Jeunesse (trad. Bienstock)/Chapitre 43

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 2p. 272-281).


XLIII

NOUVEAUX CAMARADES


L’hiver passa inaperçu, de nouveau c’était le dégel, et, à l’Université, on avait déjà affiché la date des examens, quand je me rappelai tout à coup que j’avais à répondre à dix-huit sujets qui avaient été traités devant moi et dont je n’avais ni entendu, ni inscrit, ni préparé un seul. Il est bizarre que cette question si simple : comment passerai-je l’examen ? ne se fût pas présentée à moi une seule fois. Mais tout cet hiver, j’étais tellement troublé par le plaisir d’être grand et comme il faut, que lorsque je me disais : comment passerai-je l’examen ? Je me comparais alors à mes camarades et je pensais : « Ils passeront donc l’examen, et la plupart d’entre eux ne sont pas comme il faut, alors j’ai un avantage sur eux et je dois être reçu. Je venais aux cours seulement par habitude et parce que papa m’y envoyait De plus, j’avais déjà beaucoup de connaissances, et souvent, je trouvais l’Université très gaie. J’aimais ce bruit, ce brouhaha, ces rires, dans l’auditoire. Pendant les cours, assis sur les derniers gradins, avec l’accompagnement des sons réguliers de la voix du professeur, j’aimais à rêver à quelque chose et à observer les camarades ; parfois, avec quelques-uns d’entre eux, chez Materne, j’aimais à boire de l’eau-de-vie, à manger, et à entrer dans l’auditoire, après le professeur, en faisant timidement grincer la porte, sachant que pour cela on peut attraper une réprimande. J’aimais à prendre part à quelqu’un de ces bons tours d’étudiant, où nous tous, éclatant de rire, restions dans le couloir. Tout cela était très gai.

Quand tout le monde commença déjà à fréquenter plus assidûment les cours, le professeur de physique termina ses conférences et fit ses adieux avant l’examen. Les étudiants se mirent alors à rassembler leurs cahiers et à se préparer par groupes. Je pensai alors que je devais aussi me préparer. Operov, avec lequel je continuais à échanger des saluts mais qui était avec moi en termes assez froids, comme je l’ai dit, non seulement me proposa ses cahiers, mais m’invita même à me préparer avec lui et d’autres étudiants. J’y consentis et le remerciai, espérant effacer complètement, par cet honneur, mon ancienne discorde avec lui, mais j’insistai pour que tous vinssent chez moi, chaque fois, puisque j’avais un bon appartement.

On me répondit qu’on travaillerait à tour de rôle, tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre, et où ce serait plus près. La première réunion eut lieu chez Zoukhine. C’était dans une petite chambre, derrière une cloison, dans une grande maison du boulevard Troubnoï. Au premier rendez-vous, je fus en retard, et quand j’arrivai, c’était déjà commencé. La petite chambre était tout enfumée, et même du tabac de la plus mauvaise qualité, que fumait Zoukhine. Sur la table, il y avait une bouteille d’eau de vie, un petit verre, du pain, du sel et un os de mouton.

Zoukhine, sans se lever, m’invita à boire de l’eau-de-vie et à enlever mon veston.

— Je pense que vous n’êtes pas habitué à tel festin, — ajouta-t-il.

Tous étaient en chemises de coton, sales, et en plastrons. Voulant ne pas montrer mon mépris pour eux, j’ôtai mon veston, et, comme mes camarades, m’allongeai sur le divan. En ne jetant que rarement les yeux sur le cahier, Zoukhine lisait, les autres l’interrompaient par des questions et il leur répondait par des explications courtes, intelligentes, précises. Je me mis à écouter, et, comprenant peu de choses, parce que je ne savais pas ce qui précédait, je posai une question.

— Eh ! mon cher, mais vous ne pouvez pas suivre si vous ne savez pas — dit Zoukhine. Je vous donnerai le cahier, vous repasserez cela pour demain, on n’a pas le temps de vous expliquer…

J’avais honte de mon ignorance, et, en même temps, comprenant toute la justesse de l’observation de Zoukhine, je cessai d’écouter et me mis à observer mes nouveaux camarades.

D’après ma division de l’humanité en ces deux classes d’hommes comme il faut et d’hommes non comme il faut, ils appartenaient évidemment à la seconde, et, à cause de cela, ils éveillaient en moi non seulement du mépris, mais une certaine animosité personnelle envers eux, parce que n’étant pas comme il faut, ils me considéraient non pas même comme leur égal, mais même avec bienveillance et me protégeaient. Ces sentiments étaient excités en moi par leurs jambes, leurs mains sales aux ongles rongés, et l’ongle long qu’Operov portait au cinquième doigt ; par leurs chemises roses et leurs plastrons, et les injures qu’ils s’adressaient réciproquement comme une caresse, et la chambre malpropre et l’habitude de Zoukhine de toujours renifler un peu en appuyant son doigt sur une narine, et surtout leur façon de parler en accentuant certaines expressions. Par exemple, ils employaient le mot idiot au lieu de sot, admirable au lieu de beau, etc., ce qui me semblait très pédantesque et très peu distingué. Mais l’accent avec lequel ils prononçaient certains mots russes et étrangers, excitait encore davantage en moi la haine des « non comme il faut ».

Cependant, malgré ces dehors repoussants, on pressentait quelque chose de bon dans ces hommes, et enviant cette camaraderie qui les unissait, j’éprouvais comme un attrait et voulais me rapprocher d’eux, quoique ce me fût difficile. Je connaissais déjà le doux et brave Operov, et maintenant Zoukhine, extraordinairement doué, et qui, évidemment, présidait cette compagnie, me plut beaucoup. C’était un petit brun, fort, au visage un peu gras et toujours luisant, mais remarquablement intelligent, vif et indépendant. Cette expression provenait surtout du front, pas très haut, mais bombé au-dessus des yeux profonds, noirs ; il avait les cheveux courts, raides, et une épaisse barbe noire qui semblait ne jamais être rasée. Il paraissait se préoccuper peu de lui-même (ce qui me plaisait toujours chez les hommes), mais on voyait que son esprit ne restait jamais inactif. Il avait une de ces physionomies expressives qui, quelques heures après que vous les avez vues pour la première fois, tout à coup se transforment à vos yeux. À la fin de la soirée, ce phénomène se passa devant moi avec la physionomie de Zoukhine. Tout à coup, sur son visage, se montrèrent de nouvelles rides, ses yeux s’enfoncèrent plus profondément, le sourire devint tout autre, et toute l’expression changea tellement que je ne l’aurais reconnu qu’avec peine.

Quand la lecture fut terminée, Zoukhine, les autres étudiants, et moi pour prouver mon désir de camaraderie, nous bûmes chacun un verre d’eau-de-vie, et, dans la bouteille, il ne resta rien. Zoukhine demanda qui avait vingt-cinq kopeks pour envoyer chercher de l’eau-de-vie par la vieille femme qui le servait, je proposai mon argent, mais Zoukhine, comme s’il ne m’avait pas entendu, s’adressa à Operov, et celui-ci, tirant une bourse en perles, lui donna la monnaie.

— Fais attention, ne t’enivre pas, — dit Operov, qui, lui-même, n’avait rien bu.

— N’aie pas peur, — répondit Zoukhine, en suçant la moelle de mouton. (Je me rappelle que j’eus alors la pensée que s’il était si intelligent, c’était parce qu’il mangeait beaucoup de moelle.) N’aie pas peur, — répéta Zoukhine en souriant un peu, et son sourire était tel qu’on le remarquait et qu’on lui en était reconnaissant. — Même si je bois, ce ne sera pas un malheur, mais regarde déjà, mon cher, qui dépassera l’autre. C’est prêt, mon ami, — ajouta-t-il en se frappant le front. — Voilà Sémenov, pourvu qu’il ne s’effondre pas ; il fait beaucoup la noce maintenant.

En effet, ce même Sémenov, aux cheveux gris, qui, lors du premier examen, m’avait rempli de joie à cause de son extérieur pire que le mien, et qui, reçu avec le numéro deux, était venu régulièrement aux cours pendant les premiers mois, s’était laissé aller à la débauche encore avant les répétitions, et, vers la fin du cours, ne se montrait plus à l’Université.

— Où est-il ? demanda quelqu’un.

— Je l’ai déjà perdu de vue, — continua Zoukhine, — la dernière fois, nous avons démoli ensemble le cabaret de Lisbonne. C’était une belle histoire. Après, il lui arriva une aventure quelconque… En voilà une tête ! Quelle flamme dans cet homme ! Quel esprit ! C’est dommage qu’il se perde ainsi. Et il se perdra assurément, ce n’est pas un gamin, pour, avec ses élans, rester à l’Université.

Après avoir causé encore un peu, nous nous séparâmes en prenant rendez-vous pour le jour suivant chez Zoukhine, car son logement était le plus rapproché pour tous les autres. Quand nous fûmes tous dans la cour, j’eus un peu honte de ce que tous allaient à pied et moi seul en drojki, et je proposai à Operov de le conduire chez lui. Zoukhine sortit avec nous et empruntant un rouble à Operov, il partit quelque part pour toute la nuit. En route, Operov me parla beaucoup du caractère et de la vie de Zoukhine, et arrivé à la maison, longtemps je ne pus m’endormir en songeant à ces nouveaux hommes dont je venais de faire connaissance. J’hésitais entre l’estime pour eux, ce à quoi me disposaient leur savoir, leur simplicité, leur honnêteté et la poésie de la jeunesse, de la bravoure, et d’autre part entre la répulsion que m’inspirait leur extérieur vulgaire. Malgré tout mon désir, à cette époque, il m’était absolument impossible de me lier avec eux. Nos conceptions étaient tout à fait différentes. Une foule de nuances qui pour moi faisaient tout le charme et tout le sens de la vie, étaient pour eux incompréhensibles et inversement. Mais la cause principale de l’impossibilité de notre rapprochement, c’étaient mon veston en drap de vingt roubles le mètre, mes drojki et mes chemises en toile de Hollande. Ceci était surtout important pour moi : il me semblait que je les froissais involontairement par les marques de mon bien-être, je me sentais coupable devant eux et tantôt m’humiliant, tantôt me révoltant contre cette humiliation imméritée, je ne pouvais nullement entrer avec eux en relations égales, franches. Et le côté grossier, vicieux du caractère de Zoukhine, en ce temps était à un tel degré masqué à mes yeux par cette puissance, cette poésie de la bravoure que je sentais en lui, qu’il était loin de me faire une impression désagréable.

Pendant deux semaines, presque chaque soir, je vins travailler chez Zoukhine. Je travaillais très peu parce que, comme je l’ai déjà dit, j’étais en retard sur mes camarades et n’ayant pas la force de travailler seul pour les rattraper, je feignais seulement d’écouter et de comprendre ce qu’ils lisaient. Je crois que mes camarades devinaient cette feinte, et souvent je comprenais qu’ils sautaient les passages qu’ils savaient eux-mêmes, sans jamais me rien demander.

Chaque jour, j’excusais de plus en plus « le non comme il faut » de ce cercle d’étudiants et m’entraînant dans leur vie, j’y trouvais beaucoup de charme. Seule la parole d’honneur que j’avais donnée à Dmitri de n’aller nulle part faire la noce avec eux, me sauva de la tentation de partager leurs distractions.

Une fois, je voulus me vanter devant eux de mes connaissances en littérature, surtout en littérature française, et j’entamai la conversation sur ce sujet. À mon grand étonnement, il advint que, malgré leur prononciation en russe des titres étrangers, ils avaient lu beaucoup plus que moi, connaissaient et appréciaient les écrivains anglais et même espagnols, Lesage, dont je n’avais jamais entendu parler. Pouschkine et Joukousky, c’était pour eux la littérature, (et non comme pour moi un livre relié en jaune, que j’ai lu et relu dans mon enfance). Ils méprisaient également Dumas, Sue et Féval, et je dois avouer que tous, Zoukhine surtout, jugeaient beaucoup mieux que moi et plus clairement la littérature. Je reconnus aussi qu’en musique je n’avais nul avantage sur eux. À ma grande surprise, Operov jouait du violon ; un autre étudiant qui travaillait avec nous jouait du violoncelle et du piano, et tous deux étaient de l’orchestre de l’Université ; ils connaissaient très bien la musique et savaient apprécier la bonne. En un mot, sauf la prononciation du français et de l’allemand, ils savaient tout ce par quoi je voulais me grandir à leurs yeux, et n’en étaient nullement fiers. Dans ma situation, j’aurais pu me vanler de mes relations mondaines, mais je n’en avais pas comme Volodia. Alors, quelle était donc cette hauteur avec laquelle je les regardais ! Ma connaissance avec le prince Ivan Ivanovitch ? Ma prononciation du français ? Mes drojki ? Mes chemises en toile de Hollande ? Mes ongles ? Mais n’est-ce pas une bêtise que tout cela ? — pensais-je parfois, timidement, sous l’influence de l’envie que me causaient cette camaraderie et cette franche gaieté que je voyais devant moi.

Tous se tutoyaient. La simplicité de leurs rapports allait jusqu’à la grossièreté, mais une grossièreté extérieure et sous laquelle perçait toujours le souci de ne point se froisser mutuellement. Parmi les expressions au moyen desquelles ils se manifestaient leur affection, celle de « lâche cochon » me chiffonnait un peu et me donnait un prétexte à moquerie ; mais ces paroles ne les blessaient pas et ne les empêchaient pas d’être ensemble sur le pied de la plus grande amitié.

Dans leurs rapports entre eux, ils étaient attentifs, délicats, comme seuls peuvent l’être les jeunes gens très pauvres et très jeunes. Je sentais surtout quelque chose de grand, de brave dans le caractère de Zoukhine, et même dans ses aventures au cabaret de Lisbonne, je pressentais que ses orgies, ses noces, devaient être tout autres que cette feinte avec le punch et le champagne à laquelle j’avais pris part chez le baron.