Jean Racine (Lemaître)/X

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Calmann-Lévy, éditeurs (p. 293-325).

DIXIÈME CONFÉRENCE

DERNIÈRES ANNÉES DE RACINE.— CONCLUSION

Un véritable malheur, c’est que, pour la période la plus brillante et sans doute la plus agitée de sa vie (de 1665 à 1687), nous n’avons de Racine que quelques billets insignifiants et, de 1681 à 1685, quelques lettres seulement, de peu d’intérêt, à sa sœur mademoiselle Rivière. Mais, pour ses dernières années (de 1687 à 1699), il nous reste de lui une correspondance assez abondante et suivie, surtout avec son fils Jean-Baptiste et avec Boileau. Et cela est fort heureux, et pour nous et pour lui.

Je ne vous ai rien caché de ses défauts, de ses faiblesses, de ses erreurs. Je vous l’ai montré susceptible, irritable, vindicatif, ingrat même à un moment, avide de renommée et de plaisir et mordant avec fureur à tous les fruits de la vie. J’en suis plus à l’aise pour vous dire à quel point, dans ses quinze ou vingt dernières années, il apparaît bon et vertueux, et d’une vertu charmante, son excessive sensibilité s’étant épurée par les épreuves et le repentir.

Sa correspondance avec Boileau et son fils Jean-Baptiste est délicieuse de candeur, de bonhomie— et de sincérité (sauf quelques pages faites évidemment pour être montrées). C’est la plus parfaitement simple et familière des correspondances illustres. L’excellent Boileau, dans ses lettres, cherche quelquefois l’esprit. Racine, jamais. Cette correspondance est « unique » .

( « Unique », j’ai déjà appliqué cette épithète à plus d’un ouvrage de Racine : je ne crois pas l’avoir fait jamais par complaisance et sans raison. Car il est bien vrai que les Lettres contre Port-Royal sont uniques, que les Plaideurs sont uniques, et presque toutes ses tragédies profanes, et Esther et Athalie. Et cela veut dire qu’il n’y a pas chez Racine de redites fatigantes et d’imitations de soi-même, comme chez Corneille. Il avait une délicatesse un peu dédaigneuse et inquiète, qui ne lui permettait pas de faire plusieurs fois la même chose, de se répéter commodément.)

Racine et Boileau se sont solidement aimés. Pourtant, après plus de trente ans d’intimité et quand ils étaient continuellement l’un chez l’autre et que Boileau traitait les enfants de Racine comme il eût traité ses propres enfants, ils continuaient à se dire « vous » et à s’appeler « mon cher monsieur » . Mais quelle tendresse sous cette forme prudente et contenue, imposée par la politesse du temps et par la pudeur chrétienne ! — Boileau, envoyé par les médecins à Bourbon, écrit à Racine :

L’offre que vous me faites de venir à Bourbon est tout à fait héroïque et obligeante : mais il n’est pas nécessaire que vous veniez vous enterrer dans le plus vilain lieu du monde, et le chagrin que vous auriez infailliblement de vous y voir ne ferait qu’augmenter celui que j’ai d’y être. Vous m’êtes plus nécessaire à Paris qu’ici, et j’aime encore mieux ne vous point voir que de vous voir triste et affligé. Adieu, mon cher monsieur (13 août 1687).

Et, coïncidence touchante, le même jour (en sorte que les deux lettres se sont croisées), Racine écrivait à Boileau :

… Plus je vois décroître le nombre de mes amis, plus je deviens sensible au peu qui m’en reste. Et il me semble, à vous parler franchement, qu’il ne me reste plus que vous. Adieu. Je crains de m’attendrir follement en m’arrêtant trop sur cette réflexion.

Il serait curieux de comparer ses lettres de direction paternelle et chrétienne à son fils aîné avec les lettres élégamment cyniques de Lord Chesterfield à son bâtard. Les conseils de Racine à Jean-Baptiste sur ses lectures, sur ses divertissements, sur sa conduite dans le monde, sur les moyens d’avancer honnêtement dans sa carrière (qui était la diplomatie), offrent un mélange exquis de fermeté et de tendresse, de piété chrétienne et de sens pratique, quelquefois d’ironie indulgente. Quand il l’a réprimandé, il craint toujours de lui avoir fait de la peine :

… Que tout ce que je vous dis ne vous chagrine point : car du reste je suis très content de vous, et je ne vous donne ces petits avis que pour vous exciter à faire de votre mieux en toutes choses.

On voit dans cette correspondance, parmi l’abondance des détails familiers, ce que c’est qu’une famille d’autrefois, chrétienne et disciplinée. Et cela est d’autant plus beau, que les enfants de Racine paraissent avoir été tous des natures originales et que ses cinq filles, toutes jolies et vivaces, eurent, semble-t-il, des âmes singulièrement ardentes. Il écrit un jour de l’aînée, Marie, revenue de chez les Carmélites :

… Elle est toujours fort farouche pour le monde. Elle pensa hier rompre en visière à un neveu de madame Le Challeux qui lui faisait entendre, par manière de civilité, qu’il la trouvait bien faite, et je fus obligé, quand nous fûmes seuls, de lui en faire une petite réprimande. Elle voudrait ne bouger de sa chambre et ne voir personne.

Cette intransigeante Marie, qui avait été novice, aux Carmélites, finit par se marier : âme tourmentée, tantôt à Dieu, tantôt au monde. Nanette fut Ursuline, et Babet aussi après la mort de son père ; Fanchon et Madelon moururent filles, assez jeunes encore et tout embaumées de piété et de bonnes œuvres… Racine sanglotait à la vêture de ses deux aînées, quoiqu’il sût bien que, par les leçons dont il avait nourri sa nichée de colombes, il était sans le vouloir le vrai prêtre de ce sacrifice.

De très petites choses, souvent, révèlent la qualité d’une âme. Un jour (3 avril 1691), Racine, historiographe du roi, ayant assisté à un assaut devant Mons, écrit à Boileau :

J’ai retenu cinq ou six actions de simples grenadiers, dignes d’avoir place dans l’histoire, et je vous les dirai quand nous nous reverrons… Je voyais l’attaque tout à mon aise, d’un peu loin à la vérité ; mais j’avais de fort bonnes lunettes, que je ne pouvais presque tenir fermes, tant le cœur me battait à voir tant de braves gens dans le péril.

Une fois (5 octobre 1692), il veut offrir les Fables de La Fontaine à son fils aîné qui est encore au collège :

On ne trouve, écrit-il de Fontainebleau, les Fables de M. de La Fontaine que chez M. Thierry ou chez M. Barbin. Cela m’embarrasse un peu, parce que j’ai peur qu’il ne veuille pas prendre de mon argent. Je voudrais que vous en pussiez emprunter (un exemplaire des Fables) à quelqu’un jusqu’à mon retour. Je crois que M. Despréaux les a, et il vous les prêterait volontiers ; ou bien votre mère pourrait aller avec vous sans façon chez M. Thierry et les lui demander en les payant.

Sa renonciation au théâtre est totale. Non seulement il n’écrit plus de pièces, mais il ne va plus à la comédie, même à la cour, peut-être pour n’être pas tenté, mais surtout par scrupule religieux. Continuellement il détourne Jean-Baptiste d’aller au théâtre. Un jeune régent du collège Louis-le-Grand, dans une cérémonie scolaire, avait examiné (en latin) cette double question : Racinius an christianus ? an pœta ? et conclu que Racine n’était ni chrétien ni poète. À ce sujet Racine écrit à Boileau (4 avril 1696) :

… Pour mes tragédies, je les abandonne volontiers à sa critique. Il y a longtemps que Dieu m’a fait la grâce d’être assez peu sensible au bien et au mal qu’on en peut dire, et de ne me mettre en peine que du compte que j’aurai à lui en rendre quelque jour…

Il prépare soigneusement son histoire du roi, mais il a renoncé à la littérature d’imagination. Ce n’est que par accident et dans une pensée d’édification qu’il écrit pour les demoiselles de Saint-Cyr les quatre Cantiques spirituels, si harmonieux et si purs, et qu’il revoit ses souples traductions des hymnes du Bréviaire romain, ces charmantes hymnes pour Matines, pour Laudes, pour Vêpres, etc…, où le rapport de chaque prière avec l’heure du jour est si gracieusement indiqué, et où l’on dirait que pénètre un peu de la nature, comme un rayon de soleil qui vient tomber sur le tabernacle ou comme une branche de feuillage aperçue par le vitrail entr’ouvert :

Tandis que le sommeil, réparant la nature, Tient enchaînés le travail et le bruit, Nous rompons ses liens, ô clarté toujours pure, Pour te louer dans la profonde nuit…

L’oiseau vigilant nous réveille, etc…

Un peu auparavant, Corneille, meurtri lui aussi, écrivait douze ou quinze mille vers, traduits soit dû latin liturgique, soit du latin de l’Imitation de Jésus-Christ. Tous deux, Corneille puis Racine, diversement, mais douloureusement désabusés, vieillirent dans une tristesse intérieure, d’où la poésie lyrique personnelle eût pu jaillir, qui sait ? cent cinquante ans avant les romantiques. Mais, étant pieux et même dévots, l’expression des sentiments qui les agitaient, et surtout de ceux qu’ils voulaient avoir, leur semblait toute trouvée d’avance : et c’est pourquoi ils traduisent des hymnes et des psaumes.

Ce qu’était Racine dans ses dernières années, Saint-Simon, témoin difficile, clairvoyant, et d’autant moins suspect qu’il détestait madame de Maintenon dont Racine était l’ami, — Saint-Simon nous le dira :

Personne n’avait plus de fond d’esprit, ni plus agréablement tourné ; rien du poète dans son commerce ; tout de l’honnête homme, de l’homme modeste, et sur la fin, de l’homme de bien.

« Tout de l’honnête homme », ceci est à rapprocher des propos que Louis Racine rapporte au commencement de ses Mémoires :

Ne croyez pas, disait Racine à son fils aîné, que ce soient mes pièces qui m’attirent les caresses des grands. Corneille fait des vers cent fois plus beaux que les miens, et cependant personne ne le regarde ; on ne l’aime que dans la bouche de ses acteurs : au lieu que, sans fatiguer les gens du monde du récit de mes ouvrages, dont je ne leur parle jamais, je les entretiens des choses qui leur plaisent. Mon talent avec eux n’est pas de leur faire sentir que j’ai de l’esprit, mais de leur apprendre qu’ils en ont.

« Tout de l’homme modeste et, sur la fin, de l’homme de bien. » Saint-Simon aurait pu ajouter : « tout du chrétien » . Racine s’efforçait d’être humble, ce qui est, je crois, le commencement de la sainteté. Je ne sais s’il croyait vraiment les vers de Corneille « cent fois plus beaux que les siens », mais enfin il le disait. Un détail bien significatif : — En 1685, dans son éloge de Corneille, il avait écrit : « La France se souviendra… que sous le règne du plus grand de ses rois a fleuri le plus célèbre de ses poètes. » Évidemment il n’a pas encore eu le courage d’écrire « le plus grand » . Mais, en 1697, dans la réédition de son discours, il corrige bravement, et il écrit : « le plus grand de ses poètes » . Cela n’a l’air de rien, et cela est peut-être héroïque.

(Je vous signale en passant, dans la seconde partie de ce discours, sur les négociations et les manœuvres qui précédèrent la trêve de Ratisbonne, une des plus belles et des plus vivantes périodes de la prose française au XVIIe siècle.)

Les ennemis de Racine l’accusaient d’être trop bon courtisan. Et pourtant il restait publiquement l’ami des jansénistes et des religieuses de Port-Royal. Il négociait pour elles. Pour elles et dans l’espérance de leur rendre leur archevêque favorable, il écrivit cet Abrégé de l’Histoire de Port-Royal, qui est une merveille de limpidité et d’élégance sévère. Il recommençait dans les jardins de Port-Royal-des-Champs les promenades de son enfance. Tous les ans il y menait sa famille à la procession de la Fête-Dieu. Lorsque le cœur d’Arnauld fut rapporté à Port-Royal, Racine fut, parmi les amis du dehors, le seul qui ne craignît pas d’assister à la cérémonie. Il voulut, vous vous en souvenez, être enterré dans le cimetière des Champs, aux pieds de la tombe de M. Hamon, le plus humble de ses anciens maîtres. De bonne heure, je vous l’ai dit, il s’abstint, lorsqu’il était à la cour, d’aller à l’opéra et à la comédie, et il ne craignait point de déplaire par ce scrupule.— Seulement, voilà ! il avait l’imprudence d’aimer le roi !


Vous connaissez le récit de Louis Racine, de ce Louis Racine, dévot et solitaire dans le siècle, maussade, malheureux, d’une tristesse vraiment janséniste, mais qui a écrit, dans ses poèmes de la Religion et de la Grâce, les plus beaux vers de philosophie religieuse, et une prière presque sublime : Les Larmes de la Pénitence.

Madame de Maintenon, dit Louis Racine, qui avait pour lui une estime particulière, ne pouvait le voir trop souvent, et se plaisait à l’entendre parler de différentes matières, parce qu’il était propre à parler de tout. Elle l’entretenait un jour de la misère du peuple : il répondit qu’elle était une suite ordinaire de longues guerres ; mais qu’elle pourrait être soulagée par ceux qui étaient dans les premières places, si on avait soin de la leur faire connaître. Il s’anima sur cette réflexion ; et comme dans les sujets qui l’animaient il entrait dans cet enthousiasme dont j’ai déjà parlé, qui lui inspirait une éloquence agréable, il charma madame de Maintenon, qui lui dit que, puisqu’il faisait des observations si justes sur-le-champ, il devrait les méditer encore et les lui donner par écrit, bien assuré que l’écrit ne sortirait pas de ses mains. Il accepta malheureusement la proposition, non par une complaisance de courtisan, mais parce qu’il conçut l’espérance d’être utile au public. Il remit à madame de Maintenon un mémoire aussi solidement raisonné que bien écrit. Elle le lisait, lorsque le roi, entrant chez elle, le prit, et après en avoir parcouru quelques lignes, lui demanda avec vivacité qui en était l’auteur. Elle répondit qu’elle avait promis le secret. Elle fit une résistance inutile : le roi expliqua sa volonté en termes si précis, qu’il fallut obéir. L’auteur fut nommé.

Vous savez le reste du récit ; le mot du roi : « Parce qu’il sait faire parfaitement les vers, croit-il tout savoir ? et parce qu’il est grand poète, veut-il être ministre ? » Madame de Maintenon éplorée, et évitant Racine ; le rencontrant un jour dans le jardin de Versailles et lui promettant de tout arranger ; puis, le bruit d’une calèche : « C’est le roi qui se promène, s’écria madame de Maintenon, cachez-vous. » Il se sauva dans un bosquet. Dès lors sa santé s’altéra tous les jours. Etc..

Des critiques très sûrs d’eux-mêmes ont voulu que ce Mémoire sur les souffrances du peuple ait été confondu par Louis Racine avec un autre Mémoire, une demande de dégrèvement de la taxe extraordinaire imposée sur les charges de secrétaires du roi. (Racine en possédait une, qu’il avait achetée en février 1696. Ne nous scandalisons point de cette demande de dégrèvement : l’ancien régime était le régime de la faveur, — comme tous les régimes.)

Pour moi, je vois peu de raisons de contester l’existence de ce « Mémoire sur la misère du peuple » . Pourquoi et comment Jean-Baptiste, de qui Louis tenait cette tradition de famille, et dans un tel détail, l’aurait-il inventée ? Jean-Baptiste ni Louis n’avaient l’âme révolutionnaire. Et Jean-Baptiste avait su les choses directement : il les avait entendu raconter à son père lui-même. Jean-Baptiste, alors âgé de vingt ans, n’a guère pu se tromper, et, fort honnête homme, n’a pu ensuite tromper son frère. (Et je ne parle point des souvenirs et du témoignage présumé des grandes sœurs de Louis.)— Je tiens l’histoire vraie. Mais, en outre, elle ne me paraît nullement invraisemblable.


1° Car, d’abord, Racine n’était point incapable de concevoir et d’écrire ce généreux Mémoire.

Je ne vous le donne point pour un « précurseur de la Révolution », oh ! non. Mais son christianisme, très effectif, se souciait des pauvres. On le voit, dans sa correspondance, très libéral et aumônier, d’ailleurs fort simple de mœurs. Les paysans de Port-Royal s’adressaient à lui pour leurs affaires. Il était ami de Vauban et, très probablement, connaissait et partageait les idées de l’auteur de la Dîme Royale (1707). Quand il écrivait ce vers :

Entre le pauvre et vous, vous prendrez Dieu pour juge,

il en concevait tout le sens.

Chose à remarquer, nous le voyons très discret sur la révocation de l’Édit de Nantes.— La séance de réception de Bergeret et de Thomas Corneille à l’Académie avait eu lieu quelques mois seulement avant cette révocation que tout le monde prévoyait. Or Bergeret, dans son discours, louait dans le roi « un zèle pour la religion qui fait chaque jour de si grands progrès » . Et Thomas Corneille, venant à l’éloge de Louis XIV, disait à Racine : « Vous parlerez… de ce zèle ardent et infatigable, qui lui fait donner ses plus grands soins à détruire entièrement l’hérésie et à rétablir le culte de Dieu dans toute sa pureté. » Racine, dans sa réponse, ne répondit point à cette invitation : non pas, j’imagine, qu’il blâmât le projet du roi, ni qu’il ne comprît, comme le roi et toute la France d’alors, le bienfait de l’unité religieuse… Mais qui sait s’il ne se souvenait pas de ces huguenots d’Uzès qui, seuls, lisaient les Provinciales et avaient de jolies filles ? … Et surtout il songeait qu’il était lui-même l’ami, et qui ne s’en cachait point, d’autres persécutés. Il est bon pour un chrétien d’être lié personnellement avec quelques hétérodoxes…

Cela n’empêcha point Racine de louer le roi avec l’exagération qui était d’usage. Toutefois les louanges qu’il lui décerna peuvent passer pour une exhortation à les mériter : car il le loue, à la veille de la Révocation, d’être « plein d’équité, plein d’humanité, toujours maître de lui » .— Il avait l’âme fière. Dans ce même discours, il a le courage (je dis le courage, car tout est relatif) de proclamer égaux devant la postérité les grands écrivains et les grands rois :

Du moment (dit-il à Thomas) que des esprits sublimes s’immortalisent par des chefs-d’œuvre comme ceux de monsieur votre frère, quelque inégalité que durant leur vie la fortune mette entre eux et les plus grands héros, après leur mort cette différence cesse. La postérité… fait marcher de pair l’excellent poète et le grand capitaine.

Et l’on sait que, quelques jours après, il lut son discours chez le roi, et que le roi s’en montra ravi.


2° En second lieu, Racine pouvait croire qu’il ne risquait rien à soumettre son Mémoire, je ne dis pas seulement à madame de Maintenon, mais au roi lui-même. Le roi jusque-là ne lui avait su mauvais gré ni de son attachement avoué aux « Messieurs » et aux religieuses, ni des allusions transparentes d’Esther aux malheurs et à l’innocence de Port-Royal.— Puis Racine adorait le roi et croyait être aimé de lui. Ils s’étaient connus, ne l’oublions pas, quand ils étaient très jeunes tous les deux (vingt-quatre et vingt-six ans) et quand le roi était gai et facile, quand il n’était pas du tout l’idole ennuyée qu’il devint peu à peu. Au reste, en 1687 encore, Racine écrivait à Boileau :

Vous ne sauriez croire combien cette maison de Marly est agréable ; la cour y est, ce me semble, tout autre qu’à Versailles. Le roi même y est fort libre et caressant.

Vous vous rappelez aussi que le roi, avec son très grand goût, et très sûr, avait toujours été le défenseur de Racine ; qu’il avait accepté la dédicace d’Alexandre, qu’il avait, contre l’erreur du public, défendu et relevé les Plaideurs et Britannicus ; que quelques vers de Britannicus l’avaient fait renoncer à la danse ; qu’il avait souffert et même goûté, dans Bérénice, de secrètes allusions à un épisode de sa vie sentimentale ; enfin qu’il comblait Racine de ses dons et de ses faveurs. Racine était de tous les Marly ; avait un appartement à Versailles ; entrait quand il le voulait au lever du roi, — à la grande surprise de l’huissier Rousseau, « qui avait toujours envie de me fermer la porte au nez », écrit-il à son fils Jean-Baptiste (25 avril 1691).— Saint-Simon nous dit :

Cet emploi (celui d’historiographe), ces pièces dont je viens de parler (Esther et Athalie), ses amis lui acquirent des privances. Il arrivait même quelquefois que, le roi n’ayant point de ministres chez madame de Maintenon, ils envoyaient chercher Racine pour les amuser.

Et d’autres fois le roi le faisait venir pour lui faire la lecture. Même, en 1696, pendant une maladie qui lui ôtait le sommeil, il avait voulu que Racine couchât dans sa chambre.

Racine avait (nous l’avons déjà vu) une conversation charmante, et était en outre un lecteur étonnant et un commentateur enflammé de ses lectures. Il avait facilement la parole ardente et passionnée. Louis Racine nous dit :

À la prière qu’il faisait tous les soirs au milieu de ses enfants et de ses domestiques quand il était à Paris, il ajoutait la lecture de l’Évangile du jour, que souvent il expliquait lui-même par une courte exhortation… prononcée avec cette âme qu’il donnait à tout ce qu’il disait.

Un jour, étant chez Boileau avec Valincour, Nicole et quelques autres amis, il prend un Sophocle grec et lit la tragédie d’Œdipe, en la traduisant sur-le-champ :

Il s’émut à tel point (dit Valincour) que tous les auditeurs éprouvaient les sentiments de terreur et de pitié dont cette pièce est pleine. J’ai vu nos meilleures pièces représentées par nos meilleurs acteurs : rien n’a jamais approché du trouble où me jeta ce récit ; et, au moment que j’écris, je m’imagine voir encore Racine le livre à la main et nous tous consternés autour de lui.

Jugez des fêtes secrètes qu’il pouvait ainsi donner au roi !

Des relations de cette sorte, et pendant trente ans, doivent amener une espèce de familiarité et d’intimité, même entre un roi et un bourgeois. Racine était vraiment fondé à croire que le roi lui rendait quelque affection, et que le Mémoire ne le fâcherait pas.

Mais le roi, avec les années, s’était sans doute desséché et endurci. Puis, peut-être le Mémoire lui fut-il remis dans un mauvais moment. À coup sûr il fut remis d’une façon maladroite, et comme une chose qu’on voulait cacher. Il se peut que ce Mémoire ait réveillé chez le roi des griefs endormis. Il se dit sans doute : « Voilà bien l’esprit janséniste. Ces gens-là critiquent tout » . Racine ne peut s’être mépris tout à fait sur les causes de la bouderie du roi : or, dans la fameuse lettre à madame de Maintenon, où il déclare qu’il n’a « jamais rougi ni de Dieu ni du roi » (parole qui semblerait courtisanesque si elle n’était une parole de loyalisme amoureux), Racine, sans renier ses anciens maîtres, se défend surtout de l’accusation de jansénisme.

Enfin, et quoi qu’il en soit, le roi eut un mouvement d’humeur, dont les suites furent aggravées par la pusillanimité de madame de Maintenon. Cela ne dura pas. Il ne faut point parler de la « disgrâce » de Racine, mais d’un petit refroidissement passager de la part de Louis XIV. Néanmoins, Racine fut profondément peiné ; et, comme il souffrait alors d’une maladie de foie, on peut croire, avec Louis Racine, que son chagrin hâta le progrès du mal, et qu’il « y a grande apparence que sa trop grande sensibilité abrégea ses jours » .

Il mourut un an après, d’une mort très sainte. Dieu le consola du roi.

Ainsi, l’auteur de Bajazet et de Phèdre, l’écrivain le plus sensible du XVIIe siècle, le plus savant peintre des plus démentes passions, revenu des amours terrestres et continuant toujours d’aimer, mais d’autre façon, après avoir payé sa dette à Dieu en lui donnant quatre vierges, faible et grand jusqu’au bout, mourut peut-être d’un chagrin de courtisan, mais d’un chagrin qu’il s’attira pour avoir eu trop indiscrètement pitié des pauvres ou pour avoir été trop fidèle à des persécutés. Vie exquise que celle où l’amour et tous les amours s’achèvent en charité.

« L’amour, dit l’Imitation, aspire à s’élever… Rien n’est plus doux ni plus fort que l’amour… Il n’est rien de meilleur au ciel et sur la terre, parce que l’amour est né de Dieu et qu’il ne peut se reposer qu’en Dieu, au-dessus de toutes les créatures. » Et c’est là toute l’histoire de l’âme, longtemps inquiète, lentement pacifiée, de Jean Racine.

Au cimetière idéal des grands poètes, je placerais sur son tombeau une figure de femme pleurante, et qui représenterait, à volonté, sa Muse tragique, ou son âme elle-même. Elle serait chaste et drapée à petits plis. Et, sur la pierre funèbre, je graverais en beaux caractères le mot de madame de Maintenon : « Racine, qui veut pleurer, viendra à la profession de sœur Lalie » ; le mot, un peu risqué, de la joviale Sévigné : « Il aime Dieu comme il aimait ses maîtresses » ; le mot de Racine lui-même, recueilli par La Fontaine : « Eh bien, nous pleurerons, voilà un grand mal pour nous ! » et ce vers du premier de ses quatre Cantiques spirituels :

Si je n’aime, je ne suis rien.

Cette vie si vraiment humaine, si pleine de faiblesse et d’héroïsme et de belles larmes ; nous avons vu que Port-Royal l’encadre et la pénètre tout entière. Non seulement Port-Royal le nourrit, et, après vingt ans de séparation, le recueille et l’apaise ; mais on peut dire que le théâtre de Racine est la fleur profane et imprévue du grand travail de méditation religieuse et de perfectionnement intérieur qui s’est accompli jadis à Port-Royal-des-Champs. Car c’est la description de l’homme naturel selon Port-Royal qui compose le fond solide et fait l’énergie secrète de ses mélodieuses tragédies, de même que c’est la beauté, la mesure et l’eurythmie grecques qui lui en ont conseillé la forme : en sorte qu’il réunit réellement et fond en lui les deux plus belles traditions de notre humanité : l’hellénique et la chrétienne.


Cela fait un merveilleux composé. Le théâtre de Racine est le diamant de notre littérature classique. Car il n’est pas de théâtre, je pense, qui contienne à la fois plus d’ordre et de mouvement intérieur, plus de vérité psychologique, et plus de poésie.


Ordre et mouvement.

Je pourrais vous dire, après beaucoup d’autres :

Racine, en abordant le théâtre, trouvait, posée et acceptée, la règle, des trois Unités (règle attribuée à Aristote, lequel n’a jamais parlé que de l’unité d’action).— Il y trouvait aussi, bien établi sur la scène, un certain ton oratoire et même emphatique, reste persistant de nos premières tragédies françaises qui avaient été, je ne sais pourquoi, surtout imitées de Sénèque le tragique.— Il y rencontrait enfin certaines conditions matérielles. Figurez-vous une représentation d’alors : Auguste sur un fauteuil élevé, Cinna et Maxime sur des tabourets, comme à Versailles, tous trois en perruque ; des deux côtés, les jeunes seigneurs sur des bancs ; un éclairage qu’on mouchait dans les entr’actes ; une salle oblongue, un seul rang de loges, le parterre debout.— Une salle de théâtre d’il y a deux cent cinquante ans différait autant par tout son aspect, d’une salle de nos jours, qu’une tragédie de Corneille d’une comédie de Dumas fils si vous voulez.

Cette exiguïté de la scène envahie par les jeunes gens à la mode, on a dit qu’elle suffirait à expliquer presque tout le système dramatique du temps, l’unité de lieu et les autres unités, la sobriété ordinaire de l’action, les confidents, les récits, les longues conversations ; et que les auteurs d’alors auraient conçu leurs drames autrement sur une scène libre et plus vaste. En est-on bien sûr ? Voltaire, en 1766, débarrassera la scène des bancs latéraux qui l’encombraient ; et l’ancien système dramatique dans ses traits essentiels, survivra soixante ans à ce débarras. Corneille peut-être, qui rusa toute sa vie avec les règles, eût pu être induit, par un meilleur aménagement scénique et par le désir d’en profiter, à enfreindre ces fameuses règles dans ce qu’elles avaient de trop formaliste : Racine, nullement.

Racine assouplit l’ancien ton trop oratoire. Racine se contente du médiocre carré de planches qu’on lui laisse. Quant aux unités, il s’en accommode et ne les discute pas. Elles ne le gênent point. Il sent au contraire qu’elles l’aident en quelque façon en l’obligeant de faire plus serré et plus fort.

« La tragédie française est une crise » (Gœthe). Cela est surtout vrai de la tragédie de Racine. « Racine prend son point de départ si près de son point d’arrivée, qu’un tout petit cercle contient l’action, l’espace et le temps » (Lanson). Il prend Pyrrhus vingt-quatre heures avant qu’il ne se décide pour Andromaque, Néron vingt-quatre heures avant son premier crime, Bérénice vingt-quatre heures avant son départ de Rome, etc. Nulle intrusion du hasard (excepté dans Mithridate et dans Phèdre, par le retour imprévu d’un personnage qu’on croyait mort). L’action se noue simplement par les caractères, les passions et les intérêts des personnages en présence ; et seules ces forces agissent. Un peu de lenteur au premier acte, où il est nécessaire de nous apprendre ce que nous devons connaître du passé ; mais, dans aucun théâtre, l’action intérieure n’est plus continue que dans celui-ci. Le drame est toujours en marche.

Une conséquence de la méthode racinienne, c’est que les sentiments et les passions, saisis d’abord à une très petite distance de la catastrophe, sont violents dès le début, et que cette violence ne peut qu’aller croissant. C’est une nécessité du système, et en même temps cela est conforme au goût de Racine, qui est lui-même une âme extraordinairement sensible et violente et qui, nous l’avons vu, fit souvent à ses contemporains l’effet d’un brutal.

(On a dit— et je vous l’ai rappelé à propos d’Andromaque et d’Iphigénie— que, dans la plupart des tragédies de Racine, les mœurs et les actions ne semblent pas du même temps, et que les actions ont des siècles de plus que les mœurs et le langage. Mais ce contraste serait-il une convention si forte ? Il arrive souvent, dans la réalité, que sous l’homme civilisé surgisse un sauvage poussé par les forces aveugles des nerfs et du sang. Racine nous présente communément des hommes et des femmes parfaitement élevés et qui, à certaines heures, en dépit de leur politesse et de leur élégance, font des choses atroces, commettent des crimes. Cela ne s’est-il jamais vu ? Cela ne s’est-il pas vu dans la société du XVIIe siècle ? Cela ne se voit-il pas encore aujourd’hui ? — Rien de plus philosophique que la tragédie, quand elle nous montre les forces élémentaires, les instincts primitifs déchaînés sous la plus fine culture intellectuelle et même morale.)

Une autre conséquence de ce système dramatique, le plus capable de rendre les démarches de l’instinct et de la passion dans leur mouvement accéléré ; c’est que, les femmes passant pour être en général plus serves de l’instinct et de la passion que les hommes, « le théâtre de Racine sera féminin, comme celui de Corneille était viril » (Lanson). « Les femmes sont poussées au premier plan. De Racine date l’empire », qui dure encore aujourd’hui, « de la femme dans la littérature » (Lanson). Et quand nous pensons à ce théâtre, ce qui en effet nous apparaît tout de suite, ce sont ses femmes : les disciplinées, les pudiques, qui n’en sentent pas moins profondément pour cela : Andromaque, Junie, Bérénice, Atalide, Monime, Iphigénie, — et les effrénées surtout : les effrénées d’ambition : Agrippine ; Athalie ; et plus encore les effrénées d’amour : Hermione, Roxane, Ériphile, Phèdre ; belles que l’amour pousse irrésistiblement au meurtre et au suicide, à travers un flux et un reflux de pensées contraires, par des alternatives d’espoir ; de crainte, de colère, de jalousie, parmi des raffinements douloureux de sensibilité, des ironies, des clairvoyances soudaines, puis des abandons désespérés à la passion fatale, une incapacité pour leur « triste cœur » de « recueillir le fruit » des crimes dont elles sentent la honte, — tout cela exprimé dans une langue qui est comme créatrice de clarté ; par où, démentes lucides, elles continuent de s’analyser au plus fort de leurs agitations, et qui revêt d’harmonieuse beauté leurs désordres les plus furieux : au point qu’on ne sait si on a peur de ces femmes ou si on les adore !

Les tragédies de Racine, c’est de l’humanité intense.


Vérité.

Et c’est de l’humanité vraie.

On l’a répété des milliers de fois, mais il faut bien encore le redire : Si l’on fait abstraction des noms royaux ou mythologiques, les situations, dans Racine, sont communes et prises dans le train habituel de la vie humaine. Une femme délaissée qui fait assassiner son amant par un rival (Andromaque) ; une femme trompée qui se venge et sur sa rivale et sur son amant (Bajazet) ; un amant qui se sépare de sa maîtresse pour un intérêt ou un devoir (Bérénice) ; la lutte entré deux frères de lits différents, ou entre une mère impérieuse et un fils émancipé (Britannicus) ; un père rival de ses deux fils (Mithridate) ; un père sacrifiant sa fille à un grand intérêt (Iphigénie) ; une jeune femme amoureuse de son beau-fils et le persécutant parce qu’il ne l’aime pas (Phèdre), voilà des choses qui se voient, notamment dans les « faits divers » ou dans les comptes rendus des tribunaux. Et vrais aussi, les personnages, et jusqu’au bout, jusqu’au suicide, jusqu’à la trahison et au meurtre, jusqu’à la folie. La tragédie racinienne (mettons à part Esther et Athalie) n’est pas idéaliste, pas optimiste, pas édifiante, pas morale. Nous avons vu qu’il n’y a dans les caractères nul christianisme prémédité. Ils n’ont de chrétien, que ce que le poète, produit lui-même d’une civilisation chrétienne, en a fait couler en eux sans le savoir.

La tragédie de Racine n’est chrétienne que dans La mesure où peuvent passer pour chrétiennes les Réflexions ou Sentences et Maximes morales de La Rochefoucauld.

Ce qu’elles contiennent, dit La Rochefoucauld dans son Avis au lecteur, n’est autre chose que l’abrégé d’une morale conforme aux pensées de plusieurs Pères de l’Église, et celui qui les a écrites a eu beaucoup de raison de croire qu’il ne pouvait s’égarer en suivant de si bons guides, et qu’il lui était permis de parler de l’homme comme les Pères en ont parlé.

Racine aussi, par des voies différentes, étudie et montre l’homme naturel, l’homme sans la grâce ou avant la grâce, et s’en tient là. Il accepte la thèse pessimiste chrétienne, mais en la coupant de tout le reste du dogme chrétien. Et c’est pourquoi ses tragédies sont terribles. Au reste, avec leur mélange de créatures fières et douces et de monstres sans frein, elles correspondent assez exactement à l’image totale de cette haute société du XVIIe siècle pour qui elles étaient surtout faites, et dont la politesse extérieure recouvrait une vie passionnelle extrêmement énergique, et souvent une brutalité foncière et, pêle-mêle, des héroïsmes et d’abominables crimes.

Racine, chrétien soumis, est un peintre et un psychologue sans peur. Et c’est fort heureux. Je l’aime mieux ainsi qu’esprit fort et peintre timide (comme Voltaire, si vous voulez). Sa conception du péché ne l’empêche pas de nous montrer des pécheresses, — sans d’ailleurs les qualifier. Sa foi ne l’empêche pas de nous montrer un révolté comme Oreste ou un sceptique comme Acomat et, semble-t-il, de s’y complaire. Les sentiments défendus ou même les hardiesses de pensée, il les exprime aussi librement que s’il n’était pas chrétien, et d’autant plus librement qu’il ne les prend pas à son compte. Et qui sait s’il ne jouit pas secrètement de pouvoir, sans se compromettre, traduire les âmes criminelles ou les intelligences perverses ?

Le théâtre du plus chrétien des siècles, et surtout le théâtre de Racine, n’est chrétien que fort indirectement, et de la façon que j’ai déjà indiquée. Et je ne doute plus— comme j’ai eu tort de le faire jadis— du bienfait de la Renaissance, qui, en paganisant le drame dans sa forme sans toutefois le déchristianiser dans son fonds intime, l’a, en somme, humanisé et élargi.

Ce que Racine, ainsi libéré par l’imitation même de l’antiquité classique, se trouve avoir peint avec la vérité la plus complote, et j’ai dit pourquoi, — c’est l’amour. Mais, heureusement pour ceux qui devaient venir après lui, ce qu’il a peint de l’amour, — même de l’amour-maladie, — c’est sa faculté d’illusion, son aveuglement, sa cruauté, ses souffrances, ses fureurs, enfin son mécanisme psychologique, mais non pas, du moins directement, sa sensualité. Et c’est là-dessus au contraire, c’est sur les troubles des sens qu’ont le plus insisté les comédies amoureuses du XIXe siècle. Elles se sont rejetées sur les femmes pendant la faute ou après la faute, ou sur les femmes subissant leur passé sensuel, ou sur les dames aux camélias de tout rang, ou sur le bagne du « collage », — et aussi sur des thèses juridiques ou sociales touchant l’amour, le mariage, l’adultère, le divorce, etc… Mais les variétés essentielles de l’amour, depuis le plus pur et le plus sain jusqu’au plus criminel et au plus morbide, sont, dans les tragédies de Racine, peintes, on peut le croire, une fois pour toutes.


Poésie.

Et je pourrais vous dire enfin :

Ce fond, ou si vous voulez, cette armature, si solide, si précise, si dure même, est tout enveloppée de poésie.

D’abord par le lointain des personnages et ce que Racine appelle leur « dignité » (préface de Bajazet). Chose curieuse, Racine nous donne de la dignité esthétique une définition très rapprochée de celle que Sully-Prudhomme, dans la Justice, nous a donnée de la dignité morale. Sully nous dit que ce qui fait la dignité morale de l’homme, c’est qu’il est l’aboutissement, le produit et le représentant d’une série infinie d’efforts. De même, ce qui fait la dignité esthétique des personnages de Racine, c’est qu’ils sont représentatifs, eux aussi ; représentatifs d’époques passées, et de pays lointains, et de plusieurs époques, et de plusieurs civilisations. Et ce que Racine appelle leur « dignité », nous l’appelons leur « poésie », et c’est par là que ses femmes criminelles sont autre chose que des héroïnes de feuilleton, et ses princesses vertueuses autre chose que d’excellentes petites filles.

La poésie, nous la trouvons encore en ceci, que chacun de ses sujets éveille en lui une « vision » ; que chacune de ses tragédies se meut dans une atmosphère historique, légendaire ou mythologique qui lui est propre et, par suite, n’est plus seulement une tragédie, mais un poème. Et cela est toujours plus manifeste, à mesure que Racine avance dans son œuvre ; et c’est pourquoi je suis désolé qu’il n’ait point fait une Alceste, ou qu’il l’ait détruite.

Et c’est par tout cela que ses tragédies nous font tant de plaisir. Elles prêtent indéfiniment au souvenir et au rêve.— Il est fort difficile de relire une pièce d’intrigue, une fois qu’on la connaît. Quant aux comédies ou drames d’amour, quelques-uns de ceux du XIXe siècle peuvent, un moment, nous mordre pu nous secouer plus fort, parce que nous y voyons des êtres voisins de nous, et aussi par la vertu des détails familiers et actuels. En revanche, nous aurons peut-être quelque peine à les relire, justement à cause de ces détails éphémères, et qui vieillissent vite, ou encore à cause du trop d’esprit qu’on y a mis… Mais la tragédie de Racine, si proche à la fois et si lointaine, ne nous lasse plus. Rien d’inutile ; point de bavardage ; le fond de l’âme des personnages, ce qu’ils ne sauraient vraisemblablement confier à un autre, s’exprime par des monologues substantiels. On ne s’arrête point aux minuties. Les entrées et les sorties sont très brièvement justifiées, et seulement quand il le faut. Je ne sais pas si l’on pleure à voir jouer la pièce ou à la lire. Mais l’esprit s’y occupe et s’y délecte de diverses manières. Vous transposez la fable, si vous le voulez ; vous la modernisez, vous l’imaginez se déroulant chez nous. Ou bien, par un amusement inverse, vous remontez jusqu’à ses origines, vous cherchez à reconnaître dans le drame les apports des civilisations successives, et vous avez la joie de planer sur les âges, à la façon d’un dieu.


Et troisièmement ce théâtre est poétique par la langue, le style, les vers. Car c’est la langue la plus pure qu’on ait parlée, où rien n’a vieilli, sauf une douzaine de mots du vocabulaire amoureux ( « feux, flammes, chaînes, bontés… » ). C’est la syntaxe le plus aisée, très libre encore, où d’Olivet et les grammairiens puristes du XVIIIe siècle ont vu des fautes qui n’en sont pas. Et c’est la versification la plus souple, et du rythme le plus varié ; les mots importants à la rime ; rimes souvent modestes parce que l’harmonie est dans tout le vers et non dans la rime seule. Et c’est le style le plus beau de clarté, d’exactitude, de justesse, de propriété (qualités redevenues si originales et si rares ! ). Et ce style exprime tout par des moyens si simples ! Souvent, nu et familier, il rase la prose, mais avec des ailes. Et ces vers ont toutes les diverses sortes de beautés, — depuis les vers pittoresques :

Dans des ruisseaux de sang Troie ardente plongée…
La rive au loin gémit blanchissante d’écume,

et depuis les hardis, ceux que signalent des ellipses ou « alliances de mots » jusqu’aux vers suprêmes :

Dans l’Orient désert quel devint mon ennui !

ou :

C’est Vénus tout entière à sa proie attachée !

en passant par la souveraine élégance des périodes rythmées :

Les Parques à ma mère, il est vrai, l’ont prédit,
Lorsqu’un époux mortel fut reçu dans son lit :
Je puis choisir, dit-on, ou beaucoup d’ans sans gloire.
Ou peu de jours suivis d’une longue mémoire.
Mais puisqu’il faut enfin que j’arrive au tombeau,
Voudrais-je, de la terre inutile fardeau,
Trop avare d’un sang reçu d’une déesse,
Attendre chez mon père une obscure vieillesse ;

Et toujours de la gloire évitant le sentier,
Ne laisser aucun nom, et mourir tout entier ?
Oh ! ne nous formons point ces indignes obstacles ;
L’honneur parle, il suffît ; ce sont là nos oracles…

ou si vous aimez mieux :

Ô toi qui me connais, te semblait-il croyable
Que le triste jouet d’un sort impitoyable,
Un cœur toujours nourri d’amertume et de pleurs,
Dût connaître l’amour et ses folles douleurs ?
Reste du sang d’un roi noble fils de la Terre,
Je suis seule échappée aux fureurs de la guerre.
J’ai perdu, dans la fleur de leur jeune saison,
Six frères, quel espoir d’une illustre maison !
Le fer moissonna tout ; et la Terre humectée
But à regret le sang des neveux d’Érechtée…

Et le grand mérite de ce style de Racine, c’est qu’il nous ménage, c’est que ses hardiesses ne s’étalent point, c’est qu’elles ne sont pas continues et accablantes par leur nombre, c’est qu’elles ne sont pas insolentes, c’est qu’on ne se demande jamais si par hasard elles ne nous prendraient pas pour dupes… Le goût ! la perfection ! la clarté suprême, la subordination de la sensibilité au jugement ; ce qui fait que l’on comprend toujours, qu’on ne se demande point (comme pour Hamlet par exemple) ni si tel personnage est fou, ni dans quel moment il l’est, ni ce qu’il a voulu dire, ni « pourquoi ces choses et non pas d’autres » ; ce don si français, ce don que les autres peuples n’ont évidemment pas reçu au même degré, ce qu’on a appelé « le goût de l’intelligible » ; cette faculté réduire autant que possible, dans la peinture caractères et des passions, la part de l’inexpliqué et le trop commode « je ne sais quoi » … ah ! qu’il fait bon les retrouver ici !


Mais, quand j’aurai répété tout cela, aurai-je expliqué tout le charme de ce théâtre unique ?

« Unique », je l’ai dit déjà et le redis encore : car, tandis que la tragédie selon Corneille a pullulé après lui, et même jusqu’à nos jours, je ne vois parmi les morts que Marivaux et Musset qui se puissent quelquefois dire « raciniens » .

Je suis tenté de croire qu’il y a une partie de Racine à jamais inaccessible aux étrangers et qui sait ? peut-être à tous ceux qui sont trop du Midi comme à ceux qui sont trop du Nord. C’est, un mystère. C’est ce par quoi Racine exprime ce que nous appellerons le génie de notre race : ordre, raison, sentiment mesuré et force sous la grâce. Les tragédies de Racine supposent une très vieille patrie. Dans cette poésie, à la fois si ordonnée et si émouvante, c’est nous-mêmes que nous aimons ; c’est— comme chez La Fontaine et Molière, mais dans un exemplaire plus noble— notre sensibilité et notre esprit à leur moment le plus heureux.

Est-ce une impression arbitraire, et trop fortuite peut-être et trop fugitive pour un si grand objet ? Mais je me rappelle un petit livre charmant, très simple, naïf même : Sylvie, d’un rêveur qui fut une espèce de La Fontaine perdu parmi les romantiques L’histoire se passe dans le pays même de Racine, le Valois. Elle sent à chaque page la vieille France et nullement l’antiquité grecque ou biblique. Et pourtant il me semble qu’on pourrait dire des savantes tragédies de Racine ce que dit Gérard de Nerval des chansons de la terre où Jean Racine est né :

Des jeunes filles dansaient en rond sur la pelouse en chantant de vieux airs transmis par leurs mères, et d’un français si naturellement pur, que l’on se sentait bien exister dans ce vieux pays du Valois où, pendant plus de mille ans, a battu le cœur de la France.

De même, nous dirons des tragédies de Racine, grecques, romaines, bibliques, peu importe :

— Elles dansent en rond sur la pelouse et dans le jardin du roi, en chantant des airs qui viennent de très loin dans le temps et dans l’espace, mais d’un français si naturellement pur que c’est en les écoutant qu’on se sent le mieux vivre en France, et avec le plus de fierté intime et d’attendrissement.


Un des bas-reliefs du monument tumultueux et déchiqueté que la troisième République a élevé à Victor Hugo, le représente reçu par les autres poètes dans les Champs-Élysées. On y a mis Homère, Shakespeare, Dante. On y a mis Corneille, malgré Polyeucte, Molière, Rabelais, Voltaire, je ne sais qui encore.

Et c’est très bien.

On n’y a pas mis Racine.

C’est très bien aussi ; car il est à part.


FIN