Jeunesse (trad. Bienstock)/Chapitre 29

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 2p. 177-183).


XXIX

NOS RELATIONS AVEC KATENKA ET LUBOTCHKA


Volodia avait des fillettes une opinion si étrange qu’il pouvait s’occuper de savoir si elles n’avaient pas faim, si elles avaient bien dormi, si elles étaient habillées convenablement, si elles ne faisaient point de fautes de français dont il aurait honte devant les étrangers, mais il n’admettait pas qu’elles pussent sentir ou penser quelque chose d’humain, et encore moins la possibilité de discuter avec elles sur n’importe quel sujet. Quand il leur arrivait de s’adresser à lui en lui posant une question sérieuse (ce qu’elles-mêmes tâchaient cependant d’éviter), si elles lui demandaient son opinion sur un roman ou l’interrogeaient sur ses occupations à l’Université, il leur faisait une grimace et s’éloignait sans répondre ou répondait par quelque phrase d’un français nègre, comme si li joli etc. ; ou faisant un visage sérieux et intentionnellement bête, il prononçait un mot quelconque dénué de sens ou de rapport avec leur question ; il prononçait tout à coup en faisant des yeux hagards, les mots : le pain, ils sont partis ou le chou, ou autre chose de ce genre. Quand il m’arrivait de lui répéter les paroles que m’avaient dites Lubotchka ou Katenka, il me disait toujours :

— Hum… alors tu raisonnes encore avec elles ! Non, je vois que ça va encore mal.

Et il fallait le voir et l’entendre à ce moment, pour apprécier le mépris profond qui s’exprimait dans cette phrase. Depuis deux années déjà, Volodia était un grand et il s’amourachait sans cesse de toutes les jolies femmes qu’il rencontrait, mais bien qu’il vît chaque jour Katenka qui depuis deux ans portait des robes longues et embellissait de jour en jour, il ne lui venait pas en tête qu’il fût possible de s’éprendre d’elle. Était-ce dû à ce que les souvenirs prosaïques de l’enfance : la règle, les draps, les caprices, étaient trop frais à sa mémoire, ou au dédain que les très jeunes gens ont pour leurs familiers, ou à cette faiblesse commune à toute l’humanité de négliger le bon et le beau qu’on trouve sur sa route en se disant : « Bah ! j’en rencontrerai beaucoup d’autres dans ma vie » — mais en tous cas jusqu’ici Volodia ne regardait pas Katenka comme une femme.

Pendant tout cet été, visiblement, Volodia s’ ennuya beaucoup ; son ennui provenait du mépris qu’il avait pour nous, et que, comme je l’ai dit, il n’essayait pas même de cacher. L’expression ordinaire de son visage semblait dire : « Oh ! comme je m’ennuie, il n’y a personne à qui parler ! » Il lui arrivait de partir dès le matin à la chasse avec son fusil, ou de rester dans sa chambre, sans s’habiller, jusqu’au dîner, et de lire un livre. Quand papa n’était pas à la maison, il lui arrivait même de venir à table avec son livre, et de continuer à le lire, sans parler à personne, et nous tous avions l’air de coupables, — coupables envers lui. Le soir aussi, il s’allongeait sur le divan du salon, dormait en s’appuyant sur la main, ou avec le visage le plus sérieux, racontait d’affreuses bêtises, parfois même assez inconvenantes et à propos desquelles Mimi se fâchait, devenait toute rouge, et nous, nous mourions de rire. Mais jamais avec personne de notre famille, sauf papa et très rarement moi, il ne daignait parler sérieusement. Moi, tout à fait involontairement, j’imitais mon frère dans ses rapports avec les fillettes, bien que je n’eusse pas peur comme lui des tendresses, et que mon mépris pour Katenka et Lubotchkane fût ni si ferme, ni si profond.

Parfois même, durant cet été, par ennui, j’essayai de me rapprocher de Lubotchka et de Katenka et de leur causer ; mais, chaque fois, je rencontrai en elles une telle incapacité de réflexion, de logique, une telle ignorance des choses les plus simples, les plus ordinaires, par exemple de ce que c’est que l’argent, de ce qu’on enseigne à l’Université, de ce que c’est que la guerre, etc., et une telle indifférence de savoir toutes ces choses, que ces tentatives confirmaient encore la mauvaise opinion que j’avais d’elles.

Je me rappelle qu’un soir, Lubotchka répétait au piano pour la centième fois un passage qui m’agaçait horriblement, Volodia était au salon, couché sur le divan, et, de temps en temps, sans s’adresser à personne en particulier, disait avec une ironie méchante : « Ah ! elle tape !… musicienne !… Bithoven ! (Il prononçait ce nom avec une ironie particulière), — Bravo… Allons, encore une fois… C’est cela, etc. » — Katenka et moi étions devant la table à thé et je ne sais plus comment elle entama la conversation sur son thème favori — l’amour. J’étais d’humeur à philosopher, et je me mis à définir l’amour d’une façon élevée, comme le désir de trouver dans un autre ce qu’on n’a pas soi-même, etc. Mais Katenka me répondit qu’au contraire, ce n’est déjà plus l’amour si une fille désire épouser un homme riche, et que, pour elle, la fortune est la chose la plus insignifiante, et que le véritable amour c’est seulement celui qui peut supporter la séparation (je compris qu’elle faisait allusion à son amour pour Doubkov). Volodia, qui probablement entendit notre conversation, se souleva soudain sur le coude et s’écria : Katenka des Russes ?

— Toujours des bêtises ! — répondit Katenka.

— Dans la perechnitza ? [1] — continuait Volodia en accentuant chaque syllabe. Et je ne pouvais m’empêcher de penser que Volodia avait tout à fait raison.

À part les capacités générales plus ou moins développées dans les personnes, capacité d’esprit, de sensibilité, de sentiment artistique, il existe une capacité particulière plus ou moins développée dans les divers cercles de la société et surtout dans les familles, la capacité que j’appellerai la compréhension. Elle consiste essentiellement dans le sentiment conventionnel de la mesure, et dans le regard également conventionnel et limité qu’on porte sur des objets. Deux hommes du même cercle ou de la même famille qui ont cette capacité admettent toujours jusqu’au même point l’expression du sentiment, et au delà de ce point, tous deux sentent déjà une phrase ; dans le même moment, ils voient où finit l’éloge et où commence l’ironie, où finissent l’enchantement et la feinte, ce qui, pour les hommes d’une autre compréhension, peut paraître tout autrement. Pour les personnes de même compréhension, chaque objet sous un même aspect, leur paraît également ridicule, beau, répugnant. Pour faciliter cette égale compréhension entre hommes du même cercle ou de la même famille, il s’établit une langue particulière, une façon de se comprendre, même des mots qui définissent ces nuances de la compréhension qui pour les autres n’existent pas. Dans notre famille, entre papa et nous, les garçons, cette compréhension était développée au plus haut degré. Doubkov aussi s’était bien adapté à notre cercle et nous comprenait, mais Dmitri, bien qu’il fût beaucoup plus intelligent, était bête en cela ; mais en personne, autant qu’en Volodia, avec lequel nous nous étions développés dans les mêmes conditions, nous n’avons admiré cette capacité portée jusqu’à une telle finesse. Papa, même, maintenant était en retard sur nous, et beaucoup de choses qui, pour nous, étaient claires comme deux et deux font quatre, lui étaient incompréhensibles. Par exemple, de Volodia à moi s’était établie, Dieu sait comment, une corrélation entre les mots suivants et une certaine conception : raisin sec signifiait le désir ambitieux de montrer qu’on a de l’argent ; bosse (en prononçant ce mot, il fallait unir les doigts et accentuer particulièrement les deux s) signifiait quelque chose de frais, de sain, de gracieux, mais pas élégant ; les substantifs employés au pluriel indiquaient la partialité injuste envers un objet, etc. Mais cependant la signification dépendait pour beaucoup de l’expression du visage dans la conversation générale, de sorte que si l’un de nous inventait quelque nouvelle expression pour une nouvelle nuance, l’autre par une seule allusion le comprenait. Les fillettes n’avaient pas notre compréhension et c’était la cause principale de notre désunion morale et du mépris que nous éprouvions pour elles.

Peut-être avaient-elles leur compréhension, mais elle correspondait si peu à la nôtre que là où nous avions vu déjà la phrase, elles voyaient le sentiment ; notre ironie était pour elles la vérité, etc. Mais à cette époque je ne comprenais pas qu’elles n’étaient nullement blâmables et que cette absence de compréhension ne les empêchait pas d’être des jeunes filles très gentilles et intelligentes, et je les méprisais. En outre, une fois, en m’attachant à l’idée de franchise, et en conduisant en moi-même ce concept jusqu’à l’extrême, j’accusai de cachotterie et de duplicité la nature calme et confiante de Lubotchka qui ne voyait aucune nécessité d’exhumer et d’analyser toutes ses pensées et tous les élans de son âme. Par exemple, ce fait que Lubotchka, chaque soir, faisait le signe de la croix sur papa, ou qu’elle et Katenka pleuraient dans la chapelle quand elles allaient à une messe pour maman, ce fait que Katenka soupirait et fermait les yeux en jouant du piano, tout cela me semblait d’une extraordinaire hypocrisie et je me demandais : quand ont-elles ainsi appris à feindre comme les grandes, et comment n’ont-elles pas honte ?

  1. Poivrier