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Jean-Jacques Rousseau, sa vie et ses ouvrages/08

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Jean-Jacques Rousseau, sa vie et ses ouvrages
Revue des Deux Mondes2e série de la nouv. période, tome 4 (p. 865-892).
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VIII.

RUPTURE AVEC Mme D’ÉPINAY, GRIMM ET DIDEROT.


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Il y a dans la rupture de Jean-Jacques Rousseau avec Mme d’Épinay, avec Grimm et Diderot, avec le parti philosophique, deux points à considérer : il y a le récit de la rupture et ses causes particulières, il y a aussi ses causes et ses effets généraux. L’histoire de cette rupture et le détail de ses causes sont une enquête curieuse sur le caractère de Rousseau. L’étude des causes générales se rattache à toute l’histoire littéraire du XVIIIe siècle et à cette grande scission qui se fait dans le parti philosophique entre ceux qui s’approchent du matérialisme pour mieux éviter de rencontrer Dieu et la religion, et ceux qui se rapprochent du spiritualisme et de Dieu sans vouloir aller jusqu’au christianisme. Il y a peu d’athées et de matérialistes décidés dans le XVIIIe siècle, mais l’athéisme et le naturalisme ont beaucoup d’amis involontaires. Il y a aussi peu de chrétiens sévères et fervens dans le monde lettré du XVIIIe siècle, mais le christianisme et les idées religieuses y ont gardé aussi beaucoup d’amis involontaires. Le christianisme et l’athéisme sont pour ainsi dire les deux pôles opposés du monde lettré de ce siècle, et les idées penchent vers l’un ou vers l’autre de ces pôles selon leur nature et leur goût ; il y en a peu toutefois qui se décident à toucher à l’un ou à l’autre. Ces divers degrés de rapprochement font les deux grands partis philosophiques qui divisent avec mille nuances la société du temps. Voltaire est dans l’un de ces partis, le parti le plus irréligieux sans être athée, Rousseau dans l’autre, et sa rupture avec Grimm et Diderot lui donna la liberté de prendre la place qui lui appartenait dans le parti qui défendait Dieu et le spiritualisme, et qui était religieux sans être chrétien. Étrange confusion d’idées propre à certains siècles où il est plus facile de savoir ce qu’on n’est pas que ce qu’on est.

Je laisse de côté aujourd’hui tout ce qui se rapporte aux causes générales de la rupture de Rousseau avec Grimm et Diderot et aux penchans de son esprit ; je veux m’attacher seulement à l’histoire particulière de cette rupture, je veux en suivre les détails, afin de continuer à étudier de près le caractère de Rousseau. Comme je vais bientôt arriver à l’Émile, et que j’ai hâte de laisser l’homme pour n’avoir plus à m’occuper que de l’écrivain, je veux achever, par le récit détaillé de la rupture avec Diderot, le portrait moral que j’essaie de tracer.


I

La rupture de Rousseau avec Diderot a deux époques et deux sujets différens : — d’abord la querelle entre Rousseau et Diderot à cause du séjour que Rousseau voulait faire à l’Ermitage pendant l’hiver de 1756 à 1757, — cette querelle est apaisée tant bien que mal par l’intervention de Mme d’Épinay ; — ensuite la querelle à propos du voyage de Mme d’Épinay à Genève, quand Diderot veut que Rousseau accompagne celle-ci à Genève, que Rousseau s’y refuse, et qu’alors, se livrant à ses défiances, il accuse Mme d’Épinay d’avoir tramé un complot pour l’emmener à Genève, rompt avec Grimm, quitte l’Ermitage, et enfin se brouille sans retour avec Diderot. La première querelle est dans l’hiver de 1756-1757 ; la seconde, dans l’hiver de 1757-1758. Le printemps et l’été de 1758 sont remplis par la passion de Rousseau pour Mme d’Houdetot[1]. 1757 et 1758 sont, comme on le voit, les deux années les plus orageuses de la vie de Rousseau. Rousseau prétend dans ses Confessions qu’il y avait un complot de la part de ses amis de Paris, et surtout de la part de Diderot, « pour l’arracher de la solitude de l’Ermitage, à force de l’y tourmenter[2]. » Ici distinguons soigneusement les sentimens des divers personnages. Grimm et Diderot blâmèrent tous deux l’établissement de Rousseau à l’Ermitage, Grimm par intérêt pour Mme d’Épinay, Diderot ne concevant pas que Rousseau pût se décider à vivre ainsi dans la solitude, ni surtout à passer l’hiver à l’Ermitage. Dès le printemps de 1756, au moment où Rousseau venait d’accepter l’offre que lui faisait Mme d’Épinay d’habiter l’Ermitage, Grimm avait dit à Mme d’Épinay : « Vous rendez à Rousseau un fort mauvais service de lui donner l’habitation de l’Ermitage, mais vous vous en rendez un bien plus mauvais encore : la solitude achèvera de noircir son imagination ; il verra tous ses amis injustes, ingrats, et vous, toute la première, si vous refusez une seule fois d’être à ses ordres. Il vous accusera de l’avoir sollicité de vivre auprès de vous et de l’avoir empêché de se rendre aux vœux de sa patrie… Je vous jure que ce qui peut vous arriver de moins fâcheux dans tout ceci, c’est de vous donner un ridicule : on croira que c’est par air et pour faire parler de vous que vous avez logé Rousseau[3]. » Mme d’Épinay rejeta bien loin les conseils de Grimm ; elle le trouva même injuste envers Rousseau. « Je suis persuadée, disait-elle, qu’il n’y a que façon de prendre cet homme pour le rendre heureux : c’est de feindre de ne pas prendre garde à lui et de s’en occuper sans cesse. — Que vous connaissez mal votre Rousseau ! disait Grimm à Mme d’Épinay. Retournez toutes vos propositions, si vous voulez lui plaire ; ne vous occupez guère de lui, mais ayez l’air de vous en occuper beaucoup ; parlez de lui sans cesse aux autres, même en sa présence, et ne soyez point la dupe de l’humeur qu’il vous en marquera… » Il ajoutait : « Au reste, je vous conseille très fort, madame, de travailler de loin à le détourner de passer l’hiver prochain à l’Ermitage. Je vous jure qu’il y deviendra fou ; mais cette considération à part, qui ne laisse pas d’être forte, il serait en vérité barbare d’exposer la vieille Levasseur à rester six mois sans secours dans un lieu inabordable par le mauvais temps, sans société, sans distractions, sans ressource : cela serait inhumain[4]. » Pour prévoir aussi bien quelle serait la conduite de Rousseau avec Mme d’Épinay, Grimm avait un grand avantage sur elle : il connaissait Rousseau et savait que chez lui, comme chez beaucoup d’hommes, l’orgueil était le principe de tout, tandis que Mme d’Épinay, à titre de femme, croyait qu’il y avait la seulement un cœur inquiet et malheureux, ce qui l’attirait.

Grimm croyait donc que Mme d’Épinay aurait à se repentir de sa bonté avec Rousseau, parce que celui-ci ne pourrait pas supporter la solitude et qu’il deviendrait fou ; de plus, il trouvait qu’il y aurait de l’inhumanité à faire passer l’hiver à l’Ermitage à Mme Levasseur et à sa fille Thérèse. Ce sentiment-là était suggéré à Grimm par ces deux femmes qui ont eu sur la vie de Rousseau une si fatale influence, et d’autant plus grande que Rousseau ne s’en doutait pas. Les gouverneuses avaient grand’peur de passer l’hiver à l’Ermitage, seules et loin de tout commérage, loin aussi des cadeaux et des libéralités qu’elles avaient l’art d’obtenir des amis que Rousseau avait dans le grand monde. Elles allaient donc semer l’alarme chez les amis de Rousseau, se faisant plaindre et peut-être aussi se faisant dédommager d’avance. « Je n’ai pu gagner Rousseau pour l’engager à quitter l’Ermitage cet hiver, dit Mme d’Épinay ; Mmes Levasseur n’osent lui marquer leurs craintes, parce qu’il leur fait entendre que si on le contrariait davantage, il s’en irait sans mot dire et les laisserait maîtresses de leur sort. MM. Grimm et Gauffecourt ont en vain, comme moi, épuisé leur éloquence. Il est certain que son humeur le gagne de jour en jour, et je redoute pour lui l’effet de cette solitude profonde durant six mois. »

L’effroi que les gouverneuses avaient de passer l’hiver à la campagne paraissait fort naturel aux gens du monde près desquels elles allaient se plaindre. Le monde du XVIIIe siècle n’aimait pas la campagne, et ce fut Rousseau qui lui apprit à l’aimer, et plus encore peut-être à la vanter qu’à l’aimer. Le goût de la campagne est un goût récent et qui ne vient qu’à certains momens de la société et de l’histoire. Je doute fort qu’en l’âge d’or on aimât beaucoup la campagne ; on l’aime mieux dans l’âge de fer, parce qu’il est dans le cœur de l’homme d’aimer surtout ce qu’il n’a pas. Il faut pour aimer les champs être un peu las de la ville. Or, depuis le XVIe jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, la société et le monde étaient des plaisirs encore trop nouveaux et trop peu goûtés pour qu’on en fut déjà las : la ville l’emportait sur la campagne. La terre n’était que la propriété : elle faisait la fortune du riche, elle ne faisait pas son agrément. La meilleure campagne était celle qui rapportait le plus ou bien encore celle où l’on parvenait à vivre comme à la ville, et non pas celle qui était la plus riante aux yeux. Que faire à la campagne si l’on n’y avait pas les plaisirs et le monde de Paris ? « Personne ne venait me voir, dit Mme d’Épinay, qui avait quitté La Chevrette en plein été ; j’allais me trouver exactement seule, et j’ai préféré venir à Paris rendre service à mes amis et m’amuser auprès d’eux[5]. » Voilà l’amour de la campagne au XVIIIe siècle, avant les conversions vraies ou feintes que fit Rousseau.

Quand les amis de Rousseau le virent partir pour l’Ermitage et s’y séquestrer, ils dirent que c’était un caprice qui passerait bientôt : quand ils virent qu’il voulait y passer l’hiver, ils ajoutèrent que c’était une folie, et bientôt même, s’apitoyant sur les gouverneuses, que c’était une inhumanité. « La coterie holbachique prédisait hautement, dit Rousseau au commencement du neuvième livre de ses Confessions, que je ne supporterais pas trois mois de solitude, et qu’on me verrait dans peu revenir avec ma courte honte vivre comme eux à Paris. » Non-seulement il ne revint pas, mais il déclara qu’il voulait rester l’hiver à la campagne.

Qu’y a-t-il jusqu’ici dans tout cela ? Rousseau veut passer l’hiver à l’Ermitage, et ses amis l’en dissuadent, parce que la campagne leur fait horreur en hiver, et ne leur plaît que médiocrement dans l’été. J’y trouve une sollicitude d’amitié un peu tracassière, mais je ne vois pas de complot contre Rousseau. Ici arrive Diderot avec sa sensibilité déclamatoire et théâtrale, avec son zèle bruyant, avec ses airs impérieux et ses phrases d’oracle. Rousseau a tort de prendre Diderot pour un conspirateur et un méchant ; mais il aurait, mille fois raison de le prendre pour le plus importun et le plus impatientant des amis.

Je ne veux pas faire ici le portrait de Diderot : je veux seulement expliquer comment Rousseau et Diderot ne pouvaient guère, avec leurs caractères et leurs habitudes, s’entendre et se supporter longtemps. Grimm dit dans une lettre à Mme d’Épinay : « J’admire que tout le monde ait des tracasseries avec Diderot. Depuis cinq ans que je suis son ami intime et qu’il est pour moi l’homme du monde que j’aime le plus, je n’ai jamais entendu parler de rien : c’est que, pour faire des tracasseries, il faut être deux, et que tous ces bavards ne font qu’abuser de sa franchise et de sa bonne foi[6]. » Grimm a raison. Pour faire des tracasseries, il faut être deux, un tracassant et un tracassable. Or Grimm avait un grand bonheur : il n’était pas tracassable ; mais cela ne prouve pas que Diderot ne fût pas tracassant. Il avait sa manière de l’être, et cette manière ne s’accordait pas le moins du monde avec la nature de Rousseau, le plus tracassable des hommes. Diderot, au fond, était bon et sensible ; mais il s’était habitué à mettre en dehors plus de sentimens encore qu’il n’en avait. Il y a des hommes, et c’est le grand nombre, dont la difficulté est d’égaler la parole à la pensée. Chez Diderot, au contraire, la parole allait au-delà de la pensée et de l’émotion. Il avait une nature éloquente et oratoire qui tournait tout en déclamation ; il n’était point faux et hypocrite ; il était comédien, et cela naturellement. Tout lui était une scène et une situation ; il n’était jamais lui-même, et toujours dans un rôle ; jamais à la ville, toujours au théâtre. L’acteur, sans le vouloir et sans le savoir, remplaçait l’homme. Ces natures-là sont plus fréquentes qu’on ne le croit. Comment s’arranger avec elles ? Il faut faire ce que faisait Grimm avec Diderot, c’est-à-dire ramener toutes choses à la vérité, rabattre beaucoup des paroles, et ne s’en prendre qu’au sentiment, laisser l’acteur et aller à l’homme, ne point enfin abuser de ce que Grimm appelle amicalement la franchise et la bonne foi de Diderot, et de ce que j’appelle ce génie déclamatoire et bruyant qui, comme un écho, grossissait tout ce qu’il entendait, et, comme un microscope, agrandissait tout ce qu’il voyait, Grimm, qui avait l’oreille juste et l’œil perçant, à travers l’écho entendait le son exact, et à travers le microscope retrouvait la proportion juste ; c’est par là qu’il n’était pas tracassable. Rousseau était tout le contraire ; il avait dans l’imagination ce que Diderot avait dans la parole : il grossissait tout. Au lieu de comprendre, comme Grimm, que Diderot était un personnage d’optique qu’il fallait ramener à sa taille naturelle, il prenait Diderot au sérieux, croyait aux tragédies qu’il jouait, confondait l’acteur avec l’homme, et sortait pénétré d’admiration ou d’horreur, d’amour ou de haine, sans se dire jamais qu’il sortait du théâtre. Comment se le serait-il dit ? La vie réelle n’existait pas pour Rousseau. Son imagination, toujours dans les extrêmes, lui faisait un monde peuplé de vertus de l’âge d’or, ou de méchancetés de l’âge de fer. Le malheur, c’est qu’avec tous ses amis Rousseau commençait par les croire de l’âge d’or, et finissait par les croire de l’âge de fer. Il ne vivait pas, il rêvait ; seulement il y avait cette différence entre lui et Diderot, que, rêvant tous deux, l’un en dehors, si je puis parler ainsi, et l’autre en dedans, Diderot de ses rêves ne faisait que des phrases, et, la phrase faite, oubliait le rêve, tandis que Rousseau de ses rêves faisait des actions, et, une fois l’action faite, oubliait aussi le rêve, s’attachait à ce qu’il avait fait comme à une vérité. Quand ces deux rêveurs se rencontraient, quand la parole exagérée ; et bruyante venait heurter la pensée crédule et soupçonneuse, Dieu sait alors quels effets résultaient de cette rencontre. Rien ne gardait plus sa proportion naturelle. Où il y avait un conseil amical à donner, l’un faisait une tirade déclamatoire et sentimentale, et l’autre à son tour, où il n’y avait qu’une déclamation de théâtre, voyait un complot ou une trahison. Nulle part ce défaut de justesse de ton dans l’un, et de justesse de jugement dans l’autre, n’est plus visible que dans l’histoire que nous racontons en ce moment.

Rousseau voulait passer l’hiver à la campagne, et ses amis ne le voulaient pas. Les gouverneuses surtout s’en effrayaient. Ce dissentiment n’avait rien de bien grave ; il n’y avait certes pas d’inhumanité à vouloir rester l’hiver à l’Ermitage, et il n’y avait pas non plus de perfidie à vouloir que Rousseau vint à Paris. Entre gens simples et sensés, deux ou trois mots eussent fini l’affaire : entrer Diderot et Rousseau, les choses ne pouvaient pas se passer de cette façon simple et raisonnable. Diderot, dans la préface du Fils naturel, avait dit, à propos de je ne sais plus quoi : « Il n’y a que le méchant qui soit seul. » Rousseau lut cette phrase, et il s’imagina que Diderot, en l’écrivant, avait pensé à lui : pure vision d’une vanité et d’une imagination inquiètes ! Diderot n’avait-il à penser qu’à Rousseau ? N’y avait-il que Rousseau qui voulût être solitaire ? Était-ce vivre en solitaire que de vivre à la campagne avec sa femme et sa belle-mère, à quatre lieues de Paris ? Rousseau pourtant écrit à Diderot pour se plaindre. À cette lettre, qu’eût répondu un ami ordinaire, point déclamateur, point bruyant de paroles, point théâtral, un autre que Diderot enfin ? « Mon ami, vous vous êtes mépris ; je n’ai pas pensé à vous ; vous n’êtes pas un solitaire. » Diderot répond : « Vous n’êtes pas de mon avis sur les ermites ; dites-en tout le bien qu’il vous plaira ; vous serez le seul au monde dont j’en penserai ; encore y aurait-il bien à dire là-dessus si l’on pouvait vous parler sans vous fâcher. Une femme de quatre-vingts ans[7] ! » Il y a de l’emphase sentimentale dans cette exclamation : Une femme de quatre-vingts ans ! C’est le style de Diderot. Rousseau aurait dû lui répondre que la mère Levasseur n’était pas ce qu’on appelle dans le monde, avec un sentiment de respect bien naturel, une femme de quatre-vingts ans : c’était une vieille commère bavarde et gourmande, qui, comme bavarde, regrettait ses caquets de Paris, et, comme gourmande, regrettait les douceurs qu’elle se faisait donner par les amis de Rousseau ; mais Rousseau était l’homme du monde le moins capable de traiter les petites choses et les petites gens avec le sans-façon de la vérité. Il aimait mieux au besoin d’une commère faire une conspiratrice ; il aimait mieux créer des complots que de voir des ridicules ou des petitesses. Aussi, dans ses Confessions, met-il la mère Levasseur dans le complot tramé contre lui par ses amis[8].

Quant à la lettre de Diderot, au lieu de piquer le ballon avec une épingle, ce qu’il fallait toujours faire avec les phrases de Diderot, Rousseau se plaint à Mme d’Épinay que Diderot l’injurie. « Ma chère amie, écrit-il à Mme d’Épinay, il faudra que j’étouffe, si je ne verse pas mes peines dans le sein de l’amitié. Diderot m’a écrit une lettre qui me perce l’âme ; il me fait entendre que c’est par grâce qu’il ne me regarde pas comme un scélérat, et qu’il y aurait bien à dire là-dessus : ce sont ses termes. Et cela, savez-vous pourquoi ? Parce que Mme Levasseur est avec moi ; eh bon Dieu ! que dirait-il de plus si elle n’y était pas ? Je les ai recueillis dans la rue, elle et son mari, dans un âge où ils n’étaient plus en état de gagner leur vie… Tout cela n’est rien, et je ne suis qu’un scélérat, si je ne lui sacrifie encore mon bonheur et ma vie et si je ne vais mourir de désespoir à Paris pour son amusement. Hélas ! la pauvre femme ne le désire point ; elle ne se plaint point ; elle est très contente[9] ; mais je vois ce que c’est, M. Grimm ne sera pas content lui-même qu’il ne m’ait ôté tous les amis que je lui ai donnés. Philosophes des villes, vous me consolez bien de n’être qu’un méchant ! J’étais heureux dans ma retraite : la solitude ne m’est point à charge ; je crains peu la misère ; l’oubli du monde m’est indifférent ; je porte mes maux avec patience ; mais aimer, et ne trouver que des cœurs ingrats ! ah ! voilà le seul mal qui me soit insupportable[10] ! » Cette lettre, où Rousseau me semble se plaindre, en déclamateur d’une déclamation, ne toucha pas beaucoup Mme d’Épinay. Rousseau en effet, en accusant Grimm, n’avait pas pris le bon moyen de se faire écouter. Elle essaya pourtant de calmer Rousseau ; elle n’y réussit pas. Elle juge d’ailleurs fort bien la correspondance entre les deux philosophes, quoique avec un peu de complaisance pour Diderot : « La lettre que Rousseau a écrite à M. Diderot est remplie d’invectives et de mauvaises chicanes, tandis qu’il aurait eu beau jeu avec de la modération, car en effet celles qu’on lui écrit sont un peu dures. Il faut pourtant convenir qu’avec de la bonne foi, il n’y aurait jamais eu un instant de tracasserie a tout cela. Diderot, pour toucher son ami sur le sort de sa vieille gouvernante, a voulu sans doute lui mettre sous les yeux les reproches qu’il aurait à se faire, s’il lui arrivait malheur… L’imagination de Diderot lui a fait voir la bonne Levasseur malade, au lit de mort, faisant à Rousseau le discours le plus pathétique, et Rousseau n’ayant à opposer à ce tragique tableau que des raisons faibles et puériles… Dès lors il ne le voit plus que comme un ingrat, un assassin ; il n’est plus digne de son estime. Il se persuade que tout ce qui peut arriver est arrive, et il lui dit sans façon qu’il est un barbare. C’est un fort beau morceau de poésie que ces deux lettres de Diderot[11]. »

Mme d’Épinay a raison, Diderot faisait un drame ; mais j’avoue que, sans avoir l’inquiétude ombrageuse de Rousseau, je saurais fort mauvais gré à celui de mes amis qui ferait un drame de mes souffrances. Sans doute Rousseau eût bien fait de prendre froidement la poésie de Diderot ; il eût même bien fait « de lui rire au nez pour toute réponse, » comme il se reproche dans les Confessions de ne l’avoir pas fait ; mais je comprends qu’on n’aime pas à voir faire de la poésie sur son dos, pas plus qu’on n’aime le médecin qui fait des expériences de médecine à nos dépens. Etes-vous mon ami ? conseillez-moi, avertissez-moi, prenez part à mes peines ; mais ne prenez pas mes chagrins ou mes embarras pour matière de discours français, ou bien j’aurai le droit de vous dire que vous êtes un grand poète qui aime mieux son art que son ami.

Ces réflexions m’amènent naturellement aux règles que Rousseau veut établir en amitié. Premièrement il veut que ses amis soient ses amis et non pas ses maîtres, dit-il ; qu’ils lui rendent service sans prendre un certain air de supériorité qui lui déplaît. S’il survient une querelle et qu’il se mette lui-même en colère mal à propos, ses amis ne doivent pas s’y mettre à son exemple, ou bien ils ne l’aiment pas… En qualité de malade, il a droit aux ménagemens que l’humanité doit à la faiblesse et à l’humeur d’un homme qui souffre… Enfin il est pauvre, et cet état mérite encore des égards. « Tous ces ménagemens que j’exige, dit-il à Mme d’Épinay qu’il n’avait point encore accusée, vous les avez eus sans que je vous en parlasse, et sûrement jamais un véritable ami n’aura besoin que je les lui demande ; mais, ma chère amie, parlons sincèrement : me connaissez-vous des amis[12] ? »

« Me connaissez-vous des amis ? » disait Rousseau à Mme d’Épinay. — Pouvez-vous avoir des amis ? — Telle était la seule réponse que Mme d’Épinay avait à faire à Rousseau. Ce n’est pas que les maximes que Rousseau prétend établir en amitié soient fausses et injustes, gardons-nous de le croire. Les amis ne doivent être ni tyranniques, ni injurieux, ni vains, ni durs, ni insoucians : ils doivent supporter les défauts de leurs amis malades. Rousseau a raison ; ce sont là vraiment les devoirs de l’amitié. Qu’est-ce donc que je reproche à Rousseau ? Une seule chose, mais capitale, et qui rend l’amitié impossible : il érige en droits pour lui-même les devoirs qu’il impose à ses amis. Oui, je dois supporter la mauvaise humeur de mon ami malade, mais il n’a pas le droit d’avoir de la mauvaise humeur contre moi. Oui, quand mon ami a tort et qu’il se fâche, je dois être doux et indulgent avec lui, je dois le ménager ; mais il n’a pas le droit d’avoir toujours tort et de toujours se fâcher contre moi. Oui, je ne dois pas être fier et vain des services que je rends à mon ami, mais il n’a pas le droit d’être particulièrement ingrat envers moi. L’homme a plus de devoirs qu’il n’a de droits, et tous les devoirs que j’ai envers mon prochain ne sont pas des droits que mon prochain a sur moi. C’est même, si nous y prenons garde, cet excédant des devoirs sur les droits qui maintient ici-bas la société morale. Nous voulons souvent détruire cet ordre établi de Dieu, changer en droits pour tous les devoirs du prochain envers nous. Ainsi l’aumône est le devoir du riche : nous en faisons le droit du pauvre. Je dois aimer mon prochain comme moi-même ; mais le prochain a-t-il le droit de me dire : Aime-moi ! À cela je suis tenté de répondre : Sois aimable ! L’accomplissement des devoirs est une vertu ; mais le prochain n’a pas le droit d’exiger que j’aie de la vertu à son profit, sans quoi la vertu des uns serait le péché des autres, ce qui n’est pas dans l’ordre moral ; car de cette manière, si par vertu je nourris mon prochain, mon prochain deviendra paresseux ; si je suis humble, mon prochain deviendra orgueilleux, — de telle sorte que le plus sûr moyen de rendre la société impossible, c’est de créer autant de droits dans ce monde qu’il y a de devoirs. Chacun alors en effet ne pensera plus qu’aux droits qu’il a, oubliant les devoirs, et ces devoirs exigés deviendront insupportables. Telle est l’erreur du code d’amitié que fait Rousseau. Il s’arroge comme droits tous les devoirs qu’il impose à ses amis, et parce que ses amis doivent être doux, indulgens, affectueux, tolérans avec lui, il croit avoir le droit d’être capricieux, fantasque, défiant et grondeur avec eux.

Le petit code d’amitié que Rousseau rédigeait à son profit m’a fait relire le De Amicitiâ de Cicéron. Je ne veux pas faire ici une comparaison entre le traité de Cicéron et la lettre de Rousseau. Je citerai seulement ce passage qui me semble fort bien s’appliquer aux deux caractères de Rousseau et de Diderot, et qui explique comment la durée de leur amitié était impossible : « Un ami, dit Cicéron, ne doit pas aimer à accuser son ami ou à l’entendre accuser… La bonne amitié ne doit pas seulement repousser les accusations contre nos amis, elle ne doit pas être soupçonneuse ; elle ne doit pas croire aisément qu’un ami a manqué envers nous de foi et de tendresse[13]. » Voilà pour Rousseau ; voici maintenant pour Diderot : « Il faut aussi en amitié une grande douceur de façons et de paroles ; jamais de hauteur ni de dureté. L’amitié doit toujours avoir une familiarité aimable et douce ; rien de tendu ni de sévère ; il faut qu’elle soit facile et avenante. » C’est cette douceur et cette facilité qui manquaient à Diderot. Il ne manquait pas au fond de bonté, il manquait de bonhomie. Le funeste penchant qu’il avait à mettre en scènes de théâtre et de roman tous les incidens de la vie ordinaire gâtait ses bonnes qualités. Il était tracassier afin d’être dramatique.

Cependant, grâce à l’intervention de Mme d’Épinay, la querelle de Rousseau et de Diderot s’était apaisée. Rousseau avait été à Paris voir Diderot ; Diderot était venu à l’Ermitage. « Vous aviez bien raison de vouloir que je visse Diderot, écrit Rousseau à Mme d’Épinay, il a passé hier la journée ici. Il y a longtemps que je n’en ai passé d’aussi délicieuse. Il n’y a point de dépit qui tienne contre la présence d’un ami. » Mais il n’y a pas de réconciliation non plus qui ne laisse de trace, et bientôt survint une nouvelle querelle qui fut une rupture ; Cette fois la rupture ne fut pas seulement avec Diderot, elle fut avec tous les anciens amis de Rousseau, avec Mme d’Épinay, avec Grimm, avec Diderot, avec tout le parti philosophique.


II

Quelles étaient les dispositions d’esprit de Rousseau au moment de cette seconde querelle ? L’hiver de 1756-57, cet hiver que Rousseau avait voulu passer à l’Ermitage en dépit de ses amis et de ses gouverneuses, était fini. Rousseau était réconcilié avec Diderot. Mme d’Houdetot était venue s’établir à Eaubonne, et la passion que Rousseau avait prise pour elle avait rempli son été ; mais cette passion avait été malheureuse : Saint-Lambert était revenu, et, pour marquer son mécontentement à Rousseau, dormait impertinemment aux lectures que lui faisait celui-ci[14]. Mme d’Houdetot était froide et sérieuse, C’était dans l’âme de Rousseau une première cause de dépit et d’amertume. Mme d’Épinay, quoiqu’elle eût pardonné à Rousseau l’indigne soupçon qu’il avait eu contre elle, d’avoir écrit une lettre anonyme à Saint-Lambert pour l’avertir de l’amour de Rousseau pour Mme d’Houdetot, Mme d’Épinay n’avait plus pour lui qu’une sorte de compassion sans affection, et Rousseau, qui se souvenait de l’avoir offensée, se sentait embarrassé avec elle. Enfin Grimm, qui avait suivi le maréchal d’Estrées en Allemagne comme secrétaire pendant la campagne de 1757, Grimm était revenu et régnait à La Chevrette, chez Mme d’Épinay.

Si j’étais le moins du monde disposé à croire que les amis de Rousseau conspiraient contre lui, je croirais volontiers avec Rousseau, dans ses Confessions, que Grimm était le chef ou l’inventeur du complot. Grimm en effet avait un grand tort envers Rousseau : il avait une clairvoyance impitoyable ; il voyait tous les travers de Rousseau, comprenait mieux que personne quels devaient en être les effets, et en avertissait ses amis, Mme d’Épinay surtout ; s’étant bien vite aperçu que Rousseau ne pouvait pas avoir d’amis, il ne l’aimait plus, et s’en garait, comme d’un maniaque ou d’un fou. Cette conduite n’est pas celle d’un conspirateur aux yeux de quiconque sait les torts du caractère de Rousseau ; mais aux yeux de Rousseau, qui naturellement ignorait ses propres torts, elle devait tout à fait avoir l’air d’une conspiration. La meilleure manière d’expliquer ce que je veux dire en ce moment est de prendre ça et là dans les Mémoires de Mme d’Épinay, si favorables à Grimm, quelques traits de la conduite de Grimm envers Rousseau. Cette conduite est toujours sage et sensée, mais elle n’est pas d’un ami. Grimm a toujours raison, soit dans ses jugemens, soit dans ses procédés avec Rousseau, mais il a durement raison.

Rousseau, réconcilié avec Mme d’Épinay, se reprochait souvent, soit comme une injustice, soit comme une maladresse, d’avoir accusé Grimm auprès de Mme d’Épinay. Il voulait, disait-il, une fois que Grimm serait revenu, réparer les torts qu’il avait envers lui. « Aidez-moi, aidez-moi, m’a-t-il dit d’un air pénétré, raconte Mme d’Épinay dans une lettre qu’elle écrit à Grimm, à retrouver un ami qui n’a jamais cessé de m’être cher. — Je lui ai promis de vous engager à l’écouter ; je n’ai rien promis de plus, c’est à vous de faire le reste… Plus nous lui connaissons d’orgueil, plus sa démarche me paraît sincère ; mais il a besoin d’être soutenu et encouragé[15]. » On voit que Mme d’Épinay craint que Grimm ne soit froid et sec avec Rousseau, et ne le traite comme un homme avec qui il est décidé à rompre. Voyons le récit de la réconciliation que Mme d’Épinay tâchait de ménager entre Rousseau et Grimm. Ce sont toutes ces réconciliations successives, réconciliation avec Diderot, réconciliation avec Mme d’Épinay, réconciliation avec Grimm, qui amenèrent inévitablement la grande et suprême rupture.

Grimm, étant revenu à Paris, part pour Épinay avec Mme d’Épinay. « Rousseau nous y attendait, dit Mme d’Épinay. M. Grimm, que j’avais prévenu qu’il l’y trouverait, me prédit que leur explication se passerait en bavardage, et que Rousseau ne dirait pas un mot de ce qu’il devait, dire. « Au reste, avait-il ajouté, s’il fait un pas, j’en ferai quatre : vous pouvez y compter. » Grimm avait bien deviné. Rousseau courut à lui en lui tendant la main, non comme quelqu’un qui a des torts et qui cherche à les réparer, mais comme un homme généreux qui tend la main à un coupable et qui pardonne. M. Grimm le reçut avec le ton qu’il avait pris depuis longtemps avec lui. Au bout d’une demi-heure, il se retira dans son appartement et y fut assez longtemps. Rousseau n’avait pas l’air à son aise. — Il se fait tard, me dit-il tout d’un coup ; Grimm ne descend pas. Si je l’allais trouver, qu’en dites-vous, madame ? — Tout comme il vous plaira, lui dis-je ; mais si c’est avec la disposition où vous étiez lorsqu’il est arrivé, avec l’air de protection… - Pardieu, madame, vous êtes d’une tyrannie inconcevable ; voulez-vous que j’affiche mes torts et mon pardon ? Cela ne sera point. — J’ai cru, monsieur, que c’était le rôle qui vous convenait après avoir affiché votre injustice. Est-ce dans le silence de votre cabinet que vous l’avez accusé de vous avoir fait perdre le pain que vous vous efforciez de gagner[16] ? Est-ce au fond de votre cœur que vous l’avez soupçonné de vous décrier ?… - Il me tourna le dos brusquement et s’en alla dans le jardin. M. Grimm rentra, et ne voyant plus Rousseau, il me demanda en riant si j’étais contente de sa réception. — Non, assurément, lui dis-je. — Il me plaisanta sur la crédulité que j’avais mise à son repentir. — Je parierais, ajouta-t-il, qu’il ne se reproche pas davantage l’injure qu’il vous a faite. Le soir, Rousseau fut cependant trouver M. Grimm dans son appartement, lorsque tout le monde fut retiré. Il le complimenta sur son retour, il le questionna sur son voyage ; puis, en se retirant, il lui prit la main en disant : Ah ! ça, mon cher Grimm, vivons désormais en bonne intelligence et oublions réciproquement ce qui s’est passé. Grimm se mit à rire. — Je vous jure, lui dit-il, que ce qui s’est passé de votre part est le moindre de mes soucis. — Ils se séparèrent après cette belle explication, et Rousseau n’en eut pas moins le front de me dire le lendemain : — Vous devez être contente, madame, et Grimm doit l’être aussi. Je me suis assez humilié pour vous complaire à tous les deux ; mais si cela doit me rendre le cœur de mon ami, je ne m’en repens pas. — Que l’on juge quel a été mon étonnement en apprenant le détail de cette prétendue humiliation[17] ! »

Prenons maintenant le récit des Confessions. Rousseau raconte comment, vaincu par les raisonnemens et les instances de Mme d’Épinay, il avait fini par croire qu’il avait mal jugé Grimm et qu’il avait envers lui des torts graves qu’il devait réparer. « Bref, comme j’avais déjà fait plusieurs fois avec Diderot, avec le baron d’Holbach, moitié gré, moitié faiblesse, je fis toutes les avances que j’avais droit d’exiger ; j’allai chez Grimm, comme un autre George Dandin, lui faire des excuses des offenses qu’il m’avait faites, toujours dans cette fausse persuasion qui m’a fait faire en ma vie mille bassesses auprès de mes feints amis, qu’il n’y a point de haine qu’on ne désarme à force de douceur et de bons procédés… Je m’attendais que, confus de ma condescendance et de mes avances, Grimm me recevrait, les bras ouverts, avec la plus tendre amitié ; il me reçut en empereur romain, avec une morgue que je n’avais jamais vue à personne. Je n’étais point du tout préparé à cet accueil. Quand, dans l’embarras d’un rôle si peu fait pour moi, j’eus rempli en peu de mots et d’un air timide l’objet qui m’amenait près de lui, avant de me recevoir en grâce, il prononça avec beaucoup de majesté une longue harangue qu’il avait préparée et qui contenait la nombreuse énumération de ses rares vertus, et surtout dans l’amitié… Je tombais des nues, j’étais ébahi, je ne savais que dire, je ne trouvais pas un mot. Toute cette scène eut l’air de la réprimande qu’un précepteur fait à son disciple, en lui faisant grâce du fouet[18]. »

Des deux récits, lequel croire ? Je crois à tous les deux, car ils se ressemblent beaucoup plus qu’ils n’en ont l’air. Je crois volontiers à tout ce que dit Mme d’Épinay de l’orgueil de Rousseau et de ses effets. J’ai vu beaucoup de grands orgueils de nos jours, et le signe le plus caractéristique que j’aie observé chez les hommes atteints de cette manie de l’orgueil, c’est que, dans l’ordre moral, ils croyaient tout pouvoir et ne rien devoir. Ils ne niaient pas la morale ; seulement ils s’y croyaient supérieurs, comme si la morale était une loi qui ne régnait que jusqu’à un certain degré de l’échelle humaine. Rousseau en était arrivé à ce point d’hallucination vaniteuse que tout ce qui était de lui lui semblait saint et sacré : la faute ne pouvait pas approcher de lui. Cependant, si je crois tout de l’orgueil de Rousseau, je crois tout aussi de la désaffection et de la malveillance de Grimm envers Rousseau. Les excuses furent faites avec un orgueil embarrassé ; elles furent reçues avec une froideur insouciante et dédaigneuse.

Telles étaient les dispositions d’esprit de Rousseau quand vint l’incident qui amena la querelle : je veux parler du voyage de Mme d’Épinay à Genève.

Mme d’Épinay était fort souffrante, et ses amis la pressaient d’aller à Genève consulter Tronchin, qui était le médecin à la mode à cette époque et qui faisait, disait-on, des cures merveilleuses. Elle se décida à faire ce voyage. Rousseau prétend qu’elle voulait se faire accompagner par lui ; Mme d’Épinay prétend au contraire qu’elle n’a jamais songé à se faire accompagner par Rousseau, qui l’aurait fort embarrassée. « Un jour, dit Rousseau, Mme d’Épinay m’envoya chercher. En entrant, j’aperçus dans ses yeux et dans toute sa contenance un air de trouble dont je fus d’autant plus frappé que cet air ne lui était point ordinaire, personne au monde ne sachant mieux qu’elle gouverner son visage et ses mouvemens. — Mon ami, dit-elle, je pars pour Genève. Ma poitrine est en mauvais état ; ma santé se délabre au point que, toute chose cessante, il faut que j’aille voir et consulter Tronchin. Cette résolution, si brusquement prise et à l’entrée de la mauvaise saison, m’étonna d’autant plus que je l’avais quittée sans qu’il en fut question. Je lui demandai qui elle emmènerait avec elle. Elle me dit qu’elle emmènerait son fils avec M. Linant[19], et puis elle ajouta négligemment : — Et vous, mon ours, ne viendrez-vous pas aussi ? — Comme je ne crus pas qu’elle parlât sérieusement, sachant que, dans la saison où nous étions, j’étais à peine en état de sortir de ma chambre, je plaisantai sur l’utilité du cortège d’un malade pour un autre malade. Elle parut elle-même n’en avoir pas fait tout de bon la proposition, et il n’en fut plus question[20]. »

Pourquoi Rousseau n’en est-il pas resté à l’idée qu’il a eue au moment même de la proposition, que cette proposition faite négligemment n’était point sérieuse ! À ce moment Rousseau voyait bien et juste. Pourquoi n’a-t-il pas gardé ce point de vue simple et vrai ? Trois choses l’en ont empêché : les commérages de la cuisine de Mme d’Épinay, sa manie ombrageuse et son orgueil inquiet et soupçonneux, enfin l’intervention bruyante de Diderot.

Voyons d’abord comment les commérages de la cuisine de Mme d’Épinay sont devenus, grâce à Rousseau, des calomnies auprès de la postérité. « Je n’avais pas besoin, dit Rousseau dans ses Confessions, de beaucoup de pénétration pour comprendre qu’il y avait à ce voyage un motif secret qu’on me taisait. Ce secret, qui n’en était un dans toute la maison que pour moi, fut découvert dès le lendemain par Thérèse, à qui Teissier, le maître d’hôtel, qui le savait de la femme de chambre, le révéla. » Rousseau s’arrête là et continue son récit après cette réticence qui dit tout. Un des derniers commentateurs et éditeurs de Rousseau n’a pas manqué d’ajouter en note que Mme d’Épinay allait à Genève pour y cacher une grossesse. Ainsi les propos de l’antichambre de Mme d’Épinay, recueillis et accrus par Thérèse, cette fille bavarde et menteuse qui était le vilain génie de Rousseau, voilà les fondemens de la calomnie qu’il jette, dans ses Confessions, à la tête de sa bienfaitrice ; voilà comment la voix dénigrante des plus petites et des plus basses gens du monde, au lieu de mourir entre l’antichambre et la cuisine, arrive jusqu’à nous à l’aide de Rousseau, qui s’approprie la malice envieuse d’une domestique et s’en inspire pour être ingrat à son aise. Si la chose eût été vraie, c’eut encore été une indignité de la dévoiler : que dire quand elle est fausse, quand la fausseté en est évidente à tous les yeux, quand le commentateur et l’éditeur de Rousseau, qui a suppléé à la réticence indiscrète des Confessions, est forcé lui-même de remarquer qu’il y a lieu de douter ? car enfin, dit-il en note, Mme d’Épinay part avec son fils, et M. d’Épinay lui-même conduit sa femme jusqu’à Genève et l’y installe. Voilà comment Mme d’Épinay essayait de cacher son état. Tout est donc invraisemblable dans le secret que la femme de chambre a révélé au maître d’hôtel, le maître d’hôtel à Thérèse, Thérèse à Rousseau, et Rousseau à la postérité. Le commentateur en convient ; seulement, comme il est décidé à trouver Mme d’Épinay coupable afin de trouver Rousseau innocent, forcé de renoncer à une imputation, il en invente une autre plus affreuse, et n’absout Mme d’Épinay d’une faute que pour l’accuser d’un crime. Quelle manie calomnieuse ! et pourquoi, bon Dieu ? Pour expliquer que Rousseau a eu raison de ne pas accompagner Mme d’Épinay à Genève, comme s’il fallait que Mme d’Épinay fût coupable à la fois et d’une faute et d’un crime pour que Rousseau fût excusé de ne pas la conduire à Genève, comme s’il ne suffisait pas pour justifier Rousseau qu’il fut malade et hors d’état de voyager. Rousseau disant à Mme d’Épinay : « Je suis trop malade pour partir avec vous, » est un ami sensé et raisonnable que personne ne peut accuser, sauf Diderot, qui fait de la rhétorique sur toutes choses ; mais quand Rousseau dit dans ses Confessions : « Je n’ai point voulu accompagner Mme d’Épinay, parce qu’elle avait fait une faute, » et quand le commentateur ajoute : « peut-être un crime, » en vérité, il y a là une fureur de calomnie que je ne comprends pas. « Je ne voulais pas, dit Rousseau, servir de chaperon à Mme d’Épinay. » - Mais quoi ? puisque son mari partait avec elle, puisqu’il la conduisait et l’installait à Genève, que fallait-il de plus ? Rousseau avait-il la prétention d’être pour Mme d’Épinay un meilleur chaperon que son mari même ? Je ne veux pas qu’on me prenne pour le chevalier de la vertu de Mme d’Épinay, et je n’ai pas besoin non plus de prouver que Mme d’Épinay était une Lucrèce, pour prouver qu’elle n’est coupable ni des manœuvres que Rousseau dit qu’elle faisait pour cacher sa faute et où elle voulait l’envelopper, ni de l’horreur que lui prête le commentateur de Rousseau. Mme d’Épinay avait Grimm pour amant ; tout le monde le savait ; M. d’Épinay lui-même ne l’ignorait pas, et Mme d’Épinay n’en faisait ni mystère ni vanité. Le peu de secret qu’il y avait dans tout cela rend même d’autant plus invraisemblable le secret qui, selon Rousseau, était la cause du voyage de Genève ; car enfin que voulait-on cacher ? Une faute que tout le monde connaissait, et j’ajoute que tout le monde excusait, grâce à la facilité des mœurs du temps ? — Les suites de la faute ? Le mari protestait lui-même par sa présence contre une idée de ce genre. Pourquoi vouloir à toute force mettre des mystères ou des horreurs là où la vérité suffit pour tout expliquer ? Une femme est malade depuis longtemps ; les médecins de Paris ne la guérissent pas ; elle quitte Paris pour aller consulter à Genève un grand médecin qui est à la mode, et pour changer d’air et de régime : son mari l’accompagne à Genève, l’y installe ; et revient ensuite à Paris pour ses affaires. Quoi de plus simple et de plus vraisemblable ? Au moment de partir, elle dit à un de ses amis : « Pourquoi ne m’accompagneriez-vous pas ? » La proposition est faite en riant et accueillie de même, puis on n’y pense plus. Quoi de plus simple encore et qui ressemble plus aux paroles qui se disent et s’entendent sans cesse dans le monde ? Voilà toute l’histoire de ce voyage que Rousseau fait si mystérieux.

Comment Rousseau a-t-il donc cru que Mme d’Épinay tenait à ce qu’il l’accompagnât ? comment sur cette idée s’est-il laissé aller à ses soupçons ? Ici encore arrive Diderot, et sa lettre à Rousseau sur le voyage de Mme d’Épinay ; mais cette lettre même de Diderot a une histoire différente dans les Mémoires de Mme d’Épinay et dans les Confessions.

« Pendant les derniers jours que Mme d’Épinay avait passés à la campagne, Rousseau avait paru redoubler d’attachement pour elle. La veille du jour où elle quitta Épinay, tandis qu’ils étaient seuls ensemble, on apporta à Mme d’Épinay ses lettres ; il s’en trouva une pour Rousseau adressée chez elle : elle la lui remit. La lecture de cette lettre causa à celui-ci un mouvement de dépit si violent, que, se croyant seul, il se frappa la tête de ses deux poings en jurant. « Qu’avez-vous ? lui dit-elle ; quelle nouvelle vous met dans cet état ? — Mordieu ! dit-il en jetant à terre la lettre qu’il venait de déchirer de ses dents, ce ne sont pas là des amis ; ce sont des tyrans ! Quel ton impérieux prend ce Diderot ! Je n’ai que faire de leurs conseils[21]. » Mme d’Épinay ramasse la lettre, et elle en donne un extrait ; mais comme dans les Confessions nous avons la lettre même de Diderot, c’est là qu’il faut la lire.

« Je suis fait pour vous aimer et pour vous donner du chagrin (écrit Diderot à Rousseau). J’apprends que Mme d’Épinay va à Genève et je n’entends point dire que vous l’accompagniez. Mon ami, content de Mme d’Épinay, il faut partir avec elle ; mécontent, il faut partir beaucoup plus vite. Etes-vous surchargé du poids des obligations que vous lui avez ? voilà une occasion de vous acquitter en partie et de vous soulager. Trouverez-vous une autre occasion dans votre vie de lui témoigner votre reconnaissance ? Elle va dans un pays où elle sera comme tombée des nues. Elle est malade ; elle aura besoin d’amusement et de distraction l’hiver. Voyez, mon ami. L’objection de votre santé peut être beaucoup plus forte que je ne la crois ; mais êtes-vous plus mal aujourd’hui que vous ne l’étiez il y a un mois, et que vous ne le serez au commencement du printemps ? Ferez-vous dans trois mois le voyage plus commodément qu’aujourd’hui ? Pour moi, je vous avoue que si je ne pouvais supporter la chaise, je prendrais un bâton et je la suivrais. Et puis, ne craignez-vous point qu’on ne mésinterprète votre conduite ? On vous soupçonnera ou d’ingratitude ou d’un autre motif secret. Je sais bien que, quoi que vous faisiez, vous aurez toujours pour vous le témoignage de votre conscience ; mais ce témoignage suffit-il seul, et est-il permis de négliger jusqu’à certain point celui des autres hommes ? Au reste, mon ami, c’est pour m’acquitter avec vous que je vous écris ce billet ; s’il vous déplait, jetez-le au feu, et qu’il n’en soit non plus question que s’il n’eût jamais été écrit. Je vous salue, vous aime et vous embrasse[22]. »

J’ai souligné dans cette lettre de Diderot ce qui devait, étant lu par Mme d’Épinay, amener inévitablement entre elle et Rousseau une explication. Quant au mot de Diderot, « on vous soupçonnera d’ingratitude ou d’un autre motif secret, » il a trait à la passion que Rousseau avait pour Mme d’Houdetot. C’était là, disait-on dans le monde, le motif qui empêchait Rousseau d’accompagner Mme d’Épinay à Genève[23]. Je fais cette remarque pour qu’il soit bien entendu que le motif secret dont parle Diderot ne se rapporte pas le moins du monde aux ignobles commérages du maître d’hôtel et de Thérèse. Je reviens maintenant à l’explication entre Mme d’Épinay et Rousseau. « Si vous êtes mécontent de Mme d’Épinay, écrivait Diderot, c’est une raison de plus de l’accompagner. » - « Mécontent de moi, monsieur ! s’écria Mme d’Épinay lisant cette phrase ; quels sont donc mes torts avec vous, s’il vous plaît ? » -Rousseau revint comme d’un rêve et resta interdit de l’imprudence que la colère venait de lui faire commettre ; il arracha la lettre des mains de Mme d’Épinay, et enfin, pressé de répondre : « C’est, dit-il, la suite de ces anciennes inquiétudes[24] ; mais vous m’avez dit qu’elles n’étaient pas fondées ; je n’y pense plus, vous le savez bien. Est-ce que cela réellement vous ferait plaisir que j’allasse à Genève ? » - Et vous vous êtes permis, lui dit Mme d’Épinay, de m’accuser auprès de M. Diderot ? — Je l’avoue, répondit-il ; je vous en demande pardon. Il vint me voir alors. J’avais le cœur oppressé ; je ne pus résister à l’envie de lui confier ma peine. Le moyen d’avoir de la réserve avec celui qui nous est cher ? — Vous trouvez donc qu’il en coûte moins, monsieur, de soupçonner son amie et de l’accuser sans vraisemblance et sans certitude ? — Si j’avais été sûr, madame, que vous eussiez été coupable, je me serais bien gardé de le dire, j’en aurais été trop humilié, trop malheureux. — Est-ce aussi la raison, monsieur, qui vous a empêché depuis de dissuader M. Diderot ? — Sans doute. Vous n’étiez pas coupable ; je n’en ai pas trouvé l’occasion, et cela devenait indifférent. » Mme d’Épinay, indignée, voulut le chasser de son appartement. Il tomba à ses genoux et lui demanda grâce en l’assurant qu’il allait écrire sur-le-champ à Diderot pour la justifier. « Tout comme il vous plaira, lui dit-elle ; rien de votre part ne peut plus m’affecter. Vous ne vous contentez pas de me faire la plus mortelle injure ; vous me jurez tous les jours que votre vie ne suffira pas pour la réparer, et en même temps vous me peignez aux yeux de notre ami comme une créature abominable ; vous soufflez qu’il garde cette opinion, et vous croyez que tout est dit en lui mandant aujourd’hui que vous vous êtes trompé. — Je connais Diderot, lui répondit-il, et la force qu’ont sur lui les premières impressions. J’attendais que j’eusse quelques preuves pour vous justifier. — Monsieur, reprit-elle, sortez ! votre présence me fait mal. Je suis trop heureuse de partir ; je ne pourrais prendre sur moi de vous revoir. Vous pouvez dire à tous ceux qui vous le demanderont que je n’ai point désiré que vous vinssiez avec moi, parce qu’il ne pouvait jamais nous convenir de voyager ensemble dans l’état où votre santé et la mienne sont réduites. Allez, et que je ne vous revoie pas[25] ! »

Le récit de Mme d’Épinay a sur celui que fait Rousseau dans ses Confessions un avantage incontestable : il explique à merveille pourquoi Rousseau a quitté l’Ermitage. Mme d’Épinay lui ayant défendu de la revoir, il ne pouvait plus rester à l’Ermitage chez elle. Dans le récit des Confessions, au contraire, on ne comprend pas bien pourquoi Rousseau quitte l’Ermitage, sinon qu’il se brouille avec Mme d’Épinay parce qu’elle a voulu l’emmener à Genève. « Si j’eusse été, dit-il, dans mon état naturel après la proposition et le refus de ce voyage de Genève, je n’avais qu’à rester tranquille, et tout était dit. » C’est vrai, s’il n’y avait pas eu l’explication que raconte Mme d’Épinay et que Rousseau passe sous silence. « Mais j’en avais sottement fait une affaire qui ne pouvait rester dans l’état où elle était, et je ne pouvais me dispenser de toute explication ultérieure qu’en quittant l’Ermitage, ce que je venais de promettre à Mme d’Houdetot de ne pas faire, au moins pour le moment présent. » Quelles raisons Mme d’Houdetot avait-elle donc données à Rousseau pour ne point quitter l’Ermitage ? « Des raisons, dit Rousseau, toutes-puissantes sur mon cœur. » Je ne sais si je me trompe, mais il me semble facile, après tout ce que je viens de citer, de comprendre et de suivre la conduite de Rousseau, plus absurde encore qu’elle n’est méchante, et qui ne devient ingrate qu’à cause de la vanité qu’il met à se croire infaillible. Rousseau ne voulait pas aller à Genève avec Mme d’Épinay ; Diderot là-dessus écrit à Rousseau qu’il est obligé d’honneur et de reconnaissance à accompagner Mme d’Épinay ; Rousseau croit aussitôt qu’il y a un complot fait pour l’emmener à Genève : dans sa colère, il laisse voir à Mme d’Épinay la lettre de Diderot, et Mme d’Épinay y voit, non ce qui regarde Rousseau, mais ce qui la regarde, chose fort naturelle, c’est-à-dire que Rousseau l’a accusée auprès de Diderot. De là l’explication dont Rousseau ne parle pas dans ses Confessions, non plus que de la défense que lui fait Mme d’Épinay de jamais la revoir, ce qui équivalait à lui donner congé de l’Ermitage. D’un autre côté, Rousseau, congédié par Mme d’Épinay, ne voulait pas avoir l’air de recevoir le congé, il voulait le donner ; de là son ardeur à grossir la querelle qu’il faisait à Mme d’Épinay d’avoir tramé un complot pour l’emmener à Genève. Ce complot créait un tort à Mme d’Épinay et donnait un grief à Rousseau contre elle.

La lettre de Diderot à Rousseau avait dû naturellement irriter Mme d’Épinay et amener l’explication qui fit la rupture. Cette lettre devait aussi irriter Rousseau et le jeter dans cette aveugle colère qui lui fit montrer la lettre de Diderot à Mme d’Épinay. Était-ce à cause du ton de pédagogue que prenait Diderot ? Ce ton devait irriter Rousseau ; mais il était ordinaire chez Diderot. Ce qui irritait surtout Rousseau et ce qui inquiétait sa vanité, c’était l’idée même du séjour à Genève avec Mme d’Épinay. Le sentiment qui lui rendait cette idée insupportable éclate dans une lettre à Saint-Lambert, où il se plaint que Mme d’Houdetot veuille aussi qu’il aille à Genève. « Quoi qu’il arrive, dit-il, je ne veux pas aller m’étaler dans mon pays à la suite d’une fermière générale[26]. » Voilà, ne nous y trompons pas, le vrai mot de la situation. Toutes les raisons que lui donnait Diderot pour accompagner Mme d’Épinay l’en détournaient au lieu de l’y décider. Vous êtes l’obligé de Mme d’Épinay. — J’entends ! on veut que je sois son valet, et cela dans mon pays même. – Mme d’Épinay n’a pas de relations à Genève ; elle y tombe des nues. — Croit-on que j’aie à Genève une famille riche et puissante qui va entourer Mme d’Épinay ? Eh non ! elle verra que ma famille est composée de bonnes gens, mais de petites gens. Elle écrira à Paris que le citoyen de Genève est un petit bourgeois, et elle montrera à Genève que le grand écrivain de Paris n’a qu’une condition précaire et subalterne dans le monde. Je perdrai des deux côtés : à Paris le prestige de ma citoyenneté genevoise, à Genève le prestige de ma réputation littéraire.

En même temps, chose fort naturelle avec l’esprit inquiet et défiant de Rousseau, plus il craignait le voyage de Genève, plus il croyait au complot fait pour l’y entraîner. C’est par ces dispositions d’esprit qu’il faut expliquer la lettre que Rousseau écrivit à Mme d’Épinay dans les derniers temps du séjour de celle-ci à Paris, et qui hâta encore la rupture. « Je ne disconviens pas, dit-il, que le désir de m’avoir avec vous ne soit obligeant et m’honore ; mais outre que vous m’aviez témoigné ce désir avec si peu de chaleur, que vos arrangemens de voiture étaient déjà pris[27], je ne puis souffrir qu’une amie emploie l’autorité d’autrui pour obtenir ce que personne n’eût mieux obtenu qu’elle. Je trouve à tout cela un air de tyrannie et d’intrigue qui m’a donné de l’humeur, et je ne l’ai peut-être que trop exhalée, mais seulement avec votre ami et le mien (Grimm et Diderot). Je n’ai pas oublié ma promesse[28] ; mais on n’est pas le maître de ses pensées, et tout ce que je puis faire est de vous dire la mienne en cette occasion pour être désabusé si j’ai tort… J’ignore comment tout ceci finira ; mais, quoi qu’il arrive, soyez sûre que je n’oublierai jamais vos bontés pour moi, et que, quand vous ne voudrez plus m’avoir pour esclave, vous m’aurez toujours pour ami. »

Mme d’Épinay ne répondit pas à cette lettre ; mais Rousseau poursuivant toujours ses deux idées fixes, toutes contradictoires qu’elles étaient l’une à l’autre, — d’une part d’accuser Mme d’Épinay d’un complot, afin d’avoir un grief contre elle, et d’autre part de tâcher de rester à l’Ermitage le plus longtemps qu’il pourrait, parce que cela lui était commode et doux, — Rousseau écrivit à Grimm une longue lettre qui répondait à sa double pensée, qui accusait et qui priait, qui commençait la guerre et qui offrait la paix : lettre pleine d’éloquence, parce qu’elle exprimait les défiances de Rousseau et son impatience des bienfaits reçus, toutes ses passions enfin ; lettre pleine d’habileté en même temps, parce que la passion et même la manie n’ôtent pas l’habileté. Citons quelques passages de cette lettre, ceux où éclate le plus cette ardeur d’être ingrat qui fait ici l’éloquence de Rousseau.

« Dites-moi, Grimm, pourquoi tous mes amis prétendent que je dois suivre Mme d’Épinay ? Ai-je tort ou seraient-ils tous séduits ? Auraient-ils tous cette basse partialité, toujours prête à prononcer en faveur du riche et à surcharger la misère de cent devoirs inutiles qui la rendent plus inévitable et plus dure ?… Qu’est-ce qui peut m’obliger à suivre Mme d’Épinay ? L’amitié, la reconnaissance, l’utilité qu’elle peut retirer de moi ? Examinons tous ces points.

« Si Mme d’Épinay m’a témoigné de l’amitié, je lui en ai témoigné davantage. Les soins ont été mutuels et du moins aussi grands de ma part que de la sienne. Quant aux bienfaits, premièrement je ne les aime point, je n’en veux point, et je ne sais aucun gré de ceux qu’on me fait supporter par force. J’ai dit cela nettement à Mme d’Épinay, avant d’en recevoir aucun d’elle ; ce n’est pas que je n’aime à me laisser entraîner comme un autre à des liens si chers, quand l’amitié les forme ; mais dès qu’on veut trop tirer la chaîne, elle rompt, et je suis libre… Venons à l’article de l’utilité. Mme d’Épinay part dans une bonne chaise de poste, accompagnée de son mari, du gouverneur de son fils et de cinq ou six domestiques. Elle va dans une ville peuplée et pleine de société, où elle n’aura que l’embarras du choix… Considérez mon état, mes maux, mon humeur, mes moyens, mon goût, ma manière de vivre, plus forte désormais que les hommes et la raison même ; voyez, je vous prie, en quoi je puis servir Mme d’Épinay dans ce voyage et quelles peines il faut que je souffre, sans lui jamais être bon à rien. Soutiendrai-je une chaise de poste ? Puis-je espérer d’achever si rapidement une si longue route sans accident ? Ferai-je à chaque instant arrêter pour descendre, ou accélérerai-je mes tourmens et ma dernière heure pour m’être contraint ?… Je pourrais suivre la voiture à pied comme le veut Diderot ; mais la boue, la pluie, la neige me retarderont beaucoup dans cette saison. Quelque fort que je coure, comment faire vingt-cinq lieues par jour ? et si je laisse aller la chaise, de quelle utilité serais-je à la personne qui va dedans ?…

« Je crois voir d’où viennent tous les bizarres devoirs qu’on m’impose : c’est que tous les gens avec qui je vis me jugent toujours sur leur sort, jamais sur le mien, et veulent qu’un homme qui n’a rien vive comme s’il avait six mille francs de rente et du loisir de reste. Personne ne sait se mettre à ma place et voir que je suis un être à part, qui n’a point le caractère, les maximes, les ressources des autres, et qu’il ne faut point juger sur leurs règles[29]. »

Je disais, au commencement de ces études sur la vie et les ouvrages de Jean-Jacques Rousseau, que Rousseau me semblait souvent une sorte de sauvage transporté, par je ne sais quel hasard singulier, dans les salons du XVIIIe siècle. Dans la lettre à Grimm, je reconnais tout à fait ce sauvage moitié naturel et moitié affecté que j’essaie de définir. Rousseau dit qu’il est un être à part : il a raison ; oui, il est à part, non pas seulement par son caractère et par son génie, mais par sa vie et par sa condition. Pauvre, il vivait avec des riches, chez des riches, et n’osait pas s’y faire servir. Il y a des pauvres qui se font hardiment parasites et commensaux : Rousseau n’avait pas cette intrépidité de mauvais aloi. Il y a des pauvres de bon sens qui ne prennent des riches que le plaisir de la conversation, qui causent avec les grands, mais ne vivent pas avec eux : Rousseau n’avait pas cette habile retenue ; il se donnait tout entier du premier coup, quitte à se retirer brusquement tout entier au premier caprice. Il acceptait tout le premier jour : services, bienfaits, caresses, il était prodigue à recevoir, si j’ose ainsi parler ; mais dès le lendemain il commençait à faire ses comptes, et tâchait de s’acquitter par le mécontentement Il recouvrait l’indépendance par l’ingratitude ; alors il sentait sa pauvreté et ses inconvéniens, mais c’était pour s’en faire des griefs ; alors il parlait avec une emphase injurieuse de ses souliers qu’il nettoyait lui-même au milieu de vingt domestiques qui le servaient. Il y avait en lui toutes les sortes de pauvres : le pauvre timide et embarrassé, le pauvre envieux et ingrat, enfin le pauvre gourmé et déclamateur, ce qui est un genre de pauvre tout récent, et qui procède beaucoup de Rousseau. Ce sont tous ces pauvres, le bon et le mauvais, le vrai et le faux, que je retrouve dans cette lettre à Grimm qui est à la fois un chef-d’œuvre d’éloquence et d’ingratitude.

Cette lettre était faite évidemment pour le public, et elle pouvait lui faire illusion ; mais, jugée par les amis de Rousseau et de Mme d’Épinay, par ceux qui avaient vu tout ce que Mme d’Épinay avait mis de bonté et de délicatesse dans sa conduite envers Rousseau, par ceux qui avaient même souvent averti Mme d’Épinay qu’elle gâtait Rousseau, comme on gâte un enfant, et qu’elle s’en repentirait, jugée par la société du temps, cette lettre devait l’indigner et l’indigna. Que veut en effet Rousseau, se disaient Grimm et Diderot, à parler si fastueusement de sa pauvreté et de ses inconvéniens ? Sommes-nous des riches par hasard ? Ne travaillons-nous pas pour vivre, comme il fait lui-même ? Nous n’en vivons pas moins dans le monde, et nous y vivons de bonne grâce, sans mendicité et sans envie. Que ne fait-il comme nous ? Nous avons parmi les riches et les grands des amis qui nous obligent, sans que nous nous hâtions d’être ingrats envers eux, pour prouver que nous ne sommes pas leurs valets. Voilà ce que devaient se dire Grimm et Diderot, Grimm surtout, indigné de voir Mme d’Épinay si mal récompensée de ses bienfaits. Il écrivit donc à Rousseau une lettre violente, et dans cette déclaration de rupture Rousseau ne vit qu’un dernier témoignage du complot tramé depuis longtemps contre lui.

Il n’avait pourtant pas encore quitté l’Ermitage, et même il désirait tellement y rester pendant l’hiver de 1757 à 1758, qu’il écrivit de nouveau à ce sujet à Mme d’Épinay, alors à Genève, lui disant : « J’ai voulu quitter l’Ermitage et je le devais ; mais on prétend qu’il faut que j’y reste jusqu’au printemps, et puisque mes amis le veulent, j’y resterai jusqu’au printemps, si vous y consentez[30]. » Mme d’Épinay, informée par Grimm de sa rupture avec Rousseau[31] et décidée aussi à rompre avec lui après tant de mauvais procédés, lui répondit : « Puisque vous vouliez quitter l’Ermitage et que vous le deviez, je suis étonnée que vos amis vous aient retenu. Pour moi, je ne consulte point les miens sur mes devoirs, et je n’ai plus rien à vous dire sur les vôtres. » Le congé était clair et dur, plus dur même qu’il n’appartient à Mme d’Épinay. Rousseau quitta immédiatement l’Ermitage, et alla s’établir à Montmorency, dans une petite maison qu’il garda pendant un an, jusqu’en 1759, où il alla s’établir chez M. le duc de Luxembourg, au château de Montmorency.

La rupture était faite avec Grimm et Mme d’Épinay : restait Diderot, Diderot que Rousseau accusait depuis longtemps d’être un tyran, et qu’il soupçonnait déjà d’être un ennemi. Dans les derniers jours que passa Rousseau à l’Ermitage, Diderot l’y vint voir. Cette visite de Diderot était, si je ne me trompe, une sorte d’enquête que celui-ci venait faire. Il voulait savoir à quoi s’en tenir sur les griefs de Rousseau contre Mme d’Épinay ; il voulait aussi s’expliquer pourquoi Saint-Lambert se plaignait de l’impertinence de Rousseau. Diderot avait intérêt à éclaircir ce dernier point. Rousseau en effet, vers la fin de sa passion pour Mme d’Houdetot, avait dit un jour à Diderot que Saint-Lambert avait tort de se plaindre de lui, attendu que sa passion pour Mme d’Houdetot avait toujours été honnête et pure, et qu’il ne lui avait même jamais avoué ses sentimens. Diderot, s’échauffant là-dessus, conseilla à Rousseau d’écrire à Saint-Lambert, de lui avouer sa passion pour Mme d’Houdetot et de lui promettre d’étouffer son amour, tout pur qu’il était. Rousseau jura qu’il écrirait la lettre, et il l’écrivit. À quelque temps de là, Diderot rencontre Saint-Lambert chez le baron d’Holbach ; on parle de Rousseau. Saint-Lambert laisse échapper quelques mots de mépris. Diderot s’étonne, et prenant Saint-Lambert à part : « N’avez-vous donc pas reçu, lui dit-il, une lettre de Rousseau ? — De quelle lettre me parlez-vous ? lui répond Saint-Lambert. Je n’en ai reçu qu’une à laquelle on ne répond qu’avec des coups de bâton. » Et Saint-Lambert apprend à Diderot que la lettre de Rousseau, au lieu d’être un aveu et une excuse à la fois héroïque et sentimentale, comme l’avait conseillé Diderot, n’est qu’un long sermon sur la liaison entre Saint-Lambert et Mme d’Houdetot. Diderot furieux écrit à Rousseau : point de réponse. Alors il vient à l’Ermitage chercher cet éclaircissement que Rousseau ne voulait pas lui donner. Ici encore, comme toujours, deux récits.


« Diderot est allé hier à l’Ermitage afin de s’expliquer avec Rousseau, dit Grimm dans une lettre à Mme d’Épinay. Le soir, à son retour, il m’écrivit la lettre dont je vous envoie copie, car elle est belle et mérite d’être conservée. Ce matin, il est venu me voir et m’a conté le détail de sa visite. Rousseau était seul au fond du jardin. Du plus loin qu’il aperçut Diderot, il lui cria d’une voix de tonnerre et le visage allumé : Que venez-vous faire ici ? — Je viens savoir, lui répondit le philosophe, si vous êtes fou ou méchant.- Il y a quinze ans, reprit Rousseau, que vous me connaissez. Vous savez que je ne suis pas méchant, et je vais vous prouver que je ne suis pas fou. Suivez-moi. — Il le mène, aussitôt dans son cabinet, ouvre une cassette, remplie de papiers, en tire une vingtaine de lettres qu’il eut cependant l’air de trier sur les autres papiers. — Tenez ! dit-il, voilà des lettres de la comtesse, prenez au hasard, et lisez ma justification. Dès la première sur laquelle Diderot tombe, il lit très clairement les reproches les plus amers que lui fait la comtesse d’abuser de sa confiance pour l’alarmer sur ses liaisons avec le marquis, tandis qu’il ne rougit pas d’employer les pièges, la ruse et les sophismes les plus adroits pour la séduire. — Ah ! certes vous êtes fou, s’écria Diderot, de vous être exposé à me laisser lire ceci. Lisez donc vous-même ; cela est clair. Rousseau pâlit, balbutia, puis entra dans une fureur inconcevable, fit une sortie contre le zèle indiscret des amis et ne convint jamais qu’il eût tort. Connaissez-vous rien de comparable à cette folie ? Aujourd’hui Rousseau fait un crime à Diderot de s’être expliqué avec le marquis, et l’accuse hautement d’avoir révélé son secret, ce, qui est encore bien gauche, car il le force à le divulguer pour éviter de passer pour un traître. Voilà cet homme qui faisait un code de l’amitié. Il y a à lui pardonner toute la journée, et il ne passe rien aux autres. »


Voyons maintenant cette lettre de Diderot dont parle Grimm. Elle confirme le récit de Grimm, mais elle montre aussi la singulière exagération de paroles que Diderot mettait partout.


« Cet homme est un forcené. Je l’ai vu, je lui ai reproché, avec toute la force que donne l’honnêteté et une sorte d’intérêt qui reste au fond du cœur d’un ami qui lui est dévoué depuis longtemps, l’énormité de sa conduite, les pleurs versés aux pieds de Mme d’Épinay dans le moment même où il la chargeait près de moi des accusations les plus graves[32] ; cette odieuse apologie qu’il vous a envoyée, et où il n’y a pas une seule des raisons qu’il avait à dire ;… que sais-je encore ! Je ne suis pas content de ses réponses ; je n’ai pas eu le courage de le lui témoigner ; j’ai mieux aimé lui laisser la misérable consolation de croire qu’il m’a trompé. Qu’il vive ! Il a mis dans sa défense un emportement froid qui m’a affligé. J’ai peur qu’il ne soit endurci. Adieu, mon ami. Soyons et continuons d’être honnêtes gens. L’état de ceux qui ont cessé de l’être me fait peur. Adieu, mon ami, je vous embrasse bien tendrement. Je me jette dans vos bras comme un homme effrayé. Je tache en vain de faire de la poésie ; mais cet homme me revient tout à travers mon travail. Il me trouble, et je suis comme si j’avais à côté de moi un damné. Il est damné, cela est sûr. Adieu, mon ami !… Grimm, voilà l’effet que je ferais sur vous, si je devenais jamais un méchant. En vérité, j’aimerais mieux être mort. Il n’y a peut-être pas le sens commun dans tout ce que je vous écris ; mais je vous avoue que je n’ai jamais éprouvé un trouble d’âme si terrible que celui que j’ai. — Oh ! mon ami, quel spectacle que celui d’un homme méchant et bourrelé ! Brûlez, déchirez ce papier, qu’il ne retombe plus sous nos yeux ; que je ne revoie plus cet homme-là, il me ferait croire au diable et à l’enfer. Si je suis jamais forcé de retourner chez lui, je suis sûr que je frémirai tout le long du chemin. J’avais la fièvre en revenant. Je suis fâché de ne lui avoir pas laissé voir l’horreur qu’il m’inspirait, et je ne me réconcilie avec moi qu’en pensant que vous, avec toute votre fermeté, vous ne l’auriez pas pu à ma place. Je ne sais pas s’il ne m’aurait pas tué. On entendait ses cris jusqu’au bout du jardin, et je le voyais !… Adieu, mon ami. J’irai demain vous voir ; j’irai chercher un homme de bien auprès duquel je m’asseye, qui me rassure et qui chasse de mon âme je ne sais quoi d’infernal qui la tourmente et qui s’y est attaché. Les poètes ont bien fait de mettre un intervalle immense entre le ciel et les enfers. En vérité, la main me tremble. »


Dirai-je l’effet que me fait cette lettre ? Elle me laisse froid. Diderot a beau s’y échauffer et s’y agiter ; plus il se remue, moins il m’émeut. Singulière indignation, après tout, que celle de Diderot ! Quand il est avec Rousseau, il est calme ; il ne lui témoigne rien ; il consent même à paraître dupe. Ce n’est que dans son cabinet qu’il s’emporte et qu’il tressaille. N’est-ce pas là le comédien qui ne prend la passion que lorsqu’il entre en scène ? Encore un coup, je n’accuse pas Diderot d’hypocrisie. Avec Rousseau il était tranquille et raisonnable, parce que c’était l’homme qui était en jeu ; mais aussitôt qu’il est rentré chez lui et qu’il a écrit, l’écrivain s’est mis de la partie ; alors, grâce à son imagination, la visite de l’Ermitage s’est changée en scène de drame et de roman. Rousseau n’a plus été l’homme moitié malade et moitié méchant que nous connaissons ; il est devenu un forcené, un damné ! Ç’ont été les fureurs d’Oreste, des cris affreux, que sais-je ? il aurait tué Diderot ! Je m’étonne même que Diderot ne se soit pas cru tué. Cependant rassurons-nous : Diderot n’a pas laissé voir l’horreur que lui inspirait ce méchant et ce bourrelé ; il a attendu, pour ressentir toute cette horreur et pour l’exprimer, qu’il fût rentré chez lui et qu’il fût, comme le disait Rousseau dans la lettre à Grimm, les pieds au feu et bien chaudement enveloppé dans sa robe de chambre fourrée. Sommes-nous sûrs au moins qu’il ne reverra pas Rousseau ? Oui, puisqu’il ne veut pas même revoir la lettre où il raconte qu’il a vu cet homme-là : à plus forte raison ne voudra-t-il pas voir l’homme lui-même ! Non, Diderot ne répond de rien ; il pourra revoir Rousseau, il pourra être forcé de retourner chez lui. Mais alors, grand Dieu ! qu’arrivera-t-il ? Ce qui arrivera ! c’est que Diderot frémira tout le long du chemin. J’entends : il frémira avant, il frémira après, il sera calme pendant. Le drame ici, vraiment, touche à la comédie.

Rousseau, qui avait reçu son congé de Grimm et de Mme d’Épinay, et dont l’orgueil avait souffert, crut pouvoir prendre sa revanche avec Diderot et rompre avec lui le premier ; il voulut même donner à cette rupture une grande publicité. Il venait de publier la Lettre sur les Spectacles ; il écrivit dans la préface : « J’avais un aristarque sévère et judicieux ; je ne l’ai plus, je n’en veux plus, et il manque encore bien plus à mon cœur qu’à mes écrits. » Et il ajouta en note ce passage de l’Ecclésiaste : « Si vous avez tiré l’épée contre votre ami, n’en désespérez pas, car il y a un moyen de revenir vers votre ami ; si vous l’avez attristé par vos paroles, ne craignez rien, il est possible encore de vous réconcilier avec lui ; mais pour l’outrage, le reproche injurieux, la révélation du secret et la plaie faite à son cœur en trahison, point de grâce à ses yeux : il s’éloignera sans retour. » Ainsi il accusait Diderot d’avoir révélé le secret de cette passion pour Mme d’Houdetot que tout le monde connaissait, et qu’il avait lui-même avouée à Saint-Lambert. Diderot ne répondit pas ; mais, comme il le dit lui-même dans une lettre : « Nos amis communs ont jugé entre lui et moi ; je les ai tous conservés, et il ne lui en reste aucun[33]. »

Moins inquiet et moins défiant, Rousseau aurait-il pu rester lié longtemps encore avec Grimm, avec Diderot, avec la société philosophique du temps ? La chose était difficile, Rousseau ayant les opinions et les sentimens qu’il avait. Son génie l’éloignait de l’école philosophique, et son caractère l’écartait du monde. En 1757, Rousseau écrivait à Mme d’Épinay, encore son amie : « Croyez-moi, ma bonne amie, Diderot est maintenant un homme du monde. Il fut un temps où nous étions tous deux pauvres et ignorés, et nous étions amis. J’en puis dire autant de Grimm ; mais ils sont devenus tous deux des gens importuns… J’ai continué d’être ce que j’étais, et nous ne nous convenons plus. » Non, Rousseau n’avait pas continué d’être ce qu’il était, non plus que Grimm et Diderot : ils avaient grandi, ce qui est le plus dangereux écueil des amitiés ; car à mesure que les hommes s’élèvent, leurs sentimens et leurs idées, en se développant, risquent de se heurter. Entre gens obscurs et ignorés, dans le cercle de la vie privée les occasions de rencontre et de choc sont bien moins fréquentes que dans la vie publique ; les froissemens aussi sont moins sensibles. Or ne nous y trompons pas : les philosophes du XVIIIe siècle, par l’ascendant qu’ils commençaient à avoir dans le monde, avaient, pour ainsi dire, déjà les avantages et les inconvéniens de la vie publique ; ils étaient les orateurs, non de la tribune politique, qui n’existait pas, mais de cette tribune philosophique et sociale qui était partout où il y avait un salon. D’amis privés, les philosophes du XVIIIe siècle devenaient donc peu à peu des amis politiques, avec toutes les chances de zizanie et de désunion qu’a l’amitié politique. Combien n’avons-nous pas vu d’amis désunis par la politique à mesure qu’ils s’élevaient ? Effet de l’ambition et de la jalousie ! dira-t-on ; non, en vérité : effet seulement de la diversité inévitable des idées et des sentimens développée et manifestée par la puissance des événemens. Personne ne résiste à sa vocation, quand la vocation est aidée par les circonstances ; personne ne continue d’être ce qu’il était, et Rousseau, en 1758, n’était certes plus ce qu’il était avant le Discours sur les arts et le Discours sur l’inégalité des conditions humaines. Sa vocation contre l’école philosophique, qui en 1749 était déjà le penchant de son esprit, était devenue une sorte d’ascendant et de nécessité en 1758.

En comparant l’amitié entre Rousseau, Grimm et Diderot avec l’amitié politique, je crois avoir fait comprendre pourquoi elle n’a pas duré, pourquoi la rupture a eu tant d’éclat, et je crois en même temps m’être ménagé une excuse d’avoir raconté avec tant de détails ces brouilleries, qui paraissent peu importantes à n’en considérer que le sujet, mais qui, par leurs effets, sont pour ainsi dire les événemens politiques de l’histoire littéraire du XVIIIe siècle.


SAINT-MARC GIRARDIN.

  1. J’ai à réparer une erreur et une inexactitude que j’ai faite dans le précédent article : j’ai rapporta et rapproché le témoignage Mme Brontain et le témoignage de mon parent M. Hochet sur les lettres de Jean-Jacques Rousseau à Mme d’Houdetot, et que Mme d’Houdetot avait brûlées. C’est de Mme Broutain que H. Hochet tenait l’histoire de ces lettres brûlées : cela ne fait donc pas deux témoignages, mais un seul. Ce n’est pas non plus à Eaubonne, comme je le dis, mais à Sannois que M. Hochet a vu Mme d’Houdetot et M. de Saint-Lambert et s’est souvent entretenu avec eux, mais non pas des lettres de Rousseau ou de ses Confessions, car, ainsi que l’avait remarqué M. Hochet, Mme d’Houdetot et M. de Saint-Lambert, en véritables gens du mondes n’aimaient pas le bruit du roman que Rousseau avait fait autour d’eux.
  2. Confessions, livre IX.
  3. Mémoires de Mme d’Épinay, t. II, p. 280.
  4. Ibid., t. II, p. 298-299.
  5. Mémoires de Mme d’Épinay, t. III, p. 118.
  6. Ibid, t. III, p. 18.
  7. Confessions, livre IX.
  8. « On avait besoin de la vieille pour arranger le complot. Il est étonnant que durant tout ce long orage ma stupide confiance m’ait empêché de comprendre que ce n’était pas moi, mais elle qu’on voulait ravoir à Paris. » Confessions, livre IX.
  9. La mère Levasseur mentait à Rousseau quand elle lui disait qu’elle était très contente de passer l’hiver à l’Ermitage.
  10. Correspondance, 1757.
  11. Mémoires de Mme d’Épinay, t. II, p. 325.
  12. Correspondance, 1757.
  13. De Amicitiâ, ch. 18.
  14. Confessions, livre IX.
  15. Mémoires de Mme d’Épinay, t. III, p. 129.
  16. Ce mot s’explique et se vérifie par le passage suivant des Confessions : « Il m’ôtait même, autant qu’il était en lui, la ressource du métier que je m’étais choisi, en me décriant comme un mauvais copiste, et je conviens qu’il disait en cela la vérité ; mais ce n’était pas à lui de la dire. » Confessions, livre IX.
  17. Mémoires de Mme d’Épinay, t. III, p. 131-132.
  18. Confessions, livre IX.
  19. Le précepteur.
  20. Confessions, livre IX.
  21. Mémoires de Mme d’Épinay, t. III, p. 144.
  22. Confessions, livre IX.
  23. Mme d’Houdetot voulait que Rousseau accompagnât Mme d’Épinay à Genève. « Elle me témoigna combien elle aurait désiré que j’eusse fait le voyage de Genève, prévoyant qu’on ne manquerait pas de la compromettre dans mon refus, ce que la lettre de Diderot semblait annoncer d’avance. » Confessions, livre IX.
  24. La lettre anonyme qu’il avait accusé Mme d’Épinay d’avoir écrite à Saint-Lambert.
  25. Mémoires de Mme d’Épinay, t. III, p. 141-145-146.
  26. Correspondance, 1757, p. 276.
  27. Mme d’Épinay ne voulait donc pas emmener Rousseau : il le reconnaît.
  28. C’était la promesse de justifier Mme d’Épinay auprès de Diderot, promesse faite pendant l’explication qu’a racontée Mme d’Épinay. Cette lettre confirme ainsi le récit de Mme d’Épinay.
  29. Correspondance, 1757, p. 271.
  30. Confessions, livre IX.
  31. « Quelques jours avant votre départ, j’ai reçu une lettre de Rousseau pour justifier la répugnance qu’il marquait à vous suivre. Elle est le comble de la folie et de la méchanceté. C’est pourquoi je n’ai pas voulu vous la faire lire au moment de notre séparation. Je lui ai répondu comme il le méritait et comme vous auriez toujours dû faire. » (Lettre de Grimm à Mme d’Épinay. Mémoires de Mme d’Épinay, t. III, p. 178.)
  32. Ces mots viennent confirmer encore le récit de l’explication entre Rousseau et Mme d’Épinay, dont Rousseau ne dit pas un mot dans les Confessions.
  33. Mémoires de Mme d’Épinay, t. III, p. 199.