Joseph Balsamo/Chapitre CXXVIII

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Michel Lévy frères (5p. 32-36).

Là, Balsamo s’arrêta, le cœur gonflé de douloureuses pensées.

Nous disons douloureuses, et non plus violentes.

La scène qui avait eu lieu entre lui et Althotas, en lui faisant envisager peut-être le néant des choses humaines, avait chassé hors de lui toute colère. H en était à se rappeler ce procédé du philosophe qui récitait l’alphabet grec en entier avant d’écouter la voix de cette noire divinité conseillère d’Achille.

Après un instant de froide et muette contemplation devant ce canapé où était couchée Lorenza :

— Me voici, se dit-il, triste, mais résolu et envisageant nettement ma situation ; Lorenza me hait ; Lorenza m’a menacé de me trahir, et elle m’a trahi ; mon secret ne m’appartient plus, je l’ai laissé aux mains de cette femme, qui le jette au vent ; je ressemble au renard qui, du piège aux dents d’acier, a retiré seulement l’os de sa jambe, mais qui y a laissé la chair et la peau, de manière que le chasseur peut dire le lendemain : « Le renard a été pris ici, je le reconnaîtrai mort ou vif. »

« Et ce malheur inouï, ce malheur qu’Althotas ne peut comprendre, et que, pour cette raison, je ne lui ai pas même raconté ; ce malheur qui brise toutes mes espérances de fortune en ce pays, et par conséquent dans ce monde, dont la France est l’âme, c’est à la créature que voici endormie, c’est à cette belle statue au doux sourire que je le dois. Je dois à cet ange sinistre le déshonneur et la ruine, en attendant que je lui doive la captivité, l’exil et la mort.

« Donc, continua-t-il en s’animant, la somme du bien a été dépassée par celle du mal, et Lorenza m’est nuisible.

« Ô serpent aux replis gracieux, mais qui étouffent ; à la gorge dorée, mais pleine de venin ; dors donc, car je vais être obligé de te tuer quand tu te réveilleras ! »

Et Balsamo, avec un sinistre sourire, se rapprocha lentement de la jeune femme dont les yeux, chargés de langueur, se levèrent sur lui à mesure qu’il s’approchait, comme s’ouvrent les tournesols et les volubilis au premier rayon du soleil levant.

— Oh ! dit Balsamo, il faudra cependant que je ferme à tout jamais ces yeux qui, à cette heure, me regardent si tendrement ; ces beaux yeux pleins d’éclairs aussitôt qu’ils ne sont pas pleins d’amour.

Lorenza sourit doucement, et, en souriant, montra la double rangée si suave et si pure de ses dents de perles.

— Mais en tuant celle qui me hait, continua Balsamo en se tordant les bras, je tuerai donc aussi celle qui m’aime !

Et son cœur s’emplit d’un profond chagrin, étrangement mêlé d’un vague désir.

— Non, murmura-t-il, non ; j’ai juré en vain. J’ai menacé inutilement, non, je n’aurai jamais le courage de la tuer ; non, elle vivra, mais elle vivra sans jamais être plus éveillée ; mais elle vivra de cette vie factice qui sera pour elle le bonheur, tandis que l’autre est le désespoir. Puissé-je la rendre heureuse ! Qu’importe le reste… elle n’aura plus qu’une existence, celle que je lui ferai, celle pendant laquelle elle m’aime, celle dont elle vit en ce moment.

Et il étreignit d’un tendre regard le regard amoureux de Lorenza, tout en abaissant lentement une main sur sa tête.

En ce moment, Lorenza, qui semblait lire dans la pensée de Balsamo comme dans un livre ouvert, poussa un long soupir, se leva doucement, et, avec la gracieuse lenteur du sommeil, vint attacher ses deux bras blancs et doux aux épaules de Balsamo, qui sentit son haleine parfumée à deux doigts de ses lèvres.

— Oh ! non, non ! s’écria Balsamo en passant sa main sur son front brûlant et sur ses yeux éblouis ; non, cette vie enivrante conduirait au délire ; non, je ne pourrais résister toujours, et avec ce démon tentateur, avec cette sirène, la gloire, la puissance, l’immortalité m’échapperaient. Non, non, elle se réveillera, je le veux, il le faut.

Éperdu, hors de lui, Balsamo eut encore la force de repousser Lorenza qui se détacha de lui, et, comme un voile flottant, comme une ombre, comme un flocon de neige, alla tomber sur le sofa.

La coquette la plus raffinée n’eût pas choisi, pour s’offrir aux regards de son amant, une pose plus enivrante.

Éperdu, hors de lui, Balsamo eut la force de faire quelques pas en s’éloignant ; mais, comme Orphée, il se retourna ; comme Orphée, il fut perdu !

— Oh ! si je la réveille, pensa-t-il, la lutte va recommencer ; si je la réveille, elle se tuera, ou me tuera moi-même, ou me forcera de la tuer.

« Abîme ! abîme !

« Oui, la destinée de cette femme est écrite, il me semble la lire en caractères de feu : mort ! amour !… Lorenza ! Lorenza ! tu es prédestinée à aimer ou à mourir. Lorenza ! Lorenza ! je tiens ta vie et ton amour entre mes mains ! »

Pour toute réponse, l’enchanteresse se souleva, marcha droit à Balsamo, tomba à ses pieds, et le regarda de ses yeux noyés dans le sommeil et dans la volupté ; elle prit une de ses mains qu’elle appuya sur son cœur.

— Mort, dit-elle tout bas, de ses lèvres humides et brillantes comme le corail qui sort de la mer, mort, mais amour !

Balsamo fit deux pas en arrière, la tête renversée, la main sur ses yeux. Lorenza, haletante, le suivit sur ses genoux.

— Mort ! répéta-t-elle de sa voix enivrante, mais amour ! amour ! amour !

Balsamo ne put résister plus longtemps ; un nuage de flamme l’enveloppait.

— Oh ! dit-il, c’en est trop ; aussi longtemps qu’un être humain peut lutter, je l’ai fait ; démon ou ange de l’avenir, qui que tu sois, tu dois être content : j’ai sacrifié assez longtemps à l’égoïsme et à l’orgueil toutes les passions généreuses qui bouillonnent en moi. Oh ! non, non, je n’ai pas le droit de me révolter ainsi contre le seul sentiment humain qui fermente au fond de mon cœur. J’aime cette femme, je l’aime, et cet amour passionné fait contre elle plus que ne ferait la haine la plus terrible. Cet amour lui donne la mort ; oh ! lâche, oh ! fou féroce que je suis ; je ne sais pas même composer avec mes désirs. Quoi ! lorsque je m’apprêterai à paraître devant Dieu ; moi, le trompeur, moi, le faux prophète, lorsque je dépouillerai mon manteau d’artifice et d’hypocrisie devant le souverain juge, je n’aurai pas une seule action généreuse à m’avouer, pas un seul bonheur dont le souvenir vienne me consoler au milieu des souffrances éternelles !

« Oh ! non, non, Lorenza, je sais bien qu’en t’aimant, je perds l’avenir ; je sais bien que mon ange révélateur va remonter aux cieux dès que la femme descendra dans mes bras.

« Mais tu le veux, Lorenza, tu le veux !

— Mon bien-aimé ! soupira-t-elle.

— Alors tu acceptes cette vie, au lieu de la vie réelle ?

— Je la demande à deux genoux, je prie, je supplie ; cette vie, c’est l’amour, c’est le bonheur.

— Et elle te suffira, une fois ma femme, car je l’aime ardemment, vois-tu.

— Oh ! je le sais, puisque je lis dans ton cœur.

— Et jamais tu ne m’accuseras, ni devant les hommes ni devant Dieu, d’avoir surpris ta volonté, d’avoir trompé ton cœur ?

— Jamais, jamais ! oh ! devant les hommes, devant Dieu, au contraire, je te remercierai de m’avoir donné l’amour, le seul bien, la seule perle, le seul diamant de ce monde.

— Jamais tu ne regretteras tes ailes, pauvre colombe ? car, sache-le bien, tu n’iras plus désormais dans les espaces radieux chercher pour moi, près de Jéhovah, le rayon de lumière qu’il mettait autrefois au front de ses prophètes. Quand je voudrai savoir l’avenir, quand je voudrai commander aux hommes, hélas ! hélas ! ta voix ne me répondra plus. J’avais en toi à la fois la femme aimée et le génie auxiliaire ; je n’aurai plus que l’un des deux, et encore…

— Ah ! tu doutes, tu doutes ! s’écria Lorenza ; je vois le doute comme une tache noire sur ton cœur.

— Tu m’aimeras toujours, Lorenza ?

— Toujours, toujours !

Balsamo passa sa main sur son front.

— Eh bien, soit ! dit-il. D’ailleurs…

II resta un instant enseveli dans sa pensée.

— D’ailleurs, ai-je donc absolument besoin de celle-ci ? continua-t-il. Est-elle seule au monde ? Non, non ; tandis que celle-ci me fera heureux, l’autre continuera de me faire riche et puissant. Andrée est aussi prédestinée, aussi voyante que toi. Andrée est jeune, pure, vierge, et je n’aime pas Andrée ; et cependant, pendant son sommeil, Andrée m’est soumise comme toi ; j’ai dans Andrée une victime toute prête pour te remplacer, et pour moi celle-là, pour moi, c’est l’âme vile du médecin, et qui peut servir aux expériences ; elle vole aussi loin, plus loin que toi, peut-être, dans les ombres de l’inconnu. Andrée ! Andrée ! je te prends pour ma royauté. Lorenza, viens dans mes bras ; je te garde pour mon amante et pour ma maîtresse. Avec Andrée, je suis puissant ; avec Lorenza, je suis heureux. À partir de cette heure seulement, ma vie est complète, et, moins l’immortalité, j’ai réalisé le rêve d’Althotas ; moins l’immortalité, je suis l’égal des dieux !

Et, relevant Lorenza, il ouvrit sa poitrine haletante contre laquelle Lorenza vint s’enlacer aussi étroitement que s’enlace le lierre au chêne.