Jeanne la fileuse/La Fenaison

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VI.

LA FENAISON.

La faulx s’en va de droite à gauche,
Avec un rythme cadencé ;
L’herbe, à mesure qu’on la fauche,
Tombe et s’aligne en rang pressé.
De mulots une bande folle
Est interrompue en ses jeux ;
Oiseaux, abeilles, tout s’envole ;
La couleuvre est coupée en deux.

Pierre Dupont.

Après les premiers épanchements de l’amour filial et de l’amitié, Pierre Montépel en brave garçon qu’il était, s’était remis au travail pour aider aux employés de la ferme à terminer la fenaison déjà commencée.

Le père Jean-Louis se faisait vieux, et son bras ne pouvait plus manier la faux devenue pesante. Il tenait cependant à faire acte de présence dans les prairies immenses qu’il consacrait à la culture du foin. Le principal revenu de sa ferme provenait depuis quelques années des contrats qu’il avait obtenus à Montréal, comme fournisseur de la compagnie métropolitaine des chars urbains (tramways).

Cette compagnie organisée à Montréal en 1861 avait introduit le système des tramways américains, et les rues de la grande ville étaient maintenant sillonnées par les lisses de fer sur lesquelles on traînait, à force de chevaux, les nouveaux chars-omnibus que l’on a surnommés avec raison « l’équipage du peuple ».

Deux chevaux pouvaient traîner facilement un omnibus contenant 50 personnes, et le succès de la nouvelle entreprise fut si marqué que l’on multiplia les routes ; ce qui naturellement, demandait un plus grand nombre de chevaux, et du fourrage en proportion. Le père Montépel, avec le coup d’œil commercial du paysan normand, en apprenant par son journal, « La Minerve » de Montréal, les détails de la nouvelle entreprise, avait dit à sa femme :

— Marie, je pars demain pour Montréal dans le but de faire mes soumissions pour la fourniture du fourrage à cette nouvelle compagnie. Je vois par mon journal que plus de 500 chevaux sont maintenant au service de cette entreprise. Ces chevaux demandent du fourrage, et comme ma ferme produit une admirable qualité de foin, je vais aller faire mes offres de service aux directeurs de la compagnie. Qu’en dis-tu, femme ?

— Mon Dieu, Jean-Louis ! tu sais que j’ai pleine confiance dans ton habileté à conclure les marchés les plus difficiles. Va, mon homme ; mais surtout, fais bien attention à ces coquins d’anglais qui savent toujours tirer avantage des « habitants » canadiens.

Et le père Jean-Louis était parti pour la ville et avait conclu des arrangements tout-à-fait avantageux. Ce qui le décida à consacrer la plus grande partie de sa ferme à la culture du foin.

La fenaison, à la ferme Montépel, était donc une affaire d’importance, et un grand nombre de jeunes fermiers des alentours venaient offrir leurs bras vigoureux au père Jean-Louis, afin de terminer avantageusement la récolte des foins, sans risquer les pertes occasionnées souvent par le manque de bras et les pluies de juillet.

Tout était donc travail et activité pendant la première quinzaine de juillet.

Les faucheurs, dès les premières lueurs de l’aube, prenaient la route des champs et se mettaient au travail avec une ardeur étonnante. Les faneuses suivaient en secouant et en éparpillant dans l’air, les brins odorants de l’herbe encore humide. Un bon faucheur était suivi de trois faneuses et garçons et filles trouvaient moyen d’égayer leurs rudes labeurs par des conversations joyeuses et des chants retentissants.

Vêtue d’une jupe en droguet bleu ; la taille serrée par un ceinturon de cuir noir ; les épaules cachées par le mantelet traditionnel de la paysanne canadienne ; la jambe couverte d’un bas bleu et le pied chaussé du soulier en cuir rouge ; coiffée d’un large chapeau de paille autour duquel elle a coquettement enroulé un joli ruban rouge, la faneuse canadienne est le type le plus parfait de la robuste fille des champs.

Simple et coquette tout à la fois, elle réussit bien souvent, à attirer l’attention du faucheur, et la fenaison, au Canada, a souvent produit des amours sincères et d’heureux mariages.

Quand arrive l’heure du midi et que le son de l’Angelus se fait entendre au loin sur l’humble clocher du village, faucheurs et faneuses se rassemblent au pied d’un sapin gigantesque ou d’un chêne séculaire pour prendre part, en commun, au dîner des travailleurs.

Ce repas consiste généralement de la soupe nationale, de viande, de légumes et de lait. On cause en mangeant ; chacun dit son mot, raconte son anecdote, invente son histoire. On s’étend sur l’herbe et pendant que les fillettes se racontent mutuellement leurs amourettes, les hommes allument la pipe et lancent vers le ciel, avec un air de contentement inexprimable, les bouffées d’une fumée bleuâtre et transparente.

Il est une heure de l’après-midi et la voix du maître fait retentir l’expression consacrée :

— Au travail ! mes enfants !

Les faucheurs font résonner l’air de leurs outils qu’ils affilent, par un mouvement vif de la pierre qu’ils passent et repassent sur la lame de leurs faux recourbées. Les faneuses reprennent leurs fourches légères et le mouvement du travail recommence.

D’immenses charrettes à ridelles et à limons transportent les foins de la prairie et les déposent, une fois séchés, dans les granges de la ferme. Les essieux crient, les conducteurs encouragent leurs chevaux de la voix, et la scène devient aussi vivante et aussi animée qu’elle était tranquille quelques instants auparavant.

Le soir, tout le personnel de la ferme se rassemble sur le bord du grand fleuve ; un musicien d’occasion fait entendre les sons plus ou moins harmonieux du violon, et en dépit du travail et de la fatigue du jour, les fillettes trouvent encore le temps et le courage d’inviter les faucheurs à une danse sur l’herbette.

La fenaison terminée, les foins sont chargés sur des bateaux et transportés à Montréal.

Parmi les nombreux gars des paroisses environnantes qui étaient venus à Lavaltrie pour offrir leurs bras au fermier Montépel, se trouvait Jules Girard du village de Contrecœur.

Jules Girard et sa sœur Jeanne, gracieuse fille de 16 ans, étaient arrivés un beau matin, à Lavaltrie, et avaient offert leurs services à M. Montépel. Le premier, qui avait besoin de bras, les mit à l’ouvrage immédiatement. Jules comme faucheur et Jeanne parmi les faneuses.

Le frère et la sœur paraissaient pensifs et troublés. Ils se tenaient à l’écart des autres moissonneurs, et les chansons joyeuses de leurs compagnons produisaient à peine un faible sourire sur leurs figures tristes et intelligentes.

Chaque soir, après le travail fini, Jules et Jeanne s’empressaient de se rendre au rivage et de s’embarquer sur un frêle canot d’écorce qui les conduisait à Contrecœur.

Comme nous l’avons dit déjà, le village de Contrecœur est situé sur la rive sud du Saint-Laurent, en face du village de Lavaltrie. Le fleuve en cet endroit paraît avoir au moins une lieue de largeur. Jules et Jeanne maniaient cependant avec adresse l’aviron du canotier, et la frêle embarcation semblait voler sous les efforts réunis du faucheur et de la faneuse.

Trois petits quarts d’heure les conduisaient à Contrecœur, où, sur le sable argenté de la rive, les attendait leur père, grand vieillard octogénaire qui les embrassait tendrement, après leur avoir souhaité un cordial bonsoir.

Le frère et la sœur s’empressaient autour du vieillard et le soutenant de chaque côté, le conduisaient à une humble chaumière que l’on apercevait à demi cachée à l’ombre des ormes qui bordent la côte du fleuve.

On soupait en famille ; on causait pendant quelque temps ; et après avoir fait en commun la prière du soir, les braves enfants allaient reposer sur d’humbles grabats, leurs membres fatigués par les rudes travaux de la moisson.

Le lendemain matin, longtemps avant l’aurore, Jeanne était debout, préparant l’humble déjeuner du vieillard et mettant dans un ordre parfait le ménage de la chaumière.

Après avoir baisé avec respect les cheveux blancs de leur père, tout en prenant soin de ne pas l’éveiller, Jules et Jeanne reprenaient en silence la route du rivage et dirigeaient leur fidèle canot d’écorce vers le clocher de Lavaltrie, pour reprendre la fourche et la faux, et continuer les travaux de la moisson.