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John Morley, critique journaliste et homme d’État

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John Morley, critique journaliste et homme d’État
Revue des Deux Mondes3e période, tome 108 (p. 154-192).

Depuis une vingtaine d’années, l’Angleterre nous donne ce spectacle, peut-être unique, d’une société qui passe de l’aristocratie à la démocratie sans crise, sans souffrance, presque sans le savoir, par une lente et pacifique évolution des institutions et des mœurs. Pour détacher de la vieille France cette France nouvelle que nous sommes, il a fallu le forceps révolutionnaire : l’Angleterre aristocratique a enfanté l’Angleterre démocratique pendant le sommeil du chloroforme.

La génération contemporaine de ce phénomène s’incarne en quelques hommes politiques parvenus maintenant au milieu de la vie. J’ai esquissé ici même la physionomie de deux d’entre eux [1], lord Randolph Churchill et M. Chamberlain. Le premier est conservateur, le second est radical. L’un est entré au parlement de plain-pied, en vertu de son nom. L’autre s’est élevé péniblement, en se frayant une route neuve, des honneurs municipaux aux honneurs ministériels. Randolph Churchill est né éloquent comme il est né noble ; Joseph Chamberlain a dû faire lui-même sa fortune et son talent. Partis des points les plus opposés, l’arrière-petit-fils de Marlborough et le fabricant de boulons de Birmingham se sont rencontrés dans une œuvre commune qui est de faire passer aux mains du nombre la possession de la terre et le pouvoir politique, puis dans une autre œuvre qui consiste à défendre l’unité nationale contre toute tentative de démembrement.

Toute différente est la genèse politique de John Morley. Des méditations du cabinet il a passé aux batailles du journalisme et, de là, aux responsabilités du pouvoir, non pas en désabusé ou en cynique qui tourne le dos à l’idéal philosophique de sa jeunesse, mais au contraire en logicien pratique qui ne croit pas être allé jusqu’au bout de ses idées tant qu’il ne les a pas appliquées et pour qui l’action est la seconde étape de la vie, après la pensée. Jusqu’ici on se plaisait à citer l’exemple des penseurs qui étaient venus piteusement échouer dans un parlement. Le succès de M. Morley dans les deux domaines est significatif ; il ébranle la vieille notion d’après laquelle il y a deux races d’intelligences qui s’ignorent et se méprisent : les remueurs d’idées et les conducteurs d’hommes.

Longtemps seul de son avis sur une question d’intérêt national, M. Morley a vu tout à coup la moitié de l’Angleterre se rallier à son opinion. En une nuit, il est devenu le porte-paroles d’un grand parti qui gouvernera demain, l’inspirateur et l’héritier présomptif du vieux Gladstone. Bon gré mal gré, il a fallu accepter comme guide ce théoricien, ce raisonneur, le premier leader anglais qui soit sorti de nos rangs à nous autres, gens de lettres, et qui, au pouvoir, représente l’Idée, comme Randolph Churchill représente la Tradition modernisée et Joseph Chamberlain les Intérêts populaires. Étudions l’homme et laissons au temps de juger l’œuvre.


I

Une large rue paisible de South Kensington, sans boutiques, allongeant sa perspective droite de cent maisons pareilles, avec perron, portique, quatre étages et trois fenêtres de façade. Vous sonnez à l’une de ces maisons qui ne se distingue en rien de ses voisines. Une parlour-maid vient vous ouvrir, coiffée du bonnet traditionnel, vêtue de la robe d’indienne imprimée si c’est le matin, de mérinos noir après trois heures. Vous avez un rendez-vous : on vous introduit sans paroles inutiles. Une impression de recueillement vous prend déjà. Pas de cris d’enfans : la maison est silencieuse. Ce personnage de Ben Jonson qui haïssait le bruit et ne voulait que des muets autour de lui aurait volontiers pris son gîte en un tel lieu. Dans l’escalier très clair, une grande glace, à mi-chemin, où le visiteur se voit monter. Au premier étage, on vous laisse seul dans un salon qui fortifie l’impression reçue. Toute une paroi est occupée par une bibliothèque. Pas de bibelots, point de couleurs vives, aucune trace d’affectation ou d’exotisme. Mobilier vaguement moderne, mais sans date précise et sans recherche du style. Une sévérité qui se tient entre la banalité et l’élégance, dans une harmonie de nuances fines et pâles. Le maître de la maison doit aimer la blancheur, non cette blancheur éclatante, agressive qui offense les yeux, mais cette blancheur discrète, un peu grise, qui repose et caresse la vue et qui a peut-être, pour un penseur, le charme symbolique d’une synthèse des couleurs.

La porte s’ouvre, M. Morley paraît sur le seuil, tout droit, un peu raide : le demi-siècle déjà vécu ne pèse pas du moindre poids sur ses épaules. Si la première impression reste incertaine, ce doit être votre faute, car jamais physionomie ne s’est présentée plus franchement. Les cheveux, courts et aplatis, laissent au front toute sa largeur et sa hauteur. Ni barbe, ni moustaches, rien de ces végétations parasites qui sont, au dire d’un père de l’église, un mensonge contre la vérité de la face humaine. Mais déjà la double nature, la double vocation de l’homme se révèle et commence à inquiéter celui qui vient l’étudier et le pénétrer. Vu de profil, avec ce nez tranchant, presque agressif, qui entraîne avec lui la bouche en avant, il a une expression de combat, il semble attaquer. De face vous ne voyez plus que ces yeux clairs et calmes, qui cherchent et qui réfléchissent, à l’ombre sous la voûte des sourcils.

Rapide, sans brusquerie, poli, mais grave, M. Morley a conduit le visiteur dans son cabinet. Là, tous les outils du travail de l’esprit, encore des livres et beaucoup de lumière. Assis en face de vous, M. Morley est prêt à vous entendre, car il a une qualité rare chez un maître de la parole : il écoute admirablement. Si vous obtenez de lui qu’il vous dise quelques mots sur lui-même, évitant les vulgaires confidences biographiques, il vous expliquera simplement et modestement sa vie intellectuelle. Il étendra la main vers un groupe de portraits suspendus à la muraille, et parmi lesquels se détachent deux expressives figures de vieillards, et il vous dira : « Deux hommes m’ont fait, John Stuart Mill et M. Gladstone. » Entre les deux maîtres, placez un ami, dont je tâcherai d’expliquer le rôle, et vous apercevrez les trois phases de cette existence. Mais n’oubliez pas que John Morley, disciple de Mill, compagnon de Chamberlain, lieutenant de Gladstone, est surtout et avant tout… John Morley.

Il est né en décembre 1838 à Blackburn, où son père était, je crois, médecin. Cette année même, comme on lui reprochait son extrême sensibilité à propos d’une émeute irlandaise, il disait, en souriant, dans la chambre des communes : « La vue des têtes cassées ne me fait pas peur ; j’ai été élevé dans une officine de chirurgien. » De là il passa au collège de Cheltenham, puis à Oxford. A vingt ans il était bachelier ès-arts et avocat [2]. C’était en 1859. Jusque-là il avait suivi la route de tout le monde. Sa vocation d’homme de lettres se décide alors, et le goût d’écrire est déjà accompagné du besoin de l’indépendance et de l’autorité, car nous le trouvons, avant vingt-cinq ans, directeur de la Literary gazette, qui prend bientôt le nom de Parthénon et qui, par le format, la division intérieure et les caractères généraux de la rédaction, rappelle l’Athenœum, auquel elle faisait concurrence. En 1867, Lewes remet à John Morley la Fortnightly Review, alors récemment fondée et encore peu connue. Ce que M. Morley en a fait, pendant sa direction de quinze années, on le verra tout à l’heure ; en ce moment, nous n’avons sous les yeux qu’un débutant, mais un débutant déjà sûr de sa voie.

L’heure de la biographie n’est pas venue pour M. Morley. Je ne fais ici que l’histoire de ses idées ; je la tire de ses premiers écrits ; je la devine d’après les influences générales ou particulières auxquelles il était soumis en ces années décisives de la formation intellectuelle. Cependant quelques témoignages, glanés çà et là, me montrent en lui un jeune homme de mœurs sérieuses. « On n’a jamais vu M. Morley s’amuser, » écrit un de ses anciens collaborateurs de la presse politique. N’en concluez pas qu’il ne possédât point la faculté de s’égayer. « Le rire, a-t-il dit quelque part, a une belle place dans la vie. » Mais son rire n’était pas celui de tout le monde et ne naissait pas des mêmes causes. Il n’était pas, comme les Anglais de son âge, bon canotier, intrépide vélocipédiste, adroit au cricket et au foot-ball ; c’était, j’imagine, un cavalier très ordinaire et un chasseur médiocre. Il aimait la musique, celle qui donne des émotions, celle qui fait du mal à force de faire plaisir. Il aimait aussi la campagne et les longues promenades, en tête à tête avec un ami, où l’on discute en marchant et où, avec l’horizon matériel des bois et des collines, se succèdent et se transforment indéfiniment les perspectives de l’idée. Dans cet aimable pays, autour de Guildford, où les larges plateaux découverts alternent avec les retraites d’ombre, il eut plus d’une fois pour compagnon son maître et ami, Stuart Mill, auquel le liaient d’avance de vieilles relations familiales ; ou bien Owen Meredith qui lui lisait le soir, dans le parloir de quelque auberge rustique, les strophes nées le matin, le chapitre de roman ébauché dans la journée. A défaut de compagnon, nous pouvons supposer qu’il avait en poche un de ses livres favoris, dont il nous parlera bientôt ; quelquefois un poète ou un romancier, George Sand qui lui semblait « le premier prosateur du siècle, » Goethe, qu’en dépit de l’autorité de Stuart Mill il préférait à Schiller, Wordsworth qui a empreint de moralité anglaise le sentiment romantique des beautés du monde visible ; surtout Emerson, « le seul réformateur qui calme, » le seul penseur de ce temps qui ait mis complètement d’accord la science et la démocratie, Emerson pour qui la poésie n’est que le langage naturel de la philosophie religieuse, et qui, « traduisant la pensée de Kant à travers Coleridge, en a fait un évangile. »

il goûtait la solitude avec les grands morts, il recherchait aussi le contact et la conversation des vivans. Souvent on le rencontrait à Witley, auprès de ce couple si intéressant et si honorable, quoique volontairement irrégulier, que formait George Eliot avec Lewes, son mari d’adoption. Il a donné très franchement ses impressions sur tous deux. Lui, esprit remarquablement souple, mais vulgaire par certains aspects, avec sa vitalité inextinguible, sa verve un peu grossière et ses réminiscences bohèmes, mais aussi avec son dévoûment entier, naïvement admiratif envers celle dont l’affection avait été pour lui « une seconde naissance. » Elle, sage et bonne, mais plus sérieuse qu’il n’eût fallu dans l’ordinaire de la vie, légèrement artificielle et maniérée comme ceux qui n’ont connu le monde qu’à travers les livres ; du génie sans esprit, comme notre George Sand ; s’écoutant parler et « ayant toujours conscience d’elle-même, » alors qu’elle écrivait un billet pour accepter ou inviter à dîner. Il lui arrivait d’ennuyer, jamais d’affliger. M. Morley a décrit ces traits marqués, un peu massifs, cette voix aux notes d’orgue, ce front d’homme, ce visage penché vers l’interlocuteur avec tant de bonne volonté et de bonne foi. Son amitié pour la grande romancière resta en deçà de l’enthousiasme. Elle ne pouvait avoir d’influence sur lui. La religiosité où elle fondait si étrangement ses doutes et ses croyances n’était pas faite pour gagner cet esprit ferme et décidé. Son exemple lui apprit du moins que, même pour le penseur et l’écrivain, il est malsain de vivre hors du monde.

Ici se présente une question embarrassante. Il est indiscret de sonder l’existence intime d’un contemporain et, d’autre part, il est malaisé de parler d’un homme tant qu’on ne sait point quelle place la femme a tenue dans sa vie. John Morley trouvait-il en lui, sans effort, « cette austérité qui est dans la fibre des grands caractères ? » Son ambition précoce et prévoyante tira-t-elle un fruit de cette phrase de Mirabeau qu’il a citée plusieurs fois : « Quel tort fait à la France l’immoralité de ma jeunesse ! » Enfin éprouvait-il ce sentiment qu’il a défini en une ligne, « ce subtil dédain de la femme qui se cache au fond de certaines âmes et que l’on rougirait d’avouer ? » Sans être un puritain, il me semble qu’il a dû avoir toujours ce goût de la blancheur, qui se remarque dans sa maison. Cet homme sévère devait être, autant et plus qu’un autre, capable d’aimer ; mais il est un raffinement d’esprit qui préserve de certaines chutes et qui sert de vertu mieux que la vertu même. La vertu ! En Angleterre, plus que partout ailleurs, elle sait se rendre déplaisante ; elle prêche, nasille, psalmodie, damne, d’un cœur sec et d’une voix attendrie, ceux qui font du bien suivant une autre formule et cherchent la vérité par d’autres voies. C’est ce qu’on appelle le cant. M. Morley hait le cant ; il a, plus d’une fois, traité rudement ceux qui ne savent que dire : « Seigneur ! Seigneur ! » Il a écrit à propos de Byron : « L’Angleterre méritait Don Juan. Cette littérature satanique était due à un peuple qui ne respecte aucune idée, aucune aspiration, si elle n’est justifiée par un verset de la Bible et si elle n’est patronnée par la Society of tracts. » Cela ne signifie pas qu’il y eût rien de commun entre le héros de lord Byron et M. Morley. Quant à ces puritains, dont il haïssait le jargon ridicule ou l’exclusivisme farouche, et qui, de leur côté, l’eurent longtemps en horreur parce qu’il écrivait le mot God avec un petit g, il devait, à plusieurs reprises, agir de concert avec eux, et dans une mémorable circonstance de sa vie, prendre pour guide leur instinct moral.

Le cerveau, chez certains êtres exceptionnels, prend d’abord l’empire et se subordonne les autres organes. « Nous connaissons, dit M. Morley à propos de Turgot, ce tempérament que la passion du savoir consume de bonne heure et qui tend vers ce but ses énergies avec une incessante et joyeuse activité, dans ce pur et brillant matin de la vie intellectuelle qui n’est pas encore terni par les vulgaires et tumultueux besoins de l’existence, ni voilé par les déceptions de la pensée. » S’il connaissait si bien ce tempérament, c’est qu’il l’avait observé en lui-même. Il a indiqué d’un mot à quelle famille d’esprits il appartenait : « Nous avons besoin de lumière encore plus que de chaleur. »

Pour trouver cette lumière, il fallait s’orienter. Quel était l’état des esprits au moment où M. Morley commença d’écrire ? Quels hommes et quelles idées régnaient ?

Il a dit lui-même : « Dans mes jours d’Oxford, l’étoile de Newman s’était couchée, et l’astre de Stuart Mill se levait. » J’ai essayé, dans cette Revue, à propos de l’historien Froude, de définir l’influence de ce grand cardinal Newman, récemment disparu du milieu de nous, et qui a presque défait la réforme anglicane. Dans un de ces jours où son génie bavait, Carlyle a dit de Newman qu’il devait avoir « la cervelle d’un lapin de taille moyenne. » M. Morley n’eût pas donné cette forme grossière à son dédain ; il sentait à demi le charme pénétrant des pages incomparables de l’Apologie, mais il croyait que l’humanité en avait fini avec la théologie, comme un homme de vingt ans croit ne jamais relire Peau d’âne.

On jurait par Macaulay autant que par Stuart Mill. Le célèbre historien venait de mourir, dans le plein de sa gloire. Savoir par cœur les Essais et en citer des phrases-sentences, c’était alors le premier devoir du journaliste. Non-seulement M. Morley n’admira point Macaulay, mais il devait être un des premiers à attaquer, un des plus âpres à dénoncer cette rhétorique bourgeoise qui cache sous sa brillante mise en scène, avec bien des ignorances et des erreurs, la médiocrité, on oserait presque dire la grossièreté morale. Macaulay a le prodigieux mérite de dire toujours quelque chose ; mais ce « quelque chose, » que vaut-il ? Avec Macaulay comme avec Thiers, la science est faite et la société est bien comme elle est ; l’esprit humain est arrivé, par conséquent arrêté. Leur critérium est le succès ; leur méthode, de plaire ; leur art, de louer leurs amis et de parer leurs idées. Pendant trente ans, Macaulay a empêché d’étudier la révolution de 1688, comme Thiers a empêché d’écrire l’histoire de Napoléon.

Mais la jeunesse anglaise avait d’autres maîtres. Carlyle, cette « force morale » dont Goethe avait prédit, trente ans plus tôt, dans une conversation avec Eckermann, le développement et l’influence, touchait à l’apogée de sa popularité. Pendant que, dans son grenier de Chelsea changé en cabinet d’étude, il se débattait avec son dernier livre, qui eut tant de peine à sortir, les générations nouvelles dévoraient son Cromwell, sa Révolution française, son Culte des héros et jusqu’au Sartor resartus, autrefois dédaigné des éditeurs. L’admirable artiste, le prestigieux écrivain que Carlyle ne voulait pas être, et qu’il était pourtant, agissait sur les nerfs de John Morley sans le toucher à fond. Il accordait que, « dans ses plus humbles parties, l’œuvre de Carlyle reflète la totalité de l’univers, » que « le carlylisme avait ramené au respect le monde révolté par le byronisme. » Mais il ne suivait point le sage de Chelsea, parce qu’il voulait aller quelque part et que le sage de Chelsea ne conduit à rien.

L’évolutionisme venait de paraître et faisait une fortune rapide, envahissait tous les domaines. Derrière Darwin, se montraient Tyndallet Huxley. Le christianisme, religion nominale, se refroidissait, se vidait de plus en plus ; ce n’était déjà plus, pensait-on, qu’un cénotaphe, un néant sous une draperie officielle. La science allait tout expliquer et tout soumettre. Il y eut quelques années de confiante et vaniteuse satisfaction, un moment d’enthousiasme qui sera peut-être le dernier dans l’histoire de l’esprit. Ce qui le fortifia, c’est qu’il coïncidait avec une béatitude répandue dans le corps social, analogue à celle qui, dans l’être physique, accompagne les copieux repas et les heureuses digestions. Jamais l’Angleterre n’avait gagné tant d’argent. L’humanité, décidément adulte, avait rompu avec toutes les superstitions, religieuses, économiques, militaires. Plus de dogmes, plus de douanes, plus de guerres. On n’avait plus qu’à vivre heureux et à faire des affaires.

John Morley était imprégné de ce positivisme au milieu duquel il était né et où il avait grandi. Mais déjà il portait en lui une protestation secrète contre l’optimisme de la science et de la société. Stuart Mill lui-même n’eût pu le convaincre que la logique gouverne seule les choses. Lorsqu’il louait son maître de ne « jamais quitter un problème sans l’avoir résolu, » il devait se dire que les vraiment grands esprits sont ceux qui connaissent des problèmes insolubles.

Il était mélancolique. Non de cette mélancolie qui suit le plaisir ou l’effort : du premier, il ne se souciait guère, et le second, loin de l’abattre, lui laissait une excitation saine. Mais sa mélancolie était née avec lui. Dès le premier regard jeté autour de lui, il avait connu que le monde est mauvais, qu’il peut devenir meilleur, et qu’il ne sera jamais bon ; que « les choses appelées intelligence et bonté humaines se fabriquent péniblement, à force de patience, avec de détestables matériaux. » L’un des premiers dans son temps, l’un des seuls parmi sa race, au milieu de la jovialité niaise ou de la brutalité affairée, il a senti ce parfum de mort, cette fine et délicate odeur de pourriture automnale qui caractérise les fins de civilisation et que quelques-uns, aujourd’hui, savourent jusqu’à l’ivresse.

Cette disposition pessimiste conduit beaucoup d’écrivains, soit à la révolte et à une sorte d’anarchie mentale, soit à l’abdication de la raison et à la sujétion volontaire, soit enfin à je ne sais quel état d’indifférence triste et veule où l’artiste survit seul et n’est plus capable que de traduire des sensations. John Morley ne pouvait tomber sous l’empire d’aucun de ces sentimens. Ses maîtres lui avaient appris à révérer cette idée de la loi, dont la science a étendu le domaine jusqu’à l’infini. C’était cette idée qui devait être « la grande inspiration moderne ; » c’est dans la participation consciente au jeu et à la marche des forces de la nature que réside le bonheur des intelligences. Il s’attachait à cette noble idée. Pour l’aborder et la rendre sienne, il pouvait, comme les autres, bâtir un système : il préféra se faire critique et historien. Le dernier paru d’une longue lignée de penseurs qui commence avec lord Herbert de Cherbury et avec Locke, il voulait prendre la philosophie rationaliste à ses débuts, la suivre dans ses progrès, dans ses combats, dans ses détours, et jusque dans ses déviations. L’erreur même, dans cette étude rétrospective, aurait son prix : car l’erreur, en son temps, a été un fait psychologique, elle a marqué un moment dans l’histoire des idées.

Que la religion de la loi sortît de cette recherche, amoindrie ou fortifiée, les années d’action viendraient après les années d’étude et de pensée. J’ose dire que c’était le plan d’une belle vie. Si l’action n’applique pas les principes conquis, elle console des mécomptes de la spéculation. Il y a deux beaux mots dans les langues humaines : vérité et liberté. Lequel est le mot divin ? C’est ce que John Morley allait chercher en essayant successivement, à travers l’histoire, la vertu de ces deux mots.


II

Je crois que dans le cercle positiviste d’où M. Morley est sorti, on gardait encore rancune à Carlyle, vers 1860, de ce qu’on appelait sa désertion. Cette désertion remontait à vingt ans. Stuart Mill avait été, lorsqu’il préparait l’Histoire de la révolution, son plus infatigable pourvoyeur de documens, l’avait prôné dans la presse, avait « chauffé » ses conférences, lui avait ouvert à deux battans la Revue de Westminster, organe officiel de la haute pensée radicale. Et soudain, Carlyle lui avait tourné le dos pour se faire caresser par Robert Peel, à la table de lady Ashburton.

On ne se console d’avoir perdu un tel homme qu’en le démolissant, si l’on peut. Or, l’œuvre de Carlyle prêtait singulièrement aux attaques. Il semblait s’être donné pour mission de combattre la pensée française en l’honneur de la pensée allemande, de découronner Voltaire pour introniser Goethe. La campagne avait duré dix ans ; commencée dans la Revue d’Edimbourg, dans la Foreign review, dans le Fraser’s, elle s’était achevée par l’Histoire de la révolution et les lectures de Willis’s rooms. Pour Carlyle, l’Encyclopédie n’était qu’une ennuyeuse gaminerie, la Révolution une farce tragique, sans causes profondes et sans résultats durables, une catastrophe qui ne savait pas ce qu’elle voulait dire, comme l’éruption du Vésuve ou le tremblement de terre de Lisbonne.

Suggéra-t-on à M. Morley l’idée d’entreprendre, après trente ans écoulés, une campagne en sens contraire ? Y fut-il conduit par la direction même de ses études ? En tout cas, l’œuvre était digne de lui. Il y donna plus de douze années de sa vie, au milieu de ces mille interruptions et de ces mille retards que nous connaissons tous et que les besognes quotidiennes du journalisme jettent au travers de nos plus chers projets littéraires. Elle se compose aujourd’hui d’un volume sur Voltaire, de deux volumes sur Diderot et les encyclopédistes, de deux volumes sur Rousseau, de trois volumes de mélanges où Vauvenargues, Turgot, Condorcet, la révolution, ses coryphées, ses antagonistes et ses continuateurs tiennent la plus grande place. Je sais que M. Morley fait bon marché de ses premiers écrits, mais il est le seul à penser ainsi. Je ne détacherai donc rien de ce bloc imposant et compact. J’essaierai, en la résumant, de dire ce qu’a été cette œuvre pour les Anglais et ce qu’elle doit être pour nous.

Avant de parler du XVIIIe siècle, M. Morley a commencé par étudier le XVIIe. Il a passé de Bossuet à Pascal, « comme on passe de la solennité splendide de l’église au frisson de la crypte. » Pour bien comprendre l’idée de la bonté humaine qui apparaît dans Vauvenargues et éclate dans Rousseau, la notion du progrès indéfini qui s’affirme chez Turgot et surtout chez Condorcet, il se donne la peine de remonter au pessimisme des Maximes et des Pensées, où il trouve les sentimens et les principes contraires. Pessimistes ou optimistes, aucun Anglais n’a mieux lu et compris nos moralistes. C’est une page d’excellente critique que celle où il les compare aux moralistes d’outre-Manche, à Francis Bacon, à Thomas Browne, à Shaftesbury, à Addison. Chez aucun de ses compatriotes, il ne trouve cette psychologie intime, cet accent douloureux et profond, cette rêveuse pitié, cette poetic pemiveness, qui fait le charme de Vauvenargues et atteint, avec Pascal, à de si tragiques hauteurs. D’où vient cela ? De ce que l’Angleterre avait de bonne heure donné, par la poésie même, une expansion au sentiment poétique, qui, en France, jusqu’au XIXe siècle, fut chassé des vers et obligé de se réfugier dans la prose. C’est pourquoi il y a tant de raison chez nos poètes, tant de poésie chez nos moralistes.

Ne nous attardons point et arrivons à Voltaire avec notre auteur.

Pour M. Morley, Voltaire n’est point, comme pour Carlyle, l’incarnation du scepticisme. Sceptique ! « Il n’est pas plus capable de l’être que Bossuet et moins que de Maistre. » Le doute lui est inconnu : il est tout en affirmations et en négations. Jamais il ne se pose une question sans y répondre. En cela, il est bien de sa nation, car le Français n’est point sceptique. A en croire M. Morley, « il n’y a jamais eu en France de véritable sceptique avant M. Renan. » Le doute fait peur aux Français, et, depuis qu’ils ont aperçu le vide, ils ont le vertige.

Que représente donc Voltaire, s’il n’incarne point le doute ? Il représente la soif de connaître, de critiquer et de discuter ; il représente la passion, qui était inconnue de l’âge précédent. Les tableaux de Le Brun, comme les tragédies de Racine, sont des œuvres impersonnelles : Voltaire se répand, se précipite avec furie dans ses livres ; il est tout entier dans chaque ligne qu’il a écrite. Le premier, il a fait de la pensée une arme et de la littérature un moyen d’action. C’est de quoi M. Morley l’admire surtout, et il se révèle lui-même par ce jugement.

La vie de Voltaire a trois phases distinctes. Avant de passer le détroit, il n’est que l’élève de Chaulieu, l’auteur des J’ai vu, de l’épître à Uranie et de quelques maximes libérales semées dans Œdipe. Le bâton des laquais du chevalier de Rohan et l’Essai sur l’entendement de Locke, lu et compris à Londres, font un second Voltaire.

Assurément tout n’était pas beau dans ce que Voltaire vit à Londres : Walpole tout-puissant, un parlement corrompu, l’État pillé impudemment par les « grosses femmes » de George Ier. Mais pourtant ce parlement corrompu discutait les affaires du pays et votait les impôts. Il y avait des gens qui parlaient tout haut. Les opinions étaient libres. On citait des hommes de lettres qui avaient été ministres, d’autres ambassadeurs, et, du fond même de son humiliation et de son exil, Swift rappelait ce qu’avait osé, ce qu’avait pu la puissance nouvelle du journalisme. Voltaire entrevit un art nouveau dans Shakspeare, il s’enflamma d’enthousiasme pour les découvertes de Newton. On ne nous apprend rien en nous disant qu’il a été l’élève de Locke et l’ami de Bolingbroke, mais on ajoute, au contraire, un important appoint à l’étude de Voltaire, lorsqu’on nous le montre empruntant quelque chose à Herbert de Cherbury, à Toland, à Woolston, à Berkeley, lorsqu’on spécifie, comme l’a fait M. Morley, la nature et l’étendue de ces emprunts.

Voilà donc Voltaire à l’école des déistes anglais. Observez, à ce propos, la destinée différente d’une même doctrine chez deux peuples de génie différent. Le déisme anglais et le déisme français sont identiques au début. Ils ont en commun la notion d’un dieu séparé de sa création, d’ailleurs très digne, vivant a noblement, » d’après l’ancienne définition, c’est-à-dire sans rien faire, une sorte de roi qui ne réside pas dans son royaume et se fait révérer plutôt qu’obéir. Le déisme anglais, de plus en plus idéaliste, s’imprègne de religiosité et finit par s’acclimater à l’église. Le déisme français se fait matérialiste, puis révolutionnaire, en haine du clergé qui adosse l’autel au trône et qui unit ses destinées à celles de la monarchie. A qui la faute ? Vous pressentez la réponse : au catholicisme. M. Morley, qui n’appartient à aucune religion, mais qui écrit en terre protestante, fait au protestantisme la politesse de dire que la réforme du XVIe siècle a préparé l’esprit humain à la complète et définitive émancipation. Évidemment il le croit, puisqu’il le dit ; pourtant il sait mieux que moi que le prayer-book est un rituel romain d’où Cranmer a, de ses mains impures, arraché quelques pages, et que la différence entre le romanisme et l’anglicanisme est une question de bougies.

Quoi qu’il en soit, Voltaire emprunta à ses professeurs de déisme la méthode dont ceux-ci s’étaient servis contre les théologiens catholiques. Cette méthode, c’est la critique historique dans ce qu’elle a de plus mesquin. M. Morley reproche à Voltaire d’avoir ergoté sur les détails, d’avoir attaqué les miracles au lieu d’attaquer le miracle, d’avoir constamment taquiné les théologiens, au lieu de combattre en face et dans son principe la religion révélée. Le surnaturel, voilà l’ennemi ! Pourquoi Voltaire s’est-il arrêté en chemin ? Puisqu’il s’était mis à l’école des Anglais, que n’est-il allé jusqu’à Hume ?

« Il n’y a pas une œuvre de Voltaire, a dit M. Villemain, qui ne porte l’influence des Anglais. » Cette parole avait besoin d’être dégrossie et précisée. L’influence des Anglais sur Voltaire dure vingt ans et cesse vers 1750. Mme du Châtelet est morte. Voltaire, brouillé avec Frédéric et n’attendant plus rien de la cour de France, s’enferme aux Délices ou à Ferney. Le tremblement de terre de Lisbonne porte le dernier coup à son optimisme. Dès lors, il sera un « Pascal sans solution, » un Pascal tombé du purgatoire dans l’enfer, un Pascal qui maudit et ricane, mais ne « cherche » plus et ne « gémit » pas, sauf, les jours où les douleurs lui tenaillent les reins et où Tronchin ne sait pas le soulager. Alors il reviendra à Bayle, qui apprend aux hommes à être heureux et sages, à douter, à vivre sans système, à connaître non ce qui est, mais ce qui n’est pas, et à se faire une joie, non de la possession de la vérité, mais de la découverte et de la confusion de l’erreur.

Tel est, à vol d’oiseau, le Voltaire de M. Morley. On trouvera sans doute que ce n’est pas un petit honneur pour un étranger qui écrivait il y a tantôt vingt-cinq ans, de s’être rencontré d’avance, en plus d’un point, avec les critiques contemporains les plus compétens [3], principalement en ce qui touche la chronologie des idées de Voltaire.

On ne s’attend pas à voir un Anglais saisir entièrement, chez Diderot, le philosophe, le critique, l’artiste et l’écrivain. Bien qu’elle n’apparaisse pas à certains esprits très distingués de notre temps, l’influence de Diderot a été et est encore considérable. Non-seulement parce qu’il a conçu la première idée de l’Encyclopédie, parce qu’il a inspiré le livre de l’Esprit, écrit nombre de pages du Système de la nature, soufflé peut-être à Rousseau le paradoxe contre la société et les arts, paradoxe cent fois réfuté, mais qui renaît toujours et dont l’imagination moderne est obsédée, mais surtout parce qu’il est l’apôtre du relatif, parce qu’il a introduit dans la critique le goût personnel, l’impression : par ce seul mot jugez combien il est actuel et vivant ! De Sedaine à Dumas fils, tout notre drame bourgeois sort de lui. Le premier, il a rendu avec des mots les émotions de la peinture et de la musique. Il a inventé, sans le savoir, l’écriture artiste ; il a été le maître à écrire de Michelet, et, par Michelet, de M. Taine. Nous avons tous l’air d’avoir appris notre langue dans le Neveu de Rameau, ce livre étonnant, révolutionnaire, où il a dépassé à l’avance tous ses successeurs en peignant l’ancêtre, le prototype de tous les bohèmes, jusques et y compris « Monsieur Legrimaudet, » et où il a fait, le premier encore, cette terrible expérience de mettre en haut ce qui est en bas et de faire du mal le bien. Un jeune homme de dix-huit ans qui lit le Neveu de Rameau croit mettre le pied dans le monde des idées de Satan ; il sent tout à coup le champ intellectuel démesurément élargi ; les pensées entrent dans son cerveau par torrens et la vocation littéraire se déchaîne comme un ouragan.

M. Morley a compris tout cela, ou presque tout. Il a fait plus : il a traduit le Neveu de Rameau. Cette lutte avec Diderot et avec Goethe est une des audaces heureuses de sa vie littéraire.

Ici nous allons retrouver notre guide précieux et sur pour l’histoire comparée des idées chez les deux peuples. Les notions de Diderot sur la relativité, il les emprunte à Berkeley, lequel a démontré que les formes, les grandeurs, les proportions ne sont pas des perceptions directes, mais des jugemens comparatifs de notre esprit. M. Morley indique ce qu’Helvétius doit à Hume et d’Holbach à Toland. A son tour Bentham s’empare d’une idée qu’Helvétius avait perdue dans les labyrinthes de sa propre subtilité, fonde sur cette idée l’utilitarisme et « fait faire à l’Angleterre l’économie d’une révolution. » Lorsque M. Morley nous dit que l’Encyclopédie est « fille du Novum Organum, » ce n’est plus un renseignement, c’est une métaphore. Lorsqu’il définit l’Encyclopédie un effort « pour organiser la pensée en un régiment, avec des chefs et des bannières, » une tentative « pour substituer à l’ancien système religieux, dans toutes ses parties, un corps de vérités scientifiques, » le commencement d’une « ère nouvelle où les hommes de lettres formeront le nouvel ordre sacerdotal, » cette pompe nous semble un peu surannée, à nous qui considérons d’ordinaire l’Encyclopédie comme un immense fiasco. Prenons garde, cependant, d’aller aussi loin dans le dénigrement que nos grands-pères dans l’enthousiasme. Peut-être, en cette matière, péchons-nous surtout par ignorance. Aussi beaucoup de Français trouveraient-ils leur profit à lire les chapitres, si bien étudiés, où M. Morley, prenant l’Encyclopédie dans l’œuf, c’est-à-dire dans la cervelle fumante de Diderot, la conduit, d’étape en étape, jusqu’à son achèvement final, en dégage le plan, les tendances générales, la méthode, en signale les défaillances, esquisse enfin la physionomie de cette grande armée du rationalisme, depuis Lenglet-Dufresnoy, qui en fut le doyen, jusqu’à Condorcet, qui en fut l’enfant prodige, jusqu’à Morellet, qui survécut à tous les collaborateurs de Y Encyclopédie. De 1674 à 1817, de la naissance de Lenglet-Dufresnoy à la mort de Morellet, cent quarante-trois ans s’écoulent et, aux regards sympathiques de son historien, l’Encyclopédie semble couvrir ce vaste espace de la vie civilisée.

L’ouvrage de M. Morley sur Rousseau est, sinon le meilleur de ses livres, du moins le plus émotionnel, le plus humain, celui où il a mis le plus de chaleur, de jeunesse, d’agrémens narratifs, et de cette psychologie intime qu’il goûtait chez nos moralistes. C’est là qu’on trouvera ces alternatives de dédain et d’indulgence, ces mouvemens de dégoût, suivis par des retours de pitié, qui le caractérisent et que le sujet, hélas ! justifiait si bien. L’écrivain avait compris qu’on ne peut expliquer Rousseau sans le raconter, car chez Rousseau l’intelligence est « lente, rebelle, presque obtuse ; » c’est le sentiment qui est tout son génie, et comment comprendre le sentiment de Rousseau sans connaître les émotions de sa vie.

Je citerai comme exemple de la manière de M. Morley la façon originale et franche dont il aborde l’union avec Thérèse Levasseur. C’est assez l’usage de se lamenter sur cet accouplement du génie avec une brute. Ici rien de tel. Si M. Morley plaignait quelqu’un, ce serait Thérèse. Elle eût été plus heureuse si elle avait épousé un palefrenier ; Rousseau ne l’eût pas été davantage s’il avait épousé une femme comme Mme d’Épinay ou Mme d’Houdetot. Songez que l’inégalité sociale n’existait pas entre eux : c’était Rousseau, l’ancien domestique, qui s’était associé à Thérèse la laveuse de vaisselle. Et remarquez encore que cette association n’a pas été stérile au point de vue de la génération des idées. Ce n’est pas Diderot, après tout, c’est Thérèse qui a inspiré les discours contre la société et contre les arts. Ce même goût des primitifs, des incivilisés, qui jette Jean-Jacques dans les bras de la Levasseur, s’épanche, dans ces discours, en phrases éloquentes et qui portent loin. En sorte qu’il y a déjà de la révolution française dans cette liaison du philosophe avec la fille du peuple.

Révolutionnaire en politique et réactionnaire en religion : telle est, pour M. Morley, la formule de Rousseau. C’est pourquoi il a enfanté une double postérité, Robespierre et les jacobins, Chateaubriand et les catholiques de la Restauration. M. Morley n’est qu’à demi favorable au premier de ces deux Rousseau ; il combat le second avec une hostilité peu déguisée. C’est au Vicaire savoyard qu’il réserve ses ironies, fortifiées de celles qui ont déjà servi à d’autres. Après avoir reconnu que ces pages sont « la synthèse de toutes les émotions religieuses, » que le vicaire savoyard rend aux âmes « cette vie intérieure sans laquelle le jour n’a point de soleil et la nuit point d’étoiles, » il finit par traiter cette foi de « haillon métaphysique flottant dans un rayon de sentiment. » Puis vient le sarcasme ordinaire : « Voilà un dieu pour le beau temps ; il nous en faudrait un autre pour les jours de pluie ! » Enfin, revenant au sérieux, il conclut que cette religion n’a point d’avenir parce qu’elle ne ménage point sa place à la conviction intellectuelle, parce qu’elle s’associe pour jamais au mystère.

Passons, avec le critique anglais, de Rousseau à ses disciples et arrêtons-nous à certain article sur Robespierre qui a, autrefois, causé quelque émotion et qui n’est pas encore oublié. C’est cet article qui l’a fait traiter de jacobin par quelques politiciens faciles à émouvoir et à scandaliser.

Il est vrai que M. Morley s’y montre très indulgent pour les actes législatifs de Robespierre, et que, par momens, l’étude prend les allures d’une apologie. La grande faute de Robespierre, c’est, paraît-il, une faute de goût. L’ordonnance de la fête de l’Être suprême ne valait rien et le dieu des jardins de Robespierre était fort inférieur à la déesse Raison de Chaumette. La société peut-elle subsister sans Dieu ? — Oui, répond Chaumette. — Non, répond Robespierre. C’est la lutte de Voltaire et des holbachiens contre Rousseau et les sentimentalistes qui a passé des livres à la tribune et des salons dans la rue. Il s’agit de savoir qui guillotinera son concurrent, du Dictionnaire philosophique ou du Vicaire savoyard. Oserai-je avouer que les sympathies de M. Morley, en cette circonstance, sont avec Chaumette ? Robespierre a « le tempérament sacerdotal. » Il représente « le prêtre » qui devient si aisément « l’inquisiteur. » Les femmes, nous assure AI. Morley, ne s’y sont pas trompées lorsqu’elles entouraient Maximilien d’admiration et de tendresse. Les Anglais, eux aussi, ont reconnu en lui un air de famille avec les grands chanteurs de psaumes du XVIIe siècle.

Rejeter Robespierre comme jésuite est peut-être une gaminerie d’homme grave qui s’amuse à hérisser le poil à des lecteurs timorés et formalistes. Si M. Morley ne nous persuade pas tout à fait que Robespierre fut un prêtre déguisé, il a moins de peine à nous faire voir que « ses aspirations étaient fort au-dessus de ses talens. » On a dit de Bonaparte que c’était un Robespierre à cheval. Pour que le mot fût vrai, il faudrait que la réciproque le fût aussi et que Robespierre eût été un Bonaparte à pied. Le cheval, c’est beaucoup, mais le génie, c’est quelque chose, et Maximilien n’a été qu’un médiocre !

M. Morley est revenu plus d’une fois à ce grand sujet de la Révolution française, notamment pour discuter M. Taine. L’erreur du XVIIIe siècle, le « poison de la Révolution, » c’est, suivant M. Taine, l’abus de la raison absolue, transportée dans les choses du gouvernement. M. Morley admet que ce fut « l’application fausse de la méthode des mathématiques aux problèmes de la sociologie. » Mais à l’en croire, la Révolution n’est pas le triomphe de l’esprit gréco-latin, elle est un produit presque direct de la Réforme. Sous des formes différentes, Diderot et Rousseau représentent la première protestation de l’individualisme contre l’esprit de généralisation et le dogmatisme d’État. Si Voltaire a refusé de les comprendre, c’est « qu’avant d’être le père du XVIIIe siècle, il était le fils du XVIIe. » Dans le Contrat social qui est l’évangile de la Révolution, pas une idée qui n’ait été dans Hobbes, ou dans Locke, ou dans Althusen. Dans le Vicaire savoyard, qui inspire tour à tour Robespierre et Chateaubriand, pas un sentiment que Rousseau n’ait respiré dans l’air de Genève. En sorte que la Révolution ne serait pas classique, mais protestante. Puis, par un de ces retours qui lui sont familiers, M. Morley fait bon marché de ces vastes théories, toujours fausses en quelque endroit, et revient à l’explication la plus simple, qui fut celle de Tocqueville, celle de tout le monde : la Révolution est née des besoins ambians et des défauts de l’ancienne société, elle est sortie des faits encore plus que des livres.

Les hommes les plus intéressans après nos maîtres, ce sont les ennemis de nos maîtres. Car ils se sont occupés, eux aussi, pour les combattre, des idées que nous servons. Telle est la pensée qui sert de préface et, en quelque sorte, d’apologie à l’étude que M. Morley a consacrée à la contre-révolution dans la personne et dans les écrits du comte de Maistre.

Qui dira les similitudes inexplicables, les affinités secrètes qui rapprochent de tels adversaires ? Pourquoi de Maistre le théocrate inspire-t-il à Morley le positiviste des égards presque tendres ? J’en vois plusieurs raisons. D’abord, l’homme et la destinée l’attirent. Cette vie ballottée, les misères de Venise, les mesquineries administratives de Cagliari, l’affreux isolement de Pétersbourg, ce grand talent inutile, ce grand caractère s’usant contre de petites choses, tout cela l’émeut de pitié. Dans des pages que je n’espérais pas de lui, il paraît comprendre, lui, l’homme fort et calme, ces batailles nocturnes que les nerveux et les sensitifs livrent aux fantômes de l’insomnie : heures atroces auprès desquelles la vie ordinaire, si dégoûtante qu’elle soit, semble un paradis. Il met de la délicatesse à faire ressortir les côtés doux et aimans de cet homme qu’on accuse communément de dureté. Cette dureté même le charme, et il se baigne, avec un amer plaisir, dans le pessimisme de Joseph de Maistre.

Certes, il est loin d’être converti. Lorsqu’on lui explique le mal physique comme la rançon et le châtiment du mal moral, d’après une doctrine renouvelée des théologiens du moyen âge, il raille ce dieu aveuglément cruel, ce « colossal septembriseur, qui n’a même pas lu le traité de Beccaria sur les Délits et les peines. » Et cependant il est entraîné, à demi séduit par les qualités que de Maistre révèle pour l’organisation de la société. C’est si beau, ce rêve de la monarchie spirituelle, si bien fait pour tenter un penseur ! Ce roi sans soldats, ce vieillard qui domine le monde est singulièrement auguste, même aux yeux des incroyans. Il représente l’éternelle succession des forces invisibles, l’idée qui ne meurt pas au sommet d’une pyramide de contingences.

Au besoin, Auguste Comte aurait appris à M. Morley à révérer de Maistre, oublié, presque inconnu en France de 1850 à 1870. Le chef du positivisme français est certainement un de ceux qui ont le plus influé sur la formation de ses idées. Cependant, à l’époque où il arrivait à la virilité intellectuelle, on dut le mettre au courant des circonstances qui avaient amené une rupture entre Comte et ses amis d’Angleterre. Dans un article de l’Encyclopœdia Britannica, M. Morley a raconté à son tour cet épisode où la question d’argent joue le principal rôle. Il semble que le pape des positivistes manquait un peu de tact et de modestie dans la perception du denier de Saint-Pierre. Ni le côté sec, antipathique de l’homme, ni le côté chimérique et ridicule de la doctrine n’ont échappé à M. Morley. Il ne demandait pas mieux que de discuter sérieusement les lois de l’évolution sociale et la fameuse gamme des sciences (fort entamée par la critique d’Herbert Spencer). Mais, lui qui repoussait un symbole sorti des entrailles de l’humanité et créé par la force des siècles, qu’aurait-il fait d’une religion de confection et d’un dogme fabriqué à la machine ? La première partie de l’œuvre et de la vie de Comte appartient à l’histoire de la philosophie ; la seconde ne relève que de l’aliénisme. Les ennemis de Comte ont inventé cette formule : le Comtisme = le Catholicisme — le Christianisme. Ses partisans ont riposté par cette autre formule : le Comtisme = le Catholicisme + la Science. M. Morley s’est contenté de dire : « Le comtisme, c’est l’utilitarisme couronné par une décoration fantastique. Supprimez ce décor : il n’y a plus de comtisme, car il y a eu une école utilitaire avant comme après lui. » Cela revient à dire que l’originalité de Comte réside dans la partie la plus douteuse et la plus précaire de son système. C’est là le dernier mot de M. Morley sur ce sujet et il est probable qu’il s’y tiendra.

Là s’arrête la série des études du critique anglais sur la pensée française. Comme on le voit, il lui rend sa place, sa portée, son caractère humain, universel, son action sur la marche de la civilisation. Mais il veut qu’elle soit née elle-même de certaines influences anglo-germaniques, mal vues ou mal définies avant lui.
III

Quant au profit qu’il avait tiré lui-même de ces études, on le devine aisément. De tant d’idées analysées, critiquées, jugées a priori ou a posteriori, dans leur principe philosophique ou dans leurs conséquences historiques, il lui restait un certain nombre de notions acquises, faits d’expérience, probabilités plus ou moins hautes, vérités et demi-vérités, laissant entre elles des contradictions et des lacunes, mais point de système. M. Morley l’avouait, et c’était là son originalité parmi les penseurs. En effet, le seul système, la véritable explication du monde, c’est la Science, laquelle est toujours en formation et en progrès. Nul de nous ne connaîtra la Science totale et définitive. L’homme est fait pour chercher, et le jour où il aura trouvé, il n’aura plus qu’à disparaître.

Cette conception de la vie et de la science produit chez certains une disposition à la mollesse, à l’indifférence, à l’abstention : « A quoi bon l’effort, puisque le chemin est si rude et la vérité si loin ! Autant habiter la vieille maison bâtie d’erreurs et meublée de préjugés ! Rendons-la confortable pour nous et pour nos enfans ! » M. Morley ne l’entendait pas ainsi. Ce monde n’était qu’une immense ébauche, un gigantesque pis-aller : soit. Chaque génération n’en était pas moins tenue de faire une tentative pour l’améliorer. L’histoire humaine avec ses innombrables avortemens, les efforts en pure perte et les énergies gâchées qu’elle raconte, est bien loin d’avoir épuisé toutes les possibilités. Ce qui a été trouvé est imperceptible à côté de ce qui reste à découvrir ; ce qui a été fait n’est rien au regard de ce qui reste à faire. L’évolution n’est pas une cause, mais une loi, une loi qui s’accomplira sans nous et même contre nous, mais qui s’accomplira mieux et plus vite si nous lui donnons notre adhésion spontanée, notre concours intelligent et enthousiaste. Travaillons donc à notre double tâche : agrandir le champ de la connaissance et rendre meilleur le sort de l’homme. Deux tâches connexes : car toute conquête de l’entendement est une extension de la vie, un progrès social, si le philosophe et le législateur savent se mettre d’accord. C’est pour leur imposer cet accord et en dicter les termes précis que M. Morley écrivit le plus hardi, le plus significatif, mais le plus contesté de ses livres : On compromise.

Ce livre a pour point de départ les études sur le XVIIIe siècle français que nous venons de passer en revue. Un siècle et un autre demi-siècle ont passé depuis Voltaire et l’Encyclopédie ; M. Morley s’étonne de trouver encore debout l’optimisme chrétien (car il continue à ne pas s’apercevoir que le christianisme est né du dégoût et de la pitié : dégoût du monde et pitié pour l’homme). Il s’étonne de retrouver sur son autel le Dieu qui, depuis le commencement des temps, se divertit à regarder le lugubre panorama du mal accompli sous le soleil et qui « a vu que c’était bien. » N’est-il pas temps de parler comme nous pensons, d’agir comme nous parlons ou comme nous écrivons ? L’heure n’est-elle pas venue de faire une société conforme aux données de la science, comme le christianisme en avait bâti une réglée par ses dogmes ? En un temps de liberté complète, serons-nous plus lâches que nos grands-pères ? La tyrannie des mœurs sera-t-elle plus puissante que n’a jamais été celle des lois ? Ou nous déciderons-nous enfin à mettre nos paroles et nos pratiques en harmonie avec nos convictions intérieures ?

Il est impossible de ne pas songer ici à Tolstoï et à ses derniers livres, à cette brutalité apostolique avec laquelle il secoue les fondemens de la société contemporaine et nous somme de le suivre au désert pour y fonder une société nouvelle. L’appel que Tolstoï nous adresse, au nom du mystère, au nom du grand Inconnu, M. Morley nous l’adresse au nom de la Science. Dans les deux cas, on nous prêche l’oubli du moi, le renoncement volontaire, l’effacement de l’individu devant l’espèce ; on fait la guerre à la torpeur invétérée des habitudes, aux deux grands ennemis du progrès : le mensonge et la paresse. Le philosophe anglais s’accorderait sans doute avec le grand mystique russe pour reconnaître que la société est à peu près dans l’état où elle se trouvait à la fin du IIIe siècle de notre ère, lorsque, déjà conquise à la vérité nouvelle, elle se débattait encore au seuil d’une révolution terrible, suait de vertige et de peur à l’idée d’échanger son doux néant contre la dure vie et la sanglante apothéose des confesseurs.

Comment procéder à ces grands changemens ? La prudence prescrit de s’avancer par degrés ; le cœur conseille « de ne point arracher. » La philosophie prononce, par la bouche d’Herbert Spencer, que le « compromis » est dans la nature des choses : c’est la résultante de forces différentes qui agissent en même temps. Bien que M. Morley accepte cette doctrine, bien qu’il déclare chercher une accommodation entre la vérité absolue et les circonstances, je ne vois guère la part faite à ces circonstances et je n’aperçois le « compromis » nulle part dans son livre, si ce n’est dans le titre. A peine fait-il une distinction entre les opinions et les actes. Il ne se contente pas à aussi bon marché que M. Renan, qui disait à ses adversaires : « Laissez-nous le collège et l’Université, nous vous abandonnons l’école primaire. » Il veut aussi, il veut surtout l’école primaire. La « religion des majorités » lui paraît la plus détestable de toutes ; aussi n’entend-il pas livrer le grand nombre au joug du dogmatisme, en se réservant la liberté comme un privilège pour lui et pour ses amis. Il estime que la vérité est une, et il a raison ; mais il a tort peut-être d’oublier que la nature humaine, est double, et que, par conséquent, une doctrine double s’impose aux religions. Cette duplicité n’est pas un pur accident ou une ruse de prêtres, un rideau prestement tiré entre le sanctuaire et le corps du temple pour masquer à la foule pieuse l’incrédulité du célébrant. Toute religion a son ésotérisme aussi bien que son exotérisme ; toute religion est un symbolisme, et tout symbole est double, s’il n’est triple. Depuis Platon nous avons perdu le sens des mythes, et nos penseurs traitent brutalement de mensonges ces poétiques images du vrai, plus suggestives, plus profondes que des démonstrations scientifiques : pressentimens merveilleux d’un avenir entrevu par éclairs ou vagues réminiscences d’un temps où le ciel parlait à la terre. Il est difficile de faire raisonner l’homme de prière ; il est impossible de faire prier l’homme d’étude. Et pourtant ce monde-ci serait abominable si la vérité n’était visible ou accessible qu’à l’un de ces deux hommes. « Dieu, a dit saint Ambroise, n’a pas permis à l’homme de faire son salut par la dialectique. » M. Morley, au contraire, pense que l’homme n’a rien à espérer que des lumières de la raison. Voilà les deux absolus en présence. Lequel a raison ? On souhaiterait que tous deux eussent tort, que la dialectique et la prière fussent non des parallèles, mais des rayons qui se couperaient en Dieu.

Un grand écrivain rêvait une croix sur la tour Eiffel. M. Morley, lui aussi, a senti la nécessité de donner un couronnement à l’édifice scientifique dont notre génération a été le prodigieux architecte, et il a, dans la dernière partie de son livre On compromise, vaguement esquissé la religion de l’avenir telle qu’il la pressent. Il nous fait entrevoir « la légende de la Pitié s’incarnant dans quelque nouvel et plus large évangile » dont le christianisme épuré aura fourni les matériaux, car la foi des âges scientifiques sortira de la foi actuelle comme celle-ci est sortie de la foi juive. Mais, de même que le christianisme s’est détaché violemment du judaïsme, ce sera aussi parmi les luttes et les déchiremens que sera enfantée la religion nouvelle. « Elle n’apportera pas la paix, mais le glaive. » Maudite par sa mère, elle lui fera la guerre sans merci.

C’était, en somme, un livre très franc, un peu rude, médiocrement conciliant, impérieux comme une mise en demeure. La bonté de M. Morley n’était pas accompagnée de douceur ; sa pitié même, tombant de trop haut, pouvait blesser. Le livre fut très remarqué, très lu ; il a donné à l’Angleterre pensante une secousse salutaire. Il a réveillé ceux qui dormaient au bord de l’abîme, troublé dans leur quiétude ces élégans agnostiques de l’Église établie qui « s’engagent, en entrant dans la vie, à ne plus chercher, » et qui, « pour assurer leur existence matérielle, font le pacte de marcher à travers le monde masqués et bâillonnés. » Il est bon que, de temps à autre, ceux qui ne veulent pas penser, ceux qui jouent avec les mots et trichent avec leur entendement soient invités à choisir entre le oui et le non. — Mais si l’on écoute M. Morley, les églises seront vides aujourd’hui même ! — Qu’elles se vident donc, et, dès demain, elles seront remplies d’une autre race d’hommes dignes de recueillir la Parole des lèvres mêmes de Paul ou d’Augustin !

Bien peu de gens osèrent approuver On compromise. En revanche, les écrits politico-historiques de M. Morley ont obtenu un accueil respectueux et sympathique. Il s’est occupé de Burke deux fois, en 1869 et en 1878. La première étude est une dissertation analytique et critique ; la seconde, qui est plutôt une biographie, fait partie de la fameuse série des Hommes de lettres anglais, dont il a été le promoteur. En 1889, il a donné Walpole à une autre collection qui paraît également destinée au succès et qui a pour titre général Douze hommes d’État anglais. Composés à dix années d’intervalle, ces trois écrits ne trahissent pas de divergence sensible entre la pensée du jeune homme et celle de l’homme mûr. On noterait seulement chez l’un plus de confiance dans la vertu des principes, chez l’autre une connaissance plus profonde, plus minutieuse des détails du gouvernement.

Le Burke et le Walpole de M. Morley mériteraient d’être étudiés à loisir, comme des leçons de science politique et des œuvres d’art. On admirerait comme l’auteur sait ce beau métier de faiseur de livres dont se mêlent aujourd’hui tant d’incapables. On louerait ce goût, ou plutôt ce dégoût intellectuel qui ne laisse jamais tomber une banalité, cette étude parfaite du sujet, du temps et de tous les faits sociaux qui s’y rapportent, ces touches délicates qui restituent l’homme intime, ces mots qui peignent ou qui jugent, ces portraits qui, en deux lignes, font voir l’âme et le visage, cette subtile impartialité qui, dans un même acte, sépare le bien et le mal, les intentions et les résultats, approuve, par exemple, la paix d’Utrecht en flétrissant Bolingbroke qui l’a faite, ou méprise l’ignoble Wilkes en condamnant le parlement qui l’a injustement frappé.

Il n’y a point de hasard dans la vie littéraire et politique de M. Morley. Ce n’est donc pas sans réflexion qu’il a choisi Walpole pour sujet après Burke. Bien qu’ils appartiennent au même parti, ces deux personnages semblent aux deux pôles de la politique. L’un est un habile manieur d’hommes et un grand homme d’affaires. Pour le faire comprendre aux lecteurs français, peut-être faut-il leur dire que Walpole est essentiellement « bourgeois, » si le mot peut s’appliquer à un gentleman anglais du XVIIIe siècle, chasseur, joueur, ivrogne, athée et libertin. Et Burke ? Burke, c’est « le Bossuet de la politique. » Il a aimé et admiré la constitution anglaise comme il faut l’admirer et l’aimer. « On croit, on ne comprend pas, et l’on est sauvé. » Ce peu suffit, et le lecteur voit que, si un léger effort était nécessaire à M. Morley pour sympathiser avec Burke, il lui en fallait faire un plus grand pour comprendre Walpole. Il jugea cet effort utile. D’abord il était impatienté de s’entendre traiter de doctrinaire, et il eût écrit tout le volume rien que pour y insérer cette petite proposition, qui le résume : « Après tout, la première besogne d’un gouvernement, c’est l’expédition des affaires. » Mais il aimait à se prouver à lui-même, une fois de plus, que la théorie et l’action ne sont pas des ennemies, et que telle page de Burke n’est que la généralisation d’une pratique gouvernementale de Walpole.

Pour achever ce que j’avais à dire de l’écrivain, j’ai dépassé, et de beaucoup, la date de son entrée dans la politique active, qui peut être placée en mai 1880, à l’époque où il prit la direction de la Pall-Mall Gazette.

Il y avait plus de douze ans qu’il était à la tête de la Fortnightly Review, dont il avait fait, non sans scandaliser et sans irriter quelques-uns, un des premiers organes de la pensée européenne. Il n’est pas défendu de croire que la Fortnightly Review avait emprunté quelques-uns de ses traits, et par conséquent quelques-unes de ses causes de succès, à la Revue où paraît cette étude. Quoi qu’il en soit, la Fortnightly Review différait de tout avec les vieilles revues trimestrielles : par le ton, la forme, la distribution des matières, la dimension des articles, surtout par ce fait que, ni frivole, ni solennelle, elle était essentiellement moderne. Son triomphe constata leur décrépitude. Très « avancée » dans les questions politiques, religieuses, pédagogiques, elle s’ouvrait, avec un éclectisme hospitalier, à tout ce qui était neuf, hardi et curieux. En 1870, elle ne fêta point nos malheurs ; elle ne célébra pas, avec le vieux Carlyle, l’avènement de l’Allemagne comme une victoire de la justice et de l’intelligence. A part quelques banales injures à Napoléon III et quelques sarcasmes immérités contre la république conservatrice qui sauva alors notre pays, la Fortnightly Review se montrait sympathique à la France, à son relèvement, à la restauration de son influence, à l’établissement définitif de sa forme nouvelle de gouvernement, jusqu’à se faire soupçonner elle-même de républicanisme.

M. Morley faisait un grand pas en passant de la presse périodique à la presse militante, de la bataille des idées, sereine et paisible en somme, à la mêlée, bien autrement bruyante et furieuse, des hommes et des intérêts. Les confidences de son ancien lieutenant nous permettent de le suivre dans le cabinet directorial de Northumberland-Street dont j’ai en ce moment la reproduction photographique sous les yeux et qui, avec ses chaises en désordre, ses bibliothèques mises au pillage, ses livres gisans entr’ouverts, son tapis jonché de papiers froissés et déchirés comme des gargousses, suggère invinciblement à l’esprit l’idée de l’escarmouche quotidienne, de l’éternel combat à coups d’argumens, où l’on guérit les plaies avec de nouvelles blessures et où on laisse les morts s’enterrer eux-mêmes. Chaque matin, en arrivant dans la salle encore déserte et fraîche, rafraîchis eux-mêmes par le sommeil de la nuit et par l’air du matin, l’éditeur et le sous-éditeur partaient au premier mot, se lançaient dans une discussion de principes, jusqu’au moment où M. Morley mettait fin à cette inutile effusion de sève intellectuelle et ramenait aux questions du jour son jeune et fougueux compagnon.

Au journal, personne ne prenait de libertés avec M. Morley : on l’aimait et on le craignait. Quelquefois il avait un léger accès de goutte au pied. A certains tressaillemens nerveux, à une raideur plus grande de tout l’être physique, on sentait l’orage : — « Ces jours-là, nous dit son collaborateur, on se tenait bien à la Pall-Mall Gazette. » — Du reste, jamais une parole dure, ni un mot discourtois. Personne n’écoutait mieux la contradiction. C’est vers ce temps que M. Gladstone disait de lui à Mme Novikoff : — « Nous aimons tous M. Morley parce qu’il est humble. » — Humble, ce penseur hautain, parfois agressif ! Humble, celui qui appelait communément les hommes « ces vers à fromage ! » — Ce mot de Gladstone a de quoi surprendre : on a besoin d’y rêver. Cependant, il n’étonne pas ceux mêmes qui se sont trouvés sous les ordres de M. Morley. Dans chacun de ses commandemens comme dans tous ses reproches, il entrait une indulgence triste pour la misère humaine. Il ne demandait pas aux gens plus qu’ils ne pouvaient, se rappelant qu’il était fort et peut-être aussi qu’il avait été faible à ses heures.

Il réprimait autour de lui l’excès, l’emballement, si fréquent en pareil lieu, versait de sa glace sur les enthousiasmes trop chauds. Un de ses mots était : « Surtout, pas de dithyrambe ! » De loin, il continuait à modérer, à calmer ses rédacteurs, dans des billets qui sont à la fois des modèles de condensation rapide et d’autorité amicale. Le sous-éditeur nous raconte lui-même qu’en l’absence du patron il cherchait à se distinguer, le malheureux ! Or ces « intérims » coïncidaient d’ordinaire avec la profonde torpeur de septembre, avec la saison des grouses, où tout dort, où rien n’arrive. Aucune bévue ne désespérait M. Morley comme ces pétards intempestifs, ces feux d’artifice à deux heures du matin : « Vous m’avez fait pousser des cheveux blancs,.. » ou bien : « Votre article de ce soir me coupe la respiration : je reviens demain prendre le commandement. » Pendant son absence,, la Pall-Mall avait adressé des sourires à la Russie : « Quand je reprendrai mon sceptre, ou ma férule, le tsar n’a qu’à se bien tenir ! » Un homme avec lequel il était lié est éreinté dans son propre journal : « Vous avez été bien dur pour W… Le hasard qui veut qu’il soit mon ami ne me rend pas l’aventure plus agréable. Autrement, vous avez eu des articles excellens, mais ne vous tuez pas. Ici [4] l’on patauge. » Le sous-éditeur continue à se prodiguer, et M. Morley l’en reprend avec des termes à la Henri IV : « N’écrivez pas deux articles le même jour, ou ce ne seront plus que des mots : c’est l’avis du directeur et le conseil de l’ami. » Quelquefois la gronderie se fait encore plus délicate. Ayant à relever une faute de style assez grave, il se rappelle tout à coup un vers du Paradis perdu où Milton a commis la même faute, ce qui lui donne de la grâce et comme un titre de noblesse. Ainsi il lit tout, critique sans ambages, sourit, pardonne et passe.

Dans le journal le plus sérieux, il y a une part immense faite à la badauderie et à la bêtise publiques. Il va sans dire que M. Morley était noblement impropre à cette partie de sa tâche. A la Pall-Mall, il ne s’occupait que d’une seule question, la question irlandaise, l’étudiant chaque jour avec une attention, une sympathie, une passion croissante et modifiant ses idées ou plutôt développant ses convictions sur ce point au fur et à mesure de ses découvertes. C’est, du reste, pour mûrir cette question irlandaise qu’il était entré à la Pall-Mall Gazette dans le moment où son ami Chamberlain entrait lui-même dans le cabinet.

Comment ne point parler de cette amitié qui a tenu dans leur vie une si grande place ? Dans ces temps déjà lointains du parlement Beaconsfield, de 1874 à 1880, que de fois on vit Morley et Chamberlain occuper au théâtre des stalles voisines et revenir en causant, le bras de l’un passé sous celui de l’autre, à travers la solitude des rues sonores ! Parlant de ces temps-là avec une nuance de tristesse, M. Morley me disait : « Nous étions deux frères. » J’ai répété le mot à M. Chamberlain, qui m’a répondu gravement : « C’est vrai. » Quels hommes et quelle amitié ! Mais lequel des deux était le meneur, l’inspirateur ? Lorsque M. Morley ouvrit à M. Chamberlain la Fornightly Review, celui-ci n’était encore que le grand homme de province, l’idole de Birmingham, « notre Joseph, » le tribun municipal qu’entourait une auréole révolutionnaire moitié menaçante, moitié ridicule. Grâce à la Fornightly Reriew, il se révéla dans la vérité de son caractère et de son talent, un logicien éloquent, à la fois hardi et habile, lumineux et fin, qui tirait sa grande force du bon sens. A son tour, M. Chamberlain, devenu ministre, entraînait son ami dans une campagne commune qui n’était sans périls ni pour le journaliste, ni pour l’homme d’État. Il s’agissait de mettre à l’ordre du jour la question irlandaise dont personne, en Angleterre, ne voulait entendre parler, de combattre, en attendant une solution, la politique coercitive qui était la politique officielle du cabinet libéral et que M. Forster, secrétaire pour l’Irlande, était chargé d’appliquer. Faire de l’opposition à un collègue est une entreprise délicate pour un ministre. Mais il faut songer à la situation particulière des radicaux dans un cabinet libéral, soupçonnés, jalousés, quelquefois insultés [5], nécessaires néanmoins et le sachant. Ce qui couvrait M. Chamberlain, c’est que son chef, M. Gladstone, conspirait avec lui. Quant au journaliste, marchant sous sa responsabilité, donnant et recevant des coups, affirmant sa politique au grand jour, rien n’était plus correct que son attitude.

Dans un de ces dîners politiques à Greenwich, où l’on arrose le whitebait de vin de la Moselle et de Champagne, M. Chamberlain mit en relations Parnell et Morley. Le tribun de l’Irlande promit son concours au directeur de la Pall-Mall : « Je serai là, derrière vous, at your elbow. » La promesse ne fut pas tenue, et l’on ne vit guère M. Parnell à Northumberland-Street. Peut-être reconnut-il rapidement que M. Morley était l’homme du monde le plus prêt à accueillir un renseignement ou un conseil, le dernier auquel on pût dicter une opinion.

La politique suivait son cours, public et secret, avec des péripéties multiples et des chances diverses. L’arrestation des députés irlandais était un rude coup pour le ministre et le journaliste ; mais des négociations s’engageaient bientôt entre les geôliers et leur prisonnier. Le fameux traité de Kilmainham, sur lequel tant de gens ont prétendu nous dire le dernier mot, se signait ou se concluait sans se signer. Forster avait gagné la première manche, et Chamberlain gagnait la seconde. Puis l’horrible assassinat de Phœnix-Park remettait tout en question.

D’autres auraient peut-être abandonné la partie. Pour penser ainsi, il aurait fallu ne pas connaître Chamberlain et Morley, l’un invinciblement confiant en son inspiration et en son étoile, l’autre incapable d’une infidélité à la vérité une fois découverte. C’était une vérité mixte comme toutes celles de l’ordre politique : moitié faits, moitié principes. L’opinion de M. Morley était faite depuis longtemps, en ce qui touche l’Irlande, sur le point d’histoire. Sept siècles de rapines et de violences, l’incurie alternant avec la férocité ; pas une lueur d’humanité ou de sagesse politique, pas même l’intelligence du paysan qui ménage sa jument pour qu’elle ne crève point : telle a été et telle apparaissait à M. Morley la conduite de ses compatriotes en Irlande jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Nul ne pourrait, de l’autre côté du canal Saint-George, trouver, pour la flétrir, des expressions plus fortes que les siennes. A partir de l’Union, la question devenait douteuse. L’Angleterre avait prouvé son bon vouloir en émancipant les catholiques, en « désétablissant » l’Église protestante d’Irlande, en mettant à l’étude la question agraire et en préludant à une réforme de la propriété foncière par quelques timides ébauches législatives. De son côté, l’Irlande avait compromis sa cause par le fenianisme et l’obstruction, c’est-à-dire par la violence et la taquinerie. Tout le monde admettait qu’elle était, présentement, ingouvernable ; était-ce la faute des gouvernans ou celle des gouvernés ? En 1878, dans la Vie de Burke, M. Morley s’en tenait encore à la solution de tous les hommes d’État anglais : « L’Irlande est trop près pour être indépendante ; son avenir, son bonheur, comme nation, consistent dans le partage égal des charges et des bénéfices avec la métropole. » En 1880, dans un manifeste électoral adressé aux électeurs de Westminster, il était encore d’avis qu’il n’y avait pas de problème irlandais à mettre à l’ordre du jour du parti libéral. A la Pall Mall, M. Morley étudia la question ; pour la suivre, il négligea tout le reste et oublia plus d’une fois de faire trembler le tsar.

Pour beaucoup de gens, et même pour un grand nombre de journalistes, un bureau de journal est un lieu bruyant et malpropre où passent beaucoup de pieds crottés et de spéculations saugrenues ; c’est la boutique aux nouvelles, où les ciseaux jouent un plus grand rôle que la plume ; c’est le domaine de l’éphémère où les idées meurent de décrépitude à l’âge de vingt-quatre heures. Pour des esprits comme celui de M. Morley, un bureau de journal est un cabinet de vivisection sociale et politique, une chambre d’expériences où les faits pénètrent comme une inondation, tombent de partout, affluent par la poste, le télégraphe, le téléphone, montent l’escalier sous une forme humaine pour se faire étudier et cataloguer. L’expérience du jour dément celle de la veille et sera contredite par celle du lendemain ; la conviction, à peine née, encore mal assise, reçoit des secousses terribles dont elle est comme assommée. N’importe : les notions se trient, se groupent, se tassent ; les inductions se forment d’elles-mêmes et se condensent en lois.

C’est là, je suppose, ce qui se passa, de 1880 à 1883, dans le cabinet de Northumberland-Street, où M. Morley méditait en pleine action. Il fit alors intime connaissance avec cette députation irlandaise que l’opinion, en Angleterre, représentait comme une bande d’aventuriers sans intelligence et sans situation et qui formait, au contraire, une élite de talens. C’étaient Justin Mac-Carthy, Timothée Healy, Thomas Sexton, O’Brien, Arthur Dillon, Redmond, Harrison, Sullivan, Thomas Power, O’Connor, journalistes, écrivains ou orateurs, qui avaient pris la place du légendaire Biggar et du fantastique O’Gorman. Non content de les écouter, eux et des centaines d’autres, M. Morley se rendit plusieurs fois en Irlande, continuant son enquête, essayant surtout de pénétrer le navrant mystère d’un système territorial qui condamne à la misère le propriétaire et le cultivateur. Les maîtres nominaux du sol ruinés, sans influence, sans crédit, toute l’autorité passée aux mains du clergé catholique et du parti populaire ; une nation qui ne peut être gouvernée que par le sentiment, à quoi ses maîtres actuels n’entendent rien, décidée, d’ailleurs, à conquérir son autonomie, quoi qu’il en coûtât, et à lutter désespérément jusqu’à ce qu’elle l’eût obtenue ; des forces sinistres, destructives, travaillant dans l’ombre ; l’Irlande américaine se dressant derrière l’Irlande propre et mettant au service des combattans, avec d’inépuisables trésors, l’appui éventuel de la grande république transatlantique : voilà ce que vit M. Morley. Un moment vint où, à cet esprit libre de préjugés, s’imposa une double conviction : l’obligation morale et la nécessité politique d’accorder à l’Irlande ce qu’elle demandait. On devait céder et il le fallait. Il fallait débarrasser l’Irlande de l’Angleterre et débarrasser l’Angleterre de l’Irlande. Celle-ci était un danger à Westminster ; celle-là une intruse au « château de Dublin. » Des institutions tout à fait identiques ne pouvaient convenir à des races différentes. N’était-ce pas le plus beau caractère de la constitution anglaise que cette flexibilité avec laquelle elle se transforme et s’adapte à des situations, à des climats, à des génies opposés, à des états de civilisation plus ou moins avancés ? Aux Indes despotisme bienfaisant ; régime administratif dans les colonies de la couronne sous la responsabilité d’un ministre et le contrôle du parlement impérial ; liberté pleine et entière dans les colonies adultes. N’y avait-il pas lieu d’appliquer une fois de plus ces maximes ? Et puis, qu’importait le passé ? Cet historien était prêt à faire bon marché de l’histoire ; celui que le Times a appelé un bookish theorist, un théoricien de bibliothèque, était le premier à avertir son pays contre le danger de juger les événemens d’aujourd’hui avec les règles d’hier et d’appliquer à des cas nouveaux les vieilles méthodes. Il devenait l’homme des solutions pratiques pour crier à ses amis : « Il est temps, il faut céder. »

Il le cria donc, mais on ne l’écouta pas. Devenu membre de la chambre des communes, il proposa, en novembre 1885, d’amender le crimes act qui plaçait l’Irlande dans une sorte d’état de siège. Cet amendement ne fut pas voté. Toujours il se heurtait au même argument : on lui objectait ces violences populaires qui, suivant lui, prouvaient, au contraire, l’impuissance des mesures coercitives. Chose étrange, M. Chamberlain lui-même, depuis que Forster était démoli, se refroidissait pour l’Irlande, devenait sceptique, presque indifférent ; son sourire, toujours si fin, d’athlète au repos avait des ambiguïtés inquiétantes. M. Morley éprouvait cette tristesse, qui ne va pas sans quelque secret et mélancolique plaisir, d’être seul de son avis.

Dans un de ses voyages en Irlande, il suivait à pied, pensif et sans compagnon, la grande allée tournante qui descend de la « Lodge » vice-royale vers Dublin, à travers les beaux arbres de Phœnix-Park. Il n’était pas loin de l’endroit où, quatre ans plus tôt, avait coulé le sang du plus généreux des hommes, de lord Frederick Cavendish, cet héroïque ami de l’Irlande que des mains irlandaises ont assassiné. Ses pensées devaient être amères. Sans doute il songeait aux colères d’en bas et aux préjugés d’en haut, à la passion, à la routine, à la férocité, à la sottise, à tant d’ennemis ligués contre le bien. A ce moment, il rencontra M. Healy.

— Vous venez de là-haut, de cette caverne ? demanda le lieutenant de Parnell en étendant le bras, avec un sourire haineux, vers la maison du vice-roi.

— Oui, répondit M. Morley, et je n’y remettrai jamais les pieds.

Quelques mois plus tard, il y rentrait en qualité de ministre, avec la mission de préparer une grande révolution et de défaire l’œuvre de William Pitt.


IV

M. Gladstone fut-il amené, comme M. Morley, à changer d’avis sur la question irlandaise par une longue série d’observations patientes et désintéressées ? Le jeune écrivain, nouveau-venu dans l’enceinte parlementaire, eut-il l’honneur de convertir son illustre chef ! Ou ne fut-ce là qu’un coup de tactique, destiné à ruiner les plans secrets des chefs conservateurs, une gigantesque surenchère aux offres de lord Carnarvon ? Il faut laisser la solution de ces questions à de plus compétens, à de mieux informés, à l’avenir qui saura tout et dira tout. Ce qui frappa dès lors les spectateurs, c’est la façon dont s’empressèrent autour de John Morley les néophytes du home-rule. Du second plan, d’une sorte d’isolement qui s’explique à la fois par son caractère, ses opinions, la nature de sa parole, ses origines de penseur et de publiciste, il passait au premier rang ; il devenait l’homme le plus en relief du parti après M. Gladstone. C’est que lui, il était sincère, il était convaincu, il savait où l’on allait et pourquoi. Aussi venait-on lui demander des raisons, lui emprunter des convictions. Le parti libéral ressemblait à une troupe de voyageurs en pays étranger qui se tournent, avec anxiété, avec soumission, avec confiance, vers le seul d’entre eux qui sache la langue du pays.

On connaît les deux lois connexes offertes par M. Gladstone, en février 1886, aux délibérations du parlement : l’une rendant à l’Irlande son autonomie et délivrant la chambre des communes de la présence des Irlandais ; l’autre rachetant la propriété du sol à ses détenteurs actuels pour la remettre aux compatriotes de M. Parnell, sous la garantie et la responsabilité du gouvernement futur de l’île sœur. Si M. Morley n’était pas l’auteur de cette double combinaison, qui, par son caractère moitié politique, moitié financier, par son dualisme même et par le balancement de ses parties, porte la marque de M. Gladstone, du moins il l’approuvait entièrement et eut bientôt à la soutenir devant le parlement.

Il y était, relativement, un homo novus. Après avoir échoué en 1869 devant les électeurs de Blackburn, en 1880 devant ceux de la cité de Westminster, il avait été élu à Newcastle en février 1883 et réélu en novembre 1885, aux élections générales, par cette grande et populeuse circonscription. Il n’apportait, en entrant au parlement, aucune illusion sur « la bonhomie plus apparente que réelle, » qui préside à ses débats, sur cette moyenne d’idées vulgaires et bourgeoises qui y règne, sur ce qu’il appelait dédaigneusement « la conception parlementaire de la vie, » the house of commom view of human life. Ses collègues, de leur côté, l’écoutaient avec cette sourde défiance des gens d’affaires et des gens du monde contre « les idéologues. » Sa phrase facile, toujours claire, souvent brillante, n’échauffait point, n’entraînait personne, répandait autour d’elle une froide atmosphère doctrinale dont ses adversaires affectaient d’être glacés. Lorsqu’on le comparait à son compagnon de lutte, à sir William Harcourt, toujours agité, toujours vibrant, toujours prêt à bondir et à mordre, bien inférieur comme puissance intellectuelle, bien supérieur comme moyens d’attaque et de riposte, on eût juré que, des deux, c’était Morley qui était le professeur. D’ailleurs, il faut bien l’avouer, la chambre des communes a beaucoup perdu de son éclat et de sa dignité depuis quelques années. Elle est bruyante, distraite, mal élevée, ricane ou bâille si la discussion s’élève, ne permet plus l’éloquence qu’au vieux Gladstone. Lui mort, l’art des Chatham, des Burke, des Fox, des Canning, des Beaconsfield aura vécu, à moins qu’il ne se réfugie à la chambre des lords, avec toutes les vieilles choses qui vont mourir.

La tâche était particulièrement difficile et ingrate pour M. Morley, défendant le Home rule bill et le Land purchase bill de 1886. Il n’avait pas à exposer des principes : son chef s’était acquitté de cette tâche avec une rare ampleur et un talent prestigieux lors de la première présentation des projets de loi. Il n’avait pas à entrer dans les détails des mesures proposées, la discussion des articles n’ayant lieu qu’entre la seconde et la troisième lecture, lorsque la chambre s’est formée en comité. Sa mission était d’insister sur les points oubliés ou dédaignés par M. Gladstone, de traiter les côtés nouveaux de la question mis en lumière par le débat ; enfin, d’esquisser quelques concessions et de prévenir, par tous les moyens compatibles avec la dignité du parti, le schisme qu’on sentait venir. Les deux lois étaient condamnées, on le savait. Ce que M. Morley demandait aux unionistes (on commençait à les appeler ainsi), c’était un verdict conditionnel, abstrait, purement platonique. Voter la seconde lecture, c’était voter le principe de l’autonomie législative en Irlande. Content de ce succès, le gouvernement donnait à entendre qu’il retirerait les lois et remettrait la question à l’étude. Après cet humble appel à la conciliation, l’orateur se redressait, pour conclure, en relevant un mot échappé à lord Salisbury : « Je ne m’inquiète guère, avait dit celui-ci, des paroles des gens qui sont sur leur lit de mort. » Le mot était rude, avec un côté répulsif ; partant, il était maladroit : M. Morley sut en profiter. Les mourans ont d’étranges clairvoyances, et le ministre, qu’on enterrait déjà, lança une prophétie. Le problème irlandais subsisterait après le vote, après les élections, après toutes les mesures qui ne donneraient pas une entière satisfaction au vœu du pays. Un jour viendrait où, bon gré mal gré, il faudrait aller jusqu’au bout. Fière péroraison où le penseur, au nom des rigoureuses lois de l’histoire, vengeait le politicien des complaisances et des abaissemens auxquels il lui avait fallu descendre.

Ni les avances, ni les prédictions de M. Morley n’eurent d’effet, et la seconde lecture fut rejetée à une grande majorité. Le hasard voulut que, par suite d’un engagement pris à l’avance, M. Morley eût à présider, le lendemain, au banquet du Club des quatre-vingts, qui réunissait les talens naissans, les futures sommités du parti libéral. Le club était divisé, à peu près comme Je parti lui-même et dans les mêmes proportions. John Morley vint, parla et n’eut pas à vaincre, car il était attendu avec respect et fut écouté avec sympathie. Mais il montra, en cette rencontre, une simplicité, une aisance, une bonne humeur dont les Anglais furent charmés et dont les Français eussent été surpris. Il s’amusa à parodier le discours d’Antoine, dans Shakspeare ; le parapluie de Gladstone, percé de mille trous, y remplaçait le cadavre de César. Les hommes graves, quand ils s’y mettent, ont de ces bouffonneries.

La situation unique, prépondérante que les circonstances et l’amitié de M. Gladstone lui avaient donnée, M. Morley a su, depuis cinq ans, la garder et la consolider. On l’a vu partout sur la brèche. Dans les quartiers excentriques de Londres, dans les grandes villes de province, il a abordé les vastes réunions populaires : son succès a désappointé ses adversaires et quelques-uns de ses amis. Il a appris comment on s’impose à ces houleuses multitudes, comme on les excite, comme on les refrène, comment on dialogue avec elles, comment enfin on laisse, en finissant, gravée dans leur esprit, quelque large et lumineuse affirmation. « Vous êtes l’homme de l’Irlande, you’re the man for Ireland ! » lui a crié un auditeur, dans un de ces meetings monstres. Ce mot a été salué de cris approbateurs et il demeurera.

Devant un auditoire de délicats et de lettrés, il n’a pas eu de peine à déployer des qualités différentes. Le club universitaire d’Oxford l’avait invité à venir discuter devant lui, contradictoirement, avec lord Randolph Churchill, la question du home-rule. M. Morley s’empressa d’accepter le cartel. Lord Randolph parla le premier. Aussi décousu, mais moins brillant que de coutume, le discours du jeune orateur tory n’était guère remarquable que par l’absence des gros mots et des termes d’argot qui, d’ordinaire, assuraient son succès. M. Morley prit la parole à son tour. Il connaissait mieux que personne les sentimens de cet auditoire aristocratique qui, en effet, donna tort à ses idées par une majorité de deux cents voix. Il eut un exorde modeste et railleur. « On demandait à un vieux parlementaire s’il avait vu un discours changer les opinions : « Les opinions, très souvent ; les votes, jamais ! » C’était infirmer à l’avance le résultat du scrutin, en insinuant que la vraie pensée de plus d’un auditeur ne se trouverait pas au fond des urnes. M. Morley termina son discours, en proposant cette résolution ironique qui mettait en évidence les contradictions de la politique unioniste : « Premièrement, attendu que la politique de répression, essayée sous toutes ses formes et dans toutes ses variétés, n’a pas réussi à ramener la paix et le bien-être en Irlande, nous exprimons le désir que cette politique devienne la loi permanente du pays ; secondement, attendu que l’identité de législation entre l’Angleterre et l’Irlande est le point de départ de tout gouvernement sérieux, nous demandons que l’arbitraire soit la loi de l’Irlande et ne soit pas celle de l’Angleterre ; troisièmement, considérant que la décentralisation et l’extension des conseils locaux ont été reconnues depuis longtemps et constamment promises comme une réforme nécessaire au progrès de l’Irlande, nous déclarons le moment venu d’abandonner toute réforme des pouvoirs locaux en ce pays ; quatrièmement, attendu que la situation rétrograde et les besoins pressans de l’Irlande réclament, de ceux qui la gouvernent, une attention de tous les instans, nous exprimons le vœu que le parlement consacre sans exception toutes ses heures aux affaires anglaises, écossaises et galloises ; cinquièmement, attendu que les institutions représentatives sont l’honneur et la force de ce royaume, les demandes formées, conformément à la constitution, par les représentans de la majorité de l’Irlande, seront considérées comme nulles et non avenues ; ces représentans n’auront ni voix dans les conseils, ni part dans le gouvernement du pays ; sixièmement, enfin, attendu que M. Pitt a déclaré que le principal objet de l’union était d’assurer la sécurité nationale en rendant l’Irlande plus heureuse et plus libre, nous ne négligerons rien pour la faire plus misérable et plus esclave. »

Ces attendu sanglans, ces considérans vengeurs, tout ce jeu d’antithèses oratoires, fait pour une enceinte universitaire et pour un auditoire à peine sorti de la « sixième forme, » eût été déplacé à la chambre des communes. Là, c’est par des faits que M. Morley combattait les lois coercitives, et ces faits, il les empruntait au Blue book, aux rapports des commissaires nommés par le gouvernement de lord Salisbury lui-même. C’est avec la même autorité, la même vigueur, la même persévérante et infatigable attention, le même heureux choix d’argumens et de moyens que, depuis deux ans, M. Morley a combattu, à toutes ses étapes, et à travers ses transformations successives, le bill du gouvernement unioniste pour le rachat de la propriété foncière en Irlande. C’est le projet de M. Gladstone sur une échelle moins vaste, avec cette différence que, dans le projet gladstonien, l’opération financière était garantie par le revenu public de l’Irlande, sous la responsabilité de son gouvernement autonome. Dans le bill de lord Salisbury, point de répondant, point d’autre gage que la terre elle-même. Or, si l’acheteur est insolvable ou si le fermier est récalcitrant, que fera le gouvernement pour dégager sa propre responsabilité vis-à-vis des contribuables anglais, dont il aura compromis l’argent ? Aura-t-il recours à l’éviction, à l’odieuse éviction, qui a achevé de désaffectionner l’Irlande et de ruiner les propriétaires en amenant les mémorables représailles du Plan de campagne ? Ce bill, devenu loi, le 22 juin de cette année, a été l’objet de tant d’amendemens, que ses auteurs eux-mêmes ne l’entendent plus guère. Le texte a disparu sous les ratures, l’étoffe sous les reprises ; le but primitif de la loi ne se discerne pas plus que son caractère définitif. La pratique prononcera, mais on croit comprendre que la loi, en ne favorisant le rachat que pour les fermes d’un produit annuel inférieur à 50 livres, limite l’expérience aux districts mêmes où elle est d’avance repoussée et condamnée. Elle mécontentera l’Ulster, trop riche pour en bénéficier, et ne ramènera pas le Connaught, trop pauvre pour savoir s’en servir. Peut-être l’a-t-on voulu ainsi ; peut-être cette prévoyance dénaturée entrait-elle dans la pensée des pères peu tendres qui ont mis au monde cette loi boiteuse et estropiée ; peut-être ne leur déplaisait-il pas trop d’y introduire un germe de caducité qui, dès le premier jour, en paralysât l’application et en compromît le principe.

En même temps qu’il combattait pour la cause du home-rule devant les assemblées populaires et au parlement, M. Morley faisait de fréquentes apparitions parmi les Irlandais. On n’a pas oublié, à Dublin, son entrée triomphale avec lord Ripon, dans la soirée du 1er février 1888. Les journaux du temps ont décrit cette procession, dirigée par cinquante maîtres des cérémonies, éclairée par deux mille torches, et à laquelle prirent part plus de vingt mille manifestans ; les associations chorales, gymnastiques, commerciales, avec leurs musiques et leurs étendards ; les pompiers reconnaissables à leurs casques étincelans et à leurs chemises rouges, les athlètes, le corps moulé dans des jerseys colorés, les pêcheurs avec une bannière verte sur laquelle Balfour était représenté volant les habits d’O’Brien ; les héros de la fête, escortés par des gardes du corps venus des quinze quartiers de la ville ; enfin les cris, l’enthousiasme populaire, la joie sans désordre, les discours du haut des balcons et les feux de Bengale illuminant la statue d’O’Connell. Lorsque M. Morley revint de ce voyage, il était citoyen d’une infinité de villes et de bourgs où il ne mettra jamais les pieds.

Pour avoir été moins pompeuse, l’excursion de M. Morley à Tipperary, au mois de septembre 1890, n’en a pas été moins caractéristique, et elle a fait encore plus de bruit. Le député de Newcastle, venu pour assister à un procès politique, se trouva tout à coup au plus fort d’une de ces émeutes factices, créées, dit-on, par la brutalité et la maladresse de la police. Il vit des hommes frappés sans provocation et repoussés d’un lieu où la loi leur donnait le droit de pénétrer, une foule paisible où se trouvaient des dames et des enfans chargée par des policemen beaucoup plus nombreux qu’elle. Enfin il vit le sang couler autour de lui et eut lui-même son chapeau renversé. Dès le lendemain, tout le royaume-uni discutait l’affaire. Les dépositaires de l’autorité haussaient les épaules : « Que leur voulait-on ? Ce qui avait tant ému M. Morley était un incident tout naturel, presque journalier. C’était l’usage. Depuis qu’il y avait une question irlandaise, le bâton des constables avait jeté à terre des milliers de chapeaux ; seulement aucun de ces chapeaux ne couvrait un crâne aussi précieux que celui de M. John Morley. » M. Balfour, le secrétaire pour l’Irlande, avec son aisance quelque peu effrontée, prit l’offensive et se moqua de son collègue : « Je l’aime mieux, dit-il, quand il écrit l’histoire que quand il la fait. » C’était toucher l’endroit sensible. M. Morley riposta avec dédain dans son discours du 7 octobre : « Je sais depuis longtemps que pour entrer dans la vie politique il faut ces trois choses : un cœur ardent, une tête froide et un épiderme épais. » Mis au défi comme historien, il relevait le gant et promettait d’écrire l’histoire d’Angleterre depuis la dernière chute de M. Gladstone jusqu’à la chute prochaine de lord Salisbury.


V

L’incident de Tipperary occupait encore toute la presse lorsque cet incident disparut tout à coup dans l’éclat d’un grand scandale privé et politique. La cour de divorce jugeait l’affaire O’Shea contre Parnell.

Les détails du « crime » de M. Parnell sont bien connus en France, ces sortes de procès étant à peu près les seules questions étrangères que le public parisien daigne étudier. Aujourd’hui, c’est M. Morley qu’il nous importe de ne pas perdre de vue en cette affaire ; j’en résume les phases pour dégager sa conduite.

Le 10 novembre une entrevue a lieu, tout amicale, entre M. Morley et M. Parnell pour concerter, en vue de la session d’automne, l’action de l’armée gladstonienne et de son aile irlandaise. Le plan est arrêté. Il y aurait de l’affectation à paraître ignorer le procès qui doit s’engager quelques jours plus tard. On en parle donc. « Ce jour-là, a dit depuis Parnell, M. Morley connaissait d’avance le dénoûment. » Et comment l’aurait-il connu alors que le héros de l’affaire, fort de son innocence, paraissait compter sur un acquittement ? Y avait-il un autre rôle pour M. Morley que d’acquiescer poliment à cette confiance, en exprimant, comme il le fit, l’espoir que « rien ne viendrait troubler ni interrompre l’œuvre politique de M. Parnell ? »

Le 15, le procès s’ouvre et dure deux journées. Suit une semaine de trouble, de fermentation, où l’opinion se cherche, ici nette et violente, là hésitante et timide. Des cris isolés, des dénonciations individuelles éclatent, notamment dans certaines églises catholiques. A Hatton-Gardens, le prêtre qui flétrit M. Parnell au prône du dimanche est réfuté et insulté par un de ses auditeurs. Mais la grande hiérarchie épiscopale se tait encore, soit qu’elle délibère, soit qu’elle attende un mot d’ordre.

Le parlement se réunit, et le lendemain le public anglais apprend à la fois avec stupeur que le parti irlandais, à l’unanimité, a réélu pour son président M. Parnell et que M. Gladstone, par une lettre adressée à M. John Morley, fait connaître sa détermination de ne plus agir de concert avec le chef du home-rule.

J’avoue qu’en lisant cette lettre je ne crus pas à sa parfaite sincérité. J’imaginai que M. Gladstone changeait de peau une fois de plus, qu’il jetait par-dessus bord le home-rule pour alléger la course du navire ; ou que, du moins, absolu et autoritaire comme il l’est lui-même, le caractère entier et obstiné de M. Parnell lui était devenu insupportable, et que l’affaire O’Shea était venue à propos lui offrir un prétexte de rupture. J’étais dans une erreur complète ; M. Gladstone et ses conseillers étaient innocens du machiavélisme que je leur prêtais. S’ils avaient péché, c’était dans le sens contraire. Voici, en effet, ce qui s’était passé.

Entre le procès de divorce et l’ouverture des chambres, s’était réunie, le 20 novembre, à Sheffield, la grande fédération nationale libérale, sorte de parlement au petit pied où dominent les représentai de tous les groupes non-conformistes, force principale du parti gladstonien. C’est là que vit encore l’Angleterre sectaire, insulaire, sans tolérance, sans générosité, sans mondaines complaisances, avec ses calmes et invincibles entêtemens, ses rudes et inflexibles instincts moraux, son piétisme littéral plus juif que chrétien. Là se trouvent des hommes qu’on ne plie point, que l’on ne convainc pas, mais qui sont un inappréciable secours en temps de crise, car, comme l’a dit chez nous un philosophe politique, — le moment est peut-être revenu de citer cet adage jadis banal et de nouveau oublié : — « On ne s’appuie que sur ce qui résiste. »

A Sheffield, on discutait tout haut la question de la journée de huit heures et tout bas l’affaire Parnell. Chargé de soutenir le rapport sur la situation du parti qui est présenté chaque année à ce quasi-parlement, M. Morley prononça un discours qui trahissait de vives anxiétés. Il y faisait un appel désespéré à l’espérance, encourageait les autres sans parvenir à cacher tout à fait son propre découragement.

Les délégués de Sheffield avaient dit : — « Nous n’aurons plus rien à faire avec Parnell. » — M. Morley et sir William Harcourt reportèrent cette parole à M. Gladstone et lui firent partager leur émotion. On résolut de céder, mais, avant de rendre la rupture définitive, il sembla prudent et charitable de négocier, d’avertir Parnell, de ménager à son amour-propre une sortie honorable, sinon majestueuse. Sans attendre le verdict adverse ou favorable de son parti, le député de Cork déposerait de lui-même son mandat, immolerait mélancoliquement sa grandeur sur l’autel de la patrie. L’abdication du « roi sans couronne » pourrait être entourée d’un cérémonial touchant. Pourquoi n’aurait-il pas embrassé M. Justin Mac-Carthy ou M. Timothée Healy ? La scène aurait prêté aux gravures coloriées ; elle se serait imprimée dans l’imagination des foules et peut-être qu’un jour le bon peuple d’Irlande aurait rappelé le héros humilié. Le home-rule eût été alors un fait accompli, et M. Gladstone, mêlant plusieurs souvenirs bibliques, aurait pu se laver les mains devant les puritains de Sheffield : — « Je n’y suis pour rien, non sum operatus malum. »

Malheureusement cette mise en scène ne se trouva pas du goût de M. Parnell, qui refusa de donner une représentation des adieux de Fontainebleau, estimant, je pense, que, s’il est beau de revenir de l’île d’Elbe, il est encore plus simple, quand on peut, de n’y pas aller. Pour être tout à fait exact, M. Parnell ne « refusa » rien puisque M. Morley, chargé de lui signifier ces intentions de M. Gladstone, ne réussit pas à le joindre. Mais le soin tout particulier, que mit le leader irlandais à être introuvable prouve assez qu’il savait à merveille pourquoi on le cherchait.

La lettre à M. Morley parut dès le lendemain. La guerre était déclarée et les actes d’hostilité se succédèrent rapidement. Unanime la veille en apparence, le parti irlandais se divisa en deux parties inégales : l’une qui restait fidèle à M. Parnell ; l’autre, secrètement heureuse d’avoir la main forcée par M. Gladstone et d’échapper, après quinze ans d’obéissance, à une personnalité par trop dictatoriale. Le clergé catholique, qui avait tenu ses foudres en suspens, les laissa tomber. En vain, M. Parnell essaya d’ameuter l’opinion contre Gladstone et Morley, en affirmant que le dissentiment était purement politique et que c’était l’Irlande qu’on trahissait en lui. On ne le crut pas, et les démentis des deux hommes d’État mis en cause furent enregistrés et acceptés par le public comme décisifs. En politique comme en finances, le crédit est tout ; on vit alors ce que valait sur la place la signature de John Morley.

Je ne rappellerai pas les phases de la lutte que nous avons suivie depuis un an : l’ultimatum de Parnell, resté sans réponse ; les élections partielles on Irlande, qui lui ont donné tort ; les négociations avortées de Boulogne avec O’Brien et Arthur Dillon ; l’éternelle obstination de ce vaincu qui n’acceptait jamais sa défaite. De son côté, M. Morley n’a point changé d’attitude. Le 16 janvier dernier, il disait à ses électeurs de Newcastle : « Quoi qu’il arrive, nous resterons fidèles à nos engagemens. L’Irlande a mis en nous son espoir ; cet espoir ne sera pas déçu. L’heure est critique, les symptômes sont menaçans, mais c’est l’adversité qui contrôle le métal dont les hommes sont faits. Vaincus ou victorieux, nous combattrons jusqu’au bout. Lorsque la fumée de la bataille qui se livre en Irlande se sera dissipée, on verra de nouveau briller les feux amis sur la côte anglaise. »

La fumée de la bataille ! Prenons congé ici, non sans regret, de cette métaphore qui a dit son dernier mot !

Les choses en étaient là lorsque la mort inattendue de M. Parnell est venue modifier la situation. Cette mort, qui devait, semble-t-il, rendre l’unité au parti irlandais, le laisse plus divisé que jamais. L’avenir dépend des élections générales. Le parti libéral compte sur une majorité de cent voix, et il est certain que le courant est en sa faveur ; mais, d’ici au jour du vote, la politique extérieure peut amener un revirement soudain, une de ces puissantes marées d’opinion qui balaient tous les obstacles et déjouent tous les calculs. « Et si M. Gladstone mourait ? » demandent quelquefois les indiscrets à M. Morley. Il répond vivement : « M. Gladstone ne mourra pas ! » Si son interlocuteur est Français, il ajoute en souriant : « Ne vous rappelez-vous pas ce que disait votre président, M. Thiers, à ceux qui venaient l’entretenir de sa disparition éventuelle. Vous venez encore me parler de ma mort : eh bien, je n’y crois pas ! »

Donc, n’insistons pas. Il est entendu que M. Gladstone est immortel… comme M. Thiers.

En effet, M. Gladstone ne mourra pas, parce qu’après lui il y aura un autre Gladstone dans John Morley. C’est la question irlandaise qui l’a fait monter au premier rang ; mais, que cette question soit ajournée ou résolue, il ne peut plus rentrer dans l’ombre. Je sais que sa sévérité et sa hardiesse ne sont pas du goût de tout le monde. Il ne flatte ni les ouvriers, ni les patriotes. Il a choisi, pour répudier le nom de socialiste, le moment où c’est pour tous les hommes d’État de l’Europe une coquetterie de s’en affubler. Il souscrirait à l’abandon des Indes, si on lui prouvait que les Indes coûtent plus qu’elles ne rapportent. Son mépris du lieu-commun fait de terribles trous dans la banalité et la routine dont est faite la politique de tous les jours. Si le manteau d’Élie tombait sur ses épaules, il n’est pas sûr que certaines mains ne tenteraient pas de l’en arracher. Même parmi ses électeurs, il y a des insoumis et des mécontens, comme en témoignent des lettres anonymes où l’on ose prédire qu’il ne sera pas réélu. Avec un tranquille dédain il a répondu : « Que je sois ou non dans la chambre des communes, le soleil n’en brillera pas moins demain sur l’horizon. » C’est le mot d’un homme qui est resté supérieur à la politique, supérieur à son ambition même.

En attendant, il semble plus que jamais autorisé à parler au nom de son parti. Il y a quelques jours seulement (1er octobre), son illustre chef lui laissait l’honneur de formuler le premier un nouveau symbole libéral qui sera peut-être mémorable dans l’histoire, sous le nom de programme de Newcastle. Dans ce discours, l’un des plus incisifs, l’un des plus vigoureux qu’il ait jamais prononcés, John Morley annonçait que la question des huit heures et la question, plus vaste, de l’organisation même du travail seraient abordées et résolues dans le futur parlement gladstonien. Il avait déjà déclaré à Cambridge, huit jours plus tôt (22 septembre), que l’Egypte est « la faiblesse, le point vulnérable de l’Angleterre, » et qu’en adressant ses sourires à la triple alliance, lord Salisbury « a fait naître une autre alliance, bien autrement formidable et dangereuse, dans l’avenir, pour la Grande-Bretagne. » Il a renouvelé, à Newcastle, ces déclarations en les accentuant, et fait de l’évacuation de la vallée du Nil un article essentiel du plan libéral. Il a promis aux Gallois la suppression des dîmes ecclésiastiques, c’est-à-dire le « désétablissement » de l’église épiscopale dans la principauté, premier pas vers la séparation définitive du spirituel et du temporel. Plus que jamais, il a affirmé le principe de l’autonomie irlandaise, et, prévoyant l’hostilité de la chambre des lords, il a fait entendre fort clairement que cet acte de résistance aux volontés de la majorité pourrait bien coûter la vie à la haute assemblée.

Ce sont là de grandes promesses ou, si l’on veut, de grosses menaces. Les adversaires de M. Morley affectent d’en rire, peut-être ont-ils tort. En tout cas, voici l’élève du vieux bûcheron de Hawarden qui pénètre dans la forêt séculaire des abus et des préjugés, en brandissant la cognée de son maître ; voici l’impitoyable auteur d’On compromise qui porte à la fois la main sur les deux arches saintes, l’Église et la Pairie. Si le programme de Newcastle s’exécute, cet homme aura mis le sceau à la grande réforme, à la démocratisation de l’Angleterre ; il en aura été l’ouvrier final, et y attachera son nom.

Il se peut qu’il soit abandonné en route, car, pour une défaillance personnelle de sa part, je n’y crois pas. S’il ne devient pas un grand leader, il demeurera, lui aussi, une grande « force morale. » Ses livres se lisent et se relisent ; ils se réimpriment à des intervalles de plus en plus rapprochés ; ils pénètrent peu à peu dans la conscience de la jeunesse, dans l’âme du pays. On a pu écrire, non sans justesse, que l’Angleterre était « instruite, dirigée, gouvernée par ses clergymen. » Peut-être est-il réservé à John Morley de laïciser la pensée anglaise.

Et nous, que lui demanderons-nous ?

Évidemment ses leçons ne conviennent pas à tous. Nous sommes divisés. Les uns croient marcher vers un avenir purement scientifique et pensent avoir laissé derrière eux le christianisme, décroissant et amoindri, comme un express voit fuir et s’effacer dans la brume les tours et les clochers de la ville qu’il a quittée. D’autres sont persuadés, au contraire, que l’Évangile, c’est à la fois la vérité et la liberté, que Jésus-Christ résoudra la question sociale comme il l’a déjà résolue deux fois ; que la Révolution française eût été une nouvelle floraison du christianisme, si Bossuet et le clergé du XVIIe siècle n’avaient commis la fatale erreur de solidariser le trône et l’autel ; que le devoir et l’œuvre de la génération présente est de détruire cette erreur et de briser cette solidarité, de défaire et de refaire la Révolution, en remplaçant la Déclaration des droits de l’homme par le Sermon sur la montagne.

Aux premiers, M. Morley peut servir de maître ; aux seconds, on peut le conseiller comme exemple. Exemple de quoi ? De cette harmonie entre les règles et les actes qui est tout l’honnête homme. Il a fait voir non l’immutabilité des programmes politiques, qui est une sottise, mais la fidélité aux principes philosophiques, qui est une vertu. En lui, le politicien n’a pas encore donné un seul démenti à l’historien et au critique. Des cimes où il est monté d’abord, il gardera toujours un rayon qui illuminera ses discours et ses livres. Il reste le type du penseur armé, du stoïcien militant, qu’aucune tristesse ne dégoûte d’agir, qu’aucun mécompte ne décourage du bien. Arrivé à « la ligne de partage » des idées, à ce point culminant de la route humaine d’où l’on voit les deux versans de la vie, il ne sent ni les effervescences agressives de la jeunesse ni les morbides attendrissemens du déclin. L’heure de l’apaisement n’est pas loin. Au début de sa carrière, on l’a vu s’approprier ce mot belliqueux du texte saint : « Je n’apporte point la paix, mais le glaive. » Il y a peu de temps, il laissait tomber une tout autre parole, une parole de confiance, de sérénité et de force, qui fait la leçon à toutes nos impatiences, à toutes nos intolérances, et par laquelle j’aime à finir : « Truth is quiet, la vérité est calme ! »


AUGUSTIN FILON.

  1. Voir la Revue du 1er septembre 1888 et du 15 novembre 1889.
  2. Il a pris plus tard le grade supérieur de maître ès-arts.
  3. Voir les articles de M. Brunetière, notamment le Bilan de Voltaire, dans la Revue du 1er mai 1890, et les travaux de M. Emile Faguet sur le XVIIIe siècle.
  4. Il était alors en Irlande.
  5. J’ai donné dos exemples dans mon étude sur Chamberlain.