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Jean-Denis le Vigneron, histoire jurassienne

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Jean-Denis le Vigneron, histoire jurassienne
Revue des Deux Mondes2e série de la nouv. période, tome 7 (p. 459-491).


JEAN-DENIS
LE VIGNERON

HISTOIRE JURASSIENNE.

Un jour qu’au bord du bois je venais de cueillir quelques daphnés précoces, un homme déboucha devant moi d’un hallier : — Oh ! oh ! dit-il en apercevant mes fleurs ; déjà du bois-gentil ! Défiez-vous-en ; il vous portera malheur.

Je levai les yeux vers celui qui me parlait ainsi : c’était un homme d’une soixantaine d’années, petit, maigre, à l’œil encore vif, à la physionomie franche et cordiale. Il avait la veste et le pantalon de bage[1], et tenait une serpette à la main.

— Comment cela ? lui dis-je. Ce bois-gentil me portera malheur ?

— Oui, oui, me répondit-il, si vous voulez me croire, vous le jetterez ; autrement les yeux vous cuiront.

Je le priai encore de s’expliquer. Au lieu de me répondre, il alla à un autre hallier et se mit à y donner de droite et de gauche de grands coups de serpette. Je vis alors qu’il échenillait. — Holà, brave homme, lui criai-je, auriez-vous par hasard entrepris d’écheniller tout le bois ? Vous auriez vraiment fort à faire. — Mais déjà il avait disparu dans le buisson et ne m’entendait plus.

De retour à la ville, je m’informai s’il y avait contre le bois-gentil quelque superstition locale ; mais je ne pus rien découvrir. — Et qui vous a dit cela ? me demanda une des personnes à qui je m’étais adressé. — Je fis aussi exactement que possible le signalement de mon homme à la veste de bage. — Et vous l’avez rencontré dans le bois ? ajouta-t-on. — Dans le bois même ; il échenillait. — Alors ce ne peut être que le père Jean-Denis ; c’est sa manie d’écheniller. — Le père Jean-Denis ! me dis-je. Je l’ai connu étant enfant. Oui, je me le rappelle ; nous l’appelions l’homme des bois ; il avait toujours des noisettes ou quelque autre chose à nous donner. J’ai bien regret de ne l’avoir pas reconnu plus tôt.

À quelques mois de là, le bruit se répandit un jour dans Salins qu’un habile prédicateur devait se faire entendre à je ne sais plus quelle neuvaine. C’était un prêtre du pays, mais qui occupait une cure dans un diocèse lointain ; il n’était pas venu dans sa ville natale depuis fort longtemps. J’allai à la neuvaine ; l’église était remplie à ne pas y loger en plus un enfant sur les genoux de sa mère. Dès les premières paroles du prédicateur, j’entendis un cri à quelques pas de moi, et au même moment une lourde masse tomba sur la dalle. C’était un homme qui venait de s’évanouir ; on l’emporta. Le premier trouble passé, le prédicateur continua son sermon : je n’ai pas souvenir d’en avoir entendu qui m’ait plus vivement ému.

Au sortir de l’église, on ne s’entretenait de tous côtés que de l’accident survenu. — Ce pauvre Jean-Denis ! disait un homme à cheveux déjà blancs. Ce sont ses idées qui le reprennent, je le parierais. — Jamais malade n’excita un intérêt plus vif. Quelqu’un prit la parole : — Tranquillisez-vous, ce n’est rien ; je viens de chez lui, il n’a fallu qu’un peu d’éther. Il ira demain à la vigne. — Ah ! tant mieux ! répondit la foule tout d’une voix. — Jean-Denis, me dis-je, toujours Jean-Denis. Il y a une histoire là-dessous ; il faut que je la sache et dès demain.

Le lendemain j’allai aux informations, mais sans beaucoup de succès. Les jeunes ne savaient rien, les vieux avaient oublié. Tout ce que je pus apprendre, c’est que Jean-Denis avait éprouvé dans sa jeunesse une étrange et terrible passion, ce qui, au lieu de satisfaire ma curiosité, ne put que l’irriter davantage. J’avais encore une autre raison de désirer faire la connaissance de Jean-Denis. Je savais qu’il parlait cette bonne vieille langue d’autrefois dont quelque précieux dicton disparaît tous les jours avec quelque bonne vieille coutume, sans qu’on puisse dire qui y perd le plus, de l’art ou des mœurs. Pas on vigneron ne citait un de ces naïfs adages populaires que nous aimons tant à entendre sans ajouter « comme dit le père Jean-Denis. » Comme dit le père Jean-Denis était le passeport obligé et comme la béquille de tout vieux mot qui, malgré son grand âge, prétendait à circuler encore.

Je continuais à rencontrer Jean-Denis de temps en temps dans le bois ; mais dès que je voulais le questionner sur sa vie, il faisait la moue et me tournait le dos. Un jour enfin je fis avec quelques amis une partie de chasse dans le bois. Je flânais, le fusil sur l’épaule, en attendant le dîner, quand tout à coup j’entendis, à quelques pas de moi, deux voix qu’il me sembla reconnaître. Je me dirigeai de ce côté, et j’aperçus le père Jean-Denis en discussion vive avec le garde Grappinet. Jean-Denis, qui était passionné oiseleur, avait tendu une source, et Grappinet, le plus farouche de tous les forestiers, menaçait de déclarer procès-verbal au pauvre oiseleur. J’arrivai à temps pour décider le garde, que je connaissais depuis longtemps, à fermer les yeux sur ce mince délit. Jean-Denis me serra chaleureusement la main. — Bon, me dis-je, il n’a plus rien à me refuser ; pour le coup je tiens mon histoire. — Par malheur en ce moment même je fus rejoint par mes compagnons de chasse, et mon histoire me glissa encore entre les doigts.

Vinrent les vendanges. Un soir, comme j’étais à la vigne, une averse soudaine dispersa tous les vendangeurs sans qu’on eût même le temps d’achever l’ordon[2] ; je me réfugiai dans une de ces cabanes de pierre qui servent d’abri aux vignerons pendant les orages d’été. A peine étais-je là depuis quelques minutes, et le temps commençait à me paraître singulièrement long, quand arriva tout mouillé, tout essoufflé, le père Jean-Denis. Je ne l’avais pas revu depuis son aventure du bois. Il me remercia dans les termes les plus expressifs, et finit par me dire que s’il pouvait m’être de quelque utilité, il était à moi, bras, cœur et tête.

— Parbleu, lui dis-je, père Jean-Denis, racontez-moi votre histoire ; c’est moi qui vous devrai du retour.

Le bon vigneron fit sa moue habituelle. Il était facile de deviner qu’il eût mieux aimé me voir lui demander toute autre chose, fût-ce deux ou trois douzaines de ces beaux églantiers dont il avait le privilège de doter nos jardins.

— Voilà bien comme vous êtes, vous autres, vieilles gens ! lui dis-je en affectant un air fâché. Que diriez-vous de l’homme qui, ayant manqué de tomber dans un précipice, ne crierait pas à ceux qui viendraient derrière lui : Prenez garde ! il y a là un précipice ? Que c’est un égoïste, un homme sans cœur, n’est-ce pas ? Et vous, que faites-vous donc ? Les mêmes erreurs ne se recommenceront-elles pas éternellement, si les anciens gardent pour eux leur expérience et tiennent la lumière sous le boisseau ?

J’avais touché le bon endroit Jean-Denis ne m’opposa plus qu’une insignifiante résistance. — Au moins, me dit-il, ce que je vous raconterai, vous me promettez de ne le répéter à personne au monde ?

Je promis, ce qui me coûta peu, et, chose moins facile, j’ai tenu ma parole. Aujourd’hui je suis délié de mon engagement ; Jean-Denis est mort il y a quelques mois. Malgré le beau temps et la presse du travail, pas un vigneron ne manqua à son enterrement ; mais on y comptait au moins autant d’habits noirs que de vestes. Toutes les classes de la population avaient voulu rendre un dernier hommage à cette vie si pure et si strictement honnête. C’est que Jean-Denis était le dernier représentant de cette vieille race de vignerons d’autrefois, braves et dignes gens qu’on trouvait au confessionnal plus souvent qu’au cabaret, qui savaient plus de psaumes que de chansons à boire, et dont telle était la simplicité que l’habit de noces du grand-père servait encore au petit-fils.

On connaît maintenant Jean-Denis. Il me reste à raconter son histoire, et c’est Inique je laisse parler.


— Je venais d’avoir dix-sept ans, me dit le vigneron ; je travaillais depuis longtemps à la vigne. Il arriva un jour que ma mère rêva de raisin blanc ; une heure après, mon père cassa le seul miroir qu’il y eût chez nous. C’était bien mauvais signe ; nous fûmes inquiets pendant quelques jours, puis on n’y pensa plus. Voilà qu’un soir ma mère ne mange rien à souper. — Qu’as-tu, femme ? lui dit mon père, tu ne manges pas ? — Oh ! répondit-elle, si tous ceux à qui on porte le bon Dieu n’avaient pas plus de mal que moi, la Jeannette Coulon ne gagnerait pas grand’chose avec ses cierges d’enterrement.

Le jour suivant, elle alla essarmenter[3] ; le soir, elle ne mangea encore rien, elle était jaune comme un muscat — Mais, femme, lui dit encore mon père, tu es malade, tu devrais te coucher. — J’aurai eu chaud et froid en lavant l’autre jour la lessive chez Mme de Grailly ; ce ne sera rien. — Elle se décida cependant à aller se coucher. Le lendemain, elle voulut se lever encore pour aller en journée ; mais plus de jambes, de la fièvre, un point de côté. Huit jours après, la croix entrait chez nous : c’était un vendredi. — Le cimetière a encore faim, me dis-je ; pourvu que le malheur tombe cette fois-ci sur moi, et que mon père soit épargné !

Un an après, mon père tomba à son tour malade, et je le perdis également. Je restai un grand mais tout foudroyé ; on m’aurait enterré avec eux que je n’aurais pas été plus mort.

De toute ma famille, il ne me restait qu’une vieille tante. La pauvre femme fit tout ce qu’elle put pour venir à mon aide ; mais elle avait cinq enfans, dont deux pas plus grands que cet échalas, et les aînées étaient des filles, une blanchisseuse, une couturière, et une qui était encore en apprentissage. On ne mangeait pas chez eux du pain blanc tous les jours. J’avais des bras et du cœur à la besogne. — Allons, me dis-je, mon garçon, que ferais-tu si tu étais seul au monde ? Te laisserais-tu mourir de faim ? Non. Eh bien ! fais comme si tu étais tout seul et gagne ta vie. — J’annonçai à mes voisins que j’avais l’intention de continuer les vignes que faisait mon père, — cinquante ouvrées[4], ni plus ni moins. — On crut que je plaisantais. — Il ne pourra pas, dirent-ils, il est trop chétif. — Moi, je sentais que je pourrais. — Je me lèverai plus matin, je me coucherai moins tôt. J’allai trouver mon maître et je m’arrangeai avec lui. Je fus un peu en retard pour fossurer ; pour le second coup[5], je finis un des premiers. La récolte fut passable : je fis près de soixante quaris[6], et je vendis tout à la cuve[7].

L’hiver qui suivit fut rude ; il tomba des montagnes de neige. J’avais vendu ma vendange, je n’eus point d’eau-de-vie à faire. Mes échalas faits, les entonnaisons[8] de mon maître finies, les bras me tombèrent tout de leur long. Allez donc porter terre[9] par un pied de neige ! La soirée se passait encore assez bien. J’allais à la veillée chez ma tante ; les femmes filaient ou cousaient ; ma tante racontait les histoires des anciens. Quelquefois je faisais la lecture, ou bien c’était une de mes cousines. Nous étions souvent jusqu’à douze ou quinze. Parmi les amies de mes cousines, il y en avait une qu’on appelait Suzette Guyot. C’était une bonne grosse réjouie toujours en train de rire ; on ne s’ennuyait pas avec elle. Les soirées passaient donc assez vite ; mais les matinées ! mais les après-midi ! qu’elles étaient longues, mon Dieu ! Des douze heures de suite à regarder la neige tomber ! Mes camarades me proposaient d’aller au café avec eux : je refusais net, mon père n’y était jamais entré. Et puis aller boire de la bière, moi vigneron ! Le vin, ça nous connaît, c’est notre ami, presque notre enfant. C’est chaud, c’est riant, c’est du soleil, et nous lui ferions infidélité pour cette mauvaise bière, fade et maussade comme l’eau de réglisse des enfans ! Moi, j’aimerais mieux ne boire que de la piquette toute ma vie. Je restais donc à la maison plutôt que d’aller courir les cafés ; mais souvent le noir m’y gagnait l’âme : je pensais à mes pauvres parens morts, au vide dans lequel ils m’avaient laissé, et des larmes me venaient aux yeux. Je passais alors ma veste, et j’allais causer avec les anciens.

Enfin les alouettes revinrent, on reprit la hotte. La première fois que je retournai à la vigne, je ne me sentais plus de joie le long du chemin. Les bons coups de bigot[10] que je donnai ce jour-là ! La terre était douce comme beurre, l’outil y entrait jusqu’au manche. Ma tristesse disparut bien vite. La fleur de la vigne fut encore belle cette année-là. Je suis venu au monde vigneron et je mourrai vigneron ; l’aurais-je pu quand j’étais plus jeune, jamais je n’aurais quitté la veste de bage pour la blouse du fermier. Les rats dans leur trou et les lézards sur les murs ! Et cependant le cultivateur a des jouissances bien plus variées que les nôtres : ses prés, ses bois, ses brebis qui bêlent, ses vaches qui meuglent. Le vigneron, lui, n’a que sa vigne ; mais quand les pêchers fleurissent, ou bien que la vigne ouvre ses petites fleurs de réséda, cela vaut tous les prés, tous les troupeaux du monde. Une chaude senteur vous enivre ; on compte les petits raisins, on les caresse de l’œil, on tremble pour eux à cause de la grêle, on leur parle comme à ses enfans. Il faut être vigneron pour sentir cela ; encore en connais-je qui, dans la fleur du raisin, œ voient que tant de vin clair, tant de pressurage, tant d’eau-de-vie. Ceux-là, je les plains ; ils ne méritent pas de cultiver la vigne ; ce ne sont que des outils, comme leurs fossous et leurs pressoirs.

Mon père aimait beaucoup le bois. À peine commençais-je à marcher qu’il m’y menait le dimanche. J’en pris de bonne heure le goût. Le bois, voyez-vous, ce n’est que là qu’on respire. Je ne suis plus jeune ; eh bien ! quand je peux m’échapper un instant pour y aller, je rajeunis de trente ans, je pèse cinquante livres de moins, mes pieds ne touchent pas la terre. Il me semble que je grimperais encore sur les arbres comme autrefois, quand je dénichais les oiseaux. Après la mort de mon père, je ne laissais jamais passer un dimanche ou un jour de fête sans y aller. Je partais après la première messe basse ou bien de grand matin. Dans ce dernier cas, j’allais entendre l’office dans quelque village. Suivant la saison, je récoltais de l’écorce de houx en faire de la glu, je chassais à la fontaine, je pêchais des écrevisses, je cueillais des noisettes pour mes cousines ; je trouvais toujours quelque chose pour m’occuper. Les oiseaux avaient-ils fini leurs chansons de la nuit tombante, je rentrais chez moi plus gai qu’un jour de bonne vendange. Mes camarades me reprochaient ma sauvagerie, et d’abord cela me chagrina ; mais j’en pris bien vite mon parti, et je finis par n’y plus faire attention.

Ma vie s’écoulait ainsi fort tranquillement. Mon maître était content de moi. Dans le cas où je viendrais à le quitter, plusieurs propriétaires m’avaient offert leurs vignes. Je les avais remerciés ; pour ma part, j’étais fort attaché à mon maître : il avait été celui de mon père et de mon grand-père, et puis c’était un brave monsieur qui mettait les gens à leur aise, et pas de ces renfrognés comme j’en connais. Jamais de difficultés pour les partages ni pour régler les travaux d’hiver. Ma tante ne cessait aussi de me soutenir de ses conseils. — Du courage, me disait-elle, du courage, Jean-Denis ! Ton affaire ira bien. Sais-tu ce que disaient les anciens ? Qui travaille file de l’or. Ta quenouille est bien emmanchée, ne t’endors pas sur la bobine. Quand tu vas à la vigne, pars avant jour et ne reviens qu’aux réverbères. Il faudra bientôt te marier, tu es trop seul. Tu as besoin de quelqu’un pour te raccommoder ton linge et te porter la soupe. Et puis, vois-tu, Jean-Denis, ceux qui ne se marient pas finissent toujours par faire pleurer leur ange gardien ; mais tu es bien jeune encore : il te faut d’abord tirer au sort, et puis nous verrons. En attendant, fais que chacun dise que tu es un bon sujet.

Ces sages conseils me faisaient un bien extrême, il me semblait entendre ma mère ; ma tante avait sa voix, son accent, toutes ses manières de parler. Je ne sortais jamais de près d’elle sans me sentir plus de force à l’âme ; mais il arriva une chose qui ne m’écœura que trop et fit pousser bien de l’herbe dans mes vignes.

Un soir que j’étais chez ma tante, on causait des nouvelles de la ville. — A propos, me dit ma cousine Pierrette, qui revenait de journée, tu ne nous disais pas que tu vas avoir des voisines ? — Des voisines ? fis-je. Et qui donc ? — Il paraît, me dit-elle, que tu es comme la poule, qui est la seule à ne pas savoir ce qu’il y a dans son œuf. Eh bien ! oui, l’étage au-dessous de ta chambre vient d’être loué par une vieille dame : c’est Fanchette Rigaud qui me l’a dit ; ainsi la chose est certaine. — Et sait-on le nom de cette dame ? demandai-je. — Elle s’appelle… attends… Mme Roset. — Hortense Roset ! s’écria ma tante ; est-ce bien possible ? Nous avons fait notre première communion ensemble ; que de fois ne sommes-nous pas allées nous promener ensemble le dimanche après vêpres ! C’était une bonne personne ; je ne l’ai pas revue depuis qu’elle a épousé son contrôleur… — Qui vient de mourir, ajouta Pierrette. Cette dame a une pension du gouvernement. Sa fille est avec elle ; on dit qu’elle est jolie. — Jean-Denis va devenir amoureux, fit observer malignement Suzette Guyot. — Amoureux ! répondis-je. Il viendra plutôt des poires sur les pommiers. — Je parlais sincèrement : de l’amour, je ne connaissais que ce que j’avais lu dans quelques vieux livres de mon père, et je pensais qu’il n’était, comme les gants et les chaînes d’or, qu’à l’usage des messieurs. Je n’ai que trop appris, hélas ! qu’il mord aussi bien sous le droguet que sous le drap fin…

Jean-Denis s’arrêta. D’amers souvenirs jetèrent un brouillard pénible sur sa figure. Cela fut court ; au bout d’un instant, il secoua ces chagrines réminiscences ; son œil reprit sa vivacité juvénile, et il continua :

Je ne suis pas venu au monde curieux. Je n’ai jamais compris ceux dont l’œil furète toujours chez les voisins. — Quand arrive-t-il ? Quand se marie-t-elle ? Connait-on son testament ? — Eh ! mêlez-vous de vos affaires ; vous avez assez de chenilles sur vos arbres. — J’avais donc entièrement oublié mes futures voisines. Un jour, le temps se mit à l’orage ; je fus forcé de revenir de la vigne avant le soir. Une voiture charge de meubles était arrêtée devant la maison où je demeurais ; une dame déjà âgée surveillait l’emménagement. Ce ne pouvait être que Mme Roset. J’ôte ma casquette, et je passe. Dans l’escalier, je rencontre une vieille servante, qui monte un guéridon ; la pauvre femme était tout essoufflée. — Attendez, ma brave femme, lui dis-je ; quand le fossou et la pioche s’entendent, le creux est bientôt fait. — Je prends le guéridon d’un côté ; il fut vite au second étage. Dans l’appartement se trouvait une demoiselle de dix-huit à dix-neuf ans, habillée d’une robe d’indienne lilas, la tête nue avec de beaux bandeaux châtains. Sa figure était pleine d’amabilité ; moi, qui ne connaissais que Suzette Guyot et mes cousines, il me sembla que c’était la première femme que je voyais. Elle me salua à peine ; elle crut sans doute que je ne les aidais que pour un salaire. Je fis encore cinq ou six voyages ; la demoiselle arrangeait es meubles à mesure que nous les apportions. Tous ses mouvemens étaient pleins de grâce ; je ne pouvais me lasser de la regarder. Le mobilier n’était pas des plus riches, mais tenu avec beaucoup de soin ; je n’avais encore rien vu d’aussi propre. L’emménagement fini. Mme Roset (c’était bien elle) m’offrit de quoi me rafraîchir ; je refusai. La dame me remercia ; la demoiselle me salua avec affabilité. C’était sou pour liard ; j’étais trop payé de mes peines.

Les jours suivans, j’eus encore occasion de rendre à la famille quelques petits services. J’appris alors que Mlle Roset se nommait Elisa. Au bout de quelques ne pensais pas plus à elle qu’à Nanette, sa vieille bonne. — Halte-là, mon garçon, m’étais-je dit, les gelinottes comme celle-là ne sont pas pour toi ; il n’y a pas assez d’eau à tes bassins et pas assez de glu à tes broches[11]. — Mais voilà qu’un soir, comme je descendais l’escalier, j’entendis deux personnes qui montaient. Je me rangeai sur le palier pour les laisser passer. Il faisait noir, comme disait Jean le sacristain, à se crever l’œil en voulant faire le signe de la croix. — Sais-tu, Nanette, dit une voix que je reconnus pour celle de Mlle Roset, sais-tu que notre voisin est bien complaisant ? Je le trouve très aimable. — Tout mon sang me monta à la tête ; je crus que les jambes allaient me manquer ; je parvins cependant à ne faire aucun bruit. Elles disparues, je descendis l’escalier comme un fou, et je m’élançai dans le premier chemin de vignes qui s’offrit à moi, en me répétant mille fois ce que je venais d’entendre. J’avais besoin de me convaincre que je ne rêvais pas.

Paroles trop douces, c’est de vous qu’est venu tout mon mal ! Si je ne vous avais entendues de cette bouche si aimable, Jean-Denis avait trop de bon sens, il aurait continué à travailler honnêtement ses vignes sans prétendre à faire venir du muscat sur de l’enfariné[12]. Mais ce qui est fait est fait ; j’ai cru ne me couper que le pain et je me suis mis le doigt tout en sang. Quand je me lamenterais encore, cela me guérirait-il ?

De toute la nuit je ne pus fermer l’œil. Le lendemain et les jours suivans, plus d’une fois étant à la vigne, mon outil resta en l’air, pendant que je pensais à Mlle Élisa. Sans cesse ses paroles me résonnaient dans les oreilles comme un bourdonnement de ces belles mouches du soir, et mon cœur en était tout chatouillé. Je dormais peu la nuit, j’allais à la vigne plus tard que d’habitude, j’en revenais plus tôt, dans l’espoir de la rencontrer. J’avais beau me dire qu’elle n’était pas de ma condition, qu’il faut laisser aux écureuils le dessus des arbres : tout cela n’y faisait rien.

Un jour cependant je crus en avoir fini avec tous ces combats ; je me promis non-seulement de ne plus chercher à la voir, mais d’en éviter même les occasions. En revenant de la vigne ce soir-là, je marchais d’un pas tout fier ; je me sentais grandi d’un pied. C’était la première fois que je me trouvais aux prises avec mon cœur, et j’avais vaincu. J’arrive ; d’ordinaire la porte de Mme Roset restait entr’ouverte à cause de la chaleur, elle était ce soir-là entièrement fermée. Cela me frôla le cœur. Au bout d’un instant, je redescendis pour voir s’il en serait encore de même ; je remontai et redescendis encore : toujours porte close, personne dans l’escalier. De dépit je vais chez ma tante ; il faut que j’y aie eu l’air bien maussade, car une de mes cousines me demanda si j’étais souffrant. — Oh ! dit Suzette Guyot, ce sont les poires qui poussent sur le pommier. — Je devins tout rouge. — En tout cas, répondis-je avec humeur, ce ne sera pas à toi que ces poires-là gâteront les dents.

Pendant bien des jours encore, je demeurai en suspens entre le désir et la crainte de voir Mlle Roset. Un matin, bien avant l’Angélus, je me mis en sentinelle sur la porte de la maison. Il faisait un soleil de Fête-Dieu ; l’ouvrage pressait : je restai cependant. Quelque vigneron venait-il à passer, la flotte au dos, je me cachais dans l’allée, tout honteux de ma fainéantise. La messe sonne. — Bon, me dis-je, elle va venir. Tiens-toi bien, Jean-Denis. — J’avais la figure tournée vers la rue ; à tout instant je croyais entendre crier derrière moi ses petits souliers, mais je n’osais détourner la tête. Déjà on sortait de la messe, que j’attendais encore dans cette position. — Au moins, me dis-je alors, ira-t-elle au marché ; ne quitte pas ton poste, mon garçon. — Chut ! quelqu’un descend l’escalier ; mon cœur tinte à m’assourdir. Le pas est bien lent, bien lourd ; ce n’est que Nanette : je remonte plein de dépit dans ma chambre, prends ma botte et vais à la vigne. J’y bêchai avec tant de rage, que je cassai mon bigot contre un caillou : c’était celui que mon père aimait le mieux ; il me sembla qu’il désapprouvait ma conduite, que cet outil cassé était un signe qu’il me retirait son amitié. Le chagrin me prit ; je m’assis au fond d’une fosse et me laissai aller à pleurer comme un enfant.

— Ainsi donc, me dis-je, voilà ton sort, mon pauvre Jean-Denis ! A dix-huit ans, sans père ni mère. Aujourd’hui, demain, à midi, le matin, le soir, par la pluie, au soleil, toujours bêcher la terre, rentrer harassé dans ta chambre et n’y trouver que le froid et le vide ! Personne pour te tenir compagnie que les moucherons, qui viennent se brûler à ta lampe pendant que tu soupes ! Et qu’es-tu, toi, Jean-Denis ? Tu devrais bien avoir pitié de ces pauvres petites créatures. Toi aussi, tu as voulu t’approcher de trop près d’une lumière qui n’était pas pour toi, et toi aussi tu t’y es brûlé. Non, non, pas d’illusion ; quand même elle t’aimerait, elle ne peut pas se laisser mener par toi à l’église. Ses petits doigts d’enfant feraient vraiment bon effet dans tes grosses mains crevassées ! Et qui te dit encore qu’elle puisse jamais avoir de l’amitié pour toi, grossier comme tu es, sans éducation, ne sachant parler que de tes vignes ? Tu es bien fou, Jean-Denis, si tu oses rêver cela. Ne vaudrait-il pas mieux, dis-moi, que tu sois couché tout de ton long dans ce creux et que la doucette[13] te pousse dessus ? Ah ! si cela était permis, si le bon Dieu aimait ceux qui vont à lui avant qu’il les appelle, je n’aurais pas besoin de faire empiète d’un bigot pour remplacer celui de mon pauvre père !

Je restai longtemps comme anéanti. Quand je revins à moi, il faisait nuit noire. J’avais épanché les larmes qui me cuisaient en dedans ; le frais du soir acheva de me rencœurer. En revenant à la ville, j’étais un tout autre homme. Le noir ne me paraissait plus que gris, je n’étais même pas sans un peu d’espérance. Pendant que je soupais, l’idée de revoir Mlle Élisa me reprit de plus belle. Je me décidai à descendre chez Mme Roset ; mais sous quel prétexte ? Après avoir bien cherché et recherché, il me sembla que le meilleur encore était d’aller demander du feu pour ma lampe, comme cela se fait entre voisins. Deux fois j’arrivai à la porte, et deux fois le cœur me manqua. Enfin je frappe. — Entrez, me dit la gentille voix de Mlle Élisa. — J’entre ; on m’invite à m’asseoir ; ma chaise est en face de celle de Mlle Roset, la mère entre nous deux. Mlle Élisa me regarde avec bonté ; ses yeux fixés sur moi, la conscience de ma fraude, le peu d’usage que j’ai du monde, tout se réunit pour me troubler. Le sang me monte à la tête ; des moucherons me bourdonnent dans les oreilles ; je n’entends plus mot de ce qu’on me dit. — Mlle Élisa me parle de mes cousines ; Mme Roset, de mes vignes et de mes espérances de récolte. — Quel âge ont vos cousines ? me demande la demoiselle. — Oh ! madame, lui dis-je, elles ont déjà passé la fleur. — Mlle Élisa s’efforce de ne pas rire ; je m’en aperçois, mon trouble augmente encore. — On dit que la plus jeune sera jolie, reprend la demoiselle. — S’il ne vient point de grêle, répondis-je. — La mère et la fille se regardent ; je saisis leur regard au passage. Tout confus, je me lève pour partir ; en voulant allumer ma lampe, j’en répands toute l’huile sur la table. Ces dames m’excusent avec bonté ; Mlle Élisa raconte, pour me mettre à mon aise, que la veille même elle a fait pareille maladresse. Je sors enfin tout humilié, tout honteux et bien en colère contre moi-même. Oh ! que nos anciens avaient raison, quand ils disaient : Ne te fais pas boulanger, si tu as la tête de beurre !

Je partis pour la vigne bien avant jour ; je n’en revins qu’à la nuit, tant je craignais de rencontrer quelqu’un en route. J’avais tout le monde en horreur, parce que je me détestais moi-même ; je ne pensais plus à Mlle Élisa qu’avec déplaisir. Il me semblait qu’elle devait se moquer de moi, que si elle m’avait excusé, moi présent, c’était pour mieux s’en moquer après. Encore une fois je crus avoir écrasé le serpent ; mais il allait relever la tête et me mordre de plus belle. Un soir la vieille Nanette vint me dire que Mme Roset désirait me parler. Adieu la rancune : je me fais propre et je descends chez la bonne dame. On me demande la permission de déposer dans ma cave un petit tonneau. Ma cave était à moitié vide ; la place y eût-elle manqué, j’aurais tout jeté à la rue pour en faire. Jugez si je me fis demander ce service deux fois. Ou parla ensuite d’autre chose. — Que devenez-vous donc, voisin ? me dit Mme Roset ; on ne vous voit plus. — C’est vrai, ajouta de sa douce voix Mlle Elisa, vous êtes tout à fait rare. S’il ne vous ennuie pas trop de causer avec des femmes « venez donc de temps en temps nous tenir compagnie le soir. — Moi, admis chez Mlle Elisa ! invité par elle, par elle-même, à y aller ! Je ne me souviens pas d’avoir éprouvé de ma vie autant de bonheur, sinon peut-être le jour où je vendis à la cuve toute ma vendange à treize francs ; encore n’était-ce là qu’une joie d’argent, et comme disait mon grand-père, joie d’argent » rien qu’avant, pour exprimer combien elle passe vite !

Le lendemain je passai la soirée chez Mme Roset ; j’y allai encore le surlendemain. Le troisième jour je me dis : Trois jours de suite, ce serait trop ; Jean-Denis, tu resteras demain chez toi. — Le soir venu, je me rappelai fort à propos que Mme Roset m’avait demandé des renseignemens sur un achat d’outils de cave qu’elle avait à faire, et j’allai encore, et ainsi les jours d’après. Jusqu’à mon souper, j’étais parfaitement résolu à ne pas descendre les quinze marches d’escalier qui nous séparaient, mais toujours il se trouvait quelque chose pour me faire changer d’avis : c’était un renseignement qu’on m’avait demandé, ou bien il tonnait, et ces dames étaient si peureuses, ou bien encore autre chose. Les heureux instans que je passais alors ! Tant que parlait Mlle Élisa, j’étais comme fasciné ; un tison m’aurait sauté sur la jambe, que je ne m’en serais pas aperçu. Sa voix était caressante à chatouiller le cœur d’un mort. Quant à sa figure, je la trouvais belle à ravir : aujourd’hui encore parle-t-on devant moi d’une gracieuse personne, c’est toujours elle que je vois ; mais bien des gens, je ne sais pourquoi, ne l’idolâtraient pas autant. Suzette Guyot, qui était plaquée de rouge tout au travers comme une sorbe, la trouvait pâle et ne faisait que me dire malicieusement de l’engager à ne pas tant jeûner. Mais que de grâce ! que de gentillesse ! J’étais heureux quand tombait quelque chose rien que pour le plaisir de la voir si élégante à le ramasser.

Je m’étais remis à travailler avec ardeur. Les jours précédens, je ne faisais que fainéantiser et je rentrais chez moi plus las, comme on dit, que l’âne à Pierrin quand il revenait de la foire, et que son maître n’avait rien vendu et lui rien mangé. Maintenant je travaillais comme quatre, et je ne me sentais pas plus fatigué que si je venais seulement d’endosser ma botte au point du jour. Aux pauses du matin et de l’après-midi, à mes repas, Mlle Élisa ne quittait plus ma pensée. Je causait avec elle, je me répétais ce qu’elle m’avait dit le soir précédent ; je lui répondais, mais de bien meilleures choses que quand elle était réellement devant moi. — Allons ! me disais-je, nous voilà mari et femme. Que feras-tu, Jean-Denis, pour lui faire plaisir ? — Et je me voyais lui louant un petit jardin, la menant au bois tous les dimanches, lui offrant les premiers raisins ou les premières cerises. La nuit seule, en me rafraîchissant le cerveau, m’arrachait à ces folies, mais elle n’avait pas le pouvoir de me les rendre moins chères. Tous les soirs après mon souper, j’allais en faire nouvelle provision près de Mlle Élisa, et j’en revenais toujours abondamment pourvu. Il y avait bien des momens où je ne parvenais pas à me cacher qu’un jour il me faudrait les voir s’envoler, et que cela ne se ferait pas sans souffrance ; mais, me disais-je, tu es vigneron, Jean-Denis ! Parce qu’il y aura de la grêle tout à l’heure, est-ce qu’en attendant la vigne ne profite pas du chaud ! Jouis toujours, Jean-Denis ; aujourd’hui est aujourd’hui ; demain, s’il le faut, tu achèteras des mouchoirs pour pleurer.

Plusieurs mois s’écoulèrent dans ce contentement de cœur. Autant l’hiver précédent m’avait paru mortellement long, autant celui-ci passa vite. J’étais si heureux dans ces soirées charmantes, que la belle saison ne pouvait que venir abréger. Pendant le jour, n’allant pas chez Mlle Élisa, je restais chez moi à me parler d’elle ou à lire. Avant de la connaître, je n’avais que peu le goût des livres ; j’aimais mieux causer avec les vieilles gens. Le désir de me rendre plus digne d’elle me fit rechercher la lecture. Mon maître me prêta quelques ouvrages ; j’en trouvai d’autres chez Mme Roset et chez mes cousines. M’arrivait-il de tomber sur un livre où des amans de condition inégale finissaient par se marier, je pleurais d’attendrissement ; je relisais la même page autant que le pouvaient mes yeux tout embrouillés de larmes ; je donnais aux deux amoureux le nom d’Élisa et de Jean-Denis ; je me croyais sincèrement l’un d’eux. Plus d’une fois, le miaulement d’un chat dans le grenier ou un éclat de voix de la vieille Nanette m’ayant tiré de mon rêve, je me réveillai transi de froid et les membres tout engourdis. Mon poêle de fonte était éteint depuis deux ou trois heures, et l’eau de mon aiguière était prise à glace tout à côté.

Mlle Élisa devenait de plus en plus cordiale pour moi ; elle me traitait en parent qui n’a que le tort d’avoir reçu une éducation moindre. Moi, j’étais toujours aussi respectueux pour elle. Son bon cœur m’eût aisément pardonné, j’en suis sûr, un peu de familiarité ; mais je me l’interdisais à cause de ma position. Un jour cependant, je m’enhardis jusqu’à lui offrir un bouquet de fleurs du bois. Il est vrai qu’elle m’avait dit la veille : — Que vous êtes heureux, voisin, de pouvoir aller au bois ! On dit qu’il y a déjà bien des fleurs. — On était au commencement de mars ; la neige se voyait encore sur les monts et çà et là à mi-côte, par plaques blanchâtres ; mais dans les fonds le soleil piquait déjà, et il commençait à faire bon se décoquiller à midi dans un creux de vigne ou derrière un mur. J’allai au taillis et j’en rapportai une grosse touffe de bois-gentil. Mlle Élisa le soigna si bien, que le dimanche suivant, quand j’en apportai d’autre, il était encore tout en fraîcheur. Depuis ce jour-là, pas une fleur ne fleurit dans le bois, sans qu’il en parût sur sa cheminée. J’aurais voulu avoir la puissance du bon Dieu pour en faire sortir de terre de nouvelles encore. Les narcisses étaient de toutes celles qu’elle préférait : vous pouvez croire que je ne m’épargnai pas à lui en apporter. Une fois disparus de nos champs, j’allai en chercher plus haut dans la montagne et jusque dans les près-bois de la forêt de sapins ; mais j’avais beau les rafraîchir à toutes les sources que je rencontrais, ils étaient toujours fanés, quand j’arrivais à la ville. Je les jetais alors ; elle le sut et me gronda. — Si je les aime, me dit-elle, ce n’est pas tant pour leur beauté que parce qu’ils vivent peu. Elle était, contre son habitude, triste en me disant cela. Je la regardai ; elle me parut plus pâle qu’à l’ordinaire, ou plutôt je m’aperçus de sa pâleur pour la première fois. Son regard rencontra le mien : elle baissa les yeux, nous ne dîmes plus rien ; mais sa mère étant venue à entrer, elle reprit à l’instant sa gaieté habituelle.

La position de fortune de Mme Roset était loin d’être heureuse : trois cents francs de pension, un tout petit rentaire[14], une vigne de huit à neuf ouvrées, pour trois personnes, convenez que ce n’était pas trop ; mais, comme on dit, elles battaient monnaie avec leurs dents. J’ai bien des fois assisté à leur souper ; elles mangeaient plus de pommes de terre que de bécasses, et quant au vin, vous pouvez bien le croire, ce n’étaient pas elles qui vidaient les caves. Un chauveau[15] leur faisait deux repas. Avaient-elles quelqu’un à dîner, c’était autre chose ; la table était servie aussi bien que chez mon maître. Au lieu du petit vin de sacristain qu’elles buvaient d’ordinaire, on ne versait que du vrai vin de curé. Il fallait voir Mlle Élisa faire les honneurs, et les choses gracieuses qu’elle disait. J’en étais ravi et contrarié tout à la fois ; cela creusait encore le fossé entre elle et moi, et il n’était déjà que trop profond !

Le grand souci de Mme Roset était de savoir ce que deviendrait sa fille, elle morte et la pension supprimée. Mlle Élisa excellait à l’aiguille et dans la broderie ; mais travailler pour le monde, elle qui portait chapeau, la fille d’un contrôleur ! Elle s’y serait prêtée volontiers pour soulager sa mère ; Mme Roset ne voulait pas en entendre parler. — Pas de mon vivant, lui dit-elle un jour devant moi ; après, tu feras tout ce que tu voudras. — Et elle ajouta en riant : — Patience, Élisa. As-tu déjà oublié ce que t’ont dit les cartes quand je te les ai tournées ? Un beau jour arrivera un épouseur, un brave garçon, un employé du gouvernement ; il t’aimera comme pain bénit et te réclamera comme l’aumône. Je vous donnerai ma bénédiction, et nous mangerons du poulet du premier de l’an à la Saint-Sylvestre. — Mais je n’ai pas de fée pour marraine, moi, dit Mlle Élisa. — Et le bon Dieu, répondit Mme Roset d’un ton plus sérieux, n’est-il pas bien aussi puissant qu’une fée ? Il a ressuscité des morts ; il peut bien marier des vivans. J’ai épousé un contrôleur, et je n’étais pas plus riche que toi et bien moins jolie. — Mlle Élisa rougit à ce dernier mot, et son trouble fit qu’elle ne s’aperçut pas de mon dépit ; Mme Roset, tout occupée de sa fille, n’y donna pas non plus attention.

Mon amour cependant commençait à n’être plus un mystère dans le quartier. Partout, dans les veillées des vignerons, on racontait que j’allais me marier avec Mlle Élisa, et les moqueries, vous pouvez bien le croire, ne m’étaient pas épargnées. — Est-il vrai, disait l’un, qu’il mettra toute sa vendange en confitures pour sa femme ? — Il me tarde, ajoutait un autre, de la voir essarmenter ; on dit qu’elle y ira en petits souliers de satin. — Êtes-vous bêtes ! répondait un troisième ; il la portera dans sa hotte. — Et cent autres railleries qui me peinèrent beaucoup ; je tremblais qu’elle ne vînt à les apprendre. Et puis, ce qui me chagrina au moins tout autant, il m’arrivait souvent de ne plus rencontrer le soir Mlle Élisa chez elle : c’était trois ou quatre fois par semaine que sa chaise restait vide le soir. Où pouvait-elle être ? J’aurais donné pour le savoir jusqu’à la petite croix de ma mère ; mais je n’osais le demander, et quant à l’épier dans ses sorties, cela me répugnait. Suzette Guyot ne me laissa pas longtemps dans le doute. — Eh bien ! me dit-elle un jour que je la rencontrai dans la rue, apprêtes-tu tes escarpins, Jean-Denis ? — Mes escarpins ? lui dis-je ; est-ce que tu te maries, Suzette ? — Pas moi, me répondit-elle, mais Élisa Roset. Elle épouse Emile Dupuis ; elle y va déjà tous les soirs. — Un éblouissement me prit ; je manquai de tomber à la renverse. Suzette vit bien le mal qu’elle m’avait fait. Au fond, elle n’était pas méchante, mais seulement un peu jalouse, comme toutes les femmes. Elle me demanda franchement pardon de m’avoir annoncé la chose si brusquement ; mais elle ne croyait pas me faire tant de peine. Elle s’excusait encore, que j’étais déjà bien loin.

Je courus d’abord chez moi pour m’y enfermer. Arrivé au pied de l’escalier, je craignis d’y rencontrer Mlle Élisa, et je ne montai pas. D’ailleurs, dans ma chambre, je me serais trouvé encore trop près d’elle. Je sors de la ville, je me précipite vers les vignes, je cours comme un fou de chemins en chemins sans savoir où je vais. Je l’appelle perfide, comme si elle m’avait fait des promesses. — Émile Dupuis ! criai-je sans m’inquiéter de savoir si on pouvait m’entendre, elle va se marier avec Émile Dupuis ! Allons, réjouis-toi donc, Jean-Denis ; tu vas être de noces : comme tu vas t’y amuser ! Il faudra te faire faire un habit de drap fin, afin qu’elle te trouve bien aimable. Oui, moque-toi de moi, va, fille sans cœur. Jean-Denis n’est qu’un pauvre diable de vigneron, mais il n’a jamais trompé personne, lui. Ah ! si ce n’était le bon Dieu !…

C’est ainsi que j’accusais Mlle Élisa. De sang-froid, j’aurais eu bien honte de toutes ces folies. Je l’appelais perfide ; m’avait-elle promis son amitié ? savait-elle elle-même si je l’aimais ? J’aurais dû me dire aussi que Mme Dupuis était amie d’enfance avec Mme Roset, qu’elle avait une fille de même âge à peu près que Mlle Élisa, ce qui expliquait suffisamment les visites de celle-ci ; que sais-je ? qu’Émile Dupuis, à peine hors des écoles et encore sans place, n’était pas en position de se marier. J’aimai mieux mettre mon cœur sous la meule et l’y broyer à plaisir. Suzette Guyot n’avait cependant pas inventé ce mariage, le bruit en avait réellement couru ; mais dans une petite ville il suffit qu’un garçon aille deux fois dans une maison où il y a de gentils minois pour qu’on vous marie à l’un d’eux, et si c’est la demoiselle qui fait la démarche, encore bien pis. Moi, pauvre vigneron, qui ne demandais qu’à vivre en paix avec tout le monde, qui n’ai fait à qui que ce soit une piqûre de fourmi, on ne m’a pas même laissé tranquille ; il a fallu que je fusse vilipendé, déchiré comme les autres. Ah ! langues maudites, si par momens je vous avais tenues sous ma serpette ! Il m’est arrivé de rester à l’affût des heures entières pour tuer une vipère ; m’aurait-elle mordu, comme vous, sans que je lui marche dessus ?

Je maigrissais à vue d’œil ; mon sang était tout en feu. Je ne dormais plus ; un peu de sommeil descendait-il par momens sur mes yeux, d’affreux rêves me faisaient bientôt regretter mes insomnies. Le jour, je ne travaillais presque pas ; je commençais un ouvrage que je quittais bientôt pour un autre que je n’achevais pas davantage. La moitié de mes journées se passait à courir d’une de mes vignes à une autre. Je n’allais plus chez Mmes Roset ; elles durent me croire malade, mais elles ne s’en informèrent pas, ce qui acheva de me froisser.

Un soir que j’avais souffert peut-être plus encore que les autres jours, je vins à passer prêt ! de l’église. Où allais-je ? Je n’en savais rien. Le grand air me valait mieux que de rester enfermé ; je me promenais pour me rafraîchir le sang. C’était le temps du mois de Marie ; je vis l’église éclairée, j’entendis les litanies de la sainte Vierge. Machinalement j’allai jusqu’à la perte ; je ne me proposais pas d’entrer, mais quelque chose de plus fort que moi me tira en dedans. J’entrai et m’agenouillai dans le coin des hommes derrière un pilier. J’y étais depuis quelques instans à peine, que déjà je me sentais beaucoup mieux. La moiteur embaumée de l’air, la sainteté du lieu, les souvenirs qu’il me rappelait depuis ma première communion jusqu’à ces temps encore si peu éloignés où, à genoux à cette même place, je priais avec tant de ferveur, la douceur des cantiques chantés par les jeunes filles, tout cela dissipa peu à peu le brouillard qui m’oppressait. Il me sembla qu’on m’ôtait comme un poids de dessus la poitrine. Le prédicateur monta en chaire ; de ma place je ne pouvais pas le voir, mais sa voix m’arrivait pleine et distincte. Elle avait une douceur et une onction que je n’ai jamais retrouvées chez aucun autre. Il parla sur la nécessité d’offrir au bon Dieu ses peines. L’an dernier, après je ne sais combien d’années, étant à la neuvaine…

— Ah ! dis-je en interrompant le vigneron, je m’en souviens. Ma chaise était à deux pas de la vôtre. Vous vous êtes trouvé mal, n’est-ce pas ?

— Précisément. Je venais de reconnaître le prédicateur. Mille souvenirs me prirent à la gorge, et je m’évanouis. C’est que jamais sermon ne m’avait remué comme celui-là. Les sanglots m’étouffaient ; j’étais sur le point d’éclater : je sortis à la hâte.

La nuit fut bonne pour moi, reprit Jean-Denis après un moment de silence : j’eus moins de fièvre et je dormis presque. Dès le lendemain, ce retour au bon Dieu me porta bonheur. Comme j’allais à la vigne, je rencontrai le vigneron de Mme Dupuis : c’était alors le père Renaudot ; vous avez dû le connaître. Il n’y aura que deux ans à la Chandeleur qu’il est mort. — Jean-Denis, me dis-je, voilà une belle occasion de te renseigner sur ce maudit mariage. Tu n’as encore osé questionner personne ; te gêneras-tu aussi avec le père Renaudot ? Tâche de l’amener adroitement sur le chapitre. — Je hâte le pas, j’aborde le brave homme ; on se souhaite le bonjour. Le père Renaudot était dans ses jours de médisance. Je le laissai d’abord commérer à son aise, quoique cela me peinât, n’ayant jamais aimé les mauvais propos sur le prochain. À la fin cependant il me fallut bien aborder la question. Nous n’avions plus que quelques pas à faire ensemble, et le père Renaudot n’avait pas l’air de vouloir tarir de sitôt. — À propos, lui dis-je brusquement comme si la chose me revenait à l’esprit, vous ne me disiez pas, père Renaudot, que vous allez être de noce.

— De noce ? me répondit-il d’un air étonné. Et de qui donc, s’il vous plaît ?

Je crus qu’on voulait tenir la chose secrète et qu’il me la cachait ; mais j’étais décidé à coller le vin jusqu’à l’avoir clair. — Eh ! mais, dis-je, d’Émile Dupuis. Allez-vous faire l’ignorant ?

— Émile Dupuis, dit-il, Émile Dupuis se marie ! Qu’est-ce que vous nous chantez là ? Il y a vingt-cinq ans que je suis vigneron des Dupuis ; c’est moi qui soigne leur cave, moi qui vends leur vin, et je me flatte qu’ils n’ont jamais trouvé à redire aux prix. Leurs poules ne font pas un œuf sans que je le sache. Eh bien ! hier encore, sans aller plus loin, j’ai vu Mme Dupuis, et elle ne m’a pas soufflé mot de ce mariage : vous voyez donc bien qu’il n’en est pas question. Mais encore ceux qui ont fait courir ce bruit-là lui ont-ils au moins trouvé un bon parti ? Avec qui dit-on qu’il se marie ?

Je répondis que c’était avec Élisa Roset.

— Ha ! ha ! ha ! dit le père Renaudot en riant aux éclats ; la bonne farce ! Émile Dupuis avec Élisa Roset ! Une belle petite mijaurée, votre Élisa Roset ! Ça n’a pas seulement de quoi jouer à pair ou non avec des pièces blanches. Savez-vous que Mme Dupuis a cent ouvrées de vigne, sans compter sa ferme en montagne, et rien que deux enfans ? Elle n’est pas gênée, cette petite Roset ! Avec ça qu’on dit qu’elle est prise à la poitrine et qu’un de ces quatre matins elle ira, porter terre sans panier ni fossou. Mon pauvre Jean-Denis, ceux qui vous ont raconté cela se sont joliment moqués de vous !

Autant les premières paroles du père Renaudot m’avaient fait plaisir, autant ce qu’il me dit de Mlle Élisa me causa de peine. J’étais révolté de l’entendre parler d’elle avec si peu de respect. Si j’avais eu un chemin un peu long à faire avec lui, je le quittais net ; mais le sentier de ma vigne n’était plus qu’à quelques pas, je patientai. Arrivé en face, je m’aperçus bien que le père Renaudot avait envie de causer encore ; je lui souhaitai brusquement le bonjour, et j’enfilai le sentier. Je ne savais si je devais pleurer ou rire, ou plutôt je pleurais et je riais tout à la fois. Ce n’est pas mon ouvrage de ce jour-là qui a fait pousser bien des raisins. Le soir, me sentant assez calme, j’allai chez ma tante avant souper. Il y avait bien longtemps que je n’y avais paru. Je la trouvai seule ; mes cousines n’étaient pas encore revenues de journée, et leurs deux frères étaient au mois de Marie. Ma tante me reçut avec une froideur extrême : — Assieds-toi, Jean-Denis, me dit-elle ; je désirais te voir, j’ai à te parler.

Je fis comme elle me commandait. J’aurais voulu pour tout au monde n’être pas venu.

— Écoute-moi, Jean-Denis, reprit-elle d’un ton sévère, bonne boisson de vieux vin et bons conseils de vieilles gens ! Depuis longtemps tu paresses ; tu vas tard au travail ; il y a dans tes vignes de l’herbe à nourrir des nichées de lapins. Toi-même, tu es maigre comme un buis ; tes yeux sont enfoncés comme des larmiers[16] de cave. À l’église, tu regardes plus souvent à la voûte que sur ton livre, et on dit que tu pousses de gros soupirs. Jean-Denis, que deviens-tu ?

Je répondis, en balbutiant, que j’étais malade, que j’avais de la fièvre.

— Oui, oui, me dit-elle, tu es malade, plus malade même que tu ne crois ; mais ne t’en prends qu’à toi seul. Tu es amoureux, Jean-Denis…

J’essayai de répondre que non, mais je n’osais lever les yeux vers ma tante, et je ne faisais que balbutier.

— Tu mens, Jean-Denis, me dit-elle, tu mens. On a été amoureuse dans son temps comme une autre ; ce n’est pas à moi que tu en imposeras là-dessus.

Ce souvenir de jeunesse fut loin de m’être contraire. La figure de ma tante s’éclaircit un peu ; son langage devint moins sévère.

— Tu aimes Élisa Roset, continua-t-elle d’un ton presque amical ; est-ce vrai, oui ou non ?

— Eh bien ! oui, ma tante, me hasardai-je à dire, je l’aime ; mais puisque vous aussi vous avez aimé, pourquoi trouver mauvais que j’en fasse autant ?

— Halte-là, me répondit-elle, halte-là, Jean-Denis. On a été amoureuse, c’est vrai, mais dans sa condition. J’ai aimé le père de mes enfans et n’ai jamais prétendu épouser le soleil, et toi, sans vouloir dire que ton Élisa est assez pâle pour en avoir la mine, il te faudrait la lune en personne. Mais parlons raison ; supposons qu’elle t’aime, comme on dit…

— Elle m’aime ! ma tante, m’écriai-je, vous dites qu’elle m’aime ! Oh ! répétez ce mot-là, je vous en prie.

Je m’élançai de ma chaise pour l’embrasser, mais elle me repoussa durement et d’un geste me recloua à ma place.

— Je n’ai pas dit qu’elle t’aime, reprit-elle du même ton glacial qu’en commençant, mais seulement que cela se disait dans le quartier, ce qui n’est pas du tout la même chose. Et toi, du premier coup, tu vas t’imaginer que tout le monde est amoureux de toi ! Et quand elle t’aimerait, je veux encore bien l’admettre, l’épouseras-tu ? En feras-tu une femme de vigneron ? Est-ce elle qui te portera la soupe à la vigne ? t’aidera-t-elle à fossurer, quand tu seras en retard ?

— Oh ! ma tante, dis-je vivement, comment pouvez-vous croire que je permettrais cela ? Elle, Mlle Élisa, travailler à la vigne !

— Alors, reprit-elle, elle ira donc en journée, ou bien travaillera-t-elle pour le monde ? Est-ce là ce que tu entends ? Voyons, parle. Tu me dis que non ; tu as donc trouvé un trésor ? Tu aurais bien dû le découvrir plus tôt : ta pauvre mère n’aurait pas attrapé sa fluxion de poitrine à laver la lessive chez Mme de Grailly ; mais, va, il vaut mieux qu’elle soit morte, elle aurait trop de chagrin de voir son Jean-Denis faire ce qu’il fait. Oui, oui, le bon Dieu l’a prise à temps, la pauvre femme ; il t’a épargné la peine de la faire mourir de chagrin. Tu baisses la tête, tu ne réponds pas. Peut-être trouves-tu que je te parle trop dur. Voyons, regarde-moi, c’est ta tante qui te parle ; tu n’as pas de honte à avoir. Tu sais ce que ta mère m’a dit après avoir reçu le bon Dieu : — « Denise, tu as déjà cinq enfans, mon Jean-Denis sera ton sixième ; si tu ne me promettais pas de lui servir de mère, j’aurais trop de peine à mourir. » — Je n’ai pas besoin de te dire ce que je lui ai répondu, tu étais présent. Eh bien ! Jean-Denis, écoute bien ceci ; écoute-le, comme si c’était ta vraie mère qui te le dise. Ce mariage ne se peut pas ; entends-tu bien, il ne se peut pas ! Rappelle-toi ce que disaient les anciens : La soie ne vaut rien pour doublure du droguet. Renonce donc à cet amour qui te perdra, et reviens à la raison.

Je répondis avec embarras que cela ne dépendait plus de moi, que j’avais assez lutté, qu’il était trop tard.

— Non, non, Jean-Denis, fit-elle, il n’est jamais trop tard pour s’amender. Raclée en avril, raclée en juillet, la mauvaise herbe vaut toujours mieux morte que vivante. Laisse-moi achever ce que j’ai à te dire. Je voulais encore attendre un an ou deux avant de te marier, mais je crois que nous ferons bien d’avancer la chose. Tu vas te cabrer ; laisse-moi dire, tu répondras. Tu connais Suzette Guyot ; tu sais quelle bonne fille c’est, travailleuse, économe, n’ayant pas peur de se baisser pour ramasser un grain de raisin ; elle ne dit pas de beaux mots, comme la petite Roset, mais pour porter la soupe à la vigne, il n’est pas besoin d’être si déliée. Voilà la femme qu’il te faut ; qu’en dis-tu, Jean-Denis ?

Je secouai la tête et ne répondis pas.

— Sais-tu, continua ma tante, sais-tu que Suzette aura à la mort de son père, qui n’est plus de la première jeunesse, quarante ouvrées de vigne ? Quarante ouvrées, c’est une belle motte de terre ! Plus de partages à faire, les deux quaris font le muids, et le petit écu vaut six livres. Travailler pour un maître, c’est avoir une jambe de bois. C’est ton grand-père qui le disait, tu dois te le rappeler. Le chagrin de toute sa vie, à ce pauvre cher homme, a été de ne pouvoir pas avoir une vigne à lui, mais il avait une nichée d’enfans ; la même miche ne paraissait pas chez eux deux fois sur la table. Et puis les mauvaises années sont venues, si bien qu’il n’a jamais pu mettre assez d’argent de côté. Toi, au lieu d’une vigne, t’en voilà du coup cinq ou six, et pour cela rien qu’un mot à dire… Tu ne réponds rien, tu es là comme un saint de bois dans sa niche. Est-ce que tu achèterais tes paroles au marché, que tu as si peur d’en dire une ?

— Eh bien î fis-je, ma tante, puisque vous voulez absolument que je parle, demandez-moi toute autre chose, je suis prêt à obéir ; mais jamais je ne cesserai d’aimer Élisa Roset, jamais je n’aimerai votre Suzette Guyot, jamais elle ne sera ma femme, jamais, entendez-vous bien, ma tante !

— Mon Dieu ! dit-elle, le pauvre garçon ! il est fou !

Ce mot de fou me mit tout hors de moi-même. Je me levai brusquement et me promenai à grands pas dans la chambre en renversant chaises et tabourets.

— Oui, oui, criai-je de toutes mes forces, oui, je suis fou, et puis après ? Vous croyez avoir tout dit en disant que je suis fou ! Il n’y avait pas encore eu de fou dans la famille ; ça en fera un. Ah ! je suis fou ! Savez-vous ce qu’on fait avec les fous ? On les laisse tranquilles et on ne prend pas plaisir à les tourmenter. Vous dites que vous remplacez ma mère ; j’ai donc bien perdu au change : ce n’est pas elle, la pauvre femme, qui se serait amusée à me torturer, comme vous le faites depuis une heure. Ah ! je suis fou !…

Oui, monsieur, j’ai dit tout cela à ma tante. J’étais comme un chien en rage, qui ne connaît plus personne. Pauvre tante ! elle qui avait eu tant de soins de moi après la mort de mes parens, qui de leur vivant même me traitait déjà comme un de ses enfans ! voilà comme je l’ai récompensée ! Avec quelle bonté elle m’a pardonné ! Trois ans après, comme j’étais près d’elle durant sa dernière maladie : — Jean-Denis, me dit-elle, je sens que je m’en vais. J’aurais voulu voir mes enfans établis avant de mourir, mais à la volonté de Dieu ! Je n’ai pas pu faire pour toi tout ce que j’aurais voulu ; le désir y était, il n’y a que les moyens qui ont manqué…

— Oh ! ma tante, m’écriai-je en fondant en larmes, au moins pardonnez-moi les choses indignes que je vous ai dites, vous savez, ce soir…

Elle ne me laissa pas achever,

— Voilà cent fois, me dit-elle, que tu reviens sur le même chapitre. C’est chose oubliée depuis longtemps. Je n’ai d’ailleurs pas eu à me plaindre de toi, mais d’un autre Jean-Denis qui ne te ressemblait que de figure ; encore avait-il un air que je ne t’ai jamais vu…

Elle voulait continuer, mais sa toux la prit. Pauvre chère tante ! Que de contentement n’aurait-elle pas eu de voir ses garçons se conduire aussi bien qu’ils l’ont fait ! Antoine, l’aîné, était un éveillé qui rien qu’au pas connaissait la bête, et savait bien par quel bout empoigner son bigot ; bon cœur, du jugement, de la religion, enfin tout. Le cadet était un peu plus mou, mais tout aussi brave garçon, et puis vigoureux comme pas un dans le quartier…

Jean-Denis paraissait oublier son histoire pour celle de ses cousins, ce qui était peu mon affaire : je lui en fis l’observation.

— C’est juste, me dit-il ; où en étais-je ? Ah ! m’y voici. Je débitais mes mauvais propos contre ma tante en marchant à pas furieux dans la chambre. — Continue, me dit-elle avec le plus grand sang-froid, continue, Jean-Denis ; je vais prier pour toi. — Elle tomba en effet à genoux contre une chaise et se mit à prier. Je m’arrêtai tout court ; je tenais ma casquette à la main ; je la frôlai si fort que je la mis en pièces. Enfin, voyant que ma tante paraissait ne pas vouloir m’écouter, je sortis brusquement en tirant la porte de manière à ébranler toute la maison.

J’allai d’abord chez moi, et je m’y enfermai à double tour. Comme le serpent blessé, j’avais besoin de mon trou ; mais je n’y demeurai pas longtemps : tout mon sang bouillonnait de colère ; je ne pouvais rester en place. Je finis cependant par ne plus penser qu’à ce que m’avait dit ma tante, qu’Élisa m’aimait ou du moins que le bruit en courait dans le quartier. Je m’en voulais de ne lui avoir pas demandé de détails. Après ce qui venait de se passer entre elle et moi, il était trop tard ; elle ne me répondrait plus. — Élisa t’aimerait ! me répétais-je sans cesse. Voyons, ne rêves-tu pas ? es-tu bien éveillé ? Qu’est-ce qui peut te le faire croire ? Elle t’a toujours reçu avec bonté ; mais de la bonté, ce n’est pas de l’amour. Et cependant on dit dans le quartier qu’elle t’aime ; pas de plumes sans oiseau déplumé. Si elle avait confié son secret à une de ses amies qui en ait causé ! Oh ! Jean-Denis, si cela était vrai, de tous ceux qui portent la hotte, y en aurait-il un seul aussi heureux que toi ?

Toute la soirée, mon cœur fut partagé entre ces sentimens. Les mêmes idées navrantes me revenaient sans cesse, et je ne pouvais plus m’en délivrer aussi aisément que par le passé. Les chassais-je de midi, elles rentraient de bise. Je fus longtemps sans pouvoir m’endormir, enfin j’en vins à bout ; mais quel sommeil, grand Dieu ! Je la voyais devant moi, vêtue de sa robe d’indienne du premier jour, me dire avec son sourire : Viens donc, Jean-Denis ; laisse-les dire ; ne vois-tu pas que je t’aime ? — Je voulais m’élancer vers elle, mais alors la terre s’ouvrait sous ses pieds, et elle disparaissait, et cela recommençait toujours.

Quand je m’éveillai, le soleil frappait en plein sur ma vitre. J’entendis une cloche, je prêtai l’oreille ; c’était l’Angélus, l’Angélus de midi. Je fus tout honteux de moi-même ; je n’osais aller à la vigne à pareille heure. Il me semblait que chacun rirait de moi, qu’on lirait sur ma figure tout ce qui m’était arrivé. Je me décidai enfin à descendre, mais sans flotte et sans outils. Au tournant de l’escalier, Dieu ! elle-même, Mlle Élisa ! Elle baisse les yeux, rougit, et passe sans rien me dire. Les genoux me manquent ; je tombe. Un instant la maison dansa autour de moi, puis je ne sentis plus rien. Combien de temps restai-je dans cet état ? Je ne sais. La porte de Mme Roset étant venue à s’ouvrir, je me réveillai et me mis à fuir, comme un voleur surpris à crocheter une serrure. J’étais désespéré, anéanti. Après avoir longtemps rôdé autour de la ville, je pris, afin d’être plus seul, le chemin du bois. Toute la journée, je courus de sentiers en sentiers, marchant toujours droit devant moi ; mais dès que j’approchais du bord du bois ou de quelque baraque de coupeurs, je tournais bride et me renfonçais à corps perdu dans le fourré. J’avais la tête, la poitrine tout en feu ; la mort serait venue à moi sous sa forme la plus effrayante, que je n’aurais pas fait un pas pour l’éviter. Oh ! monsieur, vous êtes encore jeune ; croyez-moi, ne devenez pas amoureux. Que le feu prenne à votre maison, si vous en avez une, que vos blés soient hachés par la grêle, que la gelée vendange vos vignes, tout cela n’est rien. On rebâtit une maison ; faute de vin, on boit de la piquette ; on va casser les pierres sur la route pour gagner son pain. Mais si votre cœur se prend, oh ! c’est alors que vous pouvez pleurer : vous êtes un homme perdu !

Les jours, les semaines, s’écoulèrent dans ces angoisses mortelles. Je rencontrais Mlle Élisa dans la rue plus souvent que par le passé. Malgré ma répugnance, je finis par me décider à la suivre ; elle allait à l’église. Il me sembla qu’elle devenait plus pâle de jour en jour. En passant à côté de moi, elle ne manquait jamais de baisser les yeux et de faire semblant de ne pas me voir. Une fois cependant, l’ayant rencontrée dans l’escalier, elle me sourit et sembla vouloir me parler. Déjà je croyais à un retour de son amitié, mais elle rougit presque aussitôt, baissa les yeux comme d’habitude et disparut dans l’escalier. De son côté, Mme Roset me saluait si froidement, que j’en étais parfois à me demander si véritablement je l’avais jamais connue. Quant à Nanette, c’était encore pis : elle ne me rencontrait jamais sans marmotter quelque chose entre ses dents, et le peu que j’en entendais me disait assez que ce n’étaient pas des bénédictions.

Il m’arriva une fois de rester plus de quinze jours sans rencontrer Mlle Élisa. Expliquez cela comme vous voudrez, la voir me peinait, et je ne pouvais me passer de la voir. Une nuit, ne pouvant dormir, je quittai mon lit et me mis en route avec ma hotte. L’après-midi, passant par hasard devant la vigne de Mme Roset, j’avais remarqué qu’on ne lui avait pas encore donné le second coup ; j’y allai, et me mis à la rebiner. Il faisait un clair de lune à voir piétiner une fourmi. De ma vie je n’ai, je crois, bêché avec autant d’ardeur ; il me semblait que cela me rapprochait de Mlle Élisa que de travailler pour elle, je lui étais quelque chose. Plus d’une fois cependant je jetai mon outil et me laissai aller à mes idées noires. La vigne n’était pas grande, j’en fis un bon coin cette nuit-là. Le lendemain et le sur lendemain, j’y retournai encore ; en trois ou quatre nuits, elle fut achevée. Au bout de ce temps. Mme Roset ne s’avise-t-elle pas d’y envoyer des ouvriers ? Ils ne font que le voyage, et reviennent annoncer qu’ils ont trouvé la vigne rebinée. Mme Roset d’affirmer que personne n’y est allé de sa part, eux de soutenir que la terre en est encore toute fraîche ! La chose se sut bientôt dans le public, et Dieu sait si on en causa. Jérôme Simonet, qui est mort l’an dernier, prétendit que c’était le diable en personne qui avait fait la besogne, et qu’il l’avait vu de ses yeux. Il ne manqua pas de bonnes âmes pour croire à son récit, ce qui me divertit assez ; mais le malheur fut que d’autres y virent plus clair, et publièrent partout qu’il n’y avait dans tout cela de diable que moi, qui n’étais, disaient-ils, qu’un assez pauvre diable plus fou que méchant. Là-dessus, langues de se remettre en branle, et de me carillonner aux oreilles mille choses désagréables. Chacun eut sur moi son histoire à raconter, et je devins de plus belle la risée de tout le quartier.

Pendant que je travaillais ainsi les vignes de Mme Roset, les miennes dans quel état n’étaient-elle pas, grand Dieu ! L’herbe y montait aussi haut que le ceps. Pas un vigneron ne passait à côté, quand j’y étais, sans me lancer quelque mot fâcheux. — Ah ! ça, me disait l’un, quand faucheras-tu ton pré, Jean-Denis ? De l’herbe magnifique ! Comment t’y prends-tu pour l’avoir aussi belle ? — Un autre me demandait à j’élevais des chèvres ou des lapins ; un troisième, si j’avais entrepris les fourrages du gouvernement.

Un soir, comme j’allais me mettre à souper, mon maître me fit dire de passer chez lui. Cela lui arrivait assez souvent, tantôt pour me parler de ses vignes ou de sa cave, tantôt pour autre chose. Il ne manquait jamais de m’offrir le mac-vin[17], et nous causions tout en le buvant. C’était un brave maître que celui-là ; il faisait bon vivre autour de lui. Encore un que je n’ai payé que d’ingratitude ! D’ordinaire, quand il me faisait appeler, j’avais bientôt fait de passer une veste propre ; mais ce soir-là je n’allai chez lui qu’à contre-cœur, sachant bien que je ne devais pas m’attendre à des complimens. Il me dit, d’un air sévère que je ne lui avais jamais vu, qu’il était allé visiter ses vignes, qu’il les avait trouvées dans un état déplorable, que c’était une récolte perdue ; puis il ajouta qu’en considération de mon père et de mon grand-père, qui l’avaient toujours bien servi, lui et les siens, il voulait bien ne pas me retirer encore ses vignes, mais que si dans un mois elles n’étaient pas remises en état, j’en pouvais chercher d’autres, et me le tenir pour dit dès le moment même. Que pouvais-je répondre ? Je baissai la tête et ne soufflai mot, mais c’était plus que je n’en pouvais supporter. Rentré chez moi, une idée affreuse me prit ; je me dis que le bon Dieu m’abandonnait, qu’il ne me restait plus qu’à mourir. Longtemps je demeurai devant ma cheminée, immobile, anéanti, l’œil collé sur un des chenets, me demandant comment j’exécuterais ma résolution de mourir. À la fin, je me décidai à me jeter du haut de quelque roche, comme Tiennot Mauvas, et je mis la chose au lendemain, à la pointe du jour. J’espérais que Dieu aurait pitié de mon état de folie, et qu’il me pardonnerait. Quant aux hommes, je m’en inquiétais peu ; ne m’avaient-ils pas tous abandonné ?

Je ne voulus pas mourir sans faire connaître à Mlle Élisa le motif de ma résolution. J’allai à mon armoire pour y prendre de l’encre et du papier. Pendant que j’y furetais, ma main tomba sur une petite boîte qui renfermait divers objets ayant appartenu à ma pauvre mère : ses bagues, son chapelet, sa croix d’argent, sa pièce bénite, d’autres choses encore. Je restai un instant à les tenir entre mes doigts ; je voulais m’en séparer, je ne le pouvais pas. À la fin, sentant que mon cœur commençait à se gonfler, je rejetai brusquement la boîte, et je m’assis pour écrire. Dès les premières lignes, de grosses larmes m’emplirent les yeux ; j’eus peine à les refouler. À la muraille en face de moi pendait un grand crucifix en bois noir contre lequel, du vivant de mes parens, se tournait toute la famille pour faire la prière du soir. J’ai entendu dire à mon grand-père que ses parens à lui faisaient déjà de même ; le crucifix était donc bien ancien. Ma mère en avait tant de soin, qu’on l’aurait cru tout neuf ; moi, je l’avais laissé se couvrir de poussière et de toiles d’araignées. Dois-je ne l’attribuer qu’aux larmes qui me troublaient la vue ? Je ne sais, mais tout à coup le Christ me sembla prendre les traits de mon pauvre père. Il avait la même figure triste que dans un rêve où il m’était apparu, deux fois même je crus le voir remuer la tête d’un air de reproche. La plume me tomba des mains ; je mis ma lettre en mille pièces. — Non, non, m’écriai-je, non, mon père, je ne le ferai pas ; je ne vous causerai pas ce chagrin !

J’étais tombé à genoux ; je voulus prier, mais je ne pus que pleurer à chaudes larmes. Je sanglotais si fort, que ces dames m’entendirent de l’étage au-dessous, comme plus tard Nanette me l’a reproché. J’ai bien des souvenirs qui me pèsent, mais pas un qui me fasse autant d’horreur. Sans mon pauvre père, sans son avertissement, qu’allais-je faire ? Je n’y pense jamais sans avoir honte de moi-même. Au moins maintenant mourrai-je le front huilé, et me portera-t-on en terre bénite.

Le lendemain, avant le jour, j’étais sur la route du chef-lieu. Décidé à quitter ma ville natale, n’ayant d’état que celui de vigneron, que pouvais-je être que soldat ? J’allai pour m’engager. Dès la première demi-lieue, je rencontrai un compagnon de route, un gros mange-profit riant toujours et ne pensant qu’à vider chopine. Il me raconta qu’il était allé dans son village pour se marier, qu’il avait trouvé sa payse enjôlée par un autre, mais que son rival était un brave garçon qui lui avait copieusement payé à boire, qu’une pinte de plus vaut bien une femme de moins, et cent autres mauvais propos qui me déplurent fort ; mais une fausse honte m’empêcha de le lui dire. — Et vous, camarade, me dit-il quand il eut fini, ne me conterez-vous pas aussi votre histoire ? Vous savez ce qu’on dit :


Histoire racontée
Adoucit la montée.


Je me tirai d’embarras en lui disant que j’étais un pauvre vigneron qui allait voir des parens au chef-lieu. Il fallut s’arrêter à tous les bouchons ; mais cela ne me contraria que peu, car j’étais très-fatigué. Vers le soir, mon compagnon me quitta et prit les devans ; il trouvait que je n’allais pas assez vite. Je n’arrivai à la ville qu’à la noire nuit. À cinq ou six bouchons où je frappai, on me laissa dans la rue. Enfin je trouvai un lit ; j’étais si harassé, que j’allai me coucher tout de suite. C’est à peine si je pus dormir une heure ou deux à cause de mes idées noires, et vous pouvez penser encore que je n’eus pas des rêves bien gais.

Dans la matinée du jour qui suivit, j’allai au bureau du recrutement. L’officier me toisa des pieds à la tête en me demandant ce qui m’amenait. Je le lui dis. — Ah çà, vous moquez-vous de moi ? me répondit-il tout en colère ; un beau soldat ! Allez vous faire soigner ailleurs ! — Je restai en place comme anéanti, ne sachant si je devais sortir ou non ; mais il me poussa vers la porte et me mit dehors. J’eus de la peine à retrouver mon auberge, et la nuit fut affreuse pour moi — du cauchemar, du délire, de la fièvre chaude. Quand la servante vint faire ma chambre le lendemain, elle me trouva au beau milieu. Tout épouvantée, elle appela sa maîtresse ; celle-ci, par un miracle du ciel, se trouva justement être du pays et même une ancienne amie de ma tante. Comme j’étais hors d’état de répondre à ce qu’elle me demandait, elle chercha dans mes papiers et apprit ainsi mon nom et mon lieu de naissance. Je restai bien des jours entre la vie et la mort. Tout ce que je me rappelle, c’est qu’un soir il me sembla entendre bourdonner autour de mon lit des voix connues. Je fis un effort pour ouvrir les yeux, et je parvins à reconnaître ma tante et ma cousine Pierrette. La dame de l’auberge avait écrit dès le premier jour à ma tante, qui n’avait pas perdu de temps. — C’est nous, Jean-Denis, me dit-elle, ne nous reconnais-tu pas ? — Je lui serrai la main, mais sans pouvoir parler. Ce ne fut qu’après bien des jours que la connaissance me revint entièrement. En cherchant autour de moi, je ne trouvai plus ma tante. Je demandai à Pierrette où elle était ; elle me répondit qu’il lui avait fallu retourner vers ses autres enfans et qu’elle était partie depuis un jour ou deux. — Et Mlle Élisa, lui dis-je, que fait-elle ? comment se porte-t-elle ? — Ma cousine n’avait pas prévu la question : elle se troubla, balbutia ; cela me donna des soupçons. Pierrette eut beau me dire qu’elle l’avait laissée en bonne santé et qu’elle n’en avait rien appris depuis ; je persistai à croire qu’elle me cachait quelque chose.

— Sûr qu’elle est malade ! m’écriai-je, ou bien peut-être s’est-elle mariée ? Aie pitié de ton pauvre cousin, Pierrette ; voyons, parle, qu’y a-t-il ?

Comme elle ne me répondait pas tout de suite : — Pourquoi ne m’avoir pas laissé mourir ? dis-je avec découragement. Je serais maintenant délivré de tous mes maux !

Ma cousine se mit alors à me parler du bon Dieu en m’en gageant à lui offrir mes peines. Cela me rafraîchit de l’entendre ; tout en restant de plus en plus persuadé que je devais m’attendre encore à quelque malheur, je me sentis plus de courage que je n’en avais eu depuis bien longtemps.

Au bout de douze ou quinze jours, je me trouvai en état de supporter le voyage pour revenir au pays. Il commençait à faire nuit quand notre voiture arriva à la ville ; les vignerons revenaient du travail. On s’attroupa autour de nous ; les femmes sortirent sur les portes ; les enfans me regardèrent sous le nez ; j’aurais voulu avoir cent pieds de terre sur le corps. Comme je montais mon escalier, appuyé sur le bras de ma cousine, je rencontrai le médecin qui descendait. — Je te le disais bien, m’écriai-je, elle est malade, j’en suis sûr ! — Pierrette m’assura que le médecin était venu pour Nanette ; je fis semblant de le croire, je cherchais à me faire encore illusion. Ma tante passa la soirée avec moi ; je n’osai pas la questionner sur la santé de Mlle Élisa.

Le lendemain matin, comme je me trouvais seul un instant, j’entendis une voix qui chantait dans l’escalier. J’ouvre ma porte, je regarde avec précaution. C’est Nanette, elle est sur le palier du second étage à éplucher des légumes. Ce n’est donc pas elle qui est malade ; Pierrette m’a donc trompé ! Nanette chantait la Chanson de Renaud [18] ; vous n’êtes pas sans la connaître ; c’est une des plus vieilles chansons de notre pays. Vous savez aussi combien l’air en est triste ; il y a de quoi pleurer de l’entendre. L’accent qu’y mettait Nanette me le faisait paraître plus triste encore.


Renaud de la guerre s’en vint,
Tenant ses tripes dans ses mains ;
Sa mère, qui était aux chambres en haut,
Vit venir son fils Renaud.

— Renaud, il y a gran’joie ici :
Ta femme vient d’accoucher d’un fils.
— Ni de ma femme ni de mon fils
Je ne saurais me réjouir.

Qu’on me prépare un blanc lit ;
Qu’il soit bien éloigné d’ici,
Pour que ma femme en son accouchée
Ne sache point mon arrivée.

Voilà qu’au milieu de la nuit,
Pauvre Renaud rendit l’esprit.
Les valets se mirent à pleurer,
Et les servantes à soupirer.


À mesure que chantait Nanette, sa voix devenait de plus en plus triste ; je vis bien qu’elle ne pensait qu’à Mlle Élisa. Arrivée à ce couplet, elle s’arrêta tout à coup, et il me sembla qu’elle faisait un mouvement pour essuyer une larme. Au risque de rencontrer Mme Roset, j’allais descendre l’escalier pour m’informer auprès de Nanette de cette pauvre demoiselle, quand la vieille servante reprit sa chanson.


Ah ! dites-donc, mère, m’amie,
Qu’entends-je donc pleurer ici ?
— Ma fille, c’est un de nos blancs chevaux
Qui à l’écurie se trouve maû.

— Ah ! dites donc, mère, m’amie,
Qu’entends-)e donc taper ici ?
— Ma fille, c’est le charpentier
Qui raccommode l’escalier.


— Ah ! dites donc, mère, m’amie,
Qu’entends-je donc chanter ici ?
— Ma fille, c’est la procession
Qui fait le tour de la maison.

— Ah ! dites donc, mère, m’amie.
Quand sortirai-je de ce lit ?
— Ni aujourd’hui ni demain ;
Vous en sortirez après-demain,

— Ah ! dites donc, mère, m’amie.
Quelle robe mettrai-je aujourd’hui ?
— Le blanc et le rose vous quitterez.
Le noir et le violet vous mettrez.

Quand elle fut dans son carrosse montée.
Trois pasteurs l’ont rencontrée :
— N’est-ce pas la femme du seigneur
Qu’on a enterré hier à cinq heures ?

— Ah ! dites donc, mère, m’amie,
Qu’est-ce que ces pasteurs ont dit ?
— Ma fille, c’est une chanson
Que chacun dit à sa façon.

— Ah ! dites donc, mère, m’amie.
Le beau tombeau que voici !
— Ma fille, il peut bien être beau :
C’est celui de mon fils Renaud.

— Qu’on ôte ma bague et mes anneaux :
Je veux mourir avec Renaud !


Je m’étais avancé sans bruit tout près de la vieille fille. — Nanette, lui dis-je d’une voix tout émue, au nom du ciel, comment se porte… Elle tourna la tête et se leva brusquement en me jetant des regards furieux. — Ah ! le voilà revenu, s’écria-t-elle, ce mauvais sujet, ce brigand ! Le voilà, cet enjôleur qui a vendu son âme au diable !

Je crus qu’elle était folle. — Qu’avez-vous ? fis-je ; serait-il arrivé quelque chose dans la maison ?

— Oui, oui, me répondit-elle avec encore plus de colère ; fais l’hypocrite, va, on te connaît maintenant. Qu’avais-tu à faire chez nous ? Qui t’avait prié d’y venir ? Ne pouvais-tu pas laisser les chrétiens tranquilles ? Voyez la sainte n’y touche ; tu n’as peut-être pas vendu ton âme au diable ? Oseras-tu dire que non ? Ne t’a-t-on pas entendu causer toute une nuit avec lui dans ta chambre ? Sûr qu’il te réclamait ton âme, et que toi tu ne voulais pas encore la lui donner. Ne l’a-t-on pas vu travailler à notre vigne ? Diras-tu que ce n’est pas toi qui l’y as envoyé ? Nous feras-tu croire que cette pauvre demoiselle aurait aimé un brûleur de buis[19], un mangeur de gaudes comme toi, si le diable ne s’en était pas mêlé ? Pouah : il sent le soufre ici.

Voyant que je ne pourrais pas apaiser la colère de la vieille fille, j’avais pris le parti de remonter l’escalier, mais elle me suivit et entra avec moi dans ma chambre. — Pitié, Nanette ! lui dis-je. Ayez pitié d’un pauvre malade.

— Pitié, me répondit-elle, pitié pour toi ! Mais as-tu eu pitié de nous ? Ne t’es-tu pas glissé chez nous comme un voleur ? Comment l’as-tu trompée, dis, cette pauvre chère enfant ? Tu ne sais donc pas que je l’ai vue venir au monde ; c’est moi qui l’ai portée baptiser, moi qui l’ai menée faire sa première communion ! C’est à moi qu’elle a ri la première étant toute petite ; elle pleurait quand sa mère voulait me la prendre des bras. Comment donc l’as-tu ensorcelée ? C’est avec ces fleurs, n’est-ce pas ? Je l’ai toujours dit. Elle paraissait si contente quand tu lui en apportais, et un instant après elle se mettait à pleurer. Non, non, ce n’étaient pas des fleurs de chrétiens ; on n’en a jamais vu de pareilles. Moi qui me disais quand tu es parti : Bon, le voilà qui s’en va, elle va reprendre ses couleurs, ses joues se rempliront ; mais n’a-t-il pas fallu que de là-bas tu lui jettes encore un sort ! Diras-tu que ce n’est pas de ce moment-là qu’elle va plus mal et qu’elle s’est mise au lit ? Et tu demandes de la pitié !…

Une ridicule colère me prit ; j’allais me jeter sur Nanette, mais j’étais trop faible, je retombai sur ma chaise.

— Oh ! me dit-elle, on ne te craint pas. J’ai de l’eau bénite ; tiens, regarde cette fiole. J’en ai pris sur moi quand j’ai su que tu étais revenu. Le diable et toi, vous croyez déjà tenir cette pauvre enfant, vous ne l’aurez pas. Elle vient d’être administrée.

— Administrée ! dis-je faiblement, et je tombai sans connaissance.

Quand je revins à moi, j’aperçus Mme Roset, qui, tout en me donnant ses soins, cherchait à apaiser Nanette toujours furieuse. — Laissez-le donc crever, ce chien, disait la vieille fille ; je vous dis qu’il n’est pas chrétien. Tout à coup elle vit mon crucifix. — Un crucifix, cria-t-elle, un crucifix dans cette maison du diable ! Le bon Dieu a déjà bien assez souffert. Une chaise ! une chaise ! — Déjà elle était montée sur une chaise et allait saisir le crucifix ; Mme Roset s’efforçait en vain de l’en empêcher. Heureusement ma tante arriva : à elles deux, elles parvinrent à emmener Nanette ; mais avant de sortir, elle s’arrêta encore sur la porte pour m’accabler de malédictions.

Ce que je souffris tout ce jour-là, il m’est impossible de le dire. Moi qui aurais donné mille fois ma vie pour Mlle Élisa, j’étais son bourreau ! Cette idée me déchirait le cœur. Dans l’après-midi du jour suivant, ma tante entra chez moi ; un de mes petits cousins était là, elle lui fit signe de sortir. Je ne savais ce qu’elle pouvait avoir à me dire. — Écoute, Jean-Denis, fit-elle une fois seule ; Mme Roset attend de toi un service, veux-tu le lui rendre ? — Parlez, parlez, ma tante, c’est la mère de Mlle Élisa, je n’ai rien à lui refuser. — Eh bien ! reprit-elle, tu n’ignores plus que Mlle Élisa t’aime ; ce que tu ne sais pas encore, c’est qu’elle a parlé plusieurs fois de toi. Ne va pas t’en avantager, elle est dans la fièvre. Mme Roset désire que tu la voies, elle croit que cela lui fera du bien. Moi, je ne pense pas ; mais cette pauvre dame y tient, et le médecin a dit que, pourvu que la chose se fasse avec prudence, il ne s’y opposait pas. Ainsi point d’éclat, reste maître de toi, songe qu’il y va de la vie de cette pauvre demoiselle. Tu me promets d’être calme, c’est bien ; maintenant passe ta veste, nous allons descendre. Nanette est sortie ; crainte d’une nouvelle esclandre, on l’a envoyée faire une commission.

Ma tante me prêta son bras, et je descendis. Mlle Élisa paraissait dormir. La fièvre colorait sa figure si douce. Point de fatigue, point de traits tirés. Jamais je ne l’avais vue aussi belle. J’approchai doucement du lit. Elle murmurait quelque chose ; je n’osai d’abord pas lui parler. — Du bois-gentil ! disait-elle en agitant les mains comme si elle tenait des fleurs. Chut ! n’allez pas lui dire que je l’aime ! — — Elle riait en disant cela ; c’était à fendre l’âme. Je lui demandai si elle ne me reconnaissait pas. Elle tourna la tête du côté d’où était partie ma voix, ouvrit lentement ses grands yeux qu’elle promena sur les personnes qui étaient autour du lit : elle ne parut pas me reconnaître. Sur un signe de Mme Roset, je recommençai ma question : mais elle était retombée dans son assoupissement. Je n’y tenais plus. Ma tante, me voyant au moment d’éclater, me prit vivement par le bras et m’entraîna hors de la chambre. Il était temps : à peine dehors, je me mis à sangloter avec tant de force, que ma tante m’a dit plus tard en avoir été tout épouvantée.

Cette scène avait épuisé le reste de mes forces ; il me fallut garder le lit. À peine venais-je de m’éveiller le surlendemain, après une nuit de rêves affreux, quand j’entendis tinter une cloche. Je prêtai l’oreille : on sonnait un enterrement. Un frisson me courut de la tête aux pieds. Ma tante me dit que c’était le vieux Mathias Morizet qu’on allait enterrer, et elle se mit à me raconter diverses particularités de sa maladie. Au bout d’un instant, de grands bruits de pas résonnèrent dans l’escalier ; j’entendis des femmes qui pleuraient. — C’est elle, dis-je avec un cri effroyable : elle est morte ! — Je sautai en bas de mon lit et me précipitai vers l’escalier. Toutes mes forces semblaient m’être revenues. Ma tante voulut m’arrêter : je la repoussai ainsi que mes petits cousins qui se trouvaient avec elle, et je m’élançai dehors : — Ils ne l’emporteront pas ! criais-je avec fureur ; il faut que je la voie ! Seraient-ils deux cents, ils ne l’emporteront pas ! — Déjà je descendais l’escalier, mais tout à coup les forces me manquèrent, je tombai. Un instant encore j’entendis le Libera me et le bruit des cloches, puis toutes mes idées se brouillèrent, et je restai absolument sans connaissance.

Voilà donc où m’avait conduit mon fol amour ! Méprisé de tout le monde, brouillé avec mon maître, ingrat jusqu’à la folie envers ma tante, odieux à moi-même, séparé du bon Dieu, sans ami, sans gagne-pain, le corps ruiné par la maladie, étendu sur la pierre sans connaissance ! Encore si c’eût été là tout le mal, je me serais dit : Tu l’as voulu, Jean-Denis ; au lieu d’y mettre de la bonne paille de mais, tu as fait ton lit avec des orties ; de quoi te plains-tu si le corps te cuit ? — Mais les scandales que j’ai donnés, voilà ce qui a bien longtemps empêché le pain de me profiter. Oh ! oui, de tous les malheurs, le plus grand, c’est une mauvaise conscience ; auprès de celui-là tout le reste n’est que piqûre de fourmi.

Trois jours après, quand je revins à moi, je me trouvai chez ma tante. Mes cousines Marthe et Pierrette étaient assises près de mon lit. Je ne sus d’abord pas où j’étais ; je me croyais encore à l’auberge du chef-lieu. Ma première parole fut pour demander des nouvelles de Mlle Élisa ; mes cousines baissèrent les yeux sans me répondre ; je me rappelai alors tout ce qui s’était passé. Ce qui les surprit beaucoup, c’est que je ne donnai aucune marque de chagrin. Devant moi, toute rayonnante de grâce et de beauté, je venais d’apercevoir cette pauvre demoiselle flottant en l’air, comme on représente la Vierge montant au ciel. Sur sa tête était une couronne de blanches et de ces beaux narcisses qu’elle aimait tant ; sa robe était blanche aussi, comme elle la portait aux processions. Mes cousins m’ont dit que je me mis à joindre les mains et à la prier comme une sainte.

Ce n’est pas seulement cette fois-là que je l’ai vue ainsi, mais pendant des jours et des semaines. Je causais avec elle des heures entières ; je la suppliais de demander au bon Dieu qu’il me réunit bientôt à elle. Ma tante et mes cousines me crurent tout à fait fou. J’ai su d’elles plus tard que mon état leur avait donné bien de l’inquiétude. Comment ne suis-je pas mort cent fois ? Mais sans doute c’est le chagrin qui tue, et moi, persuadé, comme je l’étais, que je ne pouvais manquer de retrouver bientôt cette pauvre demoiselle, j’étais presque heureux.

Depuis ce temps-là je suis allé bien des fois, le jour de la mort de Mlle Élisa, chercher au bois des fleurs que, la nuit venue, je porte sur sa tombe ; je prie aussi sur celle de Mme Roset. Après la mort de sa fille, cette brave dame m’a toujours traité comme son enfant. Que de fois, en hiver ou les jours de mauvais temps, ne sommes-nous pas restés des journées presque entières à causer de cette pauvre demoiselle ! Mais Nanette, elle, ne m’a jamais pardonné. Un ou deux jours avant sa mort, elle m’a encore accablé de malédictions : je n’y pense jamais sans un peu de trouble dans la conscience.

Que vous dirai-je encore ? Touché de mon repentir, mon maître m’avait rendu ses vignes ; j’ose dire que je les ai travaillées fidèlement. On m’appelle sauvage. Le fait est que j’ai toujours peu recherché les gens, et surtout depuis mes chagrins : j’aime mieux être seul pour pouvoir penser à mon aise à cette bonne demoiselle ; mais je n’ai jamais eu d’inimitié contre personne. De bons partis m’ont été proposés, si je voulais m’établir ; j’ai refusé net : ne suis-je pas fiancé à Mlle Élisa ? Dieu merci, je n’ai plus longtemps à être sans elle. Il y a quelques nuits, je l’ai vue en rêve. — Tiens-toi prêt, Jean-Denis, m’a-t-elle dit ; il ne nous reste plus que peu de jours à être séparés. — Ainsi à la volonté de Dieu ! Je n’ose pas dire que je ne crains pas la mort ; mais notre bon curé m’a dit bien des fois que j’avais réparé suffisamment mes scandales, et que le bon Dieu aurait égard à mon repentir. Puisse-t-il en être ainsi et Mlle Élisa m’être bientôt rendue !

Jean-Denis avait cessé de parler. Il ne pleuvait plus depuis longtemps ; la nuit commençait à venir : nous ne nous en étions aperçus ni l’un ni l’autre. — Oh ! oh ! dit le bon vigneron en mettant la tête hors de la baraque de pierre, déjà la nuit ! Il paraît que mon histoire n’a pas été courte ; tant pis pour vous. Vous avez été curieux : vous avez fait en même temps le péché et la pénitence. — Je lui assurai que je ne regrettais en aucune façon le temps employé à l’entendre, et nous reprîmes le chemin de la ville.

Depuis ce jour-là, ayant dû m’absenter, je n’ai retrouvé Jean-Denis qu’une fois : il avait le drap noir sur le corps.

Charles Toubin.



  1. La bage et le droguet sont des étoffes grossières dont s’habillent les vignerons du Jura.
  2. L’ordon est la portion d’une vigne que coupent les vendangeurs en allant droit devant eux d’une des rives de la propriété à la rive opposée, à laquelle arrivés, ils se retournent et recommencent un autre ordon. Ce mot vient évidemment d’ordo ; il signifiait primitivement la ligne des vendangeurs.
  3. Ramasser le bois qui a été abattu lors de la taille de la vigne ; cette opération est presque toujours faite par des femmes.
  4. L’ouvrée vaut trois ares.
  5. Le mot fossurer désigne le premier labour donné à la vigne. Le second coup, c’est ce que les vignerons français appellent la seconde façon.
  6. Le quari vaut soixante-quinze litres.
  7. Vendre à la cuve, c’est-à-dire vendre à la vigne au moment de la récolte.
  8. Entonnaison, décuvage.
  9. Porter terre, porter de la terre nouvelle au pied des ceps. L’endroit d’où cette terre a été extraite se nomme fosse. C’est là que l’on repique les provins.
  10. Bigot et fossou, pioche à deux dents et sorte de houe.
  11. Broches, gluaux.
  12. Enfariné : plant grossier qui rapporte beaucoup.
  13. Doucette ou mâche ; le vignoble de Salins en est couvert au commencement du printemps.
  14. On appelle de ce nom le revenu d’une propriété, qui est payé en nature.
  15. Le chauveau est d’environ 62 centilitres.
  16. Larmier, soupirail.
  17. Mac-vin, mélange de vin cuit et d’eau-de-vie.
  18. La Chanson de Renaud est encore connue aujourd’hui dans beaucoup de provinces. Je la donne telle que je l’ai entendu chanter dans le Jura, et sans me permettre la moindre altération.
  19. Les pauvres gens se chauffent à Salins au moyen de buis qu’ils vont couper dans les communaux de la ville. Brûleur de buis et mangeur de gaudes (bouillie de maïs) sont des termes de mépris.