Jeanne/Notice

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Tony Johannot-G Sand-Jeanne-1853 p229.png

NOTICE


Jeanne est le premier roman que j’aie composé pour le mode de publication en feuilletons. Ce mode exige un art particulier que je n’ai pas essayé d’acquérir, ne m’y sentant pas propre. C’était en 1844, lorsque le vieux Constitutionnel se rajeunit en passant au grand format. Alexandre Dumas et Eugène Sue possédaient dès lors, au plus haut point, l’art de finir un chapitre sur une péripétie intéressante, qui devait tenir sans cesse le lecteur en haleine, dans l’attente de la curiosité ou de l’inquiétude. Tel n’était pas le talent de Balzac, tel est encore moins le mien. Balzac, esprit plus analytique, moi, caractère plus lent et plus rêveur, nous ne pouvions lutter d’invention et d’imagination contre cette fécondité d’événements et ces complications d’intrigues. Nous en avons souvent parlé ensemble ; nous n’avons pas voulu l’essayer, non par dédain du genre et du talent d’autrui ; Balzac était trop fort, moi trop amoureux de mes aises intellectuelles pour dénigrer les autres ; car le dénigrement, c’est l’envie, et on dit que cela rend fort malheureux. Nous n’avons pas voulu l’essayer, par la certitude que nous sentions en nous de n’y pas réussir et d’avoir à y sacrifier, des résultats de travail qui ont aussi leur valeur, moins brillante, mais allant au même but.

Ce but, le but du roman, c’est de peindre l’homme, et, qu’on le prenne dans un milieu ou dans l’autre, aux prises avec ses idées ou avec ses passions, en lutte contre un monde intérieur qui l’agite, ou contre un monde extérieur qui le secoue, c’est toujours l’homme en proie à toutes les émotions et à toutes les chances de la vie.

Jeanne est une première tentative qui m’a conduit à faire plus tard la Mare au Diable, le Champi et la Petite Fadette. La vierge d’Holbein m’avait toujours frappé comme un type mystérieux où je ne pouvais voir qu’une fille des champs rêveuse, sévère et simple : la candeur infinie de l’âme, par conséquent un sentiment profond dans une méditation vague, où les idées ne se formulent point. Cette femme primitive, cette vierge de l’âge d’or, où la trouver dans la société moderne ? Du moment qu’elle sait lire et écrire, elle ne vaut pas moins, sans doute, mais elle est autre, et appartient à un autre genre de description.

Je crus ne pouvoir la trouver qu’aux champs, pas même aux champs, au désert, sur une lande inculte, sur une terre primitive qui porte les stigmates mystérieuses de notre plus antique civilisation. Ces coins sacrés où la charrue n’a jamais passé, où la nature est sauvage, grandiose ou morne, où la tradition est encore debout, où l’homme semble avoir conservé son type gaulois et ses croyances fantastiques, ne sont pas aussi rares en France qu’on devrait le croire après tant de révolutions, de travaux et de découvertes. La France est pleine, au contraire, de ces contrastes entre la civilisation moderne et la barbarie antique, sur des zones de terrain qui ne sont séparées parfois l’une de l’autre que par un ruisseau ou par un buisson. Quand on se trouve dans une de ces solitudes où semble régner le sauvage génie du passé, cette pensée banale vient à tout le monde : « On se croirait ici à deux mille lieues des villes et de la société. » On pourrait dire aussi bien qu’on s’y sent à deux mille ans de la vie actuelle.

Cette vierge gauloise, ce type d’Holbein, ou de Jeanne d’Arc ignorée, qui se confondaient dans ma pensée, j’essayai d’en faire une création développée et complète. Mais je ne réussis point à mon gré. Il me fallut, pour satisfaire aux nécessités du feuilleton, me hâter un peu, et, d’ailleurs, je n’osai point alors faire ce que j’ai osé plus tard, peindre mon type dans son vrai milieu, et l’encadrer exclusivement de figures rustiques en harmonie avec la mesure, assez limitée en littérature, de ses idées et de ses sentiments. En mêlant Jeanne à des types de notre civilisation, je trouvai que j’atténuais la vraie grandeur que je lui avais rêvée, et que j’altérais sa simplicité nécessaire. Je fis un roman de contrastes, comme ces contrastes de paysages et de mœurs dont j’ai parlé tout à l’heure ; mais je me sentis dérangé de l’oasis austère où j’aurais voulu oublier et faire oublier à mon lecteur le monde moderne et la vie présente. Mon propre style, ma phrase me gênait. Cette langue nouvelle ne peignait ni les lieux, ni les figures que j’avais vues avec mes yeux et comprises avec ma rêverie. Il me semblait que je barbouillais d’huile et de bitume les peintures sèches, brillantes, naïves et plates des maîtres primitifs, que je cherchais à faire du relief sur une figure étrusque, que je traduisais Homère en rébus, enfin que je profanais le nu antique avec des draperies modernes.

Les peintres et les sculpteurs de la renaissance l’ont fait pourtant. Germain Pilon a habillé les Grâces païennes avec une mousseline ou un taffetas qui n’est jamais sorti d’une autre fabrique que de celle de son génie ; mais il faut être Germain Pilon ou ne pas s’en mêler. Puisse le lecteur m’être plus indulgent que je ne le suis à moi-même !

GEORGE SAND.
Nohant, mai 1852.

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