Joseph Balsamo/Chapitre CVIII

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Michel Lévy frères (4p. 175-184).

Tandis que Marat passait des heures si bien employées, et philosophait sur la conscience et la double vie, un autre philosophe, rue Plâtrière, s’occupait aussi à reconstruire pièce par pièce sa soirée de la veille, et à s’interroger pour savoir s’il était ou non un grand coupable. Les bras appuyés mollement sur sa table, sa tête lourdement penchée sur l’épaule gauche, Rousseau songeait.

Il avait devant lui, tout grands ouverts,, ses livres politiques et philosophiques, l’Émile et Le Contrat social.

De temps en temps, lorsque la pensée l’exigeait, il se courbait pour feuilleter ces livres qu’il savait par cœur.

— Ah ! bon Dieu ! dit-il, en lisant un paragraphe de l’Émile, sur la liberté de conscience, voilà des phrases incendiaires. Quelle philosophie, juste ciel ! A-t-il jamais paru dans le monde un boute-feu pareil à moi ?

« Quoi ! ajoutait-il en élevant les mains au-dessus de sa tête, c’est moi qui ai proféré de pareils éclats contre le trône, l’autel et la société…

« Je ne m’étonne plus si quelques passions sombres et concentrées ont fait leur profit de mes sophismes et se sont égarées dans les sentiers que je leur semais de fleurs de rhétorique. J’ai été le perturbateur de la sopiété… »

Il se leva fort agité, fit trois tours dans sa petite chambre.

— J’ai, dit-il, médit des gens du pouvoir qui exercent la tyrannie contre les écrivains. Fou, barbare que j’étais, ces gens ont cent fois raison.

« Que suis-je, sinon un homme dangereux pour un État ? Ma parole lancée pour éclairer les masses, voilà du moins ce que je me donnais pour prétexte, ma parole, dis-je, est une torche qui va incendier tout l’univers.

« J’ai semé des discours sur l’inégalité des conditions, des projets de fraternité universelle, des plans d’éducation, et voilà que je récolte des orgueils si féroces qu’ils intervertissent le sens de la société, des guerres intestines capables de dépeupler le monde, et des mœurs tellement farouches qu’elles feraient reculer de dix siècles la civilisation… Oh ! je suis un bien grand coupable ! »

Il relut encore une page de son Vicaire Savoyard.

— Oui, c’est cela : « Réunissons-nous pour nous occuper de notre bonheur… » Je l’ai écrit ! « Donnons à nos vertus la force que d’autres donnent à leurs vices. » Je l’ai écrit encore.

Et Rousseau s’agita plus désespéré que jamais.

— Voilà donc par ma faute, dit-il, les frères mis en présence des frères ; quelque jour un de ces caveaux sera envahi par la police, on y prendra toute la nichée de ces gens qui font serment de se manger les uns les autres en cas de trahison, et il s’en trouvera un plus effronté que les autres qui tirera de sa poche mon livre et qui dira :

« — De quoi vous plaignez-vous ? Nous sommes les adeptes de M. Rousseau ; nous faisons un cours de philosophie.

« Oh ! comme cela fera rire Voltaire ! Il n’y a pas à craindre que ce courtisan se fourre dans des guêpiers pareils, lui ! »

L’idée que Voltaire se moquerait de lui donna une violente colère au philosophe genevois.

— Conspirateur, moi ! murmura-t-il ; je suis en enfance, décidément ; ne suis-je pas, en vérité, un beau conspirateur !

Il en était là quand Thérèse entra sans qu’il la vît. Elle apportait le déjeuner.

Elle s’aperçut qu’il lisait avec attention un morceau des Rêveries d’un promeneur solitaire.

— Bon ! dit-elle en posant bruyamment le lait chaud sur le livre même, voilà mon orgueilleux qui se mire dans sa glace. Monsieur lit ses livres. Il s’admire, M. Rousseau !

— Allons, Thérèse, dit le philosophe, patience, laisse-moi, je ne ris pas.

— Oh ! oui, c’est magnifique, n’est-ce pas ? dit-elle en le raillant… Vous vous extasiez ! Comment les auteurs ont-ils tant de vanité, tant de défauts, et nous en passent-ils si peu à nous autres pauvres fermes ? Que je m’avise de me regarder dans mon petit miroir, monsieur me gronde et m’appelle coquette.

Elle continua, sur ce ton, à le rendre le plus malheureux des hommes, comme si pour cela Rousseau n’eut pas été très richement doté par la nature.

Il but son lait sans tremper de pain.

Il ruminait.

— Bon ! vous réfléchissez, dit-elle ; vous allez encore faire quelque livre plein de vilaines choses…

Rousseau frémit.

— Vous rêvez, lui dit Thérèse, à vos femmes idéales, et vous écrirez des livres que les jeunes filles n’oseront pas lire, ou bien des profanations qui seront brûlées par la main du bourreau.

Le martyr frissonna. Thérèse touchait juste.

— Non, répliqua-t-il, je n’écrirai plus rien qui donne à mal penser… Je veux, au contraire, faire un livre que tous les honnêtes gens liront avec des transports de joie…

— Oh ! oh ! dit Thérèse en desservant la tasse, c’est impossible ; vous n’avez l’esprit plein que d’obscénités… L’autre jour encore, je vous entendais lire un passage de je ne sais quoi, et vous parliez des femmes que vous adorez… Vous êtes un satyre ! un mage !

Le mot mage était une des plus affreuses injures du vocabulaire de Thérèse. Ce mot faisait toujours frissonner Rousseau.

— Là, là, dit-il, ma bonne amie ; vous verrez que vous serez contente… Je veux écrire que j’ai trouvé un moyen de régénérer le monde sans amener, dans les changements qui s’y effectueront, la souffrance d’un seul individu. Oui, oui, je vais mûrir ce projet. Pas de révolutions ! grand Dieu ! ma bonne Thérèse, pas de révolutions !

— Allons, nous verrons, dit la ménagère. Tiens ! on sonne.

Thérèse revint un moment après avec un beau jeune homme, qu’elle pria d’attendre dans la première chambre.

Puis, rentrant chez Rousseau qui déjà prenait des notes avec un crayon :

— Dépêchez-vous de serrer toutes ces infamies, dit-elle. Voilà quelqu’un qui veut vous voir.

— Qui est-ce ?

— Un seigneur de la cour.

— Il ne vous a pas dit son nom ?

— Ah ! par exemple ! est-ce que je reçois des inconnus ?

— Dites-le, alors.

— M. de Coigny.

— M. de Coigny ! s’écria Rousseau ; M. de Coigny, gentilhomme de Monseigneur le dauphin ?

— Ce doit être cela ; un charmant garçon, un homme bien aimable.

— J’y vais, Thérèse.

Rousseau se hâta de donner un coup d’œil au miroir, épousseta son habit, essuya ses pantoufles qui n’étaient autres que de vieux souliers rongés par l’usage, et il entra dans la salle à manger, où l’attendait le gentilhomme.

Celui-ci ne s’était pas assis. Il regardait avec une sorte de curiosité les végétaux secs collés par Rousseau sur du papier, et encadrés dans des bordures de bois noir.

Au bruit de la porte vitrée, il se retourna, et, avec un salut plein de courtoisie :

— J’ai l’honneur de parler à M. Rousseau ? dit-il.

— Oui, monsieur, répondit le philosophe avec un ton bourru qui n’excluait pas une sorte d’admiration pour la beauté remarquable et l’élégance sans affectation de son interlocuteur.

M. de Coigny était en effet un des plus aimables et des plus beaux hommes de France. C’est pour lui, sans aucun doute, que le costume de cette époque avait été imaginé. C’était pour faire briller la finesse et le tour de sa jambe parfaite, pour montrer dans toute leur ampleur gracieuse ses larges épaules et sa poitrine profonde, pour donner l’air majestueux à sa tête si bien posée, la blancheur de l’ivoire à ses mains irréprochables.

Cet examen satisfit Rousseau, qui admirait le beau en véritable artiste, partout où il le rencontrait.

— Monsieur, dit-il, qu’y a-t-il pour votre service ?

— On a dû vous dire, monsieur, répartit le gentilhomme, que je suis le comte de Coigny. J’y ajouterai que je viens à vous de la part de madame la dauphine.

Rousseau salua, tout rouge ; Thérèse, dans un angle de la salle à manger, les mains dans ses poches, contemplait avec des yeux complaisants le beau messager de la plus grande princesse de France.

— Son Altesse Royale me réclame… pourquoi ? dit Rousseau. Mais, prenez donc un siège, monsieur, s’il vous plaît.

Et Rousseau s’assit lui-même. Monsieur de Coigny prit une chaise de paille et l’imita.

— Monsieur, voici le fait : Sa Majesté, l’autre jour, en dînant à Trianon, a manifesté quelque sympathie pour votre musique, qui est charmante. Sa Majesté chantait vos meilleurs airs. Madame la dauphine, qui cherche en toute chose à plaire à Sa Majesté, a pensé que ce serait pour le roi un plaisir de voir représenter un de vos opéras-comiques à Trianon, sur le théâtre…

Rousseau salua profondément.

— Je viens donc, monsieur, vous demander, de la part de madame la dauphine…

— Oh ! monsieur, interrompit Rousseau, ma permission n’a rien à faire là. Mes pièces et les ariettes qui en font partie appartiennent au théâtre qui les a représentées. C’est aux comédiens qu’il faut les demander, et là Son Altesse Royale ne rencontrera pas plus d’obstacles que chez moi. Les comédiens seront très heureux de jouer et de chanter devant Sa Majesté et toute la cour.

— Ce n’est pas précisément cela que je suis chargé de vous demander, monsieur, dit M. de Coigny ; Son Altesse Royale madame la dauphine veut donner au roi un divertissement plus complet et plus rare. Elle sait tous vos opéras, monsieur…


Autre salut de la part de Rousseau.

— Et les chante fort bien.

Rousseau se pinça les lèvres.

— C’est beaucoup d’honneur, balbutia-t-il.

— Or, poursuivit M. de Coigny, comme plusieurs dames de la cour sont excellentes musiciennes et chantent à ravir, comme plusieurs gentilshommes s’occupent aussi de musique avec certain succès, l’opéra que madame la dauphine choisirait parmi les vôtres serait exécuté, joué, par cette société de gentilshommes et de dames, dont les principaux acteurs seraient Leurs Altesses Royales.

Rousseau fit un bond sur sa chaise.

— Je vous assure, monsieur, dit-il, que c’est pour moi un insigne honneur, et je vous prie d’en faire agréer à madame la dauphine mes très humbles remerciements.

— Oh ! ce n’est pas tout, monsieur, dit M. de Coigny avec un sourire.

— Ah !

— La troupe ainsi composée est plus illustre que l’autre, c’est vrai, mais moins expérimentée. Le coup d’œil, les conseils du maître sont indispensables : il faut que l’exécution soit digne de l’auguste spectateur qui occupera la loge royale, digne aussi de l’illustre auteur.

Rousseau se leva pour saluer ; cette fois, le compliment l’avait touché ; il salua gracieusement M. de Coigny.

— Pour cela, monsieur, dit le gentilhomme, Son Altesse Royale vous prie de vouloir bien venir à Trianon, faire la répétition générale de l’ouvrage.

— Oh ! dit Rousseau… Son Altesse Royale n’y pense pas… à Trianon, moi !

— Eh bien ?… dit M. de Coigny de l’air le plus naturel du monde.

— Oh ! monsieur, vous êtes homme de goût, homme d’esprit ; vous avez le tact plus fin que beaucoup d’autres ; or, répondez, la main sur la conscience : Rousseau le philosophe, Rousseau le proscrit, Rousseau le misanthrope, à la cour, n’est-ce pas pour faire pâmer de rire toute la cabale ?

— Je ne vois pas, monsieur, répliqua froidement monsieur de Coigny, en quoi les risées et les propos de la sotte espèce qui vous persécute troubleraient le sommeil d’un galant homme et d’un écrivain qui peut passer pour le premier du royaume. Si vous avez cette faiblesse, monsieur Rousseau, cachez-la bien ; elle seule prêterait à rire à bien des gens. Quant à ce qu’on dira, vous m’avouerez qu’il faut qu’on y prenne garde, dès qu’il s’agit du plaisir et du désir d’une personne telle que Son Altesse Royale madame la dauphine, héritière présomptive de ce royaume de France.

— Certainement, dit Rousseau, certainement.

— Serait-ce, dit monsieur de Coigny en souriant, un reste de fausse honte ?… Parce que vous avez été sévère pour les rois, craindriez-vous de vous humaniser ? Ah ! monsieur Rousseau, vous avez donné des leçons au genre humain, mais vous ne le haïssez pas, j’espère ?… Et, d’ailleurs, vous en excepterez des dames qui sont du sang impérial.

— Monsieur, vous me pressez avec beaucoup de grâce ; mais réfléchissez à ma position… je vis retiré, seul…, malheureux.

Thérèse fit une grimace.

— Tiens, malheureux…, dit-elle ; il est difficile.

— Il en restera toujours, quoi que je fasse, sur mon visage et dans mes manières, une trace désagréable pour les yeux du roi et des princesses, qui ne cherchent que la joie et le contentement. Que dirais-je là ?… que ferais-je ?…

— On dirait que vous doutez de vous ; mais celui qui a écrit La Nouvelle Héloïse et Les Confessions, celui-là, Monsieur, n’a-t-il donc pas plus d’esprit pour parler, pour agir, que nous autres tous tant que nous sommes ?

— Je vous assure, monsieur, qu’il m’est impossible…

— Ce mot-là, monsieur, n’est pas connu chez les princes.

— Voilà pourquoi, monsieur, je resterai chez moi.

— Monsieur, vous ne me ferez pas à moi, messager téméraire qui me suis chargé de donner satisfaction à madame la dauphine, vous ne me ferez pas cette mortelle peine de m’obliger de retourner à Versailles, honteux, vaincu ; ce serait un tel chagrin pour moi que je m’exilerais à l’instant même. Voyons, cher monsieur Rousseau, pour moi, pour un homme plein d’une sympathie profonde pour toutes vos œuvres, faites ce que votre grand cœur refuserait à des rois qui solliciteraient.

— Monsieur, votre grâce parfaite me gagne le cœur ; votre éloquence est irrésistible, et vous avez une voix qui m’émeut plus que je ne saurais dire.

— Vous vous laissez toucher ?

— Non, je ne puis… non, décidément ; ma santé s’oppose à un voyage.

— Un voyage ? Oh ! monsieur Rousseau, y pensez-vous ? Une heure un quart de voiture.

— Pour vous, pour vos fringants chevaux.

— Mais tous les chevaux de la cour sont à votre disposition, monsieur Rousseau. Je suis chargé par madame la dauphine de vous dire qu’il y a un logis pour vous préparé à Trianon, car on ne veut pas que vous reveniez aussi tard à Paris. Monsieur le dauphin, d’ailleurs, qui sait toutes vos œuvres par cœur, a dit devant sa cour qu’il tenait à montrer dans son palais la chambre qu’aurait occupée M. Rousseau.

Thérèse poussa un cri d’admiration, non pour Rousseau, mais pour le bon prince.

Rousseau ne put tenir à cette dernière marque de bienveillance.

— Il faut donc me rendre, dit-il, car jamais je n’ai été si bien attaqué.

— On vous prend par le cœur, monsieur, répliqua M. de Coigny ; par l’esprit vous seriez inexpugnable.

— J’irai donc, monsieur, me rendre aux désirs de Son Altesse Royale.

— Oh ! monsieur, recevez-en tous mes remerciements personnels. Permettez que je m’abstienne, quant à madame la dauphine, elle m’en voudrait de l’avoir prévenue pour ceux qu’elle veut vous adresser elle-même. D’ailleurs, vous savez, monsieur, que c’est à un homme de remercier une jeune et adorable femme qui veut bien lui faire des avances.

— C’est vrai, monsieur, répliqua Rousseau en souriant ; mais les vieillards ont le privilège des jolies femmes : on les prie.

— Monsieur Rousseau, vous voudrez donc bien me donner votre heure, je vous enverrai mon carrosse, ou plutôt je viendrai vous prendre moi-même pour vous conduire.

— Pour cela, non, monsieur, je vous arrête, dit Rousseau. J’irai à Trianon, soit ; mais laissez-moi la faculté d’y aller à mon gré, à ma guise ; ne vous occupez plus de moi à partir de ce moment. J’irai, voilà tout, donnez-moi l’heure.

— Quoi ! monsieur, vous me refusez d’être votre introducteur ; il est vrai que je serais indigne et qu’un nom pareil au vôtre s’annonce bien tout seul.

— Monsieur, je sais que vous êtes à la cour plus que je ne suis moi-même en aucun lieu du monde… Je ne refuse donc pas votre offre, à vous personnellement, mais j’aime mes aises ; je veux aller là-bas comme j’irais à la promenade, et enfin… voilà mon ultimatum.

— Je m’incline, monsieur, et me garderais bien de vous déplaire en quoi que ce fût. La répétition commencera ce soir à six heures.

— Fort bien, à six heures moins un quart je serai à Trianon.

— Mais enfin, par quels moyens ?

— Cela me regarde ; mes voitures, à moi, les voici :

Il montra sa jambe encore bien prise et qu’il chaussait avec une sorte de prétention.

— Cinq lieues ! dit M. de Coigny consterné ; mais vous serez brisé, la soirée va être fatigante, prenez garde.

— Alors, j’ai ma voiture et mes chevaux aussi ; voiture fraternelle, carrosse populaire, qui est au voisin aussi bien qu’à moi, comme l’air, le soleil et l’eau, carrosse qui coûte quinze sous.

— Ah ! mon Dieu ! la patache ! vous me donnez le frisson.

— Les banquettes, si dures pour vous, me paraissent un lit de sybarite. Je les trouve rembourrées de duvet ou de feuilles de rose. À ce soir, monsieur, à ce soir.

M. de Coigny, se voyant ainsi congédié, prit son parti, et, après bon nombre de remerciements, d’indications plus ou moins précises et de retours pour faire agréer ses services, il descendit l’escalier noir, reconduit sur le palier par Rousseau, et au milieu de l’étage par Thérèse.

M. de Coigny gagna sa voiture qui l’attendait dans la rue, et s’en retourna à Versailles, souriant tout bas.

Thérèse rentra, ferma la porte avec une humeur pleine de tempêtes, et qui fit présager de l’orage à Rousseau.