Jeunesse (trad. Bienstock)/Chapitre 35

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 2p. 219-226).


XXXV

COMMENT NOUS ACCUEILLÎMES LA NOUVELLE


La veille de cette déclaration officielle, tous dans la maison connaissaient déjà cet événement et le jugeaient diversement. Mimi garda la chambre toute la journée et pleura. Katenka resta avec elle et ne parut qu’au dîner avec un air blessé, emprunté évidemment à sa mère ; Lubotchka, au contraire, était très gaie, et déclara, pendant le dîner, qu’elle savait un merveilleux secret, mais qu’elle ne le dirait à personne.

— Ton secret n’a rien de bon, — fit Volodia qui ne partageait pas du tout son plaisir. — Si tu pouvais penser sérieusement à quoi que ce soit, tu comprendrais, au contraire, que c’est très mal.

Lubotchka, étonnée, le regarda fixement et se tut.

Après le dîner, Volodia voulut me prendre par le bras, mais craignant que cela ne ressemblât à de la tendresse, il me poussa le coude et me fit signe de venir au salon.

— Sais-tu de quel secret a parlé Lubotchka ? — demande-t-il après s’être assuré que nous étions seuls.

Volodia et moi causions rarement en tête-à-tête et de choses sérieuses, de sorte que, quand cela arrivait, nous éprouvions une certaine gêne réciproque, et, devant nos yeux, comme disait Volodia, des petits garçons commençaient à sauter. Mais maintenant, pour réponse à la confusion qui se lisait dans nos yeux, il continuait à me regarder fixement et sérieusement avec une expression qui disait : « Il n’y a pas à se gêner ici, quand même nous sommes frères et nous devons prendre conseil sur une importante affaire de famille ». Je compris, et il continua :

— Papa épouse mademoiselle Epifanov, tu le sais ?

Je fis signe de la tête parce que j’en avais déjà entendu parler.

— C’est très mal, — continua Volodia.

— Pourquoi donc ?

— Pourquoi ? — répondit-il avec dépit. — C’est très agréable d’avoir un oncle qui bégaie comme le colonel et toute cette parenté. Et elle aussi, maintenant, elle paraît bonne, mais qui sait ce qu’elle sera ? Pour nous, par exemple, c’est peu important, mais Lubotchka, elle doit bientôt aller dans le monde ; avec une telle belle-mère, ce ne sera pas très agréable, même elle parle mal le français, et quelles manières peut-elle lui donner ? C’est une poissarde et rien de plus, elle est peut-être bonne, mais quand même c’est une poissarde, — conclut Volodia, évidemment très content de cette épithète de « poissarde ».

Malgré ma surprise, d’entendre Volodia juger si tranquillement le choix de papa, il me sembla qu’il avait raison.

— Pourquoi papa se marie-t-il ? — demandai-je.

— C’est une histoire obscure ; Dieu le sait. Je sais seulement que Piotr Vassilievitch l’exhortait à se marier, qu’il l’exigeait, que papa ne le voulait pas, mais qu’ensuite il lui vint en tête une fantaisie chevaleresque. C’est une histoire obscure. Maintenant je commence à comprendre père, — continua Volodia. (Je fus péniblement affecté de ce qu’il dit père et non papa.) — C’est un homme charmant, bon, intelligent, mais si frivole, si léger ! C’est étonnant, il ne peut pas voir avec sang-froid une femme. Tu sais, il n’y pas de femme qu’il ait connue dont il n’ait été épris. Tu sais, Mimi, aussi.

— Quoi ?

— Je te le dis, j’ai reconnu récemment qu’il avait été amoureux de Mimi quand elle était jeune ; il lui écrivit des vers, il y eut entre eux quelque chose. Mimi en souffre jusqu’à présent.

Et Volodia rit.

— Pas possible, — dis-je avec étonnement.

— Mais surtout, — continua sérieusement Volodia, et tout à coup, parlant français, — comme ce mariage sera agréable à toute notre parenté ! Et sûrement elle aura des enfants.

Le bon sens et la prédiction de Volodia me frappèrent tant que je ne sus que répondre.

À ce moment, Lubotchka s’approcha de nous.

— Alors, vous savez ? — demanda-t-elle avec un visage rayonnant.

— Oui, — dit Volodia. — Mais tu m’étonnes, Lubotchka. Tu n’es plus une enfant au maillot, quelle joie peux-tu avoir de ce que papa épouse une traînée quelconque ?

Lubotchka prit tout à coup une physionomie sérieuse et pensive.

— Volodia, pourquoi une traînée ? Comment oses-tu parler ainsi d’Avdotia Vassilievna ? Si papa se marie avec elle, alors ce n’est pas une traînée.

— Oui, pas une traînée, je le dis comme ça, mais quand même…

— Non, il n’y a pas de quand même, — interrompit Lubotchka en s’échauffant, — je n’ai pas dit que c’est une traînée, cette demoiselle dont tu étais amoureux ! Comment donc peux-tu parler ainsi de papa et d’une femme admirable ? Bien que tu sois le frère aîné, ne parle pas ainsi, tu n’en as pas le droit.

— Mais pourquoi ne peut-on pas raisonner sur…

— On ne peut pas raisonner, — interrompit de nouveau Lubotchka, — on ne peut pas raisonner sur un père tel que le nôtre. Mimi peut raisonner, mais pas toi, le frère aîné.

— Non, tu ne comprends encore rien, — dit Volodia avec mépris. — Comprends donc, est-ce que ce sera bien qu’une Epifanov, Dounitchka, remplace pour toi défunte maman ?

Lubotchka se tut un moment, et tout à coup des larmes parurent dans ses yeux.

— Je te savais orgueilleux, mais je ne te croyais pas si méchant, — fit-elle en s’éloignant de nous.

Dans le pain, — dit Volodia en faisant une mine sérieuse et en clignant des yeux. — Voilà, va donc raisonner avec elle ! — continua-t-il, comme se reprochant de s’être oublié jusqu’à causer avec Lubotchka.

Le lendemain, le temps était très mauvais, et ni papa ni les dames n’étaient encore sortis prendre le thé quand je descendis au salon. Pendant la nuit, une petite pluie froide d’automne était tombée, au ciel couraient les derniers nuages qui s’étaient épuisés pendant la nuit, et au travers desquels brillait faiblement le soleil, déjà assez haut. Il faisait un vent humide. La porte du jardin était ouverte ; sur le parquet noir et mouillé de la terrasse séchaient les flaques de pluie de la nuit. Le vent faisait trembler la porte ouverte autour du crochet de fer, les allées étaient trempées et sales, les vieux bouleaux aux branches blanchâtres et nues, les buissons, les herbes, l’ortie, le groseillier, le sureau avec ses feuilles tournées de leur côté pâle, s’inclinaient du même côté et semblaient vouloir arracher leurs racines. Dans l’allée de tilleuls en tourbillonnant et s’attrapant l’une l’autre, volaient des feuilles jaunes et rondes, puis, imprégnées d’humidité, tombaient sur le sentier humide et sur l’herbe mouillée, vert sombre, des prairies. Mes pensées étaient occupées du futur mariage de mon père tel que l’envisageait Volodia.

L’avenir de ma sœur, de nous, de père même, ne me promettait rien de bon. J’étais révolté à l’idée qu’une femme étrangère et surtout jeune, sans y avoir droit, occuperait d’un coup la place… et quelle place ? Qu’une jeune demoiselle quelconque occuperait la place de feue maman ? J’étais très triste et le père me semblait de plus en plus coupable. À ce moment, j’entendis dans l’office sa voix et celle de Volodia. Je ne voulais pas voir le père maintenant et m’éloignai de la porte, mais Lubotchka vint me chercher et me dit que papa me demandait.

Il était au salon, debout, la main appuyée sur le piano, et à la fois nerveux et solennel, regardait de mon côté. Sur son visage n’était déjà plus cette expression de jeunesse et de bonheur que j’avais remarquée en lui pendant tout ce temps. Il était triste. Volodia, la pipe à la main, marchait dans la pièce. Je m’approchai de père et le saluai.

— Eh bien, mes amis, — fît-il résolûment en levant la tête, et de ce ton bref avec lequel on dit toujours les choses évidemment désagréables, mais sur lesquelles il n’y a plus à revenir. — Vous savez, je pense, que j’épouse Avdotia Vassilievna.

Il se tut un moment.

— Je ne voulais point me remarier… après votre maman… mais…

Il s’arrêta de nouveau.

— Mais évidemment c’est la destinée. Dounitchka est bonne, charmante, elle n’est plus très jeune ; j’espère, mes enfants, que vous l’aimerez, et elle, elle vous aime déjà de tout son cœur. Elle est très bonne. Maintenant, — dit-il en s’adressant à moi et à Volodia et comme en se hâtant de parler pour que nous ne pussions l’interrompre, — pour vous il est temps de partir. Moi, je resterai ici jusqu’au nouvel an et je viendrai à Moscou…

Il s’arrêta encore.

— … déjà avec ma femme et Lubotchka.

J’avais peine à voir père timide et comme coupable devant nous. Je m’approchai de lui, mais Volodia continuait de fumer, et baissant la tête, marchait toujours dans le salon.

— Voilà, mes amis, voilà ce que votre vieux a imaginé, — conclut papa en rougissant et toussotant. Il tendit ses mains à moi et à Volodia. Des larmes étaient dans ses yeux quand il prononça ces paroles, et je vis que la main qu’il tendait à Volodia, à ce moment à l’autre bout de la chambre, tremblait un peu. La vue de cette main tremblante me fit beaucoup de peine, et il me vint l’idée, qui m’attrista encore plus, que papa avait servi en 1812 et s’était acquis la réputation d’un courageux officier. Je pris sa longue main veinée et la baisai. Il serra fortement la mienne, puis sanglotant tout à coup, il prit à deux mains la petite tête brune de Lubotchka et se mit à lui baiser les yeux. Volodia fit tomber sa pipe exprès, et en s’inclinant pour la ramasser, en cachette, il essuya ses yeux avec son poing, et tâchant de n’être pas remarqué, il sortit de la chambre.