Jeanne la fileuse/Doubles projets

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IX.

DOUBLES PROJETS.

Ce n’était point la vague rêverie
Du pâtre obscur qui songe à ses troupeaux,
Aux fruits des bois, aux fleurs de la prairie,
En essayant sur ses légers pipeaux
Un air d’amour pour la beauté chérie.
D’un soin plus grave il semble inquiété ;
Tout le trahit, ses discours, son silence ;
Et, sur ces bords trop longtemps arrêté,
Vers d’autres lieux en espoir il s’élance.

(Millevoye.)

Pierre aimait Jeanne, et dans un moment de noble franchise il avait osé lui déclarer son amour à la face de Jules, son frère. La jeune fille avait tremblé, mais Pierre avait cru s’apercevoir que ce n’était ni de crainte ni de frayeur. Il osait espérer. Jules lui-même avait d’abord éprouvé un moment d’hésitation qui lui avait été inspiré par sa délicatesse, mais revenu de sa première surprise il avait dit à Pierre :

— Croyez à l’estime sans bornes que je ressens pour vous. Jeanne et moi, nous causerons de tout cela avec notre vieux père.

N’étaient-ce pas là des paroles d’espérance ? Jules qui aimait sa sœur plus que lui-même et qui aurait donné sa vie pour chasser l’ombre du malheur du sentier de la jeune fille, n’avait-il pas encouragé par ses paroles les sentiments de son ami ?

Et Jeanne ? son trouble, ses manières embarrassées, ses paroles incohérentes, ses mots balbutiés, tout ne disait-il pas à Pierre qu’il pouvait espérer ?

Le jeune homme avait été si agité par la scène inattendue de la grève, que sa mère, en le voyant rentrer pour le souper, lui dit :

— Mais, mon Dieu ! qu’as-tu donc, mon fils ? Tes traits sont bouleversés et tu me sembles agir d’une manière étrange.

— Rien, ce n’est rien, bonne mère, répliqua Pierre. Probablement la lassitude après les travaux du jour, voilà tout.

Cette explication parut suffire à la brave femme, mais elle ne put s’empêcher de dire à son mari, le soir même, avant de se retirer pour la nuit :

— Jean-Louis, j’ignore ce qu’a notre fils, ce soir, mais il paraît tout agité. Ses manières sont devenues bizarres. As-tu remarqué son silence au milieu de la causerie générale, et ses regards distraits ? Je crois mon homme qu’il doit y avoir quelque part, anguille sous roche.

— Bah ! femme, tu as rêvé tout cela. Notre Pierre n’est pas homme à se laisser troubler par des enfantillages. À propos, as-tu réfléchi à ce que nous devrions faire à son égard, maintenant ? Le voilà homme fait et puisqu’il refuse de continuer ses études, il faudrait voir à l’établir quelque part.

— J’ai déjà pensé à tout cela, sans arriver à une conclusion satisfaisante. Il est évident qu’il est de notre devoir de lui faire une position. Ce métier de bûcheron ne convient ni à ses aptitudes ni à notre dignité. Nous sommes riches et il est humiliant de voir notre fils unique se livrer à une occupation si peu en rapport avec son éducation.

— Tu as raison, répondit le fermier, et n’eussent été son entêtement et son fol orgueil, à propos de ce qu’il se plaît à appeler ses convictions politiques, il aurait terminé ses études au séminaire de Montréal. Mais non ! ce n’est plus cela. Les enfants se permettent maintenant de faire la loi à leurs parents. Les Montépel, de père en fils, ont été conservateurs ; et que diable ! va-t-on commencer maintenant à me faire la leçon ? Je voudrais bien voir cela !

Et le vieillard s’excitait en pensant à ce qu’il appelait l’audace et l’impertinence de son fils.

— Voyons, Jean-Louis ! calme-toi. Vas-tu encore recommencer les scènes pénibles de l’année dernière ? Laisse dormir le passé pour t’occuper de l’avenir, et voyons un peu ce qu’il nous faut faire pour empêcher Pierre de retourner dans les « pays d’en haut ».

Le fermier grommela entre ses dents quelques paroles inintelligibles mais il finit par s’apaiser :

— Très bien, dit-il enfin, oublions tout cela — ce qui n’empêche pas que le garçon avait tort, tu le sais toi-même. J’ai causé l’autre jour avec le notaire de Lanoraie, à propos de l’établissement de Pierre. Tu sais que le notaire est un brave homme, bien futé, qui se connaît en bonnes affaires. Il m’a parlé du marchand, M. Dalcour, qui paraît vouloir se retirer des affaires. Tu connais M. Dalcour et tu sais que son commerce est florissant. Il s’agirait d’acheter son fonds pour notre Pierre, et de l’établir à Lanoraie près de la gare du chemin de fer de Joliette. Le prix demandé par M. Dalcour me paraît assez raisonnable, mais il y aurait dans cette transaction-là une difficulté à surmonter. Le négociant a une fille à marier ; jolie fille, paraît-il, qui a reçu une éducation soignée au couvent des Dames de la Congrégation, à Berthier. En homme qui se connaît en affaires, il a voulu que le jour où il vendrait son magasin, il put aussi marier sa fille à l’acquéreur de son fonds. Ce qui fait, qu’en réalité, Pierre se verrait forcé d’accepter fille et magasin tout à la fois, si nous parvenions à conclure des arrangements avec le marchand de Lanoraie. Qu’en dis-tu ?

— Hem ! ce que j’en dis. Tu dois connaître assez le caractère de Pierre pour savoir qu’il n’est pas homme à se laisser imposer une femme comme condition dans une affaire aussi importante que celle-là. Mais il pourrait se faire, qu’après tout, l’affection s’en mêle, et il faudrait voir à cela. Ce serait vraiment une belle occasion d’établir notre fils, et l’alliance de la famille Dalcour n’est pas à dédaigner.

— Tu as raison femme, répondit le vieillard, mais je crois que Pierre comprendra assez facilement le sentiment qui nous fait agir dans tout cela, et qu’il acceptera volontiers nos conditions. J’en parlerai moi-même à Pierre après la moisson, et il faudra tâcher de bâcler l’affaire.

La conversation en resta là, pour le moment, et Pierre qui rêvait, étendu sur l’herbe de la côte, était loin de se douter des projets de ses parents.

Est-il besoin d’ajouter qu’il pensait à Jeanne ; à la scène de la grève ; à la visite qu’il devait faire, le lendemain, à l’humble chaumière de Contrecœur ?

Pierre était un brave garçon qui allait droit au but, sans crainte et sans hésitation. Il s’était dit un jour qu’il aimait Jeanne, mais il avait voulu attendre quelque temps pour consulter son cœur afin de ne pas s’engager à l’aventure dans une passion qu’il considérait comme sacrée. Son cœur lui avait répondu par un redoublement d’amour pour la jeune fille.

Le jour où il en était arrivé à une décision finale, à ce sujet, il avait pris la résolution de faire part de ses sentiments à Jeanne et à son frère Jules. Les soupirs et les atermoiements amoureux n’entraient pas dans sa manière d’envisager l’amour. Il aimait avec franchise et sans arrière-pensée, et il lui semblait que le plus court chemin pour arriver au bonheur était de déclarer franchement sa passion. Pierre, instruit à l’école des mœurs simples et pastorales du paysan canadien, avait conservé cette simplicité jusque sur les bancs du collège. Son esprit pratique lui avait fait rechercher les lectures sérieuses, et la mise en scène et les exagérations du romancier moderne, dans la narration des drames de l’amour, n’avaient provoqué chez lui que sourires et incrédulité. Il admirait l’imagination et les belles phrases de l’écrivain, mais il avait su faire la part de la fiction avec laquelle on traite généralement les passions humaines. Pierre s’était toujours dit, que le jour où il aimerait une femme, il le lui dirait, sans détour et sans crainte ; et il avait su tenir parole.

Si sérieux et si candide que l’on soit, cependant, dans des occasions aussi solennelles, la voix tremble toujours un peu et l’émotion rend timide. Pierre malgré sa résolution d’en finir tout d’un coup avait hésité un moment ; mais l’amitié de Jules avait surpris son secret et lui avait rendu la tâche plus facile. Il s’agissait maintenant de savoir comment Jeanne répondrait à son amour.

Le jeune homme, nous l’avons dit déjà, avait découvert sous l’humble apparence de la faneuse, les manières et l’éducation d’une fille bien née. Il sentait, qu’en dépit de leur pauvreté, les Girard avaient dû connaître de meilleurs jours. Le père, que Pierre ne connaissait pas encore, devait, pensait-il, avoir l’orgueil d’une pauvreté honorable, mais probablement accidentelle. Pierre possédait l’amitié du frère ; il aspirait à l’amour de la jeune fille ; mais il avait peur de ce vieillard inconnu qui lui apparaissait comme le juge qui devait se prononcer en dernier lieu sur son bonheur.

Le jeune homme passa et repassa dans son esprit une foule de suppositions plus ou moins impossibles, et ce ne fut que lorsque la voix de sa vieille mère lui rappela que minuit allait bientôt sonner, qu’il se décida à aller chercher du repos dans sa chambre solitaire. Ce fut en vain, cependant, qu’il essaya de fermer l’œil ; il se roula sur sa couche jusqu’au matin, et l’aurore le trouva occupé, sur la grève, à préparer son canot d’écorce.

Le jeune homme prit un soin extraordinaire en faisant la toilette de sa légère embarcation. L’écorce de bouleau lui semblait vieillie et craquée ; les coutures couvertes de gomme de sapin lui paraissaient grossières ; la courbe de la pince ne lui semblait plus élégante. Il voulait plaire au vieillard, et tous les fermiers de la côte se connaissent en canots d’écorce. Il redoutait la critique de l’œil exercé du père de Jeanne. Après avoir poli et repoli ses avirons et fini ses préparatifs, Pierre reprit la route de la ferme au son de la cloche de l’église du village qui sonnait le premier coup de la grand’messe.

Tous les employés étaient sur pied et chacun se préparait à se rendre au village pour assister au service divin. Après avoir pris part au déjeuner commun, Pierre accompagné de son père et de sa mère, monta dans le carrosse de la famille afin de se rendre au village que l’on apercevait à demi-caché dans les grands sapins du domaine. La cloche tintait le dernier appel, lorsque la famille Montépel descendit devant le portail de l’église.

Pierre assista d’une manière distraite à la messe du dimanche. Le sermon du curé lui parut long et ennuyeux, tant il avait hâte de reprendre la route de la ferme, pour se diriger ensuite vers Contrecœur. La messe terminée, il fallut encore attendre le bon plaisir du fermier qui aimait à causer avec ses connaissances de la paroisse. La causerie parut bien longue au jeune homme qui brûlait d’impatience, et qui répondait à peine aux bonjours de ses camarades qui venaient lui serrer la main. La mère observait du coin de l’œil les manières agitées de son fils, et se disait tout bas qu’il devait y avoir, quelque part, une raison pour sa conduite étrange.

Le père Jean-Louis donna enfin le signal du départ et la voiture roula sur le chemin sablonneux qui traverse le domaine de Lavaltrie. Quelques instants plus tard, la famille descendait devant la maison des Montépel et Pierre disait à la fermière :

– Bonne mère, ne m’attends pas pour dîner. Je vais à Contrecœur visiter quelques amis et je ne reviendrai pas avant ce soir, tard peut-être.

Et le jeune homme avait pris d’un pas précipité la route de la grève.

La fermière qui le suivait du regard, en hochant la tête, le vit s’élancer dans son canot et s’éloigner du rivage à grands coups d’avirons. La légère embarcation bondissait sur la lame et Pierre, le cœur léger et le poignet ferme, se sentait plus libre en respirant l’air du grand fleuve.

La mère resta pensive sur la côte pendant quelques instants, et lorsque son mari vint la rejoindre pour lui demander où allait Pierre, elle lui répondit :

— Jean-Louis, mon homme, je t’ai dit hier soir qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire dans l’esprit de notre Pierre. Je te le répète encore aujourd’hui ; je ne sais ce qui agite ainsi le jeune homme, mais ses manières trahissent des préoccupations sérieuses.

— Bah ! laisse donc faire, femme, Pierre est un gaillard qui saura bien « tirer son épingle du jeu. » Tu oublies qu’il faut que jeunesse se passe et que l’esprit nous « trotte » quand on a vingt-cinq ans. Laisse le gars à ses plaisirs et viens dîner, Marie, viens !