Jeunesse (trad. Bienstock)/Chapitre 37

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 2p. 234-237).


XXXVII

LES AFFAIRES DE CŒUR


Les affaires de cœur me prirent assez de temps tout cet hiver. Je fus amoureux trois fois. La première fois, j’étais passionnément épris d’une très grande dame que je vis au manège de Freytag, c’est pourquoi, chaque mardi et chaque vendredi — elle venait au manège ces jours-là — j’y allais pour la voir ; mais j’avais toujours si peur qu’elle ne me vît que toujours je m’installais loin d’elle, et je m’enfuyais si rapidement de l’endroit où elle devait passer, je me détournais si négligemment quand elle regardait de mon côté, que même je ne distinguais pas bien son visage et que jusqu’ici je ne sais pas si elle était vraiment belle ou non.

Doubkov, qui connaissait cette dame, et qui, par Dmitri, savait ma passion, me trouvant une fois au manège, caché derrière les valets qui tenaient les pelisses, m’effraya tellement, en me proposant de faire connaissance avec cette amazone, qu’en toute hâte je me sauvai du manège, et à la pensée seule qu’il lui eût parlé de moi, je n’osai plus revenir, même où étaient les valets, dans la peur de la rencontrer.

Quand j’étais amoureux d’une femme que je ne connaissais pas, et surtout d’une femme mariée, j’éprouvais une timidité mille fois plus grande que celle que je ressentais avec Sonitchka. Ce que je craignais le plus au monde, c’était que l’objet de mon amour ne connût cet amour et même ne soupçonnât mon existence ; il me semblait que si elle apprenait le sentiment que je nourrissais pour elle, ce serait une offense qu’elle ne pourrait jamais me pardonner. Et en effet, si cette amazone savait, en détail, comment je la regardais derrière les valets, et comment j’imaginais de l’enlever, de l’amener à la campagne, d’y vivre avec elle, et ce que je ferais d’elle, peut-être serait-elle très blessée. Mais je ne pouvais comprendre clairement que, me connaissant, elle ne pût saisir d’un coup toutes mes pensées, et qu’ainsi il n’y eût eu nulle honte à faire sa connaissance.

Une seconde fois je fus épris de Sonitchka que je vis chez ma sœur. Mon deuxième amour pour elle était passé depuis longtemps, mais je fus épris une troisième fois parce que Lubotchka me donna un cahier de poésies copiées par Sonitchka, parmi lesquelles Le Démon de Lermontov, dont beaucoup de passages tristes, amoureux, étaient soulignés à l’encre rouge, et dont les pages étaient marquées avec des fleurs. Me rappelant comment, l’année passée, Volodia baisait la bourse de sa demoiselle, je tâchai de faire de même, et en effet, resté seul le soir dans ma chambre, je commençai à rêver en regardant les fleurs et, les approchant de mes lèvres, je me sentis dans un état agréable, pleurnicheur ; de nouveau je fus amoureux, ou du moins je le supposai, pendant quelques jours.

Enfin, cet hiver-là, je fus épris une troisième fois, et d’une demoiselle dont Volodia était amoureux et qui venait chez nous. Cette demoiselle, comme je me le rappelle maintenant, n’avait absolument rien de bien et précisément de ce bien qui me plaisait ordinairement. C’était la fille d’une dame de Moscou très connue et très savante ; elle était petite, maigre, avait de longues anglaises blondes, et un profil très aigu. Tout le monde disait que cette demoiselle était encore plus intelligente et plus savante que sa mère, mais je n’en pouvais nullement juger, parce que, pris d’une sainte frayeur pour son esprit et sa science, je ne lui parlai qu’une fois et avec un tremblement inexplicable. Mais l’enthousiasme de Volodia, que nulle présence n’empêchait de paraître, se communiquait à moi avec une telle force, que je tombai passionnément amoureux de cette jeune fille. Mais sentant qu’il serait désagréable à Volodia de savoir que deux petits frères étaient amoureux de la même jeune fille, je ne lui parlai pas de ma passion. À moi, au contraire, ce qui me plaisait le plus dans ce sentiment, c’était la pensée que notre amour était si pur, que nous restions amis bien qu’aimant la même créature charmante, et qu’au besoin, nous étions prêts à nous sacrifier l’un pour l’autre. Cependant, Volodia, me semblait-il, ne partageait pas tout à fait mon opinion quant à la disposition au sacrifice, car il était si passionnément amoureux qu’il voulut gifler et provoquer en duel un vrai diplomate qui, disait-on, devait épouser cette demoiselle ; et pour moi, peut-être était-il agréable de sacrifier mon sentiment parce que je n’avais parlé à cette personne qu’une seule fois, et sur les qualités de la musique savante, et que mon amour, malgré tous mes efforts pour l’enflammer, disparut la semaine suivante.