Joseph Balsamo/Chapitre LXXXIII

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Michel Lévy frères (3p. 262-269).

Il était six heures du soir.

Dans cette chambre de la rue Saint-Claude, où nous avons déjà introduit nos lecteurs, Balsamo était assis près de Lorenza éveillée, et essayait par la persuasion d’adoucir cet esprit rebelle à toutes les prières.

Mais la jeune femme le regardait de travers, comme Didon regardait Énée prêt à partir, ne parlait que pour faire des reproches, et n’étendait la main que pour repousser.

Elle se plaignait d’être prisonnière, d’être esclave, et de ne plus respirer, de ne plus voir le soleil. Elle enviait le sort des plus pauvres créatures, des oiseaux, des fleurs. Elle appelait Balsamo son tyran.

Puis, passant du reproche à la colère, elle mettait en lambeaux les riches étoffes que son mari lui avait données pour égayer par des semblants de coquetterie la solitude qu’il lui imposait.

De son côté, Balsamo lui parlait avec douceur et la regardait avec amour. On voyait que cette faible et irritable créature prenait une énorme place dans son cœur sinon dans sa vie.

— Lorenza, lui disait-il, mon enfant chéri, pourquoi montrer cet esprit d’hostilité et de résistance ? Pourquoi ne pas vivre avec moi, qui vous aime au delà de toute expression, comme une compagne douce et dévouée ? Alors vous n’auriez plus rien à désirer ; alors vous seriez libre de vous épanouir au soleil comme ces fleurs dont vous parliez tout à l’heure, d’étendre vos ailes comme ces oiseaux dont vous enviez le sort ; alors nous irions tous deux partout ensemble ; alors vous reverriez non seulement ce soleil qui vous charme tant, mais les soleils factices des hommes, ces assemblées où vont les femmes de ce pays ; vous seriez heureuse selon vos goûts, en me rendant heureux à ma manière. Pourquoi ne voulez-vous pas de ce bonheur, Lorenza, qui, avec votre beauté, votre richesse, rendrez tant de femmes jalouses ?

— Parce que vous me faites horreur, répondit la fière jeune femme.

Balsamo attacha sur Lorenza un regard empreint à la fois de colère et de pitié.

— Vivez donc ainsi que vous vous condamnez à vivre, dit-il, et puisque vous êtes si fière, ne vous plaignez pas.

— Je ne me plaindrais pas non plus, si vous me laissiez seule ; je ne me plaindrais pas, si vous ne vouliez point me forcer à vous parler. Restez hors de ma présence, ou, quand vous viendrez dans ma prison, ne me dites rien, et je ferai comme ces pauvres oiseaux du sud que l’on tient en cage : ils meurent, mais ils ne chantent pas.

Balsamo fit un effort sur lui-même.

— Allons, Lorenza, dit-il, de la douceur, de la résignation ; lisez donc une fois dans mon cœur, dans un cœur qui vous aime au-dessus de toute chose. Voulez-vous des livres ?

— Non.

— Pourquoi cela ? des livres vous distrairont.

— Je veux prendre un tel ennui que j’en meure.

Balsamo sourit ou plutôt essaya de sourire.

— Vous êtes folle, dit-il, vous savez bien que vous ne mourrez pas tant que je serai là pour vous soigner, et vous guérir si vous tombez malade.

— Oh ! s’écria Lorenza, vous ne me guérirez pas le jour où vous me trouverez étranglée aux barreaux de ma fenêtre avec cette écharpe.

Balsamo frissonna.

— Le jour, continua-t-elle exaspérée, où j’aurai ouvert ce couteau et où je me le serai plongé dans le cœur.

Balsamo, pâle et couvert d’une sueur glacée, regarda Lorenza, et, d’une voix menaçante :

— Non, dit-il, Lorenza, vous avez raison, ce jour-là je ne vous guérirai point, je vous ressusciterai.

Lorenza poussa un cri d’effroi : elle ne connaissait pas de bornes au pouvoir de Balsamo ; elle crut à sa menace.

Balsamo était sauvé.

Tandis qu’elle s’abîmait dans cette nouvelle cause de son désespoir, qu’elle n’avait pas prévue, et que sa raison vacillante se voyait enfermée dans un cercle infranchissable de tortures, la sonnette d’appel agitée par Fritz retentit à l’oreille de Balsamo.

Elle tinta trois fois rapidement et à coups égaux.

— Un courrier, dit-il.

Puis, après un court intervalle, un autre coup retentit.

— Et pressé, dit-il.

— Ah ! fit Lorenza vous allez donc me quitter !

Il prit la main froide de la jeune femme.

— Encore une fois, dit-il, et la dernière, vivons en bonne intelligence, vivons fraternellement, Lorenza ; puisque la destinée nous a liés l’un à l’autre, faisons-nous de la destinée une amie et non un bourreau.

Lorenza ne répondit rien. Son œil fixe et morne semblait chercher dans l’infini une pensée qui lui échappait éternellement, et qu’elle ne trouvait plus peut-être pour l’avoir trop poursuivie, comme il arrive à ceux dont la vue a trop ardemment sollicité la lumière après avoir vécu dans les ténèbres et que le soleil a aveuglés.

Balsamo lui prit la main et la lui baisa sans qu’elle donnât signe d’existence.

Puis il fit un pas vers la cheminée.

À l’instant même Lorenza sortit de sa torpeur et fixa avidement ses yeux sur lui.

— Oui, murmura-t-il, tu veux savoir par où je sors, pour sortir un jour après moi, pour fuir comme tu m’en as menacé ; et voilà pourquoi tu te réveilles, voilà pourquoi tu me suis du regard.

Et, passant sa main sur son front, comme s’il s’imposait à lui-même une contrainte pénible, il étendit cette même main vers la jeune femme, et d’un ton impératif, en lui lançant son regard et son geste comme un trait vers la poitrine et les yeux :

— Dormez, dit-il.

Cette parole était à peine prononcée, que Lorenza plia comme une fleur sur sa tige ; sa tête, vacillante un instant, s’inclina et alla s’appuyer sur le coussin du sofa. Ses mains, d’une blancheur mate, glissèrent à ses côtés en effleurant sa robe soyeuse.

Balsamo s’approcha, la voyant si belle, et appuya ses lèvres sur ce beau front.

Alors toute la physionomie de Lorenza s’éclaircit, comme si un souffle sorti des lèvres de l’amour même avait écarté de son front le nuage qui le couvrait. Sa bouche s’entrouvrit frémissante, ses yeux nagèrent dans de voluptueuses larmes, et elle soupira comme durent soupirer ces anges qui, aux premiers jours de la création, se prirent d’amour pour les enfants des hommes.

Balsamo la regarda un instant, comme un homme qui ne peut s’arracher à sa contemplation ; puis, comme le timbre retentissait de nouveau, il s’élança vers la cheminée, poussa un ressort, et disparut derrière les fleurs.

Fritz l’attendait au salon avec un homme vêtu d’une veste de coureur et chaussé de bottes épaisses armées de longs éperons.

La physionomie vulgaire de cet homme annonçait un homme du peuple, son œil seul recelait une parcelle de feu sacré qu’on eût dit lui avoir été communiquée par une intelligence supérieure à la sienne.

Sa main gauche était appuyée sur un fouet court et noueux, tandis que sa main droite figurait des signes que Balsamo, après un court examen, reconnut, et auxquels, muet lui-même, il répondit en effleurant son front du doigt indicateur.

La main du postillon monta aussitôt à sa poitrine, où elle traça un nouveau caractère qu’un indifférent n’eût pas reconnu, tant il ressemblait au geste que l’on fait pour attacher un bouton.

À ce dernier signe, le maître répondit par l’exhibition d’une bague qu’il portait au doigt.

Devant ce symbole redoutable, l’envoyé plia un genou.

— D’où viens-tu ? dit Balsamo.

— De Rouen, maître.

— Que fais-tu ?

— Je suis courrier au service de madame de Grammont.

— Qui t’a placé chez elle ?

— La volonté du grand Cophte.

— Quel ordre as-tu reçu en entrant à son service ?

— De n’avoir pas de secrets pour le maître.

— Où vas-tu ?

— À Versailles.

— Qu’y portes-tu ?

— Une lettre.

— À qui ?

— Au ministre.

— Donne.

Le courrier tendit à Balsamo une lettre qu’il venait de tirer d’un sac de cuir attaché derrière son dos.

— Dois-je attendre ? demanda-t-il.

— Oui.

— J’attends.

— Fritz !

L’Allemand parut.

— Cache Sébastien dans l’office.

— Oui, maître.

— Il sait mon nom ! murmura l’adepte avec une superstitieuse frayeur.

— Il sait tout, lui répliqua Fritz en l’entraînant. Balsamo resta seul : il regarda le cachet bien pur et bien profond de cette lettre que le coup d’œil suppliant du courrier semblait lui avoir recommandé de respecter le plus possible.

Puis, lent et pensif, il remonta vers la chambre de Lorenza et ouvrit la porte de communication.

Lorenza dormait toujours, mais fatiguée, mais énervée par l’inaction. Il lui prit la main qu’elle serra convulsivement, et appuya sur son cœur la lettre du courrier toute cachetée qu’elle était.

— Voyez-vous ? lui dit-il.

— Oui, je vois, répondit Lorenza.

— Quel est l’objet que je tiens à la main ?

— Une lettre.

— Pouvez-vous la lire ?

— Je le puis.

— Lisez-la donc alors.

Alors Lorenza, les yeux fermés, la poitrine haletante, récita mot à mot les lignes suivantes que Balsamo écrivait sous sa dictée à mesure qu’elle parlait :

« Cher frère,

« Comme je l’avais prévu, mon exil nous sera au moins bon à quelque chose. J’ai quitté ce matin le président de Rouen ; il est à nous, mais timide. Je l’ai pressé en votre nom. Il se décide enfin, et les remontrances de sa compagnie seront avant huit jours à Versailles.

« Je pars immédiatement pour Rennes, afin d’activer un peu Caradeuc et La Chalotais qui s’endorment.

« Notre agent de Caudebec se trouvait à Rouen. Je l’ai vu. L’Angleterre ne s’arrêtera pas en chemin ; elle prépare une verte notification au cabinet de Versailles.

« X… m’a demandé s’il fallait la produire. J’ai autorisé. Vous recevrez les derniers pamphlets de Thévenot, de Morande et de Delille contre la du Barry. Ce sont des pétards qui feraient sauter une ville.

« Une mauvaise rumeur m’était venue, il y avait de la disgrâce dans l’air. Mais vous ne m’avez pas encore écrit, et j’en ris. Cependant, ne me laissez pas dans le doute, et répondez-moi courrier par courrier. Votre message me trouvera à Caen, où j’ai quelques-uns de nos messieurs à pratiquer.

« Adieu, je vous embrasse.

« Duchesse de Grammont. »

Lorenza s’arrêta après cette lecture.

— Vous ne voyez rien autre chose ? demanda Ralsamo.

— Je ne vois rien.

— Pas de post-scriptum ?

— Non.

Balsamo, dont le front s’était déridé à mesure qu’il lisait, reprit à Lorenza la lettre de la duchesse.

— Pièce curieuse, dit-il, que l’on me paierait bien cher. Oh ! comment écrit-on de pareilles choses ! s’écria-t-il. Oui, ce sont les femmes qui perdent toujours les hommes supérieurs. Ce Choiseul n’a pu être renversé par une armée d’ennemis, par un monde d’intrigues, et voilà que le souffle d’une femme l’écrase en le caressant. Oui, nous périssons tous par la trahison ou la faiblesse des femmes… Si nous avons un cœur, et dans ce cœur une fibre sensible, nous sommes perdus.

Et en disant ces mots, Balsamo regardait avec une tendresse inexprimable Lorenza palpitante sous ce regard.

— Est-ce vrai, lui dit-il, ce que je pense ?

— Non, non, ce n’est pas vrai, répliqua-t-elle ardemment. Tu vois bien que je t’aime trop, moi, pour te nuire comme toutes ces femmes sans raison et sans cœur.

Tout à coup un double tintement de la sonnette de Fritz résonna deux fois.

— Deux visites, dit Balsamo.

Un violent coup de sonnette acheva la phrase télégraphique de Fritz. Et, se dégageant des bras de Lorenza, il sortit de la chambre, laissant la jeune femme toujours endormie.

Balsamo rencontra le courrier sur son chemin : celui-ci attendait les ordres du maître.

— Voici la lettre, dit-il.

— Qu’en faut-il faire ?

— La remettre à son adresse.

— C’est tout ?

— C’est tout.

L’adepte regarda l’enveloppe et le cachet, et les voyant aussi intacts qu’il les avait apportés, manifesta sa joie et disparut dans les ténèbres.

— Quel malheur de ne pas garder un pareil autographe, dit Balsamo, et quel malheur surtout de ne pas pouvoir le faire passer par des mains sûres entre les mains du roi !

Fritz apparut alors devant lui.

— Qui est-là ? demanda-t-il.

— Une femme et un homme.

— Sont-ils déjà venus ici ?

— Non.

— Les connais-tu ?

— Non.

— La femme est-elle jeune ?

— Jeune et jolie.

— L’homme ?

— Soixante à soixante-cinq ans.

— Où sont-ils ?

— Dans le salon.

Balsamo entra.