
Saint-Franquet - Les femmes sont capables d’un tel cynisme !
Bichon - Mais reste, je te dis ! Tu seras fixé.
Saint-Franquet. — Ah ! et puis, tu m’embêtes ! je resterai si je veux. C’est admirable, ça. Il faudrait peut-être que je manque ma répétition générale, pour faire plaisir à madame !
Bichon. — Eh ! ben, alors, va-t-en !
Saint-Franquet, gesticulant, tandis que des Saugettes s’efforce en vain de lui enfiler son pardessus. — Mais parfaitement, je m’en vais ! Plus souvent que je resterai pour te donner la joie de te payer ma tête ! Si tu crois que j’ai gobé un instant ton histoire de téléphone… Ah ! ben ! . tu as cru me faire marcher, mais c’est moi qui t’ai fait marcher.
Bichon. — Ah ! bon !
Saint-Franquet. — On ne me la fait pas, à moi ! Quant à toi, des Saugettes, tu n’as rien à faire, tu vas avoir la complaisance de passer chez le fleuriste pour savoir qui m’a envoyé ces fleurs tout à l’heure.
Des Saugettes. — Entendu.
Bichon, à Saint-Franquet. — Ah ! ça t’intrigue !
Saint-Franquet. — Non, madame, non ; mais j’aime savoir ! Je ne veux pas qu’on me prenne pour une cocotte !… Adieu !
Il sort en claquant la porte.
Des Saugettes. — Elles sont jolies, ces fleurs !
ScèneVI
[modifier]Bichon, Des Saugettes.
Bichon, aussitôt qu’elle a entendu fermer la porte du vestibule. — Là !… Eh ben, mon petit des Saugettes, maintenant, vous allez me faire le plaisir de vider le plancher.
Des Saugettes. — Comment ?
Bichon. — J’attends quelqu’un, et… je n’ai pas besoin de vous.
Des Saugettes. — Vous attendez quelqu’un ?
Bichon - Oui.
Des Saugettes. — Qui ? Qui ?
Bichon - Je vous dis quelqu’un… quelqu’un que vous n’avez pas à connaître, attendu qu’il vient pour moi et pas pour vous.
Des Saugettes Ah ! mon Dieu ! le fauteuil 49 !
Bichon. — Comme vous êtes fort !
Des Saugettes, indigné. — Oh ! oh ! Bichon ! Bichon ! Ce n’est pas possible… Vous venez de dire vous-même que ce n’était pas vrai, que vous aviez fait semblant de téléphoner…
Bichon. — Tiens, parbleu !
Des Saugettes. — Oh ! pourquoi, pourquoi, alors, avez-vous dit à Gérard…
Bichon. — Pour qu’il s’en aille.
Des Saugettes. — Bichon, je n’en crois rien ! Vous n’auriez pas, là, devant lui…
Bichon. — Je fais toujours les choses devant les gens ; je n’aime pas les cachotteries. Et puis, c’est le meilleur moyen pour qu’ils n’y croient pas.
Des Saugettes. — Vous êtes cynique !
On sonne.
Bichon. — En attendant, le voici, et…
Des Saugettes. — Oh ! non ! J’aime mieux m’en aller.
Bichon. — Remarquez, mon ami, que c’est tout ce que je vous demande. Oh ! mais, attendez, je vais aller ouvrir. Pendant ce temps-là, vous allez sortir par là, en faisant le tour… C’est compris ?
Des Saugettes, — Oh ! non ! non ! et ça devant moi ! Me faire le complice… Oh !
Il sort de gauche. Sonnerie prolongée.
Scène VII
[modifier]Bichon, Plantarède.
Bichon, qui est sortie par le fond, revenant. — Entrez, monsieur… mais entrez donc !
Plantarède, paraissant, la figure toute rasée et coiffé avec coquetterie. — Oh ! je suis heureux ! je suis heureux ! Ma petite de Jouy ! ma petite de Jouy !
Bichon. — Allons, allons, monsieur… Voyons, je vous en prie !
Plantarède. — Ah ! quand je pense que c’est cette petite femme que, deux fois par semaine, j’applaudis de mon fauteuil… et que, maintenant, je suis là ; devant elle ! elle est là, devant moi !
Bichon. — Qui dit l’un, dit l’autre.
Plantarède. — Oui ; mais sans rampe, rien ! ma main touche la sienne ! Ah ! quand vous m’avez téléphoné tout à l’heure, j’ai cru tomber de joie… Ma femme arrivait, j’ai lâché ma femme…
Bichon. — Ah ! vous êtes marié
Plantarède. — Je suis marié, oui… ne vous occupez pas de ça… Ah ! je n’ai pas été long, j’ai pris mon chapeau, j’ai sauté dans une auto… et me voilà ! et me voilà !… Ah ! ma petite de Jouy ! ma petite de Jouy !
Voix de des Saugettes, à la cantonade gauche, accompagnée de coups de poing dans la cloison. — Oh ! c’est dégoûtant ce que vous faites là, monsieur ! L’amie de mon ami !
Plantarède, interloqué. — Qu’est-ce que c’est que ça ?
Bichon. — Rien, rien !
Voix de des Saugettes. — Allez-vous en, monsieur ! Allez-vous en !
Plantarède. — Mais qui est-ce qui parle comme ça ?
Bichon. — C’est… c’est un camarade de mon concert, avec qui j’étais en train de répéter… Il repasse sa scène. Attendez ! (Allant ouvrir la porte de gauche.) Partez, mon ami, partez ! Je vous ai dit que je n’avais plus besoin de vous.
Voix de des Saugettes. — C’est dégoûtant !
Bichon, donnant un coup de pied quelque part à des Saugettes qu’on aperçoit vaguement. — Mais allez donc !… (Des Saugettes se sauve. — Revenant à Plantarède.) Il s’en va.
Plantarède. — Ce n’est pas Dranem ? Il me semble avoir reconnu sa voix.
Bichon. — Non, non ! ce n’est pas Dranem.
Plantarède. — En tout cas, il dit joliment juste ! Une conviction !…
Bichon. — Oui… c’est un garçon qui va bien.
A ce moment, des Saugettes, en sautillant, passe la tête au-dessus des brise-bise pour tâcher de voir qui est là. Bichon l’aperçoit et le foudroie du regard. Des Saugettes disparaît, et on entend fermer violemment la porte du vestibule.
Plantarède. — Aha ! le voilà qui vient de s’en aller !
Bichon. — Oui.
Plantarède, amoureux. — Nous sommes donc seuls !
Bichon. — Oui, oui.
Plantarède. — Ah ! que je suis heureux !
Bichon, assise près de lui, le considérant. — C’est curieux, vous avez une tête qu’on connaît ! La première fois que je vous ai remarqué à l’orchestre, j’ai dit : "je connais ça ! "… Sûrement j’aurai vu votre tête dans les journaux.
Plantarède. — Oh ! peu probable.
Bichon. — Pourquoi ?
Plantarède. — Parce qu’on ne m’y a jamais mis.
Bichon. — Tiens, c’est drôle ! On met tout le monde aujourd’hui dans les journaux ! Pourtant, j’ai votre tête dans l’œil… Je suis sûre que vous avez un nom !
Plantarède. — Heu, heu… Non !
Bichon. — Enfin, quoi, vous ne vous appelez pas seulement le fauteuil 49 ?
Plantarède. — Ah ! non !
Bichon. — Alors ?
Plantarède, après une hésitation. — Antoine.
Bichon. — Ah ! c’est gentil. Et quoi ?
Plantarède. — Ça ne vous suffit pas pour aujourd’hui ?
Bichon. — Oh ! non, non, moi, j’aime savoir à qui je parle ! Il faut qu’on m’ait été présenté avant. Allons, votre nom ?
Plantarède, après une nouvelle hésitation. — Eh ben… Voltaire, là !
Bichon. — Ah ! Vous voyez bien que vous êtes quelqu’un de connu.
Plantarède. — C’est drôle, moi aussi, j’ai la sensation que ce n’est pas la première fois que je vous vois…
Bichon. — Ah !… En tout cas, on n’a jamais été rien l’un à l’autre ! parce que j’ai assez la mémoire de ces choses-là…
Plantarède. — Non, non ! je ne prétends pas !… Attendez donc ! Vous n’avez pas une sœur qui vous ressemble en châtain et qui est dans la… enfin… pas dans le théâtre ?
Bichon. — Pas dans le théâtre ? Ben, y a eu que moi !… avant que j’y sois.
Plantarède. — Vous ressemblez à une petite femme qu’on appelait Bichon…
Bichon. — Bichon ? Mais je la suis !
Plantarède, sursautant. — Vous la êtes !… Vous… Vous l’êtes ?…
Bichon. — En plein !
Plantarède. — Bichon ! C’est Bichon ! Ah ! c’est donc ça que vous lui ressemblez !
Bichon. — Y a des chances.
Plantarède. — Ah ! ben, Si je m’attendais… Seulement, n’est-ce pas, le théâtre, ça change tellement une femme…
Bichon. — Ça blondit !
Plantarède. — Vous ne vous souvenez pas ? Châtel-Sancy ?
Bichon. — Châtel-Sancy ?
Plantarède. — Oui ! Plantarède ! Monsieur Plantarède !
Bichon, étourdiment. — Non ! Le monsieur de la dame qui…
Elle s’arrête brusquement.
Plantarède. — Qui quoi ?
Bichon. — Qui rien !… Ah ! ben, ah ! ben, vous en avez opéré un changement de tête ! Vous aviez des favoris, et puis vous aviez une coiffure comme ça !… Ah ! ben !… (Elle fait le geste de ramener sur les tempes.) Maintenant, à la bonne heure ! vous avez une tête… Ah ! ça, c’est rigolo ! Savez-vous de qui vous avez la tête ?
Plantarède. — Je ne sais pas… C’est ma femme qui a absolument voulu que je m’arrange comme ça.
Bichon. — De Gérard de Saint-Franquet !
Plantarède. — De Gé… Vous le connaissez ?
Bichon. — C’est mon amant.
Plantarède, se levant vivement. — Hein !
Bichon. — Vous êtes chez lui.
Plantarède. — Je suis chez lui !
Bichon. — Vous n’aviez pas vu que vous étiez chez un peintre ?
Plantarède. — Ah ! nom d’un chien ! mais c’est vrai ! Oh ! mes enfants ! Oh ! là là ! Par où la sortie ?
Bichon. — Bougez donc pas. Il est à la répétition générale du Français. Z’avez tout le temps.
Plantarède. — Comment, à la générale du Français ?… Mais c’est demain !
Bichon. — Hein ! vous êtes sûr ?
Plantarède. — Absolument ! J’y vais. Ça a été retardé… Féraudy est en représentations à Nantes.
Bichon. — Ah ! ben, par exemple !… Mais alors, Gérard ?…
Plantarède. — Ah ! ben, Gérard !…
A ce moment, on entend la porte se refermer dans le vestibule.
Bichon. — Nom d’un chien, c’est lui !
Plantarède, affolé. — Ah ! là ! là !
Bichon, ouvrant la porte de la chambre ; à gauche.
Vite, par là ! La porte au fond, tournez à droite, et la porte à droite !
Plantarède. — Oui, oui, la porte à droite !
Il disparaît à gauche.
Scène VIII
[modifier]Bichon, Saint-Franquette, puis Plantarède.
Bichon, un peu troublée, à Saint-Franquet. Comment, c’est toi…
Saint-Franquet, avec humeur. — C’est demain.
Il retire son paletot en se dirigeant, à travers ses chevalets qui le cachent un peu, vers le fond. — A ce moment, Plantarède, venant du fond, tombe comme une mouche dans l’atelier.
Bichon. — Ah ! (S’oubliant.) Pas par là ! pas par là !
Plantarède. — Porte à droite ? porte à droite ?
Bichon, comme précédemment. — Non, à gauche ! à gauche !
Saint-Franquet, sortant de ses chevalets. Il a passé un veston de velours. — Quoi, à droite ? quoi, à gauche ?
Plantarède et Bichon. — Oh !
Saint-Franquet, apercevant Plantarède qui essaie de se cacher le visage derrière son chapeau. — Qu’est-ce que vous demandez, monsieur ?
Plantarède. — Hem… je… je… Vous n’auriez pas un tableau à vendre ?
Saint-Franquet, tout à coup. — Hein ! mais c’est Plantarède !
Plantarède, instinctivement. — Non !
Saint-Franquet. — Comment, non ?
Plantarède. — Si !
Saint-Franquet. — Ah ! non, c’est pas possible ! Plantarède ici ! c’est Plantarède ! Oh ! ce brave ami, ! (Lui tendant la main.) Et ça va bien ?
Plantarède, lui serrant la main. — Mais pas mal, merci.
Bichon, à elle-même. — Ah ! ben, ça s’arrange mieux que je craignais !
Saint-Franquet. — Ah ! par exemple, c’est ça qui est gentil d’être revenu ! Aussi, c’était trop bête, notre brouille !… Deux vieux amis… Et pourquoi ?… Ah ! ce cher Plantarède !… Et madame va bien ?
Plantarède. — Ma… ma femme… oui, oui, elle… va bien.
Saint-Franquet. — Ah ! que je suis content ! Je n’en crois pas mes yeux ! Plantarède, c’est Plantarède ! Bichon, c’est Plantarède, dont je t’ai parlé si souvent… Mais je ne vous ai pas présentés ! Mon bon ami Plantarède, ma bonne amie madame de Jouy… (Plantarède et Bichon s’inclinent comme deux personnes qui se voient pour la première foi.) Ah !… mais je suis idiot ! Sa présence ici… en mon absence. — "A gauche ! — Non, à droite !…" Lui détalant, elle s’affolant ! (Poussant un cri.) Ah !
Plantarède et Bichon. — Quoi ?
Saint-Franquet. — Le fauteuil 49.
Bichon. — Oh ! là là !
Plantarède. — Le quoi ?
Saint-Franquet, entre ses dents. — Ah ! c’est vous le fauteuil 49 !
Bichon, vivement, à Plantarède. — Votre derrière ! Attention à votre derrière !
Plantarède, couvrant instinctivement son derrière de son chapeau. — Hein ?
Bichon. — Attention, voyons ! Il a dit qu’il le botterait !
Plantarède. — Hein !
Saint-Franquet, se rassérénant. — Non, non, n’ayez crainte ! Je l’avais dit quand le derrière était anonyme… Mais maintenant que je sais à qui il a l’honneur d’appartenir, il m’est sacré ! Le derrière d’un vieil ami comme vous !
Plantarède, respirant. — Ah !… A la bonne heure !
Saint-Franquet. — Mais comment ! Je suis trop heureux d’un concours de circonstances qui me vaut le plaisir de vous rencontrer chez moi.
Plantarède. — Mais… plaisir partagé, croyez-le bien…
Saint-Franquet, lui retendant la main. — Ce cher Plantarède !
Plantarède, lui serrant les mains. — Ce cher Saint-Franquet !
Bichon. — Non, mais, je vous en prie, embrassez-vous !
Saint-Franquet. — Mais avec joie !
Plantarède. — Certes !
Ils s’embrassent.
Bichon, ahurie. — Ah !… Ah ! ben, moi qui avais le trac du choc !
Saint-Franquet. — Et alors, Comme ça, mon bon Plantarède, vous veniez ici dans l’intention de me faire cocu ?
Plantarède. — Oui ! (se reprenant.) Non !
Saint-Franquet. — Ben quoi, ne vous en défendez pas ; c’est toute la vie, ça ? Aujourd’hui vous, demain moi. Tant qu’il y aura des hommes et des femmes !…
Plantarède. — Oh ! mais, tout de même, croyez bien que si je suis ici, c’est que j’ignorais…
Saint-Franquet. — Que vous me trouveriez ?
Plantarède. — Oui… Non ! Mais que c’était vous qui… Enfin, je ne savais pas qu’il y eût un amant.
Saint-Franquet. — Eh bien, non, mon ami, réjouissez-vous ! Il n’y en a plus d’amant.
Bichon. — Non !
Saint-Franquet. — Plantarède, vous pouvez allez chercher la seconde boucle d’oreille.
Plantarède. — Le seconde ?… Quelle seconde boucle d’oreille ?
Saint-Franquet. — Celle qui complète la paire !… (Plantarède fait un geste d’ignorance.) Oh ! il n’a pas de mémoire, cet homme là. (A Bichon.) Bichon, faits voir à monsieur la boucle d’oreille… à ton doigt.
Bichon, tendant à Plantarède le doigt auquel est la bague. — Vous la reconnaissez bien ! Celle : "Si vous voulez avoir la paire, faites un signe et j’accours ! "
Plantarède, sur des charbons. — Ah ! oui, la… Oh !
Bichon. — J’avais raconté ça à Gérard, ça l’avait fait rire…
Plantarède, comme précédemment. — Ah ? ah ?
Saint-Franquet. — Oh ! du bout des lèvres. Eh ben, voilà, mon bon, vous tombez à pic. La place est libre ! Je suis trop heureux de vous la céder.
Plantarède. — A moi !
Bichon, vexée. — Ah ! tout de même, "trop heureux !…"
Saint-Franquet. — Oui, trop heureux ! Je ne suis pas un égoïste, moi. On se quitte, je ne peux pas avoir la prétention que ma Bichon n’aura plus jamais personne ! Ce serait contraire à sa définition.
Bichon. — Vois-tu ça !
Saint-Franquet. — Allez, allez, Plantarède ! Je n’ai qu’une parole. Bichon est vacante, je vous la donne !
Il la pousse vers lui.
Plantarède. — Saint-Franquet…
Il la repousse vers Saint-Franquet.
Bichon, à Saint-Franquet. — Ah ! mais tu m’embêtes, à la fin ! "Je vous la donne ! je vous la donne ! " Si je veux me donner, je saurai bien le faire sans toi.
Saint-Franquet. — Oui ! oh ! ça, je sais !
Bichon. — C’est vrai, ça ! A t’entendre, on dirait que c’est toi qui me plaques…
Saint-Franquet. — Mais non, mais non !
Bichon. — Oui, ah ! ben, je te prie de le dire à monsieur. Je ne suis pas une femme qu’on plaque ! C’est moi qui plaque !
Saint-Franquet, conciliant. — Bon, bon !
Bichon. — Ma parole, t’as l’air de me coller, là : "Allez-y ! prenez donc ! les cochons n’en veulent plus ! "
Saint-Franquet. — Ah ! mais dis donc, toi, à ton tour…
Bichon. — J’ai l’air de quoi ? d’un laissé pour compte ! d’un solde !… Comme c’est alléchant pour le client !
Saint-Franquet. — Mais je reconnais que c’est toi qui me plaques, là ! je le reconnais, Allez, allez, mes enfants, soyez à vous, je vous vous donne.
Bichon, moitié colère, moitié riant. — Tu m’agaces, finis !
Plantarède. — Non, voyons, Saint-Franquet, vous plaisantez !
Saint-Franquet. — Mais du tout ! Je parle sérieusement.
Plantarède. — Saint-Franquet !
Saint-Franquet. — Allez donc, quoi ! Vous en mourez d’envie.
Plantarède. — Mais non ! mais non !
Bichon. — Ah ! ben, dis donc, mon p’tit vieux !
Plantarède. — Non, je veux dire… Evidemment mais…
Saint-Franquet. — Ah ! Plantarède, vous n’allez pas vous faire prier.
Plantarède. — Ecoutez, vous me mettez dans une situation…
Saint-Franquet. — Ah ! Plantarède, vous me désobligez.
Plantarède. — Vraiment, alors, c’est sincère ?… Vous ne m’en voudrez pas ?
Saint-Franquet. — Je vous dis que non.
Plantarède. — Ah ! bien alors, soit ! Je veux bien essayer.
Bichon. — Ah ! non !
Plantarède. — Je suis si ému… Bichon
Bichon, le recevant dans ses bras. — Pauvre gros, va !
Saint-Franquet. — Qu’on vienne me dire après ça que je suis une nature jalouse ! (On sonne.) On a sonné
Bichon et Plantarède, sans se séparer. — Oui !
Saint-Franquet. — Dérangez pas ! Je vais ouvrir !
Il sort
Plantarède, aussitôt Saint-Franquet sorti. — Alors, on est ensemble ?
Bichon. — Ça a l’air !
Plantarède. — Je suis bien content !
Bichon. — Dites, alors… vous avez toujours la seconde boucle d’oreille ?
Plantarède. — Oui.
Bichon. — Faudra me la donner, hein ?
Plantarède. — Mais dame !
Saint-Franquet, reparaissant par l’entrebâillement de la porte. — Mes enfants !
Bichon. — Eh ?
Saint-Franquet. — Foutez le camp !
Bichon et Plantarède. — Comment ?
Saint-Franquet. — Un moment ! Passez à côté. J’ai quelqu’un à recevoir.
Bichon. — Qui Ça ?
Saint-Franquet. — Rien ! Ma sœur !
Bichon. — T’en a pas.
Saint-Franquet. — Ça ne fait rien !
Bichon. — Ah ! bon ! Alors, passons par la…
Saint-Franquet les pousse dans la chambre, puis remonte introduire les nouveaux arrivants.
Scène IX
[modifier]Saint-Franquet, Dotty, Tommy.
Saint-Franquet. — Mademoiselle Dotty, entrez ! Entrez ; mais…
Dotty, entrant, suivie de Tommy. — Oh ! vous êtes surpris ! Je prends cette chose. Mais vous avez me reconnu, vous avez pas me oublié… Ça est la chose qui est gentil.
Saint-Franquet, s’inclinant. — Mademoiselle, quand on a eu une fois le plaisir de…
Dotty. — Moi, j’ai toujours pensé à vous. N’est-ce pas, Tommy ?
Tommy, avec humeur. — Yes.
Dotty, le montrant. — C’est ma fiancé.
Saint-Franquet. — Oui, oui.
Dotty. — Vous reconnais lui ? All right ! (Allant à la porte de gauche.) Qu’est-ce que c’est là ? Salon ?
Saint-Franquet. — Non, miss Dotty, c’est… ma chambre à coucher.
Dotty. — Well ! Vous permet ?
Elle se dispose à ouvrir.
Saint-Franquet, vivement. — Non, non, n’y allez pas, mademoiselle ! La chambre n’est pas faite, et…
Dotty, voulant ouvrir tout de même. — Oh ! c’est égal !
Saint-Franquet. — Non, non ! Je vous en prie !
Dotty - Oh ! beg your pardon. (Traversant à droite.) Et là, qu’est-ce que c’est ?
Saint-Franquet. — Là, c’est le cabinet de toilette…
Dotty. — Terminé ?
Saint-Franquet. — Comment ?
Dotty. — Il est faite ?
Saint-Franquet. — Il est faite ! Il est… Il est fait.
Dotty. — Right. — Tommy !
Tommy. — Dotty ?
Dotty. — Sortez moment dans le cabinet de toilette.
Tommy. — Moi… pourquoi ?
DOITY. — Parce que je dis.
Tommy. -Oh !
Dotty. — Je n’ai pas besoin de vous. (Le renvoyant.) Go, go !
Tommy. — All right, Dotty !
Il sort piteusement.
Scène X
[modifier]Saint-Franquet, Dotty, puis Tommy, puis Bichon.
Dotty. — Terrible, cet homme ! Toujours demander : "Pourquoi ? " Mais parce que je dis ! (Changeant de ton.) Et maintenant, vous… (Affectueusement.) Prendez un chaise.
Saint-Franquet. — Après vous…
Dotty, avec autorité. — Prendez un chaise.
Saint-Franquet. — Prendons ensemble, si vous voulez ? Ils s’asseyent.
Dotty. — Vous avez reçu mon corbeille ?
Saint-Franquet. — Votre corb… Hein ! Comment, c’était vous !
Dotty. — C’était.
Saint-Franquet. — Une corbeille de vous !… à moi !… Mais c’est fou, c’est le monde à l’envers ! Pourquoi ? A quel titre ?
Dotty. — Monsieur Gérard… Voulez-vous marier moi ?
Saint-Franquet. — Avec qui ?
Dotty - Avé vous !
Saint-Franquet. — Hein ! avec… (Ahuri.) Ah ! non, par exemple, celle-là !…
Dotty. — Quoi ? Vous volez pas ! Vous disez no ? Je vous plais pas ?
Saint-Franquet. — Si ! si !
Dotty. — Oh ! merci !
Saint-Franquet. — Non, je veux dire… Certainement, certainement, je suis très flatté… je dirai même profondément ému ! parce que, enfin, une proposition tellement… Mais vous devez comprendre aussi que je sois un peu abasourdi… Quand on n’a pas positivement envisagé dans ses projets…
Dotty. — Yes, yes.
Saint-Franquet. — Je me fais l’effet d’un homme à qui on viendrait dire : "Qu’est-ce que vous faites ce soir ? Rien ? Eh bien, venez donc faire le tour du monde ! " On a tout de même un moment d’éblouissement… On… on demande à réfléchir… à… à…
Dotty. — Oh ! je comprends. Allez, prenez tout le temps. Réchléfissez.
Saint-Franquet. — Oui, n’est-ce pas…
Dotty, comme si elle lui donnait beaucoup. — Je vous donne cinq minutes.
Elle remonte.
Saint-Franquet. — Oui, oui !
Il se croise les bras, se prend le menton et se met à monologuer tout bas. Pendant ce temps, Dotty remonte et, pour occuper les cinq minutes, inspecte d’un air distrait les choses qui l’entourent.
Dotty, au bout d’un temps. — Vous réchléfissez ?
Saint-Franquet. — Oui, oui ! (Dotty reprend son inspection. Elle s’arrête devant une toile de Saint-Franquet et, après l’avoir regardée un moment, se met à rire discrètement ; mais pas suffisamment pour que cela échappe à Saint-Franquet.) Qu’est-ce qui vous faire rire ?
Dotty. — Rien !… Ce pictioure…
Saint-Franquet. — Ah ! cette toile ! Oui, c’est de moi.
Dotty. — Ah ! comme c’est laid !
Saint-Franquet, interloqué. — Oh !
Dotty. — Vous trouvez pas ?
Saint-Franquet, ne sachant que dire. — Ben…
Dotty. — Très laid. On vous l’a jamais dit ?
Saint-Franquet. — Non !
Dotty. — Oh ! Vous voyez peu de monde !
Saint-Franquet. — Mais…
Dotty. — Oh ! mais ça ne fait rien. C’est laid ; mais je haime tout de même.
Saint-Franquet. — A la bonne heure ! Vous sentez, malgré tout, l’harmonie de la composition, le sentiment de la couleur…
Dotty. — Oh ! no, ça m’est égal. Je haime parce que c’est par vous !
Saint-Franquet. — Ah ! très heureux !
Dotty. — Et alors ? Vous réchléfites ?
Saint-Franquet. — Si je ?…
Dotty. — Pour marier moi.
Saint-Franquet. — Ah ! oui ! oui !
Dotty. — Quelle chose vous avez décidé ?
Saint-Franquet. — Ecoutez… Vous me troublez beaucoup ? Il est si peu dans les usages que ce soit la jeune fille qui vienne demander la main…
Dotty. — Oui, je sais, ici, le demoiselle, en France, il a trouvé un monsieur qui lui convient, il faut qu’elle attende que le monsieur il demande la main d’elle…
Saint-Franquet. — Oui, évidemment !
Dotty. — Oui ! très joli ! Et si le monsieur il demande pas, le demoiselle, il est chocolat. Merci bien ! Et bien, moi, je veux pas être chocolat. Je trouve un homme qui m’est confortable, alors je dis à lui : "Monsieur, voulez-vous me donner la main de vous ? " Et voilà !
Saint-Franquet. — Oh ! évidemment, mademoiselle… si je n’écoutais que mon égoïsme… Vous êtes délicieuse !
Dotty. — Yes, je sais.
Saint-Franquet. — Mais je dois songer à vous ! En ce moment, vous suivez une impulsion de votre cœur ; mais qui vous dit que, plus tard, vous ne regretterez pas…
Dotty. — Ce que je fais, jamais je regrette.
Saint-Franquet. — Vous ne me connaissez pas !
Dotty. — Eh bien, comme ça, je vous connaîtra.
Saint-Franquet. — Et puis, enfin, vous avez dix-huit ans.
Dotty. — Et demi.
Saint-Franquet. — Et moi, j’en ai trente-six…
Dotty. — Trente-six ! Oh ! comme c’est jeune !
Saint-Franquet. — Vous trouvez ?
Dotty. — A cet âge, un homme est encore presque un enfant.
Saint-Franquet. — Un enfant !… Un enfant qui pourrait être son père !
Dotty. — Et… C’est tout ?
Saint-Franquet. — C’est tout quoi ?
Dotty. — Les objections.
Saint-Franquet. — Non, non ! Il y a la plus grande de toutes… Vous êtes trop riche !
Dotty. — Ah ! oui, ça, j’attendais ! Et c’est pour ça que vous n’auriez pas demandé la main de moi.
Saint-Franquet. — Evidemment.
Dotty. — Ah ! là ! Vous voyez bien que le jeune fille il doit demander la main du jeune homme ; sans cela, elle n’a plus pour marier que les jeunes gens qui veulent marier elle pour son argent…
Saint-Franquet. — C’est certain, c’est certain !… Mais, tout de même… pour moi, vous êtes trop riche…
Dotty. — Ecoutez, on peut arranger.. Ces choses laides-là, ces pictioures, ça se vend ? Tout de même, on achète elles ?
Saint-Franquet. — Mon Dieu… oui… On ne se bat pas ; mais enfin…
Dotty. — Eh bien, voilà : Je vous achète.
Saint-Franquet. — Mes… mes….
Dotty. -… pictioures, yes ! Cent mille francs.
Saint-Franquet. — Le tout ?
Dotty. — Oh ! no ! Chaque.
Saint-Franquet. — Hein ?… Mais je vous volerais !
Dotty. — Eh bien, vous me volerez ! Qu’est-ce-que ça fait, puisque je suis votre femme ? Et alors, c’est vous qui l’est le riche et c’est moi qui je me ruine.
Saint-Franquet. — Vous êtes exquise ! Vous êtes adorable !
Dotty. — Yes, je sais. Alors, je vous plais ?
Saint-Franquet. — Mais certainement que vous me plaisez ! Comment ne me plairiez-vous pas ?
Dotty. — Alors, dites-moi vous me haimez.
Saint-Franquet, se mettant à genoux. — Eh bien, oui, miss Dotty, oui, je vous aime ! Etes-vous contente ?
Dotty. — Non. Dites-moi mieux. Beaucoup.
Saint-Franquet. — Dotty… I love you !
Dotty. — En français, en français ! C’est si plus joli ! "Je vous hhaime !… "
Saint-Franquet. — Je vous haime, ma petite Dotty ! Je vous haime !
Il se met à genoux.
Dotty, ravie. Là ! là ! là ! Voilà comme je haime quand vous parlez ! Allez ! allez ! allez ! (A ce moment, on frappe à la porte du cabinet de toilette. — Sur un mouvement de Saint-Franquet.) No, restez à genoux. Je haime ! (Griant.) What is it ?
Tommy, passant la tête. — Vous m’avez pas oublié ?
Dotty. — No. Wait, wait ! Go away !
Tommy. — Oh ! pardon !
Il sort.
Dotty, à Saint-Franquet. — Mon cher aimé !
Saint-Franquet. — Ma petite femme ! ma petite femme ! Car c’est entendu… Oui, oui, c’est vous, qui serez ma petite femme !
Dotty. — Yes, yes.
Bichon, paraissant à la porte, tout en parlant à la cantonade. — Dis donc, Gérard… (Apercevant Saint-Franquet aux genoux de Dotty.) Oh ! pardon ! (Sur un mouvement irrité de Saint-Franquet.) J’avais oublié, quoi !
Dotty, sans se déconcerter, avec un petit salut de tête. — Mamoiselle !
Bichon, un peu pincée. Bonjour, mademoiselle… Ne vous dérangez pas ! ne vous dérangez pas ! (Rentrant, en parlant à Plantarède qu’on ne voit pas.) C’est sa sœur !…
Dotty, à Saint-Franquet. — Mamoiselle Bichon, n’est-ce pas ?
Saint-Franquet. — Hein ? Heu… oui !
Dotty. — La maîtresse à vous.
Saint-Franquet. — Ma maît… Mais non, non !
Dotty. — Oh ! vous pouvez dire ! Très gentille. Beaucoup de chic.
Saint-Franquet, flatté au fond. — Vous trouvez ?
Dotty. — Oui. Je vous félicite ! Il faudra la mettre à la porte quand nous serons mariés.
Saint-Franquet. — Ah ! ah !
Dotty. — Oui, je préfère.
Saint-Franquet. — C’est entendu, je lui écrirai.
Dotty. — C’est pas pressé. Ce soir.
Saint-Franquet. — Ah ! ce soir… Oui…
Dotty, se levant. — Good bye !
Saint-Franquet, même jeu. — Quoi, vous partez
Dotty. — Oui, nous avons dit tout ! J’ai des courses encore, il faut que je passe chez ma cordonnier.
Saint-Franquet. — Ah ! ah ! Alors…
Dotty. — Vous me haimez, oui ?
Saint-Franquet. — Si je vous aime !
Dotty. — Well ! Je suis contente ! Alors, je vais chez le cordonnier. Embrassez-moi. Pour qu’il me fasse une paire de bottines. (Tendant sa joue.) Allez, allez, puisque nous sommes engagés.
Saint-Franquet. — Ma chère fiancée !
Il l’embrasse.
Dotty, indiquant la porte du fond. — C’est par là, oui ? (Rebroussant brusquement chemin et se cognant dans Saint-Franquet qui remontait à sa suite.) Oh ! pâdon !
Saint-Franquet. — Vous oubliez quelque chose ?
Dotty, — Yes ! ma fiancé que j’ai rangé par là.
Saint-Franquet. — Ah ! c’est vrai, le pauvre garçon.
Dotty, ouvrant la porte. — Come along, Tommy ! It is finished
Tommy, reparaissant. — All right. It’s not too soon !
Dotty, à Saint-Franquet. Ah ! si vous avez besoin de moi, je suis hôtel Majestic.
Saint-Franquet. Parfait ! parfait !
Dotty, tendrement. Good bye !… my love !
Tommy, doulourement. — Oh !
Saint-Franquet. — Good bye, ma… ma love ! (A Tommy, qui sort derrière Dotty.) J’espère que nous n’avons pas été trop longs…
Tommy, revenant d’un pas, et d’une voix menaçante. — Look here ! You just mind your own business, and leave the little girl alone… or you will have to do with me ! You understand ?…
Saint-Franquet, sans comprendre. — Trop aimable…
Tommy. — Good bye !…
Il sort.
Scène XI
Saint-Franquet, puis Bichon et Plantarède.
Saint-Franquet, redescendant. — Et maintenant, allons délivrer les autres ! (Il va à la porte de gauche, qu’il ouvre carrément.) Oh !
Voix de Bichon. — Quoi ?
Saint-Franquet, reculant. — Ah ! non, mes enfants, si je vous ai fait passer dans ma chambre, ça n’était pas pour ça !
Voix de Plantarède. — Oh ! ben, puisqu’on est ensemble…
Saint-Franquet. — Ben oui, j’dis pas !
Bichon, revenant, habillée, prête à sortir, suivie de Plantarède. — Quoi, mon petit, quoi ! t’avais qu’à frapper avant d’entrer.
Saint-Franquet. — C’est ça !
Bichon. — Avec ça que tu te gênais, tout à l’heure… avec ta sœur !
Saint-Franquet. — Ce n’était pas ma sœur.
Bichon, ironiquement. — Ta parole ?
Saint-Franquet. — C’est ma fiancée !
Bichon et Plantarède. — Hein ?
Saint-Franquet. — Oui, mes enfants, voilà comme je suis. On me plaque, v’lan, je me marie !… On est venu me demander ma main, v’lan, je me suis accordé.
Bichon, nerveuse. — Mais ça m’est égal ! Qu’est-ce que tu veux que ça me fasse !
Saint-Franquet. — Mais je sais bien que ça t’est égal !… Ce qui n’empêche pas que j’épouse miss Dotty Summerson.
Plantarède. — Non, la petite Américaine de Châtel-Sancy ?… Mes compliments, vous ne vous embêtez pas…. Elle est charmante.
Bichon, furieuse, à Plantarède. — Qu’est-ce qui te demande ton avis, à toi ?
Plantarède. — Hein ? Non… je dis…
Bichon. — Oui ? Eh ben, si tu la trouves si bien, tu sais, il est encore temps ! Tu peux aller avec elle.
Saint-Franquet. — Ah ! non !
Bichon. — Si tu crois m’embêter avec ton mariage ! Mais je m’en fiche, tu sais, je m’en fiche !…
Saint-Franquet. — Mais je l’espère bien !
Bichon. — Seulement, si tu avais un peu de cœur… (Pleurnichant.) Ce n’est pas le moment où je te quitte pour aller avec un autre que tu aurais choisi pour…
Saint-Franquet. — Allons, allons, ne t’émeus pas.
Bichon, comme précédemment. — Zut !… (Tirant Plantarède.) Allons, viens, toi !
On sonne.
Saint-Franquet. Chut ! Attendez !
Bichon. — Quoi ?
Saint-Franquet. — On a encore sonné.
Bichon ; comme précédemment. — Eh ben, qu’ça fait ?
Saint-Franquet. — Non, non ! On vient peut-être encore me demander en mariage… Bougez pas !
Il sort.
Plantarède, une fois Saint-Franquet sorti. — Il est drôle.
Bichon. — Oui ! eh ben, si tu crois que tu vas me mener, toi… Ah ! non, assez d’un !
Plantarède. — Mais qu’est-ce que j’ai fait ?
Bichon. — J’aime pas les tyrans, moi.
Saint-Franquet, revenant en fermant la porte sur lui. — Mes enfants !
Tous Deux. — Quoi ?
Saint-Franquet. — Foutez le camp !
Il les pousse à gauche…
Tous Deux. — Hein ! Encore !
Saint-Franquet. — Oui ! Le temps de faire passer quelqu’un… ce ne sera pas long !
Plantarède. — Bon, bon !
Bichon. — Ah ! non, mais qu’est-ce qu’y a aujourd’hui ?
Ils sortent à gauche.
Scène XII
[modifier]Saint-Franquet, Micheline.
Micheline, introduite par Saint-Franquet, paraissant, un petit sac à la main. — Dieu merci, je vous trouve !
Saint-Franquet. — Je vous en prie, passez un instant par ici… (Il ouvre la porte du cabinet de toilette.) Je ne veux pas qu’on vous voie. J’ai du monde à faire filer.
Micheline. — Rapidement, alors ?
Saint-Franquet. — Oui, rapidement.
Micheline. — Bon !
Elle sort. Saint-Franquet referme la porte derrière elle et va ouvrir celle de la chambre.
Scène XIII
[modifier]Saint-Franquet, Bichon, Plantarède.
Saint-Franquet, traversant la scène. — Oh ! là là ! Ça va bien, c’est charmant, ça va bien ! (Ouvrant la porte de gauche et appelant.) Mes enfants !
Voix de Bichon et de Plantarède. — Ça y est ?
Saint-Franquet. — Vous pouvez rentrer.
Bichon, reparaissant, toujours suivie de Plantarède. — Ah ! enfin !
Saint-Franquet. — Là ! Et maintenant, fichez le camp !
Bichon, faisant demi-tour, ainsi que Plantarède. — Hein ! Encore !
Saint-Franquet. — Non, pas par-là, vous en venez ! Par là, tenez !
Bichon. — Ah ! on te gêne !
Saint-Franquet, évasivement. — Ben…
Plantarède. — Une femme, hein ?
Saint-Franquet. — Je crois… oui !
Plantarède. — Ah ! coquin ! Et jolie ?
Saint-Franquet. — Qu’ça vous fait ?
Bichon, à Plantarède. — Non, mais si tu veux que j’aille te la chercher ?
Saint-Franquet. — Ah ! non !
Plantarède. — Non ! c’est histoire de parler. Allons, nous vous débarrassons !
Saint-Franquet. — C’est ça, c’est ça.
Plantarède. — Dites donc… Si Bichon ne rentre pas ce soir, vous ne serez pas inquiet…
Saint-Franquet. — C’est-à-dire que c’est le contraire qui m’inquiéterait.
Bichon. — Sale rosse, va ! Alors, à demain, pour faire mes malles.
Saint-Franquet. — C’est ça, oui. Allez, mes enfants !
Plantarède sort, emmenant Bichon.
Scène XIV
[modifier]Saint-Franquet, Micheline.
Saint-Franquet, faisant rentrer Micheline. — Vous ! Vous ! chez moi ! Est-ce possible ?… Mais qu’est-ce qui vous amène ?
Micheline, catégorique, posant son sac sur la table. — Mon ami, il y a six mois, vous m’avez dit : "Si jamais vous trompez votre mari, promettez-moi que ce sera avec moi"…
Saint-Franquet. — Hein ?
Micheline. — Eh bien, mon ami, cette heure est arrivée. J’ai décidé de tromper mon mari, et me voilà !
Saint-Franquet, abasourdi. — Est-il possible… Oh !
Micheline. — Vous êtes heureux, merci.
Saint-Franquet. — Si je suis heureux ! Ah ! que je suis heureux !
Micheline. — Bien. Je n’attendais pas moins de vous. Demain, vous enverrez votre domestique avec un mot pour qu’on lui remette mes malles…
Saint-Franquet. — Vos malles ?
Micheline. — Pour cette nuit, j’ai ce qu’il me faut dans ce petit sac.
Saint-Franquet. — Ce petit sac !
Micheline. — Oui. (Ouvrant son sac et en tirant différents objets qu’elle étale sur la table.) Voilà ma chemise de nuit, mes pantoufles, mon nécessaire de toilette, ma brosse à dents. Pour le reste, j’ai pensé que je trouverais tout cela chez vous.
Saint-Franquet. — Mais pardon… Vos… vos malles… Pourquoi vos malles ?
Micheline. — Mon mari me trompe, j’en ai la preuve, et je viens vous dire : "Me voilà ! " Prenez-moi ! Je suis à vous !
Saint-Franquet. — Comment ?
Micheline, d’un trait. — Je dis : "Me voilà, prenez-moi, je suis à vous".
Saint-Franquet, répétant, abruti. — "Prenez-moi, me voilà, je suis à vous ! "
Il tombe assis.
Micheline. — Eh bien, c’est tout l’effet que ça vous fait ?
Saint-Franquet. — Ecoutez, Micheline, écoutez… je suis heureux, follement heureux… mais, tout de même, le bonheur ne doit pas m’empêcher de réfléchir… (Se reprenant.) de réfléchir !
Micheline. — Réfléchir ?…
Saint-Franquet, se levant. — Quelles preuves avez-vous de l’infidélité de votre mari ?
Micheline. — Quelles preuves ? Mais j’en ai cent… J’en ai dix !
Saint-Franquet. — Allez, allez, voyons-les, ces preuves !
Micheline. — Eh bien, d’abord… une simple phrase au téléphone… J’étais allée voir mon mari à son étude, il venait de sortir. Un coup de téléphone, je réponds… et savez-vous ce qu’on me dit : — "Ah ! c’est vous la femme du 606-22 ? "
Saint-Franquet. — Comment ! C’était vous !
Micheline. — Moi, quoi ?
Saint-Franquet. — Qui étiez au téléphone ?
Micheline. — Oui. Comment êtes-vous au courant ?
Saint-Franquet. — Hein ! Non, je dis ça parce que vous venez de me dire… Enfin, continuez !
Micheline. — "Eh bien, ajoute la voix, vous direz à votre mari qu’il est un polisson et que l’amant de mademoiselle de Jouy lui envoie son pied quelque part ! "
Saint-Franquet, à part. — Sapristi !
Micheline. — Je crois que c’est net.
Saint-Franquet. — Quoi, quoi ? Qu’est-ce qui est net ? Est-ce qu’on a prononcé le nom votre mari dans le téléphone ?
Micheline. — Non.
Saint-Franquet. — Eh bien, alors ?
Micheline. — Aussi n’est-ce pas là-dessus que je me base ! Cela n’a été pour moi qu’une indication, qu’une puce à l’oreille. Je me suis dit : "Maintenant, il s’agit de savoir ! " et j’ai fouillé.
Saint-Franquet. — Dans quoi ?
Micheline. — Dans ses papiers. J’étais seule, j’avais toute la facilité. Et alors…
Saint-Franquet. — Et alors ?…
Micheline, jetant un paquet de lettres. — Qu’est-ce que vous dites de ça ?
Saint-Franquet. — Des lettres !
Micheline. — Ouais !… et quelles lettres !… Tenez, il y en a treize !
Saint-Franquet. Treize !… Oh ! que c’est mauvais !
Micheline. — Soigneusement pliées, étiquetées ! Oh ! il a de l’ordre !… Avec le nom, pour qu’il n’y ait pas de confusion possible. "Lettres de madame Chandail". Madame Chandail ! Un nom de tricot !
Saint-Franquet. — Oui, c’est pas très…
Micheline. — Mais tenez, lisez, au hasard ! (Elle en ouvre une et lit.) "Mon petit léopard aimé"… (S’interrompant.) Je vous demande ce qu’il a du léopard ! (Lisant.) "je suis très embêtée, je crois que je suis grosse…. Comme tu es imprudent ! Je vais être obligée de te tromper avec mon mari ! "
Saint-Franquet. — Il y a ça ?
Micheline, tapant avec fureur sur la lettre. Et je ne le tromperais pas à mon tour ?… Ah ! plus souvent !… Saint-Franquet, vous m’aimez, prenez-moi, je suis à vous !
Saint-Franquet. — A moi ?
Micheline, tombant dans ses bras. — A vous pour toujours !
Saint-Franquet, tout à coup, avec force. Eh bien, non, non, non ! et non !
Micheline, se redressant. — Quoi ?
Saint-Franquet. — Ce que vous me demandez là, je n’ai pas le droit de le faire… Je n’ai plus le droit de le faire !
Micheline. — Pourquoi ça ?
Saint-Franquet. — Parce que… mais parce que ma conscience, Micheline, me commande de vous dire…
Micheline - Quelle conscience ?
Saint-Franquet. — Mais… la mienne !…
Micheline, piquée. — C’est très bien, mon ami ; n’en parlons plus ! Mais je constate aujourd’hui ce que valaient vos belles protestations d’autrefois… Décidément, les hommes sont tous les mêmes !
Saint-Franquet. — C’est admirable ! Voilà, voilà la logique des femmes ! Est-ce que vous ne m’aviez pas répété cent fois que vous ne trompiez pas votre mari ? est-ce que cent fois vous ne m’aviez pas fait comprendre que je n’avais rien à espérer ?… Eh bien, alors, à qui la faute ? L’amour… l’amour, c’est un sentiment excessif.. de surexcitation… Eh bien, qu’est-ce que vous voulez ?… à distance, ça se refroidit ! L’amour, ça demande le plein feu… c’est pas une chose qu’on entretient au bain-marie !
Micheline, — Parfait ! parfait !
Saint-Franquet. — Quoi, quoi, vous ne vouliez pas de moi ! Vous n’espériez pourtant pas que j’allais coiffer Sainte-Catherine toute la vie !… Je suis désolé, ma bonne amie ; mais aujourd’hui, je ne suis plus libre, je me marie !
Micheline, saisie. — Ah !
Saint-Franquet - Mon Dieu, oui.
Micheline, — Oui… oui, je comprends, vous avez raison… Il arrive un certain âge dans la vie…
Saint-Franquet. — Ah ! non, c’est pas ça ! c’est pas ça !
Micheline - Eh bien… eh bien, mais c’est parfait !… Mariez-vous, mon cher, mariez-vous ! Moi, moi, eh bien, je m’adresserai ailleurs. Après tout, je ne suis pas en peine d’en trouver d’autres !
Saint-Franquet. — Ah !… Qui ? qui ?
Micheline. — Qui ! qui ! Vous n’êtes guère poli !
Saint-Franquet - Qui ? qui irez-vous trouver ?
Micheline. — Oh ! je n’ai que l’embarras du choix. Tenez, des Saugettes, par exemple !
Saint-Franquet - Des Saugettes !… Il ne vous aime pas !
Micheline. — Il ne m’aime pas ! Vraiment ! Ce n’est pas ce qu’il avait l’air de dire à Châtel-Sancy…
Saint-Franquet. — Il avait l’air de dire ça à Châtel-Sancy ?
Micheline. — Dame, vous pensez bien qu’un homme n’est pas toujours aux trousses d’une femme… sans que…
Saint-Franquet, furieux. — Ah ! le cochon !…
Micheline. — Eh bien, quoi ! Vous n’êtes pas jaloux ?
Saint-Franquet. — Je ne suis pas jaloux… Non, je ne suis pas jaloux ! Mais ça n’empêche pas que je lui flanquerai des gifles, moi !
Micheline. — Pourquoi ?
Saint-Franquet. — Parce que je n’aime pas à être ridicule ! Quand on pense que vous vous entendiez tous les deux pour me tromper… que ce petit jésuite me jouait la comédie !… Ah ! bien, que je le voie !…
Scène XV
[modifier]Les Mêmes, Des Saugettes.
Des Saugettes, entrant. — Ah ! voilà.. ; eh bien, voilà… je viens de chez le fleuriste…
Saint-Franquet, furieux. — Veux-tu me foutre le camp ?
Des Saugettes, étonné. — Mais, mon ami… (Stupéfait à la vue de Micheline.) Ah ! madame Plantarède !…
Il va vers elle.
Saint-Franquet, plus fort. — Veux-tu me foutre le camp !
Des Saugettes - Oui, oui… (Saluant.) Au revoir, madame Plantarède !
Saint-Franquet, faisant le geste de lui envoyer un coup de pied quelque part. — Veux-tu me foutre le camp, nom de Dieu !…
Des Saugettes, s’en allant en se tenant le derrière. — Oh ! mais comme il est mal luné !
Scène XVI
[modifier]Saint-Franquet, Micheline.
Micheline - Mais qu’est-ce qui vous prend, maintenant ?
Saint-Franquet. — Quand je vous disais que je lui flanquerais des gifles !… Hein, quand je vous le disais !…
Micheline. — Ah ! ben, je ne vois vraiment pas pourquoi !
Saint-Franquet. — Oui ! Eh bien, je le vois, moi, je le vois ! S’être foutu de moi comme ça… ce pantin, ce joli cœur, ce… ce…
Micheline. — Mais enfin, je ne comprends pas !… A qui en avez-vous ?
Saint-Franquet - A lui !… à vous !
Micheline. — Parce qu’il m’a fait la cour ?
Saint-Franquet. — Parfaitement !
Micheline. — Qu’est-ce que ça peut vous faire, puisque vous ne m’aimez plus ?
Saint-Franquet. — Je ne vous aime plus… c’est possible… mais à ce moment-là, je vous aimais !… et c’est ça que je ne lui pardonne pas… que je ne vous pardonne pas !… Ah ! oui, je vous aimais !… Ce que j’aurais donné alors pour me trouver seul à seule avec vous… ce que j’aurais donné pour vous tenir dans mes bras comme ça… comme je vous tiens aujourd’hui !…
Il la serre violemment contre lui.
Micheline, essayant de le repousser. — Allons, voyons… allons, laissez-moi !
Saint-Franquet. — Non, non, ne vous effrayez pas… tout ça, c’est le passé ; c’est rétrospectif, ce que j’en fais ! Ça n’empêche pas qu’à ce moment-là, je vous désirais éperdument !… Ah ! pourquoi m’avez-vous résisté comme vous l’avez fait ?
Micheline. — Parce que j’étais une honnête femme… parce que je ne trompais pas mon mari !
Saint-Franquet - Eh ! vous voyez comme c’est absurde… puisque vous en êtes arrivée à le tromper aujourd’hui !
Micheline. — Ah ! si j’avais su !
Saint-Franquet, très ému - C’est vrai ?… Ah ! merci, merci !… Si vous saviez combien cette parole me donne de bonheur…
Micheline. — Comment ! Mais puisque c’est passé !
Saint-Franquet. — Mais oui, mais oui… tout ça… je parle dans le passé… Mais n’empêche que le bonheur était là tout de même ! Ah ! Micheline, nous étions tellement faits l’un pour l’autre !
Micheline. — Non, non… laissez-moi, laissez-moi !
Saint-Franquet. — Pourquoi, pourquoi vous laisser ? Pourquoi vous défendez-vous ? Micheline, je vous ai tant aimée !
Micheline. — Non, non, taisez-vous ! Je n’ai pas le droit !…
Saint-Franquet. — Le droit ! le droit ! est-ce que ça existe, le droit, quand l’amour est là, quand l’amour parle, quand l’amour commande !… Micheline, je vous aime !
Micheline. — Laissez-moi… laissez-moi !
Saint-Franquet, l’attirant vert la gauche. — Non, non, Micheline… viens… viens !…
Micheline. — Oh ! non… je ne peux pas… laissez-moi… je ne peux plus… Mon mari… je ne trompe pas mon mari…
Saint-Franquet. — Micheline ! Micheline !
Micheline, d’une voix qui s’affaiblit. — Gérard !… Oh Gérard !… Gérard…
Saint-Franquet. — Micheline… Je t’aime !
Micheline, les yeux mi-clos, tandis que Saint-Franquet l’embrasse sur les lèvres. — Je ne trompe pas mon…
Rideau
Acte III
[modifier]La chambre à coucher de Saint-Franquet.
Lit de milieu au fond, face au public. A droite, premier plan, porte donnant sur l’atelier. A gauche du lit, au fond, porte donnant sur la salle de bains. A gauche, second plan, la fenêtre, dont les rideaux sont fermés. Au lever du rideau, obscurité sur la scène.
Scène première
[modifier]Saint-Franquet, Micheline, couchés, puis Des Saugettes.
Un temps de quelques secondes ; puis on entend frapper à la porte de droite. Personne ne bouge dans la chambre. On frappe de nouveau. Silence.
Des Saugettes, entr’ouvrant la porte et passant la tête, à mi-voix. — Gérard !… Gérard !… Tu dors encore ?… (Ronflement de Saint-Franquet. Des Saugettes, entrant, un bouquet de violettes à la main.) Il ronfle, il doit dormir. Pristi, qu’il fait noir ! Et pas d’allumettes !… (Il presse sur son briquet qui s’allume et donne un peu de lumière. Déposant son bouquet de violettes sur un guéridon, près du lit, et appelant à mi-voix.) Gérard ! (A part.) Je sais bien ce qui va m’arriver… Il va m’engueuler ! C’est tous les matins la même chose. Quand je ne le réveille pas, il m’engueule parce que je l’ai laissé dormir ; quand je le réveille, il m’engueule parce que je l’ai réveillé… Il est si gentil ! Je vais toujours lui ouvrir les rideaux. Comme ça, j’espère que c’est le jour qui le réveillera au lieu de moi, et c’est le jour qui prendra ! (il ouvre les rideaux. — Un temps. — Il tousse.) Hum !… Va-t-en voir, il dort comme un chérubin !… et Bichon lui donne la réplique ! Qu’est-ce que je vais faire ? je ne vais pas les réveiller quand ils dorment si bien. (S’asseyant.) Je vais attendre qu’ils se réveillent d’eux-mêmes ! Gérard était d’assez mauvaise humeur hier… M’a-t-il attrapé ! Je n’en ai pas dormi de la nuit ! Je n’ai pas envie qu’il soit encore à la crotte ce matin !
A ce moment, Micheline se remue dans le lit, puis, ouvrant à demi les yeux.
Micheline, encore endormie. — Oh ! qui est-ce qui a ouvert les rideaux ?
Des Saugettes, suffoqué. — Ah ! madame Plantarède !…
Micheline, poussant un cri. — Ah !
Elle s’enfouit sous les couvertures.
Saint-Franquet, réveillé en sursaut, — Hein ! Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?
Des Saugettes. — Oh ! Gérard ! Gérard !
Saint-Franquet, le reconnaissant. — Des Saugettes !
Des Saugettes. — Tu n’as pas vu, là ! là ! dans ton lit à côté de toi !
Saint-Franquet. — Quoi ?
Des Saugettes. — C’est pas Bichon ! C’est madame Plantarède !
Saint-Franquet, bondissant. — Qu’est-ce que tu dis ?
Des Saugettes. — Je t’assure ! c’est elle ! Je l’ai reconnue.
Saint-Franquet. — Non ! non ! C’est pas vrai ! Tu entends, c’est pas vrai !
Des Saugettes. — Je te dis que si ! Toi, tu dormais ! Tu ne sais pas ! Veux-tu parier ?
Saint-Franquet. — Oh ! mais tu m’embêtes, à la fin ! Même si tu as vu madame Plantarède, je te répète que ce n’est pas elle.
Des Saugettes, l’air malin. — Ah ! bon ! oui, je comprends.
Saint-Franquet. — Quoi ! quoi ! tu comprends ?
Des Saugettes. — Non, rien !
Saint-Franquet. — Il n’y a pas de "je comprends" ! A-t-on jamais vu un idiot pareil ?
Des Saugettes. — Oh ! tu es encore de mauvaise humeur !
Saint-Franquet. — Mais c’est toi qui m’y mets, de mauvaise humeur ! Qu’est-ce que c’est que cette façon que tu as d’entrer chez moi sans frapper ?
Des Saugettes, vivement. — J’ai frappé ; seulement, pas très fort, pour ne pas trop te réveiller.
Saint-Franquet. — Est-ce que je t’ai dit : "Entrez" ?
Des Saugettes. — Tu ne pouvais pas, tu dormais.
Saint-Franquet. — Eh bien, alors, tu n’avais qu’à rester dehors ! C’est extraordinaire, ça !… D’abord, quoi ? Qu’est-ce que tu me veux ?
Des Saugettes. — Je voulais te faire des excuses pour ce que je t’ai fait hier…
Saint-Franquet. — Ce que tu m’as fait hier ? quoi ?
Des Saugettes. — Je ne sais pas. Mais tu m’as attrapé ! Je suppose que si tu m’as attrapé, c’est que je t’ai fait quelque chose. Tu ne m’en veux pas ?
Saint-Franquet. — Mais non, mais non !
Des Saugettes. — Alors, je t’apportais ce bouquet de violettes… C’est une fleur que tu aimes !
Saint-Franquet. — Mais je m’en fous, de tes violettes ! (Brusquement.) Oh ! mais vous me faites mal !
Des Saugettes. — Moi ?
Saint-Franquet. — Mais non ! c’est la dame qui… qui n’est pas madame Plantarède, tu entends… qui m’a donné un coup de pied.
Des Saugettes. — Oh ! Elle ne t’a pas fait mal, au moins ?
Saint-Franquet, rageur. — Non, non ! Fous le camp.
Des Saugettes, ramassant le bouquet et le retendant à Saint-Franquet. — Alors, tu lui offriras ce bouquet de violettes, ça lui fera plaisir !
Saint-Franquet. — Oh !… Oui, bon ! Allez ! On t’a assez vu ! Fous-moi le camp.
Des Saugettes. — Comme hier, alors ?
Saint-Franquet. — Oui, comme hier ! Allez ! va !
Des Saugettes. — C’est ça… oui !… (Il se dirige vers la porte.) Tu… tu n’as pas besoin de moi, non ?
Saint-Franquet. — Mais non, voyons, puisque je te dis de t’en aller.
Des Saugettes. — C’est juste ! Alors, je m’en vais. Au revoir !
Saint-Franquet. — Au revoir, au revoir ! Oh ! zut !
Des Saugettes, en sortant. — Il est gentil !
Scène II
[modifier]Saint-Franquet, Micheline.
Saint-Franquet. — Il est parti.
Micheline, sortant, de sa couverture. — Ah ! c’est pas trop tôt ! J’ai cru que vous alliez le garder toute la journée.
Saint-Franquet. — je vous demande pardon…
Micheline. — Si vous croyez que j’étais bien, moi, là-dessous !
Saint-Franquet. — Ma pauvre Micheline !
Micheline, très digne. — Oh ! et puis, je vous prie de m’appeler madame !
Saint-Franquet, ahuri, — Ah !
Micheline. — Vraiment, quand on a la réputation d’une femme à sauvegarder… Enfin, qu’est-ce qu’il va penser après ça, des Saugettes ?
Saint-Franquet. — Mais rien du tout. Qu’est-ce que vous voulez qu’il pense ?
Micheline. — Sûrement que nous avons couché ensemble !
Saint-Franquet. — Mais non ! mais non ! Je lui ai affirmé que ce n’était pas vous.
Micheline. — Mais il m’a vue !
Saint-Franquet. — Ah ! oui ! mais entre ma parole et ce qu’il a pu voir, il me connaît assez pour ne pas hésiter.
Micheline. — Ah ! c’est gai !
Saint-Franquet. — Soyez tranquille, c’est un secret qui restera toujours entre nous.
Micheline. — Quoi, un secret, Quel secret ?
Saint-Franquet. — Cette nuit que nous avons passée ensemble.
Micheline. — Mais nous n’avons pas passé la nuit ensemble !
Saint-Franquet. — Comment ! mais…
Micheline. — En tous cas, il ne me plaît pas d’avoir passé la nuit avec vous ! là, c’est clair ! Si vous aviez un peu de tact… !
Saint-Franquet. — Oh ! je vous demande pardon !
Micheline. — Et pour commencer, mon cher monsieur, comme vous m’avez très justement fait observer que nous nous trouvions côte à côte et que c’est parfaitement incorrect, je vous prie de vous lever.
Saint-Franquet. — Mais je n’ai pas envie de me lever.
Micheline. — Bon ! bon ! restez couché.
Saint-Franquet, avec satisfaction. — Ah !
Micheline. — Vous êtes chez vous ! je n’ai rien à dire ! (Se levant et prenant le couvre-pied et l’oreiller) C’est donc à moi de me lever ! J’irai m’étendre sur le canapé.
Saint-Franquet, la retenant. — Mais non, voyons !
Micheline. — Ah ! je vous en prie, laissez-moi !
Saint-Franquet. — Ah ! et puis zut, après tout !
Micheline, allant poser l’oreiller et étendre la couverture sur la chaise-longue qui est au pied du lit. — Oui, oh ! vous êtes très galant ! Ça ne m’étonne pas, d’ailleurs, après ce que vous avez fait !
Saint-Franquet. — Quoi ! quoi ! qu’est-ce que j’ai fait ?
Micheline, s’étendant sur la chaise-longue. — Quand je pense que par vous, moi, l’épouse modèle, moi qui avais le droit de parler haut au nom de six années de fidélité sans défaillance… je… je… Non, non, vous n’avez pas agi comme un honnête homme !
Saint-Franquet. — Ça, c’est trop fort ! En quoi ? en quoi ?
Micheline. — Vous ne deviez pas abuser de la situation.
Saint-Franquet. — Enfin, sacristi, qu’est-ce que je devais faire ?
Micheline. — Ce que tout homme délicat aurait fait à votre place.
Saint-Franquet. — Vous êtes dure.
Micheline. — Ne pas jouer le bon apôtre en prenant la défense de mon mari, ce qui ne pouvait que m’exaspérer davantage ; mais me faire comprendre que la peine du talion ne pouvait être la vengeance d’une honnête femme.
Saint-Franquet. — Ecoutez ! .. Evidemment, si ça m’était venu en tête…
Micheline, se levant. — En tout cas, il est une chose que vous ne deviez pas faire, c’était d’accepter d’être mon vengeur.
Saint-Franquet. — Vous me menaciez de vous adresser à un autre…
Micheline. — Eh bien, il fallait me répondre : "Adressez-vous à un autre." Voilà ce qu’il fallait me répondre, si véritablement vous m’aimiez !
Saint-Franquet. — Ce n’est généralement pas ce que l’on dit à une femme que l’on aime !
Micheline, se remettant dans le lit. — Au moins, à l’heure qu’il est, vous auriez la conscience nette ; tandis que maintenant…
Saint-Franquet. — Eh bien, qu’est-ce que vous faites ?
Micheline. — Quoi ?
Saint-Franquet. — Vous vous, remettez dans mon lit ?
Micheline, le poussant hors du lit. — Eh bien quoi, allez-vous en ! C’est pas votre place.
Saint-Franquet. — Dans mon lit ?
Micheline. — Dans le lit où je suis ! Je ne vais tout de même pas attraper froid pour vous faire plaisir.
Saint-Franquet. — Bon ! bon !
Il va s’étendre sur la chaise-longue.
Micheline, repiquant. — Oui, seulement, ça vous allait !
Saint-Franquet. — Bon ! on y revient.
Micheline. — L’occasion se présentait, vous n’étiez pas fâché d’en profiter !
Saint-Franquet, se levant. — Ecoutez, Micheline…
Micheline. — Ah ! vous êtes un joli monsieur !
Saint-Franquet. — Ah ! mais, permettez…
Micheline. — Qu’est-ce que je suis venue faire ici ? Je me le demande !
Saint-Franquet. — Eh bien, écoutez, voulez-vous que je vous dise ? Moi aussi, je me le demande.
Micheline. — Comment !
Saint-Franquet. — C’est vrai, ça ! Vous me faites une scène, là !… Après tout, est-ce que j’ai été vous chercher ? Vous venez me relancer chez moi… vous me posez un ultimatum…
Micheline. — Un ultimatum !
Saint-Franquet. — Galamment, je cède, je me donne ! et parce que je me suis soumis à votre volonté, aujourd’hui vous m’en faites un crime.
Micheline. — C’est ça ! c’est ça ! Jetez-moi la pierre, maintenant.
Saint-Franquet. — Quand je pense qu’hier, quand vous êtes venue, je venais de me fiancer… et pour vous, en un instant, sans remords, j’ai tout sacrifié ! Ah ! si j’avais su !
Micheline - Mais mariez-vous, monsieur ! Mariez-vous, je ne vous en empêche pas.
Saint-Franquet. — Oh ! vous ne m’en empêchez pas ! Il est bien temps de me le dire ! maintenant que vous savez que ma lettre de rupture est partie.
Micheline. — Quand ? Quand est-elle partie ? Vous avez écrit cette nuit.
Saint-Franquet. — Dans un élan de bêtise héroïque !
Micheline. — Que je ne vous demandais pas ! Vous n’allez pas me dire que vous avez eu le temps de la mettre à la poste ?
Saint-Franquet. — Non ! mais je l’ai déposée sur la table de l’antichambre avec mission pour mon domestique de la porter dans la matinée.
Micheline, se levant. Eh bien, sonnez-le ! Il n’est peut-être pas encore parti.
Saint-Franquet. — Mais certainement, je vais le sonner. Certainement, je vais le sonner !
Micheline. — Au moins, vous ne cherchez pas à me dissimuler votre empressement !
Saint-Franquet. — Dame, enfin…
Micheline. — Et dire que c’est cet homme qui me parlait de m’épouser !
Elle sort de gauche.
Saint-Franquet. — Ah ! non… ah ! non !… des petites scènes comme ça, ah ! non ! (Allant sonner.) Pourvu que Victor n’ait pas encore porté la lettre ! Ma pauvre petite Dotty, quand je pense… (On frappe.) Ah ! le voilà ! Entrez Victor !
Scène III
Saint-Franquet, Des Saugettes, puis Micheline
Des Saugettes, entrant. — Tu as sonné ?
Saint-Franquet. — Hein ! Comment, c’est encore toi ?
Des Saugettes. — Oui ! C’est Victor qui m’a prié de rester à sa place.
Saint-Franquet. — Victor ?
Des Saugettes. — Oui, parce qu’il paraît que tu l’as envoyé en course.
Saint-Franquet. — Nom de Dieu !
Des Saugettes. — Alors, il m’a demandé de le suppléer en attendant son retour, pour si on sonnait ou si tu sonnais.
Saint-Franquet, désolé. — Parti ! il est parti ! Ça y est, il a porté la lettre !
Des Saugettes. — Oui, oui, tranquillise-toi, il l’a portée ! C’est pour ça qu’il sortait.
Saint-Franquet. — Mais, malheureux, c’est ça qu’il fallait éviter ! Tu ne pouvais pas le retenir… l’empêcher de faire ça ?
Des Saugettes, étonné. — Pourquoi ?
Saint-Franquet. — Mais parce que… parce que, par cette lettre, je brise mon bonheur, je romps mon mariage comme un imbécile !
Des Saugettes. — Quel mariage ?
Saint-Franquet. — Le mien ! Et je ne veux pas le rompre, mon mariage !
Des Saugettes, de plus en plus étonné. — Tu te maries ?
Saint-Franquet. — Oui.
Des Saugettes. — Oh ! Mais alors, qu’est-ce que je vais devenir, moi ?
Saint-Franquet. — Ah ! toi, fous-moi la paix, hein ?
Des Saugettes. — Bien.
Saint-Franquet. — Et voilà ce que tu as fais, en laissant partir Victor !
Des Saugettes. — Mais je ne savais pas, moi !
Saint-Franquet. — Ah ! tu n’as guère d’intuition. Tu vas tâcher de me réparer ça !
Des Saugettes, avec élan. — Oui.
Saint-Franquet. — Tu vas prendre une auto, la plus rapide que tu pourras trouver…
Des Saugettes. — Oui… Ah ! c’est qu’on ne sait ça qu’une fois qu’on est dedans…
Saint-Franquet. — Si elle ne marche pas, cours devant.
Des Saugettes, voulant partir. — Bon.
Saint-Franquet, le retenant. — Rattrape Victor avant qu’il ait remis la lettre.
Des Saugettes, comme précédemment. — C’est ça ! c’est ça ! Je cours.
Saint-Franquet, comme précédemment. — Quoi ? quoi ? Où ça tu cours ? Tu ne sais ni où ni chez qui.
Des Saugettes. — Ah ! c’est juste !
Saint-Franquet. — Hôtel Majestic, Miss Dotty Summerson !
Des Saugettes. — Miss Dotty… Comment, Miss.. : Ah ! tiens ! Ah ! oui ? tiens ! tiens ! Miss Summerson, que nous avons rencontrée…
Saint-Franquet. — Ah ! non ! je t’en prie, hein ! file !
Des Saugettes. — Oui, Oui !
Micheline, entrant de gauche. — Eh bien, votre domestique… (Apercevant Des Saugettes.) Oh !
Elle fait volte-face et disparaît.
Saint-Franquet. — Oh !
Des Saugettes, se cachant le visage de ses deux mains. — J’ai pas eu le temps de voir ! J’ai pas eu le temps de voir !
Saint-Franquet. — Ah ! nom d’un chien ! tu ne vas pas filer ?
Des Saugettes. — Oui, oui !
Il sort vivement.
Saint-Franquet. — Oh ! cet homme !
Des Saugettes, rouvrant la porte timidement. — Dis donc !… Majestic ?…
Saint-Franquet. — Ouiii ! Oh !… (Des Saugettes disparaît.) Ma parole, ça a l’air d’une gageure ! (Il a traversé la scène et va ouvrir à Micheline.) Vous étiez venue me dire quelque chose ?
Micheline. — Ah ! écoutez ! non, vrai, ça a l’air d’une gageure !
Saint-Franquet. — Ça, c’est curieux, juste ce que je me disais à l’instant.
Micheline. — Ah ! Vous vous disiez… Charmant ! C’est comme vos robinets ! Comment fait-on pour avoir de l’eau chaude chez vous ?
Saint-Franquet. — Hein ?
Micheline. — Il ne vient que de l’eau froide quand on les tourne.
Saint-Franquet. — Ah ! pardon, c’est que vous sautez de mon mariage à l’eau de mes robinets ; alors… Eh bien, il y a le chauffe-bain, il n’y a qu’à allumer.
Micheline. — Eh bien faites-le, quoi ! Vous connaissez mieux le maniement que moi !
Saint-Franquet. — Du moment que vous me le demandez si gentiment…
Il sort de gauche.
Micheline. — C’est vrai, ça !… Ah ! j’en suis guérie de ce genre d’aventures ! (Se remettant machinalement dans le lit.) Quand on pense qu’il y a des femmes qui trouvent un charme à ce genre d’équipée… (Bruit de voix, cantonade droite.) Qu’est-ce que c’est que ça ?… Mais il y a des gens dans l’atelier ! (Appelant.) Saint-Franquet ! (Parlé.) Mais on entre donc chez lui comme dans un bazar ! (Appelant.) Saint-Franquet !
Voix de Saint-Franquet, cantonade gauche. — Tout de suite !
Micheline. — Mais venez, venez… Oh !
Elle pousse cette exclamation en entendant ouvrir la porte de droite, et rejette vivement le drap sur sa tête.
Scène IV
[modifier]Micheline, Bichon, Plantarède, puis Saint-Franquet.
Bichon, entrant bras dessus, bras dessous avec Plantarède. — Coucou ! Nous voilà !… Tiens, il n’est pas là !
Plantarède. — Tu crois que ça va lui faire plaisir, notre visite ? C’est peut-être pas de très bon goût, après…
Bichon, l’embrassant. — Mais si ! mais si ! Il n’a pas l’esprit étroit.
A la voix de Plantarède, on a vu un soubresaut sous le drap qui cache Micheline.
Plantarède. — Oui, enfin… tu le prends sur toi ?
Bichon. — Mais oui ! mais oui ! (Appelant.) Gérard !
Voix de Saint-Franquet. — Mais voilà, ça chauffe !
Bichon. — Qu’est-ce qu’il dit ?
Saint-Franquet, entrant et croyant parler à Micheline. — Voilà, voilà, ma chère amie… (Reconnaissant Bichon et Plantarède.) Ah !
Bichon. — Qu’est-ce qu’il a ?
Saint-Franquet. — Non d’un chien, vous ! Comment êtes-vous entrés ?
Bichon. — Eh ben, avec ma clé !
Saint-Franquet. — Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce que vous voulez ?
Bichon. — Eh ben, voilà… on te rend visite.
Saint-Franquet. — Ah ! oui ! Eh ben, vous savez…
Bichon. — Quoi ? C’est pas gentil ?… Les nouveaux mariés, le lendemain de leur noce, ils vont embrasser la famille ! Eh ben, on te considère comme de la famille.
Saint-Franquet, s’efforçant de les pousser vers la droite. — Oui, c’est très gentil ! Tenez, venez par là, venez par là…
Bichon. — Mais non, on est très bien ici ! Tu ne vas pas faire des cérémonies avec nous.
Plantarède, s’asseyant sur le lit et prenant Bichon sur ses genoux. — Ah ! bien, par exemple ! Ah ! mon cher ami, elle est charmante ! Ah ! vous avez un goût !
Bichon, faisant des petites manières. — Ah ! monsieur !
Saint-Franquet. — Mais taisez-vous donc !
Plantarède : — Mais pas du tout, je le dis hautement ! (Riant.) Ma pauvre femme qui me croit à Châteaudun
Soubresaut sous le drap.
Saint-Franquet, les dents serrées. — Mais voyons, Plantarède…
Plantarède, riant toujours. — Quand je suis rentré hier, comme elle était sortie, je lui ai laissé un mot : "Obligé partir vingt-quatre heures pour affaires à Châteaudun ! "
Saint-Franquet, à part. — Oh ! l’idiot !
Plantarède. — Dites donc, vous n’auriez pas le téléphone, que je téléphone à ma femme, de Châteaudun !
Micheline, rejetant son drap et se relevant brusquement à genoux sur le lit. — Ah ! tu veux me téléphoner de Châteaudun !…
Bichon, effrayée. — Ah !…
Plantarède. — Nom de Dieu, ma femme !
Il détale comme un lapin.
Micheline. — Veux-tu rester là ! veux-tu rester là !
Saint-Franquet. — Calmez-vous ! calmez-vous !
Micheline. — Laissez-moi. (A Bichon.) Ah ! je vous félicite, madame ! Vous faites un joli métier !
Bichon. — Quoi ?
Micheline, à Saint-Franquet. — Et vous, il ne vous manquait plus que de me mettre en contact avec des courtisanes !
Bichon, furieuse. — Courtisanes !
Saint-Franquet, à Micheline. — Madame, je vous en prie…
Bichon. — Courtisane ! Non, mais je voudrais bien savoir laquelle de nous deux a le plus l’air de la courtisane en ce moment !
Micheline, indignée. — Qu’est-ce que vous dites ?…
Bichon, continuant. — De moi qui suis là, dans une tenue convenable, ou de vous que je trouve en chemise dans le lit de mon amant !
Micheline. — Vous saurez, madame, que je suis une honnête femme… et que si je suis ici, ça n’est pas pour… pour ce que vous avez l’air de supposer.
Bichon, — Non… Vous attendez le tramway !
Micheline. -… mais pour me venger ! pour punir mon mari de ses infidélités, dont vous avez été la complice, pour lui rendre la pareille !
Bichon. — Oui ? Eh ben, tant pis pour vous !
Saint-Franquet. — Allons, Bichon, en voilà assez ! et je te prie de te taire.
Bichon. — Oui ! Eh bien, toi, je te prie de me parler autrement. Je ne suis plus avec toi, n’est-ce pas ? Si tu n’es pas content, mon amant est là pour te répondre.
Saint-Franquet. — Heu ? Quel amant ?
Bichon. — Plantarède, donc !
Micheline. — Mon mari !
Saint-Franquet, à Bichon. — Oh ! ben, tu en as un culot !
Micheline, pleurant. — Oh ! voilà ce que vous me valez, vous ! voilà ce que me valez !
Saint-Franquet, avec l’accent du désespoir. — Mais qu’est-ce que vous voulez que je fasse !
Micheline, comme précédemment. — Ah ! je suis une malheureuse ! une malheureuse !
Saint-Franquet. — Voyons, voyons ! (A Bichon.) Tu es contente de ton ouvrage, toi ? Moi qui te croyais un peu de cœur…
Bichon. — Eh ben oui, là ! Aussi pourquoi est-ce qu’elle me dit…
Saint-Franquet. — Oh ! ça, oui, tu peux être contente !
Bichon, se radoucissant, et à Micheline. — Allons, madame, ne vous désolez pas !… Je vous demande pardon… J’ai été un peu vive !
Micheline, avec un sanglot. — Ah !
Bichon. — Ben oui, j’ai eu tort ! D’autant que je comprends, vous en avez évidemment après moi !… parce que j’ai pris votre mari…
Micheline, comme précédemment. — Ah !
Bichon. — Qu’est-ce que vous voulez ! Nous n’y regardons pas de si près ! Quand l’occase se présente, nous ne regardons pas si on est un mari ou si on n’est pas un mari… On ne voit que le chopin, s’pas ! Si on devait écarter les gens mariés, ah ! ben, merci, madame ! mais on ne s’y retrouverait pas, madame ! parce qu’avec les gigolos… y a pas gras
Micheline. — Le misérable !
Bichon. — Qui ça ? Votre mari ? Mais non ; il est comme les autres ! Seulement, la femme sait ou ne sait pas !… Le chiendent, c’est que vous, vous avez appris. (A Saint-Franquet.) Oh ! qu’est-ce qu’on parie que c’est toi, avec ton idiot de téléphonage d’hier au fauteuil 49 ?
Micheline, à Saint-Franquet. — Hein ! C’était vous ! Ah ! vous ne vous en étiez pas vanté !
Saint-Franquet. — Ben…
Bichon. — Ah ! ce que tu peux être gourde !
Micheline. — Ah ! oui, il peut être gourde !
Saint-Franquet. — Evident ! ça va être de ma faute !
Bichon, à Micheline. — Et voilà pourquoi tout ça ! pourquoi vous êtes dans son lit et que vous avez… tout ça… pour vous venger de l’autre !
Micheline. — Mais naturellement !
Bichon. — C’est idiot !
Micheline. — Comment ?
Bichon. — Vous êtes bien avancée ! Ah ! oui ! Ça fait-il que vous êtes moins trompée aujourd’hui ? Non ! Avez-vous trouvé, un moment, ça de plaisir avec lui ? Non !
Micheline. — Non !
Bichon. — C’est ce que je dis !
Saint-Franquet, à part. — Qu’est-ce que je prends !
Bichon. — Ah ! si j’avais été là, je vous aurais dit "Madame ! Madame ! vous allez faire une de ces gaffes !… Faites donc pas d’histoires. Votre mari a fait des siennes ? Eh ben, fermez les yeux, tout ça n’a aucune importance. Restez donc bien tranquille, et, comme on dit, attendez le retour de l’enfant prodige !
Saint-Franquet, rectifiant. — Digue !
Bichon. — Quoi, digue ?
Saint-Franquet. — Digue, donc !
Bichon. — Diguedon ! T’es dingue ?
Micheline, à Saint-Franquet. — Mais laissez donc madame ! (A Bichon.) "L’enfant prodigue ! " J’ai très bien compris, madame !
Bichon. — Oui, C’est une manie chez lui, madame ! (Reprenant.) Attendez le retour de l’enfant prodigue ! Là ! Il reviendra sûrement ! Comme l’a dit très bien un poète…
Saint-Franquet, admiratif. — Oh !
Bichon, très digne. — Comme l’a très bien dit un poète : "Laissez pisser le mérinos ! "
Saint-Franquet, suffoqué. — Oh !
Bichon. — Ce qui veut dire : "Attendez que le caprice soit passé ! ".
Micheline, avec élan. — Ah ! merci, madame ! merci pour ces paroles réconfortantes !
Saint-Franquet, moqueur, à Bichon, — Je ne te savais pas ce talent d’orateur.
Bichon. — Tu n’as jamais pris la peine de me causer.
Micheline, à Saint-Franquet. — Voilà, tenez ! voilà une femme de cœur !
Saint-Franquet. — Je m’incline !
Micheline. — C’est bien regrettable que vous n’en ayez pas pris de la graine !
Scène V
[modifier]Les Mêmes, Plantarède.
Tous, à la vue de Plantarède. — Plantarède !
Saint-Franquet. — Lui ! Je l’avais oublié !
Plantarède, menaçant, les bras croisés. — Non, mais dites donc, vous autres, vous en avez de bonnes ! J’ai réfléchi… (A Saint-Franquet.) Mais c’est ma femme qui était dans votre lit
Tous. — Hein ?
Plantarède. — Sur le moment, je n’y ai vu que du feu ! Mais à la réflexion, tout en courant, ça m’est revenu ! Ah ! vous avez bien dû vous fiche de moi…
Tous. — Pourquoi ?
Plantarède. — C’est clair ! je suis la poire ! Je la suis !
Micheline, avec provocation. — Tu aurais même pu dire : "je le suis ! "
Saint-Franquet et Bichon. — Oh !
Plantarède, faisant un pas vers sa femme. — Quoi ?…
Saint-Franquet, s’interposant. — Plantarède !…
Plantarède. — Taisez-vous !
Micheline. — Parfaitement ! C’est à moi de parler !
Plantarède. — Non, pardon, c’est à moi ! Qu’est-ce que vous faites ici, madame ?
Micheline. — Exactement ce que vous faisiez cette nuit, monsieur… je ne sais où… à Châteaudun, Paris, Seine !
Plantarède. — Qu’est-ce que vous dites ?
Micheline. — Je dis que vous étiez avec votre maîtresse ! Une femme de cœur, d’ailleurs, à qui je rends hommage. Eh bien, moi, je suis ici chez mon amant.
Plantarède. — Malheureuse !
Saint-Franquet. — Mais non ! mais non !
Bichon. — Mais c’est faux !
Saint-Franquet. — Plantarède, je vous jure !…
Micheline. — Oui ! évidemment, le devoir de monsieur Saint-Franquet !… Mais moi, j’affirme… et d’ailleurs, je crois que le tableau est assez édificateur !
Plantarède. — C’est très bien, madame ! Je sais ce qu’il me reste à faire.
Micheline, se levant. — Et moi de même, monsieur. J’ai heureusement tout un lot de pièces en mains, qui me permettront de demander le divorce.
Plantarède. — A votre aise, madame.
Micheline. — Adieu, monsieur.
Plantarède. — Adieu.
Micheline, avec un sourire tendre à Saint-Franquet. — A tout à l’heure… Gérard !
Elle sort par la salle de bains.
Bichon. — Elle est marteau, elle est complètement marteau !
Plantarède, à Saint-Franquet. — Quant à vous, monsieur…
Saint-Franquet. — C’est bien, trêve de discussion, monsieur ! Je vous dois une réparation… Je suis à vos ordres !…
Plantarède. — Je l’entends bien ainsi ! Demain, deux de mes amis…
Saint-Franquet. — Il suffit !
Bichon. — "Deux de mes amis ! A vos ordres ! " Ah ! non, non ! vous n’allez pas vous entrelarder par-dessus le marché !
Plantarède. — Comment !
Saint-Franquet. — Et pourquoi donc pas ?
Bichon. — Mais parce que… parce que… il n’y a pas de raisons… parce que tu n’as pas été l’amant de madame Plantarède !
Saint-Franquet. — Quoi ?
Plantarède. — Ah ! non ! à d’autres !
Saint-Franquet. — Mais parfaitement ! Monsieur Plantarède a raison ! Il nous a surpris en flagrant délit, madame Plantarède a proclamé sa culpabilité… Ceci me dicte ma conduite. Oui, j’ai été l’amant de madame Plantarède !
Plantarède. — Là ! C’est clair !
Bichon, à Plantarède. — Mais non ! non ! Si tu n’étais pas bouché à l’émeri, tu comprendrais que tout ça c’est un coup monté !
Plantarède. — Quoi ?
Saint-Franquet, à Bichon. — Ah ! tais-toi !
Bichon. — Non ! je parlerai ! (A Plantarède) Un coup monté par ta femme qui a appris que tu lui en faisais voir, et qui, pour se venger…
Plantarède. — Hein !
Bichon, montrant Saint-Franquet. — Et alors, cette autre poire, là, se croit obligé, par cavalerie française…
Saint-Franquet. — Quoi ?
Bichon. — Parfaitement !… de jouer le rôle qu’on lui impose !
Saint-Franquet. — C’est faux ! c’est faux !
Bichon. — C’est faux ?… Mais la preuve, tiens ! tiens ! (Montrant successivement le lit et la chaise-longue.) C’est ça… et ça ! Deux lits ! Généralement, quand on veut se donner à un homme, on ne commence pas par faire lit à part !
Saint-Franquet, tandis que Plantarède écoute interloqué. — Oh ! pardon !
Bichon. — Ta gueule, toi ! (A Plantarède.) Mais la preuve que c’est faux, c’est la rage qu’il met à s’accuser. Voilà un garçon qui s’est fiancé hier, et c’est ce moment-là qu’il aurait choisi ! Allons donc ! Ah ! si tu étais un peu psychologe…
Saint-Franquet. — Tu as bientôt fini, Bichon ?
Bichon. — Je te dis que tu n’as pas été l’amant de madame Plantarède !
Saint-Franquet. — Si, j’ai été l’amant de madame Plantarède !
Bichon. — Non, tu n’as pas été l’amant…
Saint-Franquet. — Si, j’ai été l’amant !
Plantarède, éclatant. — Eh bien, non ! Vous n’avez pas été l’amant de madame Plantarède !
Saint-Franquet, abasourdi. — Quoi ?
Plantarède. — Je dis : "Non, vous n’avez pas été l’amant ! "
Saint-Franquet. — Plantarède !…
Plantarède, menaçant. — Si vous n’êtes pas content !… Ah ! mais ! j’y vois clair, à présent ! C’est trop cousu de fil blanc !… On peut me fiche dedans un moment ; mais il y a des limites. Eh bien, non ! vous n’avez pas été l’amant !
Saint-Franquet, presque crié. — Eh ! bien, non ! Je n’ai pas été l’amant de madame Plantarède !
Plantarède. — Ah ! mais !
Saint-Franquet. — Ah ! mais !
Plantarède, s’attendrissant. — Grosse bête !
Saint-Franquet, même jeu. — Vieil ami !
Bichon, à part. — Ouf ! Ça n’a pas été sans peine !
Plantarède, finement. — Vous savez, au fond, très au fond… Je n’y ai pas cru un instant !
Saint-Franquet. — Ah !
Plantarède. — Mais voyons, ma femme ! un amant ! Je la connais un peu !
Saint-Franquet, gêné. — Oui, oui !
Plantarède. — Et puis, comme dit Bichon, le jour même de vos fiançailles !
Saint-Franquet, abondant dans son sens. — Mais voyons !
Plantarède. — Tout ça hurle d’invraisemblance ! Mais je vois la scène : Ma femme découvrant le pot aux roses, accourant chez vous furieuse ! "Mon mari me trompe, je veux me venger ! "
Saint-Franquet. — Voilà !
Plantarède. — Vous la raisonnez, vous essayez de la calmer… et, dans la crainte qu’elle aille faire quelque bêtise ailleurs, vous commencez par la claustrer !
Saint-Franquet. — Voilà ! voilà !
Plantarède. — Ah ! mon ami, mon ami, quelle chance qu’elle soit venue chez vous ! Voyez-vous, si elle était tombée chez un autre !
Saint-Franquet. — J’en frémis.
Plantarède, à Bichon. — Vois-tu ça !
Bichon, à part. — C’est tout de même gobeur, un mari !
Plantarède, à Saint-Franquet. — Mais dites-moi, ce n’est pas vrai, n’est-ce pas, qu’elle va demander le divorce ?
Saint-Franquet. — Ah ! dame !…
Plantarède. — Mais ce n’est pas possible ! Pour une petite incartade qui date d’hier…
Saint-Franquet. — Ça, encore, elle passerait dessus… Mais ce qu’elle ne vous pardonne pas, c’est votre liaison !
Plantarède. — Ma liaison ?
Saint-Franquet. — Aussi, pourquoi laissez-vous traîner vos lettres d’amour ! Votre femme a mis la main sur tout le paquet.
Plantarède. — Mes lettres d’amour ? Mais je ne sais pas ce que vous voulez dire ! Je vous jure, j’ignore… Ou alors, ça date de ma vie de garçon. De qui, ces lettres ?
Saint-Franquet. — D’une madame… madame… un nom comme gilet de chasse.
Plantarède. — Je n’ai jamais eu de maîtresse de ce nom-là.
Saint-Franquet. — Attendez ! Tricot ? Madame Tricot…
Plantarède. — Mais pas plus de tricot que de gilet de chasse !
Saint-Franquet. — Cependant, je crois bien me souvenir…
Plantarède, tout à coup. — Ah !… Adélaïde Crochet !…
Saint-Franquet, surpris. — Crochet !
Plantarède. — Tricot, Crochet ! ça se ressemble.
Saint-Franquet. — Vous avez connu Adélaïde Crochet !
Plantarède. — Oui, autrefois.
Saint-Franquet. — Tiens ! Moi aussi !
Plantarède. — Allons donc ! Quelle année ?
Saint-Franquet. — 1903.
Plantarède. — Ah ! Moi, 1905.
Saint-Franquet. — Oui… Elle avait deux ans de plus !
Plantarède. — Ben oui ! mais moi, neuf de moins !
Bichon, le montrant. — C’est-y assez catin, les hommes !
Plantarède. — Alors, ça n’est pas elle ? Ça n’est pas Adélaïde ?
Saint-Franquet. — Non, non ! sûrement !
Plantarède. — Alors, je ne vois pas ! je vous jure !… En tous cas, je vous en prie, mon cher, éclaircissez-moi ça, voyez ma femme, prêchez-lui la raison. Ce serait trop bête… car enfin, je l’aime, moi ! Je te demande pardon, Bichon… Et puis, quel effet ça ferait au Palais !
Saint-Franquet. — C’est bien ! Allez vous promener dix minutes, puis revenez. Pendant ce temps, j’entreprends madame Plantarède, et j’espère, avec l’aide de Bichon…
Plantarède. — De Bichon ?
Saint-Franquet. — Oui, elle a une grande influence sur elle.
Plantarède, ahuri. — Ah ?
Saint-Franquet. — Qu’elle plaide votre cause, et vous êtes acquitté.
Bichon. — Oh ! tu dis ça… C’est une pure hypothèque !
Saint-Franquet. — Une pure hypothèque, tu l’as dit. Allez, Plantarède, allez !
Plantarède. — C’est ça, c’est ça ! Et soyez éloquents !
Il sort.
Scène VI
[modifier]Saint-Franquet, Bichon, puis Micheline.
Saint-Franquet, tout en remontant. — Et maintenant, attaquons la partie adverse ! Apprête ton éloquence, Bichon.
Bichon. — Si tu ne me charriais pas, hein ?
Saint-Franquet, ouvrant la porte de gauche. — Venez, madame, venez !
Voix de Micheline. — Non, non ! Inutile, je ne veux pas le voir !
Saint-Franquet. — Mais il est parti !
Micheline, entrant, tout habillée. — Ah ?… Où est-il allé ?
Saint-Franquet. — Ah ! est-ce qu’on sait ? A son air désespéré, dame !…
Bichon. — Peut-être se jeter à l’eau !
Micheline, très calme. — En cette saison ! Non…Il a horreur de l’eau froide.
Saint-Franquet. — Enfin, voyons, qu’est-ce qui vous a pris tout à l’heure ?
Bichon. — Moi qui croyais vous avoir convaincue !
Micheline. — Ah ! qu’est-ce que vous voulez ! Quand je me suis trouvée face à face avec lui… Tant pis ! Maintenant, le sort en est jeté !… Heureusement, grâce aux lettres que j’ai entre les mains…
Saint-Franquet. — Vous trouveriez chic d’aller vous en servir contre lui ?… Eh ! bien, non ! non ! vous ne ferez pas ça !
Micheline. — Oh !… Qu’est-ce qui m’en empêchera ?
Saint-Franquet. — Vous ! Votre conscience !
Micheline. — Ah ! bien…
Bichon. — Mais Gérard a raison, madame ! D’abord, savez-vous la meilleure vengeance, la plus chic ?… Renvoyez-moi donc tout le paquet de lettres à la dame qui les a écrites.
Micheline. — A la… à la dame qui… Ah ! non !
Bichon. — Mais oui, mais oui !
Saint-Franquet, à Micheline. — Écoutez-la, écoutez-la !
Bichon, idem. — Vous serez bien avancée quand vous aurez tout fichu par terre ! D’abord, vous ne voyez qu’une chose, votre mari, la dame ! "Il faut leur faire payer ça ! " Et en avant le scandale !… Mais la dame, dites donc, elle a un mari !
Micheline. — Oui.
Bichon. — Un mari qui ne sait rien !
Micheline. — Euh !… Non !
Bichon. — Eh ben, qu’est-ce qu’il vous a fait, cet homme-là ?
Saint-Franquet. — Oui, qu’est-ce qu’il vous a fait, cet homme-là ?
Bichon. — Pour que vous alliez lui apprendre par un éclat son malheur conjugal ! Vous trouveriez ça distingué ?
Micheline, commençant à faiblir. — C’est vrai !
Saint-Franquet. — Vous n’aviez pas réfléchi à tout ça !
Micheline. — Ni vous non plus, d’ailleurs !
Saint-Franquet. — Non !
Bichon - Allez, madame, un beau geste ! Aïez donc, là !… Vous verrez que vous ne vous en repentirez pas.
Micheline. — Ah ! tenez, vous êtes tout de même une chic petite femme !
Bichon. — Mais… y en a aussi parmi nous.
Micheline, à Saint-Franquet. — Très chic, vous savez ! très chic !… Attendez, attendez !
Elle sort précipitamment par le fond.
Scène VII
[modifier]Saint-Franquet, Bichon, puis Des Saugettes.
Saint-Franquet. — Eh bien, où va-t-elle ?
Bichon. — Rendre les armes, parbleu ; chercher ses lettres ! Ah ! on a bien travaillé.
Des Saugettes, surgissant de droite, essoufflé. — Ouf ! me voilà !
Saint-Franquet. — Ah ! toi !
Des Saugettes, avec inquiétude. — Est-ce que Victor est revenu ?
Saint-Franquet. — Non !
Des Saugettes, ravi. — Eh bien, ça y est ! Je suis arrivé avant lui !
Saint-Franquet, de même. Ah !… Alors il n’a pas remis la lettre ?
Des Saugettes, de même. — Si !
Saint-Franquet. — Comment ! mais puisque tu es arrivé avant lui…
Des Saugettes. — Non, je dis : "Je suis arrivé ici avant lui".
Saint-Franquet, furieux. — Eh ! ici ! ici ! bougre d’idiot ! ici, je m’en contrefiche ! C’est là-bas !
Des Saugettes. Ah ! là-bas… Non ! il était arrivé avant moi.
Saint-Franquet. — Ah ! bien, c’est du joli ! Je t’avais dit de prendre une auto.
Des Saugettes. — J’en ai pris une ! et une rapide même. J’en avais chaud.
Saint-Franquet. — Eh ! bien ?
Des Saugettes. — Eh bien, voilà, je suis tombé sur un cordon d’agents qui barrait la route, parce que le Président de la République devait passer !
Saint-Franquet. — Ah ! là, mon Dieu… pour le Président… en République !
Des Saugettes. — Oui, hein !
Saint-Franquet. — Enfin, quoi ? tu l’as vue ?
Des Saugettes. — Le Président ? Oh ! très bien !
Il salue à droite et à gauche, en imitant le geste présidentiel.
Saint-Franquet. — Mais non, pas le Président ! Je te parle de Miss Dotty !
Des Saugettes, finement. — Ah ! je l’ai vue aussi !
Saint-Franquet. — Eh bien, qu’est-ce qu’elle t’a dit ?
Des Saugettes. — Elle a été charmante ! Elle m’a parfaitement reconnu, elle m’a dit tout de suite : "Oh ! mais c’est vous qui étiez à Châtel-Sancy ! "
Saint-Franquet. — Il ne s’agit pas de ça, je te parle de la lettre ! Oh ! ce qu’il est exaspérant !
Des Saugettes. — Ah ! de la lettre ! oh ! ben, de la lettre… elle l’avait lue, et elle m’a dit (Imitant une voix de femme) : "C’est très drôle ! "
Saint-Franquet. — C’est très drôle ?
Des Saugettes, comme précédemment. — "Vous direz à monsieur Saint-Franquet que c’est un grand étourdi !… " Et elle se tordait.
Saint-Franquet. — Et alors ?
Des Saugettes, content de lui. — Et alors, je suis parti !
Saint-Franquet. — Comme Ça ? Tu n’as pas essayé d’en savoir davantage ?
Des Saugettes. — Oh ! non ! Je savais que tu étais pressé.
Saint-Franquet. — Évidemment !! Et tu t’es arrangé pour ne rien savoir du tout !
Des Saugettes, protestant doucement. — Ah ! ben, non !
Saint-Franquet. — Enfin, qu’est-ce que tu en augures ?
Des Saugettes. — De quoi ?
Saint-Franquet. — De tout ça ?
Des Saugettes. — Ah ! je ne sais pas !
Saint-Franquet. — Oui, évidemment !
Bichon. — Qu’est-ce qu’il y a donc ? Ça ne va plus ton mariage ?
Saint-Franquet. — Si… non… Je ne sais pas ! J’avais écrit cette nuit une lettre de rupture, pour des raisons que je garde pour moi…
Bichon. -… et qui, d’ailleurs ; se devinent facilement…
Saint-Franquet. — Si tu veux !… et ce matin, cette lettre, j’ai essayé de la rattraper ! (Montrant des Saugettes.) Malheureusement, cette larve est arrivée trop tard !
Des Saugettes, froissé. — Cette larve !
Saint-Franquet. — De sorte que maintenant… ! Enfin, arrive !
Des Saugettes, pincé. — Ah ! tu as besoin de la larve !
Saint-Franquet. — Voyons, si elle a dit : "C’est très drôle ! " peut-être que… Comment l’a-t-elle dit ! (Sévèrement.) "Ah ! c’est très drôle ! " ou : (Ingénument.) "C’est très drôle ! "
Des Saugettes. — Elle a dit : (Gaîment.) "Ha ! ha ! C’est très drôle ! "
Saint-Franquet. — Oui ! et elle riait ? C’est peut-être pas mauvais signe !
Des Saugettes. — Non ! non ! Sûrement !
Scène VIII
[modifier]Les Mêmes, Micheline, puis Plantarède.
Micheline, apportant les lettres. — Voilà !
Des Saugettes, se détournant savamment. — Oh !
Tous. — Quoi ?
Micheline - Les voilà !
Des Saugettes. — Je n’ai rien vu ! je n’ai rien vu !
Saint-Franquet - Ah ! regardez-moi l’idiot, là !
Micheline, tendant les lettres. — Vous m’avez convaincue ! Voilà les lettres, je vous les abandonne !
Bichon. — Ah ! je savais bien !
Saint-Franquet, prenant les lettres. — C’est bien, ça, madame ! Merci ! Et pour vous éviter toute tentation de revenir en arrière, nous allons retourner le paquet tout de suite à sa propriétaire. — Des Saugettes…
Des Saugettes, toujours le dos tourné. — Je ne vois rien ! Je ne vois rien !
Saint-Franquet, le faisant pivoter. — Tu vas nous rendre un service.
Des Saugettes. — Moi ? Avec plaisir !… Bonjour, madame Plantarède !
Micheline. — Bonjour, des Saugettes !
Des Saugettes, à Saint-Franquet. — Je crois que maintenant, on peut !
Il va à Micheline et lui baise la main.
Micheline, très femme du monde. — Comme il y avait longtemps qu’on ne vous avait vu !
Des Saugettes - Oui, hein ! Et monsieur Plantarède va bien ?
Micheline, sèchement.- Très bien, merci !
Saint-Franquet, à des Saugettes. — Tiens ! tu vas nous faire une course..
Des Saugettes. — Oui ! (Brusquement.) Ah ! sapristi !
Saint-Franquet. — Quoi ?
Des Saugettes. — J’ai oublié de régler mon taxi.
Saint-Franquet - Eh bien, ça se trouve bien ! Tu vas le prendre et filer jusque chez madame… (A Micheline.) Madame quoi, au fait ?
Micheline, avec mépris. — Chandail !
Saint-Franquet. — Ah ! Chandail, oui ! Je disais "gilet de chasse" ! L’adresse ?
Micheline. — 19, rue de Castiglione.
Saint-Franquet. — Ah ! bien. (A des Saugettes.) C’est à un jet de salive ! Va, vois la dame et ne lui remets ce paquet qu’en mains propres et si elle est seule.
Des Saugettes. — Bon !
Il va pour sortir.
Saint-Franquet, le retenant. — Attends ! Et en le lui remettant, dis-lui : "Je vous apporte ceci de la part de qui vous saurez ! " Et ajoute : "Voilà comment se venge une épouse outragée."
Micheline, avec un revenez-y de rancune. — Oh !
Des Saugettes. — Et puis ?
Saint-Franquet. — Et puis, va-t’en ! C’est compris ? Cours !
Des Saugettes. — Entendu ! Au revoir, madame Plantarède.
Il sort en courant.
Micheline. — Au revoir !
Bichon. — Eh ben, ne vous sentez-vous pas plus contente ?
Micheline. — Ah ! je ne sais pas ! Oui, non, peut-être ! Je saurai ça plus tard… En tout cas, j’en ai pris mon parti.
Bichon. — Croyez-moi, vous avez bien agi !
Saint-Franquet. — Et demain, vous nous remercierez.
Micheline. — Je le souhaite.
Elle remonte.
Plantarède, paraissant à la porte. — Eh bien ?
Saint-Franquet. — Vous ! Mais vous n’avez pas sonné !
Plantarède - Non, je me suis cogné dans des Saugettes qui sortait au galop ! Il allait porter des lettres, m’a-t-il dit. Vous avez parlé à ma femme ?
Saint-Franquet. — Oui, et tenez, nous l’avons convaincue !
Plantarède, apercevant sa femme. — Toi !
Micheline. — Oh ! je ne te pardonnerai jamais !
Plantarède, désappointé. — Oh !… ben, alors ?…
Saint-Franquet. — Mais si, mais si ! (A Micheline.) Ah ! bien, qu’est-ce que vous venez de nous dire ? (A Plantarède.) Mais si ! et la preuve, c’est que madame a renvoyé tout le paquet de lettres à celle qui les avait écrites.
Plantarède. — Qui les avait…
Saint-Franquet. — C’est celles-là que des Saugettes emportait quand vous l’avez croisé.
Bichon. — Oui ! C’est moi qui ai obtenu ça !
Plantarède. — Qui ? qui ? celle qui les avait écrites ?
Saint-Franquet. — Madame Chandail ?
Plantarède. — Madame Chand… Nom de Dieu !
Tous. — Quoi ?
Plantarède, affolé, s’agitant sur place. Rattrapez-le ! rattrapez-le !
Tous. — Qu’est-ce qui lui prend ?
Plantarède, se précipitant vers la fenêtre. Ah ! la fenêtre ! la fenêtre !
Il ouvre brusquement la fenêtre.
Micheline. — Antoine !
Saint-Franquet, en même temps. — Plantarède !
Bichon, s’élançant sur Plantarède et l’agrippant. — Il veut se jeter par la fenêtre ! Au secours !
Tous trois retiennent Plantarède.
Plantarède. — Mais non ! (Appelant par la fenêtre.) Des Saugettes ! des Saugettes !
Saint-Franquet - Mais quoi ? Il est déjà loin !
Plantarède. — Parti ! il est parti ! Je suis flambé !
Micheline. — Enfin qu’est-ce que tu as ?
Plantarède. — Ah ! vous avez fait un joli coup !
Tous. — Comment !
Plantarède, à Micheline. — Ces lettres… tu les a trouvées à l’étude, dans mon cabinet…
Micheline, un peu honteuse. — Oui !
Plantarède. — Mais, malheureuse, ces lettres ne sont pas à moi !
Tous. — Hein ?
Plantarède. — Elles appartiennent à une de mes clientes ? Ce sont les pièces de son dossier ! C’est sur ces lettres que cette cliente base toute sa demande en divorce…
Bichon et Micheline. — Oh !
Saint-Franquet. — Nom d’un chien !
Plantarède, à Micheline. — Et tu as été les faire reporter par des Saugettes à la partie adverse !
Micheline. — Est-ce que je pouvais savoir !
Plantarède, s’effondrant sur la chaise-longue. — Oh ! oh ! oh ! Je suis déshonoré !
Tous. — Allons ! Allons !
Micheline. — Voyons, voyons, il ne faut pas te désoler… Ça n’est pas si grave, après tout !
Plantarède. — Oh ! tu trouves ?… Un avoué qui livre des pièces dont il est dépositaire !
Micheline. — Eh bien, écoute ! Il y aurait peut-être un moyen… Au fond, pour établir les preuves, ce n’est pas le nombre de lettres qui importe…
Plantarède. — Non, évidemment ! mais…
Micheline, tirant une lettre de son corsage et, timidement. — Alors, peut-être qu’avec celle-là… ? C’est la plus compromettante… "Mon léopard aimé… je crois que je suis grosse…"
Tous. — Hein ?
Plantarède. — Tu en avais conservé une !
Micheline, sainte nitouche. — Je m’en aperçois à l’instant !
Plantarède. — Oh ! petit être perfide !
Micheline. — Qu’est-ce que tu veux, on est femme !
Plantarède, prenant la lettre. — Ah ! tu me sauves l’honneur !
Bichon, à Saint-Franquet. — Qu’elle est forte !
Saint-Franquet. — Tu trouves, toi ! (On frappe à la porte.) Entrez !
Scène IX
[modifier]Les Mêmes, Victor, puis Dotty
Victor. — Monsieur !
Saint-Franquet. — Ah ! vous êtes rentré, vous. Qu’est-ce qu’il y a ?
Victor. — C’est Mademoiselle Summerson.
Saint-Franquet. — Fichtre !
Dotty, passant la tête au-dessus de l’épaule de Victor. — On peut entrer, oui ?
Saint-Franquet, empressé. — Mais certainement !
Dotty. — Right ! (Parlant à la cantonade.) Wait a moment, Tommy ! (Entrant.) Oh ! vous avez du monde… Pâdon !
Sortie de Victor.
Saint-Franquet. — Mais ça ne fait rien.
Dotty, reconnaissant les Plantarède. — Oh ! Monsieur et madame de Châtel-Sancy !
Plantarède. — En effet !
Micheline. — Oui, oui !
Dotty, se présentant. — Miss Summerson.
Micheline. — Parfaitement.
Plantarède. — Nous n’avons pas oublié.
Dotty. — Oh ! très gentil. (A Bichon.) Mamoiselle Bichon ! Oh ! bonjour.
Bichon, saluant. — Mademoiselle !
Dotty, à Saint-Franquet, le prenant par le bras en riant. — Oh ! grand cervelé ! Qu’est-ce que c’est la lettre vous m’avez écrit ?
Saint-Franquet. — Hum ! la… la lettre…
Dotty. — Oui ! Vous avez lu ?
Saint-Franquet. — Hein ? Euh !…
Dotty, lisant à Saint-Franquet, qui écoute sur des charbons. — "Ma pauvre petite amie… Puisse ma lettre ne pas vous faire de la peine ! "
Saint-Franquet. — Hum !
Dotty, continuant, toujours gaiement. — "On n’est pas maître de sa destinée ! Notre joli roman, si gentiment commencé, ne saurait avoir de suite. Excusez-moi de vous le dire aussi brutalement ; mais, hélas ! je ne suis plus maître d’un cœur qui est pris ailleurs. Pardonnez et oubliez-moi !… Gérard ! " Yes !
Saint-Franquet, ne sachant que dire. — Oui !
Dotty. — Rigolo !
Saint-Franquet. — Hein ? La… la…
Dotty. — Mais oui, grand cervelé, vous avez pataugé.
Saint-Franquet. — Comment, j’ai pataugé ?
Dotty. — Vous m’avez envoyé la lettre de rupture pour mademoiselle Bichon !
Saint-Franquet. — Hein ?… Oui ! oui !… Oh ! quelle étourderie !
Dotty, lui remettant la lettre. — Tenez ! portez !
Saint-Franquet. — Oui ! (Portant la lettre à Bichon.) Tiens, c’est pour toi.
Bichon. — Qu’est-ce que c’est ?
Saint-Franquet. — La lettre de rupture.
Bichon, riant. — Ah !… crapule, va !
Dotty, à Bichon. — Pas fâchée ?
Bichon, philosophe. — Du tout ! C’est la vie !
Scène X
[modifier]Les Mêmes, moins Victor, Des Saugettes.
Des Saugettes. — Ça y est !
Tous. — Des Saugettes !
Plantarède, vivement. — Vous avez remis les lettres ?
Des Saugettes, triomphalement. — Oui !
Plantarède. — Que le diable vous emporte !
Des Saugettes. — Merci ! (A Saint-Franquet.) Juste la dame sortait ! J’ai dû lui courir après dans la rue. Je lui ai remis le paquet avec la phrase convenue : "Voilà comment se venge une épouse outragée !…"
Plantarède. — Oui, oui ! Alors ?
Des Saugettes. — Alors, j’ai cru qu’elle allait défaillir ! Elle s’est mise à me baiser les mains… j’étais très gêné, tous les passants nous regardaient ! Et elle m’a dit : "J’irai dès demain me jeter aux pieds de madame Chavignon ! "
Plantarède. — Ma cliente ! Ah ! ben, ce sera du joli !
Micheline. — Espérons que ça lui servira de leçon, et qu’à l’avenir sa devise sera celle que devraient adopter toutes les femmes mariées…
Dotty. — Laquelle ?
Micheline. — Mais la mienne : "Je ne trompe pas mon mari ! "
Plantarède, l’embrassant. — Ma chère Micheline !
Saint-Franquet, à part. — Et le plus curieux, c’est qu’elle est sincère !
RIDEAU