Jeanne d’Arc et sa mission

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JEANNE D’ARC
ET SA MISSION
D’APRÈS LES PIÈCES NOUVELLES DE SON PROCÈS

I. Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d’Arc, publiés pour la première fois d’après les manuscrits de la Bibliothèque nationale, suivis de tous les documens historiques qu’on a pu réunir et accompagnés de notes et d’éclaircissemens, par M. Jules Quicherat, 6 vol. gr. in-8°. — II. Jeanne d’Arc d’après les chroniques contemporaines, par M. Guido Goerres, traduit de l’allemand par M. Léon Boré.

Je ne connais guère dans l’histoire que l’épisode de Jeanne d’Arc où l’instrument surprenne plus que l’action accomplie, et je n’en sais aucun dans lequel les investigations de la science contraignent plus invinciblement la critique de remonter des faits de l’ordre naturel à ceux d’un ordre supérieur. Tout écrasante que soit pour l’esprit la libération d’un royaume accomplie en trois mois, contrairement à toutes les prévisions de la politique et de la stratégie, la pucelle d’Orléans est assurément un personnage plus extraordinaire que son œuvre, et il y a moins à méditer sur ses actes que sur les mobiles auxquels elle les rapporte et qui les inspirent. Que sont des batailles et des victoires devant tant de prodiges dont la grandeur n’est surpassée que par la simplicité virginale de l’enfant qui les accomplit ? Que sont les pompes de Reims à côté des flammes de Rouen, et que valent les plus beaux coups d’épée en présence de ces merveilleuses réponses, dont l’évidente sincérité triomphe à quatre siècles de distance des résistances les plus obstinées et des convictions les plus rebelles ?

Voici à peine quelques années que Jeanne d’Arc nous est apparue dégagée des ombres accumulées autour d’elle par les passions de ses contemporains autant que par l’ignorance des âges suivans. Ce n’est que de nos jours qu’elle a pris pleine possession de sa gloire. Le type sublime deviné par une royale artiste s’est trouvé presque simultanément confirmé par les investigations de la science et par les plus sévères procédés de l’analyse. Avant la publication intégrale des deux procès et des documens originaux qui les ont suivis, la pucelle n’était pour l’Europe lettrée qu’une héroïne au caractère mal défini et presque équivoque, une sorte de personnage de l’Arioste, qui, par l’effet de certaines couleurs fantastiques et de certaines allures théâtrales à peu près convenues, touchait d’aussi près à la légende qu’à l’histoire.


I

Des causes dont l’influence se fit sentir du vivant même de Jeanne, quoiqu’elles aient été peu soupçonnées jusqu’ici, ont contribué depuis le XVe siècle soit à dévoyer l’opinion, soit tout au moins à la faire hésiter en présence de cette mémoire. L’exécution de Rouen ne fut-elle pas applaudie par un parti nombreux qui comprenait une notable portion de la bourgeoisie française, par l’université, le parlement et la presque totalité de la population de Paris ? Cet acte ne fut-il pas consommé par un évêque de bonne renommée [1], assisté d’un délégué de l’inquisition et de docteurs généralement ; réputés honnêtes et savans ? Comment &’expliquer pareille chose, si des erreurs populaires et des passions abominables n’avaient dès ce temps-là égaré la raison publique ? Comment comprendre qu’un tel procès se soit poursuivi, régulièrement durant de longs mois sans qu’aucun cri d’indignation ait retenti dans cette France que la généreuse enfant venait d’arracher à l’abîme, sans que toute la chevalerie du royaume se soit cotisée pour payer au poids de l’or la rançon de la captive ?

Vainement voudrait-on douter de la froideur de l’opinion en présence de l’immolation judiciaire : cette indifférence n’est pas moins démontrée par le silence des Armagnacs que par les insultes des Bourguignons, et l’histoire est contrainte de reconnaître que pas un effort ne fut tenté ni par la cour, ni par l’armée, ni par l’église, soit pour sauver l’héroïque prisonnière, soit pour la faire mettre à rançon, selon le droit commun du temps, soit même pour intéresser la papauté à une cause ecclésiastique dans laquelle l’accusée en avait appelé au souverain pontife. Parmi tant de preuves qu’on pourrait en apporter, il suffit de citer un seul témoignage, parce qu’il appartient à l’un des plus courageux citoyens d’un temps qui en comptait peu. Dans un long mémoire adressé aux états tenus à Blois en 1433, Jouvenel des Ursins expose les succès miraculeux obtenus par le roi Charles VII, et les attribue à la grâce de Dieu et au courage de ses chevaliers, sans nommer la sainte martyre dont les cendres fumaient encore, et qui avait été le bras de l’un et l’inspiratrice des autres.

De telles ingratitudes ne deviennent possibles que par la fascination de l’esprit de parti, ou par la sceptique lassitude qu’engendrent d’ordinaire les profondes perturbations et les longues calamités. Jeanne d’Arc épuisa dans leur cruelle amertume des douleurs morales plus aiguës que celles du bûcher. Les mauvais vouloirs qu’elle rencontra, la suspicion dont elle fut l’objet au sein même du camp royal torturèrent sa vie, non pas seulement dans le silence de son cachot, mais au milieu de ses succès et dans l’enivrement de la faveur populaire. Les sentimens de doute, de méfiance et de jalousie qui arrêtèrent l’élan de la France au jour de son supplice, et dont le roi ne se départit lui-même qu’avec une sorte d’hésitation après un silence de vingt années, s’étaient développés sitôt son arrivée à la cour ; ils la contrarièrent dans la plupart de ses desseins et la découragèrent dans ses plus hautes inspirations, lors même que des succès prodigieux venaient chaque jour imprimer à ses actes le sceau d’une miraculeuse consécration. Tels furent les obstacles puissans, quoique secrets, qui l’arrêtèrent court au milieu de sa carrière inachevée, et ce fut aussi sous l’influence de ces sentimens-là que se développa, dans le parti de Charles VII, une opinion acceptée par la postérité, et suivant laquelle Jeanne aurait eu le tort grave de prolonger sa mission, strictement limitée par le ciel à la délivrance d’Orléans et au sacre de Reims. La génération suivante, quelque sincérité qu’elle y mît d’ailleurs, ne jugea les actes de cette noble fille que sous le reflet des passions qui avaient empoisonné sa vie, et qui l’empêchèrent d’accomplir jusqu’au bout la tâche véritable qu’elle s’était toujours donnée, celle de bouter jusqu’au dernier les Anglais hors de toute France.

L’opinion bourguignonne, qui était celle des classes lettrées, produisit d’ailleurs plus d’écrivains que le parti armagnac, et les plus modérés ne manquèrent pas de présenter le rôle de celle qui avait relevé la fortune de Charles VII et de la France sous un jour peu bienveillant, laissant volontiers douter si un tel secours était venu au dauphin du ciel ou de l’enfer, si la pucelle dirigeait réellement les chefs de guerre ou si elle était conduite par eux, si elle avait été l’instrument de la Providence ou l’instrument d’une intrigue [2].

D’autres causes concoururent à fausser l’opinion, et à faire rejeter dans l’ombre les documens nombreux accumulés dans les greffes par le procès de condamnation de 1431 et par celui de la réhabilitation qu’un bon mouvement de conscience de Charles VII fit enfin prononcer en 1456. Le drame de Rouen avait à peine reçu son triste dénoûment en présence de milliers de témoins, que diverses aventurières parurent en France et au dehors, exploitant la crédulité des simples et leur persuadant que la pucelle avait été miraculeusement arrachée aux flammes. Une de ces fausses Jeannes parvint même, paraît-il, à se faire avouer de la famille d’Arc, et à tromper à son profit la reconnaissance si naturelle de la ville d’Orléans. L’effet de ces substitutions fut étrange : la pucelle perdit en quelque sorte son existence historique et devint pour les masses une sorte de personnage auquel elles se complurent à attribuer tous les faits et gestes dont le récit défrayait leurs veillées. Si son rôle s’agrandit dans cette phase nouvelle, ce fut au préjudice de ce qu’il avait de sérieux, et l’effet de cette apothéose populaire fut de provoquer chez les savans une vive réaction en sens opposé. La plupart des écrivains du XVIe siècle témoignent de cette tendance que l’esprit de la réforme ne pouvait manquer de développer encore davantage. Alors parut prévaloir l’opinion que « le roi s’était avisé de cette ruse pour donner quelque bon espoir aux Français, leur faisant entendre la sollicitude que notre Seigneur avait de son royaume. » Ce sont les expressions mêmes dont se sert Guillaume Du Bellay dans son traité De la Discipline militaire. Quelques années plus tard, Du Haillan alla plus loin, et en s’efforçant d’établir que Jeanne s’était prêtée avec complaisance au rôle que lui imposait la politique royale aux abois, cet historiographe patenté de Henri III ne rougit pas, sous le règne d’un prince de la maison de Valois, de descendre aux derniers outrages contre celle qui avait fait du roi de Bourges un roi de France, et de jeter dans l’histoire le germe infâme qu’une autre main devait si tristement cultiver.

L’opinion que Jeanne n’avait servi qu’une intrigue avait presque universellement prévalu aux dernières années du XVIe siècle : en maintenant dans une discussion approfondie le caractère surnaturel de la mission de la pucelle, le savant auteur des Recherches de la France proclame avec une douleur profonde que jamais mémoire ne fut plus décriée que ne l’était encore de son temps celle de la femme qui « secourut, dit-il, l’état si à propos, et le rétablit par un miracle très exprès de Dieu [3]. »

Avec le règne des princes de la maison de Bourbon commença un retour vers la reconnaissance et vers la justice. Sous Henri IV et sous Louis XIII, le nom de la vierge de Domremy fut remis en honneur ; la société de l’hôtel de Rambouillet s’inclina devant son héroïque et chaste figure, et sa statue, renversée par les iconoclastes de la réforme en 1567, fut relevée dans la ville qu’elle avait délivrée. Un concours fut ouvert pour composer l’inscription destinée à ce monument. L’aigle du temps, Malherbe, y porta quelques méchans vers qu’on pardonne au sentiment patriotique qui les inspira.

Il était écrit d’ailleurs que la poésie porterait toujours malheur à l’être dont il semble qu’il devrait suffire de prononcer le nom pour en faire déborder toutes les sources. L’épopée de Chapelain, publiée en 1656, porta à Jeanne d’Arc un coup non moins funeste que celui qu’elle avait reçu des odieuses inventions de Du Haillan. Ce poème, annoncé comme un chef-d’œuvre, n’obtint qu’un succès de fou rire, et l’héroïne se trouva enveloppée dans la chute du malheureux poète. L’effet de ce désastre littéraire fut si grand, qu’il fit, même pour les bons esprits, approcher le ridicule de la vie la plus propre à le défier par la grandeur des souffrances et des services. Les travaux d’érudition, si nombreux dans le XVIIe siècle, se détournèrent de cet écueil comme par un dessein concerté, et l’opinion demeura suspendue dans une sorte d’incertitude dont les travaux apologétiques, d’ailleurs inédits, d’Edmond Richer sur la pucelle n’étaient pas en mesure de la tirer.

Telle était sur cette partie de notre histoire la disposition déplorable de l’esprit public lorsque Voltaire osa l’acte dont l’accablante responsabilité ne retombe pas moins sur son temps que sur lui-même. Cette œuvre était en effet le plus cruel châtiment qui pût être infligé à un pays pour son ignorance et pour son ingratitude. La leçon profita : toute sceptique que fut cette génération, tout indifférente qu’elle demeura aux grandeurs de l’âme et de l’histoire, elle s’indigna qu’on la crût tombée assez bas pour oser lui servir une telle pâture. La publication de la Pucelle, qui eut lieu au milieu du XVIIIe siècle, détermina un vif retour, dont l’effet fut de commencer sur des bases très étroites, il est vrai, et avec des matériaux fort incomplets, une sorte de réhabilitation de Jeanne d’Arc. Lenglet-Dufresnoy et l’abbé Dartigny s’attachèrent à venger l’honneur de la femme et de la guerrière. Cette œuvre fut continuée avec plus de science et d’autorité par M. de Laverdi, ancien ministre du roi Louis XV, et ce fut en se rattachant au même mouvement d’idées qu’écrivirent plus tard MM. Le Brun des Charmettes et Berriat Saint-Prix. Si ces écrivains n’ont pas unanimement admis l’inspiration divine de Jeanne, ils ont du moins reconnu qu’elle y croyait pleinement elle-même, et tous ont constaté la pureté d’une vie sur laquelle il n’est pas un témoignage contemporain qui ne concorde, même devant le tribunal de l’évêque de Beauvais.

Jeanne d’Arc était donc à peu près réhabilitée pour le XIXe siècle [4] ; mais si le pays avait retrouvé le respect de son nom, c’était sans la connaître encore : la France n’avait jamais été admise à contempler face à face, dans la naïveté de ses vertus, l’amertume de ses épreuves et les sublimes élancemens de son âme, l’être unique dans l’humanité et dans l’histoire sans lequel ce pays aurait cessé de compter au rang des nations. L’un des plus sérieux services qu’on pût rendre à la France, c’était de lui montrer ce qu’elle vaut aux yeux de Dieu par la grandeur même des moyens qu’il emploie pour la sauver.

Un étranger qui porte dignement un nom illustre a le premier de nos jours appelé l’attention de l’Europe savante sur un épisode qui suscite tant de problèmes de psychologie et d’histoire. M. Guido Goerres a passé le Rhin pour l’étudier à ses sources : il a présenté à sa patrie dans sa vérité grandiose la physionomie de la sainte guerrière, non moins défigurée par les romanesques inventions de Schiller que par les brutalités de Shakspeare ; mais c’était à la science nationale qu’était heureusement réservé l’entier accomplissement de cette œuvre de haute justice et de haute critique. Elle a été accomplie par M. Quicherat avec un savoir, une conscience et une méthode qui font de sa grande publication sur Jeanne d’Arc l’un des monumens les plus précieux et les plus utiles de l’érudition moderne. M. Quicherat a édité le texte intégral des deux procès : il a mis chacun en mesure de contempler la fière jeune fille devant ses juges dans l’incomparable grandeur de son patriotisme et de sa foi ; il a vulgarisé des détails ignorés ou travestis de l’enquête ouverte pour la réhabilitation de la victime, enquête dans le cours de laquelle de nombreux témoins, paysans, prêtres, princes et guerriers, viennent révéler jusqu’aux plus secrets mystères de la vie de Jeanne.

À ces documens, éclairés par un commentaire sobre et sage, M. Quicherat a joint la totalité des textes inédits ou incomplètement publiés émanant des contemporains de la pucelle, que ceux-ci aient écrit en vers ou en prose, en France ou au dehors, et il a donné d’ailleurs un développement égal aux publications du parti français et à celles de la faction anglo-bourguignonne. Le lecteur se trouve donc placé désormais en présence d’une masse de témoignages d’où jaillissent des flots de lumière. Dans des aperçus originaux joints à sa publication, M. Quicherat a exposé avec une courageuse liberté les convictions qu’a suscitées dans son esprit ce long commerce avec une femme dont les actes, soumis à la plus rigoureuse analyse, demeureraient sans nulle explication plausible, si l’on n’en acceptait l’interprétation qu’elle en donne elle-même.

Je voudrais dire quelles impressions m’a laissées cette étude d’un intérêt sans égal, et, à l’aide de travaux dont l’honneur appartient à d’autres, replacer Jeanne d’Arc dans le milieu tout plein de troubles et de passions où elle a vécu et souffert. Je n’aurai garde, on le comprend, de rappeler tous les incidens d’une histoire qu’on sait par cœur ; mais je signalerai les aperçus nouveaux suggérés par tant de documens ignorés, et je démontrerai facilement, je crois, pièces en main, que les esprits les plus raisonnables en cette matière sont ceux qui, n’y portant aucune idée préconçue, consentent à incliner leur raison devant des faits dont l’évidence accable et confond.

L’époque où parut Jeanne d’Arc appartient à ces temps durant lesquels les sociétés flottent incertaines entre une pensée dont l’énergie s’est épuisée et une idée qui ne s’est pas encore résolument produite. L’Europe avait vu finir dans les scandales et les perplexités du grand schisme l’ère magnifique durant laquelle l’église s’était épanouie dans sa plus éclatante fécondité. L’esprit humain n’était pas encore en révolte ouverte contre la foi ; mais le scepticisme germait en s’ignorant lui-même, comme la larve du ver caché au calice d’une fleur encore brillante. Venue entre les croisades et la réforme, Jeanne d’Arc allait dans sa courte carrière subir la double influence de saint Louis et de Calvin. L’esprit de l’un explique en effet les merveilles de sa vie, et l’esprit de l’autre ne fut point étranger aux impitoyables rigueurs de sa mort. La France était trop croyante pour ne pas l’acclamer dans l’éclat de sa victoire ; mais elle ne l’était plus assez pour la soutenir jusqu’au bout dans l’obscurcissement de sa fortune et l’amertume de ses épreuves.


II

La lutte ouverte entre la France et l’Angleterre après l’avènement de la maison de Valois avait eu des phases diverses : dans sa première période, elle avait été un grand duel engagé entre deux dynasties pour la suprématie de l’Europe occidentale ; car si la guerre commença d’abord sous Philippe de Valois avec une certaine hésitation de la part des populations françaises, qui flottaient incertaines entre deux maisons dont aucune ne leur était étrangère, elle avait pris bientôt, grâce à l’habile politique de Charles V servie par l’héroïsme de Du Guesclin [5], le caractère d’un véritable mouvement patriotique contre l’invasion anglaise. Lorsque Charles V mourut en 1380, le sort des armes avait prononcé, et l’on devait croire que c’était à toujours. Ce prince, qui, selon Du Tillet, ne vêtit jamais armure, avait repris la pleine possession de son royaume, et si Edouard III était demeuré le plus grand guerrier de l’Europe, Charles V, riche en finances et vainqueur de toutes les factions qui avaient menacé sa jeunesse, en était devenu le souverain le plus absolu et le plus puissant.

L’enfant qui allait s’appeler Charles VI reçut donc une couronne qu’il n’était plus donné à l’étranger d’ébranler sur son front. Bien loin d’être dans ce moment-là en mesure d’inquiéter la France, l’Angleterre paraissait à son tour dans le cas de trembler pour elle-même. La pensée de Charles VI aux premiers temps de son règne fut en effet de reporter dans l’île voisine tous les maux que celle-ci avait depuis deux générations déchaînés sur la France. Comment ce prince, qui, du haut des falaises de Picardie, menaçait les côtes d’Angleterre à la tête de l’armée victorieuse à Rosebecque, fut-il conduit à déshériter son propre fils pour préparer le sacre d’un monarque anglais dans la basilique où dormaient tant de rois de sa face ? Ce fut l’œuvre et le châtiment d’une corruption jusqu’alors sans exemple parmi les peuples chrétiens, corruption qui descendit de la cour dans la nation, et menaça toutes les existences et toutes les fortunes par le déchaînement des forces brutales. La France, mise au pillage par les princes du sang, ses protecteurs naturels, avait cessé de s’appartenir à elle-même longtemps avant que Henri de Lancastre se décidât à profiter de son épuisement pour paraître sur un champ de bataille où il fut appelé tour à tour par la faction d’Orléans et par celle de Bourgogne. Tout était commun en effet dans les procédés de celles-ci, et à l’attentat de la rue Barbette avait répondu celui du pont de Montereau.

Toutefois, pendant que la faction d’Orléans, dirigée par un prince type brillant de toutes les qualités comme de tous les vices de sa race, ne représentait encore que d’égoïstes intérêts, la faction de Bourgogne s’était donné plus de cohésion et de puissance en devenant le point d’appui de tous les griefs populaires, et en ranimant dans la nation les idées hardies si bruyamment professées par les états-généraux dans le cours du siècle précédent ; mais ces inspirations réformatrices, provoquées par d’odieux calculs et mises au service d’intérêts étrangers, n’eurent d’autre résultat que de provoquer des scènes dont nos plus hideuses journées révolutionnaires n’ont pas dépassé l’horreur. L’anarchie fit donc incliner les intérêts, à défaut des cœurs, vers une dynastie nouvelle, acceptée par l’une des factions nationales en haine du dauphin, qui s’était jeté dans les bras de l’autre. La pensée que tant de maux ne pouvaient être conjurés par cette maison de Valois divisée contre elle-même, et où la voix de la nature était muette jusque dans le cœur d’une mère, découragea un moment la France d’une fidélité dont la déliait solennellement un roi en démence. Durant cet affaissement universel, Isabeau de Bavière et le duc de Bourgogne, réconciliés par l’espoir d’une commune vengeance, purent proclamer, sans soulever l’indignation publique, l’avènement d’une royauté représentée par un prince étranger, mais habile, qui, entre tant de factions impuissantes et décriées, promettait au moins un gouvernement à la France. Le sentiment public en était là lorsque la domination anglaise reçut une sorte de titre légal par le traité de Troyes. En vertu de ce traité, Henri V de Lancastre devenait le gendre et le successeur désigné du roi Charles VI, et prenait comme régent le gouvernement du royaume.

Cependant le troisième fils du monarque, devenu dauphin par la mort prématurée de ses deux frères, errait dans les provinces centrales en fugitif plutôt qu’en prétendant. Charles de Touraine, léger comme tous les princes de sa maison, timide comme un enfant repoussé des bras paternels, avait marché de faute en faute depuis le commencement de son rôle politique. En acceptant la responsabilité personnelle de l’assassinat commis contre Jean-sans-Peur, il avait levé entre lui et la maison de Bourgogne une barrière qui semblait infranchissable, et il ne s’était pas moins gratuitement aliéné le duc de Bretagne. Dominé par des favoris médiocres, Charles était sans suite dans ses desseins comme sans fidélité dans ses relations, et cherchait au milieu de distractions vulgaires l’oubli de maux dont la grandeur ne relevait ni son cœur ni son intelligence. Écrasé par les déclarations d’une furie qui affichait son propre déshonneur pour infirmer dans sa source le droit héréditaire de son fils, le prince semblait participer, sur ce droit même, à l’incertitude que ses ennemis s’efforçaient de propager. L’orgueil de son sang n’éclatait ni dans ses allures ni dans ses actes : triste jusque dans le plaisir, incertain jusque dans le succès, on eût dit qu’il fléchissait sous sa fortune, et que le dernier des Valois, comme le dernier des Atrides, sentait peser sur sa tête les pieds d’airain du sort.

L’espèce de résignation, pour ne pas dire de facilité, avec laquelle le nouveau roi paraissait accepter son malheur avait été à la mort de Charles VI l’un des plus sérieux obstacles an succès d’une cause déjà compromise par tant de fautes, et qui ne se fût jamais relevée si elle n’avait été celle de la France. Ses auxiliaires étrangers, ceux que l’Ecosse lui envoyait en haine de l’Angleterre, ceux qu’il recevait de l’Italie et des provinces méridionales par l’influence de la maison d’Armagnac, lui enlevaient plus de force morale qu’ils ne lui prêtaient de force militaire. La vraie France de ce temps-là, celle qui s’étend des bords de la Meuse à ceux de la Seine et de la Loire, ne se sentait pas représentée dans un camp où dominaient des montagnards des Hébrides, des archers milanais et de faméliques Gascons. Elle n’avait nulle confiance dans cette cour nomade composée d’hommes obscurs qui se disputaient la faveur de leur maître sans parvenir à la fixer.

Depuis qu’il portait le titre de roi, Charles n’avait pas été plus heureux que lorsqu’à l’excitation des conseillers de sa première jeunesse il avait accepté la complicité d’une faction jusque dans ses crimes. Quelques succès, dus à des bandes que leur indiscipline rendait incapables de toute opération décisive, n’avaient point réparé les désastres de Crevant et de Verneuil, où ce prince avait perdu dans ses auxiliaires écossais la force principale de son armée. Il est constaté, par les aveux mêmes du roi, qu’aux jours qui précédèrent l’arrivée de Jeanne d’Arc il méditait une retraite en Ecosse, et l’on sait que la plupart des tristes personnages qui formaient alors son conseil n’aspiraient qu’à ménager quelque part à leur maître une petite souveraineté, calcul qui n’aurait servi des intérêts personnels qu’en compromettant pour jamais ceux de la France. C’était donc avec la confiance la plus entière, et en apparence la mieux fondée, que les Anglais, maîtres du pays jusqu’à la Loire, s’avançaient avec toutes leurs forces, afin de pénétrer par Orléans au centre des provinces méridionales, qui prêtaient à la cause de Charles VII un concours plus égoïste que dévoué, car ces provinces n’appuyaient les droits de cette royauté fugitive qu’à cause de sa faiblesse, et pour se maintenir en face d’elle dans la demi-indépendance à laquelle elles aspiraient toujours.

Toutefois, lorsqu’au mois d’octobre 1428 les Anglais commençaient ce siège mémorable, la royauté de Henri VI ne reposait point en France sur des bases aussi solides qu’on aurait pu le croire à en juger par le désarroi du parti contraire. La nation s’était abandonnée plutôt qu’elle n’avait été vaincue, et elle se sentait supérieure à sa triste fortune. Les Anglais n’avaient pu conduire sur le continent que des forces insuffisantes, car le mauvais vouloir de ses communes avait plus d’une fois contraint Henri V de mettre en gage jusqu’aux diamans de sa couronne pour payer la solde de son armée. Après sa mort, le gouvernement de l’enfant qui lui succéda n’exista plus à Paris que sous le bon plaisir de la faction bourguignonne. Aux yeux de ce parti, les étrangers étaient des auxiliaires et point des conquérans, position qu’il mettait autant de soin à maintenir que les Anglais en prenaient pour la changer. Si les ennemis des Armagnacs avaient été conduits par l’entraînement des circonstances et des passions à opposer au dauphin un prétendant étranger, il ne leur avait pas été donné de se transformer eux-mêmes dans leurs plus intimes instincts. Des froissemens quotidiens révélaient l’incompatibilité de cette royauté importée avec le génie français, et d’autre part l’esprit britannique, rebelle à toute assimilation, abordait de front tous les obstacles que la prudence aurait commandé de tourner.

Le duc de Bedford, régent de France pour le jeune Henri VI, était un prince d’une habileté consommée, mais ses efforts n’empêchaient point la bourgeoisie et le clergé de se lasser d’un gouvernement formaliste et hautain que les vues divergentes des princes de Lancastre laissaient sans unité dans ses plans et sans ressources pécuniaires dans ses besoins. Lorsque, pour les maintenir sous sa bannière, Bedford distribuait aux seigneurs d’Angleterre les duchés et les seigneuries du royaume, les grands qui avaient adhéré au traité de Troyes étaient conduits à se demander si, en donnant en France un tel pied à l’étranger, ils avaient aussi bien servi leurs intérêts que leurs haines. Dans les temps de révolution, c’est le plus souvent par les exigences de ses alliés qu’on arrive à se rapprocher de ses anciens adversaires. Ainsi agit d’abord le duc de Bretagne, qui, sans servir Charles VII, avait fini par se détacher des Anglais. Le duc de Bourgogne inclinait vers le même parti, et ces dispositions, bien que très vagues encore, étaient fort naturelles. Si la maison de Bourgogne avait mis le feu dans Paris pour y jouer le premier rôle, en présence du régent anglais son chef n’était plus que le second personnage du royaume. Aussi, malgré le lien de famille qui rattachait ces deux princes, le chef du parti bourguignon n’était plus fidèle à l’Angleterre que par fidélité à sa propre faction, de telle sorte que si le parti de Charles VII continuait à demeurer impopulaire et impuissant, la royauté de son rival commençait à son tour à devenir à charge à la plupart de ceux qui l’avaient faite.

Comment rétablir un lien entre le roi légitime et la nation, étrangers l’un à l’autre ? comment relever celle-ci du profond découragement où l’avaient jetée tant de misères ? Que fallait-il pour ranimer le cœur de ce pauvre peuple qui depuis quinze années « ne connoissoit que feux, volleries, pilleries, carnages, et en brief tous les maux de ces furieux temps [6], » et pour que, se relevant du fond de l’abîme, il retrouvât tout à coup sa foi dans ses destinées ? Il fallait que le cours des événemens échappât, par une péripétie soudaine, aux mains qui ne tentaient pas même de les diriger, et qu’une vision radieuse, illuminant toutes les ténèbres, dissipât et les incertitudes du prince sur son propre droit et celles de la nation sur son avenir. Pour sentir sa honte et retrouver la puissance de la secouer, il fallait que le peuple de Charles-Martel et de saint Louis s’incarnât dans un type héroïque, et que cette génération, abaissée par le malheur, reprît confiance en Dieu en le voyant s’incliner vers elle.

La France tenait une trop grande place dans l’économie générale des idées et des choses pour que la Providence la laissât périr faute d’un miracle pour la sauver. À la veille du jour où elle allait devenir le point d’équilibre entre les croyances catholiques et les aspirations naissantes du monde moderne, elle ne pouvait disparaître comme une peuplade obscure sous une invasion qui n’était pas même l’œuvre d’un grand peuple, mais celle d’une dynastie destinée à ne laisser dans l’histoire britannique que le souvenir des plus stériles forfaits.

L’Europe considérait sans doute comme perdue la cause de ce roi vagabond, sans royaume, sans armée, sans prestige personnel, et lorsque le comte de Salisbury fut parvenu à enlacer Orléans dans un cercle de bastilles réputées imprenables, l’on tint pour certain au dehors, tous les témoignages du temps l’attestent, que cette ville devrait bientôt succomber, malgré l’héroïsme de ses habitans, chez lesquels survivaient, comme au cœur même de la nation expirante, les dernières étincelles du patriotisme français. Mais le peuple dans ses chaumières n’en jugeait ni comme l’étranger, ni comme les bourgeois et les seigneurs qui avaient livré la France. Ce peuple était sans doute incapable de rien tenter d’efficace dans l’épuisement auquel il avait été réduit ; cependant il persistait à espérer contre toute espérance, et lorsque le sol de la patrie se dérobait sous ses pieds, il se réfugiait dans l’inviolable domaine de son imagination et de son cœur ; il attendait son salut non de la terre, mais du ciel, non de la force, mais de la faiblesse. Des prophéties circulaient depuis longtemps dans toutes les provinces, annonçant à cette nation, qui avait vu se dérouler tant de scandales, que la France, perdue par une femme, serait un jour sauvée par une femme.

Je n’entends point reprendre ici en sous-œuvre la thèse fameuse que tous les grands événemens de l’histoire ont été prédits ; mais en s’en tenant strictement au temps qui nous occupe, il est certain que l’attente d’une libératrice envoyée pour mettre un terme aux maux de la France était dans la première partie du XVe siècle une croyance aussi répandue que l’avait été dans le monde romain, à la veille du grand avènement, l’opinion antique et constante qu’un être mystérieux sortirait bientôt de la Judée pour conquérir et gouverner le monde [7]. Des prédictions attribuées à Merlin annonçaient que le salut viendrait à la France d’une vierge sortie d’un bois épais, situé sur les frontières de la Lorraine, et ces prédictions, très souvent alléguées par Jeanne elle-même, exercèrent une grande influence et sur l’opinion publique à Vaucouleurs, lorsqu’elle y annonça sa mission, et sur le roi, qui ne se résolut à l’entendre que contre l’avis de la plupart de ses conseillers [8].


III

Le drame d’où sortit le salut du royaume commença dans une obscure vallée enlacée dans les possessions de la Lorraine et de l’empire. Entouré de garnisons bourguignonnes qui occupaient presque toutes les places voisines, séparé par cent lieues de pays des provinces demeurées fidèles à Charles VII, le village de Domremy, si pauvre et si éloigné qu’il fût du centre des luttes politiques, en avait reçu le contre-coup et gardait à la royauté et à la France une fidélité que l’histoire constate sans l’expliquer. Les habitans de ce poste avancé du royalisme perdu dans des provinces depuis longtemps soumises au gouvernement anglo-bourguignon aimaient cordialement le roi de France, et haïssaient l’Anglais de la haine vigoureuse qui enflammait en ce moment-là le cœur des défenseurs d’Orléans. Les déclarations de Jeanne à son procès constatent l’énergie des passions populaires au fond de ce hameau, dont les enfans engageaient chaque jour des luttes sanglantes contre ceux des localités voisines qui, professant généralement des opinions bourguignonnes, insultaient par leurs sarcasmes au droit du soi-disant dauphin [9]. Les horreurs de la guerre n’avaient pas épargné ce coin de terre dans ces temps affreux où les biens de tous appartenaient au premier occupant, la France, selon l’heureuse expression d’un contemporain [10], ressemblant alors à la mer, où « chacun a autant de seigneurie comme il a de force. »

Au milieu de ces périls et des souffrances qui en étaient la suite journalière, naquit à Jacques d’Arc et à Isabelle Rommée, honnêtes cultivateurs de Domremy, une fille qui vint ajouter une charge nouvelle à l’entretien d’une famille déjà nombreuse. L’enfance de Jeanne n’eut rien qui la distinguât de celle de la plupart des filles de laboureurs. Elle passait sa vie entre sa mère et ses sœurs, occupée à coudre et à filer, et n’allait que rarement aux champs garder le troupeau remis aux soins de ses frères et de ses sœurs. Il est surabondamment établi, par les déclarations d’une foule de témoins entendus lors de l’information de 1455 à Domremy et à Vaucouleurs, qu’elle n’avait pas été préparée aux violens exercices dans lesquels elle déploya tout à coup une dextérité si surprenante, car sa vie casanière ne fut interrompue que par deux excursions de quelques jours à Toul et à Neufchâteau. En présence de tels témoignages, il devient impossible d’expliquer comment Monstrelet [11] a pu transformer en hardie servante d’auberge et en une sorte de virago la plus timide des jeunes filles ; il doit paraître plus étrange encore que d’autres écrivains accrédités, parmi lesquels on s’étonne d’avoir à citer Pasquier lui-même [12], aient pu donner vingt-neuf ans à une accusée qui déclare devant ses juges, sans aucune contradiction, qu’elle en a dix-neuf.

Il n’est pas difficile de se représenter Jeanne d’Arc dans son enfance d’après les déclarations très concordantes recueillies aux lieux où s’écoula sa vie obscure [13]. Jeannette était une petite fille d’une figure élégante et délicate, quoique d’une constitution robuste, très occupée de ses devoirs domestiques, et fort aimée de ses compagnes, encore qu’elle ne prît part à leurs jeux qu’avec une sorte de réserve ; tous ses voisins attestent en effet qu’elle s’éloignait d’ordinaire des plaisirs bruyans, n’aimant ni à s’ébattre, ni à danser, ce qui ne l’empêchait pas de porter dans son commerce habituel une sorte de gaieté tranquille. La seule chose qui pût la faire remarquer alors, c’était une piété fervente, quoique nullement singulière. Elle trouvait une joie peu ordinaire dans l’enfance à remplir les plus stricts devoirs de la religion ; elle visitait les malades, disposait pour les pauvres du peu de superflu dont elle jouissait elle-même, et plus d’une fois, selon l’attestation d’un déposant, elle coucha sur la dure afin de leur prêter son propre lit. Elle ne savait pas lire, ne connaissait en fait de prières que le Pater et l’Ave ; mais son intelligence était naturellement droite et n’inclinait aucunement vers les superstitieuses croyances, à peu près universelles dans ces temps et ces lieux reculés. Aux efforts persévérans de ses juges pour rattacher les inspirations qui l’entraînèrent si loin des voies communes aux enchantemens de l’arbre des fées, sous lequel elle venait s’abriter quelquefois avec les autres enfans du village, elle oppose des dénégations fermes et légèrement ironiques, tirées des croyances de l’église et des enseignemens de son curé. Dans cette enquête, le cœur de la douce enfant reluit comme un miroir qu’aucun souffle n’a terni : les erreurs les plus usuelles dans son siècle n’ont pas effleuré la rectitude de son esprit, et nul sentiment exalté ne s’est encore produit dans cette âme, ignorante des vices du monde comme de ses propres vertus. Jamais il ne fut plus difficile de soupçonner l’héroïsme que chez cette fillette de douze ans, réservée sans maussaderie, grave sans tristesse, qui ne connaissait d’autre plaisir que d’ouïr la messe chaque matin et de prier avec dévotion au tintement de l’Angelus du soir.

Une crise s’opéra cependant dans cette nature placide. Vers la treizième année de son âge, Jeanne, sans sortir encore du calme extérieur de sa vie, est agitée par des émotions contre lesquelles elle engage visiblement une lutte terrible. Ce fut à l’époque où les maux de la guerre vinrent fondre sur la lointaine vallée et contraignirent les habitans de Domremy à se réfugier avec leur bétail, soit dans les murs de Neufchâteau, soit dans une petite tour fortifiée qui dominait leur village. Jeanne n’avait séjourné que quelques semaines hors de son hameau natal, mais le spectacle de désolation auquel elle assista avait ouvert devant elle de nouveaux horizons. Sa piété revêtit un caractère plus ardent et plus mélancolique. Sans manquer à aucun de ses devoirs, elle recherchait davantage la solitude, allant de sanctuaire en sanctuaire pour demander à la Vierge sainte de lui épargner les épreuves dont le pressentiment bouleversait déjà son être, et priant le plus souvent à l’ombre des forêts, dont le murmure semblait correspondre aux tempêtes de son âme [14]. Le son des cloches lui causait surtout d’inexprimables ravissemens, elle le suivait à travers les airs, comme si des voix du ciel fussent descendues vers elle avec leurs vibrations sacrées. L’enquête a conservé le naïf témoignage du marguillier auquel elle fit de petits présens pour le déterminer à sonner les cloches de la paroisse à toute volée [15].

Ses parens ne reconnaissaient plus leur Jeannette. Son cœur portait le poids d’un secret qu’elle s’efforçait de leur cacher, des soupirs s’échappaient avec ses prières, et quoique la jeune fille continuât à édifier le village par une fréquentation encore plus assidue des sacremens, ils entendirent plus d’une fois dans le silence de la nuit sortir de sa bouche des mots étranges ; elle parlait d’armes, de guerre et de voyage en France. Son père, troublé, rêva qu’elle était partie avec un soldat, songe affreux qui mit le vieux Jacques au désespoir, car il aurait, disait-il, noyé de sa main sa fille chérie plutôt que de la laisser consommer son déshonneur [16]. Ce secret, que l’innocente enfant n’osait pas livrer à sa mère, puisqu’il impliquait la cruelle nécessité de s’en séparer, était néanmoins trop accablant pour qu’elle n’en allégeât pas le fardeau par quelques demi-confidences. Il arriva pour Jeanne d’Arc ce qui advient toujours pour les êtres supérieurs à l’humanité. Sa mission fut d’abord reconnue par un cénacle restreint d’initiés. Ce fut la famille Laxart qui reçut les premières semences de la foi destinée à sauver la France. Jeanne annonça à son oncle et à sa tante que les maux du royaume touchaient à leur terme, car, malgré son indignité, les anges et les saints du paradis la visitaient chaque jour pour lui signifier que par sa main les Anglais seraient bientôt chassés du royaume, et qu’elle mènerait le dauphin à Reims pour l’y faire sacrer. Elle avait fait, disait-elle, de vains efforts pour repousser les pensées qui depuis plusieurs années la dévoraient comme une flamme, mais elle n’avait pu soutenir contre Dieu une lutte inégale, et devenue sous sa main comme un roseau pliant, la vierge vaincue répétait du fond de son cœur le grand mot qui précéda la délivrance de l’humanité : Qu’il me soit fait selon votre parole ! On peut inférer des déclarations des membres de la famille Laxart qu’ils furent promptement subjugués par l’ascendant de la jeune fille, et que les prophéties qui avaient alors grand cours en Lorraine, touchant une future libératrice du royaume, furent le motif principal de leur adhésion [17].

De plus en plus malheureuse et agitée, Jeanne avait obtenu de ses vieux parens la permission d’aller passer quelques semaines à Vaucouleurs, dans sa famille maternelle, et ce voyage fut dans sa pensée le premier pas vers le but où l’entraînait une irrésistible puissance. Elle parvint à décider son oncle à s’ouvrir au capitaine qui tenait la place pour le roi, et le bon Laxart alla lui conter le cas de sa nièce, qui, comme on peut le conjecturer par l’enchaînement des faits, commençait déjà à s’ébruiter. Robert de Baudricourt mourut une année avant l’ouverture de la seconde enquête et n’a pu y déposer ; mais les témoins interrogés à Vaucouleurs sont unanimes pour attester la joviale incrédulité avec laquelle le vieux chevalier accueillit le récit du père Laxart. En entendant parler d’une jeune fille qui voulait aller en guerre et partir pour faire lever le siège d’Orléans, le capitaine fut pris d’un fou rire ; il crut avoir affaire à une folle ou à une ribaude, et conseilla à Laxart de corriger sa nièce à grands renforts de soufflets en faisant bonne garde autour d’elle. Jeanne mit cette première humiliation au pied de la croix, et fortifiée par les voix de sainte Catherine et de sainte Marguerite, avec lesquelles elle déclarait entretenir un commerce journalier, elle suivit résolument ses projets. Elle déclara au petit nombre de personnes devant lesquelles son cœur s’était ouvert qu’il lui fallait partir pour rejoindre le dauphin, dût-elle se traîner à pied jusque lui, car elle seule au monde pouvait empêcher Orléans de succomber. Son impatience dévorait le temps et l’espace, et dans ses sublimes angoisses elle ressemblait, au dire d’une villageoise que sa foi avait vaincue, à une femme en peine attendant sa délivrance [18].

Trop sûre d’elle-même pour rien craindre, la jeune fille aborda sans intermédiaire le vieux capitaine, et lui rappelant des prédictions dont l’existence n’était alors contestée par qui que ce fût, elle lui déclara qu’elle était la personne désignée pour sauver la France et réparer les maux attirés sur le royaume par une autre femme. L’impression produite par les paroles de Jeanne fut vive, si l’on en juge par les actes qui suivirent. Robert de Baudricourt craignit sans doute d’engager sa responsabilité, soit en privant le roi, dans l’extrémité de ses affaires, d’un secours peut-être miraculeux, soit en lui adressant une créature placée sous la puissance de l’enfer. Il commanda donc au curé de la paroisse d’exorciser Jeanne pour savoir si elle venait de par Dieu ou de par Satan ; mais loin de s’agiter comme une réprouvée sous l’étole, la jeune fille à genoux la serra sur sa poitrine, témoignant d’ailleurs quelque étonnement que le curé eût pu se prêter à une telle épreuve après l’avoir si souvent entendue en confession. Ce fut probablement alors que Baudricourt écrivit au roi pour l’informer des événemens qui occupaient Vaucouleurs et la Lorraine tout entière.

Le bruit en était déjà arrivé jusqu’au duc : Jeanne avait été appelée à Nanci près de ce prince, qui lui adressa de pressantes questions relatives à ses intérêts personnels et à son état de santé. Avec la réserve qui fut l’un des traits les plus persévérons de son caractère, elle répondit au duc Charles qu’elle n’avait d’autre mission que de rendre le royaume de France au dauphin, et qu’elle ne savait ni ne pouvait rien touchant les intérêts et les affaires des autres princes. Il paraît toutefois qu’elle ne quitta pas Nanci sans donner au duc des conseils chrétiens et quelque peu hardis, puisque le premier fut de mieux vivre avec la princesse son épouse, qu’il avait abandonnée ; puis elle retourna à Vaucouleurs, où l’opinion lui prêtait une force sans cesse croissante, et à laquelle céda probablement Robert de Baudricourt. Les documens établissent que, dans tous les rangs de la société, beaucoup croyaient déjà à ses paroles, et que, dès son retour dans leur ville, les habitans se cotisèrent pour lui fournir un équipage convenable au début de sa grande entreprise [19].

Parmi les plus ardens promoteurs de la mission de Jeanne d’Arc, on remarquait deux jeunes gentilshommes qui, par une confiance sublime, jouèrent, leur vie et leur fortune sur la parole de cette enfant. Jean de Metz et Bertrand de Poulengy l’avaient vue arriver pauvre et inconnue ; ils avaient été admis à l’entendre, et bientôt la jeune fille avait triomphé de leurs doutes par son inspiration surhumaine et son adorable simplicité. « Il faut qu’avant la mi-carême j’aille vers le dauphin, leur disait-elle avec une conviction calme et une douce mélancolie, quand je devrais y user mes jambes jusqu’aux genoux. Il n’est personne, en ce monde qui puisse lui rendre le royaume de France, ni rois, ni princes, ni fille du roi d’Ecosse ; il n’a rien à attendre que de moi seule, quoique j’aimasse bien mieux filer près de ma pauvre mère, car de telles choses ne vont pas à des personnes de ma condition ; mais il faut que je parte, et j’arriverai, car mon Seigneur veut que les choses soient ainsi [20]. »

Devant ces paroles, les hésitations des chevaliers se dissipèrent comme les nuages aux rayons d’un ardent soleil, et, mettant leur main dans celle de Jeanne, ils lui engagèrent leur foi, jurant de la mener eux-mêmes vers le roi, sous la conduite de Dieu, afin que le bras qui tenait encore la quenouille la quittât pour prendre l’épée destinée à sauver la France.

Ce fut l’heure solennelle où Jeanne, délaissant pour jamais la robe brunâtre apportée du village et bien souvent décrite dans l’enquête, revêtit l’habit d’homme qu’aucune puissance humaine ne put désormais lui faire abandonner. On sait avec quelle ténacité elle porta ce vêtement, persévérance devenue jusqu’au dernier jour du procès le principal grief de ses accusateurs. On n’ignore pas, qu’elle le défendit au prix de sa vie, comme si ses célestes conseillers lui avaient ôté toute liberté sur ce point-là, tellement que sa force semblait attachée à son costume aussi étroitement que celle de Samson à ses cheveux. Cet habit ne fut d’ailleurs le gage de sa force que parce qu’il était le bouclier de sa pudeur. Les plus minutieux détails en avaient été combinés pour protéger la vierge sans défense [21]. Si l’on en croît les témoins de l’enquête et la plupart des écrivains contemporains, une étrange puissance aurait arrêté, en présence de cette femme charmante, les plus irrésistibles entraînemens de la nature humaine. Ce vase de pureté faisait évanouir jusqu’aux désirs coupables, et Jeanne n’eut pas à contenir des passions qui ne naissaient pas en sa présence. Dispensée, selon que l’attestèrent sous serment les personnes qui vécurent dans sa plus étroite intimité, de la triste infirmité de son sexe, elle eut encore le privilège de se défendre même contre les atteintes de la pensée par un charme supérieur à celui de sa beauté [22].

La lecture des documens laisse croire que tout fut spontané dans le départ de Jeanne, auquel Baudricourt se borna probablement à ne pas s’opposer. Ses deux guides, bien loin d’avoir été baillés à sa garde moult envis, comme le disent diverses relations du XVe siècle [23], firent entièrement à leurs frais ce long et périlleux voyage. Ses habits, ses équipages et son cheval furent achetés par ceux qu’il est permis d’appeler ses premiers disciples. Elle se mit en route le cœur tout rempli d’une joie sereine en voyant les voies de Dieu s’aplanir devant elle. Lorsque ses compagnons éprouvaient quelque terreur en traversant trois provinces ennemies, lorsque dans leurs marches nocturnes ils se croyaient poursuivis par des partis d’Anglais ou de Bourguignons, un regard ou une parole venait raffermir ces nobles cœurs dans leur foi. Ils suivaient l’étoile de la France, et je ne sais rien de plus admirable que le naïf récit de ce voyage entrepris par six jeunes gens sur la parole d’une belle vierge dont ils respectent la pudeur, parce qu’ils attendent d’elle le salut de la patrie.

Durant ce trajet de cent lieues à travers des pays hérissés de forteresses, Jeanne se tint à cheval comme un homme de guerre, aussi calme qu’infatigable, et n’éprouvant d’autre regret que celui d’être forcée d’éviter les églises et de ne point entendre la messe. Au douzième jour, la petite troupe atteignit Chinon, résidence de la cour, où le bruit de ce voyage extraordinaire, si heureusement accompli, avait précédé la merveilleuse jeune fille. Jamais la ruine de la monarchie française n’avait été plus imminente. C’était après la funeste rencontre connue sous le nom de journée des harengs, dans laquelle les défenseurs d’Orléans, en essayant d’enlever un convoi destiné au camp anglais, avaient essuyé une défaite complète malgré l’héroïque résistance du bâtard de sang royal qui, dix ans plus tard, se nomma le comte de Dunois. Aucun espoir ne restait à la malheureuse cité, qui, dans la prévision de sa chute prochaine, venait d’envoyer une députation vers le duc de Bourgogne, pour demander à être placée en dépôt entre ses mains. Le parti de Charles VII, dévoré par les dissensions, était dans l’impossibilité manifeste de rien tenter désormais pour la secourir ; enfin le roi lui-même, réduit à la dernière détresse, ne satisfaisait plus à ses besoins personnels qu’à l’aide des expédiens dont tant de chroniques nous ont conservé le piquant souvenir [24]. Dans une situation aussi critique, il était, ce semble, aussi naturel de recourir sans hésiter à des moyens extraordinaires qu’il l’est à un malade d’appeler l’empirique lorsqu’il est abandonné du médecin. Cependant les choses ne se passèrent point ainsi, et Charles VII se raidit longtemps contre un secours dont il ignorait la véritable nature, et qu’il craignait de ne pouvoir employer sans ajouter à tous ses dangers celui du ridicule.

La plupart des gens de guerre éprouvaient une vive répugnance à recevoir dans leurs rangs une femme qui s’annonçait comme venant accomplir une œuvre dans laquelle ils avaient échoué. Plusieurs étaient disposés à penser que, s’il y avait chez cette créature une puissance surnaturelle, elle avait pu lui venir de l’enfer tout aussi bien que du ciel. Tel fut le premier sentiment du rude connétable de Richemont, que le péril du royaume avait fini par rapprocher de son souverain. Les conseillers de Charles VII n’étaient guère plus disposés à seconder l’audacieuse entreprise de la pucelle. George de La Trémouille, son favori, et l’archevêque de Reims, son chancelier, n’avaient pas pour les partis décisifs un repoussement moins vif que leur maître. La parole inspirée de la pucelle, la vigueur qu’elle entendait déployer dans la guerre, la confiance avec laquelle elle annonçait qu’après la levée du siège d’Orléans elle mènerait Le roi à Reims, tout cela ne pouvait manquer d’être profondément antipathique à ces natures froides, égoïstes et méticuleuses. L’arrivée de la pucelle était un rude coup porté à leur malfaisante influence. S’ils finirent par la subir sous l’irrésistible flot des événemens, ce fut avec la pensée bien arrêtée de restreindre le plus possible la sphère de son action, et d’attendre l’heure des revers pour faire prévaloir d’autres conseils. Les amis personnels du roi Charles VII formèrent en effet le noyau du parti qui arrêta tout à coup Jeanne d’Arc dans l’élan de sa victoire, et qui bientôt après laissa consommer l’holocauste sans tenter aucun effort pour l’empêcher.

Qu’on juge des anxiétés de la jeune fille en entrant dans cette atmosphère si différente de celle de ses rêves, en entendant, après la langue des anges, cette langue des politiques ! qu’on se figure surtout ses souffrances en ne trouvant que doute et froideur auprès du prince qui était, après Dieu et presqu’à l’égal de Dieu même, la seule passion de sa vie ! Jeanne en effet aimait le roi avec l’exaltation d’une Vendéenne : professant des idées rares dans son siècle, inexplicables dans sa condition, elle voyait en lui le représentant de la Divinité sur la terre. Jeanne s’était fait sur cette matière une théorie qui devint la règle inviolable de sa conduite et de ses paroles. À ses yeux, Charles VII était le vicaire de Dieu dans l’ordre temporel, comme le pape dans l’ordre religieux ; à ce titre seulement, il avait droit à la couronne de France, que le roi du ciel l’envoyait placer sur sa tête. Jusqu’au sacre, le prince ne fut pour elle que le gentil dauphin ; après que l’huile sainte eut oint son front, il devint le bras vivant de Jésus-Christ, dont relevait directement le royaume [25].

Cependant le monarque, pour qui Jeanne professait une sorte de culte et vers lequel elle était venue à travers tant de périls hésitait beaucoup à l’admettre : en sa présence. S’il craignait d’irriter en la repoussant ceux qui commençaient à croire en elle, il redoutait davantage de fournir à la causticité bourguignonne un nouveau thème de sarcasme et d’insulte ; mais, à Chinon comme à Vaucouleurs, l’instinct populaire l’emporta sur l’esprit politique, et les enthousiastes forcèrent la main aux habiles. Le bruit de l’arrivée d’une jeune fille qui se disait envoyée par le ciel pour délivrer Orléans s’était déjà répandu dans la ville assiégée, et il y avait été accueilli avec transport par une population que son héroïsme prédisposait aux grandes inspirations. Ce peuple crut à Jeanne d’Arc avant qu’aucune victoire eût justifié sa ; mission, et, comme l’aveugle de l’Évangile, il fut vraiment sauvé par sa foi. Les entraînemens des multitudes tenaient encore une grande place dans les sociétés du XVe siècle, quelque sensible que fût déjà dans les rangs élevés la décadence du sentiment religieux, quelque prochain que fût l’avènement de l’esprit de négation. Les prédications ardentes du frère Richard dont les chroniques relatent tant de merveilles, les prophéties de Marie d’Avignon dont le sens semblait le même que celui des centons attribués à Merlin, toutes ces fortes impulsions imprimées à la conscience et à la pensée avaient prédisposé les peuples dans l’abîme de leurs souffrances, à des secours d’une nature extraordinaire. Les conseillers de Charles VII fléchirent eux-mêmes sous cette influence, mais ce fut avec une confusion visible et un mauvais vouloir évident Après trois jours d’hésitation, il fallut recevoir la jeune fille, dont Dunois avait envoyé quérir des nouvelles jusque dans le camp royal [26]. Jeanne parut donc enfin devant celui qui absorbait depuis si longtemps toutes les puissances de son âme. Ici la scène change, et les événemens donnent tout à coup un éclatant triomphé à la folie du grand nombre contre la raison de quelques-uns.

IV

Personne n’ignore que la pucelle, admise en présence du roi, alla droit au monarque, quelques efforts que fît celui-ci pour donner le change à la jeune fille en se cachant dans la foule des seigneurs, plus richement vêtus, qui composaient sa cour. M. Guido Goerres a tracé d’après les chroniques contemporaines, et en particulier d’après celle de Jean Chartier, un tableau complet de cette grande scène dans lequel l’épreuve essayée sur Jeanne est exposée avec tous ses détails. Ces faits, attestés par l’unanimité des historiens du XVe siècle ; reçoivent d’ailleurs une confirmation irrécusable des témoignages judiciaires consignés à l’enquête, et ne sont plus de nature à être contestés [27].

On sait également que Jeanne répétait chaque jour à Vaucouleurs qu’arrivée devant le roi, un signe lui serait à l’instant donné pour contraindre le monarque à l’accueillir et à croire en elle. Vade audacter, lui répétaient ses voix ; quandò tu eris ante regem, ipse habebit bonum signum de recipiendo te et credendo tibi [28] Il est désormais démontré que ce signé consistait dans un secret dont le mot a été révélé à la postérité par les témoignages les plus concordans en même temps que les moins concertés. Nous connaissons en effet ce mystère historique, d’un côté par la déclaration du frère Jean Pasquerel, le confesseur et l’ami le plus intime de la pucelle, qui précise en quelques paroles le secret de Jeanne, en affirmant l’avoir reçu de sa propre bouche, en dehors de son ministère religieux ; nous le connaissons, de l’autre, par l’aveu qu’en fit longtemps après le roi Charles VII au sieur de Boisy une nuit que ce brave chevalier avait été admis, selon l’usage du temps, à l’honneur de partager la couche de son maître.

Le mystère, dont la divulgation produisit sur Charles VII l’effet foudroyant signalé par tous les historiens, était le mot même de sa destinée et la suprême constatation de son bon droit. Un jour que le prince, telle est la version textuelle faite par lui-même au sire de Boisy, élevait à Dieu, au fond de son oratoire de Loches, un cœur plein d’angoisses et de découragement, il lui arriva de demander au ciel, dans une prière fervente, quoique toute mentale, de lui faire savoir avec certitude s’il était bien du sang des rois, et de maintenir dans ce cas sur son front la couronne de ses ancêtres, implorant, s’il n’en était point ainsi, une retraite en Ecosse ou en Espagne pour lui-même et pour les serviteurs demeurés fidèles à sa triste fortune [29]. Peu de temps s’était écoulé depuis que le monarque avait ouvert son âme devant Dieu, et l’on peut juger de son émotion en entendant Jeanne lui dire à voix basse ces propres paroles, attestées en justice par l’homme qui l’avait le mieux connue : « Je viens vous dire de la part de Messire que vous êtes vrai héritier de France et fils du roi, et qu’il m’envoie pour vous conduire à Reims, où vous recevrez votre sacre [30]. »

La nature de ce secret explique la persévérance avec laquelle Jeanne refusa de le divulguer à Rouen devant les juges qui auraient pu tirer un si dangereux parti des incertitudes du monarque. Poursuivie avec acharnement sur ce point-là, l’accusée a recours aux allégories parfois les plus étranges pour concilier son profond respect pour le roi avec celui dont elle ne se départ jamais pour la vérité. Tantôt elle a déposé elle-même une couronne d’or sur la tête de Charles VII, tantôt un ange descendu du ciel est venu ceindre son front d’un diadème lumineux [31]. Il y a dans cette partie des interrogatoires des embarras et des réticences sans mensonge. La paysanne envoyée vers le roi pour rasséréner son âme pouvait à bon droit se dire une messagère du ciel, car depuis le jour où, sous l’arbre de Membré, des anges annonçaient au père d’un grand peuple les bénédictions promises à sa race, il n’y eut peut-être rien de plus saisissant sur la terre que le spectacle de cette vierge de dix-sept ans, venant au nom du Dieu de saint Louis réconforter le cœur de son héritier, en interposant sa parole entre les déréglemens d’une mère et les perplexités d’un fils.

L’esprit dégagé d’un poids terrible, le cœur joyeux et la mine plus fière, Charles accueillit la jeune fille, et l’admit à suivre sa cour, mais sans statuer encore sur la convenance d’utiliser ses services, tant cette matière soulevait de difficultés, pour ne pas dire de problèmes. La déposition du duc d’Alençon décrit les chevaleresques promenades dans lesquelles paraissait Jeanne sur le beau cheval donné par ce prince, dans un appareil aussi gracieux que militaire. Celles de Louis de Contes, son page, et de son intendant d’Aulon laissent deviner toute la liberté de son esprit et l’élégance de sa personne, au début de cette vie dans laquelle elle s’engageait avec autant de dignité que de calme ; elles constatent en même temps ce qu’il y avait de fort dans une piété qui, loin de s’affaiblir au milieu des agitations d’un camp, suggérait à la jeune fille des austérités à peine compatibles avec la faiblesse de son âge et de son sexe.

Dès le moment où sa mission eut été reconnue par le roi, Jeanne apparut à tous comme un être extraordinaire, doué de facultés manifestement surnaturelles ; mais aux considérations politiques qui avaient arrêté d’abord les conseillers du monarque avaient succédé chez plusieurs d’entre eux, et particulièrement chez les ecclésiastiques, des hésitations de conscience fort sérieuses, et ce n’est qu’en se rendant bon compte de celles-ci qu’on parvient à comprendre les variations de l’opinion et les phases si diverses de la destinée de Jeanne d’Arc. À quel pouvoir attribuer l’universelle fascination exercée par cette jeune fille ? L’esprit de ténèbres, souvent déguisé en ange de lumière, n’était-il pour rien dans des merveilles dont on voyait les effets sans en pénétrer les causes ? Quelle avait été la vie antérieure de cette femme arrivée d’un lointain pays, en compagnie d’hommes de guerre ? quelle était la pureté de sa doctrine religieuse ? Jeanne était-elle bonne catholique ? son austérité n’était-elle pas un calcul et sa pudeur une feinte ? avait-elle bien droit à ce titre de pucelle qu’elle prenait elle-même avec tant d’ostentation ? Question ardue et de grave conséquence dans un siècle où l’on tenait pour certain, que la puissance du démon ne pouvait s’étendre là où la virginité du corps protégeait par son parfum la pureté de l’âme.

D’un caractère trop faible pour affronter des obstacles d’une pareille nature, Charles VII voulut rassurer toutes les consciences et lever tous les doutes avant d’accueillir les supplications de Jeanne et de lui permettre de s’armer pour se mettre en campagne. Celle-ci accueillit avec sa douceur habituelle l’annonce des longs délais et des pénibles épreuves auxquels elle allait être soumise. Conduite à Poitiers, où siégeait alors l’université royaliste, elle y fut gardée trois semaines en charte privée sous des regards toujours ouverts ; mais soutenue par son commerce avec les anges et les saints, qu’elle disait voir aussi distinctement des yeux de son corps que de ceux de son âme [32], elle attendit avec une sereine confiance le résultat de l’information qui se suivait en Lorraine, en même temps qu’à Poitiers l’on arrachait par des visites humiliantes les secrets les plus intimes de sa pudeur. Interrogée par une commission nombreuse et au début peu bienveillante, elle ne tarda pas à confondre et la science des docteurs et les subtilités des casuistes. Enfant docile de l’église, sa foi débordait en cris du cœur ; à ceux qui opposaient à ses promesses pour la délivrance d’Orléans l’extravagance d’une telle tentative, elle répondait que Dieu était plus puissant que les hommes ; à ceux qui lui citaient des textes, la sublime ignorante, l’œil au ciel et le dédain sur les lèvres, disait que « plus de choses étaient écrites au livre de Messire qu’aux livres des docteurs. »

Le procès-verbal des actes de Poitiers n’a malheureusement pas été conservé ; mais plusieurs membres de la commission formée dans cette ville en 1429 furent entendus dans l’enquête de 1456, et leurs dépositions attribuent à Jeanne devant les commissaires des réponses dont le ton laisse déjà pressentir son admirable attitude devant ses juges. L’impression profonde produite par sa parole est surtout constatée par Régnault de Chartres, archevêque de Reims, dont le témoignage ne saurait être suspect ; ce personnage en effet subit le plus tard possible l’ascendant de Jeanne d’Arc, et le secoua bientôt au point de jouir de ses épreuves et d’applaudir à son malheur.

Durant de longues semaines, ces impassibles docteurs, traitant cette jeune fille comme un bachelier en théologie, portèrent le scalpel dans toutes les fibres de son cœur, dans tous les replis de sa naïve intelligence, sans y découvrir autre chose que des trésors infinis de patriotisme et de pureté. Aussi déclarèrent-ils à l’unanimité que la doctrine de la pucelle étant irréprochable comme sa vie, le roi pouvait, sans compromettre sa conscience, accepter ses services dans l’extrémité à laquelle étaient réduites ses affaires. Avant de paraître sur le champ de bataille et de rencontrer les Anglais, Jeanne avait triomphé de ses plus dangereux ennemis ; elle avait eu raison des esprits forts et des fanatiques.

Quelque faveur qu’elle trouvât dans le peuple, elle ne s’imposa donc point à Charles VII par un de ces entraînemens soudains très communs au moyen âge. Dès le premier jour de sa carrière, elle rencontra dans les hommes d’église, dans les hommes de gouvernement et dans les hommes de guerre, des résistances qui finirent par dégénérer chez plusieurs en invincibles antipathies. Au sein de son propre parti, ses actes furent souvent dénaturés par la malveillance, toujours contrôlés par la plus sévère observation : aussi n’est-il aucun personnage dont la vie soit éclairée par des témoignages plus nombreux et plus considérables. Les faits que nous avons rappelés, ceux que nous aurons à rapporter encore, s’appuient sur des actes authentiques ou des preuves testimoniales qui manquent à coup sûr aux événemens les plus avérés, et jamais le merveilleux ne toucha d’aussi près à la certitude historique ; Il serait moins téméraire de nier, l’expédition d’Alexandre ou la conspiration de Catilina que de contester les circonstances principales de la vie de Jeanne d’Arc : ou il faut admettre celles-ci, sur les solennelles affirmations qui les constatent, ou il faut brûler toutes les bibliothèques et fermer tous les tribunaux.

Jeanne accomplit si visiblement une mission, elle est si manifestement soumise à une force étrangère à elle-même, que tout lui est commandé jusque dans les moindres détails de son œuvre. Elle semble lire dans un rituel dont elle accomplit les plus minutieuses prescriptions aussi aveuglément qu’un lévite de la loi mosaïque. Elle ne veut et ne peut combattre qu’avec un certain glaive dont ses voix lui avaient révélé l’existence, et qui est caché sous terre près de l’autel de Sainte-Catherine de Fierbois. Ce glaive sera reconnu aux cinq croix qui en ornent la lame, encore que celle-ci soit recouverte d’une épaisse couche de rouille. On écrit donc au curé de cette paroisse ; un armurier de Tours est envoyé pour opérer des fouilles d’après les indications de la pucelle, et au milieu d’un amas de vieilles armes enfouies sous les dalles de la chapelle, le glaive est trouvé dans une position telle que la découverte exclut jusqu’à la possibilité même d’une fraude [33]. Ici les témoignages sont tellement concordans, qu’il n’est assurément aucun jury qui ne rendît sur l’authenticité de cette révélation un verdict affirmatif.

En même temps que Jeanne reçoit de la main dont elle est l’instrument docile le glaive destiné à délivrer la France, elle reçoit l’étendard qu’elle portera pour n’avoir pas à verser dans les combats le sang des hommes. Sur cet étendard devra être peinte l’image du Sauveur et celle de sa mère, avec des couleurs et des inscriptions déterminées, et les indications sont ici tellement sacramentelles, que les juges de Jeanne arguèrent avec persistance au procès de la précision de ces emblèmes pour transformer cet étendard en un talisman enchanté ; mais l’admirable piété de l’accusée confond dans des interrogatoires réitérés tous les soupçons et toutes les colères. Jeanne expose sans dogmatiser jamais : ce n’est point une révélatrice qui vient armée de sa force propre changer la face des nations, c’est une vierge ignorante et soumise qui, à l’exemple de celle de Nazareth, accomplit l’œuvre de Dieu sans plus la comprendre que l’expliquer [34].


V

Enfin tous les mauvais vouloirs sont vaincus et tous les ajournemens épuisés. Jeanne est mise par le roi en demeure de réaliser ses promesses et de ravitailler Orléans en attendant qu’elle le délivre. Le 27 avril 1429, elle part de Blois avec une armée confondue du changement qui s’est déjà opéré dans son propre cœur. Ces affreux soudards, ivrognes, pillards et dissolus, ont, sur l’ordre d’une enfant qu’ils voient pour la première fois, éloigné d’eux toutes les femmes de mauvaise vie qui les suivaient de temps immémorial. Au lieu des blasphèmes et des cris de l’orgie, on n’entend plus s’élever dans leurs rangs que des hymnes et des prières ferventes. Jeanne n’admet auprès d’elle que des hommes retrempés par la pénitence et nourris du pain des forts ; un clergé nombreux et d’étincelantes bannières précèdent l’armée qui porte à Orléans les approvisionnemens devenus si nécessaires. Au dire de tous les écrivains contemporains, depuis Jean Chartier jusqu’au chroniqueur anonyme édité par Denis Godefroy, la marche de ce grand convoi à travers les plaines de la Sologne ressemblait bien plus au mouvement d’une procession qu’à celui d’une armée. Jeanne s’avançait tenant à la main son mystérieux étendard avec une contenance ferme et sereine. Elle était heureuse comme les séraphins qui voient s’accomplir l’œuvre de Dieu ; elle était confiante, et pourtant on l’avait trompée !

Effrayés à la pensée de traverser avec si peu de forces les lignes anglaises, aussi nombreuses que bien retranchées, les chefs avaient fait prendre par la rive gauche, malgré les prescriptions de Jeanne, qui entendait les forcer. Cependant, arrivés en vue d’Orléans, ils rencontrèrent devant eux des obstacles d’une nature non moins sérieuse, car on avait trop peu de bateaux pour charger les provisions, et un vent terrible empêchait d’aborder à la ville. Laissons parler ici le plus illustre témoin de cette scène, et n’oublions pas que la véracité de ces paroles, si étranges qu’elles puissent nous paraître aujourd’hui, est garantie par le témoignage le plus solennel qui puisse se présenter dans l’histoire, par le serment de Dunois. « Est-ce vous qui avez donné le conseil de venir par ce côté-ci et qui m’avez empêchée d’aller directement là où sont Talbot et les Anglais ? — A quoi le déposant répondit que d’autres plus sages que lui avaient cru ce conseil plus sûr. Alors Jeanne répondit : En nom Dieu, le conseil de notre Seigneur est plus sûr et plus sage que le vôtre. Vous avez voulu me tromper et vous vous êtes trompés vous-mêmes, car je vous amène le meilleur secours qui ait jamais été donné à aucune ville et à aucune armée, puisque c’est le secours du roi du ciel. Il ne provient pas de moi ; il vous est envoyé, à la requête de saint Louis et de saint Charlemagne, par Dieu lui-même, qui a eu pitié de la ville d’Orléans… Et dit en outre le déposant qu’au même moment le vent, qui jusqu’alors avait été contraire et empêchait par sa violence le transport des vivres, changea et devint tout à coup favorable. Aussitôt les bateaux partirent à pleines voiles et arrivèrent malgré le canon des Anglais. À partir de ce moment, il eut bon espoir, et supplia Jeanne d’entrer dans Orléans, où sa présence était si vivement désirée… D’après toutes ces circonstances, il paraît audit déposant que ces choses-là venaient de Dieu plutôt que des hommes [35]. »

Dunois constate au même interrogatoire que Jeanne refusa d’abord de visiter Orléans craignant que l’armée ne retombât durant son absence dans les désordres dont elle avait si soudainement tari la source. Il fallut cependant se rendre aux vœux des nobles citoyens qui avaient si bien mérité de la France. En voyant la pucelle, ils se sentirent, selon les paroles de l’un d’entre eux, « tout reconfortez et comme désassiégés par la vertu divine qu’on leur avait dit être en cette simple pucelle, qu’ils regardaient moult affectueusement, tant hommes, femmes que petits enfans, et il y avait moult merveilleuse presse à toucher à elle et au cheval sur quoy elle estoit. »

Entrée dans Orléans, Jeanne s’y révéla sous un aspect qui n’avait pas même été soupçonné. Prenant fort au sérieux son titre de chef d’armée, elle imposa à tous la stricte exécution de ses ordres, et déploya en matière de stratégie une compétence et une rectitude d’esprit qui donnèrent à ses avis un poids considérable, indépendamment de la puissance extraordinaire qu’elle avait reçue pour les faire prévaloir. Elle eut grand’peine à pardonner à Dunois la déception dont il avait été l’auteur principal, et d’Aulon a donné dans sa déposition le récit de la scène moitié piquante, moitié terrible, dans laquelle la jeune fille, assise à table près du bâtard, lui déclare que, s’il la trompe sur les mouvemens de Falstaff et des Anglais, elle lui fera oster la teste [36].

Pendant qu’elle confondait les gens de guerre par la sagacité de son intelligence et par sa pénétration, tandis qu’elle préparait l’assaut des formidables bastilles élevées par les Anglais avec la solidité de places de guerre, la pucelle dictait une lettre à leurs généraux pour qu’ils eussent à vider incontinent la terre de France, où Dieu l’avait envoyée « pour réclamer le sang royal, les avisant que s’ils persistent à disputer l’hértaige au vrai héritier, lequel « entrera à Paris en bonne compaignée, elle les férira et frappera, et en fera, si grant hayhay, qu’encore y a-t-il mil ans qu ? en France ne fut si grant, si on ne lui faict raison [37]. »

Ces lettres à Talbot, au duc de Bedford et au duc de Bourgogne, que Jeanne multiplie comme des actes de conscience, sont curieuses à plus d’un titre : elles constatent cette horreur du sang toujours professée par elle jusque dans les plus terribles extrémités de son ministère ; elles établissent combien ce ministère lui-même répugnait à sa nature, combien il était en quelque sorte étranger à sa propre personnalité. Livrée à elle-même, Jeanne était la plus douce des femmes, la plus ascétique des chrétiennes. Elle passait ses jours et la plus grande partie de ses nuits dans l’oraison, le jeûne et la plus austère pratique des sacremens ; Louis de Contes, son page, atteste, comme frère Pasquerel, son aumônier, qu’elle ne buvait jamais que de l’eau dans les somptueux banquets où sa présence enivrait les multitudes, qu’elle ne mangeait que du pain, et deux fois par jour seulement ; ses compagnons de guerre sont unanimes pour déclarer qu’après le combat ses yeux étaient toujours pleins de larmes. Telle était la vraie Jeanne d’Arc lorsque le bras de Dieu ne la détournait pas de sa voie naturelle ; mais sitôt que l’esprit soufflait et transformait cette frêle créature, la brebis devenait lionne, et du fond de son oratoire, elle s’élançait en poussant des rugissemens.

Un matin, tout dormait dans la ville et autour d’elle, et on la croyait elle-même ensevelie dans le sommeil après une nuit passée dans la prière. Tout à coup on l’entend crier, avec un accent de désespoir et d’horreur qui éveille toute la maison, que ses gens sont repoussés, que le sang français coule, ce sang qu’elle ne peut voir sans que les cheveux ne lui lèvent ensur. Au milieu de l’universel silence et de l’étonnement général, elle appelle et demande ses armes avec une telle furie, qu’on la croit frappée de vertige ; elle monte à cheval demi nue, demi armée, et reçoit par la fenêtre, des mains de son page, sa lance et sa bannière ; elle se dirige vers la porte de Bourgogne par la route la plus courte, encore qu’elle ne l’eût jamais parcourue, disent les témoins, et pousse son cheval avec une telle ardeur, qu’à chaque pas le fer fait jaillir le feu du pavé. Après un moment d’hésitation, on se décide à la suivre, et bientôt l’extatique vision se transforme en une scène d’émouvante réalité. Une troupe de gens d’armes avait attaqué sans en avoir reçu l’ordre l’un des retranchemens anglais, et, repoussée par des forces supérieures, elle rentrait en désarroi dans la ville. La pucelle a bientôt rétabli le combat ; elle s’élance avec fureur sur cet ennemi de la France dont la pensée obsède depuis si longtemps sa vie, et qu’il lui est enfin donné de voir face à face : une foule d’Anglais jonchent le sol, un plus grand nombre est mis à rançon, le retranchement est enlevé, la terreur pénètre avec la défaite dans les rangs de l’armée anglaise, et ceux qui, au témoignage de Dunois lui-même, s’étaient depuis trop longtemps accoutumés à triompher des Français à deux cents contre mille tremblent et n’osent se défendre contre une femme envoyée pour leur humiliation plus encore que pour leur ruine [38].

À partir de cette rencontre, chaque jour fut marqué par une victoire. Immobiles dans leurs retranchemens, les Anglais outrageaient Jeanne dans sa pudeur, lui disputant un bien qu’elle mettait au-dessus de la gloire, parce que l’une lui venait de Dieu, et que l’autre était le parfum de son propre cœur ; mais leurs plus fiers chevaliers n’osaient affronter la terrible bannière, et d’assiégés les Français étaient devenus assaillans à leur tour.

Jeanne avait emporté la bastille des Augustins ; il s’agissait d’assaillir la forteresse du pont, dont la prise assurait le déblocus de la place en faisant tomber toutes les défenses anglaises. Plusieurs semaines auparavant, elle avait annoncé à Gien, à Charles VII lui-même, et elle avait répété depuis à nombre de personnes, qu’elle serait blessée dans cet assaut décisif, mais elle en avait eh même temps garanti le succès. Or sa parole était désormais l’oracle de l’armée et de la population tout entière, c’était l’évangile de quiconque croyait à la France. Les dispositions militaires furent prises par elle avec une habileté admirable, et Jeanne s’élança au plus fort de la mêlée avec autant d’impétuosité que de sang-froid. Une lutte terrible s’engagea entre la surhumaine confiance des uns et la rage impuissante des autres. Un javelot vint frapper Jeanne au cou, qu’il traversa, ainsi qu’elle l’avait annoncé [39] ; mais, relevée sitôt après toute sanglante, elle fit porter sur le rempart sa bannière ; autour de laquelle l’imagination frappée de l’ennemi voyait, au dire d’un chroniqueur contemporain, voltiger des légions d’anges, et « ci-après, nous dirent et affermèrent les plus braves capitaines des François, qu’ils montèrent contremont le boulevart aussi aisément comme par un degré, et ne sçavoient considérer comment se pouvoit faire ainsi sinon par œuvre divin. »

Voyant leurs troupes frappées d’épouvante, ne parvenant plus, malgré une grande supériorité numérique, à les mettre en ligne contre ces bourgeois si longtemps méprisés, les chefs de l’armée anglaise se résolurent à une retraite devenue nécessaire, puisque la prise d’Orléans était désormais manifestement impossible. Jeanne avait fait dresser un autel en plein air entre les murs et les bastilles anglaises pour y célébrer la victoire de la France. Au moment où l’ardent Te Deum montait dans les airs comme un long cri de délivrance, on aperçut les lignes épaisses des Anglais tournant le dos à Orléans et se dirigeant vers Meung. Alors chacun courut à son destrier et à sa lance ; mais d’un signe Jeanne refréna cette ardeur si naturelle de poursuite et de vengeance. « Ils s’en vont, ne les poursuivons outre et ne les tuons, car c’est aujourd’hui dimanche, et allons remercier Dieu. » Alors bourgeois, paysans, soldats et prêtres, portant sur leurs bras l’enfant par qui leur étaient venus tant de biens, consommèrent l’alliance qui jusqu’à la dernière génération unira le peuple Orléanais à sa libératrice, union touchante que la France était appelée à voir se renouveler sous la bénédiction d’un prélat dont l’éloquente parole a réveillé après quatre siècles, dans la sainte basilique, le puissant écho des acclamations du grand jour [40].

Orléans était délivré, et la France se sentait revivre. Jeanne avait accompli la première et certainement la plus hardie de ses promesses, car la terreur allait la précéder désormais, puisqu’en se montrant à l’ennemi, elle paralysait le courage au cœur des plus braves. Néanmoins la marche sur Reims semblait, sous le rapport stratégique, présenter des difficultés plus insurmontables encore. Traverser soixante lieues d’un pays occupé par l’ennemi et hérissé de places fortes, passer trois rivières et s’exposer à plusieurs grands sièges, faire cela avec quelques milliers d’hommes enivrés du succès de la veille, mais que le premier obstacle pouvait jeter dans un découragement profond, entreprendre une telle campagne avec quelques centaines de francs dans le trésor royal [41], lorsque le régent anglais faisait refluer vers la Champagne toutes les forces disponibles dans le nord du royaume, c’était au point de vue de la prudence humaine un véritable acte de démence.

Les incertitudes de Charles YII et de son conseil étaient donc fort naturelles. Ce prince avait été attéré par le secret de Chinon, et la délivrance d’Orléans avait excité dans son âme autant de joie qu’en comportait sa nature languissante : en présence de la noble fille, il s’animait un moment au feu de sa parole et de ses regards ; mais loin d’elle, la foi cessait bientôt d’échauffer son faible cœur. Il en était ainsi pour tous les membres de son conseil, qui, sans méconnaître les miracles du jour, s’obstinaient à douter de ceux du lendemain. Parmi ceux-ci, le sire de La Trémouille figurait au premier rang. Égoïste et pervers, il était aussi incapable de comprendre l’enthousiasme que de l’éprouver, et ne regrettait point la prolongation d’une crise qui avait considérablement élevé sa propre fortune. Avec des préoccupations moins déshonnêtes, le sire de Trèmes et l’archevêque de Reims étaient de vieux politiques auxquels n’allaient point les aventures. Le succès d’Orléans ne les rassurait aucunement sur l’entreprise de Reims. Charles VII balançait entre les cris de l’armée et les conseils de ses ministres. Il en fut ainsi jusqu’au jour où, forçant sa chambre de retrait, la pucelle apparat tout à coup devant lui en lui commandant au nom de Dieu d’aller prendre sa couronne. C’est dans la déposition même de Dunois qu’il faut lire cette scène incomparable où l’exaltation de la pythonisse est tempérée par la placidité de la vierge chrétienne [42].

La résolution royale fut emportée d’assaut comme l’avait été Orléans ; mais avant de se diriger vers la Champagne on résolut de s’emparer des places qui bordaient la Loire. Conformément à ce plan, Jeanne força l’enceinte de Jargeau après une lutte corps à corps dont la description, semble empruntée aux gestes des paladins. À Pathay, elle tailla en pièces l’armée anglaise, dont la moitié demeura sur le champ de bataille. La plupart des villes fortifiées ouvrirent leurs portes, et l’on pénétra en Bourgogne presque sans résistance. Auxerre acheta de La Trémouille, à beaux deniers comptans, une convention de neutralité à laquelle le roi apposa sa signature, au grand déplaisir de la pucelle. Troyes parut vouloir faire une longue et très sérieuse résistance, et déjà l’armée royale, arrivée sous ses murs sans canons pour les forcer et sans pain pour se nourrir, menaçait de se débander et doutait pour la première fois de sa conductrice. Au conseil, on demandait vivement la retraite, et cet avis, que la situation semblait justifier, aurait probablement prévalu, lorsqu’introduite dans l’assemblée, Jeanne prononça ces paroles : « Je vous dis, au nom de Dieu, que demain le roi entrera dans la ville, » A cette heure s’opérait en effet la révolution la plus inattendue dans la disposition des habitans ardemment dévoués à la faction bourguignonne. Des députés arrivèrent peu après au camp de Charles VII pour implorer sa clémence, et au jour dit il pénétrait dans cette place, assez forte pour retenir plus de six mois l’armée royale sous ses murs [43].

La soumission de Troyes assurait celle de Reims. La garnison anglaise évacua la ville sans la défendre, et Charles pénétra sans résistance dans cette terre promise de la royauté, dont un ange lui ouvrait l’entrée. Alors s’accomplirent les symboliques cérémonies qui, dans la pensée de Jeanne, étaient la consécration nécessaire du pouvoir : debout près de l’autel, sa bannière à la main et le visage inondé de larmes, elle goûta l’une de ces joies recueillies et profondes qui laissent deviner les joies du ciel.


VI

Sitôt après la phase de sa gloire s’ouvrit celle de sa passion. Ce n’est pas que Jeanne crût sa mission terminée à Reims, ni que celle-ci le fût en effet, selon une opinion si universellement accréditée qu’il faut pour la combattre s’armer d’irrésistibles autorités. M. Quicherat a prouvé qu’après le sacre Jeanne ne se croyait pas moins qu’avant cette époque dans la plénitude de son action surnaturelle ; il a établi, parles affirmations réitérées de la pucelle et par les dépositions de tous les témoins de sa vie, que la plus fausse interprétation d’un texte incomplet a pu seule faire prévaloir la croyance que Jeanne avait consenti, par condescendance pour le roi et peut-être par faiblesse pour elle-même, à prolonger son rôle militaire au-delà du terme assigné par son inspiration intime [44]. La pucelle promettait de conduire le roi à Paris avec autant d’assurance qu’elle s’était engagée à le mener à Reims ; elle répète plusieurs fois durant le cours de son procès que sa mission n’est point terminée, et qu’elle se sent aussi assistée qu’au premier jour. En présence de l’ennemi qui la retient dans ses fers, elle déclare avoir conçu l’espérance de conduire elle-même une armée française en Angleterre pour y délivrer le duc d’Orléans prisonnier [45]. Enfin la poésie contemporaine, venant compléter et colorer l’histoire, attribue à Jeanne l’intention formelle de faire suivre la délivrance de la France de celle de la terre sainte, confondant ainsi dans l’œuvre de la pucelle les plus constantes aspirations de sa patrie [46].

Dans ses plus mauvais jours, Jeanne est aussi fière et, à bien dire, aussi confiante que dans ses plus magnifiques triomphes. Pourtant les dix mois qui s’écoulèrent depuis le sacre de Reims jusqu’au siège de Compiègne ne furent pour la pucelle qu’un enchaînement de douleurs et de revers à peine interrompu par quelques succès. Blessée sous les murs de Paris elle est prise dans une sortie ; écrasée sous des malheurs dont le commandement nominal de l’armée ne lui permet pas de décliner la responsabilité, on la dirait rejetée de Dieu et des hommes comme un instrument usé et compromis.

Le contraste si soudain de ces deux fortunes n’a rien d’obscur pour l’histoire. Il semblerait toutefois plus facile de l’expliquer encore en se plaçant un moment dans l’ordre mystique où vivait la pucelle. Le secours envoyé au roi de France ne pouvait être efficace qu’autant que ce prince y correspondrait spontanément par sa foi ; si abondante et si extraordinaire que soit la grâce, elle ne saurait agir que dans la mesure où l’homme l’accepte, et concourt à son action par l’usage de sa liberté. Or cette acceptation avait été pleine et entière à Orléans, elle avait été incomplète mais suffisante jusqu’à Reims, elle devint nulle de Reims à Paris. La puissance de la pucelle, tout en demeurant dans sa plénitude, fut donc paralysée dans ses effets par la résistance du scepticisme et par des antipathies rendues plus vives de jour en jour par les succès de Jeanne, et qui avaient fini par devenir implacables comme la vengeance.

Du mois de juillet 1429 au mois de mai 1430, la vie de Jeanne d’Arc ne fut qu’une lutte désespérée contre les mauvais vouloirs des chefs du gouvernement et de quelques chefs de l’armée. De Reims elle veut diriger celle-ci sur Paris, se portant garante que le roi entrera dans sa capitale sans résistance ; mais cet avis n’est point suivi, et de Soissons l’armée se détourne sur Château-Thierry pour gagner Bray-sur-Seine. Dévoués à Jeanne, les soldats exigent qu’on reprenne la route de Paris, mais les politiques trouvent plus sûr d’y pénétrer par transaction que par assaut ; l’on conclut donc avec le duc de Bourgogne une trêve que Jeanne refuse un moment pour son compte de reconnaître, et que le duc ne tarde pas à violer audacieusement. Il faut bien alors se résoudre à attaquer Paris ; mais les moyens de la défense ont décuplé, et la ville est devenue inexpugnable. Un premier assaut est repoussé, Jeanne y reçoit une blessure grave. Elle se relève pourtant, l’œil inspiré et la parole sublime ; elle affirme que ses voix lui garantissent le succès immédiat de l’attaque si l’on consent à la reprendre. Pour toute réponse, le sire de Gaucourt la fait mettre de force sur un cheval et reconduire au camp pendant qu’il ordonne de sonner la retraite [47].

À partir de ce jour, Jeanne ne fut plus au sein de l’armée royale qu’un embarras dont on aspirait à se dégager, parce qu’on redoutait son influence sur le peuple, quelque scrupule qu’elle se fît d’en user jamais contre son roi. Les préventions et les haines se cachèrent sous des honneurs dérisoires, et il devint impossible de méconnaître le parti pris de tenir la pucelle en dehors de toutes choses, tout en continuant de s’en servir et de la compromettre dans des expéditions sans conséquences sérieuses ; L’habileté avait repris le terrain qu’elle avait dû céder à l’enthousiasme » et Jeanne, devenue une étrangère à côté de la royauté qu’elle avait faite et qu’elle adorait, commença auprès de Charles VII le supplice qui devait s’achever sur le bûcher. Ayant toutes les apparences du commandement et toutes les réalités de la servitude, ne tenant plus à la vie que par le devoir, Jeanne s’élance à Compiègne sur les bataillons ennemis, et sans croire à une trahison que toutes les vraisemblances repoussent malgré l’assertion de quelques historiens, il est impossible de douter de la lâche satisfaction avec laquelle fut accueillie jusque dans le camp royal l’annonce de la prise de l’héroïque jeune fille, tombée aux mains d’un chevalier bourguignon pour être vendue à l’Angleterre [48].

Le plan de cette étude nous interdit de monter avec Jeanne tous les degrés de son long calvaire, et de la suivre durant une année de forteresse en forteresse, de cachot en cachot, de juridiction en juridiction. Aucun commentaire ne suppléerait d’ailleurs à l’impression que laisse la lecture des documens édités par M. Quicherat. On demeure écrasé sous ces réponses d’une profondeur naïve et méprisante, comme celles de Joas à Athalie. Les plus hauts mystères de l’ordre psychologique et divin y sont abordés avec la sincérité de l’enfance, la hauteur du génie et la fierté du patriotisme, tempérée par un adorable esprit de soumission et de simplicité.

L’issue du procès ne saurait étonner personne, quelque monstrueuse que fût une telle poursuite contre une prisonnière que l’Angleterre n’avait point faite et qu’elle s’était procurée à prix d’argent. L’évêque de Beauvais, irréprochable au point de vue des mœurs et de la doctrine, fut jusqu’au dernier jour de sa vie un homme de parti aussi convaincu que passionné ; ses assesseurs, intimidés d’ailleurs par les menaces des Anglais, appartenaient presque tous à la faction bourguignonne. Ces hommes-là avaient à juger une personne dont l’intervention venait de rendre la France aux Armagnacs, ils avaient vu pour la plupart se consommer sous leurs yeux les faits prodigieux dont on les appelait par leur jugement à définir doctrinalement la nature. Pour eux, ces prodiges étaient manifestes, car bien loin que le caractère miraculeux en soit infirmé au procès, tout le travail des interrogateurs, et particulièrement de l’évêque président, consiste à mettre ce caractère surnaturel en dehors de toute contestation. Les miracles de Jeanne sont reconnus avec plus d’empressement par ses juges que par elle-même. Dès-lors la seule question débattue devant ce sombre tribunal est celle-ci : Les prodiges accomplis par l’accusée au profit du parti armagnac viennent-ils du ciel ou de l’enfer ? Or quel autre verdict qu’un verdict de condamnation les Bourguignons pouvaient-ils rendre sur ce point-là ? Ceux-ci se firent les instrumens d’une vengeance qui servait leurs propres passions, et la mort de Jeanne d’Arc ne fut pas moins le crime de l’esprit de parti que le crime de l’étranger.

D’ailleurs la vierge appelée à sauver le pays perdu par une femme devait être un holocauste encore plus qu’une triomphatrice, et les flammes du bûcher devenaient l’auréole nécessaire de sa couronne. Jeanne avait toujours eu la conscience de l’épreuve suprême qui l’attendait. Sans avoir jamais reçu de ses voix de révélation précise ni sur la date, ni sur le genre de sa mort, et tout en se rattachant à l’existence avec la vigueur d’une forte nature, elle soupçonnait qu’elle ne durerait guère, et conseillait sans cesse à ses partisans d’user vite et beaucoup de son secours, que le ciel ne tarderait pas à leur ôter. Ce contraste entre l’attachement à la vie d’une belle jeune fille, sacrée par la gloire et par l’amour d’un peuple, et sa résignation dans des épreuves dépassant la limite des forces humaines, cette lutte continue entre la femme et la sainte, qui commence dans une chaumière pour finir dans un cachot, répand autour de la physionomie de Jeanne d’Arc une atmosphère d’inexprimable mélancolie ; c’est à traversées nuages que le nimbe radieux resplendit sur son front.

La mission de Jeanne eut deux caractères principaux : elle fut grande au point d’embrasser le plus lointain avenir de sa patrie ; elle fut manifeste au point de terrasser par son évidence quiconque prendrait la peine d’y regarder. Cette mission fut grande, car si au XVe siècle Jeanne n’avait pas été envoyée, le monde moderne aurait changé de face, et la dictature morale de l’Europe, exercée deux siècles plus tard par la France, aurait passé à l’Angleterre. En délivrant Orléans et en menant le roi à Reims, Jeanne avait réalisé un prodige aussi manifeste dans l’ordre politique que l’eût été dans l’ordre naturel la résurrection d’un mort ou du moins la soudaine guérison d’un malade désespéré. Bien que les épreuves des derniers mois de sa carrière et la déplorable issue de la plupart des entreprises où elle restait engagée sans les avoir conseillées, surtout sans les conduire, eussent affaibli au sein du parti royaliste l’ardente foi par laquelle s’étaient accomplis tant de miracles, ce fut par Jeanne d’Arc et par elle seule que s’opéra comme une conséquence de son œuvre, la délivrance finale du royaume. Lorsque, six ans après la catastrophe de Rouen [49], Charles VII entrait dans Paris, qu’il n’avait pas vu depuis son enfance, lorsqu’il recouvrait plus tard la Normandie et la Guyenne le monarque achevait l’œuvre de la paysanne, sans laquelle Charles de Valois n’aurait été pour l’histoire qu’un prétendant et peut-être qu’un bâtard.

La mission de la pucelle fut aussi évidente que féconde, car il faut répudier toutes les règles consacrées en matière de certitude historique, ou il faut accepter les faits qui l’établissent. Ces faits nous montrent Jeanne subissant la volonté d’en haut avec une douleur aussi profonde que sa résignation est entière, mais ne la subissant qu’après avoir supplié le ciel de détourner d’elle le calice, et engagé contre sa destinée la lutte de Jacob contre l’ange. Jeanne est un instrument ; elle n’a rien en propre que sa pureté et sa faiblesse ; rien n’est moins spontané que sa pensée, moins libre que son action. Aussi avec quel scrupule elle prend soin de circonscrire elle-même et cette mission et les pouvoirs qui en découlent ! Pour sauver le roi et délivrer la France, elle se tient pour plus puissante que tous les monarques de la terre et vaut à elle seule dix armées ; elle le déclare à chaque instant avec une hauteur qui serait monstrueuse si elle venait de l’homme, et qui n’est sublime pie parce qu’elle vient de Dieu, Hors de là, elle n’est plus qu’une pauvre fille passant ses jours à regretter l’obscurité de son enfance. Celle qui gagne les batailles ne peut soulager aucunes misères, si ce n’est en pleurant sur elles comme la dernière des femmes ; elle en sait sur les affaires étrangères à son œuvre beaucoup moins long que les autres, et lorsqu’on a recours à ses avis, c’est avec la plus entière conviction qu’elle invite à aller en consulter de plus savans. Elle n’a reçu aucun don, aucune grâce spéciale : lui demande-t-on à genoux sa bénédiction, elle la refuse et s’afflige de l’ignorance de ce peuple, qui la prend pour un évêque. Lui présente-t-on des malades à guérir des enfans à toucher, elle s’épouvante à la pensée de devenir une occasion involontaire de superstition et presque de scandale. Elle peut tout pour délivrer un grand royaume, rien pour guérir une migraine. Celle qui écrit aux rois de l’Europe des lettres qu’on dirait émanées de la chancellerie de Charlemagne ou de Napoléon est pleine d’effroi à la seule pensée d’un fait qui aurait pu devenir pour elle l’occasion lointaine d’un péché véniel.

Telle fut Jeanne d’Are dans l’histoire, telle elle devra rester dans la postérité. Cette glorieuse mémoire a eu de bien tristes fortunes, et ne paraît pas en avoir encore épuisé le cours. L’étude a ramené vers elle : l’on a regardé et l’on a été vaincu. En présence de faits aussi éclatans que la lumière, l’équivoque amazone si longtemps badigeonnée par l’ignorance a disparu sans retour ; mais au lieu des draperies du cirque, voici venir les oripeaux de l’école humanitaire. L’on travaille à faire passer dans le nébuleux panthéon où la république côtoie le scepticisme la sainte qui manque au martyrologe chrétien. On va plus loin, et, par la plus bizarre des imaginations, on présente comme débordant d’enthousiasme républicain le cœur le plus ardemment royaliste qui ait jamais battu dans une poitrine ; l’humble bergère catholique devient une adepte du progrès, à peu près comme si Cathelineau se transformait en Condorcet. Doué de trop de savoir, et, hâtons-nous de le dire, de trop de bonne foi pour méconnaître les faits prodigieux dont cette vie surabonde, on voudrait les expliquer par je ne sais quel don d’intuition et par la divination de la pensée démocratique, élevée chez Jeanne d’Arc à sa plus haute puissance [50]. Tant qu’on reste dans l’abstraction et la rhétorique, cette explication-là en vaut une autre ; mais lorsqu’on aborde la vie de la pucelle jour par jour et page par page, il faut changer de terrain, sous peine de le voir se dérober sous vos pieds. Aller droit aux gens qu’on ne connaît point, pénétrer des secrets cachés au plus profond du cœur, voir dans l’obscurité de la nuit des scènes qui, par la distance, échappent aux regards les plus perçans, prédire vingt fois, avec la ponctualité d’un astronome annonçant une éclipse, les faits les plus invraisemblables et, humainement parlant, les plus absurdes, — ce sont là des actes qu’on tenterait très vainement d’expliquer par l’extase patriotique ou par le miracle des forces morales. Qu’on le sache bien, aucune figure n’est moins propre que celle de cette douce madone à recevoir le vernis humanitaire. Il n’y a pas de personnage plus difficile à draper dans le manteau d’hiérophante, et qui se prêtât moins au rôle de prophétesse et de révélatrice qu’on aimerait à lui attribuer. Jeanne était aussi ferme dans sa foi que scrupuleuse dans sa conduite : elle unissait en religion l’ardeur de l’aigle à la timidité de la colombe.

Force est donc de se résigner ou à nier les faits, comme cela s’est pratiqué si longtemps, ou à chercher des explications plus plausibles. Pour moi, je n’en vois que deux entre lesquelles tout homme de sens est, ce me semble, conduit à choisir : ou la pucelle fut envoyée de Dieu pour sauver la France, comme la bergère de Nanterre l’avait été dix siècles auparavant, ou elle avait le don de la seconde vue et la perception magnétique. Ou elle a précédé Mesmer et Cagliostro, ou elle procède de Jésus-Christ. Elle est la sœur de sainte Geneviève ou la rivale du somnambule Alexis.


LOUIS DE CARNE.


  1. Pierre Chauchon est qualifié de vir bonœ memoriœ dans le bref du pape Caliste III, du 3 juin 1455, qui autorise la révision du premier procès.
  2. Chronique d’Enguerrand de Monstrelet.
  3. Etienne Pasquier, livre V, chap. 7 et 8.
  4. Cette réhabilitation ne s’étend pas encore d’ailleurs au-delà de nos frontières : il suffit, pour en rester convaincu, de lire le jugement que porte sur la pucelle d’Orléans le plus illustre historien contemporain de l’Angleterre catholique. Voyez Lingard, Hist. of England.
  5. Voyez le Connétable Du Guesclin dans les Études sur les fondateurs de l’unité nationale en France, n° de la Revue du 15 novembre 1842.
  6. Etienne Pasquier. Recherches de la France, liv. V, ch. 6.
  7. ) « Pluribus persuasio inerat antiquis sacerdotum litteris contineri ex ipso tempore fore ut vale ceret Oriens, profectique Judeâ rerum potirentur. » (Tacit., Histor., lib. V, ch. 13.) — « Percrebuerat Oriente toto vetus et constans opinio esse in fatis ut eo tempore Judeâ profecti rerum potirentur. » (Sueton., in Vespas.)
  8. « Prophetisatum fuit quod Francia per mulierem deperderetur, et per unam virginem de Marchiis Lotharingiae restaurari debebat. » (Proc. de réhabilit., II, p. 477, III, p. 133.) — « Erant prophetiae dicentes quod ceircà nemus quod vocareturv gallicè le Bais-Chenu, debebat venire quaedam. puella quae faceret minrabilia. » (Proc. De condamn., I, p. 68, 213.)
  9. Procès de condamn., t. Ier, p. 66.
  10. Alain Chartier.
  11. Chronique d’Enguerrand de Monstrelet, t. II, ch. LVII.
  12. Recherches, liv. V, ch. 8.
  13. Voyez surtout les dépositions de Jacques Morel, Durant-Laxart, Simonnin, Musnier, Bernard Lacloppe, et généralement de tous les témoins entendus soit à Domremy, soit à Vaucouleurs. (Procès de réhabil., t. III, p. 378 à 483.)
  14. « Et saepè cùm jocaret insimul cum aliis puellis in pasturis sivè pascuis, Johanna se trahebat ad partem et loquebatur Deo, ut sibi videbatur, et ipse, et alii deridebant cam. Bona erat et simples, nebat, necessaria et utilia domus prœparabat, ad aratrum cum patre ibat, frequentabat ecclesias et loca sacra, ità quod aliquotiens, dum erat in campis et ipsa audiebat campanam pulsare, ipsa flectebat genua, portabat sœpè candelas et ibat ad Nostram Dominam de Bermont in peregrinationem. » (Déposition de Jean Waterin, Proc. de revis., t. II, p. 420.)
  15. « Et ipsa promiserat eidem testi dare lanas ut diligentiam haberet pulsandi completorias. » (Déposition de Perrin le drapier, t. II, p. 413.)
  16. Proc. de condamn., t. Ier, p. 132.
  17. Dépositions de Durant-Laxart et de Catherine Le Royer, de Vaucouleurs, Procès de révision, t. II, p. 443. Voyez aussi, sur les longues perplexités de Jeanne et sa soumission définitive aux ordres de Dieu, les interrogatoires de la pucelle, et plus spécialement Sexta Sessio., III martii (Proc. De ondamn., t. Ier).
  18. « Et erat tempus sibi grave ac si esset millier preguans, eo quod non docebator ad delphinum ; et post hoc, ipsa testas et multi alii suis verbis crediderunt. » (Déposition de Catherine Le Royer, Procès de révision, t. II, p. 447.)
  19. « Et dum reversi fuerunt, aliqui habitatores dictœ villae fuerunt sibi fieri tunicam, caligam, ocreas, calcaria, ensem et similia, et habitatores emerunt sibi unum equum. » (Déposition de Catherine Le Royer.)
  20. Déposition de Jean de Novelompont, dit de Metz, et de Bertrand de Poulengy. Procès de réhabilitation, t. II, p. 435 et 454.
  21. « Portabat caligas ligatas multis ligis fortiter colligatis. » (Procès de réhabilitation, t. III, p. 147.)
  22. Les premiers témoignages qui se rencontrent sur ce point sont ceux des deux chevaliers, alors dans toute la fougue de leur jeunesse, qui conduisirent la pucelle jusqu’au roi, après un voyage durant lequel ils reposèrent onze nuits à côté, d’elle, presque toujours sous l’abri des forêts : « Dixit etiam eundo quod ipse testis et Bertrandus qualibet nocte jacebant cum eà insimul, sed ipsa puella, juxta eumdem testem, suo gippono et caligis vaginatis induta, et quod eam item testis timebat taliter quod non ausus fuisset eam requirere ; et per suum juramentum dixit quod numquâm habuit voluntatem ad eam, neque motum carnalem. » (Proc. de réhab., t, II, p. 436.) — Bertrand de Poulengy raconte les mêmes faits que Jean de Metz et presque dans les mêmes termes. [Procès, t. II, p. 457.) Le prestige qui avait protégé Jeanne dans la solitude des forêts se maintint dans la liberté des camps, au sein d’un débordement universel. Ceci est attesté par tous les compagnons d’armes de la pucelle. On lit dans la déposition du comte de Dunois : « Non crédit aliqnam mulierem plus esse castam quam ipsa puella erat. Affirmat prœtereà dictus deponens quod similiter ipse et alii, dùm erant in societatem ipsius puellae, nullam habebant voluntatem seu desiderium habendi societatem mulieris, et videtur ipsi deponenti quod erat res quasi divina. » (Proc. de réhab., t. III, p. 15.) — La même observation est présentée par la plupart des chevaliers entendus dans l’enquête de réhabilitation, entre autres par Rodolphe de Gaucourt et Simon de Bellecroix ; mais rien n’égale, en ce qui touche les particularités les plus secrètes de la vie de la pucelle, l’intérêt que présente la déposition de Jean d’Aulon, le guerrier le plus respecté de l’armée, que Charles VII avait attaché en qualité d’intendant à la maison de la pucelle. La naïveté de cette déposition, reçue à Lyon, et qui n’a point été couverte au procès par le voile d’une langue morte, interdit d’en reproduire les termes. (Proc. de réhab., t. III, p. 219.) On trouve d’ailleurs un témoignage de l’opinion universelle des contemporains sur l’atmosphère de chasteté que Jeanne étendait en quelque sorte autour d’elle dans la Chronique de la Pucelle, publiée par Denis Godefroy, et qui, malgré ses lacunes, est très probablement l’œuvre d’un témoin oculaire (t. IV, p. 250). — Voyez aussi la lettre écrite du camp royal, le 21 juin 1429, par Perceval de Boulainvilliers au duc de Milan, t. V, p. 114.
  23. Journal du Siège d’Orléans, t. IV, p. 125.
  24. Aux témoignages des chroniques on peut ajouter ceux de l’enquête. On lit, par exemple, dans la déposition de Marguerite Latouroulde, veuve du trésorier du roi, qui fut l’hôtesse de Jeanne d’Arc : « Quo tempore erat in hoc regno et in partibus régi obedientibus tanta calamitas et pecuniarum penuria quod erat pietas, imò omnes régi obedientes erant quasi in desperatione ; et hoc sit loquens quia suus maritus qui erat tunc receptor generalis, nec de pecuniâ régis, nec de sua, nisi quatuor scuta habebat, et nom erat modus quo civitas Aurelianensis posset juvari. » (Proc. de réhab., t. III, p. 85.)
  25. Pour comprendre cette théorie de la royauté chrétienne telle qu’elle était entendue par Jeanne d’Arc, il faut lire ses nombreux interrogatoires au procès de condamnation. Elle est d’ailleurs résumée dans les paroles suivantes du duc d’Alençon rendant compte dans l’enquête d’une conversation de Jeanne avec le roi, qu’il avait entendue lui-même : « Tune ipsa Johanna fecit régi plures requestas, et inter alias quod donaret regnum suum régi cœlorum, et quod rex cœlorum, post hujus modi donationem, sibi faceret prout fecerat suis predecessoribus, et cum reponeret in pristinum statum. » (Procès de réhabilitation t. III, p. 91.)
  26. La déposition du comte de Dunois constate quel était dans Orléans l’entraînement de l’opinion avant même que Jeanne eût commencé son œuvre. (Procès de révision, t. III, p. 2.)
  27. Lisez surtout la déposition d’un témoin oculaire, Simon-Charles, qualifié dans l’enquête président de la cour des comptes. (Proc. de réhab., t. III, p. 114.
  28. Interrogatoire de la pucelle, X martii. (Proc. de condamn., t. Ier, p. 113.
  29. La confidence du roi au sire de Boisy, son chambellan, fut répétée par celui-ci dans sa vieillesse à Pierre de Sala, l’auteur de l’écrit intitulé Hardiesses des rois et empereurs, manuscrit de la Bibliothèque impériale, fragment publié par M. Quicherat, t. IV, p. 277.
  30. Déposition du frère Jean Pasquerel, Proc. de réhab., t. III, p. 103.
  31. Interrogatoire de la pucelle, Proc. de condamn., t. Ier, p. 91.
  32. Les visions séraphiques de Jeanne d’Arc, ses conversations particulières avec sainte Catherine et sainte Marguerite, les formes sons lesquelles s’opéraient ces apparitions et les phénomènes psychologiques qui les précédaient presque toujours sont exposés dans les trois interrogatoires de Jeanne avec une précision qu’un commentaire ne pourrait qu’altérer. Ce grand mystère ne peut être étudié que dans le texte même du procès ou dans la version en langue vulgaire qu’en a laissée le greffier Manchon, et que M. Quicherat a jointe au texte.
  33. Procès de condamnation, t. I r, p. 76, 235 ; Chronique de Jean Chartier, édition Quicherat, t. IV, p. 54 ; Journal du Siège d’Orléans, ibid., p. 129 ; Chronique de la Pucelle, p. 220.
  34. Voyez l’interrogatoire du 17 mars, traduction du greffier Manchon, Proc. de condamn., t. Ier, p. 182.
  35. Déposition du comte de Dunois, Proc. de réhab., t. III, p. 6.
  36. Procès de réhabilitation, t. III, p. 212.
  37. Procès de condamnation, t. Ier, p. 240.
  38. Voir sur ce fait, au Procès de réhabilitation, les dépositions concordantes de Dunois, de Jean d’Aulon, de Louis de Contes, d’Aignan Viole et de frère Jean Pasquerel, témoins oculaires.
  39. Cette prédiction, rappelée par Jeanne elle-même dans son procès, t. Ier, p. 79, est relatée dans huit ou dix dépositions de l’enquête de 1456. M. Quicherat fait d’ailleurs observer qu’un document irréfragable qu’il publie ôte sur ce point tout prétexte de doute, toute possibilité de contestation. Il s’agit de la déclaration du sire de Rotselaër, consignée dans un registre de la cour des comptes de Brabant par le greffier de cette compagnie, comme étant extraite d’une lettre datée de Lyon le 22 avril 1429, lettre écrite dès-lors quinze jours avant l’événement survenu le 7, et dans laquelle la prochaine blessure de la pucelle est annoncée sur sa propre déclaration. (Collection des Procès, t. IV, p. 425.)
  40. Solennité du 8 mai 1855.
  41. Procès, t. III, p. 85 ; Il IV, p. 127, 335.
  42. « Dum rex esset in suà camarà de retraict puella percussit ad ostium, et quam cito ingressa est posuit se genibus, et amplexata est tibias régis dicens : nobilis delphinae, non teneatis ampliùs tot et tanta consilia, sed venite quam citiùs Remis ad capiendam dignam coronam… et oratione suâ factà, audiebat unam vocem dicentem sibi : Fille de Dé, va, va, je serai à ton aide ! va. » (Proc., t. III, p. 12.)
  43. Chronique de Jean Chartier, p. 76 ; Collect. des Procès, t. III, p. 117, t. IV, p. 18, 46.
  44. Nouvelles Observations sur l’Histoire de Jeanne d’Arc, 1850, p. 40. Voyez dans cette brochure la rectification des textes altérés depuis le XVIe siècle jusqu’à nos jours, particulièrement celui de la Chronique anonyme de la Pucelle.
  45. Interrogatoire du 12 mai 1431, t. 1er, p. 133.
  46. Vers de Christine de Pisan datés du 31 juillet 1429.
  47. ) Chronique de Perceval de Caigny, t. IV, p. 24, 26.
  48. Voyez, entre mille autres preuves, la lettre de l’archevêque de Reims aux habitans de sa ville diocésaine après la catastrophe de Compiègne. Collect. des Procès, t. V, p. 168.
  49. 13 novembre 1437.
  50. Voyez les Histoires de France de MM. Roux, Michelet, Lavallée, Henri Martin.