Joseph Balsamo/Chapitre LXXXVI

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Michel Lévy frères (3p. 287-293).

Le lendemain, onze heures sonnaient à la grande horloge de Versailles, quand le roi Louis XV, sortant de son appartement, traversa la galerie voisine de sa chambre, et appela d’une voix haute et sèche :

— Monsieur de La Vrillière !

Le roi était pâle et semblait agité ; plus il prenait de soin pour cacher cette préoccupation, plus cela éclatait dans l’embarras de son regard et dans la tension des muscles ordinairement impassibles de son visage.

Un silence glacé s’établit aussitôt dans les rangs des courtisans, parmi lesquels on remarquait M. le duc de Richelieu et le vicomte Jean du Barry, tous deux calmes et affectant l’indifférence et l’ignorance.

Le duc de La Vrillière s’approcha et prit des mains du roi une lettre de cachet que Sa Majesté lui tendait.

— M. le duc de Choiseul est-il à Versailles ? demanda le roi.

— Sire, depuis hier ; il est revenu de Paris à deux heures de l’après-midi.

— Est-il à son hôtel, est-il au château ?

— Il est au château, sire.

— Bien, dit le roi ; portez-lui cet ordre, duc.

Un long frémissement courut dans les rangs des spectateurs, qui se courbèrent tous en chuchotant, comme les épis sous le souffle du vent d’orage.

Le roi, fronçant le sourcil, comme s’il voulait ajouter par la terreur à l’effet de cette scène, rentra fièrement dans son cabinet, suivi de son capitaine des gardes et du commandant des chevau-légers.

Tous les regards suivirent M. de La Vrillière, qui, inquiet lui-même de la démarche qu’il allait faire, traversait lentement la cour du château et se rendait à l’appartement de M. de Choiseul.

Pendant ce temps, toutes les conversations éclataient, menaçantes ou timides, autour du vieux maréchal, qui faisait l’étonné plus que les autres, mais dont, grâce à certain sourire précieux, nul n’était dupe.

M. de La Vrillière revint et fut entouré aussitôt.

— Eh bien ? lui dit-on.

— Eh bien ! c’était un ordre d’exil.

— D’exil ?

— Oui, en bonne forme.

— Vous l’avez lu, duc ?

— Je l’ai lu.

— Positif

— Jugez-en.

Et le duc de La Vrillière prononça les paroles suivantes qu’il avait retenues avec cette mémoire implacable qui constitue les courtisans :

« Mon cousin, le mécontentement que me causent vos services me force à vous exiler à Chanteloup, où vous vous rendrez dans les vingt-quatre heures. Je vous aurais envoyé plus loin si ce n’était l’estime particulière que j’ai pour madame de Choiseul, dont la santé m’est fort intéressante. Prenez garde que votre conduite ne me fasse prendre un autre parti. »

Un long murmure courut dans le groupe qui enveloppait M. le duc de La Vrillière.

— Et que vous a-t-il répondu, monsieur de Saint-Florentin ? demanda Richelieu, affectant de ne donner au duc ni son nouveau titre ni son nouveau nom.

— Il m’a répondu : « Monsieur le duc, je suis persuadé de tout le plaisir que vous avez à m’apporter cette lettre. »

— C’était dur, mon pauvre duc, fit Jean.

— Que voulez-vous, monsieur le vicomte, on ne reçoit pas une pareille tuile sur la tête sans crier un peu.

— Et que va-t-il faire ? savez-vous ? demanda Richelieu.

— Mais, selon toute probabilité, il va obéir.

— Hum ! fit le maréchal.

—Voici le duc ! s’écria Jean, qui faisait sentinelle près de la fenêtre.

— Il vient ici ? s’écria le duc de La Vrillière.

— Quand je vous le disais, monsieur de Saint-Florentin.

— Il traverse la cour, continua Jean.

— Seul ?

— Absolument seul, son portefeuille sous le bras.

— Ah ! mon Dieu ! murmura Richelieu, est-ce que la scène d’hier va recommencer ?

— Ne m’en parlez pas, j’en ai le frisson, répondit Jean.

Il n’avait pas achevé que le duc de Choiseul, la tête haute, le regard assuré, parut à l’entrée de la galerie, foudroyant d’un coup d’œil clair et calme tous ses ennemis ou ceux qui allaient se déclarer tels en cas de disgrâce.

Nul ne s’attendait à cette démarche après ce qui venait de se passer ; nul ne s’y opposa donc.

— Êtes-vous sûr d’avoir bien lu, duc ? demanda Jean.

— Parbleu !

— Et il revient après une lettre comme celle que vous nous avez dite ?

— Je n’y comprends plus rien, sur ma parole d’honneur !

— Mais le roi va le faire jeter à la Bastille.

— Ce sera un scandale épouvantable !

— Je le plaindrais presque.

— Ah ! le voilà qui entre chez le roi. C’est inouï.

En effet, le duc, sans faire attention à l’espèce de résistance que lui opposait l’huissier, à la figure toute stupéfaite, pénétra jusque dans le cabinet du roi, qui poussa, en le voyant, une exclamation de surprise.

Le duc tenait à la main sa lettre de cachet ; il la montra au roi avec un visage presque souriant.

— Sire, dit-il, ainsi que Votre Majesté voulut bien m’en avertir hier, j’ai reçu tout à l’heure une nouvelle lettre.

— Oui, monsieur, répliqua le roi.

— Et, comme Votre Majesté eut la bonté de me dire hier de ne jamais regarder comme sérieuse une lettre qui ne serait pas ratifiée par la parole expresse du roi, je viens demander l’explication.

— Elle sera courte, monsieur le duc, répondit le roi. Aujourd’hui, la lettre est valable.

— Valable ! dit le duc, une lettre aussi offensante pour un serviteur aussi dévoué…

— Un serviteur dévoué, monsieur, ne fait pas jouer à son maître un rôle ridicule.

— Sire, dit le ministre avec hauteur, je croyais être né assez près du trône pour en comprendre la majesté.

— Monsieur, répartit le roi d’une voix brève, je ne veux pas vous faire languir. Hier au soir, dans le cabinet de votre hôtel, à Versailles, vous avez reçu un courrier de madame de Grammont.

— C’est vrai, sire.

— Il vous a remis une lettre.

— Est-il défendu, sire, à un frère et à une sœur de correspondre ?

— Attendez, s’il vous plaît, je sais le contenu de cette lettre.

— Oh ! sire…

— Le voici… j’ai pris la peine de le transcrire de ma main.

Et le roi tendit au duc une copie exacte de la lettre qu’il avait reçue.

— Sire !…

— Ne niez pas, monsieur le duc, vous avez serré cette lettre en un coffret de fer placé dans la ruelle de votre lit.

Le duc devint pâle comme un spectre.

— Ce n’est pas tout, continua impitoyablement le roi, vous avez répondu à madame de Grammont. Cette lettre, j’en sais le contenu également. Cette lettre, elle est là, dans votre portefeuille, et n’attend pour partir qu’un post-scriptum, que vous devez ajouter en me quittant… Vous voyez que je suis instruit, n’est-ce pas ?

Le duc essuya son front mouillé d’une sueur glacée, s’inclina sans répondre un seul mot, et sortit du cabinet en chancelant, comme s’il eût été atteint d’apoplexie foudroyante.

Sans le grand air qui frappa son visage, il fût tombé à la renverse.

Mais c’était un homme d’une puissante volonté. Une fois dans la galerie, il reprit sa force, et traversant, le front haut, la haie des courtisans, il rentra dans son appartement pour serrer et brûler divers papiers.

Un quart d’heure après, il quittait le château dans son carrosse.

La disgrâce de M. de Choiseul fut un coup de foudre qui incendia la France.

Les parlements, soutenus en effet par la tolérance du ministre, proclamèrent que l’État venait de perdre sa plus ferme colonne. La noblesse tenait à lui comme à un des siens. Le clergé s’était senti ménagé par cet homme, dont la dignité personnelle, exagérée souvent jusqu’à l’orgueil, donnait un air de sacerdoce à ses fonctions ministérielles.

Le parti encyclopédiste ou philosophe, fort nombreux déjà et surtout très fort, parce qu’il se recrutait chez les gens éclairés, instruits et ergoteurs, poussa les hauts cris en voyant le gouvernement échapper aux mains du ministre qui encensait Voltaire, pensionnait l’Encyclopédie, et conservait, en les développant dans un sens d’utilité, les traditions de madame de Pompadour, Mécènes femelle des gens du Mercure et de la philosophie.

Le peuple avait bien plus raison que tous les mécontents. Il se plaignait aussi, le peuple, et sans approfondir, mais, comme toujours, il touchait la grosse vérité, la plaie vive.

M. de Choiseul, au point de vue général, était un mauvais ministre et un mauvais citoyen ; mais, relativement, c’était un parangon de vertu, de morale et de patriotisme. Quand le peuple, mourant de faim dans les campagnes, entendait parler des prodigalités de Sa Majesté, des caprices ruineux de madame du Barry, lorsqu’on lui envoyait directement des avis comme l’Homme aux quarante écus, ou des conseils comme le Contrat social, occultement des révélations comme les Nouvelles à la main et les Idées singulières d’un bon citoyen, alors le peuple s’épouvantait de retomber aux mains impures de la favorite, moins respectable que la femme d’un charbonnier, avait dit Rousseau, aux mains des favoris de la favorite, et, fatigué de tant de souffrances, s’étonnait de voir l’avenir plus noir que n’avait été le passé.

Ce n’était pas que le peuple eût des antipathies ou des sympathies bien marquées. Il n’aimait pas les parlements, parce que les parlements, ses protecteurs naturels, l’avaient toujours abandonné pour des questions oiseuses de préséance ou d’intérêt égoïste ; parce que, mal éclairés par le faux reflet de l’omnipotence royale, ces parlements s’étaient imaginés être quelque chose comme une aristocratie entre la noblesse et le peuple.

Il n’aimait pas la noblesse par instinct et par souvenir. Il craignait l’épée autant qu’il haïssait l’Église. Rien ne pouvait le toucher dans le renvoi de m. de Choiseul, mais il entendait les plaintes de la noblesse, du clergé, du parlement, et ce bruit, ajouté à ses murmures, faisait un fracas qui l’enivrait.

La déviation de ce sentiment fut du regret et une quasi-popularité acquise au nom de M. de Choiseul.

Tout Paris, le mot peut ici se justifier par une preuve, accompagna jusqu’aux portes l’exilé partant pour Chanteloup.

Le peuple faisait la haie sur le passage des carrosses ; les parlementaires et les gens de cour, qui n’avaient pu être reçus par le duc, embossèrent leurs équipages devant la haie du peuple pour le saluer au passage et recueillir son adieu.

Le plus épais de la bagarre fut à la barrière d’Enfer, qui est la route de Touraine. Il y eut là une telle affluence de gens de pied, de cavaliers et de carrosses, que la circulation en fut interrompue pendant plusieurs heures.

Lorsque le duc réussit à franchir la barrière, il se trouva escorté par plus de cent carrosses qui faisaient comme une auréole au sien.

Les acclamations et les soupirs le suivaient encore. Il eut trop d’esprit et de connaissance de la situation pour ne pas comprendre que tout ce bruit était moins du regret de sa personne que de l’appréhension pour les inconnus qui surgiraient de ses ruines.

Une chaise de poste arrivait au galop sur la route encombrée, et, sans un violent effort du postillon, les chevaux, blancs de poussière et d’écume, allaient se précipiter dans l’attelage de M. de Choiseul.

Une tête se pencha hors de cette chaise, comme aussi M. de Choiseul se pencha hors de son carrosse.

M. d’Aiguillon salua profondément le ministre déchu, dont il venait briguer l’héritage. M. de Choiseul se rejeta dans la voiture : une seule seconde venait d’empoisonner les lauriers de sa défaite.

Mais au même moment, comme compensation sans doute, une voiture aux armes de France, qui passait conduite à huit chevaux, sur l’embranchement de la route de Sèvres à Saint-Cloud, et qui, soit hasard, soit effet de l’encombrement, ne traversait pas la grande route, cette voiture royale croisa aussi le carrosse de M. de Choiseul.

La dauphine était sur le siège du fond avec sa dame d’honneur, madame de Noailles.

Sur le devant était mademoiselle Andrée de Taverney.

M. de Choiseul, rouge de plaisir et de gloire, se pencha hors de la portière, en saluant profondément.

— Adieu, madame, dit-il d’une voix entrecoupée.

— Au revoir, monsieur de Choiseul, répondit la dauphine avec un sourire impérial et le dédain majestueux de toute étiquette.

— Vive M. de Choiseul ! cria une voix enthousiaste après ces paroles de la dauphine.

Mademoiselle Andrée se retourna vivement au son de cette voix.

— Gare ! gare ! crièrent les écuyers de la princesse, en forçant Gilbert, tout pâle et tout avide de voir, à se ranger le long des fossés de la route.

C’était en effet notre héros qui, dans un enthousiasme philosophique, avait crié : « Vive M. de Choiseul ! »