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John Wilmot, comte de Rochester/01

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JOHN WILMOT
COMTE DE ROCHESTER

I.
UN SATIRIQUE A LA COUR DE CHARLES II.

« Les muses qui inspiraient Rochester ne l’avouent pas sans rougir. »
(HORACE WALPOLE.)


En 1657, trois années avant la restauration des Stuarts et Cromwell se mourant déjà, les habitans de la petite ville de Spilsby, comté d’Oxford, virent avec quelque surprise un char funèbre traverser inopinément leur cité. Aucune pompe, aucune escorte, point de flambeaux, point de draperies aux larmes d’argent ; à peine avait-on permis que des armoiries bien connues dans le pays décorassent le cercueil, que deux chevaux noirs traînaient vers l’église. Un messager du parlement, chargé de veiller à l’exécution du bill en vertu duquel les obsèques avaient lieu avec cette simplicité inusitée, précédait, en grand deuil et armé de la petite verge noire, insigne redouté du pouvoir que sa mission lui conférait, le char solitaire. Dans la chapelle, interdite au public, une femme, un enfant, quelques serviteurs l’attendaient au pied d’un autel où un ministre, revêtu de son costume ordinaire, s’apprêtait à officier. Les prières d’usage furent récitées sans musique, sans cérémonies d’aucune sorte, comme s’il se fût agi du plus simple bourgeois de l’humble petite ville, après quoi la bière fut déposée dans le caveau de famille, et chacun se retira. Le messager ne partit qu’après le dernier des assistans ; il avait à s’assurer jusqu’au bout que la volonté du parlement n’avait rencontré aucun obstacle.

Quel était donc ce mort à qui, par exception étaient refusées les pompeuses funérailles dues à son rang ? Un ennemi de la république sans doute, un antagoniste acharné du lord-protecteur ? — En effet, cet homme était un des exilés des guerres civiles, un conspirateur acharné, un éternel agent d’intrigues hostiles, depuis qu’il avait cessé d’être un des plus dangereux cavaliers qui eussent combattu sous l’étendard royal. C’était le fameux lord Henry Wilmot, le prisonnier de Newburn, le vainqueur d’Edge-Hill et de Roundway, l’intrépide et entêté royaliste qui, fort injustement disgracié par Charles Ier, n’en était pas moins resté le plus fidèle serviteur de Charles II. Rien n’avait pu les séparer, ni le malheur, ni l’ingratitude, ni la honte, ni même le crime. Le lord Wilmot, — on disait ainsi, — avait vu son maître chassé de La Haye après l’indigne assassinat d’un ambassadeur de la république [1] ; il l’avait vu, retenu à Paris par une intrigue galante, oublier qu’une armée dévouée attendait en Irlande qu’il vînt la conduire au-devant de Cromwell. Il l’avait vu à Bréda (1650) se déshonorer en désavouant vis-à-vis du parlement écossais Montrose vaincu et mis à mort. Plus tard, après avoir trempé dans cette espèce de fuite par laquelle le jeune roi essaya de se dérober aux covenanters avec lesquels il venait de traiter, — escapade avortée que l’histoire a familièrement baptisée de son vrai nom (the start), — Wilmot, assistant au couronnement du roi d’Ecosse dans la vieille église de Scone (1er janvier 1651), entendit son maître prononcer des sermens abhorrés, dont pas un ne devait être tenu ; il le vit recevoir son sceptre des mains du duc d’Argyle, mains de rebelle, que teignait encore le sang de Montrose. Rien de tout cela n’avait ébranlé sa foi robuste, son dévouement à toute épreuve, et avant comme après Worcester, pendant le combat et pendant cette merveilleuse fuite de quarante jours que l’histoire raconte encore heure par heure, Wilmot et Charles II sont inséparables. Ils vont ensemble, la mort sur les talons, mais toujours de sang-froid, volontiers railleurs et presque sublimés à force d’insouciance, d’infatigable et tranquille énergie, de liberté d’esprit au sein des périls.

Ces périls, les misères, les dégoûts d’un long exil, ne découragèrent jamais Henry Wilmot, dont la fidélité obstinée mérite après tout, comme toute abnégation, même servile, une sorte de respect. Et l’on peut s’assurer maintenant qu’il avait bien gagné les titres, — fort illusoires quand il les reçut, — de comte de Rochester, vicomte Athlone (en Irlande) et baron Adderbury (dans le comté d’Oxford). Les lettres patentes lui en furent délivrées à la suite du moins méritoire, à coup sûr, de ses nombreux services. Il revenait alors de la diète de Ratisbonne, où il était allé solliciter pour son maître les secours de l’empereur d’Allemagne. Il n’en obtint, encore à grand’peine, qu’un don gracieux de quelques milliers d’écus, qui servirent sans doute à organiser la dernière expédition militaire à laquelle il devait prendre part : ce fut cette misérable insurrection des paysans du Hampshire dont il eut le commandement, de moitié avec sir John Wagstaff, et qui se trouva réprimée à Southmolton (mars 1654) par un seul escadron de cavalerie républicaine. Trois ans après, Henry Wilmot mourait à Cologne, et ses restes revenaient, comme nous l’avons dit, reposer dans la terre natale ; ceux des régicides ne furent pas traités avec tant d’égards, lorsque la cause royale eut triomphé après un nouveau laps de trois années.

Par cette mort, les titres de lord Henry Wilmot et ses droits à la reconnaissance des Stuarts passèrent sur la tête de son unique enfant, né dix années auparavant, et dont l’éducation s’était faite sous la direction d’une femme de tête et de cœur. Lady Wilmot (Anna Saint-Johns, veuve en premières noces de sir Francis Lee) avait eu un difficile problème à résoudre, et on doit, en bonne justice, la voyant y réussir, n’en pas faire honneur à elle seule. Femme d’un proscrit, d’un conspirateur émérite, bien décidé à ne jamais déposer l’épée, à user du poignard si le poignard seul peut avoir raison de l’ennemi victorieux, puisqu’elle vécut en paix avec son fils dans le manoir de famille, défendit avec succès contre les confiscations les domaines sur lesquels elle pouvait prétendre un droit dotal, et se préserva, elle et son enfant, de toute déchéance irréparable, il faut bien croire à la généreuse complicité du pouvoir. Pour qu’Henry Wilmot laissât ainsi en otage aux mains d’un usurpateur abhorré tout ce qu’il avait de plus cher au monde, — pour que, sachant sa femme et son fils sous la main du tyran, il n’ait pas hésité à continuer ses complots, ses manœuvres hostiles, — tantôt levant le drapeau de la guerre civile, tantôt s’associant à de sourdes et meurtrières menées, dont il est admis que Cromwell se préoccupait fort sérieusement, — il fallait, convenons-en, que la justice de ce dernier, — nous ne dirons pas sa clémence, — inspirât à ses plus ardens ennemis une confiance vraiment singulière. Et puisqu’elle n’a pas été trompée, il faut bien encore, si prévenu qu’on soit, reconnaître qu’il y a quelque chose à rabattre de cette animosité cruelle et de cette méfiance excessive, tant et tant reprochées au lord protecteur.

Quoi qu’il en soit, né à Ditchley, près de Woodstock, dans le comté d’Oxford, ainsi que nous l’apprend une curieuse notice de Saint-Évremond adressée à la duchesse de Mazarin [2], John Wilmot vécut aussi paisiblement que si son père eût appartenu au parti dominant. Saint-Évremond nous parle sommairement de son « extrême docilité et de ses rapides progrès » accomplis sous la direction d’un savant ecclésiastique, le docteur Blandford, lequel fut successivement évêque d’Oxford et de Worcester. La sollicitude du futur prélat et la surveillance plus particulière d’un précepteur choisi parmi les fellows de Wadham-College (Rochester achevait ses études à l’université d’Oxford) n’empêchèrent pas l’écolier docile de devenir, jeunesse aidant, un étudiant assez dissipé.

Dès qu’il eut goûté « jusque dans les bras des muses, » — on devine que la périphrase n’est pas de nous, — les premières tentations des plaisirs qu’elles ne donnent pas, Horace, Virgile et leurs émules furent à peu près complètement abandonnés, et jamais peut-être leur jeune admirateur ne fût revenu à ces études brusquement interrompues, si sa mère, qui très sagement le fit voyager, ne lui avait donné un judicieux mentor, le docteur Balfour, qui, paraît-il, « le ramena aux auteurs classiques par la lecture préliminaire d’ouvrages conformes aux penchans dont il venait de faire preuve. » Faut-il croire qu’il s’agit de Catulle, Tibulle et Properce ? faut-il croire pis, évoquer Suétone, Pétrone, Apulée ? En tout cas, on peut se douter que le catalogue n’édifierait guère un lecteur moderne.

Ici, et au moment d’entrer en plein dans notre sujet, qu’on nous permette quelques mots d’explication. Quelque brillant qu’ait été pour ses contemporains le rôle de Rochester, s’il ne s’offrait à nous que comme un héros de la mode, aspirant par surcroît à la gloire des lettres, un débauché d’esprit, fameux par ses conquêtes et ses bons mots, mêlé, pour quelques épigrammes lancées ou subies, aux querelles des écrivains de son temps, il n’eût attiré qu’un moment nos regards : il eût été pour nous un de ces damnés de second ordre, foule confuse et vile sur laquelle Dante a jeté, comme un voile éternel, une de ses strophes dédaigneuses et farouches :

Non ragioniam di lor, ma guarda, e passa.

Non : Rochester fut autre chose qu’un courtisan vicieux et un poète ça et là vraiment inspiré. Ses sarcasmes obscènes et poignans, ses satires virulentes et scandaleuses touchent à l’histoire de son temps, et font de ce mignon de cour, rival hardi, rival heureux de son maître, le peintre fidèle, inexorable, d’un règne honteux entre tous. Par là son caractère se relève, par là ses poèmes nous intéressent et méritent qu’on les tire de l’oubli. Il a rampé dans cette fange dont l’avant-dernier Stuart avait rempli White-Hall, et sous laquelle semblent disparaître les traces du sang de Charles Ier ; mais il n’a pas succombé, débauché vulgaire, sous le poids abrutissant de l’ivresse, sous l’écrasement des voluptés. Il avait naturellement le cœur assez haut et l’esprit assez subtil pour n’être dominé qu’à demi par les influences énervantes auxquelles sa jeunesse fut exposée. Un secret ressort, même en ses plus mauvais jours, le fait réagir contre elles. Il ne s’assimile pas le poison, il le vomit à la face des empoisonneurs. Ce n’est point un sceptique avili qui doute de tout et méprise tout, même la vertu, même la justice ; j’aime mieux voir en lui un croyant désespéré qui, débordé par la corruption universelle et mêlé, par un caprice du sort, au cortège triomphal du mal victorieux, jette de temps en temps, comme une imprécation involontaire, une malédiction spontanée au milieu des chants de fête, des refrains bachiques, des hymnes serviles. Telle est l’originalité de Rochester, tel est l’enseignement qu’on peut, selon nous, dégager de sa vie et de ses ouvrages. Or sa vie est assez mal connue. Ses ouvrages, proscrits, à peu d’exception près, de toutes les collections, sont difficiles à rencontrer, même dans les plus secrets recoins des bibliothèques les moins exclusives. En les commentant avec quelque soin, en nous aidant des témoignages contemporains, qui confirment les censures violentes de Rochester et légitiment, autant qu’ils peuvent être légitimés, les excès de sa plume irritée, nous pouvons aspirer à mettre en relief une des plus terribles, une des plus salutaires leçons que donne l’histoire. Tout le monde sait, Dieu merci, comment l’anarchie engendre la servitude : moins de gens semblent se douter que l’exercice d’une autorité sans contrôle mène, par ses intolérables abus, à ces mêmes bouleversemens contre lesquels le rétablissement de cette autorité a paru souvent la plus sûre garantie.


I

C’est dans le courant de l’année 1664 que Rochester, à peine âgé de dix-huit ans, parut à la cour de Charles II. On était encore au début, je dirais presque au printemps de la restauration. Ce singulier enthousiasme de 1660, — si singulier qu’il surprit même celui qui en était l’objet, — n’avait pas subi les graves échecs qui préparèrent plus tard les rancunes de 1688. Charles II était dans toute la fleur de sa jeunesse et de sa popularité. Des scandales éclataient sans doute, et de tous côtés ; mais on les tolérait en expiation de l’exil dont le jeune monarque avait si longtemps savouré l’amertume, exil pourtant assez bien occupé, car on y a compté jusqu’à dix-sept liaisons amoureuses de tout ordre et de tout mérite. On le regardait avec indulgence jeter sa gourme de roi vert-galant. Son indifférence sceptique rassurait la masse de la nation, qui, le voyant si mauvais protestant, ne pensait pas qu’il devînt jamais zélé catholique, et c’était toujours cela de gagné. Les poètes serviles, Dryden en tête, chantaient encore l’Astrœa redux avec un enthousiasme tout mythologique, immolant des taureaux au dieu Portunus, des brebis sur l’autel de l’Océan tempétueux qui leur avait ramené, avec les princes exilés, une ère de paix éternelle, de prospérité fabuleuse [3]. À peine âgé de quatorze ans, Rochester, parfaitement excusable en ceci, avait mêlé sa voix à cette formidable explosion de chants séculaires, de monodies, de trrénodies, d’hymnes, de cantates monarchiques, et mérita ainsi je ne sais quelle distinction universitaire qui lui fut décernée par l’austère Clarendon, alors chancelier d’Oxford. Il arrivait donc avec le triple éclat de son nom, cher à tout bon royaliste, de sa rare beauté, mérite fort peu dédaigné par les grandes dames du temps, et de ses talens précoces, qui le mettaient de pair avec l’élite de la noblesse, laquelle se piquait, la mode y étant, de poésie et d’érudition.

Aussi lui fit-on place au premier rang. Nous nous figurons volontiers sa présentation, qui dut, à quelques nuances près, ressembler à celle du jeune Peveril du Pic, si bien racontée par Walter Scott. Le roi se promène à fort grands pas et fort vite, selon sa coutume, dans le mall du parc Saint-James : une petite meute de ces chiens auxquels il a laissé son nom folâtre et gambade autour de lui. Il ne se fait pas garder à vue, comme plus tard (1671), par un officier des horse-guards. Deux ou trois courtisans oisifs, voilà son cortège ; peut-être le prince Rupert, peut-être Chiffinch ou Samuel Morland, les Lebel du Louis XV anglais ; peut-être Saint-Évremond, qu’il a nommé par plaisanterie gouverneur de l’Ile-aux-Canards, mauvais lopin de terre entouré de marais, où l’indolent monarque aimait à élever en grand nombre et à nourrir de ses mains ces intéressans palmipèdes. Il vient d’entrevoir à la fenêtre de son boudoir la belle Palmer en déshabillé du matin, qui, par-dessus ses blanches épaules, lui a jeté un hardi sourire. Samuel Pepys, espèce de Tallemant des Réaux naïf, passant par hasard, a surpris le sourire et le notera, ce soir même, dans son perfide et précieux journal. Il le notera surtout si, cinq minutes après, il vient à rencontrer le comte de Castlemaine, ce dévot et complaisant mari de la favorite, car alors Pepys s’émerveille et s’amuse de voir les deux époux échanger de cérémonieux saluts [4].

Sur ces entrefaites survient un charmant garçon, mis comme l’Alcidas ou le Lycaste du Mariage Forcé (le Mariage Forcé est de 1664). Il arrive de Rome, où il a vu le pape, ce qui plaira fort au duc d’York. Il arrivé de Paris, où Antoine Hamilton, qui est justement de son âge et qui a des alliances avec les Coligny, a pu le présenter à l’hôtel de Nevers, chez Anne de Gonzague. Il y a vu la jolie Mme de Sévigné, alors préoccupée du procès de Fouquet, tout près de s’entamer. Il sait par cœur son Molière et son Boileau, se moque agréablement du vieux Chapelain et du vieux Balzac ; mais il a soupé à Saint-Cloud, chez la Du Ryer, avec Desbarreaux, qui lui a conté, à la troisième bouteille, les débuts de Marion Delorme, chapitre intéressant, quoique déjà vieux, de l’histoire amoureuse des Gaules. Bref, notre jeune cadet est des mieux dégourdis ; il a du monde, et le docteur Balfour, qui se tient humblement à quelques pas en arrière, n’est pas mécontent de ce nouveau Télémaque. Désormais, pour tout mentor, Rochester, bien et dûment émancipé, n’aura plus que Charles II, lequel, de temps à autre, déléguera ses pouvoirs à Killegrew. Voilà de quoi compléter une éducation si bien commencée.

Il faut à Rochester des emplois de cour qui lui donnent ses entrées et légitiment sa présence aux petits soupers du roi. Aussi est-il immédiatement nommé chambellan (gentleman of the bed-chamber) et contrôleur du parc de Woodstock. Qu’on ne se méprenne pas sur ces fonctions, qui de nos jours encore constituent des sinécures aristocratiques. Ouvrez le Peerage, vous y trouverez dès les premières pages un marquis d’Anglesbury, ranger de la forêt de Sevenoake ; un marquis d’Anglesey, ranger de la forêt de Snowdon. Le duc de Cambridge lui-même, le cousin germain de la reine, s’il a hérité de tous les honneurs paternels, doit être ranger du nouveau parc de Richmond et gardien de New-Forest. La forêt de Sherwood, — chère aux amateurs de ballades, — a pour ranger le duc de Newcastle. Bref, ces humbles titres [5] n’accompagnent guère que les plus grands noms, et n’appartiennent qu’aux familles sur lesquelles le souverain prétend faire rejaillir les plus vifs reflets de la splendeur du trône.

Maintenant qu’était cette restauration, à laquelle appartenait de droit la jeunesse de Rochester ? Qu’était cette cour où il entrait de plain-pied, en vertu de son rang, de son nom, des souvenirs paternels, de l’ambition qu’ils autorisaient, des droits qu’ils conféraient, et vraiment par surcroît, à ce jeune homme si bien fait pour se passer de tant d’avantages et ne devoir qu’à lui-même l’accueil le plus empressé ?

La restauration des Stuarts n’avait pas quatre ans de date à l’époque où nous la prenons, et déjà elle avait été inaugurée par des actes auxquels l’opinion populaire du temps souscrivit pleinement, et qui n’en sont pas moins restés pour l’histoire des crimes énormes, des crimes que même un juste châtiment n’a pu faire oublier. Déjà elle avait traîné bien des victimes sur l’échafaud politique, sur

… Ce faite vermeil d’où le martyr s’envole [6].

L’histoire, trop souvent complice des forfaits qu’elle raconte, n’a pu entièrement déguiser ceux-ci ; mais si vous l’interrogez, voici à peu près ce qu’elle vous répond, et sans trop s’émouvoir : « Vingt-cinq régicides étaient déjà morts en 1660 ; dix-neuf s’étaient exilés. Il en restait encore vingt-neuf, tous en prison. Une cour de trente-quatre commissaires fut formée pour les juger. Parmi ces juges, nommés ad hoc, siégeaient, avec le célèbre Monk, Montague, Manchester, Robartes, Say et Holles, Atkins et Tyrrel, — tous ministres plus ou moins éminens, agens plus ou moins dévoués de la politique de Cromwell, et avec eux encore Cooper, un des conseillers les plus intimes du lord protecteur. Tous les accusés furent condamnes à mort ; mais on sursit à l’exécution du jugement pour ceux qui s’étaient livrés, et on en choisit dix que l’on mena immédiatement au supplice. » Suit une liste de dix noms : autant de têtes qui roulent sanglantes dans le panier du bourreau ; après quoi l’historiographe, sans poser sa plume, et du même ton glacial, raconte encore ceci : « En vertu d’un ordre des deux chambres, approuvé par le roi, trois cadavres qui reposaient sous l’égide sacrée de la tombe furent enlevés à cet asile inviolable, traînés à Tyburn sur des claies et pendus aux trois branches du gibet ; c’étaient ceux de Cromwell, de Bradshaw et d’Ireton. Ainsi fut célébré sous la restauration le premier anniversaire du 30 janvier 1649. Le soir, les cadavres furent décrochés et décapités, leurs têtes exposées devant Westminster-Hall, et les troncs jetés dans une fosse à dessein rendue infâme : on l’avait creusée tout exprès sur la place même où fonctionnait alors le bourreau. »

L’histoire se garde bien d’ajouter, — ces détails étant au-dessous d’elle, — que ces exhumations impies, ces avanies sacrilèges infligées à des morts, ces saturnales hideuses, amusaient fort les cavaliers. Il y eut des chansons rimées à ce sujet, et qui accompagnaient les toasts des bons et loyaux gentilshommes, champions du droit divin et de l’autorité absolue. D’hésitation, de remords, pas la moindre trace. Huit mois après, — et sans même attendre le second anniversaire, — on déterra méthodiquement une vingtaine d’autres chefs républicains, plus la mère et la fille de Cromwell, ensevelies dans la chapelle de Henri VII et dans l’église de Westminster. Parmi les morts dont on profanait ainsi les restes figure ce Dorislaüs assassiné à La Haye, on l’a déjà vu, par les royalistes écossais. Les gémonies après le coup de poignard, quel raffinement ! Ne dirait-on pas le coup de pied de Henri III au Balafré après que les quarante-cinq eurent achevé leur boucherie ?

Tout ceci nous a été sinon révélé, du moins raconté en détail, et quelquefois de visu, par un inappréciable témoin, le plus véridique et le plus irrécusable des chroniqueurs du temps, l’honnête Pepys, bourgeois de Londres, bien autrement digne de foi que certains bourgeois de Paris [7].

Pepys donc, par une belle après-midi, est assis à Aldgate, « devant la boutique du drapier qui fait le coin. » Il voit passer Barkstead, Okey et Corbet, qu’on mène pendre à Tyburn. Ensuite, c’est lui qui nous l’apprend, « on les coupera par quartiers, qu’on salera suivant l’usage Ces hommes, ajoute-t-il, semblaient tous très gais (they all looked very cheerful), et j’entends dire qu’ils sont tous morts en protestant que ce qu’ils ont fait était selon la justice, ce qui est vraiment très singulier. » Il dit du major-général Harrison, qu’il vit pendre et tirer à quatre chevaux : « Il paraissait aussi gai (cheerful) qu’aucun homme le puisse être en pareille condition. » Pour Axtel et Hacker, il voulait aussi assister à leur exécution ; mais il eut précisément ce jour-là une tenture à faire poser chez lui, — tenture de serge verte et de cuir doré, d’un effet superbe, — et il manqua la cérémonie bien malgré lui. En revanche, il vit mourir sir Henry Vane, dont l’échafaud était entouré d’une foule immense.


«… Sir Henry parla fort longtemps au peuple, malgré le shériff et d’autres, qui essayaient à chaque instant de l’interrompre. Ils tentèrent même plus d’une fois de lui enlever un papier qu’il tenait à la main, mais qu’il ne voulut lâcher à aucun prix. Alors on fit venir sous l’échafaud des trompettes qui sonnèrent de façon à couvrir sa voix [8]… Sa figure était calme, sa voix assurée. Il mourut, se justifiant, lui et la cause qu’il avait embrassée. Il parlait avec confiance du ciel, où il serait bientôt assis à la droite du Christ. En toutes choses, on ne vit jamais mort plus résolue. »


Ainsi raconte Pepys, sans préoccupation d’aucune sorte. Il est avant tout curieux ; il regarde, il écoute, il copie, il répète. Ses opinions, ses réflexions, il n’en tient guère registre. Pour qui et pour quoi ? Elles ne tourmentent guère cet insoucieux observateur. Il trouve très singulier que les juges de Charles Ier aient maintenu jusque sous la hache du bourreau la terrible sentence par eux portée au nom du peuple anglais. Il ne trouve nullement singulière ni peu décente, mais très naturelle au contraire, la joie que les princes exilés manifestèrent devant « le porte-manteau bourré de guinées » que leur envoyaient à Bréda les deux chambres du nouveau parlement. « Ils s’appelaient d’une chambre à l’autre » pour se bien convaincre, par le témoignage de leurs yeux et de leurs mains, qu’ils avaient là, trébuchant et sonnant, en bonnes espèces ayant cours, à eux sans conteste, dix ou quinze mille livres sterling. Aventure inouïe, hasard inespéré !

Pepys n’abuse donc pas de la faculté critique. Cependant il a parfois ses idées sur telle ou telle mesure d’administration. Le licenciement des vieilles bandes républicaines lui arrache un blâme. « Au jour du péril, s’écrie-t-il, où trouvera-t-on des hommes plus intrépides, plus attachés à leur devoir, plus soumis à la discipline ? Voyez-les, ces braves gens, pas un ne mendie : tel capitaine s’est fait boulanger, tel lieutenant cordonnier, tel autre brasseur, ce simple soldat portefaix, etc. Et chacun, sous les insignes de sa nouvelle profession, s’y conduit comme si de sa vie il n’eût porté la cuirasse et le hoqueton. Maintenant regardez les officiers et les soldats de l’armée qu’on réorganise : ils traînent partout leurs grands sabres, jurant, blasphémant, volant à qui mieux mieux. Certes le roi est plus en péril au milieu de ses cavaliers débauchés et mécontens qu’il ne le serait au milieu des anciennes milices formées par Cromwell. »

Cromwell ! — A chaque instant, ce nom revient comme un reproche pour le gouvernement royal, qui laisse tout aller à la dérive, la désorganisation s’introduire dans tous les services, l’esprit de concussion et de dilapidation faire des prosélytes chaque jour plus nombreux. Pepys, qui de ce côté, s’il est sans peur, n’est pas tout à fait sans reproche, n’en regrette pas moins, on doit lui en savoir quelque gré, l’austère régularité du protectorat. « Il est étrange, dit-il, d’entendre un chacun se raviser sur le compte d’Olivier et le louer hautement, vanter sa décision, rappeler la crainte qu’il inspirait au dehors, tandis que voici un prince, entouré à son arrivée par l’amour, les prières, le dévouement de la nation, à qui on a donné, plus qu’à tout autre monarque, les preuves de l’affection la plus féconde en sacrifices de tout ordre, — et en si peu d’années il a perdu tout cela. »

Une conversation intéressante, rapportée par Pepys, est celle qu’il eut avec l’ancien chapelain de Cromwell. Un pur hasard les a mis en présence. Ils causent de Richard Cromwell, qui est pour le moment en France, et va passer en Italie, sous un autre nom que le sien, mais sans vouloir se déguiser autrement ni se dérober à qui le chercherait. On revient sur le passé. Le chapelain raconte à Pepys que, sous le vieil homme, il a été traité au nom du roi (Charles II) d’un mariage entre lui et la fille du lord-protecteur [9]. Cromwell refusa cette union, qui semblait assurer sa dynastie. Le motif principal du refus, — Pépys et le chapelain en tombent d’accord, — fut l’impossibilité où se trouvait Cromwell de faire rentrer le roi sans le consentement de ses principaux officiers… « Il n’aurait jamais voulu, comme Monk, assurer sa position personnelle en compromettant celle d’autrui. » Ce simple jugement, porté par deux causeurs désintéressés au détour de quelque rue, fait, selon nous, plus d’honneur à Cromwell que tous les vers de Dryden n’en font à Charles II. Il atteste chez le protecteur un sentiment moral au-dessus de toute ambition, et quand on compare sa conduite à celle de Charles II acquiesçant à l’exécution de Montrose, on a, ce semble, la mesure relative de ces deux hommes. Au surplus, les esprits indépendans en jugeaient dès lors ainsi. Nous n’en voulons d’autre preuve que les plaintes de Downing, ancien diplomate de la république, qui fut envoyé auprès des états de Hollande pour réclamer l’extradition des trois membres du parlement dont nous avons raconté le supplice. Cet ambassadeur à toutes fins trouvait fort mauvais, nous dit Pepys, qu’on ne lui témoignât pas les mêmes égards, comme envoyé de Charles II, que lorsqu’il représentait le protecteur.

Donc, en bien peu d’années, la restauration avait ainsi établi son bilan : — violation flagrante des engagemens constitutionnels pris à Bréda, avilissement des chambres, tribunaux exceptionnels, tueries juridiques, profanation sacrilège des sépultures, prodigalités ruineuses, énervement des forces administratives, démoralisation universelle, désenchantement presque immédiat chez les clairvoyans, regrets donnés au passé, mépris profond des traîtres qui avaient livré la république dont ils étaient les agens. Encore laissons-nous de côté, — ne voulant pas anticiper sur les années qui suivirent, — ce grief sans nom, cette tache indélébile qui met sur un même niveau la mémoire de Charles II et celle de l’infâme cardinal Dubois, tous deux vendant à beaux deniers comptant les intérêts publics dont ils sont responsables.

À la cour maintenant. Nous autres Français, nous n’avons jamais si bien connu la cour d’Angleterre que sous Charles IL. Cependant que de détails ignorés ! et de ces détails qui la caractérisent le mieux ! L’esprit d’Hamilton est comme une essence subtile et magique, un breuvage de feu qui trouble la raison, éblouit le regard, transforme, embellit tout, orne jusqu’au vol, rend la grossièreté même élégante et presque de bon goût. On entrevoit bien derrière ces pages étincelantes quelques cloaques infects dont elles masquent les approches. Au milieu de ces filles d’honneur si légères et si audacieuses, de ces gentilshommes si railleurs et si téméraires, on se devine plutôt qu’on ne se sent en mauvaise compagnie, car enfin la vertu de miss Kirk (celle que Hamilton appelle la Warmestré), nous la savons à la merci d’une bouteille de trop, qu’elle vida parfois. Nous savons aussi que Thomas Thynne (l’ami de Monmouth, l’Issachar de Dryden), s’il venait à perdre tout son argent comptant chez la Castlemaine, serait homme à s’en aller, pour se refaire, détrousser les passans sur la bruyère de Hounslow ; mais si dans les Mémoires de Grammont chaque chose est indiquée, rien n’est formel, rien n’est précis que ce qu’on peut faire passer à l’aide d’une plaisanterie, mauvaise ou bonne. Ainsi Hamilton ne nous dira point par exemple que Charles II, un beau soir, en plein gala, conduit miss Stewart dans une embrasure de croisée, a où il la dévore de baisers une demi-heure durant à la vue de tous. » Il blesserait le décorum français du temps et de la cour de Louis XIV, décorum qui d’ailleurs n’empêchait rien, témoin la réconciliation du roi et de Mme de Montespan, si plaisamment racontée dans les mémoires du temps. Louis XIV conduit, lui aussi, sa maîtresse dans une embrasure de fenêtre : ils se parlent tout bas, on voit quelques larmes dans les yeux de l’un et de l’autre ; puis, après une révérence solennelle à l’assistance ébahie, ils vont continuer l’entretien dans un endroit plus propice aux effusions d’une tendresse renaissant de ses cendres.

Hamilton ne nous révélera pas non plus qu’au moment même où Charles II perdait en une seule soirée 2,500 livres sterling chez la Castlemaine, — et contre elle, bien entendu, — il n’avait ni chemises, ni argent, pour subvenir aux dépenses de sa garde-robe. Il ne vous dira pas, — toujours soigneux de certains dehors, — que ces deux altières rivales, la Castlemaine et la Stewart, se prenant un jour de querelle, la vidèrent sur place à coups de poing. Il se gardera bien de vous peindre un conseil de ministres où deux antagonistes politiques, emportés par la discussion, se renvoient d’insultantes grimaces et des gestes obscènes. S’il assiste par hasard à une séance de la pairie où les nobles lords se boxent en vrais crocheteurs, il leur gardera le secret très soigneusement, cet épisode de mœurs politiques n’ayant, après tout, ni sel ni grâce. De Coventry, membre du parlement, à qui, — pour le punir de ses libres censures, — une bande de courtisans en goguette va couper le nez, il n’en est pas question dans ses ingénieux Mémoires. Peut-être n’en serait-il pas question davantage dans l’histoire officielle du règne sans le bill pénal dont l’outrage fait à Coventry devint l’occasion, et qui porta le nom de ce malheureux franc-parleur. En toute matière touchant à l’autorité royale, Hamilton est d’une admirable réserve. Il sait bien que le ministre Arlington, courant un soir pour quelque affaire pressante à Saxham, où était le roi, l’y trouva trop ému par la boisson pour s’occuper des besoins publics, et ne put pas même obtenir audience ; mais il gardera pieusement ce secret. Il sait aussi l’historiette de ces violons de Thetford que le roi manda tout exprès devant lui, Sedley et Buckhurst, pour se régaler après boire de leurs refrains les plus grivois ; — il pourrait au besoin citer ces couplets édifians, — mais il s’en abstient, le loyal sujet. Et la comique orgie de Cranbourne, il la connaît aussi, sans nul doute, mais il laisse à Pepys le soin de la raconter. Or voici, bien abrégé, le récit de Pepys. On était à table chez sir George Carteret, honoré d’une visite du monarque. La séance avait été longue et bien employée. Les convives se trouvaient en général arrivés à cet état de béatitude attendrie qui prédispose les buveurs aux épanchemens les plus fraternels. Un d’eux alors, — Pepys le nomme, c’était Armour, — interpelle directement sa majesté. Il lui reproche de ne plus aimer autant que jadis le duc d’York, son royal frère. Charles II se défend gravement de cette accusation à brûle-pourpoint. Armour insiste ; il demande des preuves. — « Sire, si vous dites vrai, si vous aimez le duc,… eh bien !… là… devant nous, portez sa santé… » Verre en main, le monarque se lève, vacillant sur ses jambes avinées. — A genoux, sire ! s’écrie un des ivrognes. — A genoux ! répètent les autres… Et Charles II s’agenouille dévotement. À côté de lui se jettent pêle-mêle les acteurs de cette scène ridicule… On s’embrasse à la ronde, on bégaie, on s’attendrit, les larmes coulent… Et nous restons ébahis, nous, en songeant que nous avons là sous les yeux la préface du règne de Jacques II, l’avant-propos d’une grande et immortelle révolution [10].

Donc Hamilton, ceci est évident, ne dit pas tout. Ce qu’il dit, il l’atténue, il l’adoucit. L’historiette de lady Muskerry, par exemple, n’est qu’une édition singulièrement expurgée d’une anecdote qui, à vrai dire, avait besoin de l’être. On se rappelle certainement cette bonne lady Muskerry, poussée par le démon de la danse à venir figurer à Tunbridge dans les quadrilles organisés chez la reine. Elle était, « par la grâce de Dieu, grosse de six à sept mois, et son enfant s’était mis tout d’un côté. » Ce défaut d’équilibre avait été tant bien que mal réparé au moyen d’un oreiller glissé sous les jupes de la dame ; mais son ardeur chorégraphique déjoue cette précaution. L’oreiller tombe au milieu de la première figure ; le duc de Buckingham s’élance, le ramasse, le couvre d’un pan de son juste-au-corps, et, nous dit Hamilton, « contrefaisant les cris de l’enfant nouveau-né, il allait parmi les filles d’honneur demandant une nourrice pour le pauvre petit Muskerry. » Après tout, il n’y a là qu’une plaisanterie très risquée et qui ne serait pas admise, en notre temps de pruderie, dans la plus libre de nos guinguettes ; mais le texte de Pepys est tout autre. Lisez plutôt : « M. Pickering m’assure que l’histoire du fœtus trouvé par terre au dernier bal de la cour est parfaitement vraie, qu’on l’a porté chez le roi, dans le cabinet duquel il est resté environ huit jours, et qui l’avait disséqué. L’aventure a fourni mainte et mainte plaisanterie à sa majesté, entre autres celle de dire que l’enfant avait juste un mois et trois heures. Elle a dit aussi que de toutes les parties intéressées c’était elle, quoi qu’on en pût penser, qui perdait le plus, attendu que l’enfant étant un garçon, c’est un sujet de moins dans le royaume. »

Plus tard, l’audace croissant avec la licence, on prendra d’étranges libertés avec « le vieux Rowley [11]. » La Castlemaine le menacera, dans un paroxysme jaloux, de briser contre la muraille la tête des enfans qu’elle lui a donnés. Buckingham, en tout-puissant favori, s’excusera, sur un rendez-vous avec des filles, de rester auprès du monarque, et, au sortir du palais, courra comploter avec les chefs du parti puritain une intrigue destinée à battre en brèche le crédit du duc d’York. Lord Buckhurst, depuis comte de Dorset, compromis dans une affaire de vol, compliquée d’assassinat, n’en viendra pas moins faire sa cour et n’en sera pas moins bien accueilli. Aussi, quelques temps après, une belle nuit, on arrêtera dans les rues de Londres Sedley et Buckhurst, coupables de ce qu’on appelle de nos jours en police correctionnelle un « outrage public aux bonnes mœurs. » Soyons clairs, si nous pouvons. Ces deux ivrognes titrés couraient les rues après minuit dans le costume de nos premiers parens… avant le fruit défendu. Un autre de ces jeunes effrontés, renchérissant sur ceux-ci, se met à la fenêtre, en plein jour, dans un négligé tout aussi succinct, et harangue la multitude scandalisée. Enfin Pepys nous raconte encore ceci : « Je suis allé à Fox-Hall et y ai fait rencontre de Harry Killegrevv, jeune drôle nouvellement arrivé de France, mais qui est encore en disgrâce à la cour. Il était avec Newport et quelques autres, aussi mauvais sujets qu’on en puisse trouver par la ville. Malheur à la femme qui passait à portée de leurs mains libertines ! De là nous sommes allés souper à l’ombre d’une tonnelle. En vérité, leurs folies dévergondées m’ont soulevé le cœur. Par les propos qu’ils ont tenus, j’ai pu comprendre enfin ce qu’était au juste cette société dont on a tant parlé récemment, et qui est désignée sous le nom de Balleurs (Ballers). Harry nous a conté comment elle s’était formée de quelques jeunes fous, au nombre desquels il figurait, et de lady Bennett (comtesse d’Arlington), avec ses dames de compagnie et ses femmes. On y dansait à l’état de pure nature, et on s’y livrait à tous les débordemens imaginables. Grand Dieu ! en quelle mauvaise compagnie j’étais ce soir, spirituelle cependant, et qui vaut bien la peine qu’un homme s’y risque au moins une fois, pour la connaître un peu et savoir comment vivent ces gens-là [12] ! »

Toute cette corruption dérivait en définitive du monarque, qui la tolérait et l’encourageait. Nous pourrions, les documens ne faisant pas défaut, nous arroger le droit de peindre nous-même cette bizarre figure ; mais, en laissant parler autrui, nous échappons à tout soupçon de parti-pris hostile. Un contemporain, courtisan protégé par l’anonyme, et selon toute apparence rien moins que John Sheffield, comte de Mulgrave et duc de Buckinghamshire, portera lui-même le témoignage pour lequel nous nous récusons équitablement. Il nous suffira de citer quelques détails du portrait qu’il trace :


«… Charles II aimait, avant tout, une vie oisive et facile. Les guerres inutiles où on l’a vu s’engager semblent au premier coup d’œil contredire cette opinion, mais au fond elles la confirment, car elles ne furent entreprises que pour satisfaire des personnes dont le mécontentement devait gêner un homme de son caractère bien autrement que le bruit lointain du canon, auquel il prêtait à peine une oreille distraite. De plus, le seul genre d’occupation qui convînt à son esprit et lui fût de quelque agrément était la construction des navires et les affaires maritimes en général [13]. Une guerre sur mer l’amusait donc plutôt qu’elle ne dérangeait son égalité d’âme.

« Sans doute il eût pris en personne très volontiers le commandement des flottes magnifiques qu’il mettait tant de soins à faire équiper, sans l’extrême ardeur avec laquelle son frère sollicitait pour lui-même toute occasion de succès militaire, ardeur décemment dissimulée sous le vain prétexte de préserver la personne royale. Maintenant on peut reprocher au roi, dont les talens naturels pour la marine pouvaient si bien profiter au pays, de n’avoir pas autant songé à gêner les progrès de la France, comme puissance navale, qu’à développer les nôtres ; mais la jalousie était le moindre de ses défauts. Ce mot de jalousie nous conduit à l’examiner sous d’autres rapports que ceux de la politique.

« Il apportait dans ses plaisirs plus d’abandon, de laisser-aller et de faiblesse que d’entraînement fougueux et passionné. En cela, semblable à nos femmes sans mœurs, il se livrait plus aisément aux débauches entreprises pour la satisfaction d’autrui qu’à la recherche de ce qui lui aurait plu le mieux. Je crois aussi que, vers la fin de sa vie, la paresse avait autant de part que l’amour dans ces heures nombreuses qu’il passait auprès de ses maîtresses. Après tout, elles ne lui servaient guère qu’à remplir son sérail, tandis qu’un plaisir attrayant par-dessus tout, la flânerie (sauntering), et celui de dire à tort et à travers tout ce qui lui venait dans l’esprit, sans se gêner en rien, lui tenaient lieu en définitive de sultane favorite. »


L’auteur du portrait loue ensuite, dans le maître qu’il avait étudié de si près, un esprit de justice sans lequel il aurait certainement préféré pour successeur son fils Monmouth, qu’il idolâtrait, à son frère Jacques, dont le caractère n’avait rien d’aimable, et c’est ainsi qu’il explique, peut-être un peu trop favorablement, l’extrême rigueur que Charles II mettait presque toujours à ratifier des arrêts dont la sévérité en certains cas était excessive. Beaucoup d’intelligence pour les petites choses, de rares éclairs, sans application, dans les grandes affaires, un véritable agrément dans la causerie, le talent de l’anecdote bien contée, telles sont les qualités destinées à atténuer les défauts que notre peintre a déjà signalés, ceux dont il lui reste à dresser la liste. — D’abord la prodigalité folle de Charles II, à l’égard de ses maîtresses, compliquée d’un singulier retour d’avarice qui « le faisait se dépiter quand il les voyait perdre au jeu quelques parcelles de l’or qu’il venait de leur prodiguer ; » ensuite une absence de délicatesse moyennant laquelle il acceptait toute sorte de rivaux et ne s’inquiétait guère s’ils lui étaient préférés ou non ; c’est aussi une dissimulation très habituelle et très adroite, qui ne l’empêchait pas d’être facilement dupe et de garder fort petite rancune à ceux qui l’avaient joué le plus fréquemment ; ce dernier ridicule d’autant plus bizarre en lui, qu’il le devinait très bien chez les autres, et les en raillait très volontiers.

Enfin, venant à parler de la bonne santé de Charles II et du soin excessif qu’il en prenait, lord Mulgrave s’exprime en termes fort précis sur les causes auxquelles il attribue la mort précoce de ce prince. « En ma qualité d’écrivain tout à fait impartial, nous dit-il, et attendu qu’on pourrait attacher une interprétation fort grave à mon silence, je me crois obligé de faire remarquer que le plus savant et le plus zélé des médecins du roi non-seulement l’a cru empoisonné, mais s’est cru empoisonné lui-même pour avoir donné son avis à cet égard avec un peu trop de hardiesse [14]. »


II

À un prince comme Charles II, — si bien disposé à se laisser entraîner, gouverner, dominer, pourvu qu’on sût l’amuser et lui plaire, — un débutant comme Rochester convenait merveilleusement. Il n’avait pas à craindre de ce nouveau-venu les brusqueries de Buckingham, qui menait son maître de haute lutte, by briskness, dit Samuel Pepys. Rochester, violent lui aussi, — car dès ses débuts à la cour il battit Killegrew devant le roi et obtint sa grâce séance tenante, — ne pouvait cependant faire au monarque ces scènes scandaleuses que multipliait la Castlemaine au déclin de sa faveur, et qui transformaient cette « Médée furieuse » en « quelque chose d’approchant ses dragons, » s’il faut en croire le spirituel Hamilton. Il était beau, — ses portraits l’attestent, — spirituel, — ses épigrammes en font foi, — et possédait assez de connaissances littéraires pour devenir en quelques années, ainsi que nous le verrons, l’arbitre presque absolu du goût poétique. Rien d’étonnant donc à le voir comblé de faveurs aussitôt qu’il parut, et d’ailleurs, outre que ces faveurs semblaient dues au fils de son père, il s’y était créé des titres personnels par des services périlleux dont il eût fort bien pu se croire dispensé.

Un heureux hasard en effet ou une inspiration heureuse l’avait conduit en 1665, aussitôt après ses débuts à la cour, sur les vaisseaux que le comte de Sandwich et sir Edward Spragge promenaient le long des côtes de Hollande, pour venger les griefs du commerce anglais. La guerre commençait alors, qui devait, dans ses sanglantes alternatives, tantôt faire perdre aux Hollandais cent cinquante navires marchands que l’amiral Holmes détruisit dans le port de Vlie (une affaire comme celle de Sinope), et tantôt amener Ruyter, par deux fois, dans les eaux de la Tamise et de la Medway. Rochester en cette occasion, et dans deux combats différens, montra une rare intrépidité. À l’attaque du port de Bergen (côtes de Norvège), monté sur le Revenge, que commandait sir Thomas Tiddeman, il se fit remarquer par son sang-froid. L’année suivante, au combat du 3 juin, fatal à un grand nombre de ces jeunes courtisans qui, comme lui, servaient en volontaires et pour l’honneur du drapeau, on le vit traverser sur un petit bateau, tandis que les boulets sillonnaient la mer dans toutes les directions, le gros de la flotte ennemie. Nous constaterons plus tard que, dans des querelles privées, il démentit ces glorieux débuts, et qu’il fut permis à ses antagonistes littéraires de rendre à son courage les épigrammes qu’il décochait à leur esprit ; mais ceci n’arriva que lorsque le bouillant jeune homme de 1665 eut expérimenté la vie, apprécié le néant des préjugés, et poussé l’analyse à cette extrémité périlleuse où le mépris dans lequel on enveloppe toute chose atteint et comprend le sceptique lui-même, chez qui se trouvent ainsi détruits les mobiles ordinaires de toute activité généreuse, de tout sacrifice à l’opinion, de tout dévouement, de toute abnégation héroïque.

En attendant, et après quelques indécisions dont on retrouve à peine quelques traces, Rochester se plongea violemment dans cette vie étrange, dans ces désordres effrénés où l’exemple royal entraînait les courtisans de tout âge, et dont la comédie du temps, stimulée par eux aux plus inexcusables licences, nous a conservé les scandaleuses traditions. C’est dans les ouvrages de Wycherley, de Shadwell, de la fameuse Afra Behn, mais c’est surtout dans ceux d’Etheredge qu’il faut les aller rechercher.

Sir George Etheredge, dont la vie et les écrits présentent un accord déplorablement harmonieux, était en ce temps-là un courtisan des plus déliés, un diplomate de quelque renom [15], et ses comédies ont justement ce degré de mauvais ton qui appartient en propre à la meilleure compagnie. Il passe d’ailleurs pour avoir mis en scène ses contemporains, copiés d’après nature, et Rochester notamment lui a fourni un de ses types, les plus heureux, celui de Dorimant, l’homme élégant, le séducteur par excellence, le modèle de la jeune noblesse sous Charles II. C’est une bonne fortune dont il faut tenir grand compte que de rencontrer ainsi sur notre route cette image, reconnue fidèle, du personnage que nous étudions. Arrêtons-nous-y quelque peu.

Nous voici donc au théâtre royal, chez les « serviteurs de leurs majestés. » On y va jouer une comédie dédiée à « son altesse royale la duchesse » (la duchesse d’York, Marie d’Esté, princesse de Modène). Le prologue est de sir Car Scroope, baronet, un des beaux esprits de la cour, ennemi intime de Rochester. L’épilogue est du grand Dryden lui-même. L’auteur, en bon et courageux Anglais, entend se moquer des modes et du jargon importés de France. Il a choisi, pour les montrer sous leur jour le plus ridicule, le personnage qui donne son nom à la pièce, sir Fopling Flutter (fopling, petit fat, flutter, voltigeur). Ce merveilleux d’un autre âge arrive de Paris, du Paris de Louis XIV, avec toutes les grâces du marquis de Mascarille, tant bien que mal greffées sur la stupidité naturelle au boor anglais. Idole de certaines caillettes, jouet secrètement méprisé des femmes qui font l’amour en conscience et prennent la mauvaise vie au sérieux, ce mannequin à dentelles, ce singe grimaçant et frétillant remplit la scène de ces allures extravagantes que Molière raillait si bien. Vous retrouvez en lui sans difficulté les personnages du Misanthrope et des Fâcheux, les grandes embrassades et les familiarités à première vue qui désolaient Alceste, l’amas de rubans verts, les grands canons, la vaste rhingrave et la perruque blonde du beau Clitandre, le haut parler d’Alceste, — ce grand brailleur, — et parfois aussi les airs mystérieux de Timante, — enfin les petits vers d’Oronte « à la belle et complaisante Philis. » Sir Fopling Flutter est de ces gens

… Qui de rien veulent fort vous connaître,
Dont il faut au salut les baisers essuyer,
Et qui sont familiers jusqu’à vous tutoyer [16].


Il avait appris la musique de Lambert lui-même ; mais, pour ménager sa faible voix, il ne chante que dans les ruels (nous copions scrupuleusement le français d’Etheredge). Son valet de chambre a été formé par Merille, — un homme de génie qui appartenait au duc de Candale. Au sortir du bal, nouant ses cheveux, il s’enveloppe dans un magnifique brandebourg, et, suivi de balladins, escorté de deux ou trois flûtes qu’il a ramenées de Paris, il hante les belles assemblées, les cadeaux. Corant, borée, minnuet (courante, bourrée, menuet), il vous dansera ce qu’il y a de plus nouveau dans tous les genres. Il se fait, à son grand regret, précéder d’un page anglais, chargé de l’annoncer aux personnes de qualité qu’il va voir ; mais le reste de ses gens est venu de France, ainsi que sa calèche, qui a brillé au cours avant de s’étaler dans High-Park. On est tenu d’admirer, pour peu qu’on soit « du bel air, » les glands de son haut-de-chausses (qu’à Londres on appelait déjà pantaloon), la frange de ses gants, tous les détails enfin de son ajustement merveilleux, sorti des meilleures mains : habit de Barroy, gants de Martial, garnitures de Legras, souliers de Picard, perruque de Chedreux. Nul besoin d’ailleurs d’insister sur ce personnage. Tête à l’évent, grand diseur de riens, tout à ses minauderies, volontiers admis par des femmes qu’il amuse sans les compromettre, il a rapporté, à leur usage, la dernière théorie des petits-maîtres parisiens, qui, dit-il, consiste à « flatter les prudes, rire des fausses prudes, faire sérieusement la cour aux demi-prudes, et se railler simplement des coquettes. » Vers la fin du XVIIe siècle, pruderie et vertu se ressemblent fort, tandis que la coquetterie, malgré ses enjeux bien plus risqués, n’a pas grande chance de succès. Les prudes ont beaucoup perdu, ce semble, depuis cette époque. Les coquettes n’auraient-elles pas gagné tout autant ?

En face de ce freluquet qui lui sert de repoussoir, — passez-nous ce jargon d’atelier, — Etheredge a placé le type de l’homme à bonnes fortunes, tel qu’au temps de Rochester, il se faisait tolérer des Anglais et adorer des Anglaises. C’est Dorimant disons mieux, c’est Rochester. Celui-ci ne se déshonore pas comme l’autre par la contrefaçon étrangère. Il fait moins de bruit et plus de besogne. Il est tout autrement habile sous ses airs étourdis, et tout autrement dangereux, Pendant que sir Fopling fait la roue, Dorimant marche résolument à son but, souple, insinuant, dissimulé, pouvant, en vue du succès qu’il lui faut, prendre tous les masques et parler toutes les langues. C’est ainsi que va nous le montrer une triple intrigue où nous le verrons aux prises tour à tour avec trois femmes diverses de mœurs et de caractère : mistress Loveit, maîtresse impérieuse et passionnée, qu’il eut hier, dont il est las ce matin, qu’il trahira ce soir ; Belinda, intime amie de mistress Loveit, jeune et spirituelle veuve, qui se fera volontiers complice de cette trahison préméditée, mais dont il faudra rassurer la conscience, amortir les scrupules, calmer les méfiances ; enfin une jolie héritière de province, destinée à les battre toutes deux et à courber sous le joug de l’hymen ce séducteur épris de la liberté dont il sait si bien abuser.

L’exposition de la pièce se fait dans le boudoir de Dorimant ; nous assistons à son petit lever ; nous l’entendons déblatérer contre l’incurie et la paresse de ses valets, trop enclins à suivre les bons exemples de leur maître. Surviennent les fournisseurs, Tom le cordonnier, Nan la marchande d’oranges, l’orange-girl, comme on disait alors. L’orange-girl avait, sous Charles II, une spécialité dévolue plus tard aux bouquetières : elle exerçait un de ces métiers ambigus qui servent fréquemment à en déguiser un ou plusieurs autres. Nell-Gwynn par exemple, comédienne quand elle devint la Du Barry du Louis XV anglais, avait commencé par vendre aux portes des théâtres et sur les promenades le fruit à la mode. C’est là que l’avaient ramassée ses premiers protecteurs, soit Hart ou Lacy [17], soit ce « bonhomme de la Cité » dont parle Etheredge, lesquels la mirent ensuite dans les mains de Buckhurst. On voit donc, sans trop chercher, ce que peut être Nan, et ce que signifient les visites matinales dont elle favorise Dorimant. Entendons-nous cependant : Nan-la-Brumeuse (Foggy-Nan) n’en est plus à pouvoir prétendre, pour elle-même, aux bonnes grâces du jeune roué. Elle compte dans ses plus lointains souvenirs, et s’il l’admet ainsi à sa toilette, c’est que Nan est une commère utile, une vivante gazette de Cythère, au besoin un porte-paroles assez commode. On la dédaigne, mais on s’en sert. On s’en sert pour remettre un bouquet mystérieux, pour dépister une beauté de province, savoir ce qu’elle est, d’où elle sort, où elle réside, à quelles folies on peut l’entraîner, — au besoin ce qu’elle a de dot, sans parler des espérances. Nan est donc un précieux agent, une digne petite-fille des Macette et des Célestine.

Une fois chez Dorimant, elle ne mentionnera que pour mémoire ses oranges et ses pêches. Il s’agit de bien autre chose, vraiment, et la rusée sait bien de quels fruits défendus il faut parler au jeune libertin. On entend d’ici leur dialogue, elle qui tire un à un tous les fils de la tentation, lui qui se défend, joue le dédain, et cependant veut tout savoir. « Tu dis qu’elle est jeune ? — Dix-huit ans a peine. — Et noble ? — De la meilleure noblesse. — Et riche ? — La plus riche héritière de son comté. — Gageons qu’elle est affreuse ? — Jolie comme un ange. — Et sage ? — Comme je ne l’ai jamais été. — Alors c’est un de ces oisons bridés que la province nous envoie, mal tournée, mal mise, n’ayant pas quatre paroles à dire ? — Oh ! que non pas, monseigneur ; toute provinciale qu’elle est, vous lui en remontreriez malaisément. »

Et Nan a raison. Harriet Woodvil ; la jeune fille dont il est ainsi question, et qui deviendra lady Dorimant avant que la toile ne tombe, est un délicieux échantillon des country-misses de ce temps-là ; mais la contagion l’a prise, elle aussi. Sans l’avoir vu jamais, sur le seul bruit de sa renommée, elle est assez malheureuse pour s’être affolée de Dorimant. Elle rachète ce travers, — sans doute elle l’expiera plus tard, — elle le rachète par une certaine fierté virginale, alliée en elle à beaucoup de résolution, nous dirions presque à beaucoup d’audace. Elle fait, la jeune gentlewoman du Hampshire, un heureux contraste avec les autres personnages femmes de la comédie d’Etheredge, avec tous ces types divers de la corruption de Londres. C’est la prude, la prude d’alors, sans morgue convenue, sans dédains affectés, qui ne se défend ni d’aimer, ni d’avouer qu’elle aime, mais qui, cet aveu fait, cet avantage pris sur elle, n’en reste pas moins, sinon tout à fait invincible, du moins très difficile à vaincre. Confiante en elle-même, elle n’oppose pas la surveillance maternelle, comme un bouclier, à toutes les entreprises formées pour attenter à son cœur. Elle se rit même un peu de ces grandes peurs qu’on a pour elle, de ce luxe de précautions dont on la veut entourer. Dorimant tout à l’heure, et quand il sera parvenu à se rapprocher d’elle, la trouvera toute disposée à se risquer dans ce qu’un moraliste sévère pourrait appeler un « commencement d’intrigue. » Elle l’aidera, s’il y tient beaucoup, — et c’est pousser bien loin cette espèce de connivence, — à se cacher de sa mère, à établir avec la bonne vieille dame, sous un nom supposé, des rapports dont la seule idée effaroucherait la vertu provinciale de lady Woodvil, si elle pouvait un instant soupçonner à qui elle adresse la parole. Mais n’allez pas en conclure que l’imprudente Harriet se laisse compromettre au-delà du nécessaire, et n’ayez pas peur que l’audacieux Dorimant puisse impunément s’émanciper auprès d’elle.

Il a d’ailleurs, en attendant qu’il la rencontre, bon nombre d’affaires sur les bras : — une maîtresse à éconduire, une intrigue déjà nouée à faire aboutir, — mistress Loveit à quitter, et à prendre mistress Belinda. Nan congédiée, il causera de tout ceci avec son ami Medley. Remarquez ce nom à peine changé, qui rend l’allusion transparente. Medley est là pour Sedley, tout comme Dorimant pour Rochester. De même pouvons-nous croire que mistress Loveit, cette beauté un peu brutale, impérieuse, colère, vrai dragon d’amour, sinon de vertu, nous représente la Castlemaine ou la Shrewsbury [18], et Belinda, la mielleuse et perfide Belinda, toute confite en petites trahisons, de l’amitié faisant franche litière sous les pas de l’amour, pourrait bien être la blonde, la jolie Chesterfield. Grands yeux bleus, manières engageantes, esprit amusant et vif, cœur « toujours ouvert aux tendres engagemens, » mais « ni scrupuleux sur la constance, ni délicat sur la sincérité ; » véritablement il n’y manque pas grand’chose [19].

Conservons leurs vrais noms à nos deux interlocuteurs, et nous aurons la conversation suivante, à laquelle Etheredge a fort bien pu assister :


« CHARLES SEDLEY. — Eh bien ! Rochester, y a-t-il longtemps que vous n’avez vu votre « pis-aller, » comme vous dites,… vous savez,… la Shrewsbury ?

« ROCHESTER. — Mais… quarante-huit heures, à ce qu’il me semble.

« SEDLEY. — Et comment les choses se gouvernent-elles entre vous deux ?

« ROCHESTER. — On se rapatrie beaucoup depuis quelque temps ; nous avons grand’peine à marcher de conserve.

« SEDLEY. — Je m’étonne que cet esprit altier se fasse à vos dédains.

« ROCHESTER. — Aussi ne s’y fait-il guère… Jamais on ne vit créature si emportée.

« SEDLEY. — Il est certain que, de toutes ces dames, c’est bien l’amoureuse la plus passionnée, la jalouse la plus extravagante… Ce billet est sans doute…

« ROCHESTER. — Une excuse que je lui vais envoyer pour mon impardonnable négligence à lui rendre mes soins.

« SEDLEY. — Voudriez-vous me le lire ?…

« ROCHESTER. — Ah ! certes non ;… mais si vous-même preniez cette peine…

« SEDLEY, lisant. — « Les affaires m’ont toujours été odieuses ; mais plus que jamais je les dois abhorrer, puisque depuis deux jours elles m’ont retenu loin de vous. Je compte vous aller trouver cette après-midi, et le charme de votre conversation me fera aisément oublier tout ce que j’ai pu souffrir durant cette ennuyeuse absence… » Fort bien, Rochester ; maintenant écoutez-moi. La personne dont vous vous occupez aujourd’hui était hier en masque au théâtre… J’ai eu tout le temps les yeux sur vous… Si quelque méchante âme vous avait par malheur dénoncé, cette tendre épître, savez-vous ? ne vous ferait point pardonner.

« ROCHESTER. — C’est tout ce que je souhaite.

« SEDLEY. — Ah !… quelle bravade !… Vraiment, il vous plairait qu’elle fût informée de votre infidélité ?

« ROCHESTER. — Vous l’avez dit. Voyez-vous, Sedley, après le plaisir de tomber d’accord avec une maîtresse nouvelle, je n’en connais pas qui vaille celui d’une rupture avec la maîtresse dont on ne veut plus… Or, dans ces derniers temps, le diable m’en a si fort voulu, qu’en trois grands jours je n’ai pas vu, de mon fait, une seule femme mettre en pièces son éventail, ou bouder dans toutes les règles, ou blasphémer contre elle-même… N’est-ce pas jouer de malheur ?

« SEDLEY. — J’en conviens, il y a de quoi se pendre… Eh bien ! voyons : j’aime assez à gâter les affaires pour me charger très volontiers de celle-ci. On s’en occupera tout présentement,… et bien que je sache à quoi m’en tenir sur le succès de votre trahison,… je me charge de la lui raconter de manière à la rendre folle… Il n’y a que façon de présenter les choses… Une petite dose de broderies suffira parfaitement, et dès que la belle aura une bonne attaque de frénésie amoureuse, je reviens vous trouver sans retard. — Oh ! soyez tranquille… ; votre toilette ne sera pas finie.

« ROCHESTER. — Restez ! restez ;… ce n’est pas la peine de vous déranger. Une autre personne s’est chargée de la même besogne ; elle y mettra autant d’adresse que vous,… et certainement un peu plus de cruauté. »


Cette personne, c’est lady Chesterfield — ou Belinda, si vous l’aimez mieux. — C’est elle qui s’est rendue, masquée, au théâtre [20], où Dorimant l’attendait. À demi vaincue, elle fait ses conditions. Elle exige une rupture complète dont elle veut être témoin et à laquelle, par un raffinement de malice très concevable, puisqu’il s’agit d’une amie intime, il lui plaît de travailler elle-même.

Qu’on se transporte chez la victime de ce complot androgyne. On y assistera au colloque de mistress Loveit et de sa soubrette favorite. Celle-ci en veut à Dorimant, qu’elle dessert de tout son cœur. — Je parierais ma tête à couper, dit la bonne pièce, qu’il a consacré à vous trahir ces deux journées passées sans vous voir,… qu’il a violé tous les articles de votre dernier traité,… qu’il a parlé à tous les masques du parterre,… qu’il a reconduit les dames de leurs loges à leurs carrosses,… qu’il est allé dans les coulisses faire la roue devant ces insignifiantes poupées de comédiennes. — Oui, répond l’amante délaissée et désolée, oui, cet homme est un démon,… mais il y a en lui je ne sais quelle empreinte angélique dont rien n’a pu effacer la trace, et qui me force à l’aimer en dépit de toutes ses perfidies.

Dans ce couplet, nous soulignons le mot « angélique, » qui, appliqué à Rochester, peut sembler surprenant, mais qui doit avoir une certaine vérité, car, dans les nombreuses poésies dont sa mort précoce fut le sujet, nous le retrouvons textuellement. Mistress Behn, bas-bleu de l’époque, auteur de romans et de comédies qu’on lisait encore du temps de Tom Jones [21], — belle brune d’ailleurs, dont Rochester se moquait eh la désignant sous le nom d’Afra, la Négresse ; — mistress Behn parle de lui comme d’un dieu. Un poète anonyme s’exprime ainsi :

Seraphic lord, whom Heaven for wonders meant…

Tout ceci nous semble indiquer que Rochester, grand, mince, un peu fluet, et dont la physionomie était pleine de charme, prêtait en effet à ces comparaisons, dont les chérubins qui en faisaient les frais avaient bien de quoi s’effaroucher un peu.

Mais revenons chez mistress Loveit. Tandis qu’elle cherche, qu’elle trouve mille excuses pour l’ingrat qui la délaisse, arrive son amie Belinda, prête à distiller son miel empoisonné. Mille caresses lui servent d’exorde ; la trahison se fait jour peu à peu : — Je ne puis cependant vous laisser devenir sa dupe… Hier, au théâtre, si vous l’aviez vu… Quelle assiduité pour cette femme masquée (et cette femme, c’est elle, c’est Belinda !)… Quels singuliers égards en pareil lieu, sous ce costume !… Et mistress Loveit de prendre feu, et sa fidèle soubrette d’appliquer avec zèle, sur la blessure qui saigne, ses caustiques ordinaires… — Allez, allez, madame, vous serez assez vengée, si c’est une rivale qu’il vous donne. Avant quelques jours, la péronnelle sera perdue, diffamée par lui, montrée au doigt dans la ville… Et personne, je vous en réponds, ne lui enviera son bonheur, à celle-là,… si ce n’est peut-être vous, ma chère maîtresse. — Je ne lui souhaite qu’un malheur, reprend la belle éplorée, c’est d’aimer l’infidèle autant que je l’aime.

Au beau milieu de ce désespoir, de ces regrets, de ces malédictions, un couplet joyeux annonce l’arrivée du « monstre. » Vainement on l’a consigné ; il ne s’arrête pas aux bagatelles de la porte, et par manière de passe-partout, il a le madrigal :

Pour aller au ciel, d’ordinaire
Il faut mourir ;
Mais ce paradis moins sévère,
Aux pas des vivans on le voit s’ouvrir.

Ainsi chantonne-t-il avec assurance, et, si elle le laissait faire, il baiserait galamment la main de sa maîtresse outragée ; mais elle le repousse avec violence, et Belinda, comme elle l’a désiré, voit se briser les nœuds fragiles qui existaient entre la femme qu’elle appelait son amie et l’homme dont elle veut faire son amant. Celui-ci, par surcroît d’hypocrisie, l’accuse, elle, de l’indiscrétion qu’ils ont préméditée ensemble. Il la menace de s’en venger. — « Oui, lui dit-il, — et on comprend de reste ce qu’il veut dire, — oui, j’aurai de ceci une réparation éclatante. Je vous poursuivrai, je vous relancerai comme jamais fat impertinent ne persécuta une maîtresse adorée. Je vous donnerai chasse sous les arbres du parc. Au mail, je serai sans cesse sur vos pistes. Vous m’aurez à vos trousses dans toutes vos visites. Au théâtre, dans les salons, partout je vous hanterai, apparition vengeresse ! Toujours penché sur votre épaule, il faudra, bon gré mal gré, que vous écoutiez mes reproches, déguisés en complimens, et je vous assassinerai de mourantes œillades à désespérer toutes vos amies, à vous chasser de Londres, à vous perdre de réputation… »

Certes cette tirade à double entente est tout à fait dans le goût de l’époque. On y retrouve cette veine de fourberies, de mystifications, de noirceurs, — comme on disait plus tard, sous la régence, — qui caractérise les liaisons dites d’amour, quand l’amour lui-même n’existe plus qu’à l’état de ridicule impardonnable. Mistress Loveit ne comprend qu’à demi, elle n’entend pas la promesse d’un rendez-vous qui s’échange tout bas à deux pas d’elle ; mais elle pressent quelque tromperie, elle s’alarme, et ses craintes, qu’elle n’hésite pas à laisser percer, sont accueillies avec un dédain railleur. Vainement, poussée à bout, veut-elle faire montre de quelque dignité. Lorsque l’amant qu’elle chasse de sa présence prend docilement le chemin de la porte, elle essaie de le retenir. Il ne lui plaît pas d’être obéie si vite. Elle subit, humble et suppliante, son inflexible persiflage, et n’obtient pas même, au prix de tant de lâcheté, qu’il demeure quelques instans de plus auprès d’elle. Belinda, qui tout à l’heure savourait les angoisses de son amie, fait à ce sujet sur elle-même un retour malheureusement passager. — Oui, se dit-elle, il la quitte ainsi que je l’ai voulu ; mais cette dureté, cet abandon si facile, preuves d’amour qu’il me donne aujourd’hui, demain peut-être j’en serai victime à mon tour.

Comme on peut bien le penser, nous ne voulons pas promener le lecteur dans le dédale toujours très compliqué d’une comédie anglaise d’il y a deux siècles. À celle-ci, que demandons-nous ? Le portrait de Rochester par Etheredge ; encore n’avons-nous que celui de l’homme à bonnes fortunes, non celui du courtisan, non celui du poète satirique, non celui du philosophe désenchanté que nous rencontrerons successivement dans cette étude, car il s’agit ici d’une nature singulièrement douée, singulièrement féconde en contrastes et en contradictions. Quelques mots encore de Dorimant, et nous revenons à Rochester.

Délivré de mistress Loveit et à peine possesseur de Belinda, l’intrépide roué, croit avoir bon marché d’Harriet Woodvil, dont il connaît le secret penchant, dont la complicité l’encourage, et qu’il traite en jolie « pecque de province, » comme disait Bussy. Sous le faux nom qu’il a pris, il a su mériter les bonnes grâces de lady Woodvil, qui prend au mot ses beaux et sages discours, ses anathèmes contre la jeunesse dorée du temps, et l’animosité toute particulière qu’il a vouée à ce « Dorimant, » la terreur des bonnes mères et des gens raisonnables. Harriet ne peut s’empêcher de sourire aux progrès qu’en si peu de temps notre dangereux hypocrite a faits dans la faveur maternelle. Elle y voit pour elle autant de gages du pardon qu’elle devra solliciter plus tard, si elle se décide enfin à écouter les vœux de Dorimant. En attendant, elle sait à merveille le tenir à distance, alors que la complicité des personnes chez lesquelles ils se sont rencontrés lui ménage un tête-à-tête avec le redouté séducteur. Feinte douceur, humilité suppliante, modestes approches, flatteries adroites, viennent échouer devant le ferme bon sens de la jeune provinciale. Ce qui lui manque en fait d’expérience, elle le rachète par une ferme volonté de ne souffrir que des vœux légitimes. Aussi finit-elle, après maint combat, par rester maîtresse du champ de bataille. Il faut croire d’ailleurs que sa grosse dot, ses belles propriétés du Hampshire, lui viennent un peu en aide. Etheredge écarte cette idée, mais le mariage du vrai Dorimant va nous prouver qu’en ce temps-là, comme aujourd’hui, lorsqu’il s’agissait de nœuds éternels, ces vulgaires considérations étaient fort de mise.

Ce mariage tint dans la vie de Rochester assez peu de place, et nous en pouvons parler ici sans nous inquiéter de lui conserver sa date. Voici ce que nous en racontent les contemporains, Pepys en tête, comme de raison.

Il y avait à la cour une jeune provinciale, — Elisabeth Mallet, fille de Mallet d’Enmere, gentilhomme du comté de Somerset, — beaucoup mieux partagée sous le rapport de la fortune que sous celui des avantages personnels. Hamilton la qualifie de « triste héritière. » L’héritage ou plutôt la dot consistait en 2,500 liv. sterl. de revenu, équivalant au moins à 7,000 liv. sterl. actuelles (170 à 175,000 fr. de notre monnaie), ce qui constituait une fortune beaucoup plus exceptionnelle à cette époque qu’elle ne le serait maintenant. Rochester convoita cette riche proie, et pour s’en emparer ne vit pas de meilleur moyen qu’un enlèvement. Un enlèvement d’ailleurs ôtait à son mariage l’air bourgeois, le cachet vulgaire qu’il ne devait point avoir. En conséquence, un soir que la « triste héritière » était restée à souper chez miss Stewart à White-Hall, et comme elle s’en retournait chez elle en compagnie de son grand-père, lord Haly, leur carrosse fut arrêté tout à coup près de Charing-Cross, au cœur même de Londres. En un instant, un nombre assez considérable de gens à pied et à cheval se trouvèrent groupés autour de cet équipage, d’où l’on fit descendre de force la pauvre miss Mallet, fort effarouchée. Elle fut aussitôt poussée dans un autre carrosse, entre deux femmes inconnues chargées de la contenir. a peine délivré de ses agresseurs, lord Haly se hâta de solliciter des poursuites qui eurent lieu immédiatement, et firent découvrir sur la route d’Uxbridge, tout seul, à cheval, lord Rochester, qui suivait d’un peu loin sa victime. On le ramena sur-le-champ à Londres, et il fut du même pas conduit à la Tour ; mais Charles II s’était déjà entremis auprès de la famille outragée, et le mariage était à peu près convenu, ce qui lui donna lieu de se plaindre hautement qu’on eût si rigoureusement agi à son égard. Le pardon de la jeune fille ne se fit pas longtemps attendre, et les noces eurent lieu dans le plus bref délai. Rochester, on le voit, fut plus heureux que Bussy ; en revanche, Mme de Miramion fut bien mieux avisée que miss Mallet.

La résignation méritoire de celle-ci éclate dans une lettre conservée au Musée britannique avec quelques correspondances de Rochester :


« Si quelque chose a pu troubler la joie que j’ai ressentie en recevant une lettre de vous, lui écrit-elle, c’est de voir que vous ne me fixez pas l’époque où je vous reverrai. Cette incertitude m’est on ne peut plus pénible… Prescrivez-moi la conduite que je dois tenir, continue-t-elle plus tendrement encore,… et quand bien même vous m’ordonneriez d’oublier mes enfans, d’oublier même l’espérance que j’avais conçue de vivre auprès de vous, j’essaierai de me montrer docile. Je me livrerai seule au tourment de mes souvenirs, sans vous donner le chagrin de vous rappeler qu’il y a au monde une pauvre créature comme votre humble et fidèle servante. »


Veut-on savoir maintenant sur quel ton Rochester répondait à ces touchantes effusions d’une vaine tendresse ? La même liasse de manuscrits nous fournit là-dessus des renseignemens authentiques. Les lettres de Rochester sont tout ce qu’on peut attendre de ce mari peu édifiant. On n’y voit guère que prétextes plus ou moins variés, plus ou moins vraisemblables, colorant des absences presque continuelles ; de temps en temps, quelques boutades caractéristiques, dont voici quelques échantillons :

« De notre, tonneau, chez mistress Fourcard, ce 18 octobre.

« Ma femme, — notre panse est le siége de coliques assez cruelles, et nous nous trouvons en ce moment alité, ce qui ne nous permet point de t’écrire en termes dignes de toi ou de nous. Nous te demandons en conséquence d’accueillir en toute bonté cette épître, tant bien que mal façonnée, souhaitant de plus que tu présentes nos meilleurs complimens à lady Anne Tartelette, notre unique fille, et d’ici à des temps meilleurs, l’unique héritière de nos vertus. À ceci, pour le quart d’heure, se borneront nos firmans, et telles sont les volontés que nous confions à tes soins et diligences…

« Je suis parti en vrai bandit, sans prendre congé de vous, ma chère femme. C’est là un procédé discourtois dont un homme bien appris devrait rougir. Je vous ai laissée en proie à vos chimères, en pleines mères et belles-mères, ce qui ne vous consolera guère[22] ; mais l’heure de la délivrance sonnera, et jusqu’alors puisse ma mère vous épargner ! Je vous livre donc l’une à l’autre, femme à femme, épouse à mère, dans l’espérance d’une glorieuse et prochaine réapparition. J’ai envoyé à mistress R…, pour votre compte, tout ce que j’avais d’économies à votre service. D’ici à huit ou dix jours, vous recevrez de nouveaux fonds. Écrivez, je vous prie, à votre Rochester aussi fréquemment que cela vous sera possible. Rappelez-moi au souvenir de Nan et de milord Wilmot[23]. Il faut aussi me mettre à la disposition de mes cousines. Si j’entends dire que ma cousine Ellen doive abdiquer sa couronne virginale, je prétends assister à la cérémonie… Excusez auprès de ma mère mes fâcheuses façons d’agir, et mon papier, plus fâcheux encore. Les unes et l’autre sont ce qu’il y a de mieux pour le siècle où nous vivons et l’endroit d’où je vous écris [24]. »


Pour en finir avec ce côté de la vie que nous esquissons, écoutons Rochester prêchant son fils unique, ce lord Wilmot dont il vient d’être question, et qui devait lui survivre quelques mois à peine.

« Charles, lui écrit-il, — et ce prénom donne à penser que le roi d’Angleterre était le parrain de l’enfant, — je suis très charmé que vous m’écriviez, ce qui, par parenthèse, vous arrive assez rarement, et je souhaite de tout cœur que votre bonne conduite me permette de vous montrer combien je vous suis attaché, sans avoir à rougir de mon affection. L’obéissance à votre grand’mère et en général à tous ceux qui forment votre jeunesse est le vrai moyen de vous rendre heureux ici-bas, et pour jamais ailleurs. Évitez la paresse, méprisez le mensonge, et Dieu vous bénira, ce que je lui demande pour vous. »


Tout banal qu’il est, ce billet paternel nous frappe en ceci qu’il atteste bien la différence des temps. Le père le plus rigide, à l’heure qu’il est, parlerait à son enfant avec moins d’autorité, de gravité paternelle, que Rochester ne se croyait permis d’en montrer tout au travers de la vie la plus effrontément dévergondée dont on ait jamais entendu parler. Un irréprochable bourgeois de notre temps s’accuserait de pédantisme, s’il sermonnait son héritier dans les termes où le plus débauché des courtisans de Charles II ne craignait pas d’endoctriner le sien. Qu’est-ce à dire ? et que faut-il conclure de cette étrange anomalie ? Peut-être tout simplement qu’à des mœurs généralement plus déréglées, il faut de toute nécessité opposer un frein plus puissant, et que l’indulgente familiarité qui s’est peu à peu introduite dans la hiérarchie de famille correspond à une amélioration graduelle des individus, plus faciles à maintenir dans la bonne voie. Voilà une hypothèse ; malheureusement il en est d’autres, beaucoup moins suspectes d’optimisme, qu’il serait tout aussi facile, nous le craignons du moins, de faire accepter des meilleurs esprits.

Lady Rochester fut-elle toujours la femme soumise, aimante, remplie d’abnégation, qui se révèle dans les lettres citées plus haut ? ou bien au contraire, découragée peu à peu, céda-t-elle à l’exemple fatal de son mari ? se laissa-t-elle aller au train de la cour où ils vivaient tous les deux ? Sur cette question délicate planent quelques doutes fâcheux. Dans un de ces curieux tableaux qu’il esquisse du bout de sa plume, Pepys laisse entendre, — disons mieux, il affirme très nettement, — que miss Mallet avait vengé d’avance les torts dont la comtesse de Rochester put ensuite avoir à se plaindre. Peu de temps après le mariage de la triste héritière, « je suis allé, nous dit-il, au théâtre, où j’ai vu dans le parterre se promener lady Rochester. Son mari était avec elle. Lord John Butler, ancien ami de la dame, lui lançait de singuliers regards, auxquels il était répondu avec une complaisance non moins singulière. » Pour savoir au juste si ce châtiment providentiel était à la mesure des délits de lèse-hyménée très certainement commis par Rochester, il faudrait être bien assuré que, surprenant une de ces œillades audacieuses, le roué courtisan, mari philosophe, n’eût pas tout simplement levé les épaules. Pareille indifférence eût été digne, je ne dirai pas de lui, mais très certainement des mœurs que, tout en les flagellant, il s’était données.


IV

« Milord Rochester est sans contredit l’homme d’Angleterre qui a le plus d’esprit et le moins d’honneur. Il n’est dangereux que pour notre sexe [25] ; mais il l’est au point qu’il n’y a pas de femme qui l’écoute une fois qui n’en soit pour sa réputation. C’est une bonne fortune qui ne peut lui échapper de façon ou d’autre, puisqu’il la possède dans ses écrits, s’il n’en peut avoir autre chose, et dans le siècle où nous vivons l’un vaut l’autre à l’égard du public. Cependant rien n’est si dangereux que les insinuations avec lesquelles il s’empare de l’esprit. Il entre dans vos goûts, dans tous vos sentimens, et tandis qu’il ne dit pas un mot de ce qu’il pense, il vous fait croire tout ce qu’il dit… »

Ainsi s’exprime miss Hobart, la masculine fille d’honneur, en parlant à la jolie miss Temple, mieux pourvue d’attraits que d’esprit. Elles sont toutes deux sur le même lit de repos, au fond d’un cabinet de toilette séparé par un simple vitrage d’une petite chambre de bains. Sur ce vitrage sont retombés des rideaux de soie qui empêchent de voir, dans la baignoire où elle transit, la petite Sarah, nièce de la gouvernante des filles d’honneur [26]. Or Rochester, qui en est encore avec miss Temple aux préliminaires de la séduction, a fait beaucoup plus de chemin auprès de la petite Sarah, qui doit ce jour-là même, au sortir de cette baignoire, lui donner une audience secrète.

Sachant bien que les nuances seraient perdues pour une intelligence aussi bornée que l’est celle de la gentille poupée qu’elle endoctrine, miss Hobart, qui est loin de se croire écoutée par une amie intime de Rochester, continue à le draper de son mieux. Selon elle, ce mécréant n’a pas seulement le tort de vouloir abuser « la plus jolie créature de la cour. » S’il venait à bout de lui faire agréer ses vœux, la pauvre personne en serait pour ses frais de complaisance, tant les coureuses de la ville ont moissonné le champ où elle irait ainsi glaner à leur suite. Et non contente de ces épouvantables menaces, miss Hobart, s’acharnant à des médisances qui peu à peu deviennent de belles et bonnes calomnies, exhibe certains couplets où Rochester jadis a disséqué les imperfections physiques d’une autre fille d’honneur, mais dans lesquels son adroite ennemie a pris soin de substituer le nom de Temple à celui de la personne si odieusement diffamée.

Comment se vengea Rochester dûment averti par la petite Sarah et secondé par Killegrew, nous ne le redirons pas après Hamilton. C’est dans les Mémoires de Grammont qu’il faut lire cette excellente scène de comédie où nos deux libertins, par une infernale mystification, font si scrupuleusement expier à miss Hobart ses méchant propos, à miss Temple sa niaise crédulité.

« Cette aventure, nous dit Hamilton, précéda le troisième exil de Rochester. » Et des deux premiers il n’a pas été question. L’histoire a vraiment d’impardonnables négligences. Il est vrai qu’elle eût eu quelque peine à suivre pas à pas les disgrâces de Rochester, qui revenaient « pour le moins une fois l’an. » Elles avaient toujours le même motif, à savoir l’incroyable liberté de langage et de plume que le jeune favori s’était arrogée. Le prince, ses ministres, ses maîtresses surtout, sollicitaient tour à tour sa muse aux plus périlleuses audaces. Un jour, comme dans la Satire on the Times, il vantait ironiquement la chasteté du roi, sa fidélité aux sermens, sa constance en amitié, la crainte qu’il sait inspirer au loin ; il s’attaquait au fils chéri de Charles II et de Lucy Waters, à ce Monmouth si beau, si populaire et si lâche ; il se moquait des défauts diplomatiques de Sunderland, qu’il appelle « notre Caton, » en même temps qu’il le montre acquis à toutes les intrigues du duc d’York ; il prenait à partie, l’un après l’autre, les beaux esprits de la cour : Mordaunt et ses vers dénués de sens, d’Eyncourt et ses airs spadassins, Ratcliffe, Isham, et leurs écrits de mauvais lieu. Une autre fois il isolera le roi de tout ce qui l’entoure, il fera converger sur lui seul toutes les flammes éparses de sa verve aux mille jets, comme dans cette pièce qu’un accident, une maladresse quelconque, fit tomber entre les mains de Charles II lui-même [27]. Il prend ici de telles licences, et les débordemens du monarque y sont peints de telles couleurs, que devant elles reculent et la haine la plus sincère et la pudeur la plus aguerrie. La gent littéraire ne connaît plus ces hyperboles hardies, peut-être par cette simple raison qu’elle n’est point blasonnée et va rarement à la cour.

On comprend, en lisant ces vers effrénés, les colères du « vieux Rowley ; » ses fréquens pardons se conçoivent aussi quand on réfléchit à ce que devait être un censeur comme Rochester. Comment en vouloir longtemps et sérieusement à un jeune fou dont la vie, fort heureusement pour lui, démentait ses écrits, et dont les âpres épigrammes semblaient presque inoffensives, par cela seul que le poète agresseur avait tous les vices du prince attaqué ? Insupportables chez un homme de quelque valeur morale, et dont la réputation eût garanti la sincérité, n’avaient-elles pas pour antidotes, quand il s’agissait d’un Rochester, toutes les extravagances du jeune auteur, qui certainement, plus vertueux, plus digne d’estime, n’aurait pas eu impunément autant d’esprit et de courage ?

Rochester était donc chaque année exilé, puis pardonné. Pour chaque exil, sa fertile imagination lui fournissait un passe-temps nouveau. L’une de ces rubriques, passant par quelque recueil d’anecdotes, est tombée dans le domaine banal du vaudeville. Nous en avertissons charitablement ceux de nos faiseurs qui croiraient dépister un sujet nouveau dans l’historiette que Saint-Évremond raconte, et dont voici la substance.

Rochester ayant rudement brocardé Nell-Gwynn, dont, — circonstance aggravante, — il avait été quelque temps le protecteur, fut immédiatement banni de la cour. Un autre favori, également en disgrâce, courait aussi le pays. C’était le fameux George Villiers, duc de Buckingham. Ils mirent en commun, et leurs griefs, et leur besoin de se distraire. Comme jadis Astolfe et Joconde, les voilà pourchassant les plaisirs de province, les aventures de voyage. Sur la route de Newmarket, une auberge à louer frappe leurs yeux. L’auberge était alors, — voyez plutôt les romans d’il y a cent ans, — le théâtre obligé de toute rencontre singulière. Y loger était déjà une excellente occasion d’intrigue, à plus forte raison s’y installer en maître et seigneur du lieu. Aussi nos deux étourdis n’hésitèrent pas, chacun d’eux devant tour à tour exercer l’autorité suprême dans l’hôtellerie prise à bail, Avec de tels patrons, la renommée de ce cabaret devait grandir promptement ; ils y tenaient table ouverte, et les maris, les pères, les oncles, les frères de toute voisine un peu passable trouvaient là bonne chère et long crédit. S’ils se grisaient, on ne s’en plaignait pas, et leurs femmes, filles, nièces ou sœurs, n’en étaient que mieux accueillies par nos galans cabaretiers.

L’invraisemblance d’une pareille combinaison et la rumeur qu’à la longue elle devait soulever ne permettaient pas d’espérer qu’elle se maintînt très longtemps. Ceci d’ailleurs n’aurait convenu que médiocrement aux deux brillans étourdis, leur but principal étant peut-être de bien convaincre le roi que sa couronne n’avait rien à craindre de leurs entreprises, fort étrangères à la politique. Or le roi, qui faisait très fréquemment le voyagé de Newmarket, ne pouvait manquer d’apprendre leurs faits et gestes, dès que la chronique du comté enregistrerait quelque bon et bruyant scandale. C’était à quoi il fallait aviser.

Un vieux puritain, avare et jaloux, possesseur d’une caisse bien garnie et d’une appétissante moitié, était devenu, sans se douter du fait, le point de mire des deux mauvais sujets. Il quittait rarement sa femme ; pourtant il la quittait quelquefois, alléché par le bon accueil et les festoiemens à bas prix qu’il trouvait à leur taverne. Il laissait alors son trésor et sa moitié sous la garde d’une vieille sœur, duègne acariâtre et revêche, cerbère femelle qu’un gâteau de miel n’eût pas adouci, mais dont les habitudes et les penchans, bien connus de Rochester, se prêtaient à un autre genre de tentation.

Retenir le mari au cabaret, en son absence donner l’assaut décisif, tel était le plan du siège. Buckingham devait diriger la première de ces opérations. Plus mince, plus fluet, plus imberbe, Rochester, déguisé en paysanne, s’était chargé du rôle le plus essentiel. Pour pénétrer dans la close enceinte du domicile presbytérien, un simple appel aux dieux hospitaliers n’eût certainement pas suffi ; mais comment refuser sa porte à une pauvre fille prise d’un mal subit, et qui risque, si elle y succombe, de compromettre aux yeux des passans le décorum de son sexe ? Ainsi se présenta la fausse paysanne, et peut-être encore eût-elle échoué sans l’intervention charitable de la jeune femme, plus accessible à la pitié que sa farouche belle-sœur.

Celle-ci cependant s’adoucit singulièrement lorsque la pauvre malade eut extrait de sa poche l’antidote souverain qui, disait-elle, la délivrait de ses terribles accès. Le flacon exhalait une saine odeur de brandy, et le faible de la vieille commère était précisément un goût immodéré pour l’alcool sous toutes ses formes. Il ne fallut pas la prier longtemps pour la déterminer à goûter le précieux remède, ni, une fois goûté, pour qu’elle y revînt. Quand elle n’y vit plus trop clair, un second flacon, adroitement substitué au premier, compléta l’œuvre ténébreuse. Celui-ci ne contenait pas seulement de l’eau-de-vie.

Saint-Évremond, racontant tout ceci à la duchesse de Mazarin, raconte fort minutieusement ce qui advint lorsque le breuvage narcotique eut fermé les yeux d’Argus et livré sans défense aux sollicitations de l’amour la jeune femme mal gardée, qu’il baptise galamment du nom de Philis. Hortense Mancini n’était pas pour s’effaroucher de si peu ; mais nous n’écrivons pas pour les belles duchesses du temps jadis : il faut donc abréger beaucoup et passer fort vite sur le demeurant du conte, que La Fontaine à la rigueur aurait pu rimer. Philis donc tombe dans le piège tendu à son innocence, et, le premier pas fait, demande elle-même qu’on la tire de « cette prison, où elle n’a ni aisance ni plaisirs. » Rochester, comme on peut le penser, ne se refuse pas à cette fantaisie. Il trouve même fort bon que la fugitive, avant le départ, se munisse de 150 guinées en or, prises dans le coffre-fort du vieil harpagon puritain. À minuit ils se mettent en route. Justement à cette heure le mari regagnait son manoir. Les fugitifs et lui faillirent se trouver face à face. Rochester et sa compagne en furent quittes pour se tapir dans l’herbe touffue, pendant que le vieillard, aidé d’un porte-falot, passait en chancelant auprès d’eux. Saint-Évremond profite de l’occasion pour nous montrer Rochester aussi brave que tendre, et Philis aussi docile qu’effrayée ; puis « pour ne pas abuser des momens de votre grâce, » ajoute-t-il assez plaisamment, il explique par quel ingénieux artifice la victime de cette belle conspiration passa des bras de Rochester dans ceux de son digne complice, et comme quoi tous deux, « après avoir doublé de leur argent la somme qu’elle avait emportée, lui conseillèrent de se retirer à Londres, où, son aventure étant ignorée, elle trouverait aisément à se remarier. » Effectivement nous allions oublier ce petit détail : « le misérable avare, de retour chez lui et trouvant ses portes ouvertes, sa sœur endormie, sa femme en fuite, ses guinées à vau-l’eau, pris d’un désespoir subit et d’une fièvre ardente, délira toute la nuit et se pendit le lendemain. » Philis était donc veuve, et l’avait certes bien mérité. Quant aux nobles aubergistes, ils n’avaient pas en vain compté sur l’indulgence royale ; Charles II, instruit de leurs exploits, s’amusa fort de leur déguisement, et, la première fois qu’il se rendit à Newmarket, les y voulut emmener après les avoir reçus en grâce.

Quelques-uns de nos lecteurs s’étonneront peut-être du sang-froid parfait avec lequel tout ceci est raconté, par un des plus beaux esprits du grand siècle, à une des plus grandes dames qu’il y eût alors. Libre à eux de gloser sur ces jeux de prince et ces gentillesses de cour où le vol, l’empoisonnement, l’adultère et certains autres délits, moins faciles encore à qualifier en style tolérable, se trouvent si naturellement amalgamés ; mais alors, ils peuvent s’en assurer, tout ceci comptait parmi les heureuses saillies d’un génie inventif, et constituait de simples peccadilles excusées d’avance chez un enfant de bonne- race.

Ainsi en agissait Aubrey de Vere, comte d’Oxford, quand, pour vaincre les résistances de miss Marshall [28], il l’épousait par devant le timbalier et l’un des trompettes de son régiment, déguisés, l’un en prêtre, l’autre en témoin civil du mariage. Plus tard, la pauvre comédienne voulut réclamer contre cette infâme trahison, dont elle offrait les preuves légales. — « Elle eut beau, dit galamment Hamilton, prendre à partie les lois et la religion violées aussi bien qu’elle,… elle eut beau se jeter aux pieds du roi pour en demander justice ; elle n’eut qu’à se relever, trop heureuse d’obtenir une pension de mille écus pour douaire, et de reprendre le nom de Roxane au lieu de celui d’Oxford. » — On voit de quel côté se trouvaient les rieurs en pareille circonstance, et comme on pouvait compter sur l’opinion pour suppléer à l’impuissance des lois. À vrai dire, il n’existait plus de lois pour la caste privilégiée, pour les gens de cour, protégés par le prince. Un constable arrêta sur la voie publique Sedley et Buckhurst, coupables, nous l’avons dit, d’outrage aux mœurs. Ce constable fut traduit aux assises par ordre du lord chief justice. Un des médecins de la cour, sir Alexander Frazier, dépositaire, sans nul doute, de plus d’un secret d’état, est décrété de prise de corps pour une misérable dette de trente liv. st. (750 fr.). Les bailiffs se présentent à White-Hall pour mettre le warrant à exécution. Ils reçurent le fouet, et apprirent ainsi le respect dû à certaines inviolabilités. Bien mieux, le magistrat qui avait signé le mandat d’amener en vertu duquel ils avaient agi [29], retenu prisonnier, lui aussi, chez le concierge du palais, faillit subir le même ignominieux traitement. Aussi peu à peu, la justice ayant les mains liées, le crime se donne pleine carrière. On voit Buckingham soudoyer le colonel Blood, coupe-jarret célèbre, et celui-ci arrêter en pleine rue l’adversaire politique de Buckingham, le fameux duc d’Ormond, qu’il allait audacieusement pendre à Tyburn, lorsqu’un pur accident empêcha l’accomplissement du crime, lequel demeura parfaitement impuni. On voit lady Shrewsbury commander tranquillement le meurtre de Killegrew, coupable de clabauderies indiscrètes contre son infidèle maîtresse, et, pendant qu’on le lardait de coups d’épée à travers les cloisons de sa chaise à porteurs, surveiller, de son carrosse, l’exécution des ordres qu’elle a donnés. Ainsi tout se tient, tout se ressemble dans cette restauration vantée comme un âge d’or par les poètes à la suite et les historiens à brevet.

Revenons à Rochester. Un autre exil vint bientôt punir son indomptable penchant à la satire. Nous n’aurions qu’à ouvrir presque au hasard le recueil de ses vers pour y trouver de quoi expliquer ce nouveau châtiment qui amena chez lui une transformation nouvelle, un de ces avatars dont la multiplicité le fait ressembler vaguement au dieu Bramah. Cette fois il voulut faire parler de lui dans un cercle où son nom avait déjà retenti sans nul doute, mais où son rang ne lui avait pas permis de se commettre ostensiblement. Sous un nom supposé, il se fit bourgeois de Londres ; il élut domicile dans la Cité. Son dessein n’avait été d’abord, au dire d’Hamilton, que de « se faire initier au mystère de ces habitans fortunés…, d’être admis à leurs festins et à leurs plaisirs. » Une fois là, quand le fier courtisan eut vu avec quelle facilité il gagnait le cœur de ces bons gros aldermen bien nourris, sans parler du succès qu’il avait auprès de « leurs tendres et très magnifiques moitiés » il semble que le démon de la politique gagna Rochester. Une fois établi dans la faveur du maître, rechercher les suffrages de l’opposition, abriter ses conspirations de palais sous l’égide protectrice d’une popularité plus ou moins mal acquise, telle était la politique du rusé Cooper [30] (Shaftesbury) et aussi celle de l’ingrat Buckingham. Rochester songeait-il sérieusement à préparer ainsi son avenir d’homme d’état ? ou bien obéissait-il simplement et en toute sincérité aux instincts de nature qui ne furent jamais complètement dépravés en lui ? Le fait est qu’il déclamait volontiers avec les bourgeois de la Cité contre les fautes et les faiblesses du gouvernement, tandis que non moins volontiers il aidait leurs femmes « à chanter pouille aux vices des dames de la cour, et à se révolter contre les maîtresses du roi. » On peut certes ne voir là qu’un jeu d’esprit, le passe-temps railleur d’un bon royaliste s’égayant aux dépens du libéralisme de boutique, mais encore faut-il remarquer que toutes les inspirations poétiques de Rochester sont dans le même sens, que nul satirique n’a flétri aussi énergiquement les hontes de la restauration, — que, nonobstant le laisser-aller des mœurs du temps, l’indulgence toute particulière dont on usait envers un mal-disant d’ailleurs si peu suspect et si peu redouté, ses sanglantes épigrammes allèrent plus d’une fois éveiller la colère dans les âmes inertes et comme abruties des prostituées royales et de leur insoucieux sultan. Probablement, ces réflexions faites, on sera conduit à penser que Rochester, dont l’ambition politique se fût peut-être plus nettement dessinée s’il eût vécu plus longtemps, entrevoyait dès lors cet avenir possible, et ménageait à son âge mûr une popularité qui eût atténué, sinon effacé complètement, le blâme public mérité par les folles excentricités de sa jeunesse.

Il était encore loin cependant de les avoir épuisées, et, lorsque nous les racontons, ce n’est pas seulement sur le témoignage isolé de Hamilton. Le caustique écrivain pourrait sembler suspect, non qu’il ne fût très au courant des événemens qu’il racontait ; mais enfin il avait beaucoup d’imagination, — ses contes le prouvent, — et ne se serait pas fait faute, au besoin, de broder un peu sur la trame nue d’une vérité susceptible de gagner beaucoup à quelques ornemens ingénieux. N’y était-il pas d’ailleurs autorisé comme porte-paroles de son beau-frère, venu au monde sur :

… Ces rives éloignées
Où Corizande vit le jour [31]

c’est-à-dire en pleine Gascogne gasconnante ? Donc, et par toutes ces raisons, nous pourrions nous méfier du trop spirituel Écossais ; mais de plus graves autorités corroborent son témoignage. N’en est-ce point une que le fameux théologien Burnet, qui préludait alors, en faveur près de Charles II et du duc d’York, au rôle très important dont il fut investi plus tard, après sa disgrâce, dans les affaires du prince et de la princesse d’Orange ? Ce prélat anglican, historien très consulté pour les temps où il fut lui-même un personnage historique, a laissé une Vie de Rochester où sont constatés fort explicitement les désordres de cette vie épicurienne. Il y est dit, entre autres détails presque fabuleux, que « cinq années de suite, de l’aveu même de Rochester, il ne s’était pas un seul jour trouvé en pleine possession de lui-même, en dehors de toute influence bachique, » et Burnet, sans manquer au secret des confessions qu’il a reçues, puisque la confession proprement dite n’était pas de son ressort, ajoute littéralement ceci :

« Il (Rochester) prenait plaisir à se déguiser en porteur de chaises ou en mendiant, parfois à poursuivre quelques amourettes de bas étage, préférées à d’autres beaucoup plus relevées pour la variété qu’elles jetaient dans ses plaisirs. D’autres fois, par simple amusement, il sortait sous des déguisemens bizarres, et jouait si parfaitement les personnages pour lesquels il se donnait, que ceux-là mêmes qui étaient dans le secret avaient peine à deviner par où il pourrait se trahir… »

Pour apprécier la singularité de cette façon d’éloge funèbre, il faut ne pas oublier que Burnet tenait à honneur d’avoir converti Rochester. Scrutées à ce point de vue, les lignes que nous venons de transcrire trahissent une de ces infinies variétés de l’orgueil humain, source éternelle d’amusemens pour l’observateur sur ses gardes. Comme l’habile avocat qui insiste volontiers, après le procès gagné, sur les côtés faibles de la cause par lui plaidée, comme le médecin en renom qui aime à faire valoir la gravité du mal qu’il va combattre ou qu’il a combattu, Burnet tire parti, pour sa vanité satisfaite, de tout ce qui fait ressortir la noirceur de l’âme qu’il a reconquise et purifiée. Il est ainsi amené, sans trop s’en douter, à exprimer une certaine admiration pour les ressources que Rochester avait mises d’abord au service de ses entraînemens vicieux. Il ne néglige rien pour les mettre en relief ; il vante jusqu’à cet incroyable talent mimique, jusqu’à cette soif d’émotions variées qui font de son catéchumène un converti tout à fait hors ligne. L’amour-propre du ministre de Dieu trouve son compte à ce que l’âme qu’il a ramenée au bercail ne soit pas une âme vulgaire, et au besoin, pour la singulariser, pour la tirer de la foule, il saura bien insister sur l’énormité des fautes commises, sur l’éclat des facultés détournées de leur vrai but, sur l’énergie spéciale des mauvais penchans qui ont finalement trouvé leur maître.

C’est ainsi que Burnet, dans un tout autre ordre d’idées, vient compléter Hamilton et Pepys. Nous pouvons donc, rassurés par le parfait accord des récits contemporains, (regarder comme tout à fait avérée la plus singulière métamorphose de Rochester. Las de « s’encanailler » avec les banquiers de la Cité, il disparut tout à coup, et on perdit ses traces. Bientôt il ne fut plus question dans Londres que d’un charlatan étranger qui débitait ses drogues en pleins carrefours, et attirait la foule autour de ses tableaux mobiles. Jamais marchand d’orviétan n’avait déployé tant d’éloquence ni tant amusé son auditoire. Alexander Bendo, tel était le nom de guerre adopté par ce médecin de nouvelle espèce, qui devint en quelques semaines une véritable célébrité. On recueillit ses discours, on les imprima, on les vendit. Il en est qui nous sont parvenus, et l’un d’eux est imprimé, avec d’autres documens authentiques, en tête des œuvres de Rochester. C’était lui en effet qui se permettait cette mystification nouvelle.

Dans cette harangue au public, véritable débauche d’esprit, il commence par décrier tous ses confrères, les médecins à diplôme, leurs graves dehors, leurs mensonges érudits. C’est l’exorde obligé, — même à notre époque, — de tout empirique au début. Comment mériter la confiance, si l’on ne commence par discréditer ceux qui l’ont obtenue avant nous ?… Comment s’affirmer si l’on ne nie les autres ?… Vient ensuite la nomenclature des maladies que le « docteur allemand » se déclare en état de guérir radicalement. Ce sont surtout, — nous allons retrouver notre Rochester, — celles pour lesquelles la discrétion du médecin est un de ses attributs les plus désirables. — « J’ai vu, s’écrie le vertueux Bendo, que nous pouvons croire en ceci, — j’ai vu dès notes de médecin aussi scandaleuses que l’Arétin dans ses fameux dialogues. Sur les miennes, vous ne trouverez jamais que suffocations, pléthores locales, frémissemens nerveux, inquiétudes nocturnes et autres accidens étranges, lesquels fréquemment trompent les jeunes femmes, en leur faisant croire que leur cœur est en grand péril, alors que, Dieu merci, le mal n’a aucun rapport avec cet organe. »

Une fois sur cette voie, le hardi médecin ne s’arrête pas ; mais il devient trop rabelaisien pour que nous consentions à lui servir d’écho : nous dirons (c’est bien assez) avec Hamilton que la vertu de ses remèdes « consistait principalement à soulager en peu de temps les jeunes filles de tous les maux et de tous les accidens où elles pourraient être tombées, soit par trop de charité pour le prochain, soit par trop de complaisance pour elles-mêmes. »

Les préjugés du temps et la faiblesse éternelle de l’esprit humain permettaient au prétendu Bendo de se donner pour astrologue, pouvant également lire dans le passé, deviner le présent, prédire l’avenir. Il ne manqua pas de s’en prévaloir. On le vit moins souvent, sa réputation une fois faite, pérorer en plein vent et endoctriner le menu peuple. Ses prospectus annoncèrent qu’on pouvait l’aller trouver « de trois heures de l’après-midi à huit heures du soir, chaque jour, dans son logement de Tower-Street, la porte après l’enseigne du Cygne-Noir, indiquant une boutique d’orfèvre. » Il y conviait spécialement les dames et demoiselles, ayant soin de les prévenir qu’elles auraient affaire à « un docteur âgé de vingt-neuf ans » et promettant de leur faire savoir, « dès la première entrevue, s’il est ou non en état de les guérir. » Il n’en faudrait pas tant, de nos jours, pour mettre en garde contre une mauvaise plaisanterie, très ouvertement annoncée. Jadis apparemment les sous-entendus s’adressaient à un public moins perspicace. Le fait est qu’à ces rendez-vous du médecin allemand, quelques bourgeoises du voisinage vinrent d’abord en tapinois ; puis, la curiosité gagnant de proche en proche, des soubrettes envoyées en avant-garde par des femmes de qualité ; puis enfin, — le sorcier se montrant d’autant mieux renseigné qu’il s’agissait de personnes plus notables, — plusieurs dames de la cour que l’astrologue mystérieux émerveilla de ses révélations audacieuses, puisées ou dans les indiscrétions de ses amis, ou dans ses propres souvenirs [32]. La curiosité, la peur, l’engouement, s’en accrurent d’autant. On franchissait toutes les barrières, on bravait tous les dangers, pour se procurer une heure de causerie avec le terrible nécroman. Rappelez-vous [33] cette bizarre escapade des deux jeunes filles d’honneur, la Price et la Jennings, quittant un soir White-Hall, déguisées en orange-girls, — se risquant sous le péristyle du théâtre, où toute la cour se trouvait ce soir-là, — cavalièrement et même brutalement accueillies par Sydney, « ce bel Adonis, » et par ce « mauvais drôle de Killegrew, » aux gestes familiers, aux propositions insolentes. Effarouchées et mises en fuite de ce côté, peu s’en fallut qu’elles ne fussent insultées avant d’avoir regagné leur voiture de louage, et elles n’y rentrèrent pas sans avoir été protégées discrètement, mais fort bien reconnues par le plus médisant des viveurs de la cour. Eh bien ! ces déconvenues, ces terreurs, ces périls, nos deux « poulettes » les avaient affrontés tout simplement pour aller chercher dans son antre de Tower-Street, et sous sa peau d’astrologue, Rochester, le renard dévorant.

Encore qu’il ait disparu bien des écrits tout autrement curieux et à coup sûr tout autrement utiles aux mœurs, on ne peut pas sans regret songer que, Rochester avait rédigé les souvenirs de cette époque de sa vie. On le regrette surtout en se rappelant ce que dit Hamilton de cet écrit introuvable :


« Parmi les ouvrages d’esprit peu sérieux, jamais il n’y en eut de si agréables et de si remplis que ceux de feu mylord Rochester ; et de tous ses ouvrages le plus ingénieux, le plus divertissant, est un détail de toutes les fortunes et les différentes aventures qui lui passèrent par les mains pendant qu’il professait la médecine et l’astrologie dans les faubourgs de Londres. »


Mais c’est assez, — peut-être est-ce trop, — nous occuper de ces exubérantes et fougueuses excentricités. Il est temps d’envisager sous un autre aspect la renommée complexe qui nous occupe, et de suivre Rochester dans ses rapports avec la littérature de son pays et de son époque. Nous y gagnerons la connaissance exacte d’un état de choses que la liberté politique a fait peu à peu disparaître. Nous y gagnerons encore d’approfondir la bizarre individualité de Rochester, les disparates de son caractère, les caprices de sa vanité, ce mélange de scepticisme et d’indignation, d’insolence et de couardise dont l’incohérence semble quelquefois systématique et comme préméditée. Nous y verrons enfin comment Rochester dut à ses défauts, tout autant qu’à ses qualités, l’influence très incontestable qu’il exerça pendant plusieurs années sur le train des choses littéraires.


E.-D. FORGUES.

  1. Le professeur Dorislaus, jurisconsulte éminent, poignardé, pendant son repas, dans une auberge de La Haye, par six des gentilshommes écossais qui suivaient les destinées errantes de Charles II.
  2. Nous y noterons au début une double erreur assez singulière : « John Wilmot, y est-il dit, naquit… en l’année 1648, distinguée des autres années par deux événemens extraordinaires : le martyre du roi Charles Ier… et la naissance de milord Rochester, aussi éminent par son esprit et ses galanteries que l’infortuné prince par sa piété et ses sentimens religieux. » D’abord c’est en 1647, non en 1648, que naquit Rochester ; puis Charles Ier, — il est singulier que Saint-Évremond n’en ait pas gardé un souvenir plus exact, — a péri le 30 janvier 1649. Quant à la valeur philosophique du rapprochement risqué par notre faiseur d’antithèses, elle sera facilement appréciée ; nous ne nous y arrêterons pas.
  3. A bull to thee, Portunus, shall be slain ;
    A lamb to you, the tempests of the Main, etc. (DRYDEN, Astrœa Redux.)
  4. La scène est bien plus complète dans Pepys. La femme et le mari prennent tour a tour et bercent dans leurs bras un enfant encore au maillot, avec lequel le comte n’a certainement rien à démêler.
  5. Le ranger d’une forêt, disent sérieusement les anciens dictionnaires, est un officier dont la besogne consiste à parcourir à pied (range) tous les jours une forêt ou un parc, et à dénoncer tous les délite commis dans sa juridiction (bailiwick) à la cour forestière la plus voisine.
  6. Victor Hugo.
  7. De même que nous conseillerions d’étudier la ligne dans les lettres familières d’Estienne Pasquier, de même, pour la restauration des Stuarts, renvoyons-nous à Samuel Pepys. Ses memoranda naïfs commencent justement en janvier 1680, au moment où Monk arrive d’Ecosse, protestant de sa fidélité à la république qu’il vient étouffer. Pepys est dans cette admirable condition, — pour un chroniqueur, entendons-nous, — de n’appartenir à aucun parti. Avant que la restauration ne soit accomplie, il est au mieux avec les autorités républicaines, et fraie très volontiers avec Hazlerigge, Harrington ou tout autre partisan de l’ordre de choses alors établi. Quelques mois après, la scène change. Le patron de Pepys, lord Sandwich, l’emmène à bord des vaisseaux qui vont chercher les princes exilés. Par le crédit de cet homme d’état, Pepys obtient dans les bureaux de l’amirauté une place lucrative en elle-même, et dont il sait fort bien, à l’occasion, grossir les profits légitimes. Il est donc satisfait ; mais, comme bien d’autres, il est satisfait sans enthousiasme. La contagion royaliste n’a pas eu prise sur lui, et tandis qu’avec un sang-froid parfait il profite, pour bien vivre et faire fortune, des bénéfices de sa nouvelle charge, maître Pepys s’avoue à lui-même, — à lui tout seul, le soir, quand, derrière ses verroux poussés, il sténographie son journal, — que les nouveaux arrivés ne valent pas l’usurpateur, que le bon ordre et l’économie sont à vau-l’eau, — que de périlleux scandales se multiplient en haut lieu, — qu’on décapite et qu’on pend comme coupables de haute trahison de fort honnêtes et fort courageux régicides. Il leur compare Monk, qui, leur complice hier, se fait aujourd’hui leur juge, et Monk ne sort pas tout à fait à son avantage de ce parallèle, que les historiens ont jusqu’ici négligé, nous ne savons trop pourquoi. Voilà dans quel esprit et dans quelles circonstances est écrit le journal de Pepys, bavardage souvent insignifiant, mais par endroits précieux commentaire de l’histoire, dont il éclaire vivement les vagues et incomplètes données.
  8. Nous supprimons un détail d’une vérité affreuse ; le voici en anglais : He had a blister, or issue, upon his neck, which he desired them not to hurt.
  9. Charles II exilé offrait de tous côtés sa main besoigneuse. Chacun sait que le cardinal Mazarin lui refusa sa nièce (Hortense Mancini), — quitte, il est vrai, à la lui proposer après la restauration. La duchesse de Montpensier (Henriette-Marie d’Orléans) le refusa aussi, et par ambition, pensant qu’elle épouserait ou l’empereur d’Allemagne ou le roi de France. Il fit demander, sans succès, la main de Henriette, fille de la princesse douairière d’Orange, et en 1655, selon Clarendon, celle d’une « grande dame » que le prudent chancelier ne nomme pas. Il la désigne comme « la cousine germaine du prince de Condé. » Nous trouvons encore sur cette liste de mariages manqués une fille du duc de Lorraine. On voit que l’idée chevaleresque de venir en aide à un roi déchu ne souriait pas autrement aux belles princesses d’autrefois.
  10. On se rejettera peut-être sur les mœurs du temps ; on nous citera les réunions de la Pomme de Pin, où Desbarreaux et Chapelle grisaient Molière, La Fontaine, voire Boileau quelquefois, dans le feu de la discussion ; mais avaient-ils, ces gens d’esprit, à sauvegarder la dignité royale ?
  11. Surnom donné à Charles II, et qui lui venait, — familiarité caractéristique, — d’un vieux bouc élevé dans les jardins de White-Hall.
  12. Pepys’s Memoirs, En citant ce passage, nous sommes forcé d’invoquer, pour couvrir la nôtre, la responsabilité de la Revue dÉdimbourg. Voir l’année 1826, vol. XLIII, p. 35.
  13. Ce goût et cette aptitude dont on a fait honneur à Charles II et au duc d’York, Pepys, secrétaire de l’amirauté, le leur conteste en quelque mesure ; on voit en effet dans son Journal que la plupart des projets soumis au conseil comme venant du roi étaient l’ouvrage de cet obscur, mais utile employé.
  14. Ce portrait de Charles est intitulé a short character of king Charles II ; il figure en tête des œuvres de Rochester Au surplus, les soupçons exprimés par lord Mulgrave sur la mort du roi n’atteignent pas Jacques II, — il le déclare formellement, — mais seulement le parti catholique en général, et les jésuites en particulier.
  15. Il était aussi l’ami assez intime de Dryden, qui tenait à cette époque le sceptre littéraire. On peut lire dans les poésies mêlées du Malherbe anglais une épître familière adressée à sir George Etheredge, alors plénipotentiaire aux bords du Rhin. Il l’y plaisante agréablement sur ses galanteries présumées, le vin que les Allemands l’obligent à boire, l’ennui de ses fonctions officielles, et finit par le sommer d’écrire une comédie « à l’exemple du duc de Saint-Aignan et du duc de Buckingham. » — Poems upon severol occasions, éd. d’Edimbourg, t. II, p. 117.
  16. Les Fâcheux, act. Ier, sc. Ire.
  17. Deux comédiens fameux de l’époque.
  18. La Shrewsbury est un des types féminins de cette époque singulière. C’est elle que Grammont nous montre passant des bras de l’indiscret Killegrew dans ceux de Buckingham, stimulé par les révélations intimes de son trop heureux ami. Lord Shrewsbury, qui jusqu’alors avait supporté patiemment ses infortunes conjugales, crut que l’éclat de celle-ci demandait réparation. Il fit appeler le duc, qui le tua sur place. On raconte, — mais ni Evelyn, ni Pepys ne mentionnent ce curieux détail, — que la Shrewsbury, déguisée en page et tenant le cheval de son amant, assistait au duel, à l’issue duquel le vainqueur la ramena publiquement chez lui. La duchesse de Buckingham (fille du fameux Fairfax, — une ragote, dit Hamilton, qui n’avait pas eu d’enfans) osa s’en plaindre à son époux, et lui remontrer qu’elle ne pouvait décemment habiter sous le même toit avec lady Shrewsbury : « Vous avez raison, madame, lui répondit effrontément le duc, et j’y avais déjà songé. Votre carrosse vous attend à la porte pour vous reconduire chez vos parens. »
  19. Il y manque cependant l’exactitude chronologique, peu importante, il est vrai, en pareille matière. Lady Chesterfield, fille du duc d’Ormond, mourut en 1666, époque où Rochester venait à peine de faire son entrée à la cour.
  20. On notera ce trait de mœurs : les femmes de la plus haute condition allant cacher leurs intrigues dans la foule tumultueuse du parterre.
  21. Fielding donne ironiquement pour distraction à l’un de ses personnages un roman de mistress Behn.
  22. Nous avons tâché de rendre jusqu’à ces rimes burlesques : I have left you to your imaginations, amongst my relations, the worst of damnations…
  23. Ses deux enfans.
  24. Ms. add. Brit. Mus., 4162, art. 74.
  25. Allusion cruelle à une aventure que le moment viendra de raconter.
  26. Miss Sarah Barry, que Rochester mit au théâtre quand il voulut se débarrasser d’elle. Dryden, dans la préface de Cléomène, parle avec éloge de son talent.
  27. Elle est ainsi intitulée dans le recueil de ses Œuvres : A Satire which the king took out of his pocket, — « Satire que le roi prit dans la poche de l’auteur. »
  28. Célèbre actrice du temps, à laquelle on avait aussi donné le nom de Roxane, tiré d’une pièce de Lee (the Rival Queens), où elle jouait avec succès. — On trouve le récit détaillé de cette séduction dans les Mémoires de la cour d Angleterre, par Mme Dunois, part. II, p. 71.
  29. Sir Edmonbury Godfrey, la célèbre victime du complot catholique.
  30. En 1673, lorsqu’on lui eut repris le grand sceau, « il se promenait tous les jours à la Bourse, nous disent les historiens, entrait en conversation familière avec les négocians et déplorait en termes passionnés les malheurs de la nation, la décadence du commerce, les dangers auxquels la religion était exposée, etc. » Le rusé diplomate se transformait ainsi en patriote persécuté, en martyr des libertés publiques, et les théologiens protestans vantaient à tue-tête dans leurs chaires cet homme qu’on regardait généralement comme un déiste, sinon comme un athée.
  31. Corizande d’Andouins, aïeule du chevalier (plus tard comte) de Grammont. C’est son souvenir qui prête à cette plaisanterie des pseudo-mémoires : « Je ne sais peut-être pas qu’il n’a tenu qu’à mon père d’être fils d’Henri IV. »
  32. Il avait de plus recours à l’espionnage. Burnet raconte, dans sa Vie de Rochester, qu’ayant trouvé un valet au fait de tous les visages de la cour, il lui avait procuré un uniforme rouge et un mousquet de soldat aux gardes, avec lesquels il le plaçait en sentinelle, pendant tout l’hiver, à la porte des hôtels où il soupçonnait quelque intrigue. On ne prenait jamais ombrage de ces sentinelles, que le capitaine des gardes posait en général où il lui plaisait, pour prévenir des querelles, empêcher des attroupemens, etc. Cet espion militaire pouvait donc tout à son aise observer les allans et venans, noter les visites, tenir registre des heures. Rochester fit ainsi et sans que l’on pût savoir où il prenait ses renseignemens.
  33. Mémoires de Grammont, chap. XII.