Jean Rivard, le défricheur/13

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J.B. Rolland & Fils, libraires-éditeurs (p. 87-94).

XIII.

les semailles.


Et Dieu dit : Que la terre produise les plantes verdoyantes avec leur semence, les arbres avec des fruits chacun selon son espèce qui renferment en eux-mêmes leur semence pour se reproduire sur la terre. Et il fut ainsi.
La Genèse.


Au maître des saisons adresse donc tes vœux. Mais l’art du laboureur peut tout après les dieux.
Les Géorgiques.


Ce fut une époque heureuse pour Jean Rivard que celle où il dut suspendre de temps en temps ses travaux de brûlage pour préparer la terre et l’ensemencer. Il est vrai que cette dernière opération était beaucoup plus simple et requérait moins de temps dans cette terre neuve que dans les terres depuis longtemps cultivées. Le grain de semence était d’abord jeté sur la terre, après quoi une lourde herse, triangulaire, armée d’énormes dents, était promenée aussi régulièrement que possible sur la surface raboteuse du sol fraîchement nettoyé. Ce travail composait tout le procédé d’ensemencement.

Il faut avouer que l’aspect des champs nouvellement ensemencés n’a rien de bien poétique, et ne saurait ajouter aux beautés d’un tableau de paysage. Les souches noircies par le feu apparaissent ça et là comme des fantômes ; ce n’est qu’au bout de sept ou huit ans, qu’elles finissent par tomber et disparaître

Sous les coups meurtriers du temps.

« Laissons faire, disait Jean Rivard qui préférait toujours n’envisager que le beau côté des choses, avant trois mois les blonds épis s’élèveront à la hauteur de ces fantômes et nous cacheront leurs têtes lugubres. »

Depuis le milieu d’avril jusqu’à la fin de juin, nos trois défricheurs et leurs deux bœufs furent constamment occupés. Rarement le lever de l’aurore les surprit dans leur lit, et plus d’une fois la pâle courrière des cieux éclaira leurs travaux de ses rayons nocturnes.

Qu’on se représente notre héros, après une de ces rudes journées de labeur. Ses membres s’affaissent, tout son corps tombe de lassitude, à peine a-t-il la force de se traîner à sa cabane ; et la première chose qu’il va faire en y entrant sera de s’étendre sur son lit de repos pour dormir et reconquérir les forces dont il aura besoin pour le lendemain. Souvent même cet affaissement du corps semblera s’étendre à l’esprit ; il sera sombre, taciturne, il cessera de rire ou de parler ; à le voir, on le dirait découragé, malheureux. Mais ne croyons pas aux apparences, jamais Jean Rivard n’a été plus heureux ; son corps est harassé, mais son âme jouit, son esprit se complait dans ces fatigues corporelles. Il est fier de lui-même. Il sent qu’il obéit à la voix de Celui qui a décrété que l’homme « gagnera son pain à la sueur de son front. » Une voix intérieure lui dit aussi qu’il remplit un devoir sacré envers son pays, envers sa famille, envers lui-même ; que lui faut-il de plus pour ranimer son énergie ? C’est en se faisant ces réflexions judicieuses qu’il sent ses paupières se fermer. Un sommeil calme, profond, est la récompense de son travail pénible. S’il rêve, il n’aura que des songes paisibles, riants, car l’espérance aux ailes d’or planera sur sa couche. De ses champs encore nus, il verra surgir les jeunes tiges de la semence qui en couvriront d’abord la surface comme d’un léger duvet, puis insensiblement s’élèveront à la hauteur des souches ; son imagination le fera jouir par anticipation des trésors de sa récolte. Puis, au milieu de tout cela, et comme pour couronner ces rêves, apparaîtra la douce et charmante figure de sa Louise bien-aimée, lui promettant des années de bonheur en échange de ses durs travaux.

Quelques lettres écrites vers cette époque par Jean Rivard à sa gentille amie nous le montrent conservant encore, en dépit de ses rudes labeurs, ses premières dispositions de cœur et d’esprit. En voici des extraits pris au hasard :


« Ma chère Louise.

...............« C’est aujourd’hui dimanche, mais j’espère que le bon Dieu me pardonnera si je prends quelques moments pour t’écrire ; je suis si occupé toute la semaine !… Si tu savais comme je travaille ! Si tu me voyais, certains jours après ma journée faite, tu ne me reconnaîtrais pas ; je te paraîtrais si affreux que tu dirais : ce n’est pas lui. Je ne dis pas cela pour me plaindre : loin de là. D’abord je sais bien que nous sommes sur la terre pour travailler : c’est le Créateur qui l’a voulu ainsi, et ce que l’homme a de mieux à faire c’est d’obéir à cette loi. Mais il est d’autres considérations qui ont aussi beaucoup de force à mes yeux. Celui qui ne travaille pas, en supposant même qu’il serait assez riche pour être ce qu’on appelle indépendant, prive son pays du bien que rapporterait son travail, et quand même celui-là se dirait patriote, je n’en crois rien. On n’est pas patriote en ne faisant rien pour augmenter le bien-être général. En outre, n’ai-je pas plusieurs raisons particulières de travailler, moi ? Que deviendrait ma pauvre mère avec ses dix enfants si je ne pouvais l’aider un peu par la suite ? Puis, comment pourrais-je songer à me marier un jour ? Ces deux dernières considérations suffiraient seules pour me donner du cœur quand même les autres n’existeraient pas.

« Quand j’entends le matin le cri du petit oiseau, il me semble que c’est Dieu qui l’envoie du ciel pour m’éveiller, et je me lève, l’esprit gai, le corps dispos, et prêt à reprendre ma tâche.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

« Les alentours de ma cabane commencent à s’éclaircir. Tu pourras dire à ton père que je vais ensemencer quinze arpents de terre neuve ; il connaît cela, il comprendra que je ne dois pas rester les bras croisés.

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« Je commence à aimer beaucoup ma nouvelle résidence ; c’est peut-être parceque je l’ai nommée Louiseville, c’est un si beau nom ! Quand nous aurons une église plus tard, je veux que notre paroisse soit sous l’invocation de Sainte Louise. Ce sera encore mieux, n’est ce pas ?

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« C’est le premier printemps que je passe dans les bois. Il me semble que c’est presque aussi gai qu’à Grandpré. Le matin, quand le soleil brille et que les oiseaux chantent sur les branches… oh ! je voudrais que tu pusses assister à ce concert et voir tout cela de tes yeux !…

« Mais en te parlant, ça me fait penser aux fleurs.

Je trouve quelquefois dans la forêt de jolies petites fleurs, délicates, élégantes, qui par leur fraîcheur, leur modestie, me rappellent le doux et frais visage de ma Louise. J’en deviens tout de suite amoureux ; n’en rougis pas cependant, et surtout n’en sois pas jalouse, car je ne sais pas même leurs noms, et je ne pourrais pas t’en faire la description, tant je suis ignorant, bien que Pierre Gagnon me croie un savant. Je ne connais pas non plus la plupart de ces petits oiseaux que je vois tous les jours et dont les chants charment mes oreilles. Je n’ai rien appris de cela dans mes études de collège, et je le regrette beaucoup.

Il s’essayait même quelquefois à composer des rimes, tout en avouant ingénument que le langage des dieux ne convenait pas aux défricheurs. Une fois entre autres, en enfermant une petite fleur dans une lettre, il avait mis au bas :

Je t’envoie, ô Louise, une rose sauvage
Cueillie au fond de mon bocage,
Et que j’ai prise pour ta sœur ;
Car de la rose
Fraîche éclose
Ton teint réfléchit la couleur
…………………

Louise qui n’était pas d’un goût très sévère en poésie aimait beaucoup ces petits jeux d’esprit. D’ailleurs la femme, indulgente et sensible, est toujours disposée à pardonner en faveur de la bonne intention.

Le mois de Juin n’était pas encore écoulé que les quinze arpents de terre défrichés depuis l’arrivée de Jean Rivard à Louiseville se trouvaient complètement ensemencés. Quatre arpents l’avaient été en blé — quatre en avoine — deux en orge — deux en sarrasin — un en pois — un en patates[1] — et près de la cabane, c’est-à-dire, à l’endroit destiné à devenir plus tard le jardin, un arpent avait été ensemencé en blé d’inde, rabiolles, choux, poireaux, oignons, carottes, raves, et autres légumes, dont l’usage allait varier un peu la monotonie qui avait régné jusque-là dans les banquets de Louiseville.

En même temps, Jean Rivard avait fait répandre en plusieurs endroits de la graine de mil, afin d’avoir l’année suivante, du foin, ou tout au moins de l’herbe dont l’absence se faisait déplorer chaque jour.

Il n’avait pas oublié non plus de planter tout autour de son futur jardin quelques-uns des meilleurs arbres fruitiers du jardin de sa mère, telles que pruniers, cerisiers, noyers, gadeliers, groseilliers, pommettiers, etc. Il avait même eu l’attention délicate de se procurer secrètement de la graine des plus belles fleurs du jardin du père Routier, afin que si plus tard sa Louise venait embellir de sa présence son agreste demeure, elle retrouvât à Louiseville les fruits et les fleurs qu’elle aimait à Grandpré.

On a vu, il y a un instant, nos défricheurs recueillir soigneusement les cendres du bois consumé dans le cours de leurs travaux. Jean Rivard employa cette cendre dans la fabrication de la potasse.

Il possédait tous les ustensiles nécessaires à cet objet. Mais nous ferons grâce au lecteur de la description des diverses opérations par lesquelles les arbres durent passer avant de devenir potasse, des méthodes adoptées par Jean Rivard pour obtenir la plus grande quantité de cendres possible, des procédés suivis pour leur lessivage, pour l’évaporation des lessives, la fabrication du salin et la transformation du salin en potasse. Contentons-nous de dire que Jean Rivard avait pris le plus grand soin pour que les cendres recueillies fussent pures, et sans mélange ; et comme le bois dont elles provenaient se composait en grande partie d’érable, de chêne, d’orme et autres bois durs, elles étaient d’une excellente qualité, et à la grande surprise de notre défricheur, ses quinze arpents d’abattis lui en rapportèrent plus de neuf cents minots qui ne produisirent pas moins de sept barils de potasse.

Jean Rivard avait établi sa potasserie sur la levée de la rivière qui coulait à une petite distance de sa cabane. Les services de Lachance furent presque exclusivement consacrés à la fabrication de l’alcali. Quoique Jean Rivard eût déjà disposé de ce produit à un prix au-dessous de sa valeur, comme on l’a vu plus haut, cet item ne fut pas de peu d’importance et lui servit à acquitter une partie de ses dettes.

De concert avec Lachance, il prit bientôt des mesures pour établir une perlasserie dès l’année suivante.

  1. On dit patates au lieu de pommes de terre, mot inconnu dans les paroisses canadiennes.