Joseph Balsamo/Chapitre LXVII

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Michel Lévy frères (3p. 131-137).

Andrée et son frère étaient à peine établis sur le banc que les premières fusées serpentèrent dans les nuages, et qu’un grand cri s’éleva de la foule, désormais tout entière au coup d’œil qu’allait offrir le centre de la place.

Le commencement de l’embrasement fut magnifique et digne en tout de la haute réputation de Ruggieri. La décoration du temple s’alluma progressivement et présenta bientôt une façade de feux. Des applaudissements retentirent ; mais ces applaudissements se changèrent bientôt en bravos frénétiques, lorsque de la gueule des dauphins et des urnes des fleuves s’élancèrent des jets de flamme qui croisèrent leurs cascades de feux de différentes couleurs.

Andrée transportée d’étonnement à la vue de ce spectacle qui n’a pas d’équivalent au monde, celui d’une population de sept cent mille âmes rugissant de joie en face d’un palais de flamme, Andrée ne cherchait pas même à cacher ses impressions. À trois pas d’elle, caché par les épaules herculéennes d’un portefaix, qui élevait en l’air son enfant, Gilbert regardait Andrée pour elle, et le feu d’artifice parce qu’elle le regardait.

Gilbert voyait Andrée de profil ; chaque fusée éclairait ce beau visage, et causait un tressaillement au jeune homme ; il lui semblait que l’admiration générale naissait de cette contemplation adorable, de cette créature divine qu’il idolâtrait.

Andrée n’avait jamais vu ni Paris, ni la foule, ni les splendeurs d’une fête ; cette multiplicité de révélations qui venaient assiéger son esprit l’étourdissait.

Tout à coup, une vive lueur éclata, s’élançant en diagonale du côté de la rivière. C’était une bombe éclatant avec fracas et dont Andrée admirait les feux diversifiés.

— Voyez-donc, Philippe, que c’est beau ! dit-elle.

— Mon Dieu ! s’écria le jeune homme inquiet, sans lui répondre, cette dernière fusée est bien mal dirigée : elle a dévié certainement de sa route, car, au lieu de décrire sa parabole, elle s’est échappée presque horizontalement.

Philippe achevait à peine de manifester une inquiétude qui commençait à se faire ressentir par les frémissements de la foule, qu’un tourbillon de flammes jaillit du bastion sur lequel étaient placés le bouquet et la réserve des artifices. Un bruit pareil à celui de cent tonnerres se croisant en tous sens gronda sur la place, et, comme si ce feu eut enfermé une mitraille dévorante, il mit en déroute les curieux les plus rapprochés qui sentirent un instant cette flamme inattendue les mordre au visage.

— Déjà le bouquet ! déjà le bouquet ! criaient les spectateurs les plus éloignés. Pas encore. C’est trop tôt !

— Déjà ! répéta Andrée. Oh ! oui, c’est trop tôt !

— Non, dit Philippe, non, ce n’est pas le bouquet ; c’est un accident qui, dans un moment, va bouleverser comme les flots de la mer cette foule encore calme. Venez, Andrée ; regagnons notre voiture ; venez.

— Oh ! laissez-moi voir encore, Philippe ; c’est si beau.

— Andrée, pas un instant à perdre, au contraire ; suivez-moi. C’est le malheur que j’appréhendais. Une fusée perdue a mis le feu au bastion. On s’écrase déjà là-bas. Entendez-vous des cris ? Ceux-là ne sont plus des cris de joie, mais des cris de détresse. Vite, vite, à la voiture… Messieurs, Messieurs, place s’il vous plaît !

Et Philippe, passant son bras autour de la taille de sa sœur, l’entraîna du côté de son père, qui inquiet, lui aussi, et pressentant, aux clameurs qui se faisaient entendre, un danger dont il ne pouvait se rendre compte, mais dont la présence lui était démontrée, penchait sa tête hors de la portière et cherchait des yeux ses enfants.

Il était déjà trop tard, et la prédiction de Philippe se réalisait. Le bouquet, composé de quinze mille fusées, éclatait, s’échappant dans toutes les directions et poursuivant les curieux comme ces dards de feu qu’on lance dans l’arène aux taureaux que l’on veut exciter au combat.

Les spectateurs, étonnés d’abord, puis effrayés, avaient reculé avec la force de l’irréflexion devant cette rétrogression invincible de cent mille personnes ; cent mille autres, étouffées, avaient donné le même mouvement à leur arrière-garde ; la charpente prenait feu, les enfants criaient, les femmes, suffoquées, levaient les bras ; les archers frappaient à droite et à gauche, croyant faire taire les criards et rétablir l’ordre par la violence. Toutes ces causes combinées firent que le flot dont parlait Philippe tomba comme une trombe sur le coin de la place qu’il occupait ; au lieu de rejoindre la voiture du baron, comme il y comptait, ce jeune homme fut donc entraîné par le courant, courant irrésistible, et dont nulle description ne saurait donner une idée, car les forces individuelles, décuplées déjà par la peur et la douleur, se centuplaient par l’adjonction des forces générales.

Au moment où Philippe avait entraîné Andrée, Gilbert s’était laissé aller dans le flot qui les emportait ; mais, au bout d’une vingtaine de pas, une bande de fuyards, qui tournaient à gauche dans la rue de la Madeleine, souleva Gilbert, et l’entraîna, tout rugissant de se sentir séparé d’Andrée.

Andrée, cramponnée au bras de Philippe, fut englobée dans un groupe qui cherchait à éviter la rencontre d’un carrosse attelé de deux chevaux furieux. Philippe le vit venir à lui rapide et menaçant ; les chevaux semblaient jeter le feu par les yeux, l’écume par les naseaux. Il fit des efforts surhumains pour dévier de son passage. Mais tout fut inutile, il vit s’ouvrir la foule derrière lui, il aperçut les têtes fumantes des deux animaux insensés ; il les vit se cabrer comme ces chevaux de marbre qui gardent l’entrée des Tuileries, et, comme l’esclave qui essaie de les dompter, lâchant le bras d’Andrée et la repoussant autant qu’il était en lui hors de la voie dangereuse, il sauta au mors du cheval qui se trouvait de son côté ; le cheval se cabra, Andrée de son côté vit son frère retomber, fléchir et disparaître ; elle jeta un cri, étendit les bras, fut repoussée, tournoya, et au bout d’un instant se trouva seule, chancelante, emportée comme la plume au vent, sans pouvoir faire à la force qui l’attirait plus de résistance qu’elle.

Des cris assourdissants, bien plus terribles que des cris de guerre, des hennissements de chevaux, un bruit affreux de roues qui tantôt broyaient le pavé, tantôt les cadavres, le feu livide des charpentes qui brûlaient, l’éclair sinistre des sabres qu’avaient tirés quelques soldats furieux, et, par-dessus tout ce sanglant chaos, la statue en bronze, éclairée de fauves reflets et présidant au carnage, c’était plus qu’il n’en fallait pour troubler la raison d’Andrée et lui enlever toutes ses forces. D’ailleurs les forces d’un Titan eussent été impuissantes dans une pareille lutte, lutte d’un seul contre tous, plus la mort.

Andrée poussa un cri déchirant ; un soldat s’ouvrit un passage dans la foule en frappant la foule de son épée.

L’épée avait brillé au-dessus de sa tête.

Elle joignit les mains comme fait le naufragé quand passe la dernière vague sur son front, cria : « Mon Dieu ! » et tomba.

Lorsqu’on tombait, on était mort.

Mais ce cri terrible, suprême, quelqu’un l’avait entendu, reconnu, recueilli ; Gilbert, entraîné loin d’Andrée, à force de lutter, s’était rapproché d’elle ; courbé sous le même flot qui avait englouti Andrée, il se releva, sauta sur cette épée qui machinalement avait menacé Andrée, étreignit à la gorge le soldat qui allait frapper, le renversa ; près du soldat était étendue une jeune femme vêtue d’une robe blanche ; il la saisit, l’enleva comme eût fait un géant.

Lorsqu’il sentit sur son cœur cette forme, cette beauté, ce cadavre peut-être, un éclair d’orgueil illumina son visage ; le sublime de la situation, lui ! le sublime de la force et du courage ! Il se lança avec son fardeau dans un courant d’hommes, dont le torrent eût certes enfoncé un mur en fuyant. Ce groupe le soutint, le porta lui et la jeune fille ; il marcha, ou plutôt il roula ainsi durant quelques minutes. Tout à coup le torrent s’arrêta comme brisé par quelque obstacle. Les pieds de Gilbert touchèrent la terre ; alors seulement il sentit le poids d’Andrée, leva la tête pour se rendre compte de l’obstacle, et se vit à trois pas du Garde-Meuble. Cette masse de pierres avait broyé la masse de chair.

Pendant ce moment de halte anxieuse, il eut le temps de contempler Andrée, endormie d’un sommeil épais comme la mort : le cœur ne battait plus, les yeux étaient fermés, le visage était violacé comme une rose qui se fane.

Gilbert la crut morte. À son tour, il poussa un cri, appuya ses lèvres sur la robe d’abord, sur la main ; puis, s’enhardissant par l’insensibilité, il dévora de baisers ce visage froid, ces yeux gonflés sous leurs paupières clouées. Il rougit, pleura, rugit, essaya de faire passer son âme dans la poitrine d’Andrée, s’étonnant que ses baisers, qui eussent échauffé un marbre, fussent sans force sur ce cadavre.

Soudain Gilbert sentit le cœur battre sous sa main.

— Elle est sauvée ! s’écria-t-il en voyant fuir cette tourbe noire et sanglante, en écoutant les imprécations, les cris, les soupirs, l’agonie des victimes. Elle est sauvée ! c’est moi qui l’ai sauvée !

Le malheureux, le dos appuyé à la muraille, les yeux fixés vers le pont, n’avait pas regardé à sa droite ; à sa droite devant les carrosses, arrêtés longtemps par les masses, mais qui, moins serrés enfin dans leur étreinte, commençaient à s’ébranler ; à droite, devant les carrosses galopant bientôt comme si cochers et chevaux eussent été pris d’un vertige général, fuyaient vingt mille malheureux, mutilés, atteints, broyés les uns par les autres.

Instinctivement ils longeaient les murailles, contre lesquelles les plus proches étaient écrasés.

Cette masse entraînait ou étouffait tous ceux qui, ayant pris terre auprès du Garde-Meuble, se croyaient échappés au naufrage. Un nouveau déluge de coups, de corps, de cadavres inonda Gilbert ; il trouva des renfoncements produits par les grilles et s’y appliqua.

Le poids des fuyards fit craquer ce mur.

Gilbert étouffé se sentit prêt à lâcher prise ; mais, réunissant toutes ses forces par un suprême effort, il entoura le corps d’Andrée de ses bras, appuyant sa tête contre la poitrine de la jeune fille. On eût dit qu’il voulait étouffer celle qu’il protégeait.

— Adieu ! adieu ! murmura-t-il en mordant sa robe plutôt qu’il ne l’embrassait ; adieu !

Puis il releva les yeux pour l’implorer d’un dernier regard.

Alors une vision étrange s’offrit à ses yeux.

C’était debout sur une borne, accroché de la main droite à un anneau scellé dans la muraille, tandis que de la main gauche il semblait rallier une armée de fugitifs ; c’était un homme qui, voyant passer toute cette mer furieuse à ses pieds, lançait tantôt une parole, tantôt faisait un geste. À cette parole, à ce geste, on voyait alors parmi la foule quelque individu isolé, s’arrêtant, faisant un effort, luttant, se cramponnant pour arriver jusqu’à cet homme. D’autres, arrivés à lui, semblaient dans les nouveaux venus reconnaître des frères, et ces frères, ils les aidaient à se tirer de la foule, les soulevant, les soutenant, les attirant à eux. Ainsi, déjà ce noyau d’hommes luttant avec ensemble, pareil à la pile d’un pont qui divise l’eau, était parvenu à diviser la foule et à tenir en échec les masses des fugitifs.

À chaque instant, de nouveaux lutteurs qui semblaient sortir de dessous terre à ces mots étranges prononcés, à ces singuliers gestes répétés, venaient faire cortège à cet homme.

Gilbert se souleva par un dernier effort ; il sentait que là était le salut, car là était le calme et la puissance. Un dernier rayon de la flamme des charpentes, se ravivant pour mourir, éclaira le visage de cet homme. Il jeta un cri de surprise.

— Oh ! que je meure, que je meure, murmura Gilbert, mais qu’elle vive ! Cet homme a le pouvoir de la sauver.

Et, dans un élan d’abnégation sublime, soulevant la jeune fille sur ses deux poings :

— Monsieur le baron de Balsamo ! cria-t-il, sauvez mademoiselle Andrée de Taverney !

Balsamo entendit cette voix qui, comme celle de la Bible, criait des profondeurs de la foule ; il vit se lever au-dessus de cette onde dévorante une forme blanche ; son cortège bouleversa tout ce qui lui faisait obstacle ; et, saisissant Andrée que soutenaient encore les bras défaillants de Gilbert, il la prit, et, poussé par un mouvement de cette foule qu’il avait cessé de contenir, il l’emporta sans avoir le temps de détourner la tête.

Gilbert voulut articuler un dernier mot ; peut-être, après avoir imploré la protection de cet homme étrange pour Andrée, voulait-il la demander pour lui-même ; mais il n’eut que la force de coller ses lèvres au bras pendant de la jeune fille, et d’arracher, de sa main crispée, un morceau de la robe de cette nouvelle Eurydice que lui arrachait l’enfer.

Après ce baiser suprême, après ce dernier adieu, le jeune homme n’avait plus qu’à mourir ; aussi n’essaya-t-il point de lutter plus longtemps ; il ferma les yeux, et, mourant, tomba sur un monceau de morts.