Joies errantes/Légende 3

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Alphonse Lemerre (p. 118-120).

LÉGENDE

À Lucien Muhlfeld.

Nadéja et Louba, les deux sœurs, étaient belles toutes les deux.
Mais Nadéja, l’aînée, avait la beauté brune aux yeux de nuit.
Tandis que la cadette, Louba, était blonde comme les anges du ciel.
Et, à cause de cela, sans doute, si les regards s’arrêtaient sur Nadéja.
Tous les cœurs allaient vers Louba.
Alors Nadéja en conçut pour sa sœur une grande haine
Et la regarda d’une âme jalouse.


Or, un jour, le Fils du Prince vint à passer sur la lisière du bois
Où les deux sœurs cueillaient la violette sauvage
Pour en orner l’image
De la Vierge de mai.

Il était beau, comme ce matin même de printemps.
Aussi, lorsqu’il s’arrêta devant les deux jeunes filles, leurs deux cœurs tressaillirent dans leur sein comme deux oiselets pris au piège.
Et, sans savoir si cela était bien ou mal faire.
Elles tendirent toutes deux au fils du prince leurs bouquets de violettes.
Mais lui regardait, ravi, le doux visage de Louba et, distrait, laissa tomber les violettes de Nadéja dans l’herbe, où son cheval les brouta.


Quand il se fut éloigné, Nadeja tua sa sœur Louba
Malgré ses prières et ses plaintes :
— Ah ! qu’il est cruel mon sort !
Si jeune va me prendre la mort !
Je ne te verrai plus, gai soleil de Dieu !
Belles fleurs de la prairie, adieu !


Et maintenant, la pauvre petite Louba
Dort sous la terre, à la lisière du bois ;
Et déjà un jeune ormeau a poussé
Sur sa tombe ignorée.


Or le fils du prince un jour passait par là,
Et la grâce du jeune arbuste le charma ;
Il le prit pour tailler un flûtiau
Et l’emporta dans son château.

Mais lorsqu’il voulut en jouer
Le flûtiau tout seul se mit à chanter :
— Ah ! qu’il est triste mon sort ;
Si jeune m’a prise la mort !


Le prince assembla toute sa cour
Toutes les belles dames et les officiers, et les prêtres.
Et quiconque du flûtiau voulait jouer
La même voix plaintive en sortait :
— Pour un bouquet
Ma méchante sœur m’a tuée.


Ainsi le crime de Nadéja fut connu
Et, lorsqu’on la conduisit sur la lisière du bois
Où, sous la terre, dormait Louba —
Voyant le fils du prince tout en pleurs
Et les prêtres assemblés —
Elle avoua son forfait
Et tomba morte de regret.