Joseph Balsamo/Chapitre CXXXVI

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Michel Lévy frères (5p. 91-97).

Richelieu, comme il l’avait promis, s’était allé poster bravement sous le regard de Sa Majesté au moment où M. de Condé lui tendait sa chemise.

Le roi, en apercevant le maréchal fit un si brusque mouvement pour se détourner, que la chemise faillit tomber à terre, et que le prince, tout surpris, se recula.

— Pardon, mon cousin, dit Louis XV, afin de bien prouver au prince qu’il n’y avait rien de personnel pour lui dans ce brusque mouvement.

Aussi, Richelieu comprit-il parfaitement que la colère était pour lui.

Mais comme il était venu décidé à provoquer toute cette colère, si besoin était, afin d’avoir une explication sérieuse, il changea de face, comme à Fontenoy et s’alla poster à l’endroit où le roi devait passer pour entrer dans son cabinet.

Le roi, ne voyant plus le maréchal, se remit à parler librement et gracieusement ; il s’habilla, projeta une chasse à Marly, et consulta longuement son cousin, car MM. de Condé ont toujours eu la réputation d’être grands chasseurs.

Mais au moment de passer dans son cabinet, alors que tout le monde était déjà parti, il aperçut Richelieu posant avec toutes ses grâces pour la plus charmante révérence qu’il eût faite depuis Lauzun, qui, on se le rappelle, saluait si bien.

Louis XV s’arrêta presque décontenancé.

— Encore ici, monsieur de Richelieu ? dit-il.

— Aux ordres de Sa Majesté ; oui, sire.

— Mais Vous ne quittez donc pas Versailles ?

— Depuis quarante ans, sire, il est bien rare que je m’en sois éloigné pour autre chose que pour le service de Votre Majesté.

Le roi s’arrêta en face du maréchal.

— Voyons, dit-il, vous me voulez quelque chose, n’est-ce pas ?

— Moi, sire ? fit Richelieu souriant ; eh ! quoi donc ?

— Mais vous me poursuivez, duc, morbleu ! je m’en aperçois bien, ce me semble.

— Oui, sire, de mon amour et de mon respect ; merci, sire.

— Oh ! vous faites semblant de ne pas m’entendre ; mais vous me comprenez à merveille. Eh bien, moi, sachez-le, monsieur le maréchal, je n’ai rien à vous dire.

— Rien, sire ?

— Absolument rien.


Richelieu s’arma d’une profonde indifférence.

— Sire, dit-il, j’ai toujours eu le bonheur de me dire, en mon âme et conscience, que mon assiduité près du roi était désintéressée : un grand point, sire, depuis ces quarante ans dont je parlais à Votre Majesté ; aussi, les envieux ne diront pas que jamais le roi m’ait accordé quelque chose. Là-dessus, heureusement, ma réputation est faite.

— Eh ! duc, demandez pour vous si vous avez besoin de quelque chose, mais demandez vite.

— Sire, je n’ai absolument besoin de rien, et, pour le présent, je me borne à supplier Votre Majesté…

— De quoi ?

— De vouloir bien admettre à la remercier…

— Qui cela ?

— Sire, quelqu’un qui a une bien grande obligation au roi.

— Mais enfin ?

— Quelqu’un, sire, à qui Votre Majesté à fait l’honneur insigne… Ah ! c’est que quand on a eu l’honneur de s’asseoir à la table de Votre Majesté, lorsqu’on a goûté de cette conversation si délicate, de cette gaieté si charmante, qui fait de Votre Majesté le plus divin convive, c’est qu’alors, sire, on n’oublie jamais, et qu’on prend vite une si douce habitude.

— Vous êtes une langue dorée, monsieur de Richelieu.

— Oh ! sire !

— En -somme, de qui voulez-vous parler ?

— De mon ami Taverney.

— De votre ami ? s’écria le roi.

— Pardon, sire.

— Taverney ! reprit le roi avec une espèce d’épouvante qui étonna fort le duc.

— Que voulez-vous, sire ! un vieux camarade…

Il s’arrêta un instant.

— Un homme qui a servi sous Villars avec moi.

Il s’arrêta encore.

— Vous le savez, sire, on appelle ami, en ce monde, tout ce qu’on connaît, tout ce qui n’est pas ennemi ; c’est un mot poli qui ne couvre souvent pas grand-chose.

— C’est un mot compromettant, duc, reprit le roi avec aigreur ; un mot dont il convient d’user avec réserve.

— Les conseils de Votre Majesté sont des préceptes de sagesse. M. de Taverney, donc…

— M. de Taverney est un homme immoral.

— Eh bien, sire, dit Richelieu, foi de gentilhomme, je m’en étais douté.

— Un homme sans délicatesse, monsieur le maréchal.

— Quant à sa délicatesse, sire, je n’en parlerai pas devant Sa Majesté ; je ne garantis que ce que je connais.

— Comment ! vous ne garantissez pas la délicatesse de votre ami, d’un vieux serviteur, d’un homme qui a servi avec vous sous Villars, d’un homme que vous m’avez présenté, enfin ? Vous le connaissez, cependant, lui !

— Lui, certainement, sire ; mais sa délicatesse, non. Sully disait à votre aïeul Henri IV qu’il avait vu sortir sa fièvre habillée d’une robe verte ; moi, j’avoue bien humblement, sire, que je n’ai jamais su comment s’habillait la délicatesse de Taverney.

— Enfin, maréchal, c’est moi qui vous le dis, c’est un vilain homme, et qui a joué un vilain rôle.

— Oh ! si c’est Votre Majesté qui me le dit…

— Oui, monsieur, c’est moi !

— Eh bien, répondit Richelieu, Votre Majesté me met tout à fait à mon aise en me parlant de la sorte. Non, je l’avoue, Taverney n’est pas une fleur de délicatesse, et je m’en suis bien aperçu ; mais, enfin, sire, tant que Votre Majesté n’a pas daigné me faire connaître son opinion…

— La voici, monsieur : je le déteste.

— Ah ! l’arrêt est prononcé, sire ; heureusement pour cet infortuné, continua Richelieu, qu’une intercession puissante plaide pour lui près de Votre Majesté.

— Que voulez-vous dire ?

— Si le père a eu le malheur de déplaire au roi…

— Et très fort.

— Je ne dis pas non, sire.

— Que dites-vous alors ?

— Je dis que certain ange aux yeux bleus et aux cheveux blonds…

— Je ne vous comprends pas, duc.

— Cela se conçoit, sire.

— Cependant je désirerais vous comprendre, je l’avoue.

— Un profane tel que moi, sire, tremble à l’idée de lever un coin du voile sous lequel s’abritent tant de mystères amoureux et charmants ; mais, je le répète, combien Taverney ne doit-il pas d’actions de grâces à celle qui adoucit en sa faveur l’indignation royale ! Oh ! oui ! mademoiselle Andrée doit être un ange.

— Mademoiselle Andrée est un petit monstre au physique, comme son père l’est au moral ! s’écria le roi.

— Bah ! fit Richelieu au comble de la stupeur, nous nous trompions tous, et cette belle apparence…

— Ne me parlez jamais de cette fille, duc, le frisson me gagne rien que d’y penser.

Richelieu joignit hypocritement les deux mains.

— Ô mon Dieu ! dit-il, les dehors devenus… Si Votre Majesté, le premier appréciateur du royaume, si Votre Majesté, l’infaillibilité en personne, ne m’assurait cela, comment pourrais-je le croire ?… Quoi ! sire, contrefaite à ce point ?

— Plus que cela, monsieur, atteinte d’une maladie… affreuse… un guet-apens, duc. Mais, pour Dieu, plus un mot sur elle, vous me feriez mourir.

— Ô ciel ! s’écria Richelieu, je n’en ouvrirai plus la bouche, sire. Faire mourir Votre Majesté ! oh ! quelle tristesse ! Quelle famille ! Doit-il être malheureux, ce pauvre garçon !

— Mais de qui donc me parlez-vous encore ?

— Oh ! cette fois, d’un fidèle, d’un sincère, d’un dévoué serviteur de Votre Majesté. Oh ! par exemple, sire, voilà un modèle, et vous l’avez bien jugé, celui-là. Pour cette fois, j’en réponds, vos faveurs ne sont point tombées à faux.

— Mais de qui est-il donc question, duc ? Achevez, j’ai hâte.

— Je veux parler, répondit moelleusement Richelieu, du fils de l’un, sire, et du frère de l’autre. Je veux parler de Philippe de Taverney, de ce brave jeune homme à qui Votre Majesté a donné un régiment.

— Moi ! j’ai donné un régiment à quelqu’un ?

— Oui, sire, un régiment que Philippe de Taverney attend toujours, c’est vrai, mais que vous avez donné enfin.

— Moi ?

— Dame ! je le crois, sire.

— Vous êtes fou !

— Bah !

— Je n’ai rien donné du tout, maréchal.

— Vraiment ?

— Mais de quoi diable vous mêlez-vous ?

— Mais, sire…

— Est-ce que cela vous regarde ?

— Moi, pas le moins du monde.

— Vous avez donc juré alors de me brûler à petit feu avec ce fagot d’épines ?

— Que voulez-vous, sire, il me semblait, je vois bien que je me trompe maintenant, il me semblait que Votre Majesté avait promis…

— Mais ce n’est pas mon affaire, duc. Mais j’ai un ministre de la guerre. Je ne donne pas des régiments, moi… Un régiment ! la belle bourde qu’on vous a contée là. Ah ! vous êtes l’avocat de cette nichée. Quand je vous disais que vous aviez tort de me parler ; voilà que vous m’avez mis tout le sang à l’envers.

— Oh ! sire.

— Oui, à l’envers. Le diable soit de l’avocat, je ne digérerai pas de toute la journée.

Et là-dessus, le roi tourna le dos au duc et se réfugia tout furieux dans son cabinet, laissant Richelieu plus malheureux qu’on ne saurait dire.

— Ah ! pour cette fois, murmura le vieux maréchal, on sait à quoi s’en tenir.

Et s’époussetant avec son mouchoir, car dans la chaleur du choc il s’était tout empoudré, Richelieu se dirigea vers la galerie à l’angle de laquelle son ami l’attendait avec une impatience dévorante.

À peine le maréchal parut-il, que, semblable à l’araignée qui fond sur sa proie, le baron courut sur les nouvelles fraîches.

L’œil éveillé, la bouche en cœur, les bras en guirlande, il se présenta :

— Eh bien, quoi de nouveau ? demanda-t-il.

— Il y a de nouveau, monsieur, répondit Richelieu en se redressant avec une bouche dédaigneuse et une méprisante attaque à son jabot, il y a que je vous prie de ne plus m’adresser la parole.

Taverney regarda le duc avec des yeux ébahis.

— Oui, vous avez fort déplu au roi, continua Richelieu, et qui déplaît au roi m’offense.

Taverney, comme si ses pieds eussent pris racine dans le marbre, resta cloué dans sa stupéfaction. Cependant, Richelieu continua son chemin.

Puis, arrivé à la porte de la galerie des glaces, où l’attendait son valet de pied :

— À Luciennes ! cria-t-il.

Et il disparut.