Jeunesse (trad. Bienstock)/Chapitre 4

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 2p. 16-22).


IV

NOTRE CERCLE DE FAMILLE


Pendant ce printemps, papa fut rarement à la maison. Mais quand cela lui arrivait, il était très gai, tapotait sur le piano ses airs favoris, faisait de petits yeux tendres et inventait sur nous tous et sur Mimi des plaisanteries dans le genre de celles-ci : « Le prince héritier des Grouzines a rencontré Mimi à la promenade et en est devenu si amoureux qu’il vient de présenter une requête au synode afin d’obtenir le divorce » ; — ou bien : « On me nomme attaché à l’ambassade de Vienne » ; — et il nous disait tout cela de l’air le plus sérieux ; il effrayait Katenka avec les araignées dont elle avait une peur terrible ; il était très aimable avec nos amis Doubkov et Nekhludov, et sans cesse il racontait à nous et à nos hôtes ses projets pour l’année suivante.

Bien que ses plans changeassent presque chaque jour et qu’ils fussent toujours contradictoires, il était si entraînant que nous l’écoutions attentivement et Lubotchka, sans remuer les paupières, regardait, bec ouvert, les lèvres de papa, pour ne pas perdre une seule de ses paroles. Tantôt son plan était de nous faire rester à Moscou à l’Université, et de partir, lui, avec Lubotchka, en Italie pour deux années ; tantôt d’acheter une propriété au sud de la Crimée et d’y séjourner chaque été ; tantôt d’aller vivre à Pétersbourg avec toute sa famille, etc. Mais outre sa gaieté extraordinaire, ces derniers temps, se montrait en papa, un changement, qui m’étonnait beaucoup. Il s’était fait faire un costume à la mode. L’habit olive, le pantalon à sous-pieds, et par dessus une longue redingote qui lui allait très bien ; souvent il employait de bons parfums quand il allait dans le monde et surtout chez une dame dont Mimi ne parlait jamais sans un soupir et sans une expression du visage qui signifiait : « Pauvres orphelins ! La malheureuse passion ! Heureusement qu'elle n’est pas là », etc. Je savais par Nikolaï, puisque papa ne nous parlait jamais de ses affaires de jeu, qu’il avait été remarquablement heureux cet hiver, qu’il avait gagné beaucoup, beaucoup, puis placé son argent dans le Lombard et qu’au printemps, il ne voulait plus jouer ; c’est sans doute par crainte de ne pouvoir se retenir qu’il voulait aller le plus vite possible à la campagne. Il décida même, sans attendre mon entrée à l’Université, de partir pour Pétrovskoié avec les fillettes aussitôt après Pâques ; moi et Volodia nous irions les rejoindre.

Volodia, pendant tout l’hiver, et même au printemps, était l’inséparable du Doubkov (avec Dmitri il commençait à être un peu en froid). Leurs principaux plaisirs, comme j’en pouvais juger par les conversations que j’entendais, consistaient à boire sans cesse du champagne, à aller en traîneau sous les fenêtres d’une demoiselle dont, à ce qu’il me semblait, ils étaient amoureux tous deux, et à danser en vis-à-vis, non plus à des bals d’enfants, mais à de vrais bals. Cette dernière circonstance, malgré l’affection que Volodia et moi avions l’un pour l’autre, nous désunit beaucoup. Nous sentions trop la différence entre un garçon pour qui l’on fait venir encore des professeurs, et l’homme qui danse à de grands bals, pour nous confier l’un à l’autre nos pensées.

Katenka était déjà tout à fait grande, elle lisait une foule de romans et l’idée qu’elle pouvait bientôt se marier ne me semblait déjà plus une plaisanterie ; mais, bien que Volodia fût grand lui aussi, ils ne s’entendaient pas, et même, à ce qu’il me semble, ils se dédaignaient réciproquement. En général, quand Katenka était seule à la maison, rien ne l’intéressait sauf les romans et le plus souvent, elle s’ennuyait, et quand venaient des étrangers, elle devenait très vive, très aimable et faisait de tels yeux que je ne pouvais nullement comprendre ce qu’elle voulait exprimer ainsi. Mais plus tard, lorsqu’elle m’eût dit, dans une conversation, que la seule coquetterie permise aux jeunes filles est celle des yeux, je pus m’expliquer ces grimaces des yeux, étranges et peu naturelles, et qui, il me semble, n’étonnaient nullement les autres. Lubotchka commençait aussi à porter la robe presque longue, de sorte que ses pieds de canard se voyaient à peine, mais elle était toujours aussi pleurnicheuse. Maintenant elle ne rêvait plus d’épouser un hussard, mais un chanteur ou un musicien et dans cette intention elle s’occupait très sérieusement de la musique.

Saint-Jérôme, prévenu qu’il ne resterait à la maison que jusqu’à la fin de mes examens, avait trouvé une place chez un certain comte et depuis lors, nous regardait tous avec dédain. Il était rarement à la maison, commençait à fumer des cigarettes, ce qui était alors le comble de l’élégance, et avec une carte qu’il tenait près des lèvres, sifflotait sans cesse des airs grivois. Mimi, de jour en jour, devenait plus morne, on aurait dit qu’à dater de l’époque où nous commencions à être grands, des personnes et des choses elle n’attendait rien de bon.

Quand je vins pour dîner, je ne trouvai à la salle à manger que Mimi, Katenka, Lubotchka et Saint-Jérôme : papa n’était pas à la maison et Volodia, qui préparait son examen dans sa chambre avec ses camarades, avait demandé à dîner chez lui. En général, dans ces derniers temps, Mimi occupait à table la place principale, personne d’entre nous n’avait de respect pour elle et le dîner perdait beaucoup de son charme. Ce n’était plus, comme du temps de maman ou de grand’mère, une sorte de cérémonie réunissant à heure fixe toute la famille, et partageant la journée en deux parties. Nous nous permettions d’arriver en retard, au deuxième plat, de boire du vin dans les grands verres (Saint-Jérôme lui-même nous en donnait l’exemple), de nous vautrer sur nos chaises, de nous lever avant la fin du repas et d’autres licences du même genre. Dès lors, le dîner cessait d’être comme avant une quotidienne et joyeuse solennité de famille. C’était autre chose à Pétrovskoié, quand, à deux heures, tous habillés pour le dîner nous nous asseyions au salon et devisions gaiement en attendant cette heure solennelle. Juste au moment où la pendule de l’office se déclanchait pour sonner deux heures, avec la serviette sur le bras, le visage digne et un peu sévère, à pas lents, entrait Foca : « Le dîner est servi ! » prononçait-il gravement et à voix haute, et tous, la mine gaie et satisfaite, les grandes personnes devant, les enfants derrière, au bruit des jupons empesés et du craquement des bottes et des souliers, en parlant à mi-voix, allaient s’asseoir aux places désignées à chacun. C’était aussi une autre affaire à Moscou : tous, en causant à voix basse, debout devant la table, dressée au salon, attendaient grand’mère à qui Gavrilo était parti annoncer que le dîner était servi ; — tout à coup la porte s’ouvre, on entend le froufrou de la robe, les plis traînants, et grand’mère, son bonnet à rubans, d’un violet particulier, légèrement de travers, en souriant ou en jetant des regards obliques, sévères (selon l’état de sa santé), pénètre dans la chambre. Gavrilo se précipite vers sa chaise, il se fait un bruit de sièges, et tandis qu’on se sent courir dans le dos, un frisson — annonçant l’appétit, on prend sa serviette raide, encore humide, on mange une bouchée de pain, et, avec une avidité impatiente et joyeuse, en se frottant les mains sous la table, on regarde l’assiette de soupe fumante que le maître d’hôtel remplit en suivant l’ordre des dignités de l’âge et des attentions de grand’mère.

Maintenant je n’éprouvais plus ni joie ni émotion en venant dîner.

Le bavardage de Mimi, de Saint-Jérôme ; celui des fillettes, sur les affreuses bottes du professeur de langue russe, sur les robes à volants des princesses Kornakov, etc., bavardage qui m’inspirait, surtout envers Lubotchka et Katenka, un franc mépris que je n’essayais même pas de dissimuler, ne me distrayait pas de mon nouvel et vertueux état d’esprit. J’étais extraordinairement doux ; en souriant je les écoutais d’un air particulièrement aimable ; je demandais respectueusement qu’on me passât le kvass [1], et je cédais à Saint-Jérôme qui me corrigeait une phrase prononcée pendant le dîner, en faisant remarquer « qu’il vaut mieux dire je puis que je peux ». Cependant je dois avouer qu’il m’était un peu désagréable que personne n’accordât une attention spéciale à ma douceur et à ma vertu. Après le dîner, Lubotchka me montra un papier où étaient inscrits tous ses péchés ; je trouvai que c’était bien, mais qu’il était encore mieux d’inscrire tous ses péchés dans son âme et que « ce n’était pas ça ».

— Pourquoi pas ça ? — demanda Lubotchka.

— Oui, c’est bien aussi ; mais tu ne me comprendras pas. — Et je suis monté chez moi en disant à Saint-Jérôme que je voulais travailler un peu, mais en réalité, afin d’écrire pour moi-même et pour toute ma vie, puisqu’avant la confession il me restait une heure et demie, l’ordre de mes devoirs et de mes occupations, pour exposer sur le papier le but de ma vie et les règles selon lesquelles je devais agir sans m’en écarter jamais.

  1. Boisson fermentée à base de pain ou de pommes