Joseph Balsamo/Chapitre CXL

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Michel Lévy frères (5p. 121-127).

M. de Richelieu savait à quoi s’en tenir sur Philippe, et il avait pu sciemment annoncer son retour ; car, le matin, en sortant de Versailles pour se rendre à Luciennes, il l’avait rencontré sur la grand-route, se dirigeant vers Trianon, et il l’avait croisé d’assez près pour avoir remarqué sur son visage tous les symptômes de la tristesse et de l’inquiétude.

Philippe, en effet, oublié à Reims ; Philippe, après avoir passé par tous les degrés de la faveur, puis de l’indifférence et de l’oubli ; Philippe, ennuyé d’abord de recevoir les marques d’amitié de tous les officiers jaloux de son avancement, puis les attentions même de ses supérieurs ; Philippe, au fur et à mesure que la défaveur avait terni de son souffle cette brillante fortune, Philippe s’était dégoûté de voir les amitiés changées en froideur, les attentions en rebuffades ; et, dans cette âme si délicate, la douleur avait pris tous les caractères du regret.

Philippe regrettait donc bien sa lieutenance de Strasbourg, alors que la dauphine était entrée en France ; il regrettait ses bons amis, ses égaux, ses camarades. Il regrettait surtout l’intérieur calme et pur de la maison paternelle, auprès du foyer dont La Brie était le grand prêtre. Toute peine trouvait sa consolation dans le silence et l’oubli, ce sommeil des esprits actifs ; puis la solitude de Taverney, qui attestait la décadence des choses aussi bien que la ruine des individus, avait quelque chose de philosophique qui parlait d’une voix puissante au cœur du jeune homme.

Mais ce que Philippe regrettait surtout, c’était de n’avoir plus le bras de sa sœur, et son conseil presque toujours si juste, conseil né de la fierté bien plutôt que de l’expérience. Car les âmes nobles ont cela de remarquable et d’éminent, qu’elles planent involontairement et par leur nature même au-dessus du vulgaire, et souvent aussi, par leur élévation même, échappent aux froissements, aux blessures et aux pièges, ce que l’adresse des insectes humains d’un ordre inférieur, si habitués qu’ils soient à louvoyer, à ruser, à méditer dans la fange, ne réussit pas toujours à éviter.

Aussitôt que Philippe eut senti l’ennui, le découragement lui vint, et le jeune homme se trouva si malheureux dans son isolement, qu’il ne voulut pas croire qu’Andrée, cette moitié de lui-même, pût être heureuse à Versailles, lorsque lui, moitié d’Andrée, souffrait si cruellement à Reims.

Il écrivit donc au baron la lettre que l’on connaît, et dans laquelle il lui annonçait son prochain retour. Cette lettre n’étonna personne, et surtout le baron ; ce qui l’étonnait, au contraire, c’était que Philippe eût eu cette patience d’attendre ainsi, lorsque lui était sur des charbons ardents, et, depuis quinze jours, suppliait Richelieu, chaque fois qu’il le voyait, de brusquer l’aventure.

Philippe n’ayant pas reçu le brevet dans le délai qu’il avait fixé lui-même, prit donc congé de ses officiers sans paraître remarquer leurs dédains et leurs sarcasmes, dédains et sarcasmes assez voilés d’ailleurs par la politesse, qui était encore une vertu française à cette époque, et par le respect naturel qu’inspire toujours un homme de cœur.

En conséquence, à l’heure où il était convenu avec lui-même qu’il partirait, heure jusqu’à laquelle il avait attendu son brevet avec plus de crainte que de désir de le voir arriver, il monta à cheval et reprit la route de Paris.

Les trois jours de voyage qu’il avait à faire lui parurent d’une longueur mortelle, et, plus il approchait, plus le silence de son père à son égard, et surtout celui de sa sœur qui avait tant promis de lui écrire au moins deux fois la semaine, prenait des proportions effrayantes.

Philippe arrivait donc vers midi à Versailles, nous l’avons dit, comme M. de Richelieu en sortait. Philippe avait marché une partie de la nuit, n’ayant dormi que quelques heures à Melun ; il était si préoccupé, qu’il ne vit pas M. de Richelieu dans sa voiture, et ne reconnut même pas sa livrée.

Il se dirigea tout droit vers la grille du parc où il avait fait ses adieux à Andrée, le jour de son départ, alors que la jeune fille, sans raison aucune de s’affliger, puisque la prospérité de la famille était au comble, sentait pourtant monter à son cerveau les prophétiques vapeurs d’une tristesse incompréhensible.

Aussi, ce jour-là, Philippe avait-il été frappé d’une crédulité superstitieuse aux douleurs d’Andrée ; mais, peu à peu, l’esprit redevenu maître de lui-même avait secoué le joug, et, par un étrange hasard, c’était lui, Philippe, qui, sans raison, après tout, revenait aux mêmes lieux en proie aux mêmes alarmes, et sans trouver, hélas ! même dans sa pensée, de consolation probable à cette insurmontable tristesse qui semblait un pressentiment, n’ayant pas de cause.

Au moment où son cheval, lancé sur les cailloux de la contreallée, faisait jaillir le bruit avec les étincelles, quelqu’un, attiré sans doute par ce bruit, sortit des haies taillées en charmilles.

C’était Gilbert tenant une serpe à la main.

Le jardinier reconnut son ancien maître.

De son côté, Philippe reconnut Gilbert.

Gilbert errait ainsi depuis un mois ; ainsi qu’une âme en peine, il ne savait où faire halte.

Ce jour-là, habile comme il l’était à suivre l’exécution de sa pensée, il était occupé à choisir des points de vue dans les allées pour apercevoir le pavillon ou la fenêtre d’Andrée, et pour avoir constamment un regard sur cette maison, sans que nul regard remarquât sa préoccupation, ses frissons et ses soupirs.

La serpe en main pour se donner une contenance, il parcourait taillis et plates-bandes, tranchant ici les branches chargées de fleurs, sous prétexte d’émonder ; arrachant là l’écorce toute saine des jeunes tilleuls, sous prétexte d’enlever la résine et la gomme ; d’ailleurs, toujours écoutant, toujours regardant, souhaitant et regrettant.

Le jeune homme avait bien pâli depuis ce mois qui venait de s’écouler ; la jeunesse ne se connaissait plus sur son visage qu’au feu étrange de ses yeux et à la blancheur mate et unie de son teint ; mais sa bouche, crispée par la dissimulation, son regard oblique, la mobilité frissonnante des muscles de son visage, appartenaient déjà aux années plus sombres de l’âge mûr.

Gilbert avait reconnu Philippe, nous l’avons dit, et, en le reconnaissant, il avait fait un mouvement pour rentrer dans le taillis.

Mais Philippe poussa son cheval vers lui, en criant :

— Gilbert ! hé ! Gilbert !

Le premier mouvement de Gilbert avait été de fuir ; encore une seconde, et le vertige de la terreur, et ce délire sans explication possible, que les anciens, qui cherchaient une cause à tout, attribuaient au dieu Pan, allait s’emparer de lui et l’entraîner comme un fou par les allées, par les bosquets, à travers les charmilles, dans les pièces d’eau même.

Une parole pleine de douceur, que prononça Philippe, fut heureusement entendue et comprise du sauvage enfant.

— Tu ne me reconnais donc pas, Gilbert ? lui cria Philippe.

Gilbert comprit sa folie et s’arrêta court.

Puis il revint sur ses pas, mais lentement et avec défiance.

— Non, monsieur le chevalier, dit le jeune homme tout tremblant ; non, je ne vous reconnaissais pas ; je vous avais pris pour un des gardes, et, comme je ne suis pas à mon ouvrage, j’ai craint d’être reconnu ici et noté pour une punition.

Philippe se contenta de l’explication, mit pied à terre, passa dans son bras la bride de son cheval, et appuyant l’autre main sur l’épaule de Gilbert, qui frissonna visiblement :

— Qu’as-tu donc, Gilbert ? demanda-t-il.

— Rien, monsieur, répondit celui-ci.

Philippe sourit avec tristesse.

— Tu ne nous aimes pas, Gilbert, dit-il.

Le jeune homme tressaillit une seconde fois.

— Oui, je comprends, continua Philippe ; mon père t’a traité avec injustice et dureté ; mais moi, Gilbert ?

— Oh ! vous…, murmura le jeune homme.

— Moi, je t’ai toujours aimé, soutenu.

— C’est vrai.

— Ainsi, oublie le mal pour le bien ; ma sœur aussi a toujours été bonne pour toi.

— Oh ! non, pour cela non ! répondit vivement l’enfant avec une expression que nul n’eût pu comprendre ; car elle renfermait une accusation contre Andrée, une excuse pour lui-même ; car elle éclatait comme l’orgueil, en même temps qu’elle gémissait comme un remords.

— Oui, oui, dit à son tour Philippe, oui, je comprends ; ma sœur est un peu hautaine, mais au fond elle est bonne.

Puis, après une pause, car toute cette conversation n’avait eu lieu que pour retarder une entrevue qu’un pressentiment lui faisait pleine de crainte :

— Sais-tu où elle est en ce moment, ma bonne Andrée ? Dis, Gilbert.

Ce nom frappa Gilbert douloureusement au cœur ; il répondit d’une voix étranglée :

— Mais, chez elle, monsieur, à ce que je présume… Comment voulez-vous que moi je sache… ?

— Seule comme toujours, et s’ennuyant ; pauvre sœur ! interrompit Philippe.

— Seule en ce moment, oui, monsieur, selon toute probabilité, car depuis la fuite de mademoiselle Nicole…

— Comment ! Nicole a fui ?

— Oui, monsieur, avec son amant.

— Avec son amant ?

— Du moins à ce que je présume, dit Gilbert, qui vit qu’il s’était trop avancé. On disait cela aux communs.

— Mais, en vérité, Gilbert, dit Philippe, de plus en plus inquiet, je n’y comprends rien. Il faut t’arracher les paroles. Sois donc un peu plus aimable. Tu as de l’esprit, tu ne manques pas de distinction naturelle ; voyons, ne gâte pas ces bonnes qualités par une sauvagerie affectée, par une brusquerie qui ne va pas à ta condition, qui n’irait à aucune.

— Mais c’est que je ne sais pas tout ce que vous me demandez, vous, monsieur, et que, si vous y réfléchissez, vous verrez que je ne puis le savoir. Je travaille toute la journée dans les jardins, et, ce qu’on fait au château, dame ! je l’ignore.

— Gilbert, Gilbert, j’aurais cru cependant que tu avais des yeux.

— Moi ?

— Oui, et que tu t’intéressais à ceux qui portent mon nom ; car enfin, si mauvaise qu’ait été l’hospitalité de Taverney, tu l’as eue.

— Aussi, monsieur Philippe, je m’intéresse beaucoup à vous, dit Gilbert d’un son de voix strident et rauque, car la mansuétude de Philippe et un autre sentiment que celui-ci ne pouvait deviner avaient amolli ce cœur farouche ; oui, je vous aime, vous, voilà pourquoi je vous dirai que mademoiselle votre sœur est bien malade.

— Bien malade ! ma sœur ! bien malade ! s’écria Philippe avec explosion ; bien malade, ma sœur ! bien malade ! et tu ne me dis pas cela tout de suite !

Et aussitôt, quittant le pas mesuré pour prendre le pas de course :

— Qu’a-t-elle, mon Dieu ? demanda-t-il.

— Dame ! dit Gilbert, on ne sait.

— Mais enfin ?

— Seulement elle s’est évanouie trois fois aujourd’hui en plein parterre, et même, à l’heure qu’il est, le médecin de madame la dauphine l’a déjà visitée, M. le baron aussi.

Philippe n’en entendit pas davantage ; ses pressentiments s’étaient réalisé, et en face du danger réel il avait retrouvé tout son courage.

Il laissa son cheval aux mains de Gilbert, et courut à toutes jambes vers le bâtiment des communs.

Quant à Gilbert, demeuré seul, il conduisit précipitamment le cheval aux écuries, et s’enfuit comme ces oiseaux sauvages ou malfaisants qui ne veulent jamais rester à la portée de l’homme.