Jeanne d’Arc (Hanotaux)/04

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Jeanne d’Arc (Hanotaux)
Revue des Deux Mondes5e période, tome 58 (p. 5-37).
Jeanne d’Arc [1]


IV. L’ABANDON [2]


IV

Si on délibérait, si on agissait autour de Charles VII, on délibérait et on agissait autour du Duc de Bourgogne. Ayant quitté Paris le 22 avril, après sa querelle avec le duc de Bedford, il regagne ses Etats et séjourne à Bruges (fin avril, début de mai). Il ne regrette pas son algarade avec le duc de Bedford au sujet du siège d’Orléans. Un contemporain écrit de Bruges : « Si on me le demandait en confidence, je crois que ce seigneur duc n’en ressent pas moins de plaisir que les autres. Et cela parce que c’est son intérêt que les Anglais qui sont puissans soient quelque peu battus et que, les autres les guerroyant, ils aillent en consumant [3]. »

Mais il commence à s’inquiéter de ce qui se passe à la Cour de Charles VII. Le fort et le faible lui est signalé par ses partisans. Ceux-ci se sentent débordés. La décision est prise : l’armée royale marche sur Reims. Le Roi ira se faire sacrer dans la cathédrale de Saint-Remy. Les « Bourguignons » du Conseil commencent à craindre pour eux-mêmes.

Le duc, malade à Hesdin, se voit visé directement. L’armée du Roi quitte Gien ; elle occupe Auxerre qui est du domaine de Bourgogne. A Auxerre, à Troyes, à Châlons-sur-Marne, les garnisons étaient mi-partie anglaises et bourguignonnes [4]. Ces places se rendent l’une après l’autre. Philippe le Bon rassemble des troupes entre Corbie et Amiens pour reprendre le contact avec les forces anglaises [5] ; il reçoit, en même temps, une ambassade du duc de Bedford qui le presse d’agir.

Suivant son double jeu, il stimule le zèle de ses amis de la Cour de France. Ne les a-t-il pas traînés, jusqu’ici, par l’espoir d’une paix prochaine ; il poursuit, selon cette méthode de promesses et de délais qui lui a été si utile. Le duc de Savoie réclame avec insistance l’ouverture de nouvelles négociations. La paix, la paix !

Nous avons trace de pourparlers extrêmement actifs, à cette date, entre le duc Philippe et les favoris du roi Charles. Après l’occupation d’Auxerre, un émissaire est envoyé en toute urgence, de Dijon, auprès du sire de La Trémoïlle, « pour audit sire de La Trémoïlle dire et exposer plusieurs choses et lui requérir l’accomplissement d’icelles au bien et honneur de mondit seigneur (le Duc de Bourgogne) et de ses pays et subjects. » En même temps, un seigneur bourguignon, Jean de Villeneuve, qui avait été à la Cour de France, où il avait reçu, de la bouche du Roi et de La Trémoïlle, d’importantes communications, revient à Dijon et, de là, repart en hâte près du duc « pour lui dire et exposer plusieurs choses que lesdits Dauphin et La Trémoïlle avaient dictées de bouche à icelluy Villeneuve [6]. »

Voilà donc le lien établi.

Le duc Philippe accourt à Paris, où il arrive le 10 juillet, au moment où Troyes ouvre ses portes. Tandis que l’armée royale continue sa marche sur Reims, il négocie avec ardeur des deux côtés à la fois.

Il manœuvre assez habilement pour que, à ce moment, la foi en une paix prochaine fût générale à la cour de Charles VII. On croit bon de mêler à ce qui se passe le nom de la Pucelle. Vers la fin du mois de juin, elle avait convoqué, par lettres, le duc à venir prendre son rang au sacre du Roi ; elle lui demande, de nouveau, solennellement, le 17 juillet, « que le roi de France et vous fassiez longue paix qui dure longuement ; pardonnez l’un à l’autre de bon cœur entièrement, ainsi que doivent faire loyaulx chrétiens ; et s’il vous plaist à guerroier, si allez sur les Sarrazins. » (Procès, V, 126.) Jeanne supplie le duc, « à mains jointes » d’entendre sa requête et son conseil [7].

Elle fait assurément la différence entre « la paix de Bourgogne » et la paix des Anglais, comme elle l’expose très clairement, interrogée sur ce sujet à Rouen : « Pour la paix, quant au Duc de Bourgogne, elle l’a requis du Duc de Bourgogne, dit-elle, par lectres à ses ambassadeurs. Quant aux Anglais, la paix qu’il y faut, c’est que s’en voysent en leur pays, en Angleterre. » (Procès, I, p. 234.)

Mais à quelles conditions veut-elle la paix avec le duc, cette paix entre Français ? Un désaccord — non assez remarqué — existe à ce sujet, entre la conception de Jeanne et celle des conseillers de Charles VII. Ici encore, la qualité, la rectitude d’esprit de la Pucelle se signale avec une autorité essentielle. Elle considère comme le premier gage des sentimens du duc, s’il veut réellement la paix, l’hommage qu’il doit au chef de la famille et au chef de l’Etat, en pleine cérémonie du sacre.

Dans sa pensée, il ne s’agit nullement d’une négociation entre deux égaux, mais bien d’une réconciliation de famille qui commence par un acte de soumission du vassal à l’égard du souverain. Or, voilà précisément ce que ne voulait, à aucun prix, le, Duc de Bourgogne ; il prétendait, au contraire, dénouer les liens de vassalité qui l’attachaient à la couronne de France ; il visait à l’indépendance ; et c’est ce que les conseillers du Roi, en cela si différens de Jeanne, consentaient à lui accorder, pour prix de cette pacification qui était devenue leur unique pensée.

Philippe le Bon se dérobe ; ayant entre les mains les propositions du Roi et les lettres de la Pucelle, il se retourne du côté des Anglais.

Il se rencontre avec le duc de Bedford à Paris, le 14 juillet, c’est-à-dire l’avant-veille du sacre. Là, il prend part à une cérémonie solennelle bien différente, et qui remplit de joie le cœur des « Bourguignons » de la capitale. Après avoir entendu un sermon à Notre-Dame, il se rend dans la grande salle du Palais de Justice et, là, devant un public immense, il renouvelle, « les mains levées, » le serment de vengeance et de haine contre le Dauphin et ses partisans, fauteurs de l’assassinat du pont de Montereau.

En même temps, il combine une reprise générale des hostilités, d’accord avec les Anglais. Le régent Bedford n’en était plus à ses propos sur les « oisillons. » Il sent la politique d’Henri V si menacée que rien ne lui coûte pour la sauver. Philippe le faisait passer par où il voulait. Des paroles furent échangées dès lors ; la satisfaction de Bedford en témoigne ; restait à rédiger les actes et à trouver les formules.

Philippe met ce délai à profit pour se retourner vers Charles VII et jouer plus serré encore, de ce côté. A peine a-t-il quitté Paris que, de Laon, il envoie des ambassadeurs à Reims ; ils arrivent exactement le lendemain du sacre (18 juillet) ; toutes ces démarches sont combinées avec une précision méticuleuse : et c’est, maintenant, avec le Roi, couronné de la veille, qu’il traite.

Que va-t-il promettre de ce côté et que va-t-il obtenir ? Ce qu’il va promettre, c’est la paix, — éternel et décevant mirage ; ce qu’il va obtenir, c’est la trêve qui arrêtera l’armée royale en plein succès, brisera l’élan de la Pucelle, épuisera les maigres ressources du trésor royal, tandis que le duc pourra offrir cette garantie inespérée au régent Bedford, en échange des conditions qu’il compte bien lui imposer : voilà qui est joué !

Suivons le détail. Le lendemain du sacre, les ambassadeurs du duc arrivent à Reims ; ils accompagnent sans doute le Roi à Corbeny, à Vailly, à Soissons, à Château-Thierry ; car c’est avant le 3 août, probablement dans les derniers jours de juillet, qu’ils obtiennent une première trêve de quinze jours. Il est entendu, en même temps, que le Roi enverra une ambassade à Arras auprès du duc, pour traiter de la paix. Cette ambassade est composée des « Bourguignons » de la Cour : à sa tête le chancelier Regnault de Chartres. La Pucelle commence à ouvrir les yeux : c’est le moment où elle exhale ses premières plaintes à ses amis de Reims qui craignent d’être abandonnés [8].

Tandis que l’ambassade, qui se rend à Arras, y arrive dans les premiers jours d’août, le Roi et la Pucelle poursuivent leur route vers Paris par Soissons, Château-Thierry, Provins. Charles VII s’arrête quelques jours dans cette ville à délibérer. L’apparition de l’armée anglaise, venant de Paris, rend quelque espoir à la Pucelle : une bataille éclaircirait cette atmosphère trouble où l’on avance dans l’obscurité : mais, de part et d’autre, on sait que l’on négocie. Le Roi s’approche, en hésitant, de Paris par Crépy-en-Valois, Lagny-le-Sec, presque gêné par l’élan du pays, par le mouvement des populations qui s’offrent à lui et ne demandent que sa présence pour se déclarer.

Le parti des « Bourguignons » a tellement hâte de conclure qu’il apporte au duc, à Arras, les propositions, — probablement délibérées à Provins, — qui mettent le royaume de France à sa discrétion. Il suffit de mentionner la plus grave de ces concessions pour faire apprécier la différence des vues de ces négociateurs avec celles de Jeanne d’Arc : « Le duc et ses vassaux seront, durant la vie du Roi, exempts de tout hommage ou serment de fidélité ; » en outre, en ce qui regarde la personne du duc, « il sera exempt de toutes choses dudit roi Charles, sa vie durant. » Voilà ce qu’offrait ce roi, consacré d’hier, à son vassal : une pleine et entière indépendance, du moins à titre viager. Philippe le Bon voit se réaliser le rêve si longtemps caressé ! En outre, il obtient la cession, par manière d’apanages, de toutes les terres et seigneuries qu’il tient et qui ont fait partie du domaine royal, sans parler de ses terres anciennes et de celles qui pourront lui être données.

Et le duc n’est pas satisfait ! Il a retenu, près de lui, les émissaires du duc de Bedford. Un de ses conseillers les plus avisés, Hugues de Lannoy qui était près du régent, accourt et répète les paroles de Bedford adjurant le Duc de Bourgogne de ne pas manquer au serment qu’il a prêté au roi Henri V [9].

Le duc Philippe renvoie la balle ; il s’ouvre aux Anglais des propositions qui lui sont faites au nom de Charles VII. Le régent anglais ne sait comment soutenir la concurrence ; il trouve le moyen d’offrir davantage encore. Le 13 août, il nomme le duc Philippe gouverneur de Paris avec lieutenance du roi Henri VI sur toute la partie de la France qui n’est pas au pouvoir de Charles VII, sauf la Normandie. Le voilà donc libéré, par l’un, de toute vassalité, par l’autre, maître de Paris ; son domaine s’agrandit chaque jour. Dans cette prodigieuse fortune, il ne perd pas la tête. L’édifice de papier peut encore s’écrouler, si on ne l’appuie immédiatement sur des réalités. Ces réalités, ce sont les occupations effectives et c’est à cela que le grand-duc travaille sans discontinuer.

Avant tout, il faut arrêter Charles VII et la Pucelle qui s’avancent vers Paris et qui peuvent réduire à néant, par un coup de main heureux, la fameuse lieutenance. Le 28 août, une ambassade bourguignonne, qui a rejoint le Roi à Compiègne, signe, avec les ministres du Roi, une trêve générale, que ceux-ci se hâtent de publier par lettres patentes du même jour. Or, le 28 août, la Pucelle et l’armée royale arrivent sous Paris.

Par ces trêves si opportunes, on promet, une fois de plus, la paix ; une réunion, ayant la paix pour objet, aura lieu à Auxerre, au printemps suivant. En attendant, la trêve suspend les hostilités et fait, de Philippe le Bon, l’arbitre et le séquestre des régions sur lesquelles le roi Charles VII n’avait qu’à tendre la main. Il est entendu que la trêve s’applique à la fois à la Bourgogne et à l’Angleterre (quoique cette puissance n’eût pas pris part directement aux négociations). Il est entendu, en outre, que la trêve générale et abstinence de guerre s’étend, pour les trois belligérans, à tous les pays situés au nord de la Seine depuis Nogent-sur-Seine jusqu’à Harfleur, sauf les villes, places et forteresses formant passage sur la Seine, mais « à l’exception de Paris où le Duc de Bourgogne pouvoit, en cas d’attaque des troupes royales, mettre garnison. En outre, il est stipulé que les deux parties ne pourroient, pendant les trêves, s’emparer d’aucune des villes situées dans les limites indiquées ni en recevoir obéissance, à moins que ces villes ne fissent volontairement leur soumission. »

Encore une fois, cet accord est signé et promulgué d’urgence, le 28 août, le jour même où Jeanne d’Arc, arrivée de la veille à Saint-Denis, prenait ses dispositions pour attaquer Paris. Paris était mis sous la sauvegarde de la trêve, c’est-à-dire du Duc de Bourgogne. La capitale ne pouvait plus être prise légitimement. Philippe le Bon s’interposait à l’heure critique. Il arrêtait la fortune croissante et presque terrifiante de la cause royale. Jeanne d’Arc était cernée.

Cette situation fut « consolidée, » du côté anglais, par les lettres du roi Henri VI, datées du 13 octobre 1429, conférant à Philippe le Bon la lieutenance générale de Paris et de toute la France du Nord. Il reçoit les pleins pouvoirs de gouvernement sur Paris, les villes et bailliages de Chartres, Melun, Sens, Troyes, Chaumont en Bassigny, Saint-Jaugon, Vermandois, Amiens, Tournaisis, Saint-Amand et sénéchaussée de Ponthieu, en un mot sur tout le pays conquis, sauf la Normandie ; de telle sorte que le chroniqueur contemporain peut résumer la situation nouvelle en cette phrase décisive : « Fut ordonné que le duc anglais Bedford seroit gouverneur de Normandie et que le Duc de Bourgogne seroit régent de France. »

Mais il faut des garanties plus stables encore, la conquête effective. Voilà ce que le ministre le plus autorisé de Philippe le Bon négocie en Angleterre. Tandis qu’on promet la paix au déplorable entourage de Charles VII, Hugues de Lannoy machine tout un nouveau plan d’attaque combiné entre Angleterre et Bourgogne contre le même roi Charles. Il rédige deux Mémoires, qui ont été heureusement conservés et qui nous font connaître le fonds et le tréfonds de cette astucieuse politique.

De ces deux Mémoires, l’un visait surtout l’action militaire concertée des deux alliés et l’autre leur intervention dans les affaires du royaume de France [10].

Pour la guerre, il faut la faire ensemble ; mais pour les dépouilles, Bourgogne se réserve d’en disposer.

Hugues de Lannoy proclame la nécessité de l’alliance anglo-bourguignonne : « Il semble, considéré que Mgr le Duc de Bourgogne congnoist la grant mauvaiseté etmalivolence que ses ennemis ont eu et ont envers lui (au lendemain de la trêve du 28 août ! ) et encore se travaillent de faire autant chascun jour, que il lui est chose nécessaire de bien entretenir les alliances des Anglois. » Ceci dit, après quelques phrases d’usage en faveur de la paix, on ajoute que c’est la guerre qu’il faut préparer, et cela plus tôt que plus tard, c’est-à-dire avant la Noël, date fixée pour l’expiration de la trêve. Le roi d’Angleterre doit se préparer à passer lui-même sur le continent « en haute et grande puissance » et se mettre en mesure d’aller se faire, à son tour, sacrer à Reims ; il convient qu’il facilite, par des subsides et secours, l’entrée en ligne de puissantes armées bourguignonnes ; il doit envoyer le cardinal de Winchester pour régler, avec le Duc de Bourgogne, toutes les conditions de l’action commune. Des ambassades se rendront dans la plupart des pays de l’Europe pour obtenir les concours matériels et moraux qui permettront d’enserrer l’adversaire. Un programme général de l’armement et des subsides nécessaires est établi.

Mais, quand il s’agit de disposer du résultat éventuel de la victoire, c’est du côté des vieilles ententes entre seigneurs français qu’on se retourne. On en revient à l’accord Bourgogne-Bretagne-Richemont, c’est-à-dire au consortium des maisons apanagères, combinaison qui, seule, offre tous les avantages, avec les moindres risques, au chef naturel de ces maisons insurgées contre la branche aînée, le Duc de Bourgogne. On soumet les princes de la famille royale aux mêmes tentations et on escompte, de leur part, les mêmes retournemens. Négocier d’abord avec le duc de Bretagne et lui offrir le Poitou ; négocier avec Richemont et lui offrir, outre la connétablie au nom de Henri VI, le duché de Touraine, le comté de Saintonge et d’Aulnis et la ville de La Rochelle, en outre toutes les possessions et seigneuries du sire de La Trémoïlle dans ces régions (digne récompense réservée au zèle « bourguignon » du favori ! ) ; charger Richemont, à qui on fournira hommes et troupes pour cela, d’insurger tout le pays et d’occuper les villes de la Loire, du Berry, de la Charente et des marches vers le Languedoc ; lui confier le soin d’aider les Anglais dans le Bordelais, le Sud-Ouest, etc., etc.

Philippe, bien entendu, ne s’oublie pas. Ses sujets ne sont pas tenus de faire la guerre pour autrui. Aussi, le roi Henri VI doit, pour les contenter, bailler au dit duc, outre les fortes sommes stipulées et prévues pour mettre sur pied les armées nécessaires, « aucune grande seigneurie notable et telle que à son état appartient, dont lui et ses dits vassaux et sujets fussent contens, pour la tenir en héritage pour lui et ses hoirs… » Enfin, « puisque mondit sieur Duc de Bourgogne a autour de lui aucuns grands seigneurs qui peuvent beaucoup pour la conduite et exécution de ces matières et qu’eux-mêmes ont grande puissance (Jean de Luxembourg, Antoine de Vergy, etc.), le Roi leur pourroit donner, chacun selon leur état, aucunes autres seigneuries afin de les attirer et de les engager et aussi ceux qui sont de leur suite… » En un mot, c’est le démembrement et le dépècement du royaume qui se trame à la faveur des trêves du 28 août. On voit que Jeanne d’Arc avait une claire vision des choses quand elle se refusait à une telle négociation. Philippe le Bon était le plus cher parent et le plus dangereux ennemi de Charles VII.

Il suffit de dire que ce programme fut adopté de point en point et qu’il dirigea l’action des deux puissances unies, dans la période qui s’écoule depuis la signature de la trêve jusqu’à la capture de Jeanne d’Arc.

En vérité, le grand-duc d’Occident pouvait se déclarer satisfait. Depuis le début de la guerre de Cent ans, les peuples et les rois n’avaient travaillé que pour lui. Tant de sang avait été versé, tant de misères multipliées pour qu’il triomphât. Les affaires du monde venaient se jeter en son succès comme les fleuves en la mer. Au moment où il épousait Isabeau de Portugal, venue de si loin, à travers tant de périls, pour le rejoindre à Bruges, il pouvait célébrer, par des fêtes inouïes, ces étonnantes faveurs de la fortune ; il pouvait remercier Dieu et consacrer sa liesse en fondant cet ordre de la Toison d’Or, destiné à exalter les vertus chevaleresques et les nobles désintéressemens : « A tous présens et à venir savoir faisons, qu’à cause du grand et parfait amour que nous avons pour le noble état de chevalerie, dont, par notre ardente et singulière affection, nous désirons accroître l’honneur afin que, par son moyen, la vraie foi catholique, l’état de notre Sainte Mère l’Église… soient, autant qu’ils peuvent l’être, défendus, gardés et conservés, nous, pour la gloire et la louange du créateur, pour la vénération de la glorieuse Vierge, sa mère, pour l’honneur de Mgr saint André, pour l’exaltation de la foi et de la Sainte Église, pour l’excitation aux vertus et aux bonnes mœurs, le 10 janvier 1429 (1430), qui était le jour de la solennité du mariage célébré entre nous, et notre bien-aimée épouse Elisabeth, nous avons institué, créé et ordonné un ordre et confrérie de chevalerie et d’association amicale d’un certain nombre de chevaliers que nous avons voulu appeler du nom de Toison d’Or, conquise par Jason [11]. »

Les pompeuses déclarations religieuses et morales cachaient mal le paganisme de ces fêtes. Jason et la Dame d’Or étaient plus opportuns que Gédéon et la Sainte Eglise. Les fêtes de Bruges, au cours desquelles les hérauts proclamèrent la création du nouvel Ordre, furent d’une splendeur et d’un faste inouïs. La noblesse se rua en tournois et le peuple en beuveries. Le grand-duc, le héros des souverainetés apanagères, en groupant autour de lui, par ce serment et ce lien nouveaux, l’élite de la noblesse, en rafraîchissant le relief de l’état chevaleresque sur son déclin, préparait la campagne qui devait proroger le moyen âge par la défaite prochaine des démocraties urbaines des Flandres. C’était vraiment la fête de l’aristocratie.

Parmi les vingt-quatre chevaliers composant la première liste figuraient tous les hommes qui eurent sur la destinée de la fille du peuple, Jeanne d’Arc, la plus immédiate influence : messire Antoine de Vergy, qui avait conduit la campagne contre Vaucouleurs, messire Hugues de Lanhoy, qui venait de conclure les pactes d’où résultèrent les événemens de Compiègne, messire Jean de La Trémoïlle, qui entretenait les connivences avec le favori du Roi, et enfin le fatidique Jean, bâtard de Luxembourg, qui devait vendre la Pucelle aux Anglais.

C’est de la main de ce Jean de Luxembourg que Philippe le Bon avait voulu être fait chevalier ; et le bâtard avait adressé au duc ces paroles solennelles : « Monseigneur, au nom de Dieu et de Mgr saint Georges, je vous fais chevalier ; que, ainsi, vous puissiez devenir saint, comme il sera bien besoin à nous tous… » Bien besoin, en effet, car rien ne manquait plus au duc Philippe que la sainteté !


V

Jeanne d’Arc était navrée de douleur et de honte. La victoire paraissait certaine : les Anglais étaient à bout de ressources ; ils se repliaient sur la Normandie, laissant Paris sous la sauvegarde du Bourguignon ; et on s’arrêtait devant celui-ci, on les laissait s’échapper. On manquait à ce peuple naïf et enthousiaste qui se levait pour acclamer le Roi. Et c’était le Roi qui repoussait ces dévouemens sincères et spontanés ! Un contemporain l’écrit ; « Le povre et loyal peuple, joyeux de votre venue, vous faisoit ouvertes les villes de Troiez, Châlons, Laon, Reims, Senlis, Compiègne, Melun, Laingny et plusieurs autres. Et si la chose eust esté bien conduite, vous aviez sans difficulté recouvré toute votre seigneurie [12]. » C’est à Crépy-en-Valois, le 11 août, que Jeanne d’Arc sentit monter le cri de l’âme française, tandis que chevauchait auprès d’elle l’archevêque Regnault de Chartres, c’est-à-dire « l’abandon. » Le peuple criait Noël ! Elle dit qu’elle voudrait mourir et être enterrée là. Son triste cœur s’ouvrait devant le diplomate à l’œil froid… Il partit de là pour se rendre à Arras traiter avec le duc.

Cinq jours après, on était à Compiègne, Jeanne au comble de l’angoisse. Elle eût voulu forcer les événemens et la volonté royale par un coup d’énergie. Faisant venir le duc d’Alençon, elle lui dit : « Mon beau duc, faites appareiller vos gens et des autres capitaines ; » et ajouta : « Par mon Martin, je veuil aller voir Paris de plus près que ne l’ay veu. » On partit pour Saint-Denis.

Le Roi résiste. Cependant, il cache encore son sentiment ; il suit de mauvaise grâce, traîné, en quelque sorte, à la remorque [13]. Le duc d’Alençon harcelait le Roi, le suppliant d’agir. Celui-ci ne répondait pas, dissimulait encore. Il attendait les réponses de Regnault de Chartres ; il sait qu’une ambassade bourguignonne, ayant à sa tête Jean de Luxembourg, s’achemine sur Compiègne pour traiter des trêves et de la paix. Jeanne revient à la charge. Les assistans suivaient des yeux ce duel et ne comprenaient pas : « Et n’y avoit celui, de quelque estat qu’il fût, qui ne deist : « Elle mettra le roy dedans Paris, se à lui ne tient [14]. »

Une grande conférence eut lieu à Compiègne, le 28, entre les ambassadeurs du Roi, ceux du Duc de Bourgogne et de Savoie. Tout le Conseil de Charles VII était présent, lui à quelques lieues, à Senlis : après de longues délibérations, on signa. C’étaient les fameuses trêves.

On comprend ce que fut, dans ces conditions, la tentative sur Paris : la Pucelle et sa troupe singulièrement réduite, jetées pour ainsi dire à la muraille, sans préparatifs et sans appuis sérieux ; le Conseil, les chefs hostiles ; le Roi loin de l’assaut, cruellement embarrassé (car il sait, lui, que les trêves sont signées). Ce n’est pas dans ces conditions que réussit une entreprise aussi risquée. Quand la Pucelle fut blessée d’un trait d’arbalète à la cuisse, on l’emporta de force au camp royal. Le lendemain, 9 septembre, elle se lève de bon matin, fait venir le duc d’Alençon et déclare qu’elle veut recommencer l’attaque. Une bonne partie de l’armée, pleine d’entrain et de confiance, était prête à la suivre, on comptait sur des intelligences dans la place ; mais le duc de Bar et le comte de Clermont viennent vers la Pucelle et la somment de se rendre auprès du Roi resté à Saint-Denis : « Et aussy, de par le Roi, prioient au duc d’Alençon et commandoient à tous les autres cappitaines qu’ils s’en venissent et amenassent la Pucelle devers lui. La Pucelle et le plus de ceux de la compaignie en furent très marriz et néantmoins obéirent à la voulenté du Roy ;… ils s’en vindrent près du Roy. Le samedi ensuyvant, partie de ceulx qui avoient esté devant Paris cuidèrent, bien matin, aler passer la rivière de Saine audit pont ; mais ils ne pourent, pour ce que le Roy qui avoit sceu l’intention de la Pucelle, du duc d’Alençon et des autres de bon voulloir, toute la nuit fist dépecier ledit pont. Et ainsi furent demourez (empêchés) de passer. Ce jour-là, le Roi tint son conseil auquel plusieurs opinions furent dictes, et demoura audit lieu jusques au mardi XIIIe jour (de septembre), toujours tendant affin de retourner sur la rivière de Loire au grand desplaisir de la Pucelle [15]… »

Il fallait citer ce texte si précis, et que tous les autres documens confirment, pour bien dégager la cause immédiate de l’échec de Paris et les responsabilités directes du Roi. C’est toujours lui qui agit, c’est à lui qu’on s’adresse ; c’est par son intervention que les choses se décident.

Quels étaient les sentimens et les raisons qui déterminèrent Charles VII ?

D’abord, il s’était accordé aux trêves et c’était une question de bonne foi. Quoique le Bourguignon ne se fit pas scrupule de les violer, il invoqua la parole royale, quand il eut nouvelle de la tentative sur Paris et ordonna des mouvemens de troupes ; le duc de Savoie, intermédiaire patenté de ces arrangemens ambigus, protesta, jurant qu’il ne se mêlerait plus de rien.

En outre, les négociations pour la paix n’étaient pas rompues avec le Duc de Bourgogne : celui-ci les entretenait avec soin, ne fût-ce que pour amuser le tapis. Les envoyés du Roi : Regnault de Chartres, le comte de Clermont, les chefs du Conseil établi dans l’Ile-de-France, ne quittent pas le duc, le suivent pas à pas au moment où il vient, de sa personne, prendre la direction des affaires contre leur maître à Paris. On dirait qu’ils mendient la paix : ayant cru saisir le succès de leur politique, ils ne peuvent se décider à y renoncer. Comme il arrive d’ordinaire dans les négociations, leur platitude encourage les refus.

Charles VII était acquis, désormais, à cette politique ; en fait, on ne manquait pas de bons argumens pour le convaincre : elle était fondée sur les vœux du pays ; en tant que direction générale, c’est elle qui devait triompher à la fin ; elle était faite pour séduire un prince porté, par son naturel, aux lentes évolutions des idées et des faits ; elle s’accordait probablement avec un de ces fléchissemens de l’énergie et de la volonté qui lui étaient encore trop habituels à cette date. La longue chevauchée qu’il venait d’accomplir l’avait sans doute fatigué ; il aspirait à ces « chambres et retraites » où il vivait « muché » sans l’exigence des fatigues corporelles et des résolutions immédiates. Et puis, le sacre de Reims lui était une confirmation qui lui donnait plus de confiance en l’issue finale.

Une autre cause devait agir sur les sentimens du Roi et peut contribuer à expliquer cet extraordinaire abandon. La plupart des contemporains s’accordent en ceci qu’un des traits de son caractère, c’était l’envie. Nul prince moins sûr. Il y a, dans l’histoire de ce victorieux, deux pages qui ne sont pas belles, sa conduite envers Jeanne d’Arc et sa conduite envers. Jacques Cœur. L’ingratitude passait pour une vertu royale. Cette fille était gênante, à la fin. Il n’y avait d’acclamations que pour elle ; elle partageait trop la gloire du succès et l’honneur du triomphe ; elle s’était mise un peu trop près de la Sainte-Ampoule à Reims ; elle était trop digne, trop fière, ne demandant rien. Ce que les politiques aiment le moins ce sont les âmes désintéressées ; car, celles-là, on ne sait par quel bout les prendre.

De telles pensées sont conformes au caractère de Charles VII ; on les trouve exprimées, plus tard, dans les lettres du chancelier Regnault de Chartres aux gens de Reims : le prudent archevêque ne se fût pas risqué à les écrire, s’il ne se fût senti, jusqu’à un certain point, autorisé (Procès, V, 168) ; peut-être n’en eût-il pas même conçu la pensée, si le Roi et son entourage ne s’étaient sentis blessés le jour où la Pucelle avait pris fait et cause pour Richemont. Ce faisant, elle avait prêté la balle aux favoris malfaisans, La Tremoïlle et ses compères. De quoi se mêlait-elle ?

S’il y avait, dans le royaume, quelqu’un que le Roi détestait, c’était l’homme, — peu traitable, d’ailleurs, — qui prétendait marcher de pair avec lui, surtout à la tête des armées. Jeanne d’Arc n’avait pas aperçu ces dessous. Comme elle s’attachait au duc d’Alençon, parce qu’il était « du sang de France ; » elle n’avait vu, dans Richemont, que le bon soldat. Elle s’était jetée, tête baissée, parmi les ronces des partis, comme elle se jetait tête baissée sur le front des ennemis : brave, candide, sincère, la politique n’était pas son affaire : elle périssait par la politique.

Charles VII et Jeanne d’Arc accomplissaient l’un et l’autre leurs destinées ; elle allait à la mort et lui à la victoire : ce ne sont pas les mêmes voies.

Le Roi n’en avait pas moins gravement péché, péché contre le cœur, et, à supposer que cela ne compte pas pour les princes, il avait péché contre l’intelligence en se laissant prendre si facilement à ce piège de la paix de Bourgogne. Preuve incomparable du génie divinatoire de Jeanne d’Arc : dans ces circonstances où ses voix ne la guident pas, elle découvre, mieux que les plus fins limiers, la tactique décevante et les avances illusoires du Bourguignon.

Son opinion sur les trêves et sur la politique du Roi et de ses conseillers, elle l’exprime avec une netteté absolue dans une lettre adressée, dès le 5 août, aux habitans de la ville de Reims. Emus du bruit qui courait déjà que le Roi allait quitter la région de la Seine pour se replier vers la Loire, ils avaient envoyé à la Cour pour supplier le Roi de ne pas les abandonner. Jeanne d’Arc a pris position, dès lors, contre les arrangemens bâtards, elle qui, quinze jours auparavant, convoquait le Duc de Bourgogne au sacre et le suppliait « à mains jointes » de conclure la paix. Elle ne fait pas, entre les trêves et la paix, les confusions plus ou moins volontaires auxquelles le Roi et ses conseillers se prêtent. Elle écrit aux gens de Reims ; on ne saurait un meilleur exposé de cette situation embrouillée : «… Et est vrai que le Roi a fait trêves au Duc de Bourgogne, quinze jours durant, par ainsi qu’il li doit rendre la cité de Paris paisiblement au chieff de quinze jours. Pourtant, ne vous donnés nulle merveille si je ne y entre si brieffvement, combien que des trêves qui ainsy sont faictes, je ne suy poinct contente et ne scay si je les tendrai ; mais si je les tiens, ce sera seulement pour garder l’onneur du Roy ; combien aussi que ils ne cabuseront point le sang roial ; car je tendroy et maintendroy ensemble l’armée du Roy pour estre toute prête au chieff desdiz quinze jours si ils ne font la paix [16]. »

Jamais elle ne fut plus irritée contre le Duc de Bourgogne. Fille de l’Est, elle lui en veut de ce que, par lui, souffre son pays ; elle lui en veut, plus, peut-être, qu’aux Anglais, dont, il se fait le complice et l’introducteur. Elle comprend que le péril majeur du royaume vient de cette défection ; elle veut bien le ramener au giron royal, mais non par de nouvelles concessions qui, au lieu de fermer la blessure, l’aggravent. Dans une lettre postérieure aux mêmes habitans de Reims, elle le qualifie, lui et les siens, « ces traîtres Bourguignons adversaires [17]. »

Toute sa pensée, elle la résume, en la forme vive qui lui est habituelle, quelque temps après la retraite sur la Loire. Comme on ne pouvait voiler cette claire lumière qu’elle répandait autour d’elle, on crut pouvoir la diminuer en suscitant une autre visionnaire, Catherine de la Rochelle ; le Père Richard, dont le rôle fut toujours des plus louches, « vouloit qu’on mist celle-ci en œuvre. » (Procès ; I, 107-119.) Jeanne n’eut pas de peine à démêler l’artifice. Elle renvoya Catherine « faire son ménage et soigner ses enfans. » Mais Catherine, instrument de l’intrigue, déclara « qu’elle voulait aller devers le Duc de Bourgogne pour faire paix. » Ce à quoi Jeanne opposa la parole célèbre et si juste : « Qu’on n’y trouveroit point de paix si ce nestoit par le bout de la lance. »

Voilà les deux systèmes en présence ; rien n’est plus clair. Charles VII avait le choix entre l’espoir fallacieux d’une, paix implorée et l’énergique aléa d’une paix imposée ; il choisit contre Jeanne d’Arc et ses conseillers les plus judicieux et les plus braves. Remarquez que Jeanne d’Arc n’agit ici que d’après ses lumières propres, son bon sens, son courage. Son intuition politique, établie sur des faits et des documens incontestables, est infiniment au-dessus de tout ce qu’on peut attendre de la « bergerette » lorraine. Excellent « chef de guerre » à la tête des armées, non moins sagace au milieu de la Cour et dans le Conseil !


L’abandon de Jeanne d’Arc s’explique surtout par la médiocrité des esprits et la bassesse des cœurs autour de Charles VII, médiocrité et bassesse qui sont, d’ailleurs, à l’étiage normal de l’humanité. De là vient que l’histoire est, d’ordinaire, un pèlerinage si pénible et si décevant ; les générations piétinent sur le sable ou dans la boue, tant qu’elles n’ont pas rencontré le guide supérieur qui les porte sur les sommets.

Mais le drame si émouvant de cette même histoire tient à ceci que ce guide supérieur, ce surhomme survient toujours, qu’il est d’abord suivi et acclamé, mais qu’il est toujours abandonné de son vivant, qu’il est toujours sacrifié et qu’il n’est enfin consacré et vénéré qu’après sa mort. Je répéterai une observation que je dois à un vieux soldat d’Afrique : aux heures critiques, quand une colonne s’est engagée dans un endroit difficile, les officiers, les chefs galonnés cèdent spontanément le commandement à tel ou tel parmi les hommes de la troupe qui, seul, est capable de tirer tout le monde d’affaire. Le pas franchi, la hiérarchie reprend ses droits et le commandant éphémère rentre dans le rang.

Autour de Charles VII, il y avait les deux types éternels de toute hiérarchie sociale : le favori, l’intrigant La Trémoïlle, et le fonctionnaire Regnault de Chartres. La Trémoïlle, grossier, égoïste, violent, cupide, puisait son influence dans sa caisse. Dans ces crises tragiques, il y a toujours un homme d’argent : l’argent c’est la matière, le lest brutal des choses humaines, seul capable d’entraver l’élan des âmes ardentes et désintéressées.

Regnault de Chartres, c’est le fonctionnaire. Les fonctionnaires de ce rang sont généralement intelligens et appliqués ; mais ils vivent entre deux eaux parce qu’ils se croient indispensables et qu’ils veulent durer. Il y a toujours aussi, dans ces grands drames, un Ponce-Pilate appelé à se prononcer et qui se lave les mains. Regnault de Chartres a été maître, plusieurs fois, du sort de la Pucelle ; un peu plus tard, il eût pu la sauver comme métropolitain de l’évêque de Beauvais. Et c’est cet homme distingué qui a laissé traîner, jusque dans l’histoire, cette lettre adressée par lui aux gens de Reims où il accuse si lourdement la Pucelle, lettre qui l’accable, pour toujours, d’une chape écrasante d’imbécillité. S’il l’eût voulu, la tactique parfaitement admissible de « la paix de Bourgogne, » moins asservie aux basses querelles des partis, eût réussi plus tôt et à son honneur. Mais il n’osa pas, précisément parce qu’il était fonctionnaire.

Avec ces hommes, il y avait, autour du Roi, des prêtres et des soldats. Sauf exception, les prêtres agissent peu : ils parlent ou ils prient. Les soldats ne savent que la bataille ; combien rares ceux qui conçoivent des idées d’ensemble et sont, dignes de ce nom si beau de général ! Observez que, s’il y eût eu là un Du Guesclin, Jeanne d’Arc serait restée dans son village. Ces très grandes natures sont modestes : elles n’entreprennent de faire que ce qu’on leur laisse à faire.

L’histoire en revient fatalement à la responsabilité de Charles VII ; tels entours, tel maître.

Charles VII était un jeune homme intelligent et réfléchi ; mais il n’avait que vingt-cinq ans, sans l’expérience du courage ni le courage de l’expérience. Il avait compris Jeanne d’Arc au début, et avait couvert la bergerette de son manteau royal. Mais il était, alors, à une de ces heures désespérées où l’homme, ne voyant plus rien entre lui et la mort, considère les choses sous leur véritable aspect. Plus tard, ses affaires s’étaient améliorées et son sens s’était rassis. On ne se tient pas perpétuellement à l’essor. Il n’eut pas la force de vaincre l’entraînement, l’enlizement des velléités molles et des paresses abandonnées. Grand adolescent mélancolique, il ne sut que se taire et laisser faire ; cette femme finissait par représenter, pour lui, l’effort odieux et le tracas. Il se tut à Gien, il se tut à Reims, il se tut à Provins, il se tut et dissimula sous Paris ; il laissa faire quand elle partit pour Compiègne, il laissa faire quand on la livra aux Anglais, il se tut et laissa faire pendant les longs mois de la prison de Rouen.

Que pensait-il ?

De ce temps, on sait tout ; mais, sur cela, on ne sait rien ! Silence du Roi, silence des courtisans, et, plus tard, silence des historiens. Elle ne dit pas un mot, non plus. Lèvres closes. Pacte tacite des responsabilités et des fidélités. Lame royale avait pris la mesure de cette âme populaire. Leurs yeux s’étaient rencontrés… mais il se détourna.
VI

Jeanne d’Arc, abandonnée dès le lendemain du sacre, sacrifiée à la journée de Paris, devait, avant de mourir, rendre au Roi et au royaume un suprême service et donner une preuve nouvelle, non moins éclatante que toutes autres, de son génie et de sa mystérieuse inspiration. Elle comprenait et elle agissait : ces facultés, elle les déploya successivement dans le fait de Compiègne, et cela, non plus, n’a pas été assez remarqué.

Au cours de cette histoire, Compiègne achève Orléans, Compiègne vaut Orléans. A Orléans, la Pucelle avait arrêté la fortune des Anglais ; à Compiègne, elle refoule la fortune du Duc de Bourgogne. Les deux sièges font diptyque et encadrent symétriquement cette courte et miraculeuse carrière. Seulement, à Orléans, Jeanne d’Arc commence, et elle entre triomphante ; à Compiègne, elle sort et elle finit, pour se jeter au sacrifice. Victorieuse dans sa défaite, elle trouve la borne au point où le service suprême est rendu. Et on demande si la mission fut accomplie !

Après l’échec de Paris, l’armée royale se repliant sur la Loire avait été licenciée à Gien, le 21 septembre. Ce grand effort était, en somme, inutilisé ; les partisans en grand nombre qui avaient suivi les étendards du Roi et de la Pucelle s’étaient dispersés et avaient repris chacun, peu ou prou, la guerre pour son propre compte. Malgré les trêves, on se battait partout, mais pour le profit, non pour la victoire. Charles VII avait laissé dans le Nord une Commission ayant pour principaux membres son cousin le comte de Clermont et son chancelier Regnault de Chartres, se débarrassant ainsi de toute la tractation bourguignonne et la remettant aux plus affidés « bourguignons » de son Conseil. Il emmène Jeanne d’Arc, et va se réfugier derrière la Loire jusque dans le Berry, au château de Mehun-sur-Yèvre. Là, il s’endort loin des tracas et des fatigues de la politique et de la guerre. La Pucelle était au désespoir.

Le Roi et ses conseillers persévéraient dans leur foi en une prochaine pacification. On traitait à force avec le Duc de Bourgogne. Les ambassadeurs allaient et venaient d’une cour à l’autre, colportant des paroles toujours menteuses et toujours acceptées. Le Duc de Bourgogne profitait de ces délais inespérés pour s’arrondir, se fortifier, exciter les Anglais et se préparer lui-même aux hostilités qu’il jugeait inévitables. Charles VII et Bedford lui offraient toujours plus, alternativement et simultanément ; et il promettait avec la même conscience, à l’un et à l’autre, tout ce qui pouvait leur être agréable : les paroles ne lui coûtaient pas. A chaque nouvelle exigence, chacun des partenaires rivaux faisait de nouvelles concessions.

Après avoir reçu, en octobre 1429, la lieutenance générale du royaume, il négocie tout l’hiver avec Bedford pour obtenir les comtés de Champagne et de Brie ; ces deux provinces, qui le mettent aux portes de Paris, lui sont accordées par lettres du roi Henri, datées du 8 mars 1430. Ainsi, il achevait, par des contrats dûment scellés, l’union de tous ses Etats et constituait le vaste Empire allant de la mer à la Savoie et de l’Alsace aux duchés de Bourbonnais, de Berry et d’Orléans, — une immense Lotharingie. L’alliance anglaise avait, décidément, des argumens irrésistibles. Quant à Charles VII, il n’avait plus rien à céder que sa couronne.

Pourtant, il fallait le tenir en son sommeil quelque temps encore ; rien de plus facile : on lui promit la paix. Il fut entendu que des conférences ayant en vue un arrangement général s’ouvriraient à Auxerre, le 1er avril 1430. Toutes les parties belligérantes devaient assister à ce congrès solennel ; le Duc de Bourgogne y viendrait en personne et amènerait son beau-frère le duc de Bedford ; les conférences s’ouvriraient sous les auspices du duc de Savoie et en la présence de cardinaux légats du Pape. Cette fois, c’était juré.

La vérité est que le duc avait un dernier effort à faire, une dernière réalisation à obtenir pour achever son œuvre ; il restait un anneau à souder, un nœud à boucler, — sinon le chapelet, inachevé, risquait de s’égrener.

Pour compléter l’union du domaine bien récent encore, qui pour une bonne partie n’existait que sur le parchemin des traités, il était absolument nécessaire d’assurer les communications entre la Flandre et Paris, c’est-à-dire entre les Etats de domination propre et ceux qui dépendaient de la lieutenance générale concédée par le roi Henri.

Or, une ligne de places restées fidèles à la cause française faisait barrière. Creil, Senlis, Pont-Sainte-Maxence, Compiègne, Soissons, commandant les ports et les passages de l’Oise et de l’Aisne, le séparaient de la capitale. Il n’avait donc qu’une pensée, briser cette ligne de circonvallation : le succès de sa grande manœuvre était à ce prix.

De ces villes, greniers et étapes de Paris, Compiègne et Soissons étaient les principales. On négocia l’achat de Soissons que l’on obtint, un peu plus tard, de la vénalité de son gouverneur, Guichard Bournel (mai 1430).

Restait Compiègne.

A Compiègne, il y eut plus de difficultés. La place s’était remise volontairement entre les mains du Roi par une composition signée à Crépy-en-Valois, le 18 août 1429. Il avait été entendu que le capitaine serait à la nomination de la ville et des gens du Roi [18]. Le Roi avait attribué la capitainerie au sieur de La Trémoïlle : mais celui-ci, comme il avait été convenu probablement, l’avait passée à un homme de guerre « de sa compaignie, » ayant de solides attaches dans le pays, Guillaume de Flavy. (Procès, V, 174.)

C’est à Compiègne que s’étaient manigancées les funestes trêves du 28 août 1429. Le Duc de Bourgogne insista pour obtenir, pendant la période des trêves, la garde des villes de l’Oise, Pont-Sainte-Maxence, Creil, Compiègne. La promesse fut faite par le Roi, mais, à ce qu’il semble, oralement, de remettre ces places entre les mains de Jean de Luxembourg, le lieutenant favori du duc Philippe [19]. On livra Pont-Sainte-Maxence : mais Compiègne ne voulait entendre parler du Bourguignon à aucun prix.

Le Duc de Bourgogne se retourna vers le Roi et exigea l’exécution de la promesse [20]. Le Roi et ses ministres s’employèrent, avec une activité extrême, en faveur du duc de Bourgogne. Le chef de la Commission royale dans ces régions, le comte de Clermont, proposa de mettre dans la ville une grosse garnison, soi-disant pour la défendre. Les habitans se mettaient : La municipalité consentit à « rendre obéissance au comte de Clermont, mais se refusa à recevoir, en quelque manière que ce fût, la garnison. »

Il y eut des conférences entre Regnault de Chartres et les ministres du Duc de Bourgogne où l’on traita de cette embarrassante question. Regnault de Chartres vint à Compiègne et insista ; il demandait seulement que le capitaine de la ville, Guillaume de Flavy, vînt en délibérer, à Senlis, avec le comte de Clermont. La commune coupa court à ces négociations suspectes et envoya une ambassade à Charles VII pour lui faire savoir la volonté des habitans « de n’obéir à d’autres qu’à lui et à leur capitaine. »

Ce capitaine était-il sûr ? Routier dangereux, homme de sac et de corde, ami du sire de La Trémoïlle, il cherchait ses voies. Mais on le tint serré. Le 1er octobre, il vint devant le conseil de ville et, d’après les ordres du comte de Clermont, exhorta les bourgeois à céder et à ne pas mettre d’empêchement à l’exécution des traités du Roi. « Les bourgeois qui affectionnoient Flavy escoutèrent ses remontrances, sans toutefois pouvoir se résoudre à l’exécution d’icelles. La domination étrangère leur étoit extrêmement odieuse… Il se tint plusieurs assemblées là-dessus, au cours desquelles les bourgeois persévérèrent de ne point quitter l’obéissance du Roy. Le chancelier et autres ministres d’Estat, après leur exhortation, reconnaissant que les Compiégnois estoient résolus de plutôt se perdre que de quitter le Roy, s’en retournèrent, marris de leur obstination, de laquelle on donna avis au duc [21]… » Voilà de bons Français

Nouvelles conférences entre Regnault de Chartres et Hugues de Lannoy. Accablés de reproches par le ministre bourguignon, Clermont et Chartres reconnaissent leur faute et leur impuissance, s’humilient, s’excusent : « Quant au fait de Compiègne, Mgr le Conte a fait et fera tout son léal povoir et diligence de l’avoir pour le bailler à mondit seigneur de Bourgoingne, ainsy que le Roy l’a volu. Et pour ceste cause y a encore mondit seigneur le Conte envoyé, depuis le retour de Saint-Denis, Mgr l’archevêque de Rains, chancelier de France et autres ambaxadeurs là envoyés de par le Roy et mondit seigneur conte. A quoy on ne luy en a encores voulu obéir. Et si on y veult mettre le siège, mondit seigneur de Clermont point ne l’empêchera et ne fera empeschement [22]. »

C’est comme si on disait au Duc de Bourgogne : « Prenez ! » Et il se met en devoir de prendre : « Lequel résolut d’avoir par force ce qu’il n’avoit pu avoir par de belles promesses et par la ruse. »

Les gens de Compiègne n’étaient donc pas mieux traités que Jeanne d’Arc ; on les exposait et on les abandonnait. Leur fidélité était gênante. L’insistance du duc aurait dû ouvrir les yeux. Mais on ne voulait rien voir, rien comprendre.

L’hiver se passa (nov. 1429-mars 1430) en de vaines négociations et des hostilités plus vaines encore. On se battait hors des pays protégés par les trêves. La Pucelle tantôt allait prendre part à des sièges plus ou moins heureux dans la région de la Loire : prise de Saint-Pierre-le-Moutier (début nov. 1429), échec devant La Charité (24 nov.) ; tantôt accompagnait le Roi, la Reine, la Cour, dans les châteaux, à Mehun-sur-Yèvre, à Bourges, à Sully-sur-Loire (fin février 1430), « très marrie de ce que le Roi n’entreprenoit de conquester de ses places sur ses ennemis. » (IV, p. 31.) On la flattait, on l’accablait d’honneurs et de cadeaux à faire fléchir une tête moins haute. C’est le moment où le Roi accorde à la famille de la Pucelle des lettres de noblesse ; on lui fournit de beaux chevaux, des armes brillantes, des vêtemens magnifiques ; — moyens des cours. Si elle s’en amuse, elle ne se laisse pas séduire. Elle bout d’impatience.

Cependant les nouvelles du Nord de la France et de la région de Compiègne arrivaient à la Cour. La ville tenait bon et le Roi était fort embarrassé. Le bruit se répandait qu’un lieutenant de Guillaume de Flavy, Baudon de La Fontaine, négociait avec le Bourguignon pour lui livrer la place par trahison. Jeanne avait eu le temps de réfléchir à la gravité de ce qui se faisait, là-bas, sans elle.

L’hiver passé et le temps des chevauchées revenu, elle fait semblant, un jour, d’aller à aucun « esbat » et, « sans le sçu du Roi ne prendre congé de luy, » elle se met à la tête de quelques gens d’armes et part. La connexité des faits est exprimée dans un texte très précis et qui traduit, tout au moins, l’opinion du temps : « La Pucelle très mal content des gens du conseil du Roy sur le fait de la guerre, partit de devers le Roy et s’en ala en la ville de Compiengne sur la rivière de Oyse [23]. »

Elle se rapproche de Paris par Lagny-sur-Marne, Melun qui est occupé par les Anglais ; elle pousse sa pointe jusqu’à Senlis. Là elle se renseigne (24 avril). Elle vient voir ce qui se passe aux approches de la capitale.

Le Duc de Bourgogne avait mis à profit le délai que lui laissaient les négociations poursuivies avec la Cour de Charles VII. Tandis que l’expiration des trêves était reportée de la Noël jusqu’au 15 mars et du 15 mars au 15 avril, il préparait la campagne de l’Oise et de l’Aisne. Ayant obtenu, en mars 1430, les comtés de Champagne et de Brie, il n’avait plus qu’à compléter l’investissement de Paris par le Nord. Il levait l’armée la plus considérable qu’il eût encore mise sur pied et combinait son action avec celle des Anglais, suivant le programme qu’il avait tracé lui-même.

Le cardinal de Winchester avait passé le détroit, dès la fin de l’été précédent, pour tout arranger avec le duc. Il avait amené une armée, levée des deniers du Pape pour faire la guerre contre les Hussites, et l’employait tout bonnement aux affaires de France [24]. Henri VI devait, à la tête de ses troupes, opérer dans le Nord et marcher sur Reims pour s’y faire sacrer.

Ainsi secondé, Philippe le Bon n’avait plus qu’à réduire Compiègne à l’obéissance. On comprend, maintenant, l’importance du siège. Compiègne est vraiment le nœud. La Chronique anonyme, rédigée par un Bourguignon, s’exprime avec la plus grande netteté sur les intentions et les motifs du duc. « En ce temps durant, furent plusieurs grands consaulx tenus des ambaxateurs des princes sur le fait de la paix, et les trièwes et abstinences ralongiés jusques au moix de march ensuivant. Mais finablement, la paix ne si polt trouver et faillirent les traitiés par ce mesmement que la ville de Compiengne fu de tout désobéissant de livrer passage audit Duc de Bourgongne en alant et se retournant à Paris : ce qui lui estoit promis, avec le Pont Sainte-Massence… » Et encore, précisant que là est bien la cause et l’objectif principal de la guerre : « A l’entrée du mois d’avril, alla le Duc de Bourgongne à Péronne et fist une très grant assemblée de gens d’armes pour aller devant Compiengne, pour ce que là avoit très grosse garnison qui empeschoit le passage de Paris [25]… »

C’est cela que, du fond des châteaux de la Loire, Jeanne d’Arc a compris. Elle accourt ; elle est dans l’Ile-de-France vers le 15 avril, s’approche de Senlis [26] ; elle ne quitte plus la région, allant et venant à Crépy-en-Valois, à Soissons, à Compiègne où elle entre et d’où elle sort plusieurs fois, rôdant en quelque sorte autour de la ville, comme un chien de garde vigilant qui rassemble le troupeau.

Le pis, c’est qu’elle est dénuée de tout, abandonnée une seconde fois, n’ayant avec elle que son escorte fidèle d’écuyers et de prêtres, quelques soldats vigoureux, Ambroise de Lorc, Jean F’oucault, Alain Giron, Poton de Xaintrailles, Jacques de Chabannes, des hommes empruntés aux bandes qui courent les champs ; le plus clair de ses forces, c’est une compagnie d’environ deux cents Italiens, commandés par un certain Baretta. Et ses voix l’ont avertie, sous Melun, lui disant et lui répétant « comme tous les jours, qu’elle seroit prise avant qu’il fût la Saint-Jean. » (Procès, I, 115.)

Pâques était le terme des trêves : cette fois, elles ne furent pas renouvelées ; et le duc Philippe, accompagné de Jean de Luxembourg, du seigneur de Croy et autres capitaines, se porta sur Compiègne au moment où le roi d’Angleterre débarquait à Calais. Celui-ci envoyait immédiatement au duc des renforts pour assiéger la place. Au débarqué, le Roi trouve une missive de Philippe le Bon, lui expliquant tous ses desseins. « Paris est le cœur de la France ; la perdition de cette ville serait la perdition du royaume ; si le corps mystique du royaume, dont la ville de Paris est le cœur, est malade et opprimé par la guerre et environné par ses adversaires, si ces adversaires ne peuvent être éloignés et le pays élargi alentour, ledit corps mystique (c’est à savoir la seigneurie du royaume) ne pourra se soutenir et sauver. »

Donc, il faut ouvrir les chemins de Paris. Que le roi d’Angleterre aille se faire couronner à Reims, et qu’il se dirige, ensuite, avec toutes ses forces, sur le Berry, le Bourbonnais, Forez, Beaujolais, Orléans, Sologne, « delà et oultre la rivière de Loire ; » pour cela, le Duc de Bourgogne lui viendra en aide. Mais il convient, d’autre part, que le roi d’Angleterre aide le Duc de Bourgogne à s’emparer de la Seine, de l’Oise, et pays de Champagne et de l’Ile-de-France. Pour Compiègne, le duc s’en charge, non sans faire état de la difficulté. Il faut bloquer la ville et essayer de la prendre par la famine : « car qui, de présent, la vouldroit assiéger, on y pourrait demourer longuement et y faudrait emploier très grand nombre de gens [27]. »

Les parts ainsi faites, et il n’est pas difficile de suivre, dans cet exposé, les habiletés du duc. Tout est mis en mouvement. Une armée, avec un appareil énorme de munitions et d’engins de guerre, se porte sur les bords de l’Oise. Les alentours sont occupés d’abord, les petites places soumises ou cernées. La prise de Compiègne n’est maintenant qu’une affaire de temps.

Enfin, Charles VII. et ses conseillers ouvrent les yeux. Quand depuis trois mois, les hostilités sont commencées en fait [28] ; quand, depuis trois semaines, le duc Philippe est à Péronne, à la tête de ses troupes, la Cour de France adresse à l’intermédiaire éternel de la politique des trêves, le duc de Savoie, la piteuse lettre où l’on avoue avoir été trompé, bafoué. Il est à peine croyable, mais il est exact que l’on implore une nouvelle prolongation des trêves jusqu’au mois de juin. Toutefois, la rancœur est la plus forte ; on incrimine la conduite du Duc de de Bourgogne et des Anglais ; et si l’on défend, — bien platement, — la vaillante conduite des habitans de Compiègne « pour aucuns empêchemens survenus, non pas par notre faute, » du moins on ne les abandonne plus et, entre les lignes diplomatiques du Mémoire, on voit apparaître une première résistance : si l’on ne peut plus faire autrement, on recourra aux armes.

Le 6 mai, Regnault de Chartres est à Compiègne où sa présence alterne, pour ainsi dire, d’une façon bien inquiétante, avec celle de Jeanne d’Arc (Procès, V, 175) [29] ; le chancelier rédige alors un manifeste du Roi qui peut passer pour l’instrument de la rupture : « Notre adversaire de Bourgogne nous a trop longtemps amusé et déçu par trêves, sans ombre de bonne foi, alors qu’il disoit et affirmoit ne vouloir parvenir qu’au bien de la paix… Mais, maintenant, il montre, bien clairement, qu’il n’a eu aucune volonté de parvenir à la paix ; il n’a cessé de favoriser nos ennemis et il a levé une armée pour faire la guerre à nous, nos pays et loyaux subjects [30]. »

Jeanne d’Arc s’efforce de réparer, à force d’héroïsme, les fautes qu’un aveuglement si obstiné a fait commettre. Du mois d’avril à la fin de mai, elle se multiplie avec ses faibles ressources ; elle se bat chaque jour, pour ainsi dire, autour de Compiègne, retardant, autant que possible, l’heure de l’investissement : vue militaire des plus justes encore, puisqu’elle répond (comme on vient de le voir) à la secrète inquiétude de l’adversaire. Elle peut réunir, un instant, jusqu’à 2 000 hommes de guerre éprouvés avec lesquels elle fait beaucoup de mal à l’ennemi, et, en retardant les événemens, permet aux armées royales de se rétablir et de se mettre en mouvement.

Cependant la trahison de Guichard Bournel, qui livre Soissons et ouvre au Duc de Bourgogne la route de l’Aisne (18 mai), la capitulation de la petite ville de Choisy-au-Bac, dont le pont assurait les communications entre Noyon et Compiègne (16 mai), resserrent le cercle des opérations. Visiblement aussi, Jeanne est gênée et entravée par la présence du Conseil royal dans cette région, le comte de Clermont, Regnault de Chartres qui ne la quittent guère. L’archevêque, depuis l’échec de la politique de la « paix de Bourgogne, » ne voyait plus en elle qu’un adversaire ; il lui en voulait d’autant plus qu’elle avait perçu plus clairement l’erreur où il s’était obstiné. Certains chefs comme Gaucourt, très influens dans ces mêmes conseils, la trouvaient téméraire, encombrante, orgueilleuse ; elle dérangeait, par son courage, son entrain, ses exemples, les combinaisons de ces hommes sentencieux et compassés, si sûrs d’eux-mêmes [31].

Il est impossible de savoir ce qui se dit dans les entretiens que les hommes représentant la Cour avaient journellement avec le gouverneur de la place, lieutenant du sire de La Trémoïlle, Guillaume de Flavy. Ce qui est certain, c’est que celui-ci connaissait leurs sentimens : on l’a vu, à un moment, prendre, contre les habitans de Compiègne, le parti de la Cour et se prononcer pour la soumission au Duc de Bourgogne. Il ne valait pas cher ; mais il n’est pas permis de l’accuser sur de vagues soupçons.

A la suite de l’échec devant Soissons, on dirait que le Conseil royal considère la partie comme perdue. La plupart des seigneurs français se portent sur Senlis avec Regnault de Chartres, et la troupe de Jeanne d’Arc, probablement par ordre, se disperse.

Jeanne prend chemin vers Crépy-en-Valois, ne sachant plus que faire. C’est là, qu’à bout de ressources, mais incapable de manquer à son devoir, elle décide d’aller s’enfermer dans Compiègne décidément assiégée. Ses compagnons veulent la détourner de ce dessein : « Par mon Martin, dit-elle, nous sommes bien assez ; je iray voir mes bons amys de Compiengne ! » Défendre cette place, telle est maintenant sa pensée suprême.

Partie dans la matinée de Crépy-en-Valois, elle franchit le boulevard à Compiègne, le 23 mai de grand matin. « Comme un simple partisan, elle menait avec elle l’Italien Baretta et une compagnie de soudoyers étrangers. Cette petite troupe se composait de 32 hommes d’armes, 43 arbalétriers, 20 archers, le frère de Jeanne, Pierre d’Arc, son chapelain Pasquerel, Poton le Bourguignon et deux pages [32]. »

A peine dans la ville, après un court repos, le jour même, 23 mai, dans l’après-midi, ayant à ses côtés Guillaume de Flavy, Polon le bourguignon et 5 ou 600 hommes, elle passe le pont pour surprendre un poste ennemi qui serrait la place de trop près. Après une brillante escarmouche, à la nuit tombante, un secours inespéré, que le hasard amène à l’ennemi, change la fortune. Guillaume de Flavy et la plus grande partie de la troupe s’enfuient et rentrent dans la place. Assaillie, entourée, épuisée, elle ne voulait pas battre en retraite. Son écuyer d’Aulon prend la bride de son cheval pour la ramener ; elle est poussée jusqu’auprès du pont, d’où les Anglais l’avaient coupé déjà. Elle se défend héroïquement. Un archer picard la tire par sa huque de velours d’or, la jette à bas de son cheval, la saisit à bras-le-corps, la fait prisonnière ; elle est livrée à Jean de Luxembourg, le fatal Bourguignon.

C’en est fini de Jeanne, mais l’œuvre de l’héroïne se poursuit. Le geste porte, même quand le bras est arrêté. Il faut dire ce qui advint du siège de Compiègne : ainsi on appréciera, avec l’importance stratégique de la ville, la clairvoyance de Jeanne. On jugera, par les conséquences, la portée de ses vues et de ses décisions, contraires à celles du Roi et de ses conseillers. Le salut de Compiègne n’était pas trop payé du bûcher de Rouen.


Dès le 25 mai, le Duc de Bourgogne faisait savoir à son oncle, le duc de Savoie, par une lettre datée du camp de Venette-les-Compiègne, qu’il attendait, maintenant, en toute confiance, l’issue de la campagne, en dépit des feintises, cautèles et dissimulations de l’adversaire : « Nous sommes, écrivait-il, grandement réconfortés de la guerre ; car, le 23 mai, vers six heures, les assiégés ayant fait une sortie, celle qu’ils appellent la Pucelle et plusieurs capitaines, chevaliers, écuyers et autres ont été pris, noyés et tués. Si, je vous écris, très cher et très amé oncle, pour ce que ne fais pas doute que bien vous fera plaisir [33]. »

Cela faisait plaisir, surtout, à celui qui écrivait la lettre ; la fortune le comblait. La place fut entourée de solides bastilles ; de nouveaux renforts anglais arrivèrent ; l’armée de secours n’apparaissait pas.

Pourtant, la ville tenait bon. L’été se passa ainsi, sans qu’elle fût entièrement bloquée, « vu la grandeur du tour. » Guillaume de Flavy, Philippe de Gamaches, abbé de Saint-Marcou et, surtout, les habitans de la ville redoublèrent d’efforts. Les villes environnantes envoyèrent des hommes d’armes, des approvisionnemens. Les gens du bâtard d’Orléans, Poton de Xaintrailles, qui n’avaient pas quitté la contrée, jetaient par petits paquets du secours dans la place. Le Duc de Bourgogne manquait d’argent, les soldats mal payés, mal nourris, malades, « se départoient. » Philippe le Bon lui-même rentra dans ses Etats où d’autres affaires l’appelaient (4 août 1430).

Il laissa la lieutenance à Jean de Luxembourg : celui-ci ne fut pas plus heureux. A force, l’armée de secours s’était constituée, et elle avançait sous les ordres du comte de Vendôme, un fidèle de Jeanne, avec Boussac, Xaintrailles, La Hire, Chabannes, Alain Giron, tous les vaillans hommes dont les noms sont unis à la gloire de la Pucelle. Une formidable bastille que Jean de Luxembourg avait construite vers la forêt, dans la direction de Pierrefonds, pour achever l’investissement, fut attaquée à la fois par le dehors et par les assiégés dans un assaut furieux auquel les femmes elles-mêmes prirent part. Ce fut la journée décisive (24 octobre).

Jeanne d’Arc, du fond de la tour de Beaurevoir, prisonnière de ce même Jean de Luxembourg, savait, voyait sans doute : « Interrogée si elle fut longuement en cette tour, répond qu’elle y fut quatre mois ou environ… Interrogée quelle fut la cause pour quoy elle saillit de la tour, répond qu’elle avoit ouy dire que ceulx de Compiègne, tous jusqu’à l’âge de sept ans, dévoient estre mis à feu et à sang… Interrogée si ce sault ce fut du conseil de ses voix, répond Saincte Catherine lui disoit presque tous les jours qu’elle ne saillist point et que Dieu luy aideroit et même à ceulx de Compiègne ; et ladicte Jehanne dict à Saincte Calherine : « Puisque Dieu aideroit à ceulx de Compiègne, elle y vouloit estre… » « Enfin pour le doubte des Anglois (la crainte d’être livrée aux Anglois), saillit et se commenda à Dieu et à Notre-Dame et fut blécée. Et quand elle eut sailli, la voix Saincte Catherine lui dict quelle fict bonne chière et qu’elle gariroit et que ceulx de Compiègne airoient secours… Item dit qu’elle prioit toujours pour ceulx de Compiègne avec son conseil… » (Procès, I, 110, 114, 150.)

Et il arriva, comme la sainte l’avait prédit, comme la clairvoyance et la foi de la Pucelle l’avaient deviné, comme sa volonté l’avait conçu et préparé, — Compiègne fut délivrée. Jean de Luxembourg dut lever le siège, « la mort dans l’âme. » (25 octobre.) Mais, avant de rentrer dans son château de Beaurevoir, il avait vendu la Pucelle aux Anglais.

La résistance victorieuse de Compiègne rompit le grand dessein du duc Philippe. Ses ambitions furent réprimées et les espérances des Anglais détruites. Le retard et l’épuisement causés par la longueur du siège empêchèrent tout. Le roi Henri VI ne put se faire couronner à Reims ; Paris resta cerné par la nouvelle offensive française ; puisqu’il fallait se battre, on se battait : « Ce siège levé donna un grand courage aux gens du roi Charles et commenchièrent à courir et prendre places à tous lez et finablement reconquirrent tout ce qu’ils avoient perdu, en bien peu d’espace, excepté la ville de Soissons… Et ces nouvelles, venues au Duc de Bourgogne qui encores estoit en Brabant, iceluy duc fist un grant mandement de gens d’armes très hastivement, mais les uns n’avoient plus chevaux, les autres point d’argent, etc. [34]. »

Le duc avait, maintenant, d’autres choses à penser et à faire. Tout cela lui donnait à réfléchir. En somme, il avait trop embrassé. La France lui était un trop gros morceau ; l’Angleterre épuisée, divisée, un allié trop affaibli et trop peu sûr. Assez souple pour ne pas s’entêter contre la fortune, il comprit qu’il valait mieux ne pas persévérer dans une lutte par où coulait la richesse et la fidélité de ses peuples. Les démocraties flamandes n’étaient pas satisfaites de ces guerres « seigneuriales » sans honneur et sans profit. Les drapiers et les tisserands commençaient à souffrir de la concurrence anglaise ; ils exigeaient de leur duc l’abandon d’une alliance ruineuse et la réouverture des marchés inépuisables que sont pour eux, d’ordinaire, les provinces limitrophes françaises [35].

Après la prise de Jeanne d’Arc, une campagne pénible et très confuse en Picardie, Bourgogne, Champagne, etc., ruine le pays et n’avance pas les affaires. Les deux alliés se reprochent l’un à l’autre la responsabilité des échecs. Philippe n’a pas pardonné au gouvernement anglais sa conduite dans l’affaire de Jacqueline de Bavière, ni les hautains propos de Bedford sur « les oisillons. »

Il est menacé d’un autre côté. La grandeur bourguignonne a effrayé l’Allemagne. L’empereur Sigismond, sollicité par Charles VII, s’est prononcé. Le duc va être pris à revers et serré entre les deux pinces de la tenaille. Avec un Etat à peine constitué, c’est le péril qui l’effraye le plus. Le Pape et le concile de Bâle (depuis que l’affaire des bénéfices ecclésiastiques est arrangée avec la France) réclament la paix ; c’est une autorité qui ne peut plus être tout à fait méprisée.

Le plus simple est d’en venir aux réalisations immédiates. Charles VII s’est arrangé avec le duc de Bretagne ; inlassable, il fait de nouvelles ouvertures à la Bourgogne et à l’Angleterre, dans le sens d’une pacification générale. L’Angleterre elle-même semble comprendre que les temps sont changés.

Une trêve de deux ans est signée à Chinon entre Bourgogne et France, le 8 septembre 1431 ; et, le 31 décembre, sous les auspices des légats du Pape, est conclu, à Lille, entre France et Angleterre, un arrangement qui permettra de travailler à la consolidation de la paix définitive [36].

Tout cela se passe dans l’année même de la mort de Jeanne d’Arc. Tel était l’effet immédiat, direct, de son action et de son intervention à Compiègne.

On sait comment le revirement, une fois commencé, devait évoluer jusqu’au bout. A la Cour de France, La Trémoïlle et ses partisans sont balayés. La reine Yolande ramène Richemont aux affaires. Le connétable, pour qui la leçon n’a pas été perdue, reprend exactement la politique de Jeanne [37] : négocier en combattant. Energique organisateur des forces françaises, ce rude soldat éduque la volonté de Charles VII, comme Jeanne d’Arc avait éduqué sa confiance.

Philippe le Bon sait que Richemont et le parti des grands lui offrent les plus sérieuses garanties pour la conclusion d’une paix honorable et avantageuse. Il sait que les dispositions sont telles en France qu’on lui fera le maximum de concessions territoriales, et c’est là, à ses yeux, le principal. Le rapprochement général se fait à Nevers, au milieu des banquets et des beuveries. Les princes français se trouvent réunis autour de la royauté remise à sa place, il est vrai, mais payant chèrement le sacrifice d’honneur et de soumission qu’ils lui consentent. Tel est le véritable sens de la paix d’Arras, 1435.

L’Angleterre n’a pas voulu souscrire à l’entente préparée à Nevers. Tant mieux ! Si elle eût accepté les conditions qu’on lui offrait alors, la France ne se fût peut-être jamais reconstituée. Son refus laissait le champ libre aux fidélités françaises groupées autour de la dynastie légitime. Henri VI, qui n’avait pas su se battre et vaincre, ne sut ni négocier ni conclure.

Le Duc de-Bourgogne fut plus avisé et plus sage. Rentré au giron, sa loyauté et son honneur étaient saufs, de même que sa puissance était intacte. Mieux valait avoir failli être roi que d’être roi en effet. Jamais la Bourgogne ne fut plus grande : il fallut la folie du Téméraire pour ruiner cette formidable maison que la persévérance, l’habileté et la ruse avaient élevée et qui, si elle eût duré, eût couvert de son ombre les destinées de l’Europe.

Jeanne d’Arc avait tout vu, tout prévu ; ce qu’elle avait conçu s’était réalisé. Selon sa parole au duc d’Alençon : « plus il y avait du sang de France, mieux cela valait. » Dans la négociation comme dans l’action, elle avait toujours discerné le point exact, la décision juste et utile. On avait obtenu la paix, « mais à la pointe de la lance. »

Cette paix victorieuse, elle était allée la chercher à Compiègne : elle se jeta dans la ville, sachant qu’elle serait prise « avant la Saint-Jean, » mais voulant, avant de mourir, faire à Paris, « à ce cœur mystique de la France, » à la France elle-même, un rempart de son corps et de son martyre.


Dans le drame de l’abandon, on voit Jeanne plus étroitement mêlée aux choses humaines. C’est ici que le côté mystérieux de sa mission apparaît le moins, mais c’est ici que la qualité naturelle de son esprit et de son cœur se découvrent le mieux. Elle a des idées et des volontés militaires et politiques parfaitement définies et circonstanciées. Son bon sens, sa clairvoyance, sa fougue, décident et tranchent, quand la prudence ou la pusillanimité des conseillers royaux ânonnent et reculent. Ou il faut renoncer à prendre les mots dans leur sens habituel, ou il faut reconnaître, dans cette netteté et promptitude de la conception et de l’acte, les caractères du génie. Jeanne, dans cette période de sa vie, est clairement et humainement admirable.

Mais le génie, l’intelligence, le courage, ce n’est pas tout Jeanne. Ses facultés extraordinaires ne sont que les instruirions de la volonté supérieure qui l’anime. Ayant pris son inspiration et la mesure de son action dans l’au-delà, elle ne s’achève pas, elle ne se réalise pas dans le train ordinaire des affaires humaines.

Les œuvres d’ici-bas ne sont grandes que conçues et accomplies sous l’angle de l’éternité. Aussi, parmi ces œuvres, celles qui sont dignes de subsister brisent le cadre trop étroit de l’existence individuelle. Elles échappent et s’épanouissent dans la mort.

Jeanne va se retrouver, dans l’unité absolue de son existence incomparable et de sa destination céleste, à Rouen, devant ses juges, parmi les flammes. Là, elle quitte les contingences, brise l’entrave, délaisse le relatif des conceptions ordinaires ; elle reprend le dialogue avec « les voix… »

Ainsi alterne le rythme de cette prodigieuse carrière : la formation fut humaine, la mission divine ; l’abandon fut humain, la condamnation sera divine.

Pour que la leçon fût complète et que les hommes apprissent, sans le comprendre, une fois de plus, le peu que l’individuel et l’éphémère compte en présence du général et du définitif, il fallait qu’ils accablassent, en elle, le divin pour que le divin prît sa revanche et les laissât éblouis, en regagnant, sous leurs yeux, par un essor d’abnégation joyeuse, sa demeure, l’Éternité.


GABRIEL HANOTAUX.

  1. Copyright by Gabriel Hanotaux.
  2. Voyez la Revue des 15 mai, 1er et 15 juin.
  3. Morosini (III, 39).
  4. Voyez Quicherat, Aperçus nouveaux (p. 34). — Chronique de la Pucelle (Procès, IV, 247-251).
  5. 8 juillet : Champion, Flavy (p. 137).
  6. Les voyages sont de fin juin, début juillet. — Voyez Beaucourt (II, p. 402).
  7. Jadart, Jeanne d’Arc à Reims. Surtout, la brochure si précieuse du comte de Maleissye, les Reliques de Jehanne d’Arc, où les lettres sont publiées en fac-similé.
  8. Voyez Jadart, loc. cit., et Maleissye, fac-similé de la lettre du 5 août, p. 7).
  9. Monstrelet, dans Procès (IV, 390). Monstrelet était présent ; il raconte l’ambassade des Français auprès de Philippe le Bon et parait croire aux sentimens pacifiques de son maître, que les faits démentirent.
  10. Voyez Potvin, Œuvres de Ghillebert de Lannoy. Louvain, 1878, in-8, et Notice sur Hugues de Lannoy, dans Comptes rendus de la Commission royale de Belgique, 1879 (p. 117-138). — Les deux Mémoires sont publiés dans Champion Guillaume de Flavy p. 142-148).
  11. Baron Kerwyn de Lettenhove, La Toison d’Or, Bruxelles, 1907 (p. 11).
  12. Epistre de Jean Jouvenel des Ursins. Cité dans Champion (p. 30).
  13. « Quand le Roy sceut qu’ils estoient ainssi logiez en la ville de Saint-Denis, il vint à grant regret jusques en la ville de Senlis. » Perceval de Cagny (p. 24).
  14. Perceval de Cagny (p. 26).
  15. Perceval de Cagny, ibid.
  16. Dans Jadart, loc. cit. (p. 104). — Le fac-similé dans Maleissye (p. 7). — Lettre datée, tout militairement : « emprès Provins en logis sur champs ou chemin de Paris. »
  17. Jadart (p. 107).
  18. La plupart des textes relatifs au siège de Compiègne sont réunis dans le précieux recueil de Pièces justificatives publié par M. P. Champion à la fin de son étude sur Guillaume de Flavy (p. 137 et suiv.). — Voyez aussi, pour les délibérations du Conseil de la ville, la Prise de Jeanne d’Arc à Compiègne, par Alexandre Sorel, 1889, in-8.
  19. Charles VII reconnaît implicitement cet engagement lorsqu’il écrit, un peu plus tard : « Et, au regard des dites villes de Compiègne et de Creil, il peut estre que, en prenant lesdites abstinences (trêves), il fut appointé que la place de Pont-Sainte-Maxence et la ville de Compiègne seroient mises aux mains de nostre dict cousin de Luxembourg durant ycelles abstinences… »
  20. « Item, que Mgr le Duc de Bourgogne est mal content de ce que ceste ville est réduite en la main du Roy, et que ceste dicte ville, avec Creil, Compiègne et Senlis, estoient en sa garde, par traité fait avec le Roy, et avoit intention de sommer le Roy de entretenir ledict traité et aussi de avoir en sa dicte garde ceste dicte ville… »
  21. Extraits des délibérations municipales de Compiègne, dans dom Gilesson, Antiquités de la ville de Compiègne. — Cf. sur l’attitude de Flavy, Procès (V, 174) « Trêve aurait été accordée… pendant laquelle ladicte ville de Compiègne seroit mise es mains dudict duc ou de ceux qui seroient par lui commis : lequel de Flavy auroit de sa part offert satisfaire… »
  22. « Réponse baillée par le doyen de Paris et le seigneur d’Espinac envoiez devers le Duc de Bourgoigne par Monseigneur le conte de Clermont, » 20 oct. 1429. (Champion, Flavy, p. 149.)
  23. Perceval de Cagny, dans Procès (IV, p. 31).
  24. Procès (IV, 81). — Voyez dans Rymer (t. X, p. 424) les articles de l’appointement conclu entre le conseil d’Angleterre et le cardinal, à la date du 1er juillet 1429, pour convertir l’armée de la foi en une simple levée destinée à renforcer les armées de France (ibid., p. 191).
  25. Dans Champion (p. 154-162).
  26. Flammermont, Senlis pendant la guerre de Cent ans (p. 245).
  27. Il est très curieux que, par la suite, Philippe le Bon désavoua cette campagne, qui avait été sa grande pensée, comme Bedford avait désavoué l’idée du siège d’Orléans. Il écrit à Henri VI : « Je suis allé devant Compiègne, jaçoit que l’avis de moy et de mon conseil ne fut pas tel. » Dans Stevenson (IIe partie, I, 156).
  28. Le commencement des hostilités peut être fixé au 20 février, date où Jean de Luxembourg quitte Péronne avec l’avant-garde de l’armée bourguignonne.
  29. Jeanne d’Arc se méfiait beaucoup des « Bourguignons » de Compiègne. Elle partageait le lit de Marie le Boucher, femme du procureur du Roi et, d’après les notes manuscrites de Jean Le Féron, petit-fils de Marie le Boucher, « faisoit souvent relever de son lit ladite Marie, pour aller advertir ledict procureur qu’il se donnât de garde de plusieurs trahisons des Bourguignons. » — Fait des plus importans, à la tête de ces suspects se trouvait Jean Dacier, abbé de Saint-Corneille de Compiègne, familier de l’évêque Cauchon, et qui fut un des juges de la Pucelle, à Rouen. On comprend que Jeanne d’Arc ait répété, à diverses reprises, pendant son séjour à Compiègne, qu’elle se sentait trahie. — Vallet de Viriville, Charles VII (t. II, p. 151).
  30. Archives de Reims, dans Jadart, loc. cit.
  31. Ici se place naturellement l’accusation formelle de la Chronique de Tournaiz : « Depuis, affirmèrent plusieurs que, par l’envie des capitaines de France, avec la faveur que aulcuns du conseil du Roi avoient à Philippe de Bourgogne et à Messire Jehan de Luxembourg, on trouva couleur de faire mourir la dicte Pucelle par feu en la ville de Rouen. » Quicherat, Revue historique (t. IV, p. 62).
  32. P. Champion, p. 44 et Procès (V, 117).
  33. La nouvelle fut annoncée en grande allégresse, par lettres spéciales du duc, aux bonnes villes de la domination bourguignonne : « Geste chose vous écrivons pour noz nouvelles, espérans que en aurez joye, confort et consolation. » (Archives de Saint-Quentin.) — La nouvelle fut connue à Paris le jeudi 25, par lettre de Jean de Luxembourg adressée à son frère, le chancelier Louis. Cf. A. Sorel, La Prise de Jeanne d’Arc à Compiègne (p. 213).
  34. Chronique anonyme, dans Champion (p. 162).
  35. Pirenne, Histoire de Belgique (t. II, p. 243).
  36. Beaucourt (II, p. 43).
  37. Cosneau, le Connétable de Richemont, (p. 209 et suivantes.)