Jean Ziska/Chapitre 2

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Jean Ziska
Jean ZyskaMichel Lévy frères (p. 30-50).
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II.


Nous avons justement laissé le roi de Bohême, Wenceslas l’ivrogne, dans un de ses châteaux (c’était je crois, celui de Tocznik), tandis que Jean Huss, le jeune recteur de l’université de Prague, traduisait en bohémien les livres de Wicklef, et prêchait le wickléfisme. Le wickléfisme était une des nombreuses formes qu’avait prises la doctrine de l’Évangile éternel, la grande hérésie lancée dans le monde depuis plusieurs siècles, et formulée par l’abbé Joachim de Flore, en 1250. Wicklef était mort, mais le wickléfisme survivait à son apôtre, et les adeptes, sous le nom de Lollards, préparaient une grande insurrection, se fiant peut-être aux relations, et l’on dit même aux engagements que, soit curiosité, soit enthousiasme, Henri V avait contractés avec eux dans les années orageuses de sa jeunesse. Ils cherchèrent des sympathies chez les autres peuples, et y répandirent mystérieusement leur doctrine, s’adressant aux hommes les plus remarquables, suivant l’usage de ces temps de persécutions. On prétend que Jean Huss repoussa d’abord avec horreur la pensée de l’hérésie, mais qu’il fut séduit par deux jeunes gens arrivés d’Angleterre, sous prétexte de prendre ses leçons. On raconte même à ce sujet une anecdote qui ressemble fort à une légende. Mais la poésie des traditions a son importance historique ; elle donne, mieux parfois que l’histoire, l’idée des mœurs et des sentiments d’une époque : enfin elle ajoute la couleur au dessin souvent bien sec de l’histoire, et à cause de cela, elle ne doit pas être méprisée.

Nos deux écoliers wickléfistes prièrent donc Jean Huss, leur maître et leur hôte, de leur permettre d’orner de quelques fresques le vestibule de sa maison. « Ce qu’ayant obtenu, ils représentèrent, d’un côté, Jésus-Christ entrant à Jérusalem sur une ânesse, suivi de la populace à pied ; et, de l’autre, le pape monté superbement sur un beau cheval caparaçonné, précédé de gens de guerre bien armez, de timbaliers, de tambours, de joueurs d’instruments, et des cardinaux bien montez et magnifiquement ornez. » Tout le monde alla voir ces peintures, les uns admirant, les autres criminalisant les tableaux.

Jean Huss aurait donc été frappé de l’antithèse ingénieuse que cette image lui mettait sous les yeux à toute heure. Il aurait médité sur la simplicité indigente du divin maître et de ses disciples, les pauvres de la terre et les simples de cœur ; sur la corruption et le luxe insolent de l’autocratie catholique, et il se serait décidé à lire Wicklef. Aussitôt qu’il se fut mis à le répandre et à l’expliquer, de nombreuses sympathies répondirent à son appel. La Bohême avait bien des raisons pour abonder dans ce sens sans se faire prier. D’abord, comme nous l’avons déjà dit plus haut, la haine du joug étranger, puis celle du clergé qui la pressurait et la rongeait affreusement. Dans le peuple fermentait depuis longtemps un levain de vengeance contre les richesses des couvents ; les récits qu’on a faits de ces richesses ressemblent à des contes de fées. La doctrine des Vaudois avait depuis longtemps pénétré dans les montagnes de la Moravie. On dit même que lors de la persécution que leur fit subir Charles V, à l’instigation du pape Grégoire XI, Pierre Valdo en personne était venu finir ses jours en Bohême. Les lolhards de Bohême dont le nom ressemble bien à celui des lollards d’Angleterre, étaient originaires d’Autriche. Un de leurs chefs, brûlé à Vienne en 1322, avait déclaré qu’ils étaient plus de huit mille en Bohême. Les historiens constatent aussi des irruptions de béguins ou beggards, d’adamites, de turlupins, de flagellants et de millénaires dans les pays slaves et en Bohême surtout à différentes époques. Prague avait eu déjà d’illustres docteurs qui avaient prêché que la fin du monde ancien était proche, que l’Antéchrist était apparu sur la terre, et qu’il siégeait sur le trône pontifical. Jean de Miliez[1], un des plus célèbres, avait été mandé à Rome pour se disculper, et on dit qu’il avait écrit ces propres paroles sur la porte de plusieurs cardinaux. On cite aussi Mathias de Janaw, dit le Parisien parce qu’il avait étudié à Paris, « illustre par sa merveilleuse dévotion, et qui, par son assiduité à prêcher, a souffert une grande persécution, et cela à cause de la vérité évangélique. » Celui-là détestait les moines, et leur reprochait « d’avoir abandonné l’unique sauveur Jésus-Christ pour des François et des Dominique. » On ne voit point que l’enthousiasme joannite des ordres mendiants ait établi un lien sympathique entre eux et les Bohémiens. Soit que ceux de ces moines qui habitaient le pays ne partageassent pas cet enthousiasme à l’époque où il éclata en Italie et en France, soit que la haine des couvents l’emportât sur toute similitude de doctrine chez les Bohémiens, il est certain que cette doctrine changeant de nom et de prédicateurs, leur arriva un peu tard et leur servit d’arme contre tous les ordres religieux.

Ces docteurs bohémiens avaient tenté surtout de rétablir les coutumes de l’Église grecque, auxquelles la Bohême, convertie primitivement au christianisme par des missionnaires orientaux, avait toujours été singulièrement attachée. La communion sous les deux espèces et l’office divin récité dans la langue du pays, étaient surtout les cérémonies qui lui paraissaient constituer sa nationalité, représenter ses franchises, et préserver dans l’esprit du peuple l’égalité des fidèles devant Dieu et devant les hommes de la tyrannie orgueilleuse du clergé. Nous reviendrons sur cet article, qui est le motif de la guerre hussitique et le symbole de l’idée révolutionnaire de la Bohême à cette époque, ainsi que l’enveloppe extérieure de l’œuvre du Taborisme.

La noblesse tenait tout autant que le peuple (du moins la majorité de la pure noblesse bohème) à ces antiques coutumes. Grégoire VII les avait anéanties. Mais l’autorité de cet homme énergique n’avait pu décréter l’orthodoxie d’une nation qui n’avait jamais été ni bien grecque, ni bien latine, qui portait l’amour de son indépendance principalement dans son culte, et qui jusque-là avait cru et prié à sa guise dans la simplicité et la pureté de son cœur. Pendant deux siècles après Grégoire VII, il y avait eu en Bohême un culte latin officiel pour la montre, pour l’obédience extérieure, et un culte grec devenu national, un culte qu’on pourrait appeler sui generis, pour la vie des entrailles populaires. On disait les offices en langue bohème, et on communiait sous les deux espèces dans les campagnes, et secrètement dans les villes ; il y avait même plusieurs endroits où on l’avait toujours fait ostensiblement, grâce à des privilèges accordés et maintenus par les papes. Milicius fut persécuté et mourut dans les prisons, après avoir restauré l’ancien rite assez généralement. Mathias de Janaw était confesseur de Charles IV, qui l’aimait beaucoup et qui ne paraît pas avoir été bien décidé entre les principes hardis de son université et les menaces du saint-siège. On osa demander à cet empereur de travailler à la réformation de l’Église ; il eut peur, repoussa la tentation, éloigna Mathias, cessa de communier sous les deux espèces, et laissa l’inquisition sévir contre ses coreligionnaires. On n’administrait donc plus cette communion sur la fin de son règne, que dans les maisons particulières, « et à la fin, dans les endroits cachez ; mais ce n’étoit pas sans périls de la vie. » Quand on se saisissait des communiants, « on les dépouilloit, on les massacroit, on les noyoit ; de sorte qu’ils furent obligez de s’assembler à main armée, et bien escortez. Cela dura de part et d’autre jusqu’au temps de Jean Huss. »

On voit maintenant comment, en peu d’années, Jean Huss devint le prophète de la Bohême. Il prêcha ouvertement le mépris de la papauté, la liberté de la communion et des rites. À la suite d’une querelle de règlement, il avait fait chasser presque tous les gradués allemands de l’Université. L’inquisition réprimanda et fit brûler les livres de Wicklef. Huss n’en prêcha que plus haut et souleva maintes fois le peuple enclin aux nouveautés. Son archevêque n’avait pas beaucoup de pouvoir contre lui ; l’abrutissement de Wenceslas livrait l’État à l’anarchie. Irrité contre le pape qui l’avait déposé de l’empire, il n’était pas fâché de lui voir susciter un mauvais parti. Son frère et son ennemi Sigismond, qui par ses intrigues gouvernait une partie de la noblesse bohème, n’était guère plus content du saint-siège, parce que celui-ci avait longtemps soutenu son concurrent Rupert au royaume de Hongrie ; d’ailleurs, les Turcs lui donnaient assez d’occupation pour le distraire de l’hérésie.

Jean Huss prêcha en bohémien à la chapelle de Bethléem, en latin au palais royal de Prague et dans les synodes et assemblées générales du clergé bohème, contre le clergé romain et contre toute la discipline ecclésiastique. Secondé par Jérôme de Prague, Jacques de Mise, dit Jacobel, Jean de Jessenitz, Pierre de Dresden[2] et plusieurs autres, il commença à fanatiser les artisans et les femmes, qui, de leur côté, commencèrent à dogmatiser aussi, et même à écrire des livres, déclarant qu’il n’y avait plus d’Église sur la terre que celle des hussites.

Tout le monde sait la suite de l’histoire de Jean Huss. Après avoir subi en Bohême plusieurs persécutions, il fut cité devant le concile. « Il comparut sur la foi d’un sauf-conduit de l’empereur Sigismond[3]. Il n’en fut pas moins emprisonné à son arrivée à Constance, pendant qu’une commission, déléguée par le concile, examinait ses doctrines. Il fut condamné en même temps que la mémoire de son maître Wicklef. Jean Huss montra d’abord quelque hésitation ; mais il reprit bientôt toute sa fermeté, ne voulant point se rétracter à moins qu’on ne lui prouvât ses erreurs par l’Écriture, appela du concile au tribunal de Jésus-Christ, et déclara qu’il aimerait mieux être brûlé mille fois[4] que de scandaliser par son abjuration ceux auxquels il avait enseigné la vérité. Il fut dégradé des ordres sacrés, livré au bras séculier par le concile, et conduit au bûcher d’après l’ordre de ce même empereur qui lui avait garanti par serment la vie et la liberté. Jérôme de Prague avait été arrêté et amené prisonnier à Constance quelque temps auparavant. Il faiblit, renia Wicklef et Jean Huss, et fut absous. Quelque temps après, il fit demander au concile une audience publique, déclara qu’il avait menti à sa conscience, et qu’il croyait à la vérité des enseignements de ses maîtres ; puis il marcha intrépidement au supplice. Il y eut quelque chose de plus fatal et de plus sinistre que cette double catastrophe : ce fut la théorie qu’inventa le concile pour la justifier. Un décret du concile défendit à chacun, sous peine d’être réputé fauteur d’hérésie et criminel de lèse-majesté, de blâmer l’empereur et le concile touchant la violation du sauf-conduit de Jean Huss[5]. »

Pendant tout ce procès, les hussites de Bohême s’étaient tenus, le peuple, dans une attente sombre et douloureuse, les nobles dans un silence irrité. À la nouvelle de son supplice, presque toute la Bohême s’émut, depuis ces gens de la lie du peuple, qu’on lui avait tant reproché d’avoir pour auditoire, jusqu’à ces vieux seigneurs qui avaient vu en lui le restaurateur de leurs antiques franchises et de leurs coutumes nationales. L’Université, saisie unanimement d’une véhémente indignation, rendit un témoignage public, adressé à toute la chrétienté, en faveur du martyr. « Ô saint homme ! disait ce manifeste, ô homme d’une vertu inestimable, d’un désintéressement et d’une charité sans exemple ! Il méprisait les richesses au souverain degré, il ouvrait ses entrailles aux pauvres ; on le voyait à genoux au pied du lit des malades. Les naturels les plus indomptables, il les gagnait par sa douceur, et ramenait les impénitents par des torrents de larmes. Il tirait de l’Écriture sainte, ensevelie dans l’oubli, des motifs puissants et tout nouveaux pour engager les ecclésiastiques vicieux à revenir de leurs égarements et pour réformer les mœurs de tous les ordres sur le pied de la primitive Église. » … « Les opprobres, les calomnies, la famine, l’infamie, mille tourments inhumains, et enfin la mort, qu’il a soufferte, tout cela non-seulement avec patience, mais avec un visage riant : toutes ces choses sont un témoignage authentique d’une constance, aussi bien que d’une foi et d’une piété inébranlables chez cet homme juste, etc. »

Des lettres de sanglants reproches furent adressées au concile de toutes parts. On lui disait qu’il avait été assemblé, non par l’esprit de Dieu, mais par l’esprit de malice et de fureur ; qu’il avait condamné un innocent sur la déposition de personnes infâmes, sans vouloir écouter celle des évêques, des docteurs et des gens de bien de la Bohême, qui témoignaient de son orthodoxie et de sa foi ; que c’était une assemblée de satrapes que ce concile, et le conseil des Pharisiens contre Jésus-Christ ; et mille autres invectives, dont plusieurs sont remplies d’éloquence. Ces pièces coururent toute l’Allemagne, et irritèrent violemment le pape et les cardinaux. Jean Dominique, légat du pape, fut si mal reçu en Bohême, qu’il écrivit au pontife et à l’empereur : Les Hussites ne peuvent être ramenés que par le fer et par le feu. Sigismond ne voulut pas se hâter de ruiner un royaume qu’il regardait comme sien. Il hésita, et la révolution n’attendit pas qu’il eut pris son parti.

Elle commença religieusement par instituer un anniversaire commémoratif de la mort du martyr Jean Huss (6 juillet), et par faire célébrer ses louanges dans toutes les églises ; puis elle frappa des médailles en son honneur, et l’Université, qui était à la tête du mouvement, publia sa déclaration de foi, la première formule du hussitisme.

Cette déclaration, signée de maître Jean Cardinal et de toute l’Université, ne porte absolument que sur le droit auquel prétendent les hussites de communier sous les deux espèces, conformément à l’institution de Christ, à ses propres paroles, à celles de saint Jean et aux principes purs de la saine orthodoxie. Ils traitent le retranchement de la coupe de constitution humaine, nouvellement inventée et inconnue aux sacrés canons ; pardonnent à ceux qui, par ignorance et simplicité, se sont soumis jusque-là à cette ordonnance, et finissent par déclarer que désormais il ne faut avoir égard à ce dogme d’invention humaine, et s’en tenir à la doctrine de Jésus, qui doit l’emporter sur toute puissance insidieuse et redoutable, sur toutes comminations et terreurs.

Une telle déclaration ne paraissait pas devoir entraîner de grands orages. Les orthodoxes romains n’y trouvaient pas beaucoup à redire, sinon que « si ce n’était point une hérésie en soi de communier sous les deux espèces, c’en était une de dire que l’Église péchait en n’administrant ce sacrement que sous une seule. » Jusque-là on n’était aux prises que sur une subtilité, et le raisonnement de l’orthodoxie était un sophisme. Mais si la déclaration de l’Université satisfaisait les classes aristocratiques, la noblesse, le clergé et même la bourgeoisie de Bohême, il s’en fallait de beaucoup qu’elle fût l’expression de la religion des masses, qui se sentaient travaillées par la doctrine ardente de l’Évangile éternel et par toutes les idées confuses, mais passionnées, d’égalité évangélique, que les prêtres du concile appelaient la lèpre vaudoise. Wicklef et Jean Huss, théologiens consommés dans l’acception de la philosophie scolastique, érudits recherchés et honorés, hommes de science et par conséquent hommes du monde, soit qu’ils n’eussent pas été aussi loin que leurs adeptes prolétaires dans leur conception d’une nouvelle société chrétienne, soit qu’ils eussent voilé cette conception idéale sous des formules de simple discipline réformatrice, avaient écrit avec cette prudence de raisonnement que doivent conserver les hommes en vue pour ne pas compromettre leur doctrine dans la discussion avec les sophistes et les puissants de ce monde. Les âmes populaires plus pressées par leur feu intérieur et par leurs souffrances matérielles, avaient vite songé à réaliser l’idée cachée au fond de cette question de dogme ; et, tandis que les classes patientes par nature et par position se contentaient de réclamer la coupe, les pauvres, conduits et agités par divers types de fanatiques, s’apprêtaient à réclamer l’égalité et la communauté de biens et de droits, dont la coupe n’était pour eux que le symbole. Ainsi, les patriciens, les classes aisées et la plupart des habitants industriels des grandes villes commençaient à former la secte des calixtins ou des hussites purs, tandis que les paysans, les ouvriers avec leurs femmes et leurs enfants, grondaient sourdement, comme la mer à l’approche d’une tempête, se préparant aux fureurs du Taborisme et des autres sectes, sublimes de courage et féroces d’instinct, qui devaient victorieusement résister à Rome et à tout l’empire germanique, durant quatorze ans.

Déjà, du temps de Jean Huss, ces exaltés avaient émis l’opinion que le prêtre n’était rien de plus qu’un autre homme, et que tout chrétien était prêtre de son plein droit pour interpréter les mystères et administrer les sacrements. Au concile de Constance, des cordonniers de Prague avaient été accusés d’entendre les confessions et d’administrer le sacré corps de Notre-Seigneur. Les seigneurs bohémiens présents à cette accusation en avaient défendu, en rougissant, l’honneur de la Bohême, et le fait parut si énorme, qu’on n’osa persister à le reprocher à Jean Huss. Mais les cordonniers de Prague n’en furent peut-être pas très-émus, et l’on vit une femme du peuple arracher l’hostie des mains du prêtre, en disant qu’une femme de bonne vie était plus digne qu’un prêtre infâme de toucher le pain du ciel.

Comme les émeutes et les violences commençaient, et que plusieurs gentilshommes de l’intérieur, espèce de Burgraves qui faisaient depuis longtemps le métier de bandits pour leur propre compte, se servaient du hussitisme comme d’un prétexte pour piller les églises, rançonner les couvents et détrousser les voyageurs, les grands de Bohême s’assemblèrent pour délibérer sur les conséquences de la déclaration de l’Université. Ils formèrent une députation des plus considérables d’entre eux, pour aller trouver le roi et l’inviter à s’occuper un peu de son royaume. Il y avait beaucoup d’analogie, nous l’avons dit, entre la condition de ces deux monarques contemporains, Wenceslas l’ivrogne et Charles VI l’insensé. Cachés au fond de leurs châteaux, ils n’étaient heureux que lorsqu’on les oubliait, et ne reparaissaient que malgré eux sur la scène, où on les rappelait aux jours du danger, comme de vieux drapeaux qu’on tire de la poussière.

Wenceslas, effrayé des troubles, s’enivrait pour se donner du cœur, dans sa forteresse de Tocznik au sommet d’une montagne du district de Podwester. Dès qu’il aperçut les députés, il eut peur et se barricada. On parvint cependant à en introduire quelques-uns auprès de lui, et ils le décidèrent à venir habiter Prague, où il se renferma dans la forteresse de Wyssehrad. C’était un pauvre porte-respect, que ce roi fainéant, abruti dans la débauche et naturellement poltron, bien qu’il eût parfois des velléités de cruauté et des heures de rage aveugle. Dès qu’il fut arrivé dans sa capitale, des députés de la ville vinrent lui demander des églises pour y enseigner le peuple à leur manière, et y donner la communion des subutraquistes[6]. Il leur demanda du temps pour y penser, et fit dire sous main à Nicolas, seigneur de Hussinetz, qui était à leur tête, qu’il filait là une corde pour se faire pendre. Les hussites de Prague insistèrent les armes à la main. Les conseillers du roi répondirent en son nom par des menaces. Le sénat fut alarmé de ces mutuelles dispositions ; mais Jean Ziska, chambellan de Wenceslas, apaisa l’affaire et retarda l’explosion, en disant au peuple, sur lequel il exerçait déjà une grande influence, qu’il fallait attendre l’issue du concile, et ses résolutions pour ou contre le hussitisme.

Il est temps de parler du redoutable aveugle Jean Ziska du calice. Il y a tant d’obscurité sur ses commencements, qu’on ignore son nom de famille. On sait seulement qu’il s’appelait Jean, le nom à la mode dans ces temps-là ; le surnom de Ziska signifie borgne : il l’était depuis son enfance. On assure qu’il était noble. Il naquit pauvre, et vécut dans la pauvreté au milieu du pillage, par sobriété naturelle et par austérité de caractère, mais sans qu’il ait paru regarder le communisme pratiqué par ses soldats comme autre chose qu’une excellente mesure de discipline dans ces temps difficiles. Rien ne révèle en lui des aptitudes philosophiques, ni aucune méditation religieuse profonde. C’est un fanatique de patriotisme ; mais ce n’est point un fanatique de religion, et si ses instincts de divination stratégique approchent de la faculté extatique, il ne paraît point s’être embarrassé beaucoup des questions théologiques de son temps. Il comprenait la mission qui lui était départie dans les jours du zèle et de la fureur, et il s’y donna tout entier. Entreprenant, opiniâtre, vindicatif, cruel, invincible et invaincu, cet homme était la colère de Dieu incarnée. Aussi, ce n’est pas un illuminé sublime comme Jeanne d’Arc ; il n’est pas non plus comme elle l’inspiration et le cœur de la guerre patriotique ; mais il en est la tête et le bras, et comme elle en est le palladium et l’oriflamme, il en est la torche et le glaive.

Il naquit à Trocznova, dans le district de Kœnigsgratz, on ignore à quelle époque. On sait seulement qu’il fut page de Charles IV, et qu’il servit avec éclat en Pologne dans la guerre contre les chevaliers Teutoniques, en 1410. Il est probable qu’il n’avait guère moins de quarante-cinq ans au début de la guerre des hussites. Il était au service de Wenceslas à l’époque du supplice de Jean Huss, et on assure qu’il obtint de son maître la permission de jurer haine et vengeance contre les meurtriers. Il fut de ceux qui regardèrent la perfidie du concile et la raillerie féroce du sauf-conduit de Sigismond comme une injure faite à la Bohême. Mais quoique le fait dont je vais parler ne soit pas authentique, il a paru, à quelques historiens, motiver encore mieux l’espèce de rage qui transporta Ziska contre les moines ; car on peut dire qu’il ne vécut que de leur sang pendant les sept années de sa terrible mission. Selon la tradition à laquelle je me fierais assez dans les pays dont l’histoire a été supprimée en grande partie ou refaite par les oppresseurs, un moine avait débauché ou violé sa sœur qui était religieuse, et Ziska aurait fait serment de venger ce crime sur tous les ecclésiastiques qui lui tomberaient sous la main. Il tint horriblement parole, et cette rancune le peint mieux que beaucoup d’autres motifs. Complètement désintéressé dans le pillage des couvents, et refusant sa part du butin avec une rigidité lacédémonienne, dépourvu de vanité ou d’ambition, nullement enthousiaste à la façon des fanatiques dont il était le chef, il semble qu’un motif personnel de vengeance ait pu seul l’entraîner à des fureurs si soutenues, si implacables, si froides, et savourées avec une volupté si profonde.

Cependant, quand on examine attentivement cette existence à la fois violente et calme de Jean Ziska, on est frappé de l’habileté politique qui préside à tous ses actes et on en vient à se demander à quels autres moyens il pouvait recourir pour procurer à son pays l’indépendance nationale que seul il se sentait la force de lui donner. Nous l’examinerons en détail, en le suivant, pour ainsi dire, pas à pas, et nous verrons à travers le sombre fanatisme qui lui a été injustement imputé, une volonté froide, clairvoyante, opiniâtre, beaucoup plus éclairée et beaucoup plus saine qu’on ne le pense. Ainsi nous regarderions sa vengeance personnelle comme un de ces stimulants que la Providence suscite aux grandes missions, mais non comme la cause et le but unique de la sienne. Le vulgaire se trompe toujours en ces sortes d’affaires ; il veut résoudre le problème de toute une existence dans un seul fait, et ne voit pas que ce fait n’est que la goutte d’eau qui fait déborder le vase.

A l’instigation de Ziska, Wenceslas accorda donc ou laissa prendre aux hussites plusieurs églises, et, grâce à cet accommodement, l’année 1417 s’écoula sans que les premières conquêtes de la réforme fussent menacées ni entraînées à de grandes violences. Sigismond répondit aux reproches qu’on lui avait adressés, par une lettre à la fois lâche et insolente. Il se défendait d’avoir livré Jean Huss ; prétendait avoir vu son malheur avec une douleur inexprimable, être sorti plusieurs fois du concile en fureur ; puis il alléguait, non l’autorité infaillible des décisions de l’Église, mais la puissance politique de ce concile, composé, non de quelque peu d’ecclésiastiques, mais des ambassadeurs des rois, et des princes de toute la chrétienté. Enfin il menaçait les hussites d’une croisade qui serait suivie de grands scandales et de périls extrêmes. C’est pourquoi il les priait, très-affectueusement, de ne pas exposer tout un royaume à une totale désolation, et de rejeter toute nouveauté. Quant aux dérèglements qu’on reprochait au clergé, il prétendait, à l’exemple de ses prédécesseurs, ne point s’immiscer dans de telles affaires. Qu’ils se corrigent entre eux, disait il avec une railleuse indifférence, comme ils savent qu’ils doivent le faire. Ils ont l’Écriture sainte devant les yeux, et il n’est permis ni possible, à nous autres gens simples, de l’approfondir.

L’athéisme ironique de cette réponse dut blesser tous les Bohémiens dans leur loyauté et dans leur enthousiasme religieux. Bientôt après arriva la décision du concile à leur égard : elle était rédigée en vingt-quatre articles, révoltants de tyrannie et de cruauté. Ils rappellent les plus odieuses proscriptions de Sylla et de Tibère. C’est une amplification des préceptes les plus honteux de délation et de férocité. Le premier article intime à Wenceslas l’ordre de jurer soumission et fidélité à l’Église romaine. Les vingt-trois autres désignent tous les genres de rébellion qui doivent être punis par le fer et par le feu, ou tout au moins par l’exil et la misère. Tous les fauteurs du hussitisme sont condamnés à mort ; qu’on les brûle, ainsi que tous les livres, tous les traités qui ont rapport aux doctrines de Wicklef et de Jean Huss, et toutes les chansons qui ont été faites contre le concile ; que l’université de Prague soit réformée ; qu’on en chasse les wickléfistes et qu’on les punisse ; qu’on rétablisse l’ancienne communion, et que les transgresseurs soient punis ; qu’on fasse comparaître devant le siège apostolique les principaux coupables, tels que sont Jean Jessenitz, Jacobel, Simon de Rockizane, Christian de Prachatitz, Jean Cardinal, Zdenko de Loben, etc., etc. ; que tous ceux qui abjureront approuvent la condamnation de ceux qui, ne se rétractant pas, seront punis ; que ceux qui défendent et protègent les wickléfistes et les hussites soient punis, et que ceux qui l’ont fait jurent de ne plus le faire, et, au contraire, de les poursuivre afin de les faire punir, c’est-à-dire bannir ou brûler, etc.

C’était condamner à mort la moitié de la Bohême et expatrier le reste, à moins que la Bohême ne se dégradât jusqu’à l’abjuration de sa foi, jusqu’à la ratification du crime, à moins qu’elle ne consentît à s’effacer elle-même ignominieusement du rang des nations. Les Bohémiens prouvèrent bientôt que ce n’était pas là leur humeur.

Au mois de mai 1418, le concile étant fini, le cardinal Jean-Dominique, cet inquisiteur déjà odieux à la Bohême, vint s’acquitter de sa légation et procéder par les voies de fait à la conversion des hérétiques. Il débuta par entrer dans l’église de Slana, au milieu de la communion hussite, par jeter les calices non consacrés sur le pavé, et par faire brûler un ecclésiastique et un séculier de cette communion. C’était briser la dernière digue et déchaîner la mer.

Des troubles violents éclatèrent sur tous les points. Wenceslas épouvanté n’osa rien faire pour les réprimer et feignit même de les approuver. Néanmoins les hussites délibérèrent d’élire un autre roi. Mais Coranda, un de leurs prêtres, éloquent et fin, les harangua fort spirituellement : Mes frères, leur dit-il, quoique nous ayons un roi ivrogne et fainéant, cependant si nous jetons les yeux sur tous les autres, nous n’en trouverons point qui lui soit préférable : et on peut même le regarder comme le modèle des princes ; car c’est son indolence qui fait notre force. Il est donc juste de prier Dieu pour sa conservation. — Nous avons un roi et nous n’en avons point. Il est roi de nom et il ne l’est pas d’effet. Ce n’est que comme une peinture sur la muraille. — Et que peut faire contre nous un roi qui est mort en vivant ?

Ces plaisanteries pleines de sens eurent un succès égal auprès des révoltés et auprès du souverain. Wenceslas se souciait de sa vie beaucoup plus que de sa dignité. Il en prit beaucoup d’amitié pour Coranda. Dominique, accablé d’insultes et menacé du supplice qu’il faisait subir aux hérétiques, se réfugia en Hongrie auprès de Sigismond, afin de l’animer contre les hussites. Mais il y mourut bientôt, après avoir eu la gloire de faire rétracter un docteur qui prêchait, dit-on, le pur déisme. Il est vrai qu’il tint ce malheureux attaché pendant trois jours à un poteau, où il souffrait tellement qu’il demandait la mort comme une grâce.

Au milieu de ces troubles, Jean Ziska, muni d’une patente que, dans ses jours d’abandon, son maitre Wenceslas lui avait remise, scellée de sa main, pour l’autoriser à tenir son serment de venger la mort de Jean Huss, rassembla beaucoup de monde, et se mit à parcourir le district de Pilsen où il mit tout à feu et à sang, s’empara de la capitale, se rendit maître de toute la province, et en chassa tous les prêtres et tous les moines. Il y établit la communion sous les deux espèces, et institua prêtre l’ardent et ingénieux Coranda. Mais craignant de tomber dans quelque embuscade, il songea à se camper dans une position forte avec son armée. Il choisit pour cela le site inexpugnable de Hradistie dans la province de Béchin ; et, en attendant qu’il pût y bâtir une ville, il ordonna à ses gens de dresser leurs tentes dans les endroits où ils voulaient avoir leurs maisons. Nicolas de Hussinetz, celui à qui Wenceslas avait promis une corde pour le pendre, vint l’y joindre avec sa bande. Au bout de peu de jours, il se rassembla en ce lieu quarante mille personnes de tout sexe et de tout âge, qui venaient de tous les pays environnants et surtout de Prague, et pour lesquelles trois cents tables furent dressées afin de fraterniser dans la nouvelle communion. C’est peut-être alors que la montagne du campement fut inaugurée sous le nom mystique de Tabor qu’elle a toujours porté depuis, ainsi que la forteresse de Ziska et celle qu’on y voit encore aujourd’hui. Cette place forte a joué un rôle dans toutes les guerres de l’Allemagne, et nos armées en ont gardé le souvenir mêlé à celui de Napoléon.

A partir de ce moment, les hussites de Jean Ziska portèrent le nom de taborites, et peu à peu formèrent une secte de plus en plus tranchée, et une armée de plus en plus intrépide et redoutable.

Un historien contemporain et témoin des événements, nous a transmis le récit de cette première grande communion évangélique des hussites. « En 1419, le jour de la Saint-Michel, il s’attroupa une grande multitude de peuple dans une vaste campagne appelée les Croix (Cruces), proche de Tabor. Il en vint beaucoup de Prague, les uns à pied, les autres en chariot. Ce peuple avait été invité par maître Jacobel, maître Jean Cardinal, et maître Tocznicz. Maître Mathieu fit dresser une table sur des tonneaux vides, et donna l’eucharistie au peuple sans nul appareil. La table n’était pas couverte, et les prêtres n’avaient point d’habits sacerdotaux. Maître Coranda, curé de Pilsen, se rendit dans ce même endroit avec une grande troupe de l’un et de l’autre sexe, portant l’eucharistie. Avant que de se séparer, un gentilhomme ayant exhorté le peuple à dédommager un pauvre homme dont on avait gâté les blés, il se fit une si bonne collecte, que cet homme n’y perdit rien, car il ne se faisait aucune hostilité ; les troupes marchaient avec un bâton seulement comme des pèlerins. Sur le soir, toute cette multitude partit pour Prague et arriva, à la clarté des flambeaux, devant Wisherad. Il est surprenant que dans cette occasion ils ne s’emparèrent pas de cette forteresse dont la conquête leur coûta depuis tant de sang. »

C’est avec cette piété et cette douceur que les taborites accomplirent en grand pour la première fois les rites de leur culte. Ils se donnèrent, en partant, rendez-vous pour la Saint-Martin suivante, mais bientôt ils furent troublés par les garnisons que Sigismond tenait toujours dans les villes et châteaux. Ceux de Tausch, de Klattaw et de Sussicz, en approchant du lieu convenu pour une nouvelle communion, furent avertis par Coranda de prendre des armes parce qu’on leur tendait une embûche. De Knim et d’Aust, des avis furent échangés également entre les pèlerins, afin qu’ils eussent à se tenir sur leurs gardes, et ils s’envoyèrent les uns aux autres des chariots avec des gens bien armés. Mais avant que ces troupes eurent pu opérer leur jonction, elles furent attaquées par les Impériaux, ayant à leur tête Sternberg, seigneur catholique, président de la monnaie de Cuttemberg. Ceux d’Aust furent taillés en pièces ; mais ceux de Knim repoussèrent Sternberg, et le forcèrent à la fuite, après quoi ils restèrent tout le jour sur le lieu du combat, enterrant les morts d’Aust et faisant dire l’office divin par leurs prêtres. De là ils se rendirent à Prague en chantant des hymnes de victoire, et ils y furent joyeusement reçus par leurs frères.

À cette occasion, Ziska écrivit une fort belle lettre ceux de Tauss[7], dans le district de Pilsen. Nous la rapporterons, parce que ces pièces précieuses nous font connaître les caractères historiques mieux que toutes les déclamations des écrivains. On a retrouvé celle-ci en 1541, dans la maison de ville de Prague.

« Au vaillant capitaine et à toute la ville de Tista. — Mes très-chers frères, Dieu veuille par sa grâce, que vous reveniez à votre première charité, et que, faisant de bonnes œuvres, comme de vrais enfants de Dieu, vous persistiez en sa crainte. S’il vous a châtiés et punis, je vous prie en son nom, de ne vous pas laisser abattre par l’affliction. Ayez donc égard à ceux qui travaillent pour la foi et qui souffrent persécution de la part de nos adversaires, surtout de la part des Allemands, dont vous avez éprouvé l’extrême méchanceté à cause du nom de J.-C. Imitez les anciens Bohémiens, vos ancêtres, qui étaient toujours en état de défendre la cause de Dieu et la leur propre. Pour nous, mes frères, ayant toujours devant les yeux la loi de Dieu et le bien de la république, nous devons être fort vigilants, et il faut que quiconque est capable de manier un couteau, de jeter une pierre et de porter un levier (une barre, une massue), se tienne prêt à marcher. C’est pourquoi, T. C. F., je vous donne avis que nous assemblons de tous côtés des troupes pour combattre les ennemis de la vérité et les destructeurs de notre nation ; et je vous prie instamment d’avertir votre prédicateur d’exhorter le peuple dans ses sermons à la guerre contre l’Antéchrist. Et que tout le monde, jeunes et vieux, s’y dispose. Je souhaite que, quand je serai chez vous, il ne manque ni pain, ni bière, ni aliments, ni pâturages, et que vous fassiez provision de bonnes armes. C’est le temps de s’armer non-seulement contre ceux du dehors, mais aussi contre les ennemis domestiques. Souvenez-vous de votre premier combat, où vous n’étiez que peu contre beaucoup de monde, et sans armes contre des gens bien armés. La main de Dieu n’est pas raccourcie ; ayez bon courage et tenez-vous prêts. Dieu vous fortifie. — Ziska du Calice, par la divine espérance, chef des taborites. »


  1. Milicius, suivant la coutume des historiens de cette époque de latiniser tous les noms. Il ne paraît pas que tous ces docteurs hérétiques sortis des rangs du peuple aient tenu à leurs noms de famille, mais beaucoup à leur nom de baptême et à celui de leur village. Jean Huss prit le sien de Hussinetz, où il était né. Je prierai mes lectrices de faire attention, en lisant l’histoire de ces siècles, à la prodigieuse quantité de théologiens célèbres dans l’Église ou dans l’hérésie qui portent le prénom de Jean. À l’époque de la prédication du joannisme et de la dévotion à l’évangile de saint Jean, ce n’est pas un fait indifférent.
  2. Pierre de Dresden est, dit-on, l’auteur de ces hymnes et de ces chansons spirituelles entremêlées d’allemand et de latin qui sont encore en usage dans les églises de la confession d’Augsbourg. Ou lui en attribue aussi la musique. (M. Lenfant.)
  3. Sigismond, arrivé à l’empire en 1410 par la mort de Rupert, voulut consolider par ce sacrifice son alliance avec Rome.
  4. On raconte que Jean Huss, pendant qu’il lisait les livres de Wicklef, se donnait l’étrange plaisir de se brûler le bout des doigts à la flamme de sa lampe. Interrogé sur cet étrange passe-temps, il répondit en montrant le livre : « Voila un calice qui me mènera loin. »
  5. M. Henri Martin, Histoire de France.
  6. Partisans de la communion sous les deux espèces. C’est ainsi qu’on appelait alors les calixtins ou hussites purs.
  7. Tauss, Taus, Tausch, Tysta ou Tusta, c’est la même ville, ou du moins le même nom. Il est impossible de trouver dans les historiens anciens un nom, même des plus importants, sur lesquels ils s’accordent. Il paraît qu’aujourd’hui encore l’orthographe germanisée des noms bohèmes n’offre guère plus de certitude. Je ne me pique d’une d’aucune exactitude pour ces noms sur lesquels rien n’a dû m’éclairer suffisamment. On sait l’indifférence de nos historiens français des derniers siècles, et le sans-gêne des corruptions de la basse-latinité du moyen âge pour les noms étrangers. Je croirais cependant que le véritable nom ancien de Tauss est Tusta, à cause d’une anecdote consignée dans plusieurs livres à ce sujet. La tradition rapporte qu’en 974 l’empereur Othon 1er, obligeant Boleslaws, prince de Bohême, à tenir une chaudière sur le feu pour avoir commis un fratricide, et ce prince voulant s’asseoir, l’empereur lui cria : Tu sta. La légende peut être fausse, mais elle est ancienne, et le jeu de mots porte sur un nom qui était accepté alors. Cette dissertation pédante est la seule que je me permettrai : on me la pardonnera. J’avais placé le château fantastique de Riesenburg près de Tauss, dans le roman de Consuelo.