Jeunesse (trad. Bienstock)/Chapitre 31

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 2p. 190-195).


XXXI

COMME IL FAUT


Plusieurs fois déjà, au cours de ce récit, j’ai fait allusion à la conception qui correspond à cette expression française, comme il faut, et maintenant je sens la nécessité de consacrer un chapitre entier à cette conception qui, dans ma vie, fut l’un des plus funestes mensonges inspirés par l’éducation et la société.

On peut établir parmi les hommes beaucoup de divisions : riches et pauvres, bons et mauvais, militaires et civils, intelligents et sots, etc. Mais chaque homme a une classification particulière dans laquelle il introduit inconsciemment chaque personne nouvelle.

Ma classification principale et préférée à l’époque sur laquelle j’écris, comprenait deux grands groupes : celui des hommes comme il faut, et celui des hommes non comme il faut. Le deuxième groupe se subdivisait ainsi : les hommes non comme il faut proprement dits et « la plèbe ». J’estimais beaucoup les hommes comme il faut, et je croyais digne d’avoir avec eux des relations d’égalité ; je feignais de mépriser ceux de la deuxième catégorie, mais, en réalité, je les haïssais et j’éprouvais envers eux un sentiment de personnalité blessée ; quant aux troisièmes, pour moi, ils nexistaient pas — je les méprisais complètement. Mon comme il faut consistait premièrement et principalement dans la parfaite connaissance et surtout dans la bonne prononciation du français. La personne qui prononçait mal le français, excitait tout de suite en moi un sentiment de haine. « Pourquoi donc veux-tu parler comme nous, quand tu ne le peux pas ? » lui demandais-je en pensée avec un sourire railleur. La deuxième condition du comme il faut était d’avoir les ongles longs, bien taillés et propres. La troisième, c’était de savoir saluer, danser et causer ; la quatrième, très importante, c’était l’indifférence pour tout, et l’expression perpétuelle d’un ennui élégant, méprisant. En outre, j’avais des indices généraux à l’aide desquels, sans parler à un homme, je savais dans quel groupe le classer. Le principal de ces indices, outre l’ameublement de la chambre, les gants, l’écriture, la voiture, c’étaient les jambes. L’harmonie des chaussures avec les pantalons, pour moi tranchait aussitôt la situation de l’homme. Des bottes sans talons, à bouts carrés, et des bas de pantalons étroits sans sous-pieds, c’était un simple ; les bottes à bouts étroits, arrondis, à talons, et les pantalons étroits du bas, à sous-pieds, embrassant la jambe, ou les pantalons larges à sous-pieds flottant sur le bout du soulier, comme un baldaquin, c’était un homme de mauvais genre, etc.

Il est étrange que cette conception se soit si bien assujettie en moi, car j’étais d’une incapacité absolue pour le comme il faut ; mais peut-être s’est-elle enracinée si fortement en moi, précisément parce qu’il me fallait un énorme travail pour acquérir ce comme il faut. Je suis effrayé en me rappelant combien j’ai perdu de temps précieux, le meilleur de la vie d’un jeune homme de seize ans, pour acquérir cette qualité. Chez tous ceux que j’imitais — Volodia, Doubkov, et la plupart de mes connaissances — cela semblait tout naturel. Je les regardais avec envie, et, en cachette, j’étudiais la langue française, l’art de saluer sans regarder qui on salue, la conversation, les danses ; je m’efforcais à l’indifférence en tout, à l’ennui ; je soignais mes ongles, et j’avais beau me couper la chair avec les ciseaux, je comprenais qu’il me restait encore beaucoup de travail pour atteindre le but. Et bien que faisant tous mes efforts pour m’en occuper malgré mon peu de goût pour les choses pratiques, je ne pouvais arriver à arranger ma chambre, ma table de travail, mon équipage, pour que ce fût comme il faut. Et chez les autres, sans aucun travail apparent, tout marchait admirablement, comme s’il n’en pouvait être autrement. Je me rappelle qu’une fois, après le travail pénible et inutile de mes ongles, je demandai à Doubkov, qui avait les ongles très beaux, s’il les avait ainsi depuis longtemps et ce qu’il fallait faire pour cela ? Doubkov me répondit : « Du plus loin que je me rappelle, je n’ai jamais rien fait pour qu’ils soient ainsi, et je ne comprends pas comment les ongles pourraient être autrement chez les hommes distingués. » Cette réponse m’attrista beaucoup. J’ignorais encore qu’une des conditions principales du comme il faut, c’est de cacher les moyens par lesquels on y arrive. Le comme il faut était pour moi non seulement un mérite important, une bonne qualité, la perfection que je voulais atteindre, mais c’était la condition nécessaire de la vie sans laquelle il ne pouvait y avoir ni bonheur, ni gloire, ni rien au monde. Je n’estimais ni un artiste célèbre, ni un savant, ni un bienfaiteur de l’humanité, s’il n’était comme il faut. L’homme comme il faut était de beaucoup au-dessus d’eux ; il leur laissait faire des tableaux, de la musique, des livres, du bien, il les en louait même — pourquoi ne pas louer le bien en quelque endroit qu’il se trouve ? — mais il ne pouvait se mettre à leur niveau : il était comme il faut, eux ne l’étaient pas, c’était assez. Il me semble même que si mon frère, ou mon père ou ma mère n’eussent pas été comme il faut ; j’aurais dit que c’était un malheur, mais qu’entre eux et moi, il ne pouvait y avoir rien de commun. Mais ni la perte du temps précieux employé à ces soucis constants de la conservation de toutes les conditions difficiles du comme il faut, qui excluent toute occupation sérieuse, ni la haine et le mépris envers les neuf dixièmes du genre humain, ni l’absence d’attention à tout le bien qui se faisait en dehors du cercle des comme il faut, tout cela ne fut pas le mal principal que me causa cette idée. Le mal principal, c’était la conviction que le « comme il faut » est une situation privilégiée de la société, que l’homme ne doit pas essayer de devenir ou fonctionnaire, ou fabricant, ou soldat, ou savant, quand il est comme il faut, quand ayant atteint cette situation, il remplit déjà sa destinée et même devient supérieur à la plupart des hommes.

À une certaine époque de la jeunesse, après beaucoup de fautes et d’entraînements, chaque homme se met ordinairement dans la nécessité de prendre une part active à la vie sociale, choisit une branche quelconque du travail et s’y consacre ; mais avec un homme comme il faut cela arrive rarement ; j’ai connu et je connais beaucoup d’hommes vieux, orgueilleux, ambitieux, aux jugements sévères qui, si dans l’autre monde on leur posait ces questions : « Qui es-tu ? Qu’as-tu fait là-bas ? » ne pourraient que répondre : Je fus un homme très comme il faut.

Et c’est là le sort qui m’attend.