Joseph Balsamo/Chapitre CXXIII

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Michel Lévy frères (4p. 300-307).

Une fois dans la cour, Lorenza se vit entourée de tout un monde d’exempts et de soldats.

Elle s’adressa au garde-française qui se trouva le plus proche d’elle, et le pria de la conduire au lieutenant de police ; ce garde la renvoya au suisse, qui, voyant cette femme si belle, si étrange, si richement vêtue et tenant sous son bras un magnifique coffret, reconnut que la visite pourrait n’être pas oiseuse, et la fit monter par un grand escalier jusqu’à une antichambre, où tout venant, sur la sagace inquisition de ce suisse, pouvait à toute heure du jour et de la nuit apporter à M. de Sartine un éclaircissement, une dénonciation ou une requête.

Il va sans dire que les deux premières classes de visiteurs étaient plus favorablement accueillies que la dernière.

Lorenza, questionnée par un huissier, ne répondit rien, sinon que ces mots :

— Êtes-vous M. de Sartine ?

L’huissier fut fort étonné que l’on pût confondre son habit noir et sa chaîne d’acier avec l’habit brodé et la perruque nuageuse du lieutenant de police ; mais, comme un lieutenant ne se fâche jamais d’être appelé capitaine, comme il reconnut un accent étranger dans les paroles de cette femme, comme son œil ferme et assuré n’était pas celui d’une folle, il fut convaincu que la visiteuse apportait quelque chose d’important dans ce coffret, qu’elle serrait avec tant de soin et de force sous son bras.

Cependant, comme M. de Sartine était un homme prudent et ombrageux, comme quelques pièges lui avaient déjà été tendus avec des appâts non moins attrayants que ceux de la belle Italienne, on faisait autour de lui bonne garde.

Lorenza subit donc les investigations, les interrogatoires et les soupçons d’une demi-douzaine de secrétaires et de valets.

Le résultat de toutes ces demandes et de toutes ces réponses fut que M. de Sartine n’était point rentré et qu’il fallait que Lorenza attendît.

Alors, la jeune femme se renferma dans un sombre silence, et laissa errer les yeux sur les murailles nues de la vaste antichambre.

Enfin, le bruit d’une sonnette retentit ; une voiture roula dans la cour, et un second huissier vint annoncer à Lorenza que M. de Sartine l’attendait.

Lorenza se leva et traversa deux salles pleines de gens à figures suspectes et à costumes encore plus étranges que le sien ; enfin, elle fut introduite dans un grand cabinet de forme octogone, éclairé par une quantité de bougies.

Un homme de cinquante à cinquante-cinq ans, en robe de chambre, coiffé d’une perruque énorme, toute moelleuse de poudre et de frisure travaillait assis devant un meuble de forme haute, dont la partie supérieure, semblable à une armoire, était fermée de deux panneaux de glaces, dans lesquelles le travailleur voyait sans se déranger ceux qui pénétraient dans son cabinet, et pouvait étudier leur visage avant qu’ils eussent eu le temps de le composer sur le sien.

La partie inférieure de ce meuble formait secrétaire ; une quantité de tiroirs en bois de rose le garnissaient au fond ; chacun des tiroirs fermait par la combinaison des lettres de l’alphabet. M. de Sartine enserrait là les papiers et les chiffres que nul de son vivant ne pouvait lire, car le meuble s’ouvrait pour lui seul, et que nul après sa mort n’eût pu déchiffrer, à moins que, dans quelque tiroir plus secret encore que les autres, il n’eût trouvé le secret du chiffre.

Ce secrétaire, ou plutôt cette armoire, sous les glaces de sa partie supérieure, renfermait douze tiroirs également clos par un mécanisme invisible ; ce meuble, construit exprès par le régent pour renfermer des secrets chimiques ou politiques, avait été donné par le prince à Dubois, et laissé par Dubois à M. Dombreval, lieutenant de police ; c’est de ce dernier que M. de Sartine tenait le meuble et le secret ; toutefois, M. de Sartine n’avait consenti à s’en servir qu’après la mort du donateur, et encore avait-il fait changer toutes les dispositions de la serrure. Ce meuble avait quelque réputation de par le monde, et fermait trop bien, disait-on, pour que M. de Sartine n’y renfermât que ses perruques.

Les frondeurs, et il y en avait un bon nombre à cette époque, disaient que, si on avait pu lire à travers les panneaux de ce meuble, on eût bien certainement trouvé dans l’un de ces tiroirs ces fameux traités en vertu desquels Sa Majesté Louis XV agiotait sur les blés, par l’intermédiaire de son agent dévoué, M. de Sartine.

M. le lieutenant de police vit donc dans la glace en biseau se refléter la pâle et sérieuse figure de Lorenza, qui s’avançait vers lui, son coffret sous le bras.

Au milieu du cabinet, la jeune femme s’arrêta. Ce costume, cette figure, cette démarche frappèrent le lieutenant.

— Qui êtes-vous ? demanda-t-il sans se retourner, mais en regardant dans la glace ; que me voulez-vous ?

— Suis-je, répondit Lorenza, devant M. de Sartine, lieutenant de police ?

— Oui, répondit brièvement celui-ci.

— Qui me l’affirme ?

M. de Sartine se retourna.

— Sera-ce une preuve pour vous que je suis l’homme que vous cherchez, dit-il, si je vous envoie en prison ?

Lorenza ne répliqua point.

Seulement, elle regarda autour d’elle avec cette inexprimable dignité des femmes de son pays, pour chercher le siège que M. de Sartine ne lui offrait pas.

Il fut vaincu par ce seul regard, car c’était un homme assez bien élevé que M. le comte d’Alby de Sartine.

— Asseyez-vous, dit-il brusquement.

Lorenza tira un fauteuil à elle et s’assit.

— Parlez vite, fit le magistrat ; voyons, que voulez-vous ?

— Monsieur, dit la jeune femme, je viens me mettre sous votre protection.

M. de Sartine la regarda de ce regard narquois qui lui était particulier.

— Ah ! ah ! fit-il.

— Monsieur, continua Lorenza, j’ai été enlevée à ma famille et soumise, par un mariage menteur, à un homme qui depuis trois ans m’opprime et me fait mourir de douleur.

M. de Sartine regarda cette noble physionomie, et se sentit remué par cette voix d’un accent si doux qu’on eût dit un chant.

— De quel pays êtes-vous ? demanda-il.

— Romaine.

— Comment vous appelez-vous ?

— Lorenza.

— Lorenza qui ?

— Lorenza Feliciani.

— Je ne connais pas cette famille-là. Êtes-vous demoiselle ? Demoiselle, on le sait, signifiait, à cette époque, fille de qualité. De nos jours, une femme se trouve assez noble du moment où elle se marie ; elle ne tient plus qu’à être appelée madame.

— Je suis demoiselle, dit Lorenza.

— Après ? Vous demandez ?…

— Eh bien ! je demande justice de cet homme, qui m’a incarcérée, séquestrée.

— Cela ne me regarde pas, dit le lieutenant de police ; vous êtes sa femme.

— Il le dit, du moins.

— Comment, il le dit ?

— Oui, mais je ne m’en souviens point, moi, le mariage ayant été contracté pendant mon sommeil.

— Peste ! vous avez le sommeil dur.

— Plaît-il ?

— Je dis que cela ne me regarde point ; adressez-vous à un procureur et plaidez ; je n’aime pas à me mêler des affaires de ménage.

Sur quoi, M. de Sartine fit de la main un geste qui signifiait : « Allez-vous-en. »

Lorenza ne bougea point.

— Eh bien ? demanda M. de Sartine étonné.

— Je n’ai pas fini, dit-elle, et si je viens ici, vous devez comprendre que ce n’est point pour me plaindre d’une frivolité ; c’est pour me venger. Je vous ai dit mon pays ; les femmes de mon pays se vengent et ne se plaignent point.

— C’est différent, dit M. de Sartine ; mais dépêchez-vous, belle dame, mon temps est cher.

— Je vous ai dit que je venais à vous pour vous demander protection ; l’aurai-je ?

— Protection contre qui ?

— Contre l’homme de qui je veux me venger.

— Il est donc puissant ?

— Plus puissant qu’un roi.

— Voyons, expliquons-nous, ma chère dame… Pourquoi vous accorderai-je ma protection contre un homme, de votre avis, plus puissant que le roi, pour une action qui est peut-être un crime ? Si vous avez à vous venger de cet homme, vengez-vous-en. Cela m’importe peu à moi ; seulement, si vous commettez un crime, je vous ferai arrêter, après quoi, nous verrons ; voilà la marche.

— Non, monsieur, dit Lorenza, non, vous ne me ferez point arrêter, car ma vengeance est d’une grande utilité pour vous, pour le roi, pour la France. Je me venge en révélant les secrets de cet homme.

— Ah ! ah ! cet homme a des secrets ? dit M. de Sartine intéressé malgré lui.

— De grands secrets, monsieur.

— De quelle sorte ?

— Politiques.

— Dites.

— Mais enfin, me protégerez-vous ?

— Quelle espèce de protection me demandez-vous ? fit le magistrat avec un froid sourire : argent ou affection ?

— Je demande, monsieur, à entrer dans un couvent ; à y vivre ignorée, ensevelie. Je demande que ce couvent devienne une tombe ; mais que ma tombe ne soit jamais violée par qui que ce soit au monde.

— Ah ! dit le magistrat, ce n’est pas d’une exigence bien grande. Vous aurez le couvent

parlez.

— Ainsi, j’ai votre parole, monsieur ?

— Je crois vous l’avoir donnée, ce me semble.

— Alors, dit Lorenza, prenez ce coffret ; il renferme des mystères qui vous feront trembler pour la sûreté du roi et du royaume.

— Ces mystères, vous les connaissez donc ?

— Superficiellement ; mais je sais qu’ils existent.

— Et qu’ils sont importants ?

— Qu’ils sont terribles.

— Des mystères politiques, dites-vous ?

— N’avez-vous jamais entendu dire qu’il existait une société secrète ?

— Ah ! celle des maçons ?

— Celle des invisibles.

— Oui ; mais je n’y crois pas.

— Quand vous aurez ouvert ce coffret, vous y croirez.

— Ah ! s’écria M. de Sartine vivement, voyons.

Et il prit le coffret des mains de Lorenza.

Mais tout à coup ayant réfléchi, il le posa sur le bureau.

— Non, dit-il avec défiance, ouvrez le coffret vous-même.

— Mais, moi, je n’en ai point la clef.

— Comment n’en avez-vous point la clef ? Vous m’apportez un coffret qui renferme le repos d’un royaume et vous en oubliez la clef !

— Est-il donc si difficile d’ouvrir une serrure ?

— Non, quand on la connaît.

Puis, après un instant :

— Nous avons ici, continua-t-il, des clefs pour toutes les serrures ; on va vous en donner un trousseau — il regarda fixement Lorenza — et vous ouvrirez vous-même.

— Donnez, dit simplement Lorenza.

M. de Sartine tendit à la jeune femme un trousseau de petites clefs ayant toutes les formes.

Elle le prit.

M. de Sartines toucha sa main, elle était froide comme une main de marbre.

— Mais, dit-il, pourquoi n’avez-vous pas apporté la clef du coffre ?

— Parce que le maître du coffre ne s’en sépare jamais.

— Et le maître du coffre, cet homme plus puissant qu’un roi, quel est-il ?

— Ce qu’il est, personne ne peut le dire ; le temps qu’il a vécu, l’éternité seule le sait ; les faits qu’il accomplit, nul ne les voit que Dieu.

— Mais son nom, son nom ?

— Je l’en ai vu changer dix fois, de noms.

—Enfin, celui sous lequel vous le connaissez, vous ?

— Acharat.

— Et il demeure ?

— Rue Saint…

Tout à coup, Lorenza tressaillit, frissonna, laissa tomber le coffret qu’elle tenait d’une main et les clefs qu’elle tenait de l’autre ; elle fit un effort pour répondre, sa bouche se tordit dans une convulsion douloureuse ; elle porta ses deux mains à sa gorge, comme si les mots près de sortir l’eussent étranglée ; puis, levant au ciel ses deux bras tremblants, sans avoir pu articuler un son, elle tomba de sa hauteur sur le tapis du cabinet.

— Pauvre petite ! murmura M. de Sartine ; que diable lui arrive-t-il donc ? C’est qu’elle est vraiment fort jolie. Allons, allons, il y a de l’amour jaloux dans cette vengeance-là !

Il sonna aussitôt et releva lui-même la jeune femme qui, les yeux étonnés, les lèvres immobiles, semblait morte, et déjà détachée de ce monde.

Deux valets entrèrent.

— Enlevez avec précaution cette jeune dame, dit-il, et la portez dans la chambre voisine. Tâchez qu’elle reprenne ses sens ; surtout pas de violence. Allez.

Les valets obéissants emportèrent Lorenza.

FIN DE LA TROISIÈME PARTIE.s